Activités étranges en Pal ponantaise
Posté le : 10 oct. 2024 à 19:27:04
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La maison est calme, silencieuse. A mes côtés dans le lit chaud mon épouse respire doucement. Désireux de ne pas la réveiller – car elle m’interdirait alors l’accès au frigo – je me lève à pas de loups et, bénissant le tapis épais qui étouffe mes pas, me dirige vers la porte de la cuisine. Je m’y faufile. La menace de réveiller ma femme s’éloigne, je prends davantage mes aises.
A travers les légers rideaux de la fenêtre, la lumière de la rue pénètre dans la pièce et éclaire suffisamment, d’une lueur pâle, la table, les placards, l’évier. Je fais deux pas en direction du frigo, passe devant la fenêtre, un mouvement d’air soulève le tissu, mon regard est attiré par la rue.
En bas, une forme noire se faufile, comme moi dans la cuisine. Haute, trapue, elle semble aller sur ressors, ou sur échasses, tant son pas léger a quelque chose d’agile et de chaloupé. Je plisse les yeux, me penche. La forme est là, sous la fenêtre, devant la maison. Elle porte un épais manteau de fourrure noire qui m’évoque un instant les toques épaisses que portent parfois les Polk pour se tenir chaud. Le manteau semble la recouvrir jusqu’aux genoux et dessous apparaissent deux bottes. Leur forme est étrange. Elles semblent articulées comme dans le mauvais sens, comme les pattes d’un marsupial. Un frisson me prend, est-ce que je cauchemarde. La forme ne bouge plus, là devant ma porte. J’ai beau la regarder fixement, je ne distingue pas ce qu’elle est, cela m’angoisse, c’est forcément un homme, un badauds emmitouflé dans un manteau, c’est le début de l’hiver, la Pal est froide en cette saison et l’éclairage est mauvais, trop haut, il pénètre dans ma cuisine et m’aveugle.
La forme me regarde. En fait, elle ne porte pas un chapeau, et elle est beaucoup trop grande pour un homme de taille normale. Deux yeux brillent par intermittence dans la pénombre de mon perron, lorsqu’un éclat de lampadaire s’y perd. Je recule, manque de trébucher, me cogne contre la table, jure discrètement. Pas assez discrètement.
- Ça va ?
C’est la voix endormie de ma femme qui me vient de la chambre. Mince.
- Oui oui rendors toi.
- Tu prends dans le frigo ?
Son ton est plus suspicieux et mieux réveillé également.
- Rendors toi je te dis, je réponds d’un ton agacé, agacé par ma propre bêtise. Une bête, n’importe quoi.
J’entends les couvertures qui bougent à côté. Et merde elle se lève, mon casse-dalle de minuit s’envole. Je chasse une envie de jeter un nouveau coup d’œil à la rue mais déjà la porte s’ouvre et ma femme est là, l’air sévère.
- Si tu ne manges pas assez le soir il faut que tu me le dises, gronde-t-elle, je te ferai du pain beurré avec la soupe à l’oignon et…
Elle se fige. J’ai entendu moi aussi. Un grattement, contre la porte d’entrée, à l’étage du dessous. Ma femme m’interroge du regard, je déglutis.
- Attends ici j’ordonne. Elle ne discute pas, je perçois un fond de crainte dans son regard.
Il n’y a pas des milliers de cas de figures. Un plaisantin, un badaud ivre, un chat errant. Ou la quatrième possibilité.
Je me glisse cette fois en direction de l’escalier qui mène au rez-de-chaussée. Le grattement continue, lent, régulier. On pourrai croire à une branche qui vient frotter contre le battant, j’aimerai y croire, seulement il y a ma vision de la rue. J’aurai dû vérifier par la fenêtre mais trop tard, je suis au milieu des marches à présent. En bas dans le hall se trouve un placard et dans le placard, mon épée de cérémonie. Les Blêmes ne sont pas autorisés à avoir des armes à feu, mais une arme blanche vaut autant qu’un fusil au corps à corps, et est largement suffisante pour effrayer un importun.
J’ouvre le placard, me saisis de la garde. Le pâle reflet de la lame dans l’obscurité du hall me rassérène. Je ne pense même pas à allumer. Le grattement continue.
- Qui est là, je demande d’une voix coléreuse. On ne me répond pas. Le grattement s’intensifie. « Vous pensez me faire peur ? Vous vous adressez à un magistrat de Polkême, fils de Blême, si vous croyez que… »
La voix est robotique, sourde, sombre. J’ai appris à la reconnaitre. Un vocalisateur de Transblêmie. Une sueur froide me dévale le dos. Seigneur. Le Grand-Duc. Je me retourne vers l’escalier.
- Dacia ! La sort-
Je n’achève pas. Une explosion défonce la porte, me projette contre les marches, arrosé de copeaux de bois. Mes oreilles sifflent et je peine à comprendre où je suis. J’ai du sang dans la bouche, j’entends vaguement les hurlements de ma femme au premier étage.
- Dacia…
Je me tourne douloureusement, il est là. Dans le hall. Un homme comme monté sur des échasses, dans un grand manteau de fourrure noire. Avec un masque de loup.

Posté le : 12 oct. 2024 à 16:54:20
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Elles venaient souvent à cet endroit pour déjeuner le dimanche, il fallait marcher un peu, une bonne heure et demie au moins pour qu’enfin les dernières habitations disparaissent et se sentir enfin seules au milieu de la steppe sauvage. L’horizon était bas, on y voyait de loin quand il ne s’élevait pas quelque part sous forme d’une colline rocheuse. Plus au nord le relief s’accentuait, l’immensité des lis laissait place à des monticules d’herbe rase où pas grand-chose ne paissait à part les animaux de la région, des chèvres et des boucs qu’on élevait pour leur lait et leur laine. La Pal est un lieu vaste et guère habité en dehors de ses grands centres urbains, posés là encerclés de rien, comme la vache pose sa merde au milieu de nulle part.
Le thé était prêt à présent, brûlant mais c’est ainsi qu’on le boit. Tout en poursuivant leur discussion, l’une des deux femmes s’était emparé d’une tasse et l’avait placée dessous le bec du samovar où une simple pression fit couler le liquide. Elle tendit la tasse et en remplit une deuxième.
- Aux vacances, dit l’une en soulevant la tasse.
- Aux vacances, dit l’autre.
Et elles relevèrent leurs voiles noirs pour porter la tasse à la bouche. C’était l’aspect le plus ennuyant du voile blême, qu’il fallait sans cesse le sortir et le ranger du col où on le glissait pour boire, manger, éternuer ou se gratter le nez. Ça et les jours de grande chaleur, quand la sueur vous le collait au visage.
- Je ne sais pas comment ils font en Transblêmie, avec l’interdiction de les retirer…
- Il y fait plus froid aussi, et leurs tissus sont de meilleure qualité.
- C’est vrai, et disant cela, elle tira sur son voile pour en juger la texture. « En Transblêmie, ils en portent en fils d’araignées, il paraît que c’est comme une brise sur le visage. »
Cela fit rire l’autre femme.
- Les Inquisiteurs peut-être, mais pour le reste je n’y crois pas un instant. Leur savoir-faire n’est pas meilleure qu’ici, c’est juste qu’ils ont une vraie industrie là-bas.
Elle reposa sa tasse. Au loin, très loin, un trouble dans l’horizon faisait onduler le paysage.
- De la poussière, commenta l’une des deux femmes.
- Des troupeaux ? demanda l’autre.
- Sans doute, et elle releva la tasse à sa bouche.
Mais ce n’était pas des troupeaux, les vaches et les moutons caracolaient rarement, sauf en cas de danger, ce qui était rare et la poussière qui se discernait mieux maintenant donnait l’impression de peu de monde, mais très rapides.
Les deux femmes avaient repris leur conversation futile mais l’abrégèrent de nouveau pour se concentrer sur ce qui arrivait.
- Ce sont des cavaliers je pense.
- Oui, ils sont plus rapides que des vaches en tout cas.
Cela la fit sourire, mais derrière le voile on ne le savait pas.
- Des hussards ? Ou des cosaques ? Les journaux disent que le nouveau régent a ramené ses propres troupes en plus de celles du Roi. Peut-être qu’ils font de la patrouille ?
L’autre ne répondit pas, son corps et son regard s’étaient tendus en direction du nuage de poussière, plus large à chaque instant. Son amie avait reposé sa tasse et l’imita, joignant ses mains sur ses genoux pour dissimuler une ombre de tremblement. Quelques secondes passèrent et puis.
- C’est le Marquis.
- Ah.
Le Ah voulait tout dire, et rien. D’un mouvement commun, elles se détournèrent et se faisant face à nouveau, reprirent leurs tasses comme si de rien n’était.
- Du thé encore ?
- Avec plaisir. As-tu vu que le nouveau régent venait du nord ? Je pense que Vlastimil cherche à nous envoyer un message.
- Il doit sans doute penser qu’il nous punit en nous collant un étranger mais il n’en sera assassiné que plus vite.
Elles pouffèrent.
- Je n’aimais pas Artan Senèar…
- Personne ne l’aimait.
- … mais il venait de Popek, c’est frontalier, d’ailleurs il avait un excellent accent.
- Quand il faisait l’effort de parler blême, en général il parlait polk.
- Tout de même, ça ne méritait pas de se faire empaler.
- Il avait tenu des propos inacceptables. Tu te souviens « la Pal est une prairie habitée par des chiens enragés » on ne parle pas comme ça des gens.
- C’était il y a deux ans, pourquoi l’avoir assassiné maintenant ?
- Peut-être le temps de préparer le coup. Ou bien quelque chose que nous ignorons. On ne sait même pas qui l’a tué, personne n’a revendiqué sa mort à part dans les journaux.
- Des partisans, ils revendiquent tout ce qui peut nuire à la Polkême. Si Vlastimil attrape un rhume ils seraient fichus de dire que c’est grâce à eux.
- Alors ?
- Je ne sais pas.
- Le Grand-Duc.
- Tu crois ?
- Et pourquoi pas. On dit qu’il a des pouvoirs.
- On sait qu’il en a. Il est immortel.
- Tu sais ce que j’en pense.
- Allons !
- C’est un truc de naïf.
- Arrête…
- Un tour de passe-passe.
- Tu parles comme un Polk.
- Ça n’enlève rien à ce qu’il représente et à ma fidélité mais notre combat se mène avec des hommes, pas des démons.
- Des anges tu veux dire, il est l’épée de Saint-Michel.
- Toi arrête, ce sont des hommes qui ont assassiné le Régent, pas des anges.
- Et qu’est-ce que tu en sais ?
- Les anges ne se seraient pas déplacés pour quelqu’un d’aussi médiocre qu’Artan Senèar. Quitte à descendre sur terre, c’est tous les Vol Drek qu’ils auraient dû empaler.
On distinguait les cavaliers à présents et il était devenu clair qu’ils les avaient aperçu également et se dirigeaient dans leur direction. Quand le bruit de la chevauchée devint perceptible, les deux femmes cessèrent à nouveau de discuter et pivotèrent légèrement du buste pour leur faire face.
Ils étaient douze, cuirassés à moitié, certains brandissant de longues lances, d'autres des fusils et d'autres des instruments de musique. Ils étaient vêtus davantage pour la chasse et le sport que pour la guerre. Ils n’en étaient pas moins terribles : jeunes, bigarrés dans leurs fourrures et leurs vêtements bariolés, « des clowns » les qualifiaient certains, mais dans le soleil de midi, parés des reflets de la steppe rousse, ils étaient superbes. Le meneur devait avoir vingt-cinq ans, guère plus mais pas moins à voir le collier de barbe huilée qui lui ornait la mâchoire sans un trou. Il allait tête nue, ses cheveux longs tombant en cascade sur l’arrière de sa nuque lui faisait comme une crinière noire.
- Mesdames, les salua-t-il en menant son cheval à quelques pas d’elles. C’était une bête aussi noire que son maître, nasaux fumant d’avoir galopé si longtemps, et qui raclait le sol de ses sabots en donnant l'impression de chercher à mordre. Le jeune homme dû comprendre et lui fit tourner bride pour l’éloigner d’elles. « Ne craignez pas mon cheval, il n’est méchant que sur mon ordre. »
L’une des deux femmes reposa sa tasse avec un léger mouvement dédaigneux des épaules. « Espérons que vous aurez la bonté de nous épargner alors. C’est rare de vous voir si bas monsieur le Marquis. »
- C’est que Port-Ponant était tenu par un de mes ennemis mais j’espère me faire un ami du nouveau régent. Moi et mes gars descendons lui souhaiter la bienvenue.
- C’est très aimable de votre part.
Mihail Vil Vulcan, Marquis de la Pal – du moins aimait-il revendiquer le titre – allait où bon lui semblait dans la steppe, s’invitant partout, chez lui chez tout le monde. On le disait sans gêne, mais au moins avait-il du charme pour se rattraper.
- Je vois que vous êtes accoutrées à la mode transblême, elle s’importe de plus en plus chez les partisans de notre cause, pour ma part je n’y suis pas favorable, la Transblêmie est une terre étrangère de laquelle nous n’avons rien à attendre. Notre libération sera de notre fait et pas de celui des outre-mer.
- Ne considérez dont vous pas les Transblêmes comme des compatriotes monsieur le Marquis ?
- Ils ont leur Grand-Duc, mais la Pal est un Marquisat, Ion de Blême est pour ainsi dire un usurpateur qui mériterait le pal autant que les Polks.
