Les intrigues de Terrabilis en Hernandie.
Posté le : 18 jan. 2025 à 18:31:05
Modifié le : 28 mars 2026 à 21:20:44
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Entreprise implantée dans le monde, il est tout naturel que le géant de l'industrie agricole antérinien se jette sur cette proie faible et isolée; ça me permet aussi de présenter quelques uns des personnages importants qui joueront un rôle dans quelques temps...
Posté le : 18 jan. 2025 à 18:32:19
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22h30, jour de la Sainte Amandine, Hernandia.

Les immenses bureaux de Vale connaissaient une activité anormale à cette heure-ci, en effet, une dizaine d’hommes, en costumes élégants et fumant des cigares pontarbellois, étaient assis autour d’une table. La pièce, quant à elle était vaste et bien garnie, une dizaine de fauteuil à l’esthétique moderne, les immenses baies vitrées montrant les quelques immeubles composants le quartier d’affaire d’Hernandia, la pluie battant les fenêtres. Les hommes évoluant à l’intérieur de ce grand salon portaient des costumes noirs et bleus, certains portaient des smoking, d’autres adoptaient un comportement plus formel et beaucoup moins décontracté. Tous d’ailleurs venaient de se remettre d’une longue journée ou d’un long voyage, beaucoup discutaient des louvoiements de Manuel de San Pedro, et il n’était pas rare d’entendre « Ce clown vendrait l’économie et nos valeurs aux anarchistes ! » ou encore « Qu’il aille au diable, lui et Louis le guerillero ! » voire même « Que le Très Haut nous protège de ces fous ! » tandis que les domestiques, en costumes classiques des serveurs de grands restaurants eurysiens amenaient les rafraîchissements. Parmi ces hommes d’affaires et politiciens deux détonnaient par leur costume croisé bleu, l’un avait une cravate rouge tandis que l’autre avait un nœud papillon de la même teinte bleuté.
Ces deux hommes avaient un accent digne des Luzois et en était certainement originaire, de plus le complet bleu marin permettait de faire penser qu’ils étaient antériniens, car comme beaucoup d’entre eux, ils arboraient des costumes bleu marins et des styles pour le moins originaux… Ces deux hommes appartenaient aux quartiers d’affaires antériniens, le premier Emanuele Le Combre représentait les sphères dirigeantes de Terrabilis, tandis que le second, Juan-Carlos de Janio était le plénipotentiaire du Groupe des Banques Nationales et des caisses épargnantes, tout deux avaient été chargé par leurs entreprises respectives d’entrer en contact avec cette élite pour leur faciliter des transferts d’argent, qui s’apparentaient fortement à des fuites de capitaux, vers le paradis fiscal qu’est le le Grand Duché. Ainsi, ils n’eurent le temps de se reposer, entre le départ de la Nouvelle Antrania à cinq heures et les multiples arrêts à Barba puis à Amarillo la Rubia pour régler quelques affaires en suspens sur place, puis finalement ils purent arriver à vingt et une heure et demie. Juste le temps de se changer de se mettre en costume et voilà que les négociations allaient commencer. Tout deux savaient que négocier n’allait pas être facile avec cette oligarchie financière et terrienne qui souhaitent être le moins exposé en cas de révélation de leurs petites affaires frauduleuses avec le paradis fiscal antérinien.
En effet, beaucoup des hernandiens présents dans la pièce avaient des contacts haut placé en politique, voire sont des politiciens importants dans le jeu actuel, on pourrait notamment cité Franscesco de Làsare, chef de la faction libertarienne et directeur de l’un des plus grand centre industriel du pays… José de Lacalle est quant à lui le représentant de la faction anti-native et terrienne profitant de l’exploitation de ces derniers pour s’enrichir, bien sur nous devrions aussi noter l’arrivée du grand-chef des gangs hernandiens et de son rival de la mafia hernandienne, tout deux portent les costumes classiques des hommes d’affaire malgré la présence d’armes à feu sur leurs hanches. Le premier est Hernan Castvileja, homme à la mine avenante malgré sa balafre qui lui barre la joue, bien entendu à l’origine de quelques meurtres et gérant des principaux flux de stupéfiants traversant et endeuillant le pays. Son rival, spécialisé dans les affaires d’extorsion et de prostitution, est descendant de l’une des familles les plus ancienne d’Hernandie, en effet Alvaro de Uriel est le chef incontesté des Uriel et de son armé de petites mains équipées pour mettre en déroute les forces gouvernementales… On pouvait aussi remarquer la présence d’hommes à la mine sombres, représentants des principaux conglomérats industriels et financiers du pays, prêts à tout pour mettre leur argent à l’abri des politiques anarchistes…
« Non mais franchement, pourquoi le Président s’amuse à aller s’acoquiner avec les anarchistes, déjà que son dernier vote de confiance fut un fiasco, alors qu’il s’amuse à se rapprocher d’un parti minoritaire, ça frole le mauvais goût ! » Fit de Làsare.
« C’est bien évidemment absurde et incompréhensible ! » renchérit la pièce.
« Mais, pourquoi le président se rapproche t’il des anarchistes si l’Assemblée semble orienter à droite ? C’est tout de même paradoxal, notamment lorsque cette dernière s’est montré réticente à lui accorder sa confiance. Enfin, j’espère que vous voyez ou je veux en venir, si même les natifs ont voté avec le P.T, c’est qu’il y a un réel problème de confiance vis à vis du nouvel élu. » Se hasarda le représentant de Terrabilis.
« Il est certain que lorsque les sous-hommes votent avec nous contre le président, c’est qu’il y a un problème, d’ailleurs même Juana Natzual a dénoncé ça, alors vous comprenez que si une gonzesse réussit à comprendre qu’il y quelque chose qui cloche, c’est que la situation est flagrante ! Et l’autre abruti, au lieu de se ranger de notre coté a décidé de soutenir les prolétaires! Les natifs et les ouvriers ! Donc bien sur qu’il mets en péril nos intérêts et qu’il ne faut pas s’étonner lorsque l’on voit les quatre principaux blocs politiques menacer de censurer son gouvernement ! C’est terrible tout de même de se comporter comme un enfant, à l’instar de ces gauchistes du R.L.T qui considèrent, je cite : « Que les hernandiens ont besoin d’une véritable démocratie, à l’instar de la Fédération de Stérus qui puisse réellement s’imposer et durer. Car on ne le répète pas assez, mais chaque composante de notre société mérite et doit recevoir un minimum de respect ! Chose que les esclavagistes du P.R et les raciste du P.T ne semblent pas connaître, ou du moins reconnaître pour leurs employés se rapprochant des esclaves de l’antique Rhème, à la différence près que ces derniers étaient bien traités ! », non mais sérieusement, tant qu’on y est on a qu’à reconnaître que les naziates sont des êtres humains normaux !
Les Antériniens quelques peu gêner par ces boutades que le représentant des propriétaires fonciers trouvaient amusantes et qui furent bien accueillis dans la salle, notamment par de Làsare qui rit aux éclats avec ses amis des quartiers d’affaires de Saint Jacques des Mers. Même les trafiquants, pourtant moins anti-natifs que leurs collègues ne purent s’empêcher de rire aux éclats et de dire :
« Ahahaha, nous le savons tous ici, un natif c’est comme un naziate, il produit et consomme ce qu’il produit, c’est pas pour rien que nous faisons de petites économies sur la production ! Et bien entendu que la consommation reste constante ! Car bon, on ne le répétera jamais assez, mais filez cinq grammes d’héroine à un natif, et il est aux anges, il serait même prêt à se vendre tout entier ! Et il faut bien avouer que ça t’arrange un peu, hein Alvaro ! Nous le savons tous ici, si les organes de Uriel Saludad sont si peu couteux c’est avant tout car quelques reins prélevés sur un ou deux toxicomanes ne coutent pas si cher que ça ! Avoue que même si tu n’apprécie pas mes gangs, ils t’arrangent quand même ! »
« Hohoho, bien sur que oui, sans leurs tendances à massacrer tout ce qui bouge, nous n’aurions aucun problème à collaborer avec eux ! Si seulement vous arrêtez de transformer les rues de Saint Jacques des Mers en bain de sang à chaque affrontement inter-gangs ! » Répondit l’intéressé.
