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[Événements] Sherehe za Mwaka

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Sherehe za Mwaka

Un pays se raconte rarement par ses lois ou ses chiffres. Il se raconte plutôt par les jours où il décide de s'arrêter, de poser ses outils, ses camions et ses querelles, pour faire autre chose que durer. Le Zafongo n'échappe pas à cette règle, et peut-être même la pousse-t-il plus loin que d'autres. Huit peuples, huit calendriers qui ne se recoupent jamais tout à fait, des fêtes qui naissent d'une récolte, d'une crue, d'une prière ou d'un deuil, et qui, d'une province à l'autre, prennent des visages si différents qu'un même mot suffit rarement à les désigner. Ce topic est consacré à cela : recenser, année après année, les grands événements qui rythment la vie du pays, qu'ils rassemblent la nation entière ou ne concernent qu'une seule région. Vous y trouverez les célébrations nationales. Chaque événement sera présenté avec sa date, son origine, sa manière de se vivre et, quand il le faut, les tensions ou les contraintes qui l'entourent, car une fête n'est jamais tout à fait détachée du pays qui la célèbre. L'objectif n'est pas de tout dire, ni de prétendre à l'exhaustivité, mais de dresser, avec honnêteté et sans folklore inutile, le calendrier vivant d'une nation qui a toujours préféré se reconnaître dans ses différences plutôt que de les effacer.
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12/05/1987


<br>Le grand défilé militaire de Ménaka, plus important événement national du pays<br>

D’abord, on ne voit qu’eux. Les rangs avancent vers l’objectif, casques verts alignés, fusils portés selon un même angle, bottes qui frappent le bitume avec cette cadence collective qui finit par ressembler à un seul battement de cœur. Derrière cette première colonne, un peu floue, tout le reste se déploie : des blindés qui suivent, un lanceur dont les tubes alignés se découpent sur le ciel, des drapeaux par dizaines, et tout au fond, posé sur ses gradins comme un souvenir qui refuse de s’effacer, un palais de pierre dorée. C’est l’image. Mais une image ne dit jamais ce qu’il a fallu pour qu’elle existe, ni pourquoi c’est ici, et nulle part ailleurs dans le pays, que le Zafongo choisit chaque 12 mai de se mettre en rang. Il faut regarder l’avenue pour comprendre. Elle est large, d’une largeur presque excessive pour une ville qui s’est toujours construite dans l’entassement et le désordre. Elle file droit, sans une courbe, sans un détour, sans rien qui puisse distraire l’œil de ce qui l’attend à son extrémité. Ce n’est pas un hasard de cartographe. Cette avenue n’est pas née d’un quartier qui se serait étiré peu à peu, ni d’une ancienne route qu’on aurait fini par élargir. Elle a été dessinée, tracée, bâtie dans un seul but : permettre aux soldats de défiler. À l’époque de l’empire de Ménaka, chaque grande bataille remportée appelait le même rituel. Les armées rentraient, et ce n’était pas dans un faubourg quelconque qu’on les accueillait, mais ici, sur cette voie pensée pour elles, assez longue pour qu’on y aligne des milliers d’hommes, assez large pour que les rangs ne soient jamais gênés, assez droite pour que chacun, depuis les tribunes, voie arriver la victoire de très loin et la regarde grandir à mesure qu’elle approchait. On ne racontait pas les batailles, on en exhibait les restes : les bannières, les files de combattants, parfois les prisonniers, et surtout cette discipline qui disait, mieux qu’un discours, que l’empire savait encore se tenir debout. Au bout de l’avenue, un édifice faisait face. C’est lui qu’on aperçoit aujourd’hui sur l’image, tout là-bas : l’ancien palais impérial. Pierre dorée, créneaux, tours carrées, et au centre un donjon percé d’une immense baie en ogive qui regarde la perspective de plein front, comme un œil qui n’aurait jamais cessé de veiller. Un escalier monumental descend de ses portes, étage après étage, jusqu’à la chaussée. C’est là que se tenait l’empereur, sur les marches, pendant que ses armées défilaient devant lui. Aucun souverain n’y siège plus depuis longtemps. Le bâtiment, lui, est resté, et ce simple fait d’être resté en dit déjà beaucoup. Puis l’empire est tombé. Les récits divergent sur la manière, sur la durée, sur les responsabilités, et ce n’est pas ici qu’on prétendra trancher. Ce qu’on sait, c’est que le défilé n’a pas survécu à la chute. Sans empereur pour le recevoir, sans victoire à fêter, sans armée assez sûre d’elle pour se montrer, la tradition s’est éteinte sans qu’on la supprime, comme on cesse d’allumer une lampe dans une pièce qu’on n’habite plus. L’avenue a continué d’exister, bien sûr. On y a circulé, installé des étals, enterré peut-être quelques souvenirs. Mais pendant des décennies, aucune colonne n’y a plus marché au pas.

