La mer était d'un bleu uni, et des côtes déchirées rognaient sur ses limites. Quelques nappes blanches et grises se frayaient un chemin dans le creux des vagues et des bras. Les tranchées, les routes et les rails couraient le long de massifs bruns, ou entre des plaines humides, et les cités réticulaires, en travaux depuis cinq ou six ans, formaient des cercles concentriques, découpés en quartiers.
Tout semblait figé dans une clarté presque insolente. Les couleurs si pures, et cette pureté si artificielle. L’Union était un pays étrange, même depuis le ciel. Surtout depuis le ciel, en fait, où l’on voyait sans le comprendre les conséquences de politiques publiques volontaristes. Une organisation des rapports entre l’Homme et la Nature, qui avait oscillé entre le contrôle de la seconde par le premier, puis l’inclusion du premier dans la seconde. Restaient les villes, nombreuses et petites. Les pans de forêt vierge, les expérimentations architecturales et humaines, les maillages ancestraux de villages et de communautés. Quelque chose entre la première puissance industrielle et ce qu’on pouvait imaginer, parfois, quand on se figurait l’idéal communaliste.
Heureusement, Axis Mundi était nichée au cœur de Lac-Rouge, et Lac-Rouge était immense. La capitale de fait de l’Union, bien qu'on ait tout fait pour limiter sa croissance et éviter d’y centraliser le pouvoir confédéral, n’en restait pas moins la vitrine la plus publique de la Confédération. Tout le monde avait une vague idée de ce à quoi elle ressemblait.
Il faudrait probablement une étude sérieuse pour définir pourquoi elle semblait plus normale. L’habitude de la voir en photo ? En vidéo ? De la lire en roman, en manga, en bande dessinée ? De la jouer en jeu vidéo ? De voir des films s’y déroulant ? Des séries ? Des romances niaises, des thrillers politiques, des films d’horreur cachés dans ses canaux et des entrepôts ? La ville remplissait une fonction culturelle autant que politique. Et cette vitrine était vue, vue à travers le monde. Était-elle connue parce qu’on la voyait ? Était-elle vue parce qu’on la rendait reconnaissable ? Tangible ?
Bien entendu, pouvait-on seulement désigner une ville telle que Lac-Rouge de tangible ? Combien de millions d’âmes ? D’enjeux individuels, ou communautaires ? Et quel pouvoir politique avait cette ville sur le reste du monde ? On pouvait bien prétendre que le Grand Kah était une confédération, il fallait tout de même visualiser son empire. Si le système nerveux de l’Union couvrait tout son corps, c’était son visage, et ce visage régnait sur des millions de destins, et un Empire puissant et craint. C’était, qu’on le veuille ou non, le cœur d’un des dispositifs d’expansion politique et militaire les plus aboutis de ce nouveau millénaire. Le cœur d’une chose puissante, jeune et vive, le cœur d’une chose qui pouvait vous porter sur son dos, ou vous dévorer.
L’Avion se posa dans l’aéroport international de la ville, qui se situait sur la rive sud ou sud-est du Lac. Moderne et propre, il était divisé entre une section adaptée aux avions, privilégiés par les compagnies étrangères, et les dirigeables, qui n’étaient jamais passés de mode et revenaient en force depuis l’arrivée de l’énergie solaire. Le terminal était immense, d’une propreté impeccable, et conçu selon une architecture courbée et douce rappelant des plantes dans un jardin nahuatl.
Les délégués du Commissariat aux Affaires Extérieures se présentèrent dès que les Norlandais quittèrent leur avion, et les guidèrent en badinant sur le climat et la qualité de leur voyage. À part l’absence de protocole d’accueil, tout semblait normal.
À un moment, Actée s’était arrêtée devant les baies vitrées donnant sur l’extérieur de l’aéroport. Des parkings délimités par des grilles, et derrière, une étendue verdoyante percée de hangars blancs. Elle avait froncé les sourcils, et penché la tête sur le côté – c’était un tic nerveux qu’on pouvait souvent observer lors de ses apparitions publiques.