Un homme, à la mine austère, visiblement amusé par ces brillantes plaisanteries ne put s’empêcher de répondre sérieusement à l’Antérinien, visiblement désarmé par l’esprit de camaraderie qui unit politiques et hommes d’affaires dans cette pièce :
« Oui, il est vrai que la situation est complexe et que moi-même j’ai du mal à comprendre les louvoiements de Manuel de San Pedro, en effet, il adopte un comportement contre-productif. Et pour comprendre cela, il faut se rappeler qu’il a été élu en « indépendant » c’est à dire qu’il n’est rattaché à aucun parti, le rendant moins clivant et plus facile à élire que ses concurrents, malheureusement pour lui, ses amis se présentant sous l’étiquette des « indépendants » n’ont pas été élu, d’abord car ils n’ont pas le même charisme et la même aura, et ensuite par ce que, restons honnête, mais s’investir en politique en Hernandie nécessite d’avoir un excellent réseau de connaissances et d’hommes d’affaires, pour la plupart du coté des forces politiques déjà existantes, ajoutons à cela l’importance d’avoir de son coté les notables locaux, eux-aussi soutenant les forces politiques traditionnelles et l’on obtient un président sans force politique, en quelques sortes un impuissant de la politique. Et cela mène forcément à deux voies, soit il devient le fantoche d’un parti, soit il tente de naviguer entre les écumes, et souvent il est obligé de pratiquer une politique de bascule, le menant à opter entre la droite et la gauche en fonction de son programme, et soyons francs, mais je sens que sa présidence se terminera forcément avec Manuel qui sera incorporé dans un parti, ça me paraît évident… »
Celui qui fit cette réponse n’est autre qu’Armando de Milenze, rédacteur en chef du Hernandia Opinion, principal ressource médiatique du pays et connu pour ses positions tranchées vis à vis du gouvernement de Manuel de San Pedro. Ainsi, s’il assistait à cette petite réunion, c’est aussi pour mettre son argent à l’abri des « pattes des anarchistes » et comme beaucoup des hommes d’affaires et des politiciens présents à cette table, le fait de savoir que ce qu’il commets une infraction appauvrissant son état, ne le chagrine que très peu, et même au contraire, lui permets d’espérer que les valeurs conservatrices qu’il défends soient bel et bien entreposées dans un coffre à la Nouvelle-Antrania. En effet, pour lui, capitaliste et catholique conservateur endurcit, mieux vaut que son patrimoine monétaire, symbole de ses valeurs, soit hors d’atteintes des « païens de Reaving » et de leurs « esclaves de Juita ».
« Ainsi, lui qui espérait pouvoir appliquer son programme avec une majorité, ou du moins un corps parlementaire non négligeable, se retrouve à devoir s’abaisser à négocier le soutien des sociaux démocrates et des conservateurs, qui malgré leurs différences n’en restent pas moins proches des courants stérusiens et seanois, autrement dit des socialos qui ne s’assument pas, les conservateurs, pour se différencier des P.Pistes durent devenir plus pro-natifs que les clowns du N.L et que les stérusiens eux-mêmes ! On y ajoute une touche d’anti-socialisme et le compte y est. Les anarchistes eux, ne souhaitent qu’une chose, renverser le plus tôt possible les oligarques, ou du moins ceux qu’ils considèrent comme tels, afin d’établir leur enfer rouge et finalement la déchéance des valeurs chrétiennes qui animent les hernandiens, tout en s’assurant d’imposer leur vision d’un christianisme qui n’est qu’un vaste abus, un mélange entre les aboiements païens des natifs et des traditions bâtardes de Sancte. Donc bien sur que ce n’est pas possible que le président puisse réellement gouverner ! »

Les autres hommes en costume noirs applaudirent, beaucoup trouvaient que cette analyse est pertinente et qu’elle mérite de figurer au H.O, d’ailleurs, ils ne se privèrent pas pour le faire remarquer. Ce à quoi le journaliste répondit par : « Ne vous inquiétez pas, c’est certainement le prochain article qui sortira. » Et la conversation reprit de plus belle avec de vigoureuses critiques des anarchistes et des programmes du Président hernandiens. Avant qu’un autre homme, visiblement plus âgé que ses amis ne prit la parole, il s’agissait d’Ernesto Almajive, l’un des hommes d’affaires les plus riches d’Hernandie, lui même vêtu d’un simple costume deux pièces, d’une montre velsnienne et d’une pochette rouge sur son veston noir, fit :
« Hum, bon maintenant que vous voyez à quel point la situation est désastreuse, les menaces anarchistes et les lâchetés de Manuel de San Pedro, vous comprenez la nécessité que nous éprouvons de cacher notre argent en Antérinie, bastion du conservatisme chrétien catholan et puissance économique majeure. De plus, vous imaginez aisément que nous voulons que ces petites manigances restent entre nous, ainsi je vous prierai de rester discrets sur les sommes qui seront expédiées à la Nouvelle Antrania et à la banque impériale. »
« Bien sur que je comprends votre méfiance vis à vis de ces hommes, mais êtes-vous certains que de telles sommes pourraient être transportées à la Nouvelle Antrania et ce sans attirer les soupçons, car, excusez-moi de ma franchise, mais ne serait-ce pas abuser de voir une cinquantaine d’hélicoptères bourrés de sacs à billets s’envoler vers la Nouvelle Antrania, enfin vous savez tout aussi bien que moi que c’est actuellement impossible, notamment avec les journalistes commençant à s’inquiéter des récentes affaires de corruption… De plus, pas certains que la Banque Impériale accepte d’être mêlée à cela, j’en ai été moi même l’un des principaux dirigeants et je sais que ce n’est pas n’importent quels fonds qui entrent et qui sortent de cette institution. Ainsi je vous recommande de vous tourner vers les Banques Nationales et les Caisses Épargnantes, moins engagées mais parfaitement sures. » Répondit le représentant des B.N.C.E.
« De plus, excusez-moi encore pour l’interruption, je ne comprends pas pourquoi Terrabilis est aussi inviter ici, car si je ne m’abuse nous n’avons pas besoin de sociétés agricoles pour gérer ce genre de choses… » Fit timidement Le Combre.
