Posté le : 22 jan. 2025 à 14:10:27
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Pénibles héritages
Le 15 avril 2015
La voiture roulait calmement en sortant du domaine di Visco, sous la conduite habile et coutumière du domestique Giaccomo. Inconfortablement assis à l'arrière de ce véhicule dont il n'avait pas l'habitude, le chef de la famille di Visco essayait de rassembler ses esprits. Il devait apaiser sa colère, ou du moins la dissimuler à l'approche du Palazzo di Grisolia, dans lequel le Prince Ludovico l'attendait pour une courte entrevue. Romero di Visco avait déjà eu des centaines de discussions de couloir comme celles-ci avec le souverain grisolien, au cours desquelles il tentait de plaider sa cause et d'appuyer les revendications familiales. Mais depuis que Ludovico XIV était monté sur le trône, un net changement avait été perçu dans les relations de la famille avec le pouvoir grisolien. Il semblait que le nouveau monarque n'était guère amateur des tractations quasi secrètes, non officielles, et du jeu relationnel qui avait dicté les méthodes de Romero di Visco toute sa carrière. Ludovico XIV préférait voir ses décisions inscrites dans des décrets publics, et strictement délimiter ses actions auprès des grandes familles aristocratiques dans un cadre officiel.
Ce nouveau fonctionnement coïncidait avec le déclin ressenti de la famille di Visco, dont le patriarche s'accrochait hargneusement aux vieilles méthodes courtisanes. La famille souffrait également de graves tensions internes, et Romero craignait, constatant dans son reflet les effets pervers du temps, de ne pas trouver pour lui succéder un héritier digne de lui. Il avait pourtant quatre enfants, dont certains avaient eux-mêmes des enfants, mais l'un lui était hostile et deux autres avaient toujours cherché à se tenir éloigné des affaires du vignoble. Quant à l'aîné, Leone, il avait beau suivre à la lettre la politique de Romero, celui-ci ne voyait en lui qu'un bon exécutant, tout juste capable d'obéir aux ordres qu'on lui donnait et qui serait totalement dérouté en l'absence d'un esprit plus habile au-dessus de lui. Romero di Visco se sentait donc bien seul à la tête de la famille depuis la mort de sa femme, et son angoisse grandissait à mesure que ses doutes se confirmaient sous l'épreuve des années.
Le vieil homme sortit de sa poche intérieure une feuille de papier pliée en quatre sur laquelle il avait inscrit, pour s'en souvenir, les revendications qu'il souhaitait plaider auprès du souverain Ludovico. Ce dernier accordait de moins en moins de temps aux rencontre que Romero lui demandait, il fallait donc progressivement bannir les formules de politesses et les courbettes que l'âge ne lui permettait plus et déclamer son discours en allant droit à l'essentiel. Ce jour-là, il fallait obtenir du Prince l'autorisation d'outrepasser les règles usuelles de succession dans le petit domaine de Cermilo, au sud-ouest des Coltori. Ce vignoble qui jouxtait une partie de celui des di Visco et auquel ces dernier achetaient l'essentiel de la production n'avait pas trouvé d'héritier à la mort de son propriétaire. La loi voulait donc qu'il passât dans le domaine public et revienne à la couronne, mais il n'en était pas question pour Romero di Visco qui y voyait l'opportunité de relancer les finances familiales.
Giaccomo : Nous arrivons au Palazzo, Monsieur.
La voiture freina doucement sur le gravier. Il fallait maintenant qu'une des voitures officielles stationnées à l'entrée du Palazzo embarque le chef de famille pour gravir la montée qu'il ne pouvait plus affronter. Ceci accompli, Romero se présenta dans l'antichambre du Prince. Il patienta bien quinze minutes avant que ce dernier, l'air pressé, surgisse dans la pièce par une porte située derrière le vieil homme.
Ludovico XIV : Ah ! Monsieur di Visco. Je vous attendais ! Pourquoi venez-vous me voir, déjà... ah, oui, c'est au sujet du vignoble de Cermilo. Je n'ai que très peu de temps, nous parlerons en marchant, voulez-vous ?
Romero di Visco avait à peine eu le temps de saluer le monarque que celui-ci lui tournait déjà le dos, s'engouffrant dans un nouveau couloir. Le jeune Prince avançait de son pas rapide et énergique, et Romero di Visco, du haut de ses soixante et onze printemps, peinait à le suivre. Boitillant un mètre derrière lui, il lança la phrase qu'il avait préparée.
Romero di Visco : C'est effectivement à propos de ceci, Votre Majesté... comprenez-vous, Monsieur di Cermilo était un homme, pour sûr, semblable à un frère à mon égard... et nos relations ne se sont pas taries depuis des décennies, tant sur le plan intime que commercial, aussi me semble-t-il légitime, à l'heure où nous déplorons sa disparition...
Distançant son interlocuteur, Ludovico XIV le coupa dans son élan.
Ludovico XIV : Monsieur di Visco, vous savez que je fais un point d'honneur de toujours respecter le cadre de la loi que m'ont transmise mes prédécesseurs. Nous pleurons aussi la mort de Monsieur di Cermilo, et nous savons combien les relations qui vous liaient à lui étaient fortes. Mais il plaçait plus haut que tout le respect de la couronne princière, et, en laissant son testament vierge, il a légué sa richesse à la Principauté, héritage auquel je ne peux me permettre de contrevenir. J'espère que vous comprenez mon sentiment.
Romero di Visco : Mais il me semble, Votre Majesté le Prince, que cette affaire dépasse le simple cadre de...
Ludovico XIV : Je regrette sincèrement de ne pouvoir vous satisfaire. Monsieur di Visco, d'urgentes affaires m'appellent, je demeure à votre disposition si mon modeste pouvoir peut vous être utile. Sur ce, au revoir.
Le Prince entra dans une pièce et claqua la porte. Romero di Visco était seul dans le couloir, sous le regard placide de deux gardes aux uniformes impeccables. Reprenant difficilement son souffle, il s'appuya quelques minutes sur une colonne de marbre, le visage peiné. Puis, d'une allure lente et morne, il retraça longuement le chemin qu'il avait parcouru à toute vitesse à la poursuite du Prince pendant leur conversation, et regagna sa voiture, bredouille.