La bravade fut accueillie d’un silence. Même ici, de l’autre côté de la mer, on ne prononçait pas le nom du Grand-Duc avec légèreté. Outre ses partisans suspcetibles de vous entendre, on disait que cela attirait le mauvais œil. Mais sans doute Mihail Vil Vulcan devait-il considérer qu’il n’avait pas grand-chose à craindre au milieu de la steppe, entouré de ses hommes, et peut-être n’était-il pas superstitieux. Il rompit le silence à nouveau.
- Je n’ai rien contre sa mode toutefois. C’est le patrimoine après tout. C’est juste dommage de ne pas laisser le soleil profiter de vos jolis visages. Le soleil et nous autres.
- Peut-être ne sont-ils pas si jolis ? Comment pouvez vous le savoir monsieur le Marquis ?
- Douce voix ne saurait mentir, et je suis joueur. Et disant cela il se tourna vers l’un des hommes qui l’accompagnait, un grand échalas tout roux et tout blanc qui devait avoir son âge à peu près. « Dumitru, paries-tu avec moi ? »
L’autre se mit à rire. « Sur la beauté de laquelle ? »
- Des deux, et le marquis se fendit d’un sourire.
- Très bien je dis moi que celle de droite est belle, et l’autre un laideron.
Cela fit rire le reste des cavaliers. L’un d’eux leva la main.
- J’aimerai entendre la voix de celle de gauche avant de me prononcer.
Il y eut un silence tandis que les regards se portaient sur elle.
- Messieurs, je vous trouve soudain très goujats.
- Je dis qu’elle est belle aussi !
- Pas moi, dit un quatrième cavalier, la gauche est belle, la droite laideronne.
- Et moi que les deux ont de la moustache ! et tous rirent aux éclats.
- Mesdames, reprit Mihail Vil Vulcan, pardonnez la grossièreté de mes hommes, ce sont tous d’affreux barbares sans éducation. Cependant nous nous languissons et un pari est un pari, ne prolongez pas le suspens je vous en supplies.
Les deux femmes restèrent parfaitement de marbre.
- Vous nous importunez, monsieur le Marquis, vous, vos hommes et vos grossièretés. Nous prenions le thé paisiblement avant votre arrivé, est-ce ainsi que vous traiterez votre peuple une fois au pouvoir ?
L’hypothèse de son retour en grâce parut plaire à Vil Vulcan qui se redressa sur son cheval.
- Certes non, et d’ailleurs nous allons partir et vous laisser en paix. Mais pas sans savoir lequel d’entre nous a gagné son pari…
La femme de droite remua, l’air agacée. « Soit monsieur le Marquis, mais en réparation pour votre impolitesse je vous demanderai une faveur. »
On murmura du côté des cavaliers. Vil Vulcan semblait surpris, mais se reprit et engagea une ombre de révérence du haut de son cheval.
- Demandez madame, vous serez peut-être exaucée. J’ai de l’or, des peaux et des fourrures, des gourdes de miel et de vin. Mais si vous préférez un baiser, souffrez d’abord que je vois vos visages avant de décider de vous l’accorder.
- Le Marquis est prudent, répondit la femme d’une voix froide. « Pas de miel ni de baiser je vous remercie, j’aimerai que vous portiez un message au nouveau Régent pour moi, puisque vous avez dit être en route pour le rencontrer. »
- C’est vrai. Dites moi et je lui transmettrai.
- Dites lui que s’il ne veut pas connaître le même sort qu’Artan Senèar il serait bien avisé de ne pas reproduire ses erreurs et de comprendre qu’on ne peut gouverner la Pal par la force.
- Ah ! cela fit s’esclaffer les cavaliers. Le Marquis avait l’air amusé lui aussi. « Et comment, sinon par la force ? Êtes vous une sorte de démocrate, une humaniste fagotée à la mode transblême ? »
- Loin de là. Je dis que quiconque espère tenir les Blêmes devra respecter leurs traditions et non pas chercher à les effacer pour les remplacer par je-ne-sais quel nationalisme polk.
- Sur cela nous sommes d’accord, mais la force reste nécessaire. Et les traditions, cela tient le peuple en place, mais ça ne renverse pas un gouvernement. Nos chants et nos dansent sont fort beaux, mais ils ne gagnent pas les batailles.
- A vous la force, monsieur le Marquis, vous en êtes l’incarnation. Mais si vous étiez davantage féru de nos traditions, vous sauriez également que la force s’agrémente parfaitement d’un brin de terreur mystique.
L’autre femme eut un petit rire.
- Du thé monsieur le Marquis ?
Posté le : 14 oct. 2024 à 17:41:24
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La plaisanterie n’avait toutefois pas la même saveur pour tout le monde. Si les courants les plus résolument athées y voyaient une simple boutade, la Pal était traversée par de puissants et profonds substrats ésotériques auxquels les socialistes, tout socialistes qu’ils soient, n’étaient pas imperméables. A l’abri des regards, certains profitaient de ces rassemblements pour réaliser de vieux rituels païens pour solliciter la victoire et pour peu qu’on les cherche, on trouvait dans le programme des intitulés de conférences étonnants tels que Théorie de la valeur : conjuguer l’approche matérialiste et métaphysique, Le sens de l’histoire est-il un manichéisme ? ou encore Le fétichisme de la marchandise, contrer le mauvais sort. Considérées par la plupart des gens comme un syncrétisme farfelu entre marxisme orthodoxe et folklore local, elles trouvaient malgré tout leur public, colorant le courant socialiste blême d’une aura atypique, y compris à l’international.
De tels hypothèses n’avaient toutefois pas leur place à la plénière du samedi, avant-dernier jour du Sabbat, où il n’y avait pas d’autres conférences programmées en même temps pour permettre à tout le monde d’être présent. Montés sur des gradins en bois ou simplement assis dans l’herbe fraîche, plus d’un millier de personnes murmuraient en réaction au débat qui se tenait sur l’estrade au milieu de la clairière. Y siégeaient trois pontes du socialisme blême et un invité : Rafael Slak, le premier secrétaire du Partidul Socialist Pal, qui menait la coalition de gauche et qu’on avait invité par politesse même s’il n’avait rien à dire d’un point de vue théorique ; Emil Luca, octogénaire tremblotant qui connaissait son heure de gloire grâce à plusieurs ouvrages de vulgarisation très populaires chez les jeunes militants ; Paolo Gordini, sénateur Velsnien et invité d’honneur du Sabbat qu’on voulait interroger sur les perspectives du socialisme en situation de guerre civile ; et Beatrix Stancu dont certaines propositions internes à la coalition commençaient à avoir de l’écho chez les militants et qu’on était pressé d’entendre se confronter à la ligne majoritaire.
Emil Luca avait déroulé un résumé de sa pensée, que le combat de libération nationale de la Pal était un combat en faveur de l’émancipation humaine, qu’il fallait s’affranchir de la tyrannie polk, une monarchie réactionnaire et incapable de progrès en matière de droits humains, que la Polkême était un boulet qui empêchait le développement technique et industriel de la Pal, que la lutte devait mener à l’auto-détermination des travailleurs et qu’il y avait un parallèle à dresser entre la reprise du contrôle de la région et la réappropriation par la classe ouvrière des moyens de production. Tout le monde était plutôt d’accord avec ça. Il avait par ailleurs expliqué que la révolution et la mise en place du communisme devrait nécessairement en passer par une étape de prise de l’Etat, mis au service de la classe ouvrière, mais que pour cela il fallait déjà qu’il y ait un Etat et donc que le nationalisme était une condition sine qua non à la mise en place du communisme, puisque selon les textes, celui-ci ne pouvait advenir que dans une nation industrialisée où le renversement du rapport de force entre classe bourgeoise et classe ouvrière serait possible. En somme, la ligne des communistes Pal était simple : indépendance, mise en place d’un Etat au service du prolétariat, établissement du communisme et, si on avait le temps, fin de l’Etat quelque part vers la fin.
Tout le monde applaudit.
Rafael Slak avait pris la parole ensuite et parlé beaucoup moins longtemps, rappelé que l’union des gauches était nécessaire, que sans elle on n’arriverait à rien, qu’il fallait rester fidèle à la ligne et qu’il était très honoré de recevoir Paolo Gordini, signe selon lui du dynamisme politique de la Pal ponantaise et du grand avenir international pour le socialisme dans la région, qu’on avait des alliés partout dans le monde et qu’il fallait rester confiant malgré, c’est vrai, quelques contretemps malheureux surtout depuis l’assassinat du Régent.
Paolo Gordini avait pour sa part remercié tout le monde pour l’invitation, dit qu’il était très content d’être là, que la Pal était un beau pays, puis s’était lancé dans une longue explication de ce qui se passait à Velsna parce que personne n’avait suivi la situation là-bas, décri la bataille d’idées entre les libertaires et les loduaristes, expliqué que ses adversaires n’avait rien compris puis passé un bon quart d’heure à détailler un mécanisme très précis d’économie politique qui avait pas mal assommé l’auditoire.
On commençait à sortir le saucisson sur l’herbe quand vint le tour de Beatrix Stancu de s’exprimer. Encore inconnue pour la plupart des gens, elle avait acquis un petit succès auprès d’une branche minoritaire mais très vivace de socialistes Pal, parfois qualifiée « d’anarchisme rouge », qui avaient pas mal choqué en se positionnant contre l’établissement d’un Etat-nation pour les Blêmes. Considérant le consensus général sur la question au sein de la société pal, se positionner contre frisait l’hérésie. Peut-être parce que leurs arguments étaient censés malgré tout, ou que leurs militants étaient bruyants, mais Beatrix Stancu se trouvait aujourd’hui à la tribune, et on attendait de sa part quelques clarifications.
« Camarades, avait-elle commencé, j’aimerai commencer cette intervention par une expérience de pensée. Imaginons une Pal souveraine, un Etat nation pour le peuple Blême. Quelle forme a-t-elle, cette Pal ? Jusqu’où descend-elle ? A l’est, où sont ses frontières ? à l’ouest où s’arrête-t-elle ? Vous me direz, ‘la Pal est la Pal ponantaise’ mais n’y a-t-il pas des Blêmes hors de la Pal ponantaise ? N’y a-t-il pas des Blêmes en Translavya ? A Rême ? En Kazarvie ? et sur tout le littoral de la mer, jusqu’au Nazum en Transblêmie ? Jusqu’où s’étend ce territoire si nécessaire à la souveraineté de notre peuple ?
La question n’existe pas sans une autre : qu’est-ce que les Blêmes ? Conquise au Xième siècle, les Blêmes de Polkême sont davantage polk que tatares. (quelques huées) Ceux de Translavya sont plus translaves que nous. Et que dire des exilés de Transblêmie, si éloignés de nous qu’ils forment à nos yeux un véritable mystère ? Ne sont-ils d’ailleurs pas souverains, eux, et à quel prix ? Sur quel charnier d’autochtone s’est construit le triste duché ? N’y a-t-il pas matière à nous interroger sur le destin des Etats nations ?
Je crains, et je ne crois pas être la seule, que l’orthodoxie marxiste soit une orthodoxie maudite. (des huées) Maudite parce qu’elle nous impose un chemin artificiellement pavé et qu’en cherchant à nous y conformer nous tombons dans le piège de la droite et des puissances réactionnaires. Un Etat pour un peuple, une nation, voilà l’engrenage morbide de la modernité eurysienne et je pense que nous, Blêmes, pourrions nous en émanciper. Un peuple sans Etat, ce n’est pas un peuple sans défense, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire, un peuple sans Etat, c’est un peuple sans frontière, un peuple qui revendique d’être d’abord multiple. Quel besoin avons-nous de nous réunir, de tracer des lignes imaginaires, de dire « ceci est Blême, ceci ne l’est pas » et ainsi de poser des barrières entre nous ? Nous avons suffisamment fait couler de sang au nom de ce que devrait être notre peuple et notre Etat, la vérité c’est qu’être Blême ne devrait être ni le sang, ni la race, ni la culture, ni de vivre ici ou là, mais être un projet, et qui s’y rallie est Blême, et qui le combat est notre ennemi. (quelqu’un crie « c’est une Kah-tanaise, qu’on l’empale ! », mais d’autres le huent) J’ai peur, je vous le dis, peur que notre Etat pour lequel nous luttons si chèrement, que cet Etat soit notre tombeau en tant que peuple révolutionnaire car nous n’avons pas à nous conformer aux formes imposées par la modernité nationaliste et impérialiste, en adopter les formes c’est déjà en adopter les vices et les impasses. Refusons les dès maintenant et ouvrons le chantier d’une sortie par le haut de l’enfer des Etats nations, ou alors c’est le Grand-Duc qui a raison de nous traiter de malades mentaux, car il faut être fou pour espérer que nous arracherons quoi que ce soit de positif à singer nos pires ennemis en espérant les combattre. »
Emil Luca se caresse la barbe, Rafael Slak semble embarrassé et Paolo Gordini regarde ailleurs. Un silence retombe sur la clairière où Beatrix Stancu vide un verre d'eau pour s'humidifier la gorge et ravaler son stresse.
- Bien c'était très intéressant, dit Rafael Slak qui joue le rôle d'hôte et de maître de cérémonie. Nous allons pouvoir passer aux questions du public, si quelqu'un veut commencer ? voilà on va vous passer un micro, faites signes si vous voulez prendre la parole...
