
Activités Intérieures
Posté le : 18 déc. 2024 à 14:56:17
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Posté le : 23 juin 2026 à 14:58:56
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Sur la plage de Tiyupana, dans le sud du Katàl, l'astre doré se couchait lentement à l'opposé de cette nuit qui allait débuter. Confortablement installés, verre en main, Sancho et moi partagions ce si peu de temps que nous pouvions nous donner, à ce petit repas à flâner. La vie était dur, parfois. Sancho, lui, devait se lever dès 6 heures du matin afin de distributeur l'eau dans les habitations les plus éloignées des grands centres urbains. Car bien que la Yukanaslavie soit un pays plutôt riche, en témoigne ses industries de recherches, certains de ses territoires sont plutôt... délaissés dirait on.
Ainsi, dans les jungles et les montagnes abruptes du Katàl, il n'était pas rare de voir des chemins rudimentaires, emprunté par des petits camions citernes d'eau. Cependant, il était aussi courant de voir des marchands et des marcheurs emprunter ces petites routes isolées. C'était toute une économie, on pourrait dire. Les marchands vendaient aux marcheurs et aux camions citernes, le camions citernes pouvaient donner de l'eau aux marchands et marcheurs (puisque les marcheurs étaient généralement, avec les marchands, des habitants ayant besoin de cette eau), et les marcheurs donnaient des indications aux marchands et aux camions citernes pour pouvoir avancer et voyager dans cette contrée.
C'est ce qui permettait à Sancho de vivre. J'en étais admiratif, vraiment. Parcourir le territoire, presque librement, car ne devant respecter que l'ordre de donner de l'eau à un village précis, sans chemin indiqué, cela forçait le respect et l'envie de faire de même. Pour ma part, je ne suis qu'un simple mineur, comme tant d'autres. D'après mon supérieur, le capitaine Yano : "Nous sommes les mines fédérales !". Et de ce fait, il n'était pas rare d'avoir dans sa famille un mineur. C'est ce qui rapportait le plus, et le plus dignement. C'est pour cela que j'enviais, sans jamais convoiter, le travail de Sancho.
Sancho, cet homme a qui la vie a tout fais, est en tout point admirable. Je le connais depuis sa naissance, nos pères sont plus-que-frères. Nous avons le même âge tous les deux, trente ans. Lui, cependant, il a perdu son père. Moi, j'ai de la chance, il est encore vivant. Mais je sais que ça l'a marqué. C'est ce qui l'a décidé à travailler dur, pour s'échapper le plus possible de notre ville de naissance, commune à nous deux : Mahati. Le souvenir de son père le hante. Je le sais. C'est pour cela qu'il préfère ce destin de livreur d'eau. Il roule loin de Mahati, loin du souvenir du deuil. D'un côté, il n'accepte pas la mort de son père, mais d'un autre, je le sais, il a fais son chemin. C'est un état particulier, un entre deux. Quelque part, cette fuite, c'est son moyen de passer le deuil. De vivre une autre vie, comme si rien n'était plus comme avant, sans oublier le passé, qui revient à la hâte en retournant, inévitablement, à Mahati.
Sa mère, elle, a passé cette épreuve de la tristesse. C'est une femme forte, qui a du caractère. Depuis que je la connais, je ne l'ai jamais vu baisser les bras. Elle est de ces "jaguars de Mwasi", comme le dit si bien mon père. Après la mort de son mari, la mère de Sancho s'est mis à la couture. Chez nous, chez le peuple Hancas, c'est un métier attribué traditionnellement aux femmes. Ainsi, le marché de la couture est inondé de groupes matriarcaux, composés des yachapakuqkuna, les apprenties, et les yachachiqkuna, les maitresses. On respecte les maitresses, car elles sont les plus expérimentées, mais ce sont aussi celles qui dirigent les affaires avec les clients.
Mais Sancho a de la chance, car sa mère est une yachachiqkuna, une maitresse. Elle dirige un petit atelier, composé de six autres femmes, cinq yachapakuqkuna et une autre yachachiqkuna. Elle a de la chance, car il est rare de devenir une maitresse. Il faut toujours attendre longtemps avant d'en devenir une, car il faut toujours avoir une expérience en dizaines et même vingtaines d'années. Car dans ces marchés, chacun recherche avant tout la qualité. Ainsi, avoir des supérieures avec le mouvement à son apogée, c'est un avantage considérable.
De cette manière, la famille de Sancho, malgré ce drame, malgré cette perte, se relève, petit à petit. Je l'observe, et je ne peux que l'approuver. La plus grande de ces réussites, de ces dépassements du deuil, est sans nulle doute ce soir. Sur la plage de Tiyupana, celle qui borde une partie de Mahati. Celle sur laquelle nous nous retrouvons, Sancho et moi, un verre à la main.
Alors qu'il me raconte ses dernières péripéties, comme celle où il a sauvé un vieillard d'une morsure d'une tortue alligator qui passait sur un chemin humide vers Pituhanaca, ou encore lorsqu'il s'était retrouvé au milieu de la jungle sans carburant, je ne peux cesser d'admirer ce soleil. Ce si beau soleil, pareil à aucun autre à une heure différente. Le crépuscule est un paradis dans notre existence. Rien ne transmet autant d'émotions que lui.
Lorsque Sancho termine finalement ses histoires, que je me surpris à entendre de telles épopées, un silence s'installa. Ce n'est pas un silence de gêne, ni d'éloignement. C'est un silence paisible, apaisant. De ceux que seul la fraternité peut créer. Le ruissellement des vagues de la mer, doux, inlassables, finissent d'aspirer nos esprits vers le sentiment du bonheur.
Puis, tranquillement, Sancho se lève. En me tendant la main pour m'aider à me relever, il dit alors, comme pour conclure cette ultime journée où nous nous sommes vu, et qui sera la seule pour des semaines :
"Tu viens ? Allons faire une balade au bord de mer"
Et je le suivis, sans me poser de questions, attrapant cette dernière main tendue, vers cette marche que je saurais des dernières...