« Vous avez raison, ça ne paraît pas forcément logique et naturel, mais vous verrez que l’explication coule de source, en quelques sortes. Mais je répondrai d’abord à Monsieur de Janio, en effet votre remarque est pertinente, comment pourrions-nous expédier notre argent sans risques, notamment lorsque nous parlons de plusieurs milliards de talents antériniens. Les airs nous paraissent pour l’instant envisageables et surs, quant aux journalistes trop curieux, mes amis s’en chargeront. (Il pointe en même temps les deux hommes armés occupés à fixer avec insistances les deux antériniens.) De plus, remarquez que si la Banque Impériale ne se montre que peu réceptive à nos avances, nous sommes certains que les B.N.C.E le seront plus et que vous n’aurez aucun problème pour transporter nos fonds, qui ne dépendent légalement que de nous, donc qui empêche aux états voisins de s’interposer sous peine de pratiquer des politiques coloniales et par extension s’attirer les foudres de l’A.S.E.A, si vous voyez ce que je veux dire… Quant aux hélicoptères, Terrabilis est une excuse parfaite, en effet, ce sera elle qui sera utilisée pour nous servir d’alibi (voyant le visage complètement hébété de la coopérative hybride, il rajouta:) en effet nous pourrions ainsi non seulement légitimé l’utilisation de nos hélicoptères pour transporter des malles entières de billets tout en évitant d’attirer l’attention. Bien sur, cela ne se fera pas sans quelques, rétributions… »
L’Antérinien, visiblement intrigué fit : « Quel genre de rétribution ? » avec des yeux brillants…
« Oh, dirions-nous quelques compensations financières et le droit d’exporter vos produits, et ce sans contreparties restreignantes et s’appliquant à l’intégralité de l’Hernandie. Autrement dit, vous pourrez espérer vendre vos denrées sans craindre des réactions protectionnistes de notre gouvernement, je doute ainsi que vous refuseriez une telle offre, notamment lorsque les risques sont minimes. Quant à la réaction des anarchistes et des socialistes (conservateurs compris) je vous assure qu’ils ne pourront pas faire grand-chose notamment lorsque les deux tiers de l’assemblée voteront en faveur de ces accords commerciaux. Nos amis les propriétaires fonciers ont plus à gagner qu’à perdre, cela leur permettra de faire monter les prix pour le gouvernement qui se verra obliger d’acheter pour les populations pauvres, autrement dit, soyez-assuré que vous avez tout à gagner. Si cela vous paraît quelque peu abusé, je peux vous assuré que cela est calculé en fonction de nos besoins et de nos intérêts, et ce quoi que vous pensez… Cela dit, il est clair que ça ne paraît pas évident, mais comme on dit chez-vous : « Qui ne tente rien, n’a rien » et par conséquent la sauvegarde de notre patrimoine économique est plus important que le maintien sous respiration artificielle de notre économie. Mise en péril par les anarchistes, incapables de comprendre les bases de cette dernière… »
Emmanuele Le Combre fut surpris, non seulement on offrait à Terrabilis un pays entier sur un plateau d’argent, mais en plus, cette négociation n’avait duré que quelques minutes, le représentant des Banques Nationales et Caisses Epargnantes ne put s’empêcher de se dire que « ces hommes là, sont le mal incarné, et que l’Hernandie n’a aucune chance avec des hommes pareils au gouvernement » tandis qu’il ne put s’empêcher de sourire bêtement devant ces hommes d’affaires ayant l’habitude de ce genre de tractation. Puis les antériniens, après s’être regardés firent :
« Messieurs, je vous remercie pour votre invitation, j’espère que ces affaires nous seront à tous profitables. Ainsi, soyez assuré que les 17 milliards de talents (antériniens) que vous déposerez dans les coffres des Banques Nationales et des Caisses Épargnantes à la Nouvelle Antrania seront bel et bien entreposés selon les normes de sécurité classiques. Nous mettrons à disposition nos coffres pour les 27 milliards de talents antériniens qui arriveront d’ici les prochains mois en Nouvelle Antérinie grâce à vos hélicoptères de transport. De plus, sachez que Terrabilis acceptera volontiers d’approvisionner votre état en nourriture. Ainsi je vous souhaite une excellente nuit et j’ose espérer que vous ferez appel à nos services d’ici les prochains mois ou en cas de besoin. »
Puis les hommes d’affaires, les politiques et le journaliste levèrent leur verre de Saint Emilion et firent : « Santé et prospérité pour nos entreprises ! » avant de se lancer dans de nouvelles tirades contre les anarchistes et les « naziates »…
Puis les deux hommes en costume bleu marin sortirent et rejoignirent leur luxueux hôtel de Saint Jacques des Mers en espérant que les gangsters ne les considèrent pas comme des cibles de choix pour réclamer une rançon à leurs entreprises respectives…
Posté le : 06 août 2025 à 21:16:35
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L’impitoyable Alvaro de Uriel attendait avec impatience le représentant Antérinien de Terrabilis. Son expérience dans les affaires de ce genre, à savoir prises dans une zone grise entre la légalité et l’illégalité, la croisée des chemins que la loi n’a pu prendre en compte mais qui apparaît pourtant moralement illicite. Et c’est probablement ici où le drame hernandien devient si terrible, c’est à cause d’hommes comme Uriel, des hommes d’affaires en apparence respectable, des industriels cachant bien leurs vices ou des des grands propriétaires capables de contourner certains obstacles éthiques grâce à des méthodes douteuses, que l’Hernandie va si mal. Ici les parasites qui sucent le sang et les finances de l’État ne sont pas des entités particulières, ou des groupes en sursis, comme c’est le cas pour les ex-Directeurs du Nazum Antérinien, mais au contraire de véritables rouages qui sont censés représenter l’État Hernandien. Ce n’est pas uniquement la corruption d’une partie des institutions, mais au contraire de l’intégralité de la fonction publique, des policiers, des pompiers, des politiques, des juges et des procureurs. Ici, ceux qui sensés servir l’État fidèlement, l’utilisent pour le retourner contre lui-même, la tête du gouvernement est tout aussi folle que son cœur, elle vend ses reins et son foie pour satisfaire son appétit. Uriel met sciemment en péril l’intégralité de l’économie hernandienne en ouvrant grand la porte aux terrabilissiens, qui loin de s’embarrasser de scrupules, n’hésiteront pas une seule seconde à mettre la main sur tout un pan de l’économie.
Car Terrabilis joue le rôle du vautour dans cette tragédie, l’Hernandie s’effondrant sur elle-même, corrompue par ses institutions et ses politiques, est obligé de se vendre, de se prostituer, aux grandes sociétés étrangères. Elles, pragmatiques, pour ne pas dire cyniques, s’organisent et se partagent le marché. Terrabilis gardera les exploitations agricoles tandis que les Banques Antériniennes feront main basse sur le milieu financier et bancaire. Et impitoyables, ils se soutiendront mutuellement, affronteront tempêtes politiques et marées populaires pour s’accrocher, entrer dans le fruit pourri qu’est le gouvernement hernandien. Gouvernement qui n’en a que le nom, qui se rapproche d’une amicale de mafieux et de gangsters plutot que d’une véritable institution. L’Éthique, la Morale et même la Foi a disparu, les Idéologies deviennent interchangeables et fades. La déchéance de ce monde politique étant la voie royale pour les sociétés étrangères en mal de débouchées. Tandis que les portes-feuilles des Uriels, des Làsares ou des Almajives grossissaient, le pouvoir d’achat des Hernandiens diminuait à l’instar de la souveraineté de l’Hernandie. Uriel, malgré son intelligence, était de ces hommes immoraux qui vendraient leur propre famille pour quelques miettes, et qui vendrait son pays pour quelques millions de talents.
Et tandis que l’Antérinien attendait depuis maintenant cinq minutes dans l’antichambre du palais des Uriels, que les domestiques retournaient vaquer à leurs occupations, le chef de la Mafia hernandienne se leva, éteignit son cigare pontarbellois et ouvrit la porte.
Uriel : - « Je vous en prie Excellence Lecombre prenez un siège. Je suppose que vous venez à moi pour discuter d’un sujet brûlant, n’est-ce pas ? »
Lecombre n’était pas dupe, ces politesses feintes cachaient bien quelque chose. Quoi, il ne le savait pas encore, mais il allait s’atteler à le découvrir, lui soutirer des informations qui pourraient lui être extrêmement utiles pour l’avenir. À commencer évidemment par la question la plus brûlante que tout le monde à Terrabilis se posait : pourquoi avoir céder des terres ? Pour nombre de Directeurs de Syndicalistes, cela revenait à faire entrer le loup dans la bergerie. Enfin cela devait nécessairement contrevenir aux intérêts des grands propriétaires terriens, ou du moins les contrarier. Pire encore, cela laissait la porte ouverte à la contestation syndicaliste, qui pourrait même permettre la naissance d’une gauche plus influente, plus active… Céder face à ce qui pourrait bien devenir un monstre agraire est en apparence une erreur fatale pour l’Oligarchie en place. Terrabilis n’aurait aucun mal à évincer ses petits concurrents avant de s’attaquer directement aux véritables mastodontes locaux, qui finiraient écraser sous le poids de la concurrence terrabilissienne qui compte toute une Confédération à ses côtés ainsi qu’un réseau de banques… Et puis, Uriel devait bien se douter des demandes de Lecombre ; qui allait réclamer des garanties concrètes pour la sécurité de ses installations, des concessions plus importantes encore, peut être même des pressions sur les groupes de gangsters pour préserver la sécurité de l’entreprise antérinienne… Les possibilités étaient multiples et pouvait mettre dans l’embarras le tout puissant chef de la mafia hernandienne.