Une jeune femme lève la main. « Oui ici ? » elle prend le micro « Bonjour. D’abord, merci pour ce débat particulièrement enrichissant, j’aurai une question pour madame Stancu : je comprends votre critique de l’Etat nation mais actuellement le peuple Blême est sous domination étrangère et je lisais ailleurs que c’était l’absence de perspective nationale qui posait justement le Grand-Duché de Transblêmie comme entre guillemets « le seul défenseur » des Blêmes ce qui explique par ailleurs son succès alors que, bon, c’est une dictature affreuse je pense qu’on n’aura pas besoin de détailler. Alors je me demandais comment concrètement libérer notre peuple puisque toute indépendance ira forcément avec des frontières et nous posera donc comme un territoire régit par un Etat, comment éviter cela et pourquoi l’éviter en fait ? »
Beatrix Stancu hoche la tête. « Je vous remercie pour votre question. Il est certain qu’à partir du moment où nous réclamons une libération nationale, le débouché ne peut être que la nation, et je pense qu’il faut donc ne pas penser notre destin politique en termes de libération nationale mais d’émancipation révolutionnaire. Donc oui, disons le clairement, je pense qu’il faut abandonner le projet de création d’un Etat pour nous, parce que ce serait nous faire plus de mal que de bien (on murmure) et dès à présent cesser de nous constituer comme une alternative communiste à la domination polk mais tendre la main vers les Polks, avec qui (on crie) nous pouvons (on hurle) cohabiter je pense (on s’insurge) au nom de l’univer- (on lance une pierre, tout le monde se lève) l’universalité du prolétar (quelqu’un s’interpose). »
- Venez madame, mieux vaut descendre.
Rafael Slak « S’il vous plait, allons ! Enfin c’est insupportable, êtes vous des hommes ou des bêtes pour vous comporter ainsi ??
Et la foule : des loups ! des loups ! »
Posté le : 23 oct. 2024 à 00:52:36
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La discrimination se lisait dans le paysage urbain de Port Ponant. On reconnaissait les quartiers polk à leurs hautes demeures à colombages, leurs cheminées toujours fumantes et leurs rues pavées. Les habitations traditionnelles Blêmes, elles, s’étalaient plus densément dans des faubourgs anciens, aux ruelles étroites et où la pierre calcaire des murs laissait sur la main des résidus crayeux. Port Ponant s’étalait en longueur, plate agglomération aux portes d’un pays vide, on y avait de la place pour construire et s’étendre. De fait, presque tout était bas à Port Ponant et d’où que l’on regarde, en levant le nez, on apercevait le château du Régent sur les tours duquel flottaient des drapeaux polk.
Outre ses passages secrets, il était possible d’accéder au château par une rue pavée qui serpentait jusqu’au sommet de la motte où on l’avait été construit, quelques siècles auparavant, en surplomb du havre. Autour, et sans embarras, deux casernes au moins rappelaient que la Polkême tenait la Pal par l’épée et par le moteur à explosion. Les militaires circulaient en voitures, toits ouverts, souvent trop nombreux pour l’habitacle ils s’asseyaient en équilibre sur le capot ou à l’arrière, fusils mitrailleurs sur les genoux, la toque au vent. A tout moment, sur ordre du Régent, une centaine d’homme mettaient pleins gaz et dévalaient la grande rue, prêts à se jeter au cœur d’une insurrection ou à prendre en chasse des cavaliers dans la steppe. Même à grand galop on ne pouvait semer une jeep, la Polkême le savait, les Blêmes également, ainsi tenait-on la Pal, et si vous n’étiez pas content, vous pouviez toujours aller à Gurapest, on ne vous retenait pas.
« C’est à Gurapest qu’il faut les chercher, fulminait Vladmiri Vol Veyne, à Gurapest que se cache toute la vermine insurrectionnelle, dans le giron de leurs parlementaires. Ils mentent. Tous. Les hypocrites. Ils ont tous détesté Artan Senear et ils voudraient nous faire croire que sa mort les afflige ? Ba ! J’en soupçonne la moitié de dissimuler les meurtriers dans leurs caves, et l’autre de les avoir armé ! »
Le Régent de Port Ponant avait pris ses fonctions depuis presque trois semaines et, sans surprise pour les gens de sa cour qui, eux, n’avaient pas été assassinés, il se heurtait comme tous ses prédécesseurs aux difficultés structurelles à obtenir des informations. C’est que les Blêmes, bien que maléfiques, avaient de la solidarité pour leurs semblables et même lorsqu’on espérait pouvoir compter sur des gens raisonnables, bourgeois prospères ou notables installés, aucun jamais ne concédait rien. Ce n’était que des haussements d’épaules, des airs contrits et des paroles banales, que la steppe était grande, que les criminels devaient déjà avoir quitté le pays, que c’était bien malheureux, que rien n’aurait pu prédire. La Polkême trébuchait ainsi sur les limites de ses politiques de ségrégation raciste, pour un Blême il n’y avait pas grand-chose à gagner à se faire bien voir des autorités polk. On n’avait peu de chance d’en obtenir de l’avancement, les postes étant tous occupés par les cousins des oncles de bidules, baron de machin-truc. A l’inverse, s’aliéner sa communauté, les siens, c’était non seulement risquer l’ostracisme social, mais aussi des représailles. Cela se savait, on empalait sur la Pal, et la nuit des bêtes noires rôdaient dans les rues, grattant aux portes des ennemis de Blême.
Les Vol Drek, auxquels Vladimir Vol Veyne était apparenté par sa femme, cousine du roi, l’avaient missionné pour débusquer les assassins d’Artan Senear, son prédécesseur au titre de Régent. Or Vladimir Vol Veyne n’avait pour le moment toujours pas l’ombre d’une piste. Les quelques malheureux dissidents connus qu’on avait arrêté à titre de représailles n’avaient rien dit, rien avoué. L’un d’eux devait encore être en train de pleurer toutes les larmes de son corps dans son cachot, à répéter en boucle une liste de noms déjà connus, comme si cela pouvait le sauver.
« La moitié des gens que tu cites son mort il y a cinq ans ! avait fini par lui crier dessus Vladimir Vol Veyne, l’autre n’a pas montré le bout de son nez depuis les rafles, pour ce qu’on en sait, ils peuvent aussi bien être en Transblêmie ou à Carnavale ! »
Le second prisonnier, lui, se contentait de rester mutique en les foudroyant du regard. Il pouvait parler, c’était certain, à voir comment on parvenait à lui arracher des glapissements aigus, mais dès lors qu’on éloignait les outils il reprenait sa mine sombre et sa bouche restait close.
« S’il n’a pas usage de sa langue, qu’on la coupe et qu’on la serve en entrée » avait finalement tranché le Régent, et on avait procédé ainsi.
Tous les soirs depuis sa prise de fonction, Vladimir Vol Veyne tenait conseil, jusqu’à en épuiser ses troupes. Systématiquement après le dîner, sans doute parce qu’un début de bonne humeur conviviale s’emparait de la table alors qu’on servait du vin et du poisson en sauce, il frappait du point avec force et disait « Je veux entendre vos pistes dès que nous aurons terminé de manger, cela ne donne rien ! Il nous faut tout repenser depuis le début » et ainsi, tous les soirs on repensait tout. La rage tenait le régent éveillé, il avait l’énergie d’un chat maigre et semblait vivre la nuit. Ses conseillers eux piquaient du nez à mesure que les heures s’enchaînaient et la séance ne se terminait qu’aux alentours de deux ou trois heures du matin, quand plus personne n’était capable de formuler une idée claire.
Deux semaines que Vladimir Vol Veyne avait installé ses quartiers au château de Port Ponant et déjà la fronde grondait parmi la bureaucratie polk.
« Celui-ci va nous tuer à la tâche ! disaient les fonctionnaires.
- Tais toi, veux-tu qu’il t’entende ?? répondaient d’autres affolés.
Il ne faisait pas bon s’opposer à la justice royale, on pouvait aisément perdre un poste pour un mot déplacé. Le meurtre du Régent Senear avait été un tournant pour l’opinion publique polk. L’audace des Blêmes, prêts à frapper en plein cœur de la ville et d’une manière si abominable avait marqué les esprits et convaincu les plus sceptiques de la nécessité de mater la steppe une bonne fois pour toute.
Cela grondait au nord et, au sud, les Polk étaient fébriles. Si Senear, peut-être l’homme le plus puissant de Pal ponantaise derrière Sa Majesté, pouvait être ainsi empalé dans un traquenard, alors aucun des fonctionnaires locaux de la Couronne n’était à l’abri. Aussi ces-derniers mettaient-ils autant d’efforts à débusquer les coupables qu’à surtout, surtout, ne pas attirer leur attention. Peut-être était-ce pour cela que Vladimir Vol Veyne faisait choux blanc, or devant l’absence d’enthousiasme de ses agents, le Régent commençait à se douter de quelque chose…
Ce soir-là, alors qu’on servait du merlan dans une sauce aux champignons et aux oignons fris, Vladimir Vol Veyne s’empara de sa timbale et frappa deux fois la table avec force.
- Nous tiendrons conseil ce soir, il nous faut tout repenser.
On hocha la tête autour de la table, les plus téméraires dissimulèrent des grimaces en faisant mine de s’essuyer la bouche dans leurs serviettes. Les conversations avaient laissé place au bruit humble des couverts qui cliquetaient contre les assiettes et l’ambiance semblait plombée quand un valet en livrée bleu polk s’approcha du Régent à petits pas.
« Mihail Vil Vulcan demande à être introduit, sire.
- Qui ? répondit Vladimir de mauvaise humeur.
Le valet eu l’air décontenancé. Un Blême, nota Vladimir Vol Veyne en son for intérieur, fidèle à je-ne-sais-quoi, mais certainement pas à moi.
- Mihail Vil Vulcan, le Marquis de Pal ponantaise.
- Prétendu Marquis ! fulmina le Régent un ton plus haut. « Amenez-le, qu’on sache ce qu’il a à dire. » et disant cela il envoya balader le valet qui s’empressa de quitter la pièce.
Vladimir Vol Veyne savait bien sûr qui était Mihail Vil Vulcan. Un ami de la Couronne de Polkême soi-disant, prêt à jurer allégeance à Sa Majesté dès lors qu’Elle le réintroduirait dans son titre. Une piètre stratégie, du point de vue de la cour. Mihail Vil Vulcan n’était qu’un faraud sans pouvoir ni influence, dont l’unique haut fait consistait à terroriser des bergères sur la Pal et son unique talent à chevaucher ivre et nu en amazone au clair de lune. Réinstaurer le Marquisat n’apporterait aux Vol Drek que des emmerdes, le parlement inutile gueulerait, les Blêmes criaient au déni de démocratie et Mihail Vil Vulcan ne tiendrait rien du tout. Il finirait empalé lui aussi et il faudrait se mettre à la recherche de l'aîné de ses nombreux rejetons bâtards si l’on voulait maintenir en vie sa lignée. Mais sans doute le gosse n’avait-il conscience de rien de tout cela. Tout juste rêvait-il de se faire donner du sire et de minauder en habits princiers à la cour du roi de Polkême. Tout cela était ridicule. Les Barons n’accepteraient jamais qu’on élève à leur rang un va-nu-pied, et de sang Blême en plus.
Vladimir Vol Veyne tranchait dans son poisson quand le valet revenu annonça :
« Mihail Vil Vulcan ! »
On sentit qu’il voulait ajouter quelque chose, lui donner du titre, mais de titre il n’en avait pas ici. Qu’il se fasse appeler « monsieur le Marquis » dans la steppe, à la cour des Vol Veyne il n’était personne.
Un jeune homme pénétra dans la pièce. Il était barbu taillé court. Ses cheveux noirs de jais coupés de frais, encore humides du coiffeur, lui cascadaient avantageusement sur la nuque, frôlant ses épaules à chaque mouvement de tête. Il arborait pour vêtements un étrange patchwork de tissus blêmiens coupés à la mode polk et avait l’air content de lui. Il fit deux pas dans la salle, embrassa tout le monde d’un regard amusé puis se fendit très bas d’un révérence extrêmement cérémoniale.
« Monseigneur Régent, c’est un honneur que d’être reçu par vous. Votre prédécesseur ne souffrait point ma présence, mes conseils lui auraient pourtant été utiles… »
Premiers mots et première provocation, pensa Vladimir. Qu’il tienne sa langue. Le Régent doutait fortement que les conseils d’un pareil gamin aient pu en quoi que ce soit épargner à Artan Senera le triste sort qui avait été le sien. D’un geste flegmatique, Vladimir Vol Veyne lui fit signe d’avancer.
« Monsieur Vulcan, dit-il en oubliant volontairement la bâtarde particule. Parlez brièvement nous sommes en plein dîner.
- Je vois ça et si je ne nourris pas l’espoir d’y être convié, j’espérais cependant quelques instants de votre attention. Disant cela, il fit trois pas de plus mais son attention sembla soudain capté par la présence d'un homme attablé qu'il salua d'un grand sourire. « Monsieur György ! quel plaisir de vous croiser ici ! Je vois que notre nouveau Régent est bien entouré. »
Cela eut l’air de faire plaisir à György Veres, commandant des douanes, qui sourit benoîtement.
- Monsieur le Marquis tout le plaisir est pour moi… !
Imbécile, pensa Vladimir Vol Veyne qui frappa des phalanges sur la table, moins fort qu’il ne l’avait fait avec son verre toutefois. « Vous aurez tout le loisir d’échanger de vos nouvelles une fois terminé votre service monsieur Veres. Monsieur Vulcan, j’attends.
