
Une fébrile torpeur s’était emparée de la Cité noire. Le temps filet comme un papillon pressé depuis l'annonce dans les tabloïds qu'un armistice avait été signé entre Carnavale et ses ennemis. Celui-ci prévoyait un départ des troupes d'invasion sous quatre mois, à compté de la signature du traité de paix, et si les échos de la guerre résonnaient encore dans les faubourgs, déjà les dégâts du conflit se confondaient avec les ruines naturelles de la capitale. La plupart des Carnavalais ignoraient qu’ils avaient été en guerre quand les autres ne croyaient pas à sa fin, il n'y avait que dans les hauts quartiers, là où se murmurent les secrets des dieux, qu’on osait se féliciter ouvertement de la fin des hostilités. « Back to business » avait déclaré Améthyste face à un quarteron de grands bourgeois venus se faire confirmer en avance la nouvelle du cessez-le-feu à l’hôtel d’Eurysie.
Les jours qui avaient suivi le cessez-le-feu se décantèrent comme une liqueur épaisse. Les milices Castelage et le SAD BB reprirent progressivement possession de la banlieue, déjà passablement désertées depuis le passage de l’agent GILGAMESH, sans rencontrer de résistance. Dans leurs sillage, une foule de petites gens revint discrètement prendre possession des ruines du no man’s land, à la recherche de cadavres à dépouiller ou de matériel militaire abandonné. Quelques philanthropes, soucieux de l'équilibre du marché des prothèses, payèrent de leur poche pour une campagne nationale d’affichage DANGER MINES mais cela n’empêcha pas beaucoup de Carnavalais imprudents d’exploser en petits morceaux.
Améthyste Castelage sortit renforcée par la signature du traité de paix, dont elle s'attribua le mérite et qui la confortait comme seule interlocutrice légitime à parler au nom de la Principauté. Personne n’oubliait la contribution décisive des Laboratoires Dalyoha et de leurs agents biologiques dans la victoire militaire, mais c’était la Banque qui avait financé l’économie de guerre, la Banque qui avait nourri la population pendant le siège et la Banque qui payait les salaires de tout le monde. La nouvelle grande bourgeoisie industrielle savait ce qu’elle devait aux Castelage et plus pragmatiquement avait contracté des dettes astronomiques qui achetaient sa loyauté. Carnavale se transformait une fois de plus dans la crise et la violence, chacun voulait être du côté du pouvoir émergeant et personne ne s’offusqua lorsque Léonpold Castelage annonça, l'air de rien lors du premier galas de charité pour les familles des héros de guerre, que sa famille s’apprêtait à lancer des fouilles dans les quartiers inondés à la recherche de la couronne perdue de Vale.
La presse carnavalaise, soucieuse de ne pas jouer les pisse-vinaigres et largement financée par la Banque, présenta les accords signés avec l’OND comme une victoire totale pour Carnavale. Les concessions accordées furent largement minimisées, réduite à quelques gestes symboliques sans importance, et on insista bien plus sur le récit officiel de la Cité noire qui venait de tenir tête, seule, à l'une des coalitions les plus puissantes au monde. On laisserait la nuance au temps des historiens. Dans les semaines et mois qui suivirent la fin de la guerre, le mot victoire fut répété ad nauseam, brandi en gros sur tous les chapeaux pendant des semaines. Le roman national carnavalais, fondé sur l’exceptionnalisme de la Principauté, son génie stratégique et scientifique et sa vitalité guerrière, se consolida autour de la figure d’Améthyste Castelage et, dans une moindre mesure, du docteur Philippe Géminéon.
Il y eut dix jours de fête et de carnaval où la Banque Princière fit importer du monde entier les mets les plus fins à prix d’or. La ville ne mangea jamais aussi bien de son histoire et un jour férié fut décrété, portant le nombre de jours de congés payés nationaux à un. Tout le clan Castelage, même des personnages dont on avait à peine entendu parler, furent mis en avant, écumant les plateaux télévisés et les apparitions publiques, multipliant les annonces enthousiastes et les promesses farfelues. Les grands travaux reprirent officiellement, notamment ceux empêchés par la guerre comme la réparation du pont Saint-Pierre et, enfin, une date d’élection municipale fut officiellement arrêtée. Les Carnavalais se rendraient aux urnes le 15 décembre 2020 pour élire leur maire et la presse people diffusa plusieurs photos originales de Julonin Venbranle torse-nu.
N'étant pas parvenu à signer une paix véritable avec son rival Blaise Dalyoha, Améthyste Castelage lui envoya ses avocats pour négocier les termes de la suite de leur rivalité. Le cessez-le-feu provisoire entre la ville et les Jardins Botaniques fut prolongé une nouvelle fois, mais pour quatre mois seulement, le temps de s'assurer du départ définitif des troupes de l'OND dans l'arrière-pays. Les milices Dalyoha et Castelage en profitèrent pour se mettre d’accord sur les territoires respectivement contrôlés par chaque clan et leurs avocats soldèrent certains contentieux qui remontaient à l’Armageddon’t. Améthyste Castelage rafla le gros du butin, faisant main basse sur plusieurs quartiers ravagés qui avaient appartenu à la noblesse suicidée et sur le gros de l'appareil industriel. Blaise Dalyoha sanctuarisa l'île de Bourg-Léon ainsi que plusieurs quartiers portuaires permettant de relier les eaux du golfe aux Jardins Botanique. Les futures lignes de front se dessinaient plus clairement et les investisseurs, comme les populations, surent à quoi s'en tenir pour les prochaines années.
Enfin, ils décidèrent des récompenses à accorder aux méritants et à tous ceux qui étaient venus en aide, d’une façon ou d’une autre, à la Cité noire dans sa guerre.