Emanuele Lecombre : - « Je vous remercie Monsieur Uriel. En effet, j’ai recu un ordre plutot clair venant de la direction terrabilissienne. Et vous devez certainement savoir que ça me gêne de devoir vous demander des explications… »
Uriel, avec une pointe d’ironie, sentant la fausse franchise de son interlocuteur : - « Ah oui, vraiment ? Et quels sont ces ordres, Excellence ? »
Lecombre, ne sentant pas le piège se refermer fit : - « C’est avant tout pour vous demander de faire jouer votre influence pour assurer la protection des nouvelles infrastructures terrabilissiennes qui seront bientôt installées une fois que le gouvernement validera vos propositions. Vous le savez tout aussi bien que moi, la situation est loins d’être idéale, nous serons relégués dans le nord de l’Hernandie, à la fois pris entre les trafiquants ravitaillant en drogues diverses Saint Jacques des Mers et Milenze et les terroristes révolutionnaires s’attaquant à toutes formes de propriétés. Et vous voyez où je veux en venir, n’est-ce pas ? La situation locales, est comme vous vous en douter tout sauf agréable et bénéfique pour Terrabilis. Pis encore, nous aurions besoin de certains soutiens sécuritaires, la police étant incapable de pouvoir nous défendre, nous nous demandions si vous pourriez avertir les gangsters locaux que ce ne serait pas dans leurs intérêts de s’attaquer à Terrabilis. Et rappeler aux révolutionnaires que toucher à notre entreprise serait une erreur fatale.
« Décidément, il part bien trop vite en besogne, ça cache quelque chose de louche. » pensa le mafieux. Mais confiant, voyant que ce qu’il voyait comme son adversaire avançait découvert et n’avait pas encore utiliser de la menace, il pensa que ce dernier était désarmé et qu’il ne pourrait pas imposer ses conditions sans céder quelques avantages à sa Mafia. : - « Vous savez, je ne suis qu’un honnête citoyen hernandien. Je ne représente que le pouvoir législatif et je ne fais que protéger mes intérêts face à un gouvernement trop agressifs fiscalement parlant. Je n’ai aucun moyen de pouvoir vous défendre face aux terroristes ou aux gangsters. Sauf, si vous consentez à apporter un soutien financier et politique plus important pour mon petit parti Unidad codiriger par Hernando Milaro. Vous voyez, où je veux en venir, peut être que nos militants et les forces de police pourraient dès lors vous soutenir… Qu’en pensez-vous ?"
Emanuele voyait très bien où voulait aller le mafieux. Il se dérobait, se soustrayait d’une position trop engageante. Pire encore, il ne voulait pas s’impliquer dans les conflits entre gangsters ; qu’est-ce que cela voulait dire ? Sa puissance est surévaluée ? Bien sur que non, l’homme régnait sur tout un réseau d’extorsion qui englobait toutes les grandes villes d’Hernandie, dirigeait commissaires et sénateurs, il pouvait très bien effrayer révolutionnaires et gangsters. Non, cela cachait autre chose. Et si en fait Uriel savait pertinemment ce qu’il faisait ? Tout ferait sens. S’il ouvre le marché hernandien au loup, c’est qu’il a bien l’intention de museler ce dernier, et que pour ce faire il faut le pousser à s’affaiblir face aux pièges locaux, la forêt tropicale n’ayant aucune pitié, les trafiquants implacable ou les anarchistes impitoyables. Uriel savait très bien ce qu’il faisait en cédant à Terrabilis. Car cette dernière ne pourra jamais s’imposer face à de telles menaces. Terrabilis venait d’être dupée. Emanuele venait d’être roulé comme un bleu et le Conseil n’y avait vu que du feu. La stratégie d’Uriel, vue comme contre-productive, anti hernandienne même, venait de se révéler, c’était un plan d’un cynisme incroyable que personne n’a pu prévoir et même imaginer. Syndicalistes et Hommes d’Affaires, pris dans des querelles intestines et ayant une vision étriquée par leurs préjugés sur les Oligarques hernandiens ne purent se rendre compte du piège. Ils venaient de participer à des détournements de fond pour quelques hectares perdus au milieu de la jungle verte hernandienne, perdue entre anarchistes et terroristes.
Dès lors, Emanuele venait de se rendre compte de son erreur, de ses erreurs. De sa précipitation, de son manque d’expérience, de sa naïveté, de ses préjugés. Il pensait avoir gagné avant même que ça commence. Il croyait que le loup en face de lui allait faire une exception pour la brebis égarée qu’il est. Mais la politique et l’économie sont impitoyables. Uriel venait de gagner la première manche, Emanuele devait remporter la seconde. Et tout en admirant le pragmatisme et le coup de génie de son interlocuteur, l’Antérinien cherchait un moyen de retourner la situation à son avantage. Comment, il venait de trouver une petite idée, seulement, il ne savait pas comment mettre son plan à exécution. Pour l’heure il devait continuer à faire croire qu’il ne saisissait pas bien les subtilités de la stratégie d’Uriel. Inutile de jeter son seul atout, mieux vaut remettre à plus tard cette partie de poker qui ne faisait que commencer. Et cette fois-ci, il en allait de l’honneur d’Emanuele, ce n’était même plus un question d’argent, mais de prestige. La vengeance de l’Antérinien allait être terrible, non pas car Uriel l’avait trompé, mais car il s’était fait avoir plus rapidement qu’un bleu, le Renard a eu le Corbeau, mais Uriel n’aura pas Lecombre. Patience, Détermination et Flexibilité devraient être de mise dans cette rude partie.
En face, Uriel ne se rendait compte de rien. Son interlocuteur fut imperturbable, déconcerté par moments, mais ses traits fins cachaient avec une certaine adresse ses pensées. Mieux encore, il réussissait parfois à les faire jouer pour qu’ils représentent tour à tour la méfiance, l’indécision puis un air benêt, ce genre de mimique que ferait un homme qui croit s’être méfié à tort alors que la menace est encore plus pesante. Le Mafieux restait persuader de son avantage, il croyait avoir été assez ferme sans pour autant avoir dévoilé l’ampleur de son plan. Lui même avait besoin de Terrabilis pour s’imposer à l’Unidad. Il avait besoin d’un soutien fidèle,assez faible pour rester dans l’ombre d’Uriel mais aussi assez fort pour lui permettre d’atteindre ses objectifs. C’est pour ça qu’il avait laissé au représentant la société antérinienne une porte de sortie pour déboucher sur d’éventuels accords. La duplicité étant tout un art pour Uriel, il espérait que son interlocuteur tombe dans le piège qui lui a été tendu, et l’Antérinien ne repartira pas sans être passé par la caisse.