- Pardonnez-moi, le plaisir de retrouver des amis de longue date, c’est que je connais beaucoup de gens autour de cette table, à peu près la moitié de la haute bureaucratie polk en Pal ponantaise je dirai, et la moitié des Blêmes aussi. Je navigue entre Port Ponant et Gurapest comme une de ces locomotives modernes que les ingénieurs de Sa Majesté nous construisent. La steppe n’a guère de secrets pour moi et ses habitants à peine moins… »
Sur cela il n’a pas tort, pensa Vladimir Vol Veyne. Même si Vil Vulcan se vantait aux trois-quarts, le quart restant restait significatif. L’autoproclamé Marquis n’avait rien de mieux à faire de ses journées que de festoyer et comme il était d'un naturel flamboyant et à l'aise en société, on aimait l’inviter pour profiter de sa compagnie et de ses histoires. Il faisait office d’attraction – ou bouffon – pour la société polk et pour la société blême, aussi certaines portes lui étaient-elles ouvertes de chaque côté. Vladimir Vol Veyne, en comparaison, ne connaissait personne ici. En dehors des quelques agents qu’il avait ramené de Konstantiniepr, tout le monde lui était étranger à commencer par sa propre administration, réunie autour de cette table. Sa Baronnie natale était loin, presque exotique, perchée sur ses hauts plateaux brumeux, si éloignés des immensités dorées de la steppe et de son littoral rocheux.
« J’ai parfaitement compris où vous vouliez en venir monsieur Vulcan mais si le prix de votre aide est de vous voir affublé d’un titre, sachez d’une part que Sa Majesté et toute sa cour s’y opposeront et d’autre part qu’en tant que sujet des Vol Drek et par procuration sujet de leur Régent, votre loyauté devrait nous être acquise et non se marchander. D’aucun pourrait y voir un indice de sédition de votre part.
- D’aucun serait bien sot, répondit le Marquis sans se démonter, mais que D’aucun se rassure : Sa Majesté Vlastimil n’a pas de serviteur plus zélé que moi. Après tout, sans sa royale considération, il est évident que jamais je ne retrouverai mon titre…
Crapule… pensa Vladimir. « Vous êtes parfaitement cynique et sans honneur. Mais vous êtes donc corruptible. Je me montrerai généreux si vos conseils s’avèrent pertinents, sinon vous retournerez dormir sous votre cheval. Il nous faut les assassins d’Artan Senear, c’est la priorité.
Mihail Vil Vulcan eut l’air satisfait et, sans demander la permission, tira une chaise vide de la table et y prit place.
- Monsieur le Régent fait fausse route. Ceux qui ont assassiné Senear sont loin. A moins que vos hussards sachent nager jusqu’en Transblêmie vous ne les saisirez jamais.
C’est ce que je craignais, pensa Vladimir Vol Veyne. S’il dit vrai, nos chances de capturer ces gens sont nulles.
- Avez-vous des preuves qu’il s’agit de Transblêmes ?
- Aucune. Mais des rumeurs, ces choses se savent, ou plutôt si l’un des groupes qui aspirent à bouter les Polk hors de Pal avait commis un tel acte, il se serait empressé de le revendiquer. Leur silence accuse Ion de Blême.
- La Transblêmie non plus n’a rien revendiqué, fit observer Ármin Fodor, un conseiller stratégique particulièrement bedonnant. Mihail Vil Vulcan repoussa l’argument.
- Elle espère que quelqu’un saisira la perche. Leur but est d’embraser la Pal, provoquer une réaction de votre part pour outrer les Blêmes et exacerber les tensions indépendantistes.
Et ce n’était pas loin de fonctionner, pensa Vladimir, encore deux semaines sans résultats et j’envoyais des cavalcades semer la terreur dans les villages.
« Monsieur le Régent a été bien sage de temporiser, poursuivit Mihail Vil Vulcan, il ne faut surtout pas entrer dans son jeu.
Sauf que la Polkême ne souffrira pas que ce crime reste impuni. Il lui faut des coupables ou elle se vengera sur la population.
- Admettons, trancha Vladimir Vol Veyne, les Transblêmes ont forcément reçu l’aide de complices. C’est notoire que certains s’accommodent de leur folie et s’ils ont quitté le territoire, ils ont passé les douanes.
Disant cela son regard se porta vers György Veres qui déglutit et s’empressa se redresser sur son siège en rougissant.
- Rien ne ressemble plus à un Blême qu’un Transblême, se justifia ce dernier.
- Mon ami György à raison, autant chercher une aiguille dans une botte de foin, renchérit Vil Vulcan.
- Des excuses ! Vous vous prétendez Marquis ? Quels sont leurs réseaux ? Chez qui ont-ils couché, où se sont-ils cachés ? Ils ont des complices et je les veux !
- Monsieur le Régent vous en demandez beaucoup à quelqu’un qui dort sous son cheval, ironisa le Marquis, mais accordez moi quelques moyens et je mènerai l’enquête. Les langues se délient plus facilement entre Blêmes que face à des Polk, aussi aimables soient-ils.
Vladimir Vol Veyne plissa les yeux. Il n’aimait pas le Marquis. Son jeune âge et son air crâne lui inspirait un souverain mépris. Mais cela ne coûtait rien d’essayer et s’il échouait, Mihail Vil Vulcan n’entacherait que sa propre réputation.
« Quels moyens ? demanda Vladimir Vol Veyne.
- Des armes polk. Et ce qui va avec.
Nous y voilà.
- Les fusils polk sont réservés à la défense de la Couronne. Je ne vois pas quel usage un Blême pourrait en avoir.
Mihail Vil Vulcan prit un air choqué.
- Monseigneur, vous me demandez d’enquêter auprès des partisans du Grand-Duc armé de carabines du siècle dernier ? C’est me condamner, vous savez que l’industrie de la Transblêmie est aussi avancée que celle de la Polkême, ces gens possèdent des équipements qui nous paraissent de la science-fiction.
- Et combien de fusils demandez-vous exactement ?
- Seulement de quoi armer une troupe, cent cavaliers…
- Cent cavaliers ?? s’étouffa un bureaucrate dont Vlastimil avait oublié le nom. C’est tout un bataillon ! Messire nous n’allons tout de même pas armer ces gredins… ! ils se retourneront contre nous !
La remarque sembla agacer autour de la table. György Veres fronça les sourcils.
- Mihail est un ami de Sa Majesté, de sang noble, et il est tout à fait vrai que les agents du Grand-Duc bénéficient de la technologie noire de transblêmie, il ne nous viendrait pas à l’idée d’envoyer contre eux des forces spéciales sous-équipées…
- Si cela peut rassurer tout le monde, ajouta Mihail Vil Vulcan, je tiens à rappeler que la Couronne a offert à ma maison le droit de porter les armes il y a de cela cinq décennies. Privilège qui devient cependant de plus en plus inutile à mesure que, j’ai honte de l’avouer, nos fusils se déclassent et rouillent à l’humidité de la steppe. Ce n’est que poursuivre l’esprit de la décision de feu Sa Majesté Benedek Vol Drek qui nous accorda ce droit que de nous permettre de moderniser notre équipement.
- Cent fusils, ce n’est rien, plaida Ármin Fodor qui se resservait du vin. Et cela apaisera peut-être les Blêmes de savoir que nous apportons notre aide à leur Marquis.
Mihail Vil Vulcan n’est Marquis de rien du tout, pesta Vladimir Vol Veyne en son for intérieur. Il avait l’impression d’être le seul autour de cette table à s’en rappeler. A croire que vivre en Pal ponantaise avait ramolli l’esprit de tous ces bureaucrates.
- Vous aurez dix fusils. Et dix supplémentaires pour chaque nom que vous me livrerez. Je ne dépasserai pas cent. Aidez-moi à démanteler leur réseau et je parlerai personnellement à Sa Majesté Vlastimil.
Mihail Vil Vulcan hocha la tête d’un air grave et se leva de sa chaise.
« Sire Régent, je vous remercie de votre générosité. Considérez que c’est chose faite et que sous peu la Polkême n’aura plus rien à craindre des sordides complots du triste sire de Transblêmie. Ceci étant dit, permettez-moi de me retirer, je vais annoncer à mes hommes que nous nous mettons en route dès l’aube.
- Vászoly (c’était le commandant militaire de Port Ponant), remettez dix fusils à cet homme, ainsi que nos équipements. Je veux des résultats, Vulcan, et rapidement.
Kristóf Vászoly était en train de raccompagner Mihail Vil Vulcan à la sortie quand ce-dernier se retourna.
« Oh, sire Régent, j’allais oublier. On m’a demandé de vous remettre un conseil si vous m’y autorisez.
Déjà passé à autre chose, Vladimir fit un geste d’assentiment de la main.
- Une amie à moi, rencontrée sur la steppe, souhaitait vous dire que pour tenir la Pal ponantaise, il faudrait user d’un peu de mysticisme.
Vladimir Vol Veyne leva un sourcil.
- Qu’est-ce que c’est que ces conneries encore ?
Vil Vulcan haussa les épaules d’un air mutin.
- Je n’en ai aucune idée. Je ne suis que messager, pas avocat. Mais cela m’a valu un baiser, alors, je suis fidèle à ma parole.
Posté le : 30 oct. 2024 à 19:56:34
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C’est la colline de Țestoasă, cela signifie tortue en Blême, mais comme tout dans cette langue le mot est crypté. On s’approche et de ce bout du monde grandissent les pins verts, la forêt épaisse. Il y en a sur la steppe, de ces forêts stériles. Elles font comme les barreaux d’une prison, des pics de conifères verts et gris, pâles, dressés comme des pals. Contrairement à la Polkême, le sous-bois est ici effrayant. S’y cachent les réfugiés de la steppe, ceux dont les camps seraient ailleurs trop exposés. On dit qu’il y a là-dessous des agents du Grand-Duc, et peut-être même des loups garous.
Traçant des trainés d’herbes écrasées, venus de tous les sens comme les rayons d’un soleil, convergent vers le centre de la colline des hommes et des femmes. Ils ne sont pas foule car très éloignés les uns des autres, mais qu’on les réunisse et les voilà centaines. Certains portent des paniers d’offrandes ou des sacs et des gourdes d’eau. Leurs capes battent sur leurs dos et leurs chapeaux étranges leurs donnent des airs de sorciers. Ils ont, au bout de longs manches de bois, des fanions qui flottent aux couleurs de leurs clans mais surtout aux couleurs de Blême : le brun et le blanc.
Țestoasă soudain frémit, un coup de vent fait s’élever dans les airs un meurtre de corbeaux. Il y en a plus que d’hommes, pourtant ils cèdent la place. Ces sous-bois seront ce soir habités par les amis de Blême, réunis en conciliabules. Il y a cependant parmi eux un intru, un homme comme tous les autres, qu’on ne remarque en rien, mais qui sait, lui, en son for intérieur, qu’il est de leurs ennemis.
L’homme se nomme Soare Miklos. C’est un camarade de Mihail Vil Vulcan, le Marquis de Pal. Son « ami » lui a demandé d’obtenir des renseignements sur les agents du Grand-Duc en Pal ponantaise alors, de fil en aiguille, il a remonté le sinistre squelette de la conspiration. Il n’est pas sûr qu’il trouvera à Țestoasă les assassins du Régent, mais que s’y trouvent des assassins, cela il en est certain.
Le nez dans son écharpe, il avance la tête baissée vers la colline verte. A mesure que tous y convergent, on se hèle, on se salue de la main ou en agitant des fanions. « Bienvenue ! sourit un homme au visage masqué, bienvenue amis de Blême, vous êtes ici chez vous… »
On se bouscule sur les dernières centaines de mètres, on vient déposer sur une pile qui grossit des dons pour l’assemblée. Soare Miklos dépose quand vient son tour deux grands faisans chassés en chemin, deux litres de sang de cheval dans des flacons fermés et une bourse de runes, la monnaie officieuse de la région. Personne ne se soucie de lui. Ici et là certains semblent heureux de se retrouver, paraissent se reconnaitre malgré les masques, les voiles et les cagoules. Soare Miklos lui n’a que sa moustache pour se dissimuler et déjà il regrette si j’avais eu un masque moi aussi, j’aurai pu lorgner en secret. Mais les masques n’ont rien d’anodin et choisir le mauvais c’est plus attirer l’attention que si on allait nu. Malgré ses fanfaronnades, Vil Vulcan n’est pas si bien informé sur son peuple qu’il le prétend, beaucoup de choses lui échappent, Soare s’en rend compte à présent.
La foule s’enfonce en discutant dans le sous-bois. Des fanions s’accrochent aux branches, on jure lorsqu’ils se déchirent en essayant de les retirer. Il y a là-dessous des ronces et des buissons épineux, mais des sentiers se dessinent vite par la force du monde qui marche, avance et écrase sur son passage la forêt récalcitrante. Les gens semblent savoir où ils vont, mais peut-être se contentent-ils de se suivre les uns les autres. Soare ajuste son pas, lève haut ses bottes et les abats pour enfoncer sous sa semelle tout ce qui pourrait lui griffer le pantalon.
Et soudain il entre dans un lieu ouvert, sorte de clairière qui continue de s’élever en escalier vers une petite tour de pierre au sommet. A tous les étages déjà des gens s’installent. Soare prend place, solitaire encore, au milieu des autres. Pendant un moment il ne se passe rien. Certains déjeunent de casse-croûtes qu’ils n’ont pas ajoutés à la pile des offrandes, d’autres s’offrent un peu d’alcool en faisant tourner une flasque.
Il faudra attendre que le soleil se couche et que le ciel rougisse pour que les choses commencent vraiment.
Soare Miklos avait déjà assisté à des rituels. Les sectes faisaient partie du quotidien en Pal ponantaise, certaines plus influentes que d'autres, dangereuses ou folklorique. On entrait dans des congrégations religieuses parfois pour le travail, pour obtenir un avancement, ou pour se sentir important. Mais le mysticisme ambiant de la Blême était toujours surplombé d'un Pourquoi pas ? Des cultes assassins transformaient leurs membres en bêtes sauvages pour s'attaquer aux maisons de leurs ennemis ? Pourquoi pas ? Cet homme si opulent avait signé quelque contrat diabolique pour obtenir richesse et prospérité en affaires ? Pourquoi pas ? Il courait sur la Pal des cavaliers sans têtes, les spectres des anciennes batailles dont les cadavres avaient été avalés par la steppe ? Pourquoi pas ? Tout finissait irrémédiablement ainsi : pourquoi pas ?
Une colline vidée de ses oiseaux. Pourquoi pas ? Deux cents Blêmes masqués qui se signent en même temps. Pourquoi pas ?
Posté le : 09 nov. 2024 à 14:00:27
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C’est ici sous les grandes arches de pierre que se sont réunis les fils et les filles de Blême. Une de ces « sectes », comme les nomment parfois ceux qui ne partagent pas leur foi, les orthodoxes et les autorités politiques de Gurapest, ceux qui aimeraient bien que la Transblêmie ne s’immisce pas trop dans les affaires – déjà compliquées – de la Pal ponantaise. Qu’importe, la connotation sectaire ne s’applique qu’assez mal aux fils et filles de Blême. Ils sont plus proche du groupuscule politique, et leurs prières ne vont pas à un culte ancien ni ne respectent de liturgie. Celui qu’ils invoquent par leurs mots est bien vivant, quelque part à l’est, de l’autre côté de la mer. « Ion de Blême, Grand-Duc de Transblêmie, sinistre sire, impérissable soit sa chair, vois par mes yeux. »
Un autel modeste a été allumé sous les grandes arches. Des livres aux couvertures noires et unies sont empilés en une petite pyramide au sommet de laquelle on a posé un haut bougeoir blanc. La flamme n’éclaire presque rien, mais elle projette dans les hall les grandes ombres tremblotantes des serviteurs de l’Adversaire.
― Mes frères, mes sœurs, j’ai eu une vision, explique un homme voilé d’une profonde voix grave. Le Grand-Duc m’est apparu.
En langue de Blême, cela ne veut pas dire ce que cela dit. Le Grand-Duc n’est pas la Vierge Marie, il ne fait pas d’apparition miraculeuses, son visage ne s’imprime pas sur les murs ni sur les tissus. Le Grand-Duc est fait de l’histoire qu’on raconte de lui, tissée de doutes et de bizarreries. Sa présence est à chercher dans les incohérences du monde, dans le trucage du réel : là où le narratif officiel trébuche commence, tapie, dissimulée, l’influence de la Transblêmie. Les fils et filles de Blême travaillent à maintenir le rideau baissé sur les coulisses du monde. Rester dans l’inconnu est leur acte de foi.
Ce que veut dire l’homme qui parle, c’est que, d’une manière ou d’une autre, un agent du Grand-Duc est entré en contact avec lui. Ce n’est pas si rare, d’une manière ou d’une autre, nous finissons tous par être repérés par l’invisible réseau transblême. La façon d’initier le contact est toujours différente, le procédé est chaque fois surprenant. Par définition, la politique de la Transblêmie est secrète, et donc imprévisible. Charge à ceux qui la subisse – ou la soutienne – de reconstruire la cohérence globale et d’en interpréter les objectifs. Souvent il y a de fausses pistes. Si le Grand-Duc choisit d’agir ici, peut-être est-ce pour dissimuler qu’il agit également là. Il est très dur de comprendre ce que fait la Transblêmie. Les impies osent parfois dire que tout cela n’est qu’une mascarade, qu’il n’y a pas de plan, que le Grand-Duché envoie des signaux contradictoires pour se faire plus grand qu’il ne l’est. Mais pour qui sait lire les signes, le plan se dessine, et chacun doit y jouer un rôle.
― La présence des Azuréens à Gurapest est une pièce sur le grand échiquier, ils concourent à notre victoire. Les Polk en ont l’intuition, voilà pourquoi ils leurs sont si hostiles.
Des têtes se hochent, on ne distingue aucun visage, seulement des silhouettes. Tout le monde porte le voile transblême qui recouvre la tête toute entière et préserve le secret de l’identité. La secte n’a pas encore de vocodeurs pour dissimuler ses voix cependant, et une oreille attentive saura reconnaitre dans la profonde voix grave de l’orateur celle d’Anton Puscas, le directeur de la Vieille Bibliothèque de Gurapest, une institution qui s’occupe de préserver et d’entretenir les manuscrits historiques de la littérature blême. C’est un homme respecté, les Polk ne l’aiment pas, ils aimeraient voir la bibliothèque brûler, d’ailleurs ils l’ont incendié voilà un siècle, mais Gurapest est pleine de souterrains et les livres ont été mis en lieu sûr à temps.
Le fait que la présence des Azuréens participe du grand échiquier rassure. Le plan de Blême est d’une élégante précision, tout le monde le sait, mais il est fragile, comme la toile d’une araignée. Que de nouveaux acteurs s’y invitent sans prévenir et tout pourrait se mettre à trembler. Les Azuréens travaillent pour Blême, consciemment ou non, tant mieux, rien n’est ébranlé, il faut faire confiance au plan.
Anton Puscas se lance dans une interprétation du grand échiquier : pour lui c’est sûr, les afaréens seront les soldats esclaves des légions du futur empire, ils serviront d’avant-garde et de chair à canon pour ne pas faire inutilement couler le vieux sang. Il détaille sa pensée par force d’analyses mystiques et démographiques : les Blêmes sont trop peu nombreux et l’Empire Xin devra recoloniser deux continents peuplés de bâtards. La mission des afaréens est de se supprimer sur le champ de bataille et d’emporter avec eux les ennemis de Blême. Leur rôle est sacrificiel, presque christique, bien qu’ils ne participeront pas au monde de demain, ils en sont les martyrs et doivent être respectés pour cela. C’est un charabia mal digéré de la doctrine Transblême – elle-même passablement obscure – mais qui impressionne beaucoup.
Lorsque le sablier est vidé, on lui signifie qu’il est temps de s’asseoir. Une femme se lève, on se doute que c’est une femme à sa silhouette. Moins connue qu’Anton Puscas, personne ne reconnaitra la voix d’Ilena Manole, professeure documentaliste (c’est la dame du CDI) dans un prestigieux collège de Gurapest. Les sectes de Blêmes touchent sociologiquement plutôt les couches éduquées de la population : il faut avoir du temps à perdre et pas mal d’imagination pour chercher le salut de la race et de la nation dans l’intervention d’une puissance étrangère comme la Transblêmie.
Ilena Manole n’est pas d’accord avec Anton Puscas : son interprétation du grand échiquier est plus originale, tant que le sablier coule, tout le monde l’écoutera. Pour elle, le sire de Transblêmie cherche de nouveaux véhicules. Les Polk sont des ennemis du grand empire, les posséder c’est s’avilir, mais les afaréens, eux, sont des coquilles vides, malléables, tout le monde le sait. Ils n’ont pas vraiment d’âme. Ion de Blême ne peut l’ignorer et cherche sans doute à attirer à Gurapest de nouvelles proies. C’est le signe que le plan s’internationalise, cela corrobore les rumeurs : la Transblêmie se réindustrialise, le Grand-Duché est enfin entré dans la course, la prophétie est en marche !
La proposition d’Ilena Manole est accueillie plus tièdement. On lui fait remarquer que le Grand-Duc ne « s’incarne pas », il voit seulement à travers leurs yeux, et d’ailleurs entend aussi leurs paroles. On l’invite à être plus prudente, à relire tel ou tel ouvrage. La documentaliste se rassoit sans faire de commentaire. On ne sait pas ce qu’elle pense de ces rappels à l’ordre moralisateurs, son visage est dissimulé.
― Qui veut prendre la parole ? demande Anton Puscas, sans doute pas peu fier d’avoir su, lui, obtenir l’approbation du public.
― A mon tour répond une voix de femme.
― Non ! au mien, la coupe une voix d’homme.
― Mon frère… la dame a parlé avant…
― J’ai une question de fond pour mes frères et sœurs : par quel tour de magie le Grand-Duc prévoit-il de conquérir l’Eurysie alors qu’à ce jour et malgré nos prières il n’est toujours pas parvenu à nous débarrasser des Polk, ce peuple qui est entre tous, le plus faible de tous les slaves ?
Un silence s’empare de l’assemblée. Certains se reculent pour se fondre davantage dans les ténèbres des arches, flairant sans doute une bizarrerie.
― Il est du plan du Grand-Duc que la Pal ponantaise reste soumise le temps nécessaire et surgira des ténèbres pour surprendre les modernes. Tout le monde sait cela.
― Et moi je me demande s’il ne s’agit pas d’un mensonge pour nous garder asservis. Peut-être même que le Grand-Duc est une invention Polk pour nous diviser, qui sait ?
― Lionel ? qu'est-ce que tu dis là ? demande Anton Puscas d’une voix angoissée, trahissant sans le vouloir l’anonymat de son confrère.
― Lionel s’est absenté ce soir, il a un mot d'excuse, répond l’homme sous le voile et dont la voix ne ressemble, finalement, pas du tout à celle de Lionel.
Tout le monde s’écarte de lui dans un froufrou de robes noires. On tire des poignards ornés, ce sont de belles mais de faibles armes.
― Qui êtes-vous ? tonne Anton Puscas comme un centaure pour se faire impressionnant. Ses mots résonnent dans la hall silencieuse.
― Soare Miklos, répond l’homme qui retire son voile, révélant un visage rond où s’étale une large moustache et des picots de barbe. J’appartiens au Pavillon du Grand Veneur, votre seigneur et maître, le sire de la steppe, le très estimé et bienveillant Mihail Vil Vulcan, Marquis de Pal ponantaise et je dois bien le dire, passablement irrité de voir encore une fois des pauvres abrutis prier Léon de Blême pour qu’il vienne les sauver comme de vieilles paysannes prient les saints au moment de se faire fourrer le cul par des cosaques de Polkême ! Comme si ça avait jamais changé quoi que ce soit…
Les disciples de Blême sifflent de colère. Le secret de leur assemblée est trahi, certains s’enfuient, choisissent de s’autodissoudre dans les souterrains, d’autres brandissent leurs poignards et s’avancent menaçant pour purger l’intru.
Soare Miklos fait un pas en arrière mais pas pour fuir, dévoile de sous son manteau le canon d’un pistolet mitrailleur. Technologie noire. Technologie polk.
― Arrière vous autres, je cherche des réponses, pas des emmerdes. On va discuter bien gentiment et peut-être que personne ne sera blessé.
Un instant, ceux qui brandissaient leurs poignards regrettent de ne pas avoir fui avec les autres, mais des éclats de voix remontent soudain des souterrains et de nouveaux soldats apparaissent, poussant devant eux les disciples de Blême qui ont essayé de quitter les lieux.
― Regardez-moi ça ! La basse-cour du sinistre sire ! De la volaille en pagaille.
Anton Puscas fait moins le fier, sa voix est moins forte, plus implorante.
― Vous profanez une réunion sacrée… est-ce ainsi que Mihail Vil Vulcan traite son peuple ?
― Ce sera monsieur le Marquis pour toi grand-père, rétorque Soare Miklos.
Tenue par un soldat rigolard, Ilena Manole se montre plus vindicative : elle se débat en hurlant des injures. Si elle n’avait pas son voile, elle cracherait et mordrait.
― Traitre à votre sang ! Bâtards ! Le Grand-Duc voit par mes yeux, il connait vos visages, attendez que son ombre vous prenne, plus aucun miroir ne sera sûr ! vous vous donnerez la mort vous-même et sinon vous serez détruits par le feu !
― La gonzesse a raison, c’est un peu injuste, ils connaissent nos visages et nous non, rigole Soare Miklos.
Sa grande main se pose sur celui d’Anton Puscas et lui arrache son voile. « Non ! » glapit celui-ci en se recroquevillant et en essayant de se cacher derrière ses bras. Ilena Manole hurle quand on lui retire le sien, d’un son aigu qui remplit la hall, les autres se content de murmurer des malédictions.
― Violer le secret de Blême est sacrilège, violer le secret de Blême est sacrilège ! sanglote Anton Puscas. Par pudeur, les autres détournent les yeux, refusent de contempler les visages de leurs frères et de leurs sœurs.
Soare Miklos s’approche, écarte les bras du pauvre conservateur de bibliothèque, lui attrape la machoire pour le forcer à relever son nez morveux.
― Ton secret de Blême, il est violé depuis longtemps. Toi et ton pote Lionel, tu ne vas pas me faire croire que tu portais ton voile quand vous fumiez et buviez du whisky en jouant aux cartes ? De bons repas aux frais de la bibliothèque ! C’est pas censé être contre vos principes tout ça ? Anonymat, sobriété, dévotion, de vrais moines soldats ou je sais pas quoi ? De simples pièces sur un grand échiquier ? Laisse-moi rire mon pote, vous êtes de beaux petits hypocrites et vous vous êtes foutus dans la merde comme des grands en trahissant vos principes alors maintenant assez parlé de religion et plus de réponses : tu as dit qu’un agent transblême était entré en contact avec toi, je veux savoir où, quand, comment et à quelles fins. Réponds et tu gardes tes dents.
Le silence est de plomb, Anton Puscas est crucifié entre le regard de Soare Miklos qui se tient à quelques centimètres de son visage et ceux, plus assassins encore, de ses frères dont il a trahi le secret, et qu’il s’apprête à trahir de nouveau ?
― Je ne sais rien…
― Pas de ça avec moi Anton, on a toute la nuit s’il le faut et vous le savez très bien : personne se pointe dans les hall pendant la nuit alors tu vas répondre à mes questions maintenant, ou t’y répondras plus tard mais avec des bobos en plus.