Le 12 mai 1987. La date est gravée dans la mémoire du pays comme dans celle d’une famille. Ce jour-là, après dix ans de guerre civile, la paix fut signée, et avec elle la capitulation du Luba, dont les combattants avaient pris les armes pour obtenir une indépendance qu’ils n’obtiendraient jamais. Il n’y eut pas de joie simple. On raconte que certains, à Ménaka, reçurent la nouvelle sans réagir, trop las pour comprendre qu’il s’agissait vraiment d’une fin. Mais la guerre était terminée, et dans un pays qui venait de passer une décennie à compter ses morts, cela suffisait. Alors les militaires ont fait ce que faisaient, autrefois, les soldats de l’empire. Ils sont descendus dans l’avenue. Ceux qui y étaient disent que cela ne ressemblait à rien de ce qu’on voit aujourd’hui. Des uniformes encore sales. Des visages creusés. Des blindés qui portaient les cicatrices des combats et que personne n’avait vraiment eu le temps de nettoyer. Le vieux Z-81, ce char né dans l’urgence de 1981, grondait sur le bitume, et dans la foule, des gens pleuraient sans bien savoir si c’était de soulagement, d’épuisement ou de peur que tout recommence. Le choix de cette avenue n’avait rien d’anodin. En faisant défiler ses soldats là où l’empire faisait défiler les siens, devant le même palais, le pays s’est placé délibérément dans une continuité plus ancienne que la République. Il a dit, sans avoir besoin de le prononcer, que cette victoire, aussi douloureuse soit-elle, appartenait à une histoire plus longue, que la nation d’aujourd’hui descendait de celle d’hier, et qu’on avait le droit, malgré la chute, de se tenir à nouveau face à ce palais en uniforme. Depuis, le défilé n’a plus manqué un seul printemps. Chaque année, depuis 1987, l’avenue se remplit à nouveau, et ce qui n’était à l’origine qu’un geste improvisé au sortir du conflit est devenu un rendez-vous que plus personne ne songe à remettre en question. Il compte aujourd’hui parmi les plus grands défilés militaires d’Afarée. Les chancelleries étrangères le savent et dépêchent leurs observateurs, la presse des pays voisins le commente, et ce que le Zafongo y montre déborde largement l’alignement de ses blindés : une puissance réelle, fabriquée sur son propre sol, mais aussi un héritage, celui d’une nation qui n’a pas commencé en 1987, ni même avec la République, et qui peut, quand elle le veut, rappeler qu’elle descend d’un empire. Il est important de dire ce que le 12 mai n’est pas, parce que les mots se déforment vite. Ce n’est pas un défilé de conquête. Aucun ennemi n’y est humilié, aucune province n’y est désignée du doigt. C’est un événement national, au sens le plus littéral du terme, celui qui concerne tout le monde sans exception, que l’on vienne du Bakongo, du Yomba, du Kota, du Bateke ou du Teke, qu’on prie un dimanche à l’église ou un vendredi à la mosquée. Son but premier est de rassembler. Pour mesurer ce que cela représente, il faut comprendre ce que fut cette guerre. Elle a duré dix ans. Elle a été si dévastatrice que plusieurs experts estiment, sans pouvoir l’établir avec une précision parfaite, qu’à peu près chaque famille du pays a perdu quelqu’un, un père, un frère, un fils, une cousine, un voisin dont on parlait comme d’un parent. Aucun registre ne confirme ce chiffre tout à fait, et c’est peut-être mieux ainsi. Il suffit d’écouter les gens. Dans le Bakongo comme dans le Bateke, dans le Yomba comme dans le Luba, presque personne n’a besoin qu’on lui explique ce que recouvre le mot « guerre civile ». Chacun, ce jour-là, a quelqu’un à qui penser. C’est pourquoi le défilé commence par un silence. Avant que la première colonne ne s’ébranle, un long moment de recueillement est observé face au palais, en mémoire des soldats morts pendant le conflit. Beaucoup d’entre eux venaient du Luba lui-même, car une guerre civile ne choisit pas ses fils, et dans certaines familles on pleure des deux côtés sans que la douleur puisse se partager clairement. Ce silence n’appartient à personne. Il appartient à tous ceux qui ont des morts à nommer. Puis vient la fête. Fêter la fin d’une guerre est possible, à condition de ne pas oublier ce qu’elle a coûté. Le défilé marche sur cette corde étroite depuis près de quarante ans. Depuis 1987, le 12 mai est férié dans tout le pays. Tout ferment dans le pays. Ceux qui ne peuvent pas se rendre à Ménaka se retrouvent chez eux, dans les villages, autour de postes de radio ou de télévisions posées sur des tables dehors. On cuisine plus qu’à l’ordinaire, on invite plus qu’on ne l’avait prévu, et dans les rues de bien des villes s’improvisent des chants, des danses, des repas qui s’étirent jusqu’au soir. Rien de tout cela n’est organisé d’en haut. Le deuil et la fête cohabitent sans heurt, parce que le pays a appris, d’année en année, à les porter ensemble.