Lecombre, tentant de gagner du temps fit plus froidement : - « Non, je regrette, Terrabilis peut participer à des activité illégales et moralement répréhensibles mais elle refuse de devoir payer encore plus pour sa sécurité. Vous nous l’avez promis ! (lâchant volontairement cette bévue pour ne pas éveiller les soupçons de l’Hernandien). Si vous êtes un serpent, sachez que Terrabilis n’aura aucun mal à révéler pour petits accords immoraux et inavouables ! (là encore, il s’en tenait au plan de base, mais avais prévu de pousser Uriel a commettre un faux pas, avouer des tensions ou des alliances, lui en faire dire le plus possible. Voire même le pousser à le chasser, lui permettant de ne pas payer, mais brisant toutes les autres entrevues, voir même lui attirant les foudres de certains groupes oligarchiques trop proches du pouvoir des Uriels. Mais pour Lecombre, le jeu en valait la chandelle et surtout, s’il lui arrivait malheur ou que ses plans étaient contrecarrés trop violemment, Terrabilis interviendrait, et malgré son influence, Uriel ne pourrait jamais vaincre Terrabilis sans risquer de tout perdre. »
Uriel riant aux éclats lui répondit : - « Excellence, que vous êtes amusante ! Vous parlez d’éthique ? Sérieusement ? Même Monseigneur Juan est plus légitime à évoquer l’honnêteté et la piété ! Nous sommes des hommes d’affaires enfin ! La Justice de Dieu nous aura vite oublié. Lui et Ses représentants nous jugeront sévèrement. Rappelez-vous d’une chose excellence, c’est que le Commerce a toujours été décrié, ses pratiquants vilipendés et brûlés ! Que ce soit l’Église ou ses alternatifs marxistes, le commerçant, le vendeur a toujours été l’homme à abattre ! Et pourquoi ? Le Profit. Comme nos cousins des banques, l’État a toujours eu un besoin maladif de nous spolier, de nous voler et de nous tuer. Les macabres bûchers sont remplacés par les impitoyables contrôleurs fiscaux. Et nous autres, pauvres commerçants, sommes bien obligés de mettre quelques pécules de côté pour survivre… Évidemment que c’est moralement répréhensible aux yeux de Dieu et de l’État , mais est-ce réellement amoral quand l’État lui-même contrevient à l’un de Ses Commandements ? « Tu ne voleras point. », l’État nous vole, nous spolie, nous impose ! Alors oui, Dieu ne nous soutiendra pas, mais Dieu ne soutiendra pas l’État non plus. La Vie Éternelle n’est pour personne. Qui plus est, jouer sur l’éthique alors que l’on achète et exploite la paysannerie n’est pas un peu hypocrite ? Là encore, mes hommes de main sont plus honnêtes que vous. Alors cessons de nous reprocher notre manque de moral, qui ne mène nul part en plus d’être vain et ennuyeux.
Quant à vos menaces, je sais pertinemment que vous n’oserez jamais les mettre à exécution. Dénoncer son petit camarade est une chose, se tirer une balle dans le pied en est une autre. En dénoncant les principaux dirigeants de toutes les forces politiques ce pays revient à s’attirer leur haine, et à se priver de leur soutien. De plus, ça revient à accuser le pyromane d’avoir mis le feu à l’école alors que vous lui teniez l’allumette conscient de ce qu’il allait faire. Au niveau politique vous vous sucidez, vous réussirez à déclencher une crise majeure entre l’Hernandie et l’Antérinie, qui sera contrainte de vous sanctionner ou de vous museler pour éviter le scandale et une tâche sur sa réputation. Vous savez pertinemment que Terrabilis a tout à perdre, ce n’est même pas envisageable, en revanche… Payez et vous aurez notre soutien et la paix. Nous avons tout à offrir, il suffit juste de fournir ce dont nous avons besoin. Vous voulez des terres et des hommes pour les protéger ? vous les aurez, mais il va falloir payer. Alors, vous marchez ? "
Sentant une porte s’ouvrir et lui permettre une sortie temporaire honorable, l’Antérinien accepta et fit : - « Pour ce faire Excellence, je dois avoir le soutien du Directoire, certes vous avez raison sur de nombreux points, mais je n’ai pas les pleins pouvoirs pour cette modeste entrevue, en revanche, sachez que je serai prêt à vous contacter dès que les négociations avec les Directeurs auront avancé. Évidemment je ne promets rien, mais je pense qu’ils accéderont à vos demandes avisées. Tandis qu’il préparait de quoi poignarder dans le dos son adversaire.
Uriel : - « Dans ce cas, c’est entendu. Et je pense même que nous pourrions même fêter la nouvelle autour d’un bon repas. Vous ne pensez pas ? Après tout, je devais inviter l’Excellence Almajive pour qu’il me prêtent des fonds pour les prochaines campagnes législatives… Malheureusement il a été empêché par quelques raisons qu’il ne m’a pas communiqué. Et vous savez, quitte à manger pour deux, autant manger à deux… N’ayez pas peur , vous êtes loin de me déranger, ça m’évitera de passer un dîner seul face à moi-même. »
Lecombre : - « Vous êtes sur ? »
Uriel : - « Évidemment. »
Lecombre : - « Et bien soit. »
Uriel, appuyant sur un bouton fit à un domestique : - « Monsieur, vous penserez à mettre le couvert pour deux ce soir, et sachez que j’attends beaucoup du repas. »

Posté le : 14 sep. 2025 à 18:41:44
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[/center]- « Monsieur, vous penserez à mettre le couvert pour deux ce soir, et sachez que j’attends beaucoup du repas. » Fit Uriel à un domestique.
Celui-ci répondit : - « Excellence, Vous oubliez que Monseigneur Pablo. L’Archevêque de Milenze que vous deviez rencontrer pour vous assurer le soutien du clergé local dans vos futurs opérations. »
- « Ah oui, celui-là ! Je ne m’attendais pas à ce que le cureton vienne m’ennuyer avec sa moralité et ses conceptions bibliques ! Et bien vous savez quoi faire maintenant, mettez le couvert pour trois ! »
- « Bien Monsieur. »
Et alors que l’Antérinien l’interrogeait du regard, l’Hernandien lui fit ; - « C’est le chef du clergé de Milenze et de ses environs. Un homme particulièrement inintéressant qui ne peut que se perdre dans ses réflexions sur la Passion, l’amour entre les fils de Dieu, et surtout le pacifisme ainsi qu’un désarmement des diverses milices et gangs locaux, y compris celui de mes hommes de main. Malheureusement, nous sommes bien obligés d’obtenir son accord. Voyez-vous, si l’Église s’oppose ouvertement à nos… activités, et bien nous risquons de perdre beaucoup. Et l’Arrchevêque n’est pas uniquement un calotin engoncé dans ses principes moraux et religieux, c’est aussi, à ce qu’on dit, un proche ami du Pape, qui pourrait bien faire pression sur les droites et gauches chrétiennes pour faire cesser les activités économiques de mes différentes sociétés. Un homme sans qualités. Je vous l’assure. Comment voulez-vous corrompre un homme qui roule dans une Steiner datant des années cinquante ? Et je pense que ce n’est pas à cause de ses grands principes moraux qu’il refuse systématiquement mes rétributions liquides, c’est surtout car il s’en désintéresse ! Le Cardinal de Saint Jacques des Mers est bien plus réceptif, et les Enseignements du Christ lui paraissent moins contraignants… Et le pire, c’est qu’on ne peut même pas se débarrasser de ce cardinal, sinon les répercussions seraient bien trop dures ; l’union des droites et des gauches pourrait avoir lieu et se retourner contre mes bons amis terriens et industriels, et dès lors cela marquerait la ruine pour l’Hernandie et ses citoyens. Je vous le dis, méfiez-vous de ce petit bonhomme, il est intraitable et particulièrement borné. »
Ce discours reflétait assez bien les relations ambiguës qu’entretenaient les institutions cléricales et les différents groupes mafieux qui pouvaient exister en Hernandie. Si certains porteurs de la soutane se montraient, comme le disait Uriel, « réceptifs » aux arguments financiers des Mafieux et des Gangsters, d’autres hommes de Dieu se montraient incorruptibles, et pourtant, ils étaient indéboulonnables. S’il suffisait parfois d’un assassinat pour se débarrasser d’une épine politique persistante, la mort d’un haut dignitaire du Saint Père pouvait très bien se retourner contre le Crime organisé. Il ne s’agissait pas de morale ou de scrupules, mais d’un rapport de force réel. L’Église est une force tranquille, attentive à la situation, mais inactive. Seulement, si l’on s’attirait son courroux, ce n’est pas une guerre contre quelques gardes du corps, mais contre la Morale et une institution. Les criminels avaient réussi à étouffer la démocratie sous des rouages simplistes et élitistes, ils pouvaient se mettre dans la poche quelques prélats peu scrupuleux, mais ils ne pouvaient écraser l’Église Catholique, Apostolique et Rhêmienne. Il suffisait une condamnation publique, d’une mobilisation de ses prêtres, d’une menace de dissolution du Concile pour que les soutiens ayant noyauté une partie du haut clergé hernandien ne deviennent particulièrement dociles et se retournent contre leurs amis d’hier. Et face à une contestation populaire, des remous venus des bases de leurs gangs et mafias, les Uriel et consorts seraient obligés de lâcher du leste. Ici il ne s’agissait pas d’un rapport de force brutal, mais d’une guerre d’influence entre l’Église fidèle à la parole du Christ et ceux ayant renié le Créateur et qui se livre à des activités parfaitement illégales. Ainsi, se disait le représentant de Terrabilis, si conflit il devait y avoir entre le Clergé et les Mafieux, la société antérinienne avait toutes ses chances pour en ressortir renforcée. Et surtout, pour grignoter encore plus les petites exploitations indépendantes tout en ayant les moyens de marchander son soutien économique et politique en échange de quelques concessions. La malheur des uns faisant le bonheur des autres comme le dit si justement l’adage.