Ilena Manole ricane froidement. « Vous ne trouverez jamais les Transblêmes, les agents du Grand-Duc sont insaisissables, tout le monde sait ça. »
― On j’espère bien prouver le contraire, sinon Vil Vulcan sera pas mal contrarié. Mais vu comme ça a été simple de foutre un pied dans votre petite société secrète je me dis que la réputation des disciples du Grand-Duc est peut-être pas mal usurpée. Au fond vous n’êtes que des médiocres qui jouez à vous faire peur et à porter des masques. Alors, ce Transblême ?
Anton Puscas tremble comme une feuille, sa voix profonde ne passe plus le nœud de sa gorge nouée.
― Je vous en prie, je vous l’ai dit, je n’en sais rien…
― Tu l’as bien rencontré quelque part ? Comment êtes-vous entré en contact ?
― Je n’ai rencontré personne, il y avait…
― Quoi ?
― Mon four dysfonctionnait, je l’ai déplacé, il y avait un feuillet derrière avec des instructions, elles disaient de le brûler après l’avoir lu, pitié…
Soare Miklos relâche le visage affaissé du bonhomme d’un air déçu.
― Jamais de contact direct hein. De vrais fantômes.
― Le Grand-Duc a toujours un coup d’avance, triomphe Ilena Manole, et maintenant vous vous êtes exposés à sa vengeance.
― Oh je vais lui donner de bonnes raison de se venger, ne vous en faites pas pour ça, si les Transblêmes ne veulent pas sortir de leurs cachettes on va aller les débusquer manuellement, à l'ancienne, façon enfumage du terrier pour faire sortir les rats…
Posté le : 09 nov. 2024 à 16:35:53
5853
(attention : ce RP contient certains passages graphiques)

― Cinquante kilomètres de grillages et de barbelés ?! s’était écrié Emanuel Proca. Mais sur quelle profondeur ?
Et creusent creusent sous la Pal, les tunnels de Blême, les passages secrets. L’homme est un animal migrant, sans cesse en transhumance, il se joue des frontières comme des lois : elles ne sont pour lui qu’une péripétie.
― Bienvenue ! Bienvenue à mon dîner ! s’exclame Emanuel Proca et s’ouvrent à ses mots deux grandes portes battantes sur une salle de festin.
A sa suite pénètrent toute la cour de Drăculvoda, « la troisième cité » comme on l’appelle parfois, celle oubliée dans l’ouest, le renfort de la Pal. Abandonnée par les Rhêmiens sur le tard, elle est désormais le terrain de jeu du joyeux sire Proca.
― Braves amis, vous êtes mes hôtes ce soir et je vous régale des mets les plus raffinés et des distractions les plus absurdes !
La foule enthousiaste se pique d’un brouhaha émerveillé. Il y a là de tout, du masqué et du tête nue, chauves, chevelus, à moustaches, des tresses tombantes jusqu’aux hanches, des peaux pâles, brunes, noires, des yeux bleus, verts, crevés… Il y a des livrées de bleu polk, des robes en soie d'araignée de Padure, une fraise en dentelle du plus pur tissu jashurien et partout des parfums de l'Althalj, entêtants et psychotropes. Trois hommes vêtus d'uniformes militaires discutent avec entrain, leurs visages sont dissimulés sous des voiles, leurs voix transformées par des vocodeurs. Ceux-là sont Transblêmiens. Le joyeux sire de Drăculvoda n’a jamais fait mystère de ses liens avec le Grand-Duché. Parce qu’il est puissant et excentré, les Polk tolèrent ses trahisons.
― A table ! à table ! Et qu’on reste debout ! Pas question de s’asseoir ce serait trop ennuyant !
Il frappe dans ses mains et pénètrent dans la grande salle des serviteurs nus, couverts d’or, d’argent et de myrrhe, portant sur leurs têtes des plats du monde entier.
― Mes amis de Carnavale m’ont ressuscité des espèces disparues, explique Emanuel Proca à sa voisine, une comtesse désargentée dont le visage d’un blanc cul est tout entier poudré de cocaïne. A l’écouter, le sire de Drăculvoda a des amis partout, de la Transblêmie à Carnavale, de l’Afarée à l’Aleucie, chacune de ses fêtes est l’occasion d’une nouvelle merveille. « Ceci est un cuissot d’enfant mort-né, explique-t-il maintenant à un gros hommes bedonnant qui se pourlèche les babines. Mangez avec délicatesse, Teo Olteanu, car c’est l'avortement d’une reine du nord que je vous sers à table. Par galanterie et pour cacher comment je le lui ai substitué, taisons son nom. »
Déjà la musique résonne, distordue et assymphonique, c’est un grincement long de chat qui meurt. Déjà l’orgie de sexe et de bouffe bat son plein, les gens d’ici sont des habitués. Ici on se baigne dans une fontaine de vin de messe, là on joue aux fléchettes sur un tableau de maître. Un géant tout blanc du Banairah sert du sang de mouton dans des coupes d’or, on se passe avec sensualité des colliers d'esclave au cou et des chaînes aux poings. Attachée à un piquet mimant le sceptre du roi de Polkême, une chèvre perdue bêle et s'inquiète pour sa virginité. Partout on se bâfre, on boit goulument au goulot et on avale sans mâcher des bouchées de merveilles exotiques. Chacune vaut le salaire d’une vie d’ouvrier : esturgeons nains de la Manche Blanche, derniers œufs de dodo, œils en gelée de serpents albinos, la virilité rôtie d’un capitaine Pharois, pieds de dahu, langue de sphinx, rognons de chimères.
Le sire Proca s’éloigne du chahut, dans chacune de ses mains le cul d’une fille et d’un garçon, il leur parle dans le cou, l’haleine toute avinée, leur raconte d’un air salace toutes les horreurs qu’il leur fera dans la chambre à coucher.
― Sire, sire ! On a trouvé l’une des entrées des catacombes !
De mauvais gré, Emanuel Proca envoie balader les deux jeunes gens.
― Allons bon, il fallait que ce soit ce soir.
Un coup d’œil à la fête qui bat son plein : on y trucide un ours enchaîné avec des couteaux à huitre, une joyeuse bande trempe du pain dans le postérieur rempli de fromage fondu d'un homme aux anges, une jeune fille vomit dans la bouche d'une autre, on trempe un chat pelé vivant dans une marmite de caramel bouillant pour en faire une pomme d'amour.
― Je vous suis, emmenez-moi.
Drăculvoda est une ancienne cité rêmienne, sous les étages des maisons en bois biscornu qui croissent comme des varices, on distingue encore le vieux marbre blanc. Sa cape sur ses épaules, Emanuel Proca quitte son château entouré de quelques gardes. Il dévale les pavées tranchant de la grande avenue, passe sous les voutes du vieil aqueduc, dépasse sans un regard un cohorte de mendiants venus recevoir des os de poulet à mâcher et bouscule un frère flagellant en train de s’enduire les plaies de poussières et de sable.
Les catacombes sont très loin dans la ville, très profonds, là où on ne va pas. Il faut descendre les escaliers qui sont creusés à même la pierre, sur le rebord des gouffres sans fonds des abimes des mines d’autrefois. Ce ne sont que galeries et trous qui percent le sol poreux comme si des vers géants avaient un jour vécu dedans avant les hommes. Les vers s’appellent les Rhémiens, ils ont tiré de la terre de Drăculvoda les pierres blanches qui font leurs palais. On dit que personne n’a jamais atteint le fond de ces mines, qu’y vivent dissimulées des choses innommables.
L’entrée des catacombes se trouve à mi-chemin du fond du gouffre sans fond. Là-dedans on enterrait autrefois les morts. Beaucoup de ces cryptes sont effondrées, noyées pour certaines, la fautes à de pluies torrentielles tombées il y a des siècles et que le sol a tout bu et refuse de recracher. Devant une arche pour moitié effondrée des hommes tiennent des lanternes. Ils se lèvent à la vue de leur sire.
― Nous avons mis à jour un nouveau réseau de galeries, explique le maître du chantier, celui-ci file droit vers l’ouest et se divise en des centaines d’embranchements, c’est un vrai labyrinthe sous la Pal.
― Comment est-ce possible ?
― Elles semblent suivre des veines de calcaire assez larges pour s'y tenir debout. Elles sont faciles à creuser au milieu des autres roches plus dures. Cela explique que certains tunnels mènent à des culs de sac ou semblent suivre un parcours irrégulier. C’est une merveille archéologique.
― C’est une merveille pour qui voudra passer de l'est à l'ouest. Je veux dès demain des équipes pour explorer tous ces trous, dès que vous y verrez plus clair, amenez les foreuses. Nous reprenons un travail abandonné depuis mille ans !
― C'est merveilleux sire ! Vous retournez au château ? Vous ne voulez pas entrer voir.
Emanuel Proca plisse le nez devant cette galerie poussiéreuse qui semble ouvrir sur des problèmes.
― Cela ira. J’ai assez à faire avec mes propres trous pour ce soir.
Posté le : 12 déc. 2024 à 01:27:32
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Sur les quais de Port Ponant la foule ne dégrossit pas. De grandes bannières trouées pour laisser passer le vent sont brandit sur toute la largeur de la rue. Des drapeaux rouges, couleur du socialisme, et brun, couleur de la Blême, battent au-dessus de la foule rassemblée. L’intersyndicale en est à sa troisième journée de grève et a attendu le samedi pour appeler à une manifestation nationale. A Gurapest et Draculvoda, des cortèges, plus efflanqués, défilent également mais le gros du peuple de gauche se trouve à Port Ponant.
Au milieu de la foule, entouré par quelques malabars, Rafael Slak défile poing levé aux côtés des cadres du parti socialiste pal. Son écharpe tricolore d’élu inutile lui barre le torse, les gazyrs cousus donnent l’impression d’une bandoulière chargée de munitions. Rafael Slak est un habitué des manifestations, elles sont dans l’ADN de sa famille politique et bien qu’elles ne servent à rien, elles donnent parfois du baume au cœur. D’un geste volontaire, il salue les Blêmes penchés aux fenêtres qui regardent défiler le cortège. Certains s’en détournent avec désintérêt mais d’autres sourient, entonnent avec la foule les airs militants et parfois descendent aux manifestants un panier rempli de petits pains au safran.
La colère gronde sur les quais de Port Ponant. Les récentes annonces d’investissement polk dans l’industrie navale font craindre que le royaume ne renforce encore plus sa mainmise sur la ville. Déjà les Polk représentent presque un quart de la population locale, la toque et le chapeau pointu font concurrence au bonnet de cuir. Quelques 80% des terres et des commerces leur appartiennent et les deux tiers de la richesse produite partent pour la Polkême, remplir les poches de propriétaires et d’aristocrates n’ayant jamais vu la steppe. Les Blêmes sont exclus de l’économie de Port Ponant, juste bons à travailler comme ouvriers et manutentionnaires sur les chantiers, et ils devraient s’en réjouir. L’enrichissement de Port Ponant profite à tous, mais pas dans les mêmes proportions.
Le député missionné à la guerre, Géza Kiss, ne s’est même pas déplacé. Il s’est contenté d’annoncer dans le journal l’extension des chantiers navals, à moitié sur fonds royaux et moitié sur fonds privés. Cela fait 100% entre les mains des Polk. L’intersyndicale s’est empressé de dénoncer « le mépris » de la Polkême et « l’exploitation de la côte ponantaise par des investisseurs étrangers », asphyxiant un peu plus les locaux en les privant de l’usufruit de leurs terres historiques.
« La Polkême renforce son emprise sur la région à l’aide de ses soldats et de ses investisseurs, la colonisation est à la fois humaine et économique, l’objectif à termes est de remplacer les Blêmes par les Polk ! Nous ne laisserons pas faire. » Cette rhétorique fonctionne mieux que de simplement dénoncer les vices d’un pré-capitalisme féodal et prédateur. La révolution sera nationale ou ne sera pas. C’est du moins ce que pense Rafael Slak et la majorité du Parti Socialiste Pal. Une toutefois n’est pas d’accord, elle fend d’ailleurs la foule pour rejoindre la tête du cortège où se trouvent les cadres du parti.
OH LA POLKÊME OH LA POLKÊME
— Beatrix ! Viens viens, comment ça va ?
Y A UN PROBLEME Y A UN PROBLEME
— Ouais, on devrait atteindre les dix ou quinze milles dans tout le pays. Les Polk diront moitié moins, on dira moitié plus, c’est le jeu.
ET PORT PONANT ET PORT PONANT
— C’est clair. Quoi de neuf de ton côté ? On n’a pas trop eu le temps de parler depuis les universités d’été, c’est ma faute.
EST PONANTAIS EST PONANTAIS
— Écoute, faut vraiment qu’on se fasse une bouffe à l’occasion. Chez moi ? On a des trucs à se dire et c’est trop con de rester sur un mauvais souvenir.
LIBERTE POUR LA PAL
— LIBERTE POUR LA PAL !
BLÊME VIVRA ET BLÊME VAINCRA
— T’as une voix qui porte Beatrix, on ne doit pas diviser le mouvement social en se tirant dans les pattes comme ça, il faut faire bloc sinon on est mort.
BLÊME VIVRA ET BLÊME VAINCRA
— D’accord, mais discutons en en interne, pas comme ça, pas sur les réseaux sociaux ou en prenant à parti les militants en plein congrès…
DE GURAPEST A LA MER
— Et c’était une erreur, j’en ai conscience, tu sais comme l’assassinat du régent nous a compliqué les choses.
LIBERTÉ POUR LES BLÊMES
— LIBERTÉ POUR LES BLÊMES !
POLK POLK DEHORS POLK POLK DEHORS
— Justement il faut les combattre sur leurs terrains, aller convaincre, démasquer leurs impostures et la stérilité de leurs projets.