Dès quatre heures, les familles quittent leurs quartiers pour prendre place le long de l’avenue. Des tabourets se déplient sur les trottoirs, des thermos circulent. Une grand-mère, installée sur une chaise qu’on a portée jusque-là à plusieurs, tient sur ses genoux un petit drapeau qu’elle agite sans excès, par habitude plus que par ferveur, comme on salue un voisin qu’on croise chaque année à la même date. Vers huit heures, l’avenue est fermée à toute circulation, y compris aux taxis-brousse, ce qui à Ménaka relève presque de l’exploit administratif. Des mâts très hauts la bordent de chaque côté, si serrés qu’ils forment, vus de loin, une haie de couleurs. À leur sommet flotte le drapeau vert, jaune et rouge frappé de son étoile à huit branches, chacune pointant vers le même ciel sans jamais ressembler à sa voisine. Entre les mâts, des palmiers balancent leurs palmes. Sur le côté, des tribunes couvertes de bandes tricolores accueillent des centaines de spectateurs, et à leurs pieds, des massifs de fleurs jaunes et rouges ont été plantés pour l’occasion, comme si le pays avait voulu adoucir, le temps d’une journée, ses propres trottoirs. Plus loin, une colline rocheuse porte les restes d’une vieille fortification qui domine les toits depuis plus longtemps qu’aucun habitant ne s’en souvient. Les tribunes officielles, tournées vers le palais, se remplissent peu à peu : dignitaires, gouverneurs des huit régions arrivés par les vols d’Ewa, délégations étrangères, anciens combattants dont certains arborent des médailles qu’ils ne portent que ce jour-là. Les premiers à paraître sont toujours les fantassins, par colonnes entières, interminables, et beaucoup parmi eux sont très jeunes. Ce n’est pas un détail. Le service militaire étant obligatoire pour chaque citoyen à sa majorité, ceux qui défilent ne forment pas une caste séparée du reste de la population. Ce sont des fils, des cousins, des voisins. Il arrive qu’une mère reconnaisse son garçon parmi un millier d’uniformes identiques et pousse un cri qui n’a rien de protocolaire, vite noyé sous les fanfares. Viennent ensuite les véhicules. Les ZV-66 d’abord, ces pick-up modernisés d’année en année, qui transportent des soldats debout à l’arrière et rappellent ce qui fait réellement tenir l’armée : non pas le matériel qui impressionne, mais celui qui est partout. Derrière eux, les blindés. Le Z-81 fait vibrer les vitres, le Z-95 roule sur ses huit roues massives, le ZT-01 porte son canon de 50 mm, le ZC-02 transporte l’infanterie. Les camions lance-roquettes ZL-88 passent en silence, leurs tubes tournés vers le ciel. Les ZM-97, tractés par des véhicules civils ordinaires, rappellent que ce matériel n’exige rien de spécial pour se déplacer. Les ZK-70 avancent plus lentement, leurs tubes interminables dressés vers le haut, et la foule les suit du regard jusqu’à ce que leur ombre traverse l’avenue. Les Z-93 AA ferment la partie terrestre, leurs vingt-quatre lanceurs dressés vers un ciel qu’ils sont censés défendre. Puis le ciel prend le relais. On entend le bruit avant de voir quoi que ce soit : un grondement qui monte de l’horizon, régulier, sourd. Les ZA-05 passent en formation, bas, au-dessus des toits. Les ZH-91 les accompagnent, plus lents, et il y a toujours au milieu un ZTR-16 massif, lourd de ses quatre hélices, qui rappelle que l’armée ne se résume pas à ce qui tire. Les ZAR-11, eux, ne défilent jamais au-dessus de la foule. On les garde en réserve, et ce choix, à lui seul, en dit déjà long.