- « Intéressant… » Répondit le représentant de Terrabilis d’une manière évasive tout en imaginant une habile combine pour affirmer l’entreprise comme un acteur majeur en Hernandie. « Et comment envisagez-vous d’encourager le clerc à céder ? »
- « Je crains d’avoir à utiliser des moyens me désolant… » Fit simplement le mafieux.
Soudain la sonnette retentit tandis que les domestiques finissaient de poser les assiettes d’une porcelaine admirablement ciselée et des couverts d’argent finement taillés. Alors que l’Antérinien finissait son verre de gin et que son interlocuteur vidait son ballon de vin, les serviteurs d’Uriel se dépêchèrent d’ouvrir au prélat. Homme à la figure avenante, le visage fin, à la chevelure grisonnante, aux dents quelque peu jaunies, à la soutane usée et aux souliers vieillis et troués. Une simplicité de style qui en disait long sur son style de vie et sa gestion des ressources de l’Archevêché. Il avait aussi un étrange regard foncé, vif et même hypnotique par moment qui reflétait avec une certaine exactitude ses sentiments. Il fallait que ses pupilles se dilatent pour ressentir sa colère, qu’elles s’adoucissent pour y reconnaître la joie, et des fois l’espièglerie. Son regard faisait de lui un livre ouvert qu’il suffisait de bien lire pour le comprendre. Malgré tout, cela ne signifiait pas qu’il était faible et manipulable. Ses traits ouverts ne voulaient pas dire qu’il était naïf. Il était un homme avant tout moral et ayant véritablement conscience de « sa mission » que le Très Haut lui aurait donné ; sauver l’Hernandie de la corruption de ses institutions. En quelques mots un homme bien étrange, voulant pourfendre le dragon amenant vices et corruption morale tout en préservant le plus possible les institutions cléricales, en partie tombée aux mains des élites locales. Élites auxquelles le cardinal appartenait et qu’il avait renié dès son entrée dans le giron de l’Église en tant qu’archidiacre.

Le style du cardinal surprenait au plus haut point l’Antérinien. Voici l’un des rares prélats qui prenaient acte du vœu de pauvreté faites par l’Église de Saint Pierre, lui qui a rencontré bons nombres d’Homme de Dieu bons vivants et appréciant faire étalage de leurs étoffes de pourpre et de leurs bagues à quelques millions de talents… De plus, le représentant de Terrabilis ressentait une étrange attirance pour cet homme ; son aura était resplendissante, un charisme naturel s’émanait de lui comme la fumée d’un volcan. La confiance qu’ils inspirerait à ses interlocuteurs était grande. Le terrabilissien ne put s’empêcher de se dire intérieurement qu’une prêche de cet homme devait certainement être particulièrement éloquente. S’il considérait les avertissements d’Uriel au sujet du cardinal quelque peu exagérées et empreintes de mauvaise foi, il comprenait maintenant pourquoi le Mafieux se méfiait plus que tout de l’Archevêque de Milenze. Il saisissait que l’effet produit par la mort d’un tel homme pourrait mettre à mal l’intégralité du système du Crime organisé. Il deviendrait un martyr pour l’Église et la cause de bien des malheurs pour les malfrats. Néanmoins, se disait-il, une telle simplicité doit cacher un grand péché. Et il avait bien l’intention de découvrir le plus de chose possible sur ce cardinal alors que ce dernier s’avançait vers lui avec un grand sourire. Sa soutane, un peu trop grande et délavée, traînait sur le sol, dispersant ainsi plusieurs grain de poussière sur le parquet récemment ciré et lustré. Il tendit son manteau aux domestiques d’un geste expert qui savait comment s’y prendre, s’excusa pour la saleté et demanda un séant à son hôte. Qui lui indiqua un fauteuil de cuir confortable. Puis l’Eminence rouge échangea quelques banalités avec l’Antérinien :
- « En effet, la situation se détériore grandement à Milenze, chaque jour je suis à court de curé pour la Célébration du deuil, c’est terrible mais la drogue et le trafic d’arme font des ravages et déciment les civils. Et pourtant les autorités politiques de la seconde ville d’Hernandie n’arrivent pas à enrayer le phénomène qui menace de se répandre à l’arrière pays. La situation est désastreuse. Et si je ne m’abuse ce sont des hommes d’Unidad qui dominent le Conseil Urbain malgré la victoire d’un maire conservateur… »
- « Encore une fois Éminence vous tordez la vérité. Ce n’est pas par ce que nous avons la majorité au Conseil Urbain que c’est nécessairement notre faute, nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour préserver le plus de vie possible. Et si vous auriez accepté mes propositions dès le début Éminence, vous auriez probablement plus de curés qui célébreraient des Baptêmes au lieu de bénir des cadavres. Seulement vos hauts principes moraux vous empêchent de vous abaisser à valider la mise en place d’une force de police parallèle dirigée par un acteur privé et qui s’appuierait sur le soutien tacite du clergé local pour retrouver les délinquants. Vous considérez que l’État doit se charger de ces besognes mais vous êtes incapables de reconnaître qu’il a failli à sa mission ! Et votre obstination coûtera la vie à des centaines, et même à des milliers d’Hernandiens ! Après tout, si vous refusez de faire preuve de bon sens, c’est une décision qui vous revient en âme et conscience, vous en parlerez certainement dans l’au-delà avec Dieu, s’il existe…
Enfin, voyez-vous Monsieur Lecombre, ne comptez pas sur l’Église pour lancer vos affaires, sinon elle vous cite des lois sorties de nul part en y prétextant une intervention divine et puis ensuite un mystérieux bonhomme sorti de nul part pour vous dire de « tendre la joue » quand votre ennemi vous frappe, alors que tout comportement sain serait de simplement l’amputer et s’il l’ouvre, arrachez-lui la langue. Au moins les Juifs ne sont pas uniquement bons en affaire, ils sont aussi réalistes, c’est pas pour rien qu’ils ont donné corps à la loi du Talion. Les curés sont un frein aux affaires, la morale qu’ils véhiculent l’est par ailleurs. Enfin, sauf quand Saint Luc dit ; « à mes ennemis, à ceux qui n’ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici, et égorgez-les en ma présence. » C’est qu’à défaut de dire des choses sensées constamment, il soulève un juste point, à savoir qu’un ennemi mort, est un ennemi qui ne posera plus de problèmes. Et ce qui explique la défaite de l’Église face aux idées socialistes ; même doctrine, même amour pour une présumée pauvreté et même incohérence systémique, c’est qu’elle n’ose pas mettre en pratique la bonne vieille méthode ; le Christ n’est pas uniquement la Paix, c’est aussi l’épée. Les Socialistes ne sont pas le prolétariat, ils en sont les bombes. »