POLK POLK A MORT POLK POLK A MORT
— C’est une étape, c’est tout. Qu’est-ce que tu veux faire d’autre ? Il faut bien des institutions à un moment, je ne vais pas te refaire la critique de Marx aux anarchistes…
LE PAL LE PAL
— Tu es dure et tu es injuste. La gauche fait un pauvre tiers au parlement et tu me parles de mener un mouvement décolonial international ? C’est hors de notre portée. Il faut commencer par gagner une première fois pour redonner espoir aux gens.
POUR APOSTOL POUR APOSTOL
— L’État social, c’est émancipateur. Et comparé à la tyrannie des Polk, ce sera une vraie révolution.
ET IRINA ET IRINA
— On a invité ce velsnien, on recommencera, mais si on abandonne le projet d’Etat nation, crois moi Beatrix on ne parlera plus à personne.
POUR LES VOL DREK POUR LES VOL DREK
— Écoute ce que les gens disent, tout le monde veut d’un Etat blême, l’internationalisme ça viendra ensuite.
ET ION DE BLÊME ET ION DE BLÊME
— Attends… qui a choisi ces slogans ?
LIBERTE POUR LA PAL
— Liberté pour la Pal… Simu ! Simu ! Viens là !
Simu Niculescu baisse son poing et se rapproche l’air soucieux.
— Un problème ?
— C’est qui qui a choisi les slogans ? c’est n’importe quoi c’est des provocations inutiles…
Attention voilà les Polk !
BOUUUUUUH
Ne courez pas ! Ne courez pas !
Ne courez pas !
— Rafael on ferait mieux de se tirer, ils vont charger.
— Mais non ils vont pas charg…
Posté le : 19 déc. 2024 à 17:29:41
61
Fin de l'interlude musicale (en Blême)
Posté le : 24 déc. 2024 à 15:16:40
270
commence maintenant
Posté le : 28 déc. 2024 à 23:34:37
4750

Calin Lupei pêchait en sa forêt comme chaque jour que Dieu avait fait. Le vieux saint ne se nourrissait que de baies et de poissons, et parfois d’une poule, de lait et de miel qu’on lui apportait en offrande du village voisin. Calin Lupei s’était retiré du monde vingt ans auparavant, lorsque le bruit et l’agitation lui avaient tant pesé qu’il en avait commencé à avoir mal au dos. Il vivait depuis fort pieusement, dans une cabane en bois comme le font les saints et les sorciers, avec pour compagnie deux grands chiens noirs, les poissons du lac, et les braves villageois qui montaient parfois le voir pour causer, recevoir des soins ou lui donner des nouvelles de la Pal. C’était une vie simple et douce, dure souvent mais suspendue et on avait toujours tout le temps dont on avait besoin pour faire les travaux nécessaires, ce qui soulageait beaucoup l’esprit et permettait à l’âme de se consacrer à plus grand que soi.
En l’occurrence, Calin Lupei avait depuis longtemps trouvé le sens de son existence dans la servitude de Blême et la vénération du Grand-Duc. Depuis qu’il avait été en âge de chevaucher, de lire et de chanter, le Sinistre Sire voyait par ses yeux. On l’avait initié à ses dix-huit ans, après qu’il en ait pressé la sabbat de sa ville natale, à Draculvoda. Dans les sous-sols sans fond de la cité minière, il avait renoncé à la souveraineté de ses sens et offert ses yeux et ses oreilles à Ion de Blême, sire de Transblêmie, par-delà la mer. Il n’avait jamais regretté ce choix. Tout ce qu’il faisait, tout ce qu’il entendait, tout ce qu’il voyait était à offrande au noir seigneur. Le chant des oiseaux, le froid de l’eau du lac sur ses jambes, l’odeur des femmes avec qui il avait couché, le parfum de l’encens dans les cathédrales, tout était une offrande et il n’allait jamais seul, accompagné toujours dans les ombres.
Il existe plusieurs sectes de Blêmes, toutes n’interprètent pas Blême de la même façon. On lui sacrifie des choses vivantes, on lui consacre des ouvrages, on voit dans l’interprétation du plan des prières secrètes. Pour Calin Lupei, il était devenu évident avec le temps que le Sinistre Sire en son château, assailli des visions de ses serviteurs, avait parfois besoin de paix. Il avait ainsi pris la décision de se retirer du monde pour qu’en son corps, Ion de Blême puisse parfois trouver des visions simples et des sons doux à ses oreilles, car Ion de Blême est un homme, immortel peut-être, mais fait de chair et sang, les deux piliers de sa nature, et il ne pouvait que vivre d’horreurs.
— Je n’ai pas grand-chose à offrir que ma peau et mes os, Ô mon maître, mais je puis être un lieu de paix pour votre conscience. Et vous trouverez toujours en regardant en moi un monde momentanément dépourvu de bruits et de fureurs.
Ainsi il avait travaillé à faire de son existence la chose la plus paisible possible. Rien ne venait la troubler sinon le dur labeur qui vide l’esprit et les tracas de son âge qui allait en grandissant chaque jour.
— Un corps robuste pour vous offrir le confort de ma force, un corps sain pour que mon enveloppe soit la plus agréable à revêtir.
Quand le Grand-Duc venait-il le visiter, il n’en savait rien, mais il avait des doutes souvent. Dans sa profonde solitude, il lui arrivait d’entendre et de voir des choses du coin de l’œil, qu’il projetait soudain une ombre étrange ou que quelque chose marchait dans ses pas. Alors il allait rasséréné de savoir son seigneur avec lui et continuait ses tâches sans se laisser perturber, attentif à ses mouvements pour que ceux-ci soient les plus harmonieux qu’il soit possible de faire et donner au Grand-Duc un aperçu d’une vie simple, loin de tous ses complots.
Comme tout bon disciple de Blême, Calin Lupei réalisait parfois des rituels. Les siens étaient simples : ils nécessitaient une surface réfléchissante, un miroir qu’il avait emporté avec lui de son ancienne vie ou la surface du lac près de laquelle était sa cabane. Tous les matins – il se levait à l’aube – il prenait le temps de se pencher au-dessus de la surface encore sombre de l’eau. Dans ses traits déformés par le vent, il voyait parfois l’éclat des perles du masque, mais toujours furtivement, le Sinistre Sire vivait de doute et de mensonges. Le servir était un acte de foi, mais ce n’était pas si différent que de croire aux idoles et aux reliques.
Un jour qu’il s’éveilla, comme tous les jours avec le soleil, Calin Lupei maudit le froid qui régnait dans les hautes collines à la frontière polk et quitta son lit de mauvaise humeur. Il abandonna l’épais pyjamas dans lequel il dormait et, tout nu, couru jusqu’au lac pour s’y nettoyer. Rien n’était meilleur que ces trempettes matinales puis de se réfugier dans ses vêtements chauds. On était en automne heureusement encore, l’hiver c’était plus dur, surtout que le lac gelait fréquemment. Calin Lupei se pencha dessus et y trempa ses mains jusqu’aux avant-bras avant de se jeter de l’eau au visage et de s’en passer derrière la nuque. Il allait pour se relever et s’immerger le reste du corps quand un reflet de lumière dans son reflet le fit tressaillir.
— Sinistre Sire ?
A la place de son visage s’en trouvait un autre, couvert de perles. Calin Lupei se sentit pris d’une terreur sourde : jamais il n’avait discerné avec tant de clarté la présence du Grand-Duc. Il tendit l’oreille et dans la présence de son maître, comprit ce qu’on attendait de lui.
Le jour même Calin Lupei quitta sa cabane pour ne plus jamais y revenir, et prit la direction de Draculvoda avec ses deux grands chiens noirs pour propager la bonne nouvelle.
Posté le : 17 jan. 2025 à 10:52:08
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― Voilà un drôle d’usage que nous faisons du Grand Meridion, messire, commenta Ármin Fodor d’un air morose.
De l’autre côté de la gare une colonne de Blêmes pénétrait silencieusement dans le train. Ils avançaient menotté et le visage couverts de cagoules noires, sans être autorisés à parler, si l’un s’y essayait un soldat Polk s’empressait de lui coller un coup de crosse entre les omoplates.
― Je les préfères interrogés à Konstantiniepr qu’ici en pays blême.
— Les Blêmes pourraient penser que vous les craignez, répondit Ármin Fodor.
— S’ils pensent que la Couronne a peur d’eux alors qu’elle vient de les décapiter, c’est la preuve qu’ils n’ont pas de tête.
— Si vous le dites messire.
Le gros homme allait se détourner mais Vladimir Vol Veyne le saisit par la manche.
— Je n’aime pas les sous-entendus, Fodor. Vous avez exprimé votre opinion à mon conseil et je vous ai écouté suffisamment pour ne pas vous manquer de respect. Que mes choix vous déplaisent c’est une chose mais je n’entends pas vous laisser les contester en public.
— Messire compte-t-il m’obliger à sourire alors que nous participons à la plus grande déportation de Blêmes depuis cinquante ans ?
— Vous sourirez ou vous démissionnerez, Ármin Fodor. Mais je vous rappelle que si vous n’êtes plus mon conseiller alors vous ne bénéficiez plus de mon escorte.
— C’est une menace messire ?
— Un simple rappel à la réalité. Les ruelles sont sombres à Port-Ponant, et les Blêmes sont à cran.
Ármin Fodor lui adressa un regard indéchiffrable.
— Le sort tragique d’Artan Senear était un avertissement suffisant messire.
Une impertinence de plus et je le fous dans le train avec les autres, pensa Vladimir Vol Veyne, et je lui souhaite un bon trajet au milieu de toute cette racaille.
Le Régent de Port-Ponant fut épargné de répliquer par l’arrivée d’un officier polk venu faire son compte-rendu. Les derniers Blêmes terminaient de monter dans les wagons blindés qui servaient au transport de prisonniers. Jamais en de telles proportions cependant.
— Messire Régent, nous en avons presque terminé. Les contrôleurs m’assurent que le train est prêt à partir sur votre ordre.
— Bien. Vous me confirmez que toutes les mesures de sécurité ont été prises comme je l’ai demandé.
— Oui messire. Les voies sont inspectées en amont et nous n’avons trouvé aucune trace de sabotage, j’ai des soldats à plusieurs points du trajet et sur les ponts de Gurapest.
— Une fois passé la capitale tout sera plus simple.
— Gurapest me confirme qu’elle est prête au passage du train, nous serons obligé de ralentir bien sûr mais nous passerons sans nous arrêter.
— De manière générale, considérez tout arrêt imprévu comme une embuscade et restez aux aguets jusqu’à Volvoda. Sa Majesté a mis à notre disposition des véhicules et un bataillon de hussards pour transporter ce petit monde jusqu’à mon château. Mon frère les réceptionnera.
— Bien sûr messire. Nous terminons d’installer les prisonniers dans les wagons et nous n’attendrons plus que votre feu vert.
— Autour de la gare ?
— Quelques manifestants, des gauchistes messire, l’Association pour la Défense des Droits des Blêmes mais ils étaient peu nombreux et ont été dispersés. Le PSP et les syndicats n’ont pas lancé d’appel à manifester.
— Personne n’aime prendre la défense de terroristes. Le PSP a bien fait de se tenir tranquille, ils savent qu’ils sont à deux doigts d’une dissolution. Quid d’Apostol Pop ?
— A part le communiqué d’hier, il n’a pas non plus lancé d’appel à se mobiliser.
— Qu’il nous maudisse tout son soûle, ce ne sont que des paroles en l’air. Considérez que vous avez mon feu vert, officier. Ármin Fodor, avec moi.
Le soldat lui adressa un salut militaire avant de faire demi-tour en direction du train. Vladimir Vol Veyne fit signe à son conseiller de s’approcher.
— Je veux que nous nous tenions prêts à de nouvelles arrestations dès que les premières dénonciations tomberont. Il faut agir vite ou ces diables prendront la fuite dans leurs catacombes.
Le gras conseiller fronça les sourcils.
— Messire… vous savez que la moitié des gens dans ce train sont innocents.
— Les deux tiers même, ou les trois-quarts et bien qu’importe ? il reste toujours un quart de coupables et au moins autant de complices. Nous départagerons tout ça à Konstantiniepr. Les Blêmes se croient invincibles en leur pays, envoyons les en Polkême et ils perdront de leur superbe.
— Cela va causer des troubles.
— Pas davantage que l’assassinat d’un Régent. Je me demande parfois dans quel camp vous vous placez, Ármin Fodor. N’oubliez pas que nous n’avons pas commencé cette guerre, aucune des personnes là-dedans n’aurait eu d’ennuis si tout le monde s’était tenu tranquille.
— Je suis fidèle à la Couronne de Polkême messire.
— Bien entendu Ármin Fodor. Bien entendu.
Tout en marchant, ils se dirigèrent vers l’autre bout de la gare où une dizaine de Blême bariolés de patchworks de satins et de soies discutaient à grand bruit sous le regard impassible de la garde Polk. En apercevant Vladimir Vol Veyne, un beau jeune homme barbu se mit à sourire et, les bras écartés, se détacha du reste du groupe pour venir à sa rencontre.
— Monsieur le Régent est-il satisfait du cadeau que je lui ai offert ? Six sectes démantelées et deux arrêtées sur le fait, dans leur totalité ! Ils n’ont même pas eu le temps de retirer leurs voiles qu’on leur passait les menottes.
— Vous m’aviez promis un agent de Transblêmie, Mihail Vil Vulcan, répondit acerbe Vladimir Vol Veyne, tant que je ne peux les relier directement au Grand-Duché peu m’importent vos sociétés secrètes. Ce sont l’équivalents de comités de quartiers par chez vous.
