Activités étrangères en Pal ponantaise
Posté le : 03 oct. 2024 à 01:21:37
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Posté le : 12 oct. 2024 à 18:32:58
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Annonce du chef d'état, Klaus Annouil.
Je vous annonce, en tant que dirigeant de la République populaire de Rosevosky, que la frontière avec la République palponantaise sera désormais fermée. Un mur de grillage métallique surmonté de barbelés sera installé le long des 57 kilomètres de frontière et sera constamment surveillé par plusieurs centaines de soldats. Le poste-frontière de Berozov sera le seul point de passage autorisé, où seules les personnes munies d'un bon d'entrée valide, d'un passeport et d'un visa pourront accéder au territoire rosevoskien.
J'ai pris cette décision car j'accuse la République palponantaise de se soumettre à des dérives sectaires qui pourraient endoctriner notre population avec des idées irréalistes, la faisant régresser à un état infantile. Leurs croyances sont absurdes et n'ont pas leur place sur notre territoire. Toute tentative de passage illégal de la frontière sera passible de la peine de mort, et les militaires auront le droit de tirer à vue sur les criminels.
Je vous annonce, en tant que dirigeant de la République populaire de Rosevosky, que la frontière avec la République palponantaise sera désormais fermée. Un mur de grillage métallique surmonté de barbelés sera installé le long des 57 kilomètres de frontière et sera constamment surveillé par plusieurs centaines de soldats. Le poste-frontière de Berozov sera le seul point de passage autorisé, où seules les personnes munies d'un bon d'entrée valide, d'un passeport et d'un visa pourront accéder au territoire rosevoskien.
J'ai pris cette décision car j'accuse la République palponantaise de se soumettre à des dérives sectaires qui pourraient endoctriner notre population avec des idées irréalistes, la faisant régresser à un état infantile. Leurs croyances sont absurdes et n'ont pas leur place sur notre territoire. Toute tentative de passage illégal de la frontière sera passible de la peine de mort, et les militaires auront le droit de tirer à vue sur les criminels.
Posté le : 21 oct. 2024 à 22:03:19
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S'ils se drapent dans leurs amples vêtements ce n'est pas pour se cacher du sable et du souffle asséchant du désert. Port-Ponant regarde la mer, triste et fixe, et son air mouillé n'a rien de semblable au chaud de l'Azur. Les forêts noires, hautes de conifères embrumés, chassent d'un mugissement de vent une nuée de corbeaux - ou de mouettes, créature bâtarde, mi-chasseuse, mi-pêcheuse, de ces rivages pâles.
Ils relèvent la tête et patientent. La lenteur des douanes et des vérifications est le préalable ampoulé à toute remise officielle d'ambassade. La capitainerie effectue sa procédure avec une minutie lente et murmurée ; les chefs de l'équipage, par le truchement d'improbables interprètes, présentent aux douaniers en uniforme leurs documents officiels et leurs lettres de créance.
Le jeune homme plisse les yeux pour mieux distinguer les figures de passants. Enfants sur leur barque, hommes chargeant de vieux camions, femmes portant des fagots de bois ou des sacs de pomme de terre. Ils dévisagent, depuis leur terre ferme ponantaise, la délégation azuréenne qui attend dans les embruns l'autorisation de se rendre à Gurapest.
Il fait quelques pas, se rapproche. Les figures blêmes soudain s'éloignent, comme des fantômes, des elfes de forêt. Le grillage qui sépare le port de la ville est certes en mauvais état, et il pourrait facilement s'en affranchir - son corps énergique en a les moyens. Néanmoins, dans nul autre pays le peuple manifeste ainsi autant de crainte, de superstition, de curiosité mêlée d'interdits.
— Ils devraient nous laisser passer, déclare Ogodeyi. Nous allons bientôt pouvoir prendre la route.
Le chef de l'équipée azuréenne à Port-Levant se veut rassurant. Les plis de ses rides font un sourire de vieux magicien ; sa barbe, qui se prolonge sous son grand manteau, pourrait être celle d'un sorcier. Le vieux professeur de langues slaves, nommé ambassadeur du Calife dans ce pays invraisemblable, affecte la décontraction et la bonne humeur. Mais les griffonnements de la pluie viennent tapoter contre la jetée ; bientôt les gouttes se multiplient, et l'averse disperse les groupes, les poussant sous les préaux et les abords de toit ruisselants d'eau chantante.
Ils ont disparu. Les Blêmes se sont évaporés, dissolus, se cachent à nouveau, et la rue qui longe le grillage du port est déserte. Cette eau qui tombe fait presque comme une musique autour de la mer grise et de la forêt silencieuse. Certains pourraient prendre peur. Certains y verraient le pays des Djinns blancs, devant lequel même les armées du Prophète n'ont pas souhaité s'aventurer. Ce n'est pourtant qu'un petit pays un peu autarcique, la Pal Ponantaise, l'un des quelques reliquats du grand empire des Slaves orientaux - si n'était ce lugubre air de malédiction.
Mais Amr ibn Samt se contente de patienter. Croisant les bras sous sa veste, son foulard sahréen sur la tête, dissimulant son visage, il attend, et puise dans un coin insoupçonné de son âme les atomes de confiance qui lui permettront de mener à bien sa mission en Pal Ponantaise. Car dans ce bout du monde maudit, où le silence prévaut sur tout, même sur les rumeurs de la nuit, il a une mission à accomplir - pour le Calife. Alors il se tait et patiente - pays du silence, cela tombe bien pour celui qui est son fils ; en arabe, silence se dit samt.

Ils relèvent la tête et patientent. La lenteur des douanes et des vérifications est le préalable ampoulé à toute remise officielle d'ambassade. La capitainerie effectue sa procédure avec une minutie lente et murmurée ; les chefs de l'équipage, par le truchement d'improbables interprètes, présentent aux douaniers en uniforme leurs documents officiels et leurs lettres de créance.
Le jeune homme plisse les yeux pour mieux distinguer les figures de passants. Enfants sur leur barque, hommes chargeant de vieux camions, femmes portant des fagots de bois ou des sacs de pomme de terre. Ils dévisagent, depuis leur terre ferme ponantaise, la délégation azuréenne qui attend dans les embruns l'autorisation de se rendre à Gurapest.
Il fait quelques pas, se rapproche. Les figures blêmes soudain s'éloignent, comme des fantômes, des elfes de forêt. Le grillage qui sépare le port de la ville est certes en mauvais état, et il pourrait facilement s'en affranchir - son corps énergique en a les moyens. Néanmoins, dans nul autre pays le peuple manifeste ainsi autant de crainte, de superstition, de curiosité mêlée d'interdits.
— Ils devraient nous laisser passer, déclare Ogodeyi. Nous allons bientôt pouvoir prendre la route.