Il tentait de perturber le prêtre, qui pourtant restait impassible. Un sage sourire passa sur son visage, lui n’avait pas eu besoin de ruser pour obtenir sa mitre, ni même de tromper pour se tisser son chapeau, il lui suffisait seulement de prêcher avec encore plus d’ardeur, de travailler avec plus d’acharnement les Textes, de débattre avec plus de passion sur les grands dilemmes théologiques. Alors que ses rivaux tentaient d’abaisser l’Église à leur niveau, sa majesté naturelle, son aura surnaturelle et son énigmatique et reposant sourire l’élevait. Le Conclave devenait à chaque élection pontificale un zoo où des spécimen disparus depuis le XVIIIe siècle refaisaient surface le temps de quelques débats avant de replonger dans les archevêchés oubliés des Papes pour remonter grignoter quelques pots de vin cinq ou dix ans plus tard… Des requins des profondeurs se nourrissant grâce au cynisme de certains prélats préférant délier les bourses que relire les Saintes Ecritures. Le premier étant plus facile à faire que le second. Lorsque les cohortes de vendus pour douze deniers défilaient devant la statue de Saint Pierre pour célébrer le décès de l’homme qui s’était assis sur son Trône, elles pensaient surtout au moyen d’alourdir leurs âmes et leurs bourses. Pourtant il arrivait que des hommes tenaient plus que tout à leurs principes, et les défendaient âprement, quitte à pactiser avec leurs adversaires théologiques pour éviter qu’un parvenu ne prenne le pouvoir. Ainsi, il ne sourcillait pas, les sceptiques venaient constamment tenter de lui faire douter de la justesse de ses propos, y compris certains de ses pairs… Il sait qu’accueillir un des fils de Dieu avec mépris est une défaite, rejeter ses arguments avec colère est un signe de faiblesse, l’accuser des pires ignominies étant celui de l’instabilité mentale. Alors continuant à sourire il lui dit ;
- « Mon fils, renier le Père n’est pas un crime, c’est seulement de l’inconscience, citée les Evangiles sans même prendre en compte le contexte est une puérilité. Dieu aime tout Ses enfants, seulement Il n’aime pas les appels à la violence, tout comme Son Fils. Ce dernier n’a t’il pas prêché toute sa vie pour défendre les faibles des forts ? N’as T’il pas refoulé les marchands en les chassant du temples, en redonnant à celui-ci son utilité première, à savoir accueillir les fidèles, sans violence, si ce n’est jeter quelques tables par terre ? N’as t’il pas encouragé l’amour interethnique et interreligieux en faisant d’un percepteur d’impôts son disciple, son apôtre ? Ne disait-il pas « aimez-vous comme je vous aime ? ». Alors pourquoi citez-vous cette phrase de Saint Jean, qui rappelait ici qu’il faut expurger, « égorger » notre mauvaise part de nous même, quand il parle de ses ennemis, il ne parle pas des païens de Thebanïon ou de Kabalie, mais du mal qui sommeille en tout les hommes, y compris en lui-même. Ses « ennemis » sont donc ceux qui refusent de se plier aux règles du Seigneur, à savoir le Malin tentant de nous amener vers le bas. Il n’appelle pas à la violence contre ses semblables, mais contre un être immatériel qui vit en nous-même et qui est en partie responsable de nos mauvaises actions. L’Église a parfaitement conscience de cette nuance, et c’est pour cela qu’elle est souvent restée fidèle à ses messages de paix, d’amour et de tolérance. Même si ce dernier a pu être détourné par quelques Papes peu scrupuleux ou cyniques.
Ensuite, il est clair que votre conception des supplétifs chargés de seconder une police a priori incompétente est largement différente de la mienne. Car j’ignorais que chasser ses rivaux pour les abattre dans une clairière silencieuse et tranquille la nuit « au nom de la loi » était l’objectif des différents groupes paramilitaires chargés du maintien de l’ordre dans certains quartiers. Avouez que cela ressemble tout de même à un commode moyen de lapider la concurrence tout en s’assurant de la suprématie physique. De plus, cette fameuse coopération implique de trahir le secret de la confession, chose aussi sacrée et protégée que le secret médical ou prefessionnel. Alors oui, je préfère éviter de voir mes ouailles mourir en masse comme dommages collatéraux dans d’interminables réglements de compte entre gangsters et mafieux. Car ce que vous faites ne s’apparente pas à du maintien de l’ordre mais à une opération de nettoyage dans les règles de l’art. Chose à laquelle tout homme de Dieu ne peut s’associer en âme et conscience. »
Et tandis que l’Antérinien souriait, amusé et touché par la justesse et la simplicité des arguments de Monseigneur de Milenze, voyait aussi son adversaire suffoquer de rage, non pas car il voyait que le prêtre avait raison, mais plutot car ce dernier avait osé dire l’impensable ; à savoir que les Uriels dirigeaient un empire criminel régnant sur les stupéfiants, la prostitution et le racket en tout genre. Il souhaitait avant tout soigné son image, être un homme d’affaire respecté et respectable, et ceux qui osaient affirmer le contraire en public croisaient des brigands assoiffés par l’or et ne s’en sortaient malheureusement pas toujours… C’est d’ailleurs pour cela qu’il a toujours nié ses relations avec les milieux criminels en affirmant que ses pères ont toujours étés d’honnêtes citoyens parfaitement fréquentables et lavés de tout soupçons grâce à des procès les ayant jugés aussi innocents que la blanche toison de l’agneau qu’Abraham sacrifia à Dieu… Malheureusement, il arrivait que des hommes presque intouchables se permettent de tels commentaires, et souvent le procès ne changeait rien, la mort n’en faisait que rendre leurs propos plus populaires et risquait de faire naître de véritables mouvements contestataires tant au niveau politique qu’au niveau social. Et alors qu’il s’apprêtait à lui répondre avec mépris et sarcasmes, l’un des domestiques entra et fit :
- « Monsieur, le couvert est posé. L’entrée ne tardera pas. »
- « Bien. Messieurs, à table. »
Ils passèrent dans une grande et belle pièce, couverte de tableaux, d’or et de boiseries précieuses, la table œuvre des meilleurs ébénistes de toute l’Hernandie, était recouverte par les assiettes en porcelaine finie représentant des Dragons Célestes bleus enroulant leurs élégantes silhouettes autour de branches invisibles blanches, tandis que des verres cristallins des meilleures verreries teylaises étaient mis en évidence au côté de merveilleux couverts d’argent issus des collections des grandes familles aristocratiques de toute l’Antérinie et de Marcine. La nappe, drapant de sa pure couleurs la table finement ciselée, était parsemée de motifs représentant des lauriers d’or, symbole de prospérité, de victoire, mais aussi emblèmes de la Famille Impériale antérinienne. Symbolique lourde, pouvant signifier l’opulence de la dynastie Uriel ou ses ambitions aristocratiques. Symbolique signifiant clairement aux invités qu’Alvaro de Uriel était un homme riche, influent et puissant et que mieux valait pouvoir compter sur son soutien si l’on tenait à se faire un nom sur la scène politique, économique ou culturelle locale. Une symbolique rappelant à tous que la véritable puissance n’est autre que celle de l’Argent.
Et alors que l’entrée commençait à être servie, l’Antérinien, cherchant à accumuler les informations sur la lignée politique d’Uriel demanda :
- « Monsieur Uriel, d’où vient cette immense fortune ? »
- « Vaste sujet. Néanmoins, il est certain que je pourrai m’étaler dessus pendant tout le repas, et même pendant des heures, si ce n’est des jours. Après tout, les Uriels ne sont pas uniquement une dynastie de quelques parvenus, mais les fondateurs de l’Hernandie moderne après avoir été les piliers de l’aristocratie locale. Nous sommes plus qu’une famille, nous sommes la représentation d’une véritable élite. Je suis le fils de ceux qui ont fait la fortune de l’Antérinie, de ceux qui ont faconnés l’indépendance politique et économique de l’Hernandie républicaine. Je suis de ceux qui dirigent actuellement l’État Hernandien. Je ne suis pas uniquement l’une des figures les plus riches et les plus influentes de toute la République, je suis aussi de ceux qui ouvrirent timidement l’Hernandie au commerce international, en y invitant la concurrence. Je suis en partie l’architecte de la reprise de croissance de l’économie hernandienne. Et pourtant, ma famille était partie de rien. Et aujourd’hui, me voilà à la tête de l’une des principales forces politiques d’Hernandie.