— Monsieur le Régent est dur avec son serviteur, répondit le Marquis en se fendant d’une révérence ironique, ces comités de quartier comme vous les appelez sont la colonne vertébrale dormante de l’influence transblême en Pal ponantaise. Nos ennemis agissent librement en sachant compter sur ce réseau de partisans, les sectes sont peur eux autant de masques et de capes derrière lesquels se dissimuler.
Le baron de Konstantiniepr balaya l’argument d’un geste de la main. Il n’était pas disposé à concéder quoi que ce soit devant Vil Vulcan, quand bien même celui-ci aurait eu raison. Il a ses fusils, grommela Vladimir Vol Veyne en son for intérieur qu’il ne vienne pas en plus de cela me réclamer des mots doux.
— Êtes-vous un chien pour quémander ainsi des félicitations ? J’ai armé vos hommes, j’attends des résultats.
Cette fois-ci, l’insulte parvint à assombrir le visage de Mihail Vil Vulcan.
— Pas tous mes hommes, la moitié sont encore équipés de sabres et de pétoires.
— Et bien vous ne m’avez pas non plus livré d’agent Transblêmien, nous restons donc tous les deux sur notre faim.
Le Marquis de Pal ponantaise soupira dramatiquement. Autour d’eux, on s’agitait près de la locomotive qui s’était mise à ronronner. Quelque part, un officier siffla deux fois.
— Vous me demandez d’attraper une ombre à main nue, messire. Vous savez comment sont les Transblêmiens, tout caparaçonnés de mystères… il pourrait bien y en avoir dans ce lot là que je vous ai donné, une fois retirés leurs voiles et leurs vocodeurs ils sont tout pareils à nous autres.
— Un interrogatoire vigoureux nous en révélera peut-être. Konstantiniepr est une région froide et humide, cela les dépaysera.
— En matière de froidure et d’humidité les Transblêmiens s’y connaissent monsieur le Régent, mais je vous souhaite du succès dans votre enquête, pour ma part je me contente de vous livrer vos suspects.
— Et de supprimer quelques-uns de vos concurrents au passage, n’est-ce pas Vil Vulcan ?
Ce-dernier se raidit.
— Que dont sous-entend monsieur le Régent ?
Vladimir Vol Veyne planta son regard dans le sien.
— Je ne sous-entend rien, je vous accuse franchement. D’avoir sciemment orienté une partie de votre enquête vers vos adversaires politiques dont une partie sont aujourd’hui dans mes wagons. Petru Voiculet a commis un article à charge sur vos méthodes je crois ? A quelle secte appartenait-il ?
— C’était un adversaire acharné de la Polkême monsieur le Régent…
— Et de vous par la même occasion. Je veux que vous me trouviez des coupables, Vil Vulcan, pas que vous régliez vos comptes.
— Bien sûr messire. Dois-je comprendre que Voiculet sera libéré ?
Vladmir Vol Veyne jeta un coup d’œil en direction d’Ármin Fodor qui semblait sur le point de s’étouffer.
— Il le sera s'il est innocent de toute conspiration. La Pal ponantaise jouit encore d’une certaine liberté d’expression, mais après avoir été interrogé.
Le compromis sembla satisfaire le Marquis.
— Je suis certain que son séjour à Konstantiniepr lui fera reconsidérer certaines de ses opinions absurdes concernant la Couronne de Polkême et la monarchie.
— Peu m’importent ses opinions. Cela ne vaut rien, des opinions. Ce qui compte c’est ce qu’il a fait, ce qu’il n’a pas fait, ou ce qu’il comptait faire. Ármin Fodor, avec moi, nous rentrons au château.
Mihail Vil Vulcan se fendit d’une révérence gracieuse et s'écarta pour rejoindre son groupe de compagnons d’où tout de suite s’élevèrent à nouveau de grands éclats de rire.
— Nous faisons arrêter des journalistes à présent messire ? s’exclama Ármin Fodor qui n’en tenait plus dès lors que le Marquis se fut éloigné.
— Les journalistes sont-ils au-dessus du soupçon de conspiration ?
— Bien sûr que non, mais vous disiez vous-même à l’instant qu’on n’avait pas de preuves contre celui-ci…
— Sa Majesté Vlastimil Vol Drek estime qu’en matière de suspicion de complot contre l’Etat les preuves sont superflues. Rappelez-vous notre rôle ici, Ármin Fodor : nous sommes les représentants de l’autorité de Sa Majesté en Pal ponantaise et en vertu de la séparation des pouvoirs, nous n’avons rien à faire avec la justice.
Je ne suis pas sûr que la séparation des pouvoirs fonctionne comme ça, pensa Ármin Fodor, et Vladimir Vol Veyne de son côté : qu’importe ce qu’il faudra commettre, la lutte pour le pouvoir, c’est toujours une lutte à mort, et nos adversaires agonisent.
Posté le : 20 fév. 2025 à 15:15:07
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Les grottes, disait-on, s’étendaient sur plus d’une dizaine de kilomètres de galeries, et encore, on n’en avait pas exploré le quart, pensaient certains archéologues appelés en urgence sur les lieux à la demande du sire de Draculvoda. Plusieurs équipes d’exploration avaient été dépêchées pour cartographier les souterrains mais leurs progressions s’étaient rapidement heurtés à l’inégalité des lieux. Certains trous de mines demandaient de se contorsionner complètement pour y passer et semblaient avoir pu être pratiqué par des hommes plus petits et plus maigres, à une époque passée. Parfois carrément obstrués, les premières cartes indiquaient un grand nombre de cul-de-sac, marqués de croix rouges, dont on attendait des experts qu’ils estiment si ceux-ci étaient naturels ou avaient été causés par des éboulements et méritaient qu’on revienne avec des foreuses. D’autres passages, en revanche, débouchaient sur des cavernes si vastes que les faisceaux des lampes peinaient à en trouver les plafonds et où plus on avançait plus on craignait de se perdre, ce qui nécessitait de revenir avec des cordes pour servir de fils d’Arianne.
Emanuel Proca avait rapidement doublé les équipes d’exploration, puis doublé de nouveau, et lorsqu’il avait voulu les doubler une troisième fois on avait manqué de professionnels qualifiés pour cela alors on s’était mis à embaucher des aventuriers sans-le-sou, comme on en trouve beaucoup en Pal ponantaise. Les rumeurs de découvertes remontaient des sous-sols comme des nouvelles venues d’un monde lointain, parfois datées de plusieurs jours, parfois l’équipe qui faisait remonter une information avait disparu lorsqu’on la convoquait et ne parvenait à la cour de Draculvoda que des récits de seconde main, explication de personne qui, n’ayant pas lui-même exploré les cavernes, avait donné à boire à des spéléologues épuisés. Les rumeurs avaient enflé dans la ville, puis dans la Pal toute entière, d’êtres humains remontés les yeux hallucinés, blessés ou amputés de la moitié d’une équipe. On racontait que certaines grottes avaient été creusées par l’homme et qu’on y découvrait parfois à la lumière d’une lampe, à moitié érodés, les vestiges d’arches et de contreforts qui avaient autrefois servi à soutenir des plafonds colossaux. On parla de gisements de diamants vaste comme des murs, de lacs d’or en fusion, et rapidement aussi des histoires d’horreur, de peuples loups-garous ayant un jour choisi de fuir la lueur de la lune et s’étaient enfoncés dans les profondeurs de la Pal jusqu’à devenir finalement à moitié bêtes, privés également qu'ils étaient des rayons protecteurs du soleil.
Ce qui était fondé, ce qui ne l’était pas, Emanuel Proca jouait des rumeurs comme un aristocrate décadent diverti sa cour de récits d’aventure et malgré la disparition supposée d’équipes entières d’exploration, le bureau de recrutement des ouvriers-spéléologues ne désemplissait pas. Par ailleurs, on avait placé un poste de police à l’entrée des mines pour en interdire l’accès à tout autre que les agents du maître des lieux. Rapidement on mit en place des licences, et l'entrée dans les mines fut soumis à péage.
Les Polk avaient eu vent de ces découvertes aussi, par le biais d’un obscur délégué aux curiosités de la Pal, le Régent avait porté son regard sur ces insondables profondeurs avant de hausser les épaules et de s’en désintéresser pour un temps. La Polkême était terre de lumière, de verts pâturages baignés de soleil et de sous-bois chaleureux. Ce monde ténébreux de roche et de grottes ne leur évoquait aucun imaginaire qui vaille de s'y intéresser davantage que le temps d'un coup d’œil. Beaucoup plus nombreux avaient été les Blêmes à se prendre de passion pour cet exceptionnel gisement de mystères et la communauté scientifique de Pal ponantaise avait envoyé sur place ses meilleurs experts dans l’espoir de nouvelles découvertes sur le passé de la Pal. Avec cet afflux de curieux, une nouvelle question, légitime, commença à se propager : « pourquoi maintenant ? »
Il était connu que la question souterraine était taboue en ce pays et que plusieurs chercheurs archéologues avaient eu un destin bizarre en s’entêtant à percer les secrets enfouis de l’histoire de Blême. La main du Grand-Duc était évidente, le grand récit Transblême ne souffrait pas d’être contredit par des faits scientifiques, d’autant plus sulfureux qu’ils avaient l’attrait de la nouveauté. Alors comment se faisait-il que les Transblêmes laissent faire ? On avait bien arrêté quelques fanatiques venus protester devant l’entrée des mines et un type en avait attaqué deux autres au couteau – heureusement sans faire plus qu’un blessé léger – avant d’être abattu par la garde polk alors qu’il criait que c’était blasphème de percer sans permission les secrets de Blême, et que le Grand-Duc voyait par ses yeux. Soit donc les Transblêmes avaient été dépassés par les événements, soit pour une raison qu’on ne comprenait pas, ils laissaient faire. Ainsi les recherches purent-elles se mettre en place sans heurts et dès que furent passées les craintes de représailles, tout le monde se mit au travail avec d’autant plus d’entrain que cela semblait sans danger.
Dès les premiers mois, à Draculvoda puis petit à petit dans toute la Pal ponantaise, se mit en place un drôle de marché noir. On présentait sous le manteau des morceaux de roches vaguement taillées, effigies et statuettes qu’on prétendait sorties de la terre et pièces de collection si rare que tout le monde les voulait, des archéologues de Gurapest aux agents du Grand-Duc. La plupart étaient des faux, révélèrent des expertises, mais tant pis on avait déjà acheté, et dans le lot certains objets s’avérèrent troublant, sans qu’on soit sûr qu’ils avaient bel et bien été tirés des mines, leur valeur historique était indéniable. Un peu partout dans la Pal on se mit à redécouvrir le contenu des greniers des grands-parents, à la recherche de bibelots hier sans valeur et aujourd’hui susceptibles d’être revendus à prix fort, au nom de la science. Plusieurs musées étoffèrent ainsi leurs catalogues d'un certain nombre de pièces rares, des collections privées virent le jour et les cabinets de curiosité redevinrent à la mode. De tous ces revendeurs, le plus important était Emanuel Proca, sire de Draculvoda, dont les antichambres étaient toutes entières décorées d’objets précieux d’apparence ancienne d'art blême primitif, l'ensemble, assurait-il, tiré des catacombes sous sa ville. Là encore on lui fit remarquer qu’il y avait des faux dans le lot, mais alors Proca se mit à faire de généreuses donations au bureau d’expertise installé à l’entrée des mines et les questions se firent moins nombreuses à mesure que se montait un véritable business de certificats d’authenticité.
La situation toutefois se compliqua autour du mois de novembre 2015, lorsqu’une équipe d’exploration ressurgit du sol, à une cinquantaine de kilomètres de Draculvoda. Les pauvres s’étaient perdus dans les galeries et avaient continué d’avancer par désespoir jusqu’à, à force de tâtonnements et de découvertes de passages invisibles, avoir retrouvé le chemin du jour loin, très loin de l’entrée des mines de la vieille cité rêmienne. La nouvelle fit comme un électrochoc et soudain Emanuel Proca n’eut plus le monopole des souterrains. De nouvelles entrées – vraies ou factices – furent découvertes, certaines déclarées immédiatement aux autorités, d’autres gardées secrètes pour se réserver le monopole de leur exploitation. Les rumeurs enflèrent alors exponentiellement : tout le monde pouvait revendiquer avoir mis la main qui sur une salle au trésor oubliée, qui sur les restes d'une civilisation perdue, qui sur la source d’une fontaine de jouvence. Le marché noir des reliques blêmes, jusque-là encore relativement anecdotique dans l'économie, pris de l'importance et s’ouvrirent à Gurapest et Port Ponant de véritables lieux destinés à exposer des objets supposément arrachés aux catacombes de la Pal. Des entrées furent découvertes de plus en plus loin de Draculvoda sans qu’on ait les moyens de les explorer toutes, ni de s’assurer qu’elles étaient effectivement reliées aux mines et n’étaient pas que de simples trous dans le sol, comme on en trouve beaucoup dans cette vieille région. De simple phénomène amusant, gagnant en importance et préoccupant l’opinion, les autorités Polk et Blêmes remirent leur nez dans toute cette affaire mais trop tard : le secret des mines de Blême leur avait déjà échappé.
Posté le : 27 fév. 2025 à 01:09:37
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— C’est que, nous ne vous attendions pas si tôt messire.
— Et pourtant.
— Si loin du Grand-Duché ?
— Le Grand-Duché est entre de bonnes mains. Je dois préparer ma rencontre avec le roi.
Un instant d’hésitation.
— Bien entendu messire Cojocaru. Nous vous avons préparé une voiture.