Il serait naïf de croire qu’on organise un tel événement par simple tradition. Un défilé de cette ampleur coûte cher, mobilise des milliers d’hommes pendant des semaines de répétitions, immobilise une partie de la capitale, et quiconque connaît la répartition du budget national sait que les 13 % consacrés à la défense ne tombent pas du ciel. Alors pourquoi le faire ? La réponse tient en trois niveaux de lecture, et tous trois sont assumés. Le premier est intérieur. Pour un pays composé de huit peuples, d’une majorité chrétienne et d’une province musulmane, de régions qui se connaissent mal et se regardent parfois de loin, il existe peu d’occasions de se reconnaître dans le même spectacle. Le Bakongo y voit sa capitale vibrer, le Luba y retrouve, avec toute la complexité que cela suppose, une page de son histoire, le Bateke suit la retransmission depuis ses vallées isolées, et le Teke regarde aussi. On n’y célèbre pas la victoire d’un peuple sur un autre, mais le fait que, malgré dix ans de guerre, le pays ne s’est pas défait. Le deuxième est tourné vers l’extérieur, et il serait malhonnête de le taire. Chaque année, des attachés militaires des pays voisins s’installent dans les tribunes et prennent des notes. Ils voient ce que le Zafongo a choisi de montrer : du matériel fabriqué sur son propre sol, en nombre, robuste, sans dépendance envers un fournisseur étranger. Une armée qui préfère la quantité à la précision, la disponibilité à l’exploit. Le message, jamais formulé à voix haute, se lit pourtant sans difficulté : ce pays ne manquera pas de pièces détachées le jour où il en aura besoin, ses voisins feraient bien d’y penser avant de s’approcher de ses frontières, et ses gisements de zafongi, de pétrole, d’uranium sont gardés par des mains qui savent se montrer. Le troisième est plus discret, et personne ne le formule dans un discours officiel : le défilé est aussi une manière d’honorer l’empire de Ménaka. Pourquoi, sinon, choisir cette avenue-là plutôt qu’un boulevard plus moderne ? Pourquoi dresser les tribunes face à l’ancien palais impérial plutôt que devant un ministère de la République ? Ce palais, qui n’abrite plus aucun souverain, reste le point vers lequel convergent tous les regards, comme si les soldats d’aujourd’hui défilaient encore devant ceux qui commandaient les armées d’hier. Au moment où la première colonne arrive à sa hauteur, les rangs ralentissent légèrement, puis saluent en direction de la façade vide. Les anciens du Bakongo, dans la foule, se redressent à cet instant précis. Certains murmurent quelques mots que personne n’entend, d’autres baissent simplement la tête. Il y a dans ce bref silence, au milieu des fanfares, quelque chose qui ressemble à de la nostalgie, non pas pour un régime qu’on ne souhaite pas voir revenir, mais pour une époque où le pays savait se tenir debout sans avoir à se justifier. Cette nostalgie n’est pas unanime. Le Bakongo, qui fut le cœur de l’empire, la ressent peut-être plus fort que d’autres. Dans le Luba, où l’on garde de l’autorité centrale un souvenir plus ambivalent, certains n’y voient que le rappel d’un pouvoir lointain, parfois hostile. Mais même ceux-là reconnaissent, souvent à contrecœur, qu’il y a quelque chose de solennel dans l’avenue ce jour-là.

