Origine d'une terre
par Mizra Shahazi

Depuis ce jour, je n'ai plus jamais pleuré. Je n'y pense plus. Ces commentaires m'écœurent. Mon 7-Octobre est incomparable au vôtre, et je ne veux plus y revenir. Hashem a voulu que le jour succède à la nuit et que le temps passe. Sa caresse se dépose répétitivement sur mon coeur, tous les matins, quand à l'aurore je m'éveille dans la tente. Il y a un murmure qui court depuis l'autre bout du monde. Minuscule et sensible, il me fuse à travers les dunes et les falaises jusqu'au creux de l'oreille, pour que je me réveille. Hashem l'envoie tous les matins, le petit djinn, et j'ouvre les yeux. Je suis en vie. Je me lève et je vais faire chauffer de l'eau.
Avant ce jour, je n'étais pas matinale. Je pouvais dormir jusque dans l'après-midi. J'ai couru mes études erratiques à travers des fêtes interminables et désordonnées. Je courai déjà petite à travers les buissons de jeux titanesques. J'ai grandi parmi une horde d'enfants. Ils m'ont appris l'égalité. Les grands à me tirer vers le haut et les petits à regarder vers le bas. Déjà j'étais une commandante. A travers nos guerres de boutons et nos enthousiasmantes olympiades, à l'écart et au milieu, j'ai modelé mon cœur pour le rendre apte à gouverner. J'étais déjà une petite tamghart en culotte courte, chieuse et chialeuse.
Mon père non plus n'était pas très matinal et j'ai grandi dans une maison en désordre. Ses livres s'accumulaient près de son fauteuil, sur son bureau et dans sa chambre. C'est lui qui faisait le café. Il en renversait toujours quelques gouttes, dont certaines ne sont jamais parties du comptoir de la cuisine. Au sol, les carreaux de terre avaient l'âge des temples, ils avaient éclaté et restaient en place. Par nos fenêtres toujours ouvertes entrait la rumeur du monde.
J'avais une sœur et des frères, déjà plus âgés, et qui avaient quitté assez tôt Tel Qadash. J'ai donc appris à sortir de la maison pour me trouver des camarades de jeux. Au pied de la tour sarrasine, qui contemple les collines et au loin le carré de la mer, nous formions une troupe d'étourneaux, dont le vol groupé étonne par son harmonie.
Je me corrige : je ne suis pas une commandante, je suis un étourneau. Par Hashem qui a modelé mon coeur j'ajuste mon vol à celui de mes camarades avec une parfaite coordination. J'entre sans difficulté dans leurs volontés communes. En attaquant la base des ennemis, armés de nos bâtons et de nos baudruches à eau, nous formions une phalange sans tête ni leader, comme une couverture lestée qu'on jette en l'air et qui s'envole.
Hashem ne m'est jamais apparu. Il se tient à distance respective, comme un autre étourneau. Et nous volons de concert.
Mon père m'a quadrillé de religion et je connais la synagogue comme si je l'avais faite. En sa qualité de rabbin, il se mettait derrière les gros livres avec sa petite main d'or. J'écoutai sa voix. Je m'endormais sur le son de sa voix. Mon père, petit et barbu, avait une voix qui était pour moi comme la parole de la mer.
La plupart des membres de ma famille ont quitté la Kabalie dans les années quatre-vingt-dix, au moment du terrorisme. L'un de mes oncles a été tué alors qu'il conduisait en voiture avec ses enfants pour aller au marché. Mon père est resté accroché à cette tour et à notre village. Quant à ma mère, elle l'a quitté.
Je n'ai jamais vu la foi de mon père faiblir, ce qui m'a comblé, à la fin de l'adolescence, d'une immense exaspération. Aux dernières semaines de sa vie, je le haïssais. Sa voix m'était devenue aussi irritante que le hurlement d'un ongle sur de l'ardoise. Je donnai des coups dans ses montagnes de livres. Je m'éclipsai les soirs, je ne dînai plus avec lui. Je faisais de la spéléologie avec des copains et dans les cavernes de la région nous nous retrouvions pour des raves géologiques.
J'étais sous acide quand les bombes sont tombées, donc je n'ai pas fait trop la différence avec le tempo de la musique. J'étais en dialogue avec un petit ver luisant dans mes chaussures, qui me disait qu'un radar peut exploser s'il ne trouve pas ce qu'il cherche, et qu'ici il se cacherait avec ses amies les cigales. Ce n'est qu'après plusieurs jours, épuisée et couverte de poussière, que je suis revenue à la réalité.
Mon père et ses livres volatilisés avec le reste de mon existence, j'ai respiré la brume rouge et j'y ai survécu. Ma génétique est celle des survivants. Mes ancêtres sont des pharaons, des vandales et des babyloniens. Rien ne peut me tuer, et certainement pas un gaz toxique conçu pour étouffer les vivants. Je suis immortelle.
Rabbi Shahazi, mon père, faisait un peu d'exégèse et il donnait des cours à de jeunes Juifs venus de capitales clinquantes, soucieux de renier avec leurs racines. J'ai vu défiler chez moi d'ex-traders défroqués, des politiciens remis en question existentielle par des accusations de viol, des prostituées de luxe. Je les regardai comme un chien regarde bien un évêque sans le mordre. En rapportant les œufs et les légumes du marché dans le coin de la cuisine, j'entendais leurs psalmodies et leurs récitations. Je n'y prêtai pas attention. Je faisais un repas rapide et je laissai dans la poêle la part de mon père. Je sortais pieds nus avec une cannette de monster et je ne rentrai qu'à l'aube.
Mon père n'est plus là pour vous le dire et son silence me tue. Sa voix ténue et déformée, méconnaissable, ne sort que par mes entrailles et n'atteint que le bout de mon cœur. Hashem m'a entouré de petits djinns. Un jour, je serai dans le silence et la nuit, mais avant cela, je voudrai faire l'état des lieux des recherches de mon père, immenses et glorieuses et qui couvriront la postérité d'une timide admiration. Depuis le 7-Octobre, j'ai reconstitué dans ma tente une bibliothèque orale, apprise par cœur auprès des nomades et des longues heures vides dans le désert. Je retrouve des mots et des témoignages, comme une policière qui enquête suite à une disparition. Mais nous ne disparaîtrons jamais. Petit à petit, j'apprends à nouveau la Kabbale. Dans cette tradition j'entends la voix de mon père et les cris de mon peuple.