Le chef de l'équipée azuréenne à Port-Levant se veut rassurant. Les plis de ses rides font un sourire de vieux magicien ; sa barbe, qui se prolonge sous son grand manteau, pourrait être celle d'un sorcier. Le vieux professeur de langues slaves, nommé ambassadeur du Calife dans ce pays invraisemblable, affecte la décontraction et la bonne humeur. Mais les griffonnements de la pluie viennent tapoter contre la jetée ; bientôt les gouttes se multiplient, et l'averse disperse les groupes, les poussant sous les préaux et les abords de toit ruisselants d'eau chantante.
Ils ont disparu. Les Blêmes se sont évaporés, dissolus, se cachent à nouveau, et la rue qui longe le grillage du port est déserte. Cette eau qui tombe fait presque comme une musique autour de la mer grise et de la forêt silencieuse. Certains pourraient prendre peur. Certains y verraient le pays des Djinns blancs, devant lequel même les armées du Prophète n'ont pas souhaité s'aventurer. Ce n'est pourtant qu'un petit pays un peu autarcique, la Pal Ponantaise, l'un des quelques reliquats du grand empire des Slaves orientaux - si n'était ce lugubre air de malédiction.
Mais Amr ibn Samt se contente de patienter. Croisant les bras sous sa veste, son foulard sahréen sur la tête, dissimulant son visage, il attend, et puise dans un coin insoupçonné de son âme les atomes de confiance qui lui permettront de mener à bien sa mission en Pal Ponantaise. Car dans ce bout du monde maudit, où le silence prévaut sur tout, même sur les rumeurs de la nuit, il a une mission à accomplir - pour le Calife. Alors il se tait et patiente - pays du silence, cela tombe bien pour celui qui est son fils ; en arabe, silence se dit samt.

Posté le : 24 oct. 2024 à 02:37:23
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Les menaces vont trop loin.
Il aura fallu que les Polks installent leurs pics pour détruire la paix qui s'était installée. Le ministère de l'Armée, sous les ordres de Klaus Annouil, décide d'envoyer deux patrouilleurs dans la zone économique exclusive (ZEE) du Pal Ponantais. Le ministère de l'Armée a déclaré que "tant que les pics seront là, les navires resteront". Cette mission a deux objectifs : faire cesser les provocations des polkêmes et occuper certaines parties de la zone économique exclusive (ZEE) du Pal Ponantais. Les bateaux installent des bouées avec des drapeaux rosevoskiens et communistes pour montrer que certaines zones appartiennent à la nation (cet objectif reste secret). Les commandants des bateaux ont reçu l'ordre de tirer en cas de tentative d'attaque.
Trois chars légers ont également été stationnés à la frontière avec le Pal Ponantais. Klaus Annouil a confirmé les déclarations du ministère en ajoutant : "Ces pics ne sont là que pour menacer ridiculement et ne feront pas de mal à une mouche. Ils ne résisteront pas à un seul de nos chars. Si les Polkêmes souhaitent la guerre, ils verront de quoi la République populaire de Rosevosky est capable. Retirez les pics et nous retirerons les bateaux et les chars."
Il aura fallu que les Polks installent leurs pics pour détruire la paix qui s'était installée. Le ministère de l'Armée, sous les ordres de Klaus Annouil, décide d'envoyer deux patrouilleurs dans la zone économique exclusive (ZEE) du Pal Ponantais. Le ministère de l'Armée a déclaré que "tant que les pics seront là, les navires resteront". Cette mission a deux objectifs : faire cesser les provocations des polkêmes et occuper certaines parties de la zone économique exclusive (ZEE) du Pal Ponantais. Les bateaux installent des bouées avec des drapeaux rosevoskiens et communistes pour montrer que certaines zones appartiennent à la nation (cet objectif reste secret). Les commandants des bateaux ont reçu l'ordre de tirer en cas de tentative d'attaque.
Trois chars légers ont également été stationnés à la frontière avec le Pal Ponantais. Klaus Annouil a confirmé les déclarations du ministère en ajoutant : "Ces pics ne sont là que pour menacer ridiculement et ne feront pas de mal à une mouche. Ils ne résisteront pas à un seul de nos chars. Si les Polkêmes souhaitent la guerre, ils verront de quoi la République populaire de Rosevosky est capable. Retirez les pics et nous retirerons les bateaux et les chars."
Posté le : 02 nov. 2024 à 15:36:06
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Au revoir petit navire.
"J'ordonne, j'ordonne aux navires rosevoskiens présents dans la zone économique exclusive de la République de Pal ponantaise de rentrer en République populaire de Rosevosky."
Voici l'ordre donné par le ministre de l'armée rosevoskien aux navires militaires. Malgré une domination maritime totale face à son rival, les chars positionnés à la frontière ont reçu l’ordre de quitter leurs postes pour retourner à leur base, et le nombre de soldats présents à la frontière a été réduit à 30. Le gouvernement de la République populaire de Rosevosky continue à revendiquer une partie de la zone économique exclusive de la République de Pal ponantaise, mais n'envoie plus de navires. Klaus Annouil ne se prononce pas sur cette situation.
"J'ordonne, j'ordonne aux navires rosevoskiens présents dans la zone économique exclusive de la République de Pal ponantaise de rentrer en République populaire de Rosevosky."
Voici l'ordre donné par le ministre de l'armée rosevoskien aux navires militaires. Malgré une domination maritime totale face à son rival, les chars positionnés à la frontière ont reçu l’ordre de quitter leurs postes pour retourner à leur base, et le nombre de soldats présents à la frontière a été réduit à 30. Le gouvernement de la République populaire de Rosevosky continue à revendiquer une partie de la zone économique exclusive de la République de Pal ponantaise, mais n'envoie plus de navires. Klaus Annouil ne se prononce pas sur cette situation.
Posté le : 06 nov. 2024 à 00:39:52
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— Ce pays ne tourne pas rond.
Assombrie par une chape de nuages bas qui faisait comme un épais manteau d'ombre sur elle, Gurapest se déployait derrière la vitre, noire, brune, grise, cuivrée, dorée, empreinte d'odeurs arbustives. Un profond fumet de feu de bois flottait dans l'air, s'accrochait aux vêtements, noircissait les recoins des pierres ; dans ce pays, ce qu'on n'appelait pas encore biomasse formait l'approvisionnement énergétique principal : stères de feuillus et charbon de résineux.
Rashid restait là, perdant ses yeux vers les toits de la capitale ponantaise, à la fenêtre du bureau. Amr fumait un tabac local, à la pipe. Le consul Ogodeyi feuilletait nonchalamment un rapport au coin du feu. Le tourne-disque qu'ils avaient apporté avec eux diffusait le timbre ténu d'une chanson du pays, marquée de percussions et d'allitérations lointaines.