« Il neige. »
Elle s’était retournée vers les Norlandais et avait haussée les épaules, sans plus d’explication. Des flocons gris tombaient sur le parking.
La réponse à ce petit mystère arriva quelques instants plus tard. Alors que les berlines électriques de la délégation s’engageaient sur le pont routier et ferroviaire joignant les îles lacustres où les Nahuas avaient planté les fondations de leur empire, des siècles plus tôt. L’un des assistants de la délégation kah-tanaise reçut un message et le lut à voix haute : un grand incendie s’était déclaré sur la façade est des montagnes bordant la capitale, et le vent marin poussait les cendres dans la cuvette capitoline.
Les passagers purent voir passer plusieurs avions et hélicoptères, dépêchés depuis les casernes au nord du Lac. Actée, qui semblait vaguement soucieuse, évacua finalement l’évènement en affirmant qu’elle aimait cette forêt de tout son cœur, mais qu’elle faisait confiance aux camarades de la sécurité civile pour venir à bout de la conflagration avant qu'elle ne la brûle entièrement. Puis elle évita avec soin d’évoquer le sujet, alors même qu’un tapis blanc et gris commençait à couvrir les trottoirs de Lac-Rouge.
Les Kah-tanais avaient dressé des stores et des pergolas pour abriter les trottoirs de l’Avenue Révolution, qui traversait toute la ville jusqu’au centre historique, et d’autres s’étaient munis de parapluies, bien décidés à ne pas laisser un évènement – si catastrophique soit-il – venir à bout des plans qu’ils réservaient à leur journée. Les terrasses étaient pleines de groupes, ramassés autour de tables basses et discutant avec agitation. Des adolescents émergeaient hors des parcs et des squares, se réfugiant dans les enseignes colorées de maisons de thé et de salles d’arcade. On avait dressé des étendards Norlandais tout le long de l’avenue, et quelques citoyens observèrent le passage des berlines officielles en les saluant avec des drapeaux ou des signes de main.
« Nous avons une petite communauté Norlandaise à Lac-rouge », commenta Actée. « Je crois qu'il y aura plus de vos concitoyens à Axis Mundi, et je suppose que votre ambassade a dû organiser un évènement de représentation – enfin c’est hors de ma juridiction. »
Axis Mundi, justement, se révéla très fidèle à son image publique. Une collection d’anciens palais et de pyramides, parfaitement rénovées et neuves, organisées autour d’une grande place rectangulaire eau centre de laquelle se dressait à jamais la statue équestre du dernier Daïmio colonial. L’Homme de Bronze était couvert de graffitis, de banderoles colorées, de confettis, des paillettes. Une femme en tank-top et paréo était juchée sur les épaules du burujoa, très concentrée, elle accrocha un étendard norlandais à sa main d’arme avant de se laisser glisser au sol une fois son petit exploit accompli. Plusieurs Kah-tanais se précipitèrent pour la réceptionner et lui taper dans le dos.
Les voitures du cortège officiel ralentirent en arrivant sur la place. On avait installé quelques barrières autour des murs blancs et rouges délimitant le jardin de la Convention Générale. Le style néo-classique nahua du bâtiment, bien que moderne, s’intégrait parfaitement dans le paysage de la place monumentale. Derrière les barrières, une poignée d’irréductibles ignoraient la pluie de cendres, et des agents en uniforme de la protection civile leur distribuaient des parapluies. On avait aussi monté des barnums sur le chemin séparant les grilles du jardin et la porte de l’Assemblée. Des barnums. Devant le centre politique du Grand Kah. Le contraste avait quelque chose de potentiellement assez charmant.
« Bon, ces gens sont restés ici pour vous accueillir », trancha Actée. « Si ça vous convient nous allons nous arrêter ici plutôt que dans le parking souterrain. Qu’ils puissent au moins vous voir. »