Car malgré ce que tentent de faire croire quelques abrutis névrosés reprochant leurs échecs au capitalisme, aux riches ou à ceux qui ont travaillé à leur fortune, la Famille de Uriel n’est pas née au sein de l’aristocratie antérinienne, elle n’a pas prospéré grâce à un seul homme qui laissa ses héritiers grignoter sa fortune sur presque six siècles, elle s’est progressivement construite à partir de rien. Devenue une force grâce à la compétence de ses fils et de ses filles. Pour tout vous dire, mon aïeul était l’un des mousses qui participa à l’expédition de Mathias Hernandez et de son frère, lui aussi issu de la paysannerie pauvre et oubliée des environs de Saint Jean de Luz. Et pourtant, son fils qui s’établit définitivement dans ce nouvel Eldorado posa les bases de la fortune en faisant naître une première institution bancaire locale visant à échanger l’or contre des biens de première nécessité… »
-« Or volé aux indigènes » Ne put s’empêcher d’ajouter le cardinal.
- « Point de détail, répondit son interlocuteur du tact tandis qu’il finissait son assiette, pour en revenir à notre sujet, il est vrai que cet or avait une drôle de provenance, mais néanmoins, la fin justifiant les moyens, mon aïeul a pu ainsi se doter d’une certaine fortune lorsqu’il envoyait son or dans les premières institutions financières antériniennes… C’est aussi comme ça qu’il put investir dans les premières mines ouvertes sur place ainsi que dans les champs qui firent travailler une main d’œuvre peu coûteuse. »
- « Des esclaves… »
- « Non, des salariés que le syndicalisme n’avait pas encore perverti et capables d’user de leurs neuronnes. De plus la Couronne avait interdit l’exploitation gratuite des populations indigènes. Relisez vos cours d’Histoire Éminence. Ainsi, il put aisément s’acheter des charges, des titres et une place sur la scène politique locale tandis que ses fils furent éduqués dans les meilleurs Académies de toute les Antérinies. Et ce furent eux qui s’achetèrent des pieds à terre là-bas, s’allièrent avec les Grands, les financèrent, se lièrent avec les grands partis avantageant les intérêts de la bourgeoisie hernandienne. Ce sont des hommes qui firent la charnière entre la Métropole et l’Hernandie, une élite des élites née de la Terre que le Commerce enrichit. Une élite reconnue de ses pairs, de ses rivales, et de ses piliers. Ultime symbole ; les de Nuevas Marchias devinrent les de Uriel après avoir racheter la terre à son seigneur. Brillante, rapide et fastidieuse ascension pour les arrières-petit fils d’un paysan désargenté et d’un grand-père risquant sa vie en mère. Un travail qui rapporta la gloire à toute une famille et ce sur des siècles. Puissance sociale et économique, ces hommes bâtirent ma fortune. Sans eux, sans mes pères, aucune fortune ne tient.
Leurs fils engloutirent une partie de cette dernière dans d’immenses hôtels particuliers, en Antérinie, à Marcine, à Saint Arnaud des Pics et à Saint Jacques des Mers, dans des fêtes somptueuses où le gratin antérinien croisait les élites hernandienne, les Hernandez et les Saint Jean de Luz se croisaient et s’alliaient lors de ces soirées, toute les rapports de force au sein de l’aristocratie naissaient ici. Même si les de Uriel étaient négligés et méprisés par une aristocratie séculaire n’appréciant pas d’être dépendante de « parvenus » richissimes. Une jalousie mal-placée au service d’un égo particulièrement impertinent. La mise en place d’une nouvelle forme de lutte interne et spécifique aux élites économiques, souvent bourgeoises ou anoblies, face aux élites militaires, de « meilleur » sang en déclin. Une lutte de prestige et de pouvoir plus qu’une lutte de classe. Lutte qui se termina par la victoire définitive de la Noblesse coloniale sur la Noblesse féodale, du progrès contre la réaction. En Antérinie la révolution l’emporta, en Hernandie ce fut l’indépendance. Et cette gloire nous revient en partie… »
- « Enfin surtout à l’affaiblissement de l’Antérinie suite à la perte du Cinat et du statu quo de la Guerre de Neufs ans… »
- « Mauvaise foi mon père, mauvaise foi… Encore une fois vous y voyez toujours le contexte, mais vous savez tout aussi bien que moi qu’une victoire antérinienne n’aurait que ralongé de quelques années sa domination sur l’Occidalie. La « Conspiration » aujourd’hui célébré était nécessaire et aurait eu lieu quoiqu’il arrive, que Dieu le veuille ou non. Le Destin, la Providence, appelé ça comme vous voulez, mais l’Antérinie céderait l’Hernandie quoiqu’il arrive. Le fruit mûrissait sans cesse, rejetant l’opression de l’État, des Rois ou des Oligarques, mon aïeul réussit à imposer sa République libérale et démocratique, permettant à quiconque de s’enrichir, rejetant ainsi les fantasmes de la Haute Artisocratie et des crypto-monarchistes. Un amour immodéré pour les libertés individuelles, un rejet des conservateurs et des réactionnaires sans pour autant sombrer dans la révolution et ses mares de sang. A partir de ce moment là, la puissance de ma famille s’effrita, elle perdit ses terres en Antérinie, le coton et l’or s’épuisaient tout deux à une vitesse alarmante alors que les cours de la bourse, aussi insensibles que la mort faisaient chuter leurs actifs… Le déclin des familles traditionnellement maîtresse de la politique locale a permis la naissance d’une autre bourgeoisie, plus agressive, plus industrielle, plus financière. Fini les grands groupes terriens comme ceux des Hernandez ou des Uriel, place aux infrastructures industrielles des pères intellectuels des Almajive.
La fortune familiale c’est certes amoindrie, notre influence perdait du terrain à chaque nouvelle génération, nos terres étaient vendus pour éponger les dettes de ses détenteurs, mais pourtant la famille tenait bon, restait millionnaire, était respectée, à contrario des autres anciennes familles aristocratiques dorénavant oubliées ; les Hernandez. Et puis, vers la première partie du dix-neuvième siècle, les Uriel regagnait ce qu’ils avaient perdus, quelques génies de la finance ayant opérés à notre compte, reprenaient leurs terres se rachetaient des usines, investissaient massivement dans l’auto-mobile ou les secteurs prometteurs. L’argent recommençait à couler et les industriels regagnaient en intérêt pour cette famille qui devait s’effacer, encore une fois, la bonne étoile familiale fait des miracles, même si il est vrai que je crois moyennement à ces bêtises et à ces superstitions… Néanmoins, traditions familiales obligent… Et c’est grâce à cela qu’aujourd’hui l’empire des Uriel est né, je ne suis pas un un hombre hecho a sí mismo comme qui dirait, je suis avant tout le fils d’une dynastie basée sur l’entreprise et le travail, la gloire d’hommes qui surent explorer et investir avec sagesse. Mais je vois que le temps file et que nous sommes déjà au dessert, en plus l’Éminence doit bien avoir des choses importantes à faire ce soir, n’est-ce pas Monseigneur ?”
Ce dernier, sentant qu’entrer dans une tirade pour exposer quelques points ayant grandement aidé les de Uriel a régné sur ces fameuses industries ne ferait que le desservir. Comme qui dirait ; « Je garantis la Liberté d’expression, mais je ne garantis pas la liberté après s’être exprimé ». Ainsi il s’approcha de l’Antérinien et lui chuchota ce quelques mots :
- « Si vous souhaