Posté le : 30 déc. 2024 à 12:52:52
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En terre amie
Le 9 juin 2015
Le navire grisolien avait ralenti son allure à l'approche de la seconde ville de Clovanie, Leongrad. L'ensemble des marins avaient hâte de découvrir à nouveau la splendeur leucytaléenne de cette grande cité. Tous voulaient enfin poser le pied sur la terre ferme, après ces si longues semaines passées sur le sol mouvant du bateau. Chacun ressentait par avance la joie qu'il aurait à raconter ses aventures aux gens qui l'attendaient sur le port de Leongrad. Et, en effet, un grand accueil sur ce port était promis, alors qu'on était d'habitude accoutumé aux banales cérémonies de politesse dirigées vers le grand Giulio di Vilardo et sa fille, Regina. Dans la cabine de ces derniers, père et fille apprêtaient leur accoutrement à la descente du navire et à la rencontre de leurs interlocuteurs commerciaux de Clovanie. C'était en effet un des regrets que les marins pouvaient ressentir avant de poser le pied à terre : on devait abandonner la familiarité longuement tissée au cours du voyage entre les membres de l'équipage, fût-ce même entre le capitaine et le plus élémentaire des mousses. Durant les longues semaines de navigation, les marins libéraient peu à peu leur langage, abandonnaient parfois quelques usages vestimentaires, signe que les relations s'installaient progressivement dans un climat de complicité. Regina devait alors apprendre à nouveau à châtier son langage et à contrôler ses gestes impétueux, tandis que Giulio devait camoufler sa relation quasi paternelle avec tous les marins pour adopter la posture du grand capitaine avisé auprès des Clovaniens.
Au hublot, le port de Leongrad se fasait de plus en plus gros. Alors qu'on ne pouvait, il y a une heure, que distinguer le bout du grand clocher du port, on pouvait à présent observer les contours des toits des immeubles jouxtant la mer.
Regina di Vilardo : "Papa, nous arriverons dans environ une demi-heure. Rappelle-moi une dernière fois les noms de ceux qui nous attendent sur le port ?"
Giulio di Vilardo : "La mémoire n'est décidément pas ton point fort. Joris Bolvétitch, patron de Sucus, Hector, son frère et Jeanne, son épouse."
Regina di Vilardo : "Qu'est-ce que sa femme et son frère ont à voir dans notre affaire ?"
Giulio di Vilardo : "Il semble qu'ils aient voulu s'adapter à nos manières, et se présenter en famille. Nous ne pouvons que les remercier pour cela, mais effectivement je ne saurais trop que dire à ces deux personnes concernant la vente de ces tonnes d'oranges."
Regina di Vilardo : "Pour des tonnes, oui, cela fait beaucoup d'oranges !"
Giulio di Vilardo : "Sucus est le premier vendeur de jus de Clovanie. Ils étaient évidemment pressentis pour profiter de la baisse douanière sur nos oranges."
Regina di Vilardo : "En un sens, c'est dommage. Cette ouverture aurait pu permettre l'émergence d'une nouvelle entreprise... Mais ne nous plaignons pas. Nous avons des clients, et ils ont l'air fort sympathiques."
Giulio di Vilardo : "D'autant plus que nous serons sûrement amenés à les revoir. Je compte bien que la famille garde ce filon. Regina, tu te souviens de ce que tu dois dire ?"
Regina di Vilardo : "Bien sûr que je le sais, tu me l'as fait répéter tous les jours."
Giulio di Vilardo : "Et sur le port, tu te tiendras ?"
Regina di Vilardo : "À ta gauche, je sais."
Giulio di Vilardo : "Bon... tu as l'air d'être au point."
Regina di Vilardo : "Est-ce que je t'ai déçu une fois sur ce point ?"
Giulio di Vilardo concéda un sourire à sa fille.
Giulio di Vilardo : "Non. Mais tu as bien assez de temps devant toi pour commettre des erreurs."
Le navire arriva enfin au port de Leongrad. Sur le quai, un périmètre de sécurité avait été organisé pour favoriser l'accueil des marchands dans les meilleures conditions. Surtout, le patron de Sucus, Joris Bolvétitch, était présent, comme prévu, avec son frère et sa femme. D'autres grands cadres de l'entreprise entouraient le trio familial. Giulio et sa fille se présentèrent à cette assemblée avec l'assurance qui les caractérisait et qui était primordiale dans les valeurs familiales. Cette habilité à transformer son regard et sa stature avant de se présenter à un futur associé était longuement travaillée par les di Vilardo et avait fait leur réputation depuis des siècles. Le sens de la cérémonie était omniprésent dans les coutumes de la famille, ce qui expliquait en partie la présence obligée de Giulio di Vilardo, le chef de famille, à chaque négociation importante. Père et fille savaient sur le bout des doigts ce que chacun devait dire, que répondre à qui en toute éventualité. La première rencontre était capitale, comme aimait à le répéter Giulio à Regina, et la position de chaque personne sur le port était presque chorégraphiée au millimètre.
La petite cérémonie se déroula comme prévu dans les esprits des di Vilardo, et l'impression dégagée par les marchands clovaniens concordait avec ce que Regina pressentait. Leur conversation était agréable : Joris Bolvétitch parlait avec assurance, dévoilant clairement ses intentions d'établir une relation commerciale durable entre lui et les di Vilardo. L'amour des Clovaniens pour la Principauté fut allègrement invoqué, notamment par la femme du patron clovanien. Regina et son père comprirent vite qu'ils ne parleraient pas affaires avec le frère et la femme de Bolvétitch, mais que ces deux personnes fourniraient un complément de conversation agréable et distrayant au cours de la rencontre. Comme dans un navire, chacun avait son rôle, et le tout faisait avancer l'affaire dans la bonne direction.
En quelques heures, passées à discuter de l'affaire, des beautés clovaniennes et grisoliennes, et à constater l'excellence des oranges de la cargaison, admirablement conservées au cours de la traversée dans la cale du navire des di Vilardo, l'affaire fut conclue. Les di Vilardo furent invités à passer la soirée en plus agréable compagnie dans la demeure des Bolvétitch, ce qu'ils acceptèrent avec gratitude. Prochaine étape : Legkibourg.