Il serait malhonnête de prétendre que cette journée résonne partout de la même manière. Dans le Luba, elle porte une mémoire plus lourde. Pour beaucoup de familles, le 12 mai ne rappelle pas seulement la fin d’une guerre, mais aussi la capitulation d’un camp, la fin d’un rêve qui avait paru possible. Certains éteignent la radio ce jour-là. D’autres la laissent allumée, sans le son. Un vieil homme, raconte-t-on, qui avait perdu deux fils, regardait chaque année la retransmission en silence, puis rangeait ses chaises et reprenait sa journée. Ces silences ne contredisent pas l’événement, ils l’accompagnent. Et il faut ajouter, parce que c’est vrai, qu’ils n’ont plus aujourd’hui de traduction politique entre les régions. Il n’existe plus de tensions entre les provinces, plus de ligne de fracture ouverte entre le Luba et le reste du pays. L’État, conscient de ce que la guerre avait laissé, a mis en place au fil des années des institutions pensées pour que cela ne revienne jamais : un Conseil des communautés où chaque région est représentée, des gouvernorats régionaux dotés d’une réelle autonomie administrative, un statut particulier reconnu au Teke, une Cour suprême dont l’indépendance est protégée. Ce dispositif ne résout pas tout, il ne fait pas disparaître le chagrin, mais il garantit que chaque peuple se sente entendu avant de se sentir oublié. Reste une réalité distincte, qu’on aurait tort de confondre avec des rivalités régionales : des groupes armés subsistent dans certaines zones reculées du Luba et échappent encore à l’autorité de l’État. C’est un problème de sécurité intérieure, non un conflit entre peuples. Dans le Luba même, la population n’a que peu de sympathie pour ces groupes, qui ont grandi sur les cendres de la vieille révolte sans jamais en porter le rêve. Le défilé ne désigne pas d’ennemi. Il rappelle simplement que le pays est debout, et qu’il compte le rester.

Vers midi, la dernière colonne atteint le pied des gradins du palais. Les fanfares s’éteignent, les drapeaux restent. Dans la foule, un enfant demande à son père pourquoi tout le monde s’est tu, et le père, après un instant, répond qu’il faut parfois s’arrêter pour comprendre qu’on est encore là. Les tribunes se vident, les camions de nettoyage entrent dans l’avenue, balayant gobelets, drapeaux tombés, épis de maïs grillés abandonnés sur le bitume. Les soldats rentrent vers leurs casernes à pied ou à l’arrière de camions, débarrassés de la raideur qu’on leur a demandée pendant des heures, et on les entend rire, un peu trop fort, du rire de ceux qui viennent de tenir un rôle difficile. Le soir, l’avenue a retrouvé son visage ordinaire. Les taxis-brousse klaxonnent plus fort qu’avant, comme pour rattraper le temps perdu, les étals reprennent leur place, les palmiers continuent de bouger dans un vent qu’on sent à peine. Au fond de la perspective, l’ancien palais impérial regarde la ville avec la même indifférence qu’il a toujours eue pour les hommes qui passent. Il a vu les victoires d’un empire, puis sa chute, puis une guerre, puis une paix qui n’en était pas tout à fait une. Il verra sans doute encore beaucoup de printemps. Et chaque 12 mai, quand les bottes reviendront sur le bitume, il saura peut-être mieux que personne que ce défilé n’est pas une démonstration de force. C’est une manière de dire, à ceux qui ne sont plus là comme à ceux qui regardent, que ce pays a choisi, après avoir failli se défaire, de ne plus jamais cesser de se tenir ensemble.
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