
Les évolutions récentes au-delà de la frontière ouest de l'Hotsaline contraignaient toutefois Leonid Kravchuk à lever, l'espace d'un instant, le nez de son bureau, pour s'intéresser à nouveau à ce qui se déroulait dans le monde extérieur. Rasken était en train de se remilitariser massivement, c'était un fait indéniable. Et une nouvelle attaque de l'Empire eût sans aucun doute été fatale à la mainmise politique totale dont la majorité kravchukienne jouissait sur l'Hotsaline. Davantage que toute autre chose, perdre le pouvoir était inacceptable pour Leonid Kravchuk. Les Teylais allaient rapidement devoir le comprendre. C'était d'ailleurs tout ce qui justifiait cette rencontre : pas davantage qu'il n'avait cherché au cours des vingt dernières, ne serait-ce que par voie diplomatique, à reprendre les territoires perdus en 1995, le président hotsalien n'avait aucune intention de faire pression sur Rasken. Tout au contraire, la situation ambigüe dans laquelle se trouvait l'Hotsaline vis-à-vis de son voisin occidental arrangeait très bien les affaires des sociaux-démocrates kravchukistes, qui n'avaient besoin que de cela pour justifier la prolongation de l'état d'urgence. Tout ce qu'il fallait, c'était fournir les efforts nécessaires pour maintenir cet équilibre, et c'est précisément ce à quoi Leonid Kravchuk était en train de sacrifier son précieux temps.
L'ouverture d'une base militaire de la sixième puissance économique mondiale sur le territoire kresetchnien avait sans aucun doute toutes les raisons de dissuader définitivement les Raskenois de s'en prendre à nouveau à l'Hotsaline dans les années à venir. De quoi assurer les arrières du gouvernement, sans même devoir investir un federat dans un réarmement qui rendrait sa position de non-intervention difficilement tenable dans le débat politique national. L'équation rhétorique était simple : si les Teylais et l'OND nous protègent, aucun besoin de nous réarmer. Et si nous ne nous réarmons pas, inutile ne serait-ce que d'espérer reprendre les territoires occupés ; ce serait peine perdue. Alors, la guerre ne pouvant définitivement prendre fin, impossible d'abroger l'état d'urgence. Et donc... Kravchuk pour mille ans ! Seul bémol à ces projections : le démocratisme gnan-gnan des Teylais qui, dès leur première missive adressée à Troïtsiv, avaient commencé à évoquer le rétablissement des « élections libres » en Hotsaline.
Des élections libres ! Mais pour quoi faire ?
Pour livrer la Rada aux fascistes de la Ligue Nationale ?
Aux illuminés, fascistes eux aussi, de Renaissance ?
Aux pleureuses bellicistes de la Voix des Exilés ?
Aux traîtres de l'ASD ? Ces chiens !
À moins que ce ne soit à cette hystérique en pré-ménopause d'Elena Vasylenko, et sa bande de réactionnaires capitalistes ?
Tous avaient leurs propres raisons de vouloir hisser la tête de Leonid Kravchuk au bout d'une pique. Certains en faisaient même, d'ores-et-déjà, leur programme politique. Dans ces conditions, il était hors de question pour le président d'accepter une remise en cause de son pouvoir, qui constituerait ni plus ni moins qu'un suicide pour lui. Les Teylais allaient devoir l'accepter, car rien ne valait que celui qui avait tant donné de sa personne pour l'Hotsaline abandonne aujourd'hui son pays à son sort. Les Hotsaliens avaient encore besoin de Leonid Kravchuk, même s'ils avaient souvent du mal à le comprendre.

Leonid Kravchuk
Président de la République d'Hotsaline
J'ose espérer que votre vol n'a pas été trop fatigant. Je sais combien le détour nécessaire au contournement de l'espace aérien de l'Administration Militaire de Gradenbourg peut être pénible ! »