— Apostol Pop avait vu juste, se désespéra Rashid, cédant à une soudaine mélancolie fataliste. Notre présence ici est vaine.
— Détendez-vous, Harouni. Installez-vous près du feu, vos idées noires vous passeront.
Rashid Harouni tourna vers son patron un regard défait. Il s'était engagé pour servir l'Azur, pas pour se morfondre sur les rives de la mer Blême. Dehors, les hussards polks ne se cachaient même plus. Ils montaient la garde devant la maison, qui accueillait le premier consulat azuréen de la région. Surveillant allées et venues, ils effrayaient les passants comme les occupants des lieux ; Ogodeyi et ses hommes devaient faire preuve d'une discrétion, d'une patience et d'une prudence de chats.
— Demandez à Ibn Samt de vous raconter son escapade, ça fera passer le temps.
— Je n'ai pas le droit d'évoquer ma mission sans autorisation, répondit le fumeur à la pipe sans effort.
Amr tira une nouvelle bouffée. Le goût étrange et tourbé du tabac polponantais était difficile à définir. Rashid, lui, s'enferma dans la déprime.
Depuis plusieurs semaines, la délégation azuréenne en Pal Ponantaise était confinée dans son petit consulat de Gurapest. Envoyée par le Khalife, détentrice d'ordres mystérieux dont elle ne saisissait pas le sens, elle avait été fraîchement accueillie. Si Apostol Pop, le chef des parlementaires indépendantistes, s'était montré aussi chaleureux et attentif qu'un Blême peut l'être, le gouvernement central de Polkême, dont la Pal n'était qu'une autonomie, avait manifesté sa mauvaise humeur. Les hussards représentaient sa main lourde et irascible jusqu'au centre de la pauvre province steppique.
Amr ibn Samt accueillait le confinement actuel avec stoïcisme. Le régime polk était susceptible, mais la vigilance de ses cavaliers slaves n'était pas infaillible. Il revenait à peine d'une excursion dans l'arrière-pays, profitant de la nuit et de l'aide de Pals locaux pour visiter les lieux, dresser un état de la situation et faire son rapport à Ogodeyi et au Bureau des Enquêtes.
Déguisé en simple visiteur, muni d'un faux passeport loduarien, il avait trouvé un cheval. Jan, un jeune gurapestois, palefrenier dans une écurie du quartier, avait proposé de lui montrer les hauteurs de la ville contre de la petite monnaie. Sous couvert de tourisme, les hussards vodkaïsés n'y avaient vu que du feu. Ils s'étaient élancés hors des faubourgs, parvenant au sommet des collines herbeuses qui, luisantes de lumière dans le couchant, ressemblaient à des dunes.
— Saryzyn, vraiment ? s'étonna Ogodeyi, tombant sur un passage surprenant de sa lecture.
Amr se redressa. L'ambassadeur lisait son rapport de mission. Bien que le petit groupe partageait un même logement, et vivait côte à côte depuis déjà plusieurs semaines, l'agent n'aimait pas qu'on mentionne le contenu du texte à haute voix.
— Une ancienne tour musulmane, c'est bien ça ?
Le vieil Azuréen lorgna au-dessus de ses verres de lunettes. Ibn Samt acquiesça.
Saryzyn était le nom d'une localité perdue à des kilomètres de Gurapest, que le temps avait recouverte d'herbes et de moutons en pâturage. Les bergers rassemblaient leurs bêtes pour la nuit quand Amr était parvenu à hauteur des ruines informes de ce qui aurait autant pu être un château qu'un abri de pasteur. Les maisons alentours, indolemment éparpillées, se couvraient des dernières couleurs du jour en fumant par leurs cheminées.
— On dit que c'est là que se trouvaient des marchands arabes, avait déclaré le jeune Jan en faisant trotter sa monture vers les décombres mangés de végétation. C'était y a longtemps, vers le Moyen-Âge. Y a eu des recherches y a quelques années ici. Apparemment c'était tout un entrepôt, avec des maisons, et une grande tour de prière. Les Arabes fréquentaient la région avant la conquête polk. Ils faisaient affaire avec les Tatars. Et puis tout ça s'est effondré.
Le jeune Pal guida Amr autour des modestes résidus de murs grignotés par le vent et l'avancée de la steppe.
— De là est resté le nom de "Tour aux Sarrasins". Puis juste "Saryzyn". Vers la période vodale, il y a ensuite eu une ferme ici. Et maintenant, des pierres.
Jan se tut. Amr scruta l'emplacement, au sommet d'une pente naturelle qui donnait doucement vers la vallée du Pietr, quelques lieues plus bas. Les maisons dispersées dans la steppe, à ce niveau, se trouvaient non loin de la route qui reliait à l'époque les profondeurs barbares de l'Eurysie orientale à l'isthme de Leucytalée, et qu'empruntaient les marchandises de toute sorte.
Ogodeyi referma le rapport, tirant Amr de sa rêverie. Rashid, toujours hypnotisé par le paysage de la ville à présent plongée dans la nuit percée de lumières et de brumes, chantonnait l'air que diffusait encore le tourne-disque. Les paroles de la chanteuse n'auraient pu être plus lointaines. L'ambassadeur cala son menton sur son poing, scrutant les braises qui pétillaient dans l'âtre. Son front trahissait une réflexion profonde, dont il laissa échapper la teneur.
— Rosatoll et Volvoda s'opposent sur les frontières, mais signent un accord d'extradition. Vol Drek réaffirme son autorité sur la Pal et nous envoie ses hussards de surveillance. Nous n'avons pas de marges de manoeuvre...
Amr acquiesça.
— Et le Grand Veneur rôde avec son Pavillon, rappela-t-il.
— Son Pavillon ?
— Ses sbires. Des fanatiques, âmes damnées de la Polkême, haïs et craints par la population.
Ogodeyi caressa sa barbe. Malgré son flegme et sa bonne humeur, la mission à Gurapest tournait à l'échec. L'emprise des Vol Drek sur leur province orientale était encore trop ferme. Son incompréhensible rapport d'entente-rivalité avec son voisin, la Rosevosky, rendait imprévisible ses réactions. Pour parvenir à ses fins, l'Azur devrait s'adapter en souplesse.
— Je vais écrire au ministre. Peut-être devrions-nous revoir nos intentions ici, et normaliser nos relations avec la Polkême...
Seuls les crépitements du feu et l'imperceptible mugissement du vent dans la cheminée lui répondirent.
— Dites-moi, Amr, que restait-il exactement à Saryzyn ?
Le jeune homme approcha un cendrier, et y vida les résidus de tabac du bout de sa pipe.
— Le garçon a dit que c'était un poste important à l'époque du commerce arabe sur la côte Blême. A vrai dire, il n'en subsistait pratiquement rien. Les murets et les coins de pierre écroulés sont sans doute ceux d'une grosse ferme du siècle dernier, ou du siècle d'avant. Cette légende est peut-être inventée.
— Hm... Mais quand même, si c'était un comptoir, on aurait pu le prouver, non ? Vous avez écrit qu'il y avait eu des recherches archéologiques...
— Oui, il y en a eu. Jan m'a rapporté que des dirhams d'or avaient été trouvé dans le sol. Mais elles ont très bien pu être apportées plus tard, par d'autres...
— Ne restait-il pas non plus des traces de marchandises ? Je ne sais pas, des éclats d'ambre, des tessons d'amphores...
— Non, Jan n'en a pas mentionné, ni le livre que j'ai pu consulter par la suite. Mais ce n'est pas très étonnant.
Ogodeyi leva un sourcil interrogateur. Amr s'expliqua :
— D'après la tradition, le poste de Saryzyn traitait essentiellement des esclaves.
Des Tatars. Des Pals au teint blanc. Des Blêmes aux cheveux clairs. Des milliers d'hommes, femmes et enfants, prélevés pendant des siècles par des hordes sur des tribus vaincues, écroués et écoulés sur le marché des corps humains, conduits comme des choses à travers la steppe, par-delà les mers, dans les pays du sud où le soleil brûle en abondance.
Posté le : 19 nov. 2024 à 23:47:16
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Sommaire
Djinn blanc - 6
— D'abord, vous devez regarder vos mains.
C'était le premier geste des ablutions, et maintenant le premier geste de la prière. Amr contemple ses paumes marquées, sa peau brune empreinte des sinuosités indéchiffrables de l'avenir et de la peau sèche. Ses ongles courts sont marqués par les efforts physiques. Ses doigts longs ressemblent aux pattes d'une araignée épaisse, qui n'aurait pas d'yeux. Debout dans la pièce du consulat de Gurapest, l'agent du Calife obéissait aux instructions du consul.
— Ensuite, orientez-vous.
Dans les mosquées, le mirhab indique la direction de la Qibla. La boussole posée sur la table désigne au vieux sorcier le coin sud de l'appartement. Seuls dans la pièce, les rideaux baissés, les volets fermés, les derniers crépitements du feu étincelant dans l'âtre, ils expirent, comme s'ils suivaient un exercice de respiration. Le consul Ogodeyi replace les mains des deux hommes qui l'écoutent guider la méditation.
— La prière requiert toute votre intention. En formulant votre intention vous demeurez en silence. Ce silence, tous, même le Prophète, l'ont observé. C'est la concentration de votre âme. Rassemblez la toute entière, comme des braises éparpillées, vous devez être une flamme seule et constante. C'est là que votre acuité mentale doit être à son plus haut niveau.
Amr ferme les yeux et fait le silence, observant le principe qu'il connaît depuis la plus jeune enfance. La pluie de la matinée, le crottin des chevaux, les répercussions du bruit entre les façades de la rue se perdent dans un coin aveugle de son esprit.
— A présent, ceinturez votre espace de prière.
Ogodeyi saisit une chaussure, une pierre, un paravent, un rideau, un mur, une ville, l'image d'un océan, et la place entre lui et le monde. Clôturé, le jardin mental peut s'épanouir, dans la seule grâce de Dieu.
— Allahu Akbar.
Amr baisse les yeux vers le contour du tapis qui fait devant lui une petite ligne de coton tissé. La forme triangulaire du motif de bordure est noire, alternant de fils blancs et bordeaux. Tissés en étoiles, les fils convergent vers le centre du tapis où il se tient, et alors qu'il se croit là ici et maintenant, soudain le jardin lui apparaît dans une grandeur stupéfiante, et la petite salle bascule dans un univers tout à fait différent. Là il n'est plus question de chaussures, d'âtre, de pierre, de sable ou du bruit de la rue. Une parole est dite mais ce n'est ni celle d'Ogodeyi, ni celle du Prophète, et surtout pas celle de Dieu : c'est la sienne, qui vogue au-dessus de sa propre parole, qui se survit à elle-même dans l'espace de prière.
— Et que soient balayées les conceptions qui voudraient t'enchaîner. Voici notre quatrième halte.
Amr ouvrit les yeux sur un jardin nocturne. Dans les herbes sautait un grillon, qu'une source claire faisait danser. Il y avait des étoiles innombrables, source d'une seule lumière qui éclairait le jardin et jetait sur lui un doux parfum bleu nuit, et il entendit la voix du Maître. Abd al-Qadir. La figure du vénérable était celle d'un olivier qui murmurait aux jeunes bourgeons hâtifs le récit de son enseignement ; autour du jardin au grillon susurrant régnait le calme délicieux de l'étude.
— J'étais une nuit dans la Mosquée sacrée de La Mecque, près du lieu où se font les tournées rituelles, concentré sur l'invocation, alors que les yeux dormaient et que les voix s'étaient apaisées. Près de moi, à droite et à gauche, étaient assis des hommes qui se mirent à invoquer Allâh. Dans mon coeur survint cette interrogation : lequel d'entre nous est le mieux guidé dans la Voie de Dieu ?
Le jardin s'élargit sous les yeux d'Amr, tandis que les paroles se déformaient comme sous l'effet de forces capables d'en moduler l'onde. Il devint une mer dorée sur laquelle passait l'empreinte d'un vent invisible ; c'était un océan d'herbacées, dont les tiges ondoyaient indolemment. Graminées teintées par un crépuscule oriental, les herbes de la steppe s'étendaient à présent à perte de vue. Amr se concentra et entrevit, dans le lointain, des cavaliers qui poursuivaient un but indéfinissable. Il y avait, au sommet d'une colline, une demeure où se pressait une caravane, et sa tour faisait comme un minaret. Des enfants, des montures et des ordres l'entouraient comme des abeilles autour d'une ruche ; le soleil décrivait les contours d'une Tartarie passée. La voix du Maître retrouva ses faisceaux et à nouveau se fit présence.
— Juste après cette pensée, Dieu me retira la conscience du monde et de moi-même et projeta sur moi Sa Parole : il me dit, qu'Il soit exalté : "plus tôt, ils adoraient les Djinns." Je sus alors que l'adoration de ces gens était altérée.
La quatrième halte édictée par le Maître se matérialisa. La steppe ruisselait de vent. Amr ibn Samt pouvait les voir. Les païens à cheval, les mécréants venus de l'ouest, la ruine du pays, le passage du temps, la morne plaine ondoyante. Des puits dont l'ossature métallique projetait un squelette plié s'efforçaient de forer les couches profondes de la terre, et il en jaillissait une vapeur incontrôlable qu'Amr perçut comme néfaste. Soudain il comprit inexplicablement qu'il se trouvait dans le rêve du Calife. Il vit la silhouette d'une créature dont les cheveux clairs s'agitaient comme les feuilles d'un arbre. Plissant les yeux, il n'en détailla qu'une énigmatique androgyne, immobile dans le flux qui passait sur elle, blême comme le jour finissant et la steppe transpercée. Au-delà de sa forme d'air et de feu il y avait dans le lointain une forme étrange comme un paratonnerre, mais l'image se dissipa à nouveau ; la steppe s'éteignit comme la lumière d'yeux dorés derrière la paupière du sommeil.
Bien plus tard, au coeur de la nuit noire et froide, la vraie celle-là, Amr se réveilla. Il était allongé et couché, bordé comme un enfant par ses camarades, et compris immédiatement que cette apparition blême était une transe qui l'avait traversé au coeur de l'invocation pour la prière du soir. Ogodeyi et Rashid avaient laissé près de lui un Coran, un chapelet, et un exemplaire du Kîtab al-Mawâqif, le Livre du Maître, dont le chapitre de la quatrième halte était retenu par un marque-page.
Un crachin têtu cliquetait contre les volets, dont les battements perceptibles dans le noir indiquaient le retour des entrées maritimes. Derrière les rideaux, Gurapest la ténue se tenait noire et coite, glauque comme l'eau d'un puit abandonné. Amr chercha la lampe, qu'il ne parvint pas à allumer. Plus de gaz, sans doute. Dans la chambre ensevelie de ténèbres il fut à nouveau frappé par l'image de la steppe, des foreuses stériles, de la silhouette translucide et de l'axe noir et perçant, planté dans l'horizon, dont il venait de comprendre l'épouvantable nature. Pal.
— D'abord, vous devez regarder vos mains.
C'était le premier geste des ablutions, et maintenant le premier geste de la prière. Amr contemple ses paumes marquées, sa peau brune empreinte des sinuosités indéchiffrables de l'avenir et de la peau sèche. Ses ongles courts sont marqués par les efforts physiques. Ses doigts longs ressemblent aux pattes d'une araignée épaisse, qui n'aurait pas d'yeux. Debout dans la pièce du consulat de Gurapest, l'agent du Calife obéissait aux instructions du consul.
— Ensuite, orientez-vous.
Dans les mosquées, le mirhab indique la direction de la Qibla. La boussole posée sur la table désigne au vieux sorcier le coin sud de l'appartement. Seuls dans la pièce, les rideaux baissés, les volets fermés, les derniers crépitements du feu étincelant dans l'âtre, ils expirent, comme s'ils suivaient un exercice de respiration. Le consul Ogodeyi replace les mains des deux hommes qui l'écoutent guider la méditation.
— La prière requiert toute votre intention. En formulant votre intention vous demeurez en silence. Ce silence, tous, même le Prophète, l'ont observé. C'est la concentration de votre âme. Rassemblez la toute entière, comme des braises éparpillées, vous devez être une flamme seule et constante. C'est là que votre acuité mentale doit être à son plus haut niveau.
Amr ferme les yeux et fait le silence, observant le principe qu'il connaît depuis la plus jeune enfance. La pluie de la matinée, le crottin des chevaux, les répercussions du bruit entre les façades de la rue se perdent dans un coin aveugle de son esprit.
— A présent, ceinturez votre espace de prière.
Ogodeyi saisit une chaussure, une pierre, un paravent, un rideau, un mur, une ville, l'image d'un océan, et la place entre lui et le monde. Clôturé, le jardin mental peut s'épanouir, dans la seule grâce de Dieu.
— Allahu Akbar.
Amr baisse les yeux vers le contour du tapis qui fait devant lui une petite ligne de coton tissé. La forme triangulaire du motif de bordure est noire, alternant de fils blancs et bordeaux. Tissés en étoiles, les fils convergent vers le centre du tapis où il se tient, et alors qu'il se croit là ici et maintenant, soudain le jardin lui apparaît dans une grandeur stupéfiante, et la petite salle bascule dans un univers tout à fait différent. Là il n'est plus question de chaussures, d'âtre, de pierre, de sable ou du bruit de la rue. Une parole est dite mais ce n'est ni celle d'Ogodeyi, ni celle du Prophète, et surtout pas celle de Dieu : c'est la sienne, qui vogue au-dessus de sa propre parole, qui se survit à elle-même dans l'espace de prière.
— Et que soient balayées les conceptions qui voudraient t'enchaîner. Voici notre quatrième halte.
Amr ouvrit les yeux sur un jardin nocturne. Dans les herbes sautait un grillon, qu'une source claire faisait danser. Il y avait des étoiles innombrables, source d'une seule lumière qui éclairait le jardin et jetait sur lui un doux parfum bleu nuit, et il entendit la voix du Maître. Abd al-Qadir. La figure du vénérable était celle d'un olivier qui murmurait aux jeunes bourgeons hâtifs le récit de son enseignement ; autour du jardin au grillon susurrant régnait le calme délicieux de l'étude.
— J'étais une nuit dans la Mosquée sacrée de La Mecque, près du lieu où se font les tournées rituelles, concentré sur l'invocation, alors que les yeux dormaient et que les voix s'étaient apaisées. Près de moi, à droite et à gauche, étaient assis des hommes qui se mirent à invoquer Allâh. Dans mon coeur survint cette interrogation : lequel d'entre nous est le mieux guidé dans la Voie de Dieu ?
Le jardin s'élargit sous les yeux d'Amr, tandis que les paroles se déformaient comme sous l'effet de forces capables d'en moduler l'onde. Il devint une mer dorée sur laquelle passait l'empreinte d'un vent invisible ; c'était un océan d'herbacées, dont les tiges ondoyaient indolemment. Graminées teintées par un crépuscule oriental, les herbes de la steppe s'étendaient à présent à perte de vue. Amr se concentra et entrevit, dans le lointain, des cavaliers qui poursuivaient un but indéfinissable. Il y avait, au sommet d'une colline, une demeure où se pressait une caravane, et sa tour faisait comme un minaret. Des enfants, des montures et des ordres l'entouraient comme des abeilles autour d'une ruche ; le soleil décrivait les contours d'une Tartarie passée. La voix du Maître retrouva ses faisceaux et à nouveau se fit présence.
— Juste après cette pensée, Dieu me retira la conscience du monde et de moi-même et projeta sur moi Sa Parole : il me dit, qu'Il soit exalté : "plus tôt, ils adoraient les Djinns." Je sus alors que l'adoration de ces gens était altérée.
La quatrième halte édictée par le Maître se matérialisa. La steppe ruisselait de vent. Amr ibn Samt pouvait les voir. Les païens à cheval, les mécréants venus de l'ouest, la ruine du pays, le passage du temps, la morne plaine ondoyante. Des puits dont l'ossature métallique projetait un squelette plié s'efforçaient de forer les couches profondes de la terre, et il en jaillissait une vapeur incontrôlable qu'Amr perçut comme néfaste. Soudain il comprit inexplicablement qu'il se trouvait dans le rêve du Calife. Il vit la silhouette d'une créature dont les cheveux clairs s'agitaient comme les feuilles d'un arbre. Plissant les yeux, il n'en détailla qu'une énigmatique androgyne, immobile dans le flux qui passait sur elle, blême comme le jour finissant et la steppe transpercée. Au-delà de sa forme d'air et de feu il y avait dans le lointain une forme étrange comme un paratonnerre, mais l'image se dissipa à nouveau ; la steppe s'éteignit comme la lumière d'yeux dorés derrière la paupière du sommeil.
Bien plus tard, au coeur de la nuit noire et froide, la vraie celle-là, Amr se réveilla. Il était allongé et couché, bordé comme un enfant par ses camarades, et compris immédiatement que cette apparition blême était une transe qui l'avait traversé au coeur de l'invocation pour la prière du soir. Ogodeyi et Rashid avaient laissé près de lui un Coran, un chapelet, et un exemplaire du Kîtab al-Mawâqif, le Livre du Maître, dont le chapitre de la quatrième halte était retenu par un marque-page.
Un crachin têtu cliquetait contre les volets, dont les battements perceptibles dans le noir indiquaient le retour des entrées maritimes. Derrière les rideaux, Gurapest la ténue se tenait noire et coite, glauque comme l'eau d'un puit abandonné. Amr chercha la lampe, qu'il ne parvint pas à allumer. Plus de gaz, sans doute. Dans la chambre ensevelie de ténèbres il fut à nouveau frappé par l'image de la steppe, des foreuses stériles, de la silhouette translucide et de l'axe noir et perçant, planté dans l'horizon, dont il venait de comprendre l'épouvantable nature. Pal.
Posté le : 14 déc. 2024 à 23:37:19
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- Confidentiel Icamie -
Les Polks subsistent. Les Blêmes survivent.
A bien y regarder, la Pal n'est pas si différente de la Costa de Cobre chez nous, à l'époque de la colonisation listonienne. Une terre riche en opportunités avec un peuple vivace, opprimé par une élite étrangère rétrograde. Vous voulez mon analyse ? Ce territoire est plein de potentiel. Il peut devenir le fer de lance de l'Icamie en Eurysie de l'Ouest, notre place privilégiée sur le canal : la population ici est dynamique, débrouillarde ; elle veut s'en sortir ... contrairement aux Polks qui leur volent toutes les opportunités depuis des siècles. Je pense que l'on peut s'établir ici, se faire des amis ; de véritables partenaires. Les Blêmes ne sont pas si différents des Icamiens d'avant la libération, vraiment. Même leurs habitudes et leurs pratiques religieuses. Elles effrayent les catholans, mais elles ne sont pas si différentes des cultes syncrétiques d'inspiration chrétienne que l'on a pu voir s'épanouir chez nous : leur rapport aux traditions locales me fait penser à ce que l'on peut trouver chez nous avec A Santa Morte. Eux aussi ont été opprimés, et eux aussi ont manqué d'être déracinés, mais ils ont survécu.
Une Pal forte bénéficierait l'Icamie sur tous les plans.
Ne resterait à savoir que vers qui se tourner ici, et je comprend pourquoi vous nous avez envoyé nous, et pas une équipe de chercheurs. Il va nous falloir faire preuve de subtilité.
Voilà donc ce que j'ai pu trouver sur les différentes figures d'importance de la région :
- Apostol Pop est le "dirigeant" de facto. C'est probablement celui qui a le plus d'influence sur la Pal par sa place de chef du "Parlement Inutile" (Leur organe de représentation consultatif, que les Polks ne considèrent presque pas, d'où le surnom). Il est charismatique et probablement le plus modéré, tout en étant néanmoins clairement pour l'indépendance de la Pal. Il pourrait être un partenaire de choix, surtout si l'Icamie veut s'installer progressivement dans le paysage local : l'avoir dans la poche pourrait permettre de passer outre la méfiance naturelle des Blêmes à l'égard des étrangers.
- Isabella Enescu est incompréhensible, pour sa part. Un choix dangereux. Elle entretient une façade fréquentable mais cache clairement quelque chose. Vraisemblablement des soutiens de la part du gouvernement isolationniste de Transblêmie. J'ai cru comprendre que l'Institut avait envoyé des agents là-bas pour essayer de mieux comprendre la situation ... Dans tous les cas, je ne la recommande pas : elle est trop imprévisible, et potentiellement déjà acquise à la cause d'autres acteurs.
- Rafael Slak pourrait être un autre choix. C'est un socialiste. Il pourrait être possible de ... disons, "ajuster" l'UNIDEP pour qu'il se détache un peu de ses lubbies loduariennes et s'oriente vers la cause blême ? Enfin, mon premier choix reste Apostol Pop. Si soutenir les socialistes pourrait paraître plus commode parce que leur idéologie nous paraîtrait plus simple à comprendre, je pense que ce n'est pas une idée très heureuse. De plus, le PSP de Slak a très, très mauvaise presse en ce moment, et comme pour Enescu, nous ne sommes pas à l'abri de les voir nous filer sous le nez pour d'autres officines plus "radicales". Comme le Rosevosky voisin. Soutenir Slak serait plus pertinent que soutenir Enescu, donc, mais pas de beaucoup.
Il reste une dernière figure d'importance dans l'écosystème de la Pal dont j'ai pu entendre parler. Mihail Vil Vulcan. Lui n'est même pas envisageable comme contact. C'est un nobliau avec d'anciennes aspirations soutenu par les vieilles familles et par la Polkême. Il vit dans un autre temps ... Le temps des Polks. Il nous serait directement opposé. Cela étant, il utilise des pratiques d'un autre âge, en se comportant avec ses ouailles comme une espèce de horde sauvage de pillards, tuant et massacrant ceux qui s'opposent à lui ... Peut-être que fournir à ses opposants les moyens de se débarrasser de lui pourrait nous permettre d'accéder à leurs bonnes grâces ?..
Dans tous les cas, je persiste et je signe, la Pal peut-être la plaque tournante que l'Icamie cherche en Eurysie de l'Est. Peu de pays semblent s'intéresser à la question. C'est une véritable opportunité pour nous. Nous pouvons établir un véritable partenariat d'importance avec cet endroit, si nous la jouons finement. Il faudra simplement faire attention aux relations avec le Royaume de Polkême et la régence Polk en place. C'est pour cela qu'une antenne de l'IDEAS et du Service de Sûreté Diplomatique ici seront importantes afin de pouvoir entretenir des échanges directement avec les Blêmes, pour court-circuiter le gouvernement central Polk qui n'aura certainement pas nos intérêts communs à cœur ...
J'ai d'ailleurs pris la liberté de transférer une copie de ce rapport à des contacts au sein de la Sûreté Diplomatique. Je pense que nous devrions aller vite, avant que des concurrents se rendent compte de l'opportunité que représente cette nation en devenir.
- Considération du Comité en attente de réflexion -
- Taire // Nettoyer l'Agent Fortuna pour prévenir les fuites ? Trop tard. Relations Extérieures au courant. Problématique // Gérable.
- Alimenter // Entretenir la confusion dans la Pal Ponantaise pour assister // supplanter les Polks ?
- Investiguer // Mettre à jour les liens d'Isabella Enescu avec la Transblêmie ?
- Contrôler // Mitiger les plans du gouvernement fédéral à l'égard de la Polkême/Pal Ponantaise ?
Posté le : 30 déc. 2024 à 14:03:53
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Un vent clair avait soufflé du nord, dévalant du pôle, et avait chassé toutes les poussières et les miasmes devant lui. Plein et glorieux, le soleil brillait dans un ciel du plus pur bleu ; sa lumière découpait comme dans une feuille d'or les silhouettes des maisons, des arbres et de la plaine, et à présent sous son feu le monde resplendissait.
Amr goûtait le soleil dans la cour intérieure de la maison du consulat. Elle donnait sur l'écurie, où le bruit de deux chevaux qui remuaient leur foin, chassant les mouches de juin, résonnaient comme des brins d'une réalité champêtre. Quel étrange pays que la Pal, où le temps s'écoule différemment ; même dans la campagne la plus reculée de l'Azur, la mule ou le dromadaire cédaient déjà leur rôle logistique et social à l'automobile. Ici cependant, l'odeur de la sueur d'équidé et le ramassage du crottin prévalaient.
— Une lettre pour vous ... ?
Amr ouvrit les paupières sur un ciel bleu baigné de lumière. Aveuglé, il constata que le consul Ogodeyi s'asseyait sur le banc, à côté de lui, l'air de rien.
— Un message d'un de mes contacts, répondit le jeune homme.
— Adressé à vous, au consulat ?
Amr soupira.
— Je n'ai pas encore statué sur l'authenticité du message.
— Quelle en est la teneur ?
Une abeille passa sous leurs yeux, butinant un pissenlit entre les pavés. Son corps gras et duveteux faisait ployer la tige.
— Je ne sais pas. Un rendez-vous.
Le consul épousseta son vêtement, un caftan brodé. Une employée passa dans la cour. Ses cheveux châtain réfléchirent la lumière du soleil comme s'ils étaient des fils de zinc. Elle vida un seau dans le siphon, qui évacuait les eaux usées vers des égouts rudimentaires.
— Je n'ai pas plus de détail, poursuivit Ibn Samt. C'est pourquoi je réfléchis encore.
Ogodeyi ne dit rien, et son silence était éloquent. Il portait sur lui la charge de représenter et de diriger la mission azuréenne en Pal ponantaise, délégation diplomatique aussi bizarre qu'elle ait pu être, preuve des insondables calculs de pouvoirs supérieurs à ceux du Diwan, de l'administration califale, et des bureaux d'Agatharchidès. Le pouvoir d'un personnage dissimulé aux regards, dont le visage aux traits souverains, sur le portrait, ne souriait pas.
— J'ai besoin de résultats, vous le savez, déclara le consul.
Amr acquiesça. Il songea à la pression qui contraignait ses missions secrètes. A l'ambiance surnaturelle, féodale, de cette ville et de ce pays tout entier ; aux mystères que faisaient aussi bien les curés que les échevins de cette Gurapest médiévale, aux ombres traversées par une peur sans nom. Les cloches sonnèrent midi à la cathédrale ; le chant métallique, ténu et lointain, tomba dans la cour.
— Allez à ce rendez-vous, vous avez ma permission.
Et qu'importent les risques. Ogodeyi chargerait Amr de s'accompagner de Hakim et Rashid ; le premier était un combattant, et le second un diplômé de géologie, agent équipé des moyens pour faire les relevés qu'attendait le Khalife.
— Sa Sémillante Altesse veut voir ses intuitions vérifiées.
Les bruits de la cuisine disparurent quand la domestique en ferma la porte. Le calme prévalut à nouveau ; sous le soleil, alors que la température douce apaisait la peau comme une caresse, on pourrait se laisser aller à la sieste. Il ne manquait qu'un verre de thé et une pipe au tabac odorant d'Asarbeylik.
Ogodeyi la sortit justement et commença à la bourrer de ces feuilles séchées, conservées dans une petite boîte métallique arborant une gravure de la cathédrale Santa-Maria de Théodosine. C'était un objet comme on en trouve dans toutes les boutiques de souvenirs pour touriste, renfermant des biscuits ou des fruits secs. Amr remarqua le dessin.
— Ah, oui, celle-là, je l'ai acquise lors d'un voyage, il y a longtemps.
Ogodeyi tira une bouffée de son tabac allumé.
— Êtes-vous jamais allé à Théodosine ?
— Jamais.
— Ah bon. Dommage... C'est une belle ville. Imprégnée d'histoire, évidemment. La capitale de l'empire antique, le point de passage des routes commerciales...
— La capitale de l'Occident.
— Oui, aussi. Enfin, de l'Occident... de l'Eglise, certes, avant le Schisme. De l'Empire, avant qu'il ne s'effondre. Mais aujourd'hui, elle n'est plus grande chose. L'Occident l'a oubliée... Il a oublié le vieux marbre et les récits. Il ne connaît aujourd'hui que la guerre électronique, la lutte idéologique, et les calculs commerciaux. Et il croit, stupidement, que le monde, lui, a oublié.
Le vieux consul se tut quelques instants.
— C'est pourquoi nous sommes ici.
Amr se redressa. Il s'étira, faisant craquer ses articulations. Malgré le confinement et la lenteur des choses ici, à Gurapest, il tâchait de garder une bonne forme physique. Il ne put s'empêcher de poser une question au patron de la mission.
— Ces histoires telluriques... le dessein caché de Dieu pour la Pal... vous y croyez vraiment, vous ?
Ogodeyi eut un petit sourire mais continua de fumer, imperturbable.
— Ce qui compte n'est pas ce que vous croyez, Amr, mais ce que vous avez à faire. Allez à ce rendez-vous, prenez Hakim et Rashid avec vous, et interrogez vos contacts. Nous sommes en juin, Amr, et je n'ai toujours pas de réponse claire à fournir à Agatharchidès. Où est notre connaissance des rapports de force locaux ? Où sont les trésors d'hydrocarbures annoncés par nos prévisions ? Quel est notre potentiel ici ? Nous sommes incapables d'y répondre. Mais nous ne sommes certes pas ici en vacances...
Il désigna l'azur.
— ... bien que ce ciel bleu nous rappelle la patrie.
Amr se leva. L'heure de passer à table était venue. Il côtoya Pietr, l'employé au secrétariat, et Rina, qui s'occupait des chevaux. Aux côtés des Azuréens se trouvaient dans ce consulat une petite dizaine de résidents gurapestois, des Pals, salariés et intermédiaires entre la mission et le pays pal. Bien qu'ils se séparassent à table, et qu'ils ne s'adressent presque jamais la parole en-dehors des nécessités du travails, ils cohabitaient sous ce même toit.
— Ils sont diligents, discrets, ne posent jamais de question et ne bavardent pas. Et certains d'entre eux ne sont pas trop laids. Ils me font l'effet de grands enfants, dressés par la peur, habitués à rentrer leur tendresse à l'intérieur d'eux-mêmes. Mélancoliques, pas farouches, impénétrables.
Sans doute regrettent-ils leurs bons maîtres.
Posté le : 30 déc. 2024 à 23:29:29
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— C'est ça, votre contact ... ?
Rashid avait murmuré assez bas pour que l'adolescent ne l'entende pas, mais toute la noirceur de la nuit ne pouvait dissimuler son appréhension. Soudain plein de scepticisme il songea qu'il ne voulait plus que rebrousser chemin.
— Ibn Samt, nous ne pouvons pas nous fier à ...
— Bună seara, Jan.
Amr salua le jeune Pal qui se tenait dans la pénombre, tenant son cheval par la bride. La route était déserte et le soir profond. Le jeune Azuréen échangea quelques mots avec celui qui s'avérait être l'indicateur, l'informateur, le guide, la taupe, quoi qu'il faille appeler ce simili-Blême auquel Rashid n'accorda une confiance qu'aussi fragile qu'une flammèche de bougie.
Nous ne pouvons pas renoncer, trancha Hakim d'un regard. Le grand soldat suivit le jeune autochtone, qui remontait avec son cheval. Peut-être coureraient-ils à leur perte ce soir là. Pour le Khalife. Rashid balaya ces pensées avec impatience et nervosité. Ici le Khalife valait moins que l'idée d'un Djinn. Il s'arma du courage qui se trouvait effectivement en lui et plongea dans la nuit labyrinthique de Gurapest, à la suite des cavaliers. Bride à la main, avec prudence, ils disparurent dans l'ombre.
Rashid eu du mal à garder en mémoire le chemin parcouru. Celui-ci se déployait à travers un faisceau de ruelles et de caniveaux plongés dans la nuit. L'altitude devenait incompréhensible, s'ouvrant sur des précipices ou des façades hautes. Ce fut comme à l'issue d'un rêve dans l'intestin d'un dragon qu'ils émergèrent enfin auprès de l'herbe humide et fidèle de la plaine infinie. Dans l'obscurité du ciel se mouvaient des forces qui dissimulaient entièrement la lune et les étoiles. Invisible, le vent de la steppe balayait l'horizon.
Le pays du Djinn blanc, songea Rashid en se remémorant un conte issu d'une vieille tradition de sa Sijilmassa originelle. Là où s'épousent encore le Ciel et la Terre. C'était la première fois qu'il la voyait, pleine et à perte de vue, plongeant dans les incertitudes floues de l'ombre, depuis qu'il était arrivé à Gurapest. Il n'avait que trop arpenté le bureau du consulat, oscillant entre la salle à manger et son espace de travail, penché sur de vieilles cartes topographiques chapardées par Amr sur des marchés aux puces. Il scrutait sur le papier mal conservé de ces documents pourris les lignes qui évoquent les reliefs, les plages pointillées des gisements géologiques, les emplacements imaginaires marqués par des toponymes oubliés. Tout ceci n'était qu'un pâle reflet de la réalité simple et nue de la steppe.
— Așa, domnilor.
La demeure semblait à demi enfouie, plongée dans un silence effroyable. Ses fenêtres étaient murées comme les orbites d'un cadavre. Ils entrèrent. Le vieillard se tenait là. Rashid dissimula son horreur et son excitation ; Dragomir Preda leva un doigt, et Jan traduisit qu'ils se trouvaient en présence de l'ancien archéologue en chef de ce pays désespéré.
— Vă rog să intrați.
Amr fut le premier à s'avancer dans la pièce basse, éclairée seulement par les flammes du foyer qui dansaient innocemment. Hakim demeura à l'extérieur ; il garderait un oeil sur les bêtes, la main posée sur l'arme à sa ceinture.
— Domnul Preda, noi suntem călători în căutare de informații.
Amr scruta Jan pour qu'il reste et fasse la traduction. Les Azuréens s'agenouillèrent auprès du feu du vieil homme, imitant sa posture. C'était un aveugle. Un qui ne verra plus. Rashid dévisagea le menhir à la barbe blanche. Il se croyait dans un conte, il y était véritablement. Amr posa les premières paroles.
— Nous venons de loin. Nous cherchons des souvenirs, pour un musée Loduarien. Nous voulons connaître la terre de la Pal.
Il parla à Dragomir par le truchement de l'adolescent. Il prononça l'Azur, Saryzyn, la vieille histoire du commerce sur la rive blême, les comptoirs musulmans et la route commerciale truffée de donjons et de hordes.
— Nous cherchons à connaître l'histoire des Saqlabi, ceux que les Rémiens ont appelé Sklavinoi, ceux-là qui sont le peuple de votre roi.
Il passa sous silence la réalité plus crue de la marchandise humaine dont il faisait mention.
Rashid scrutait les lèvres du garçon avec anxiété. Ce Blême, à tout instant, peut nous trahir. Il reporta son regard sur le vieillard qui, en position d'écoute, avait la tête baissée comme un bossu. Ses vieilles oreilles rondes émergeaient de ses poils blancs comme la neige.
— Nous cherchons à comprendre ce qu'il y a sous vos pieds, ajouta Rashid après qu'il eut repris quelque étincelle de confiance. Le sous-sol, les mines, vous comprenez ? Nous sommes des amis de votre peuple. Nous travaillons pour de grands investisseurs. Oui !
Amr le toisa. Rashid craint d'avoir eu un langage inapproprié.
— Et, euh, pour la connaissance scientifique. Vous êtes archéologue, vous voyez de quoi je veux parler.
Ils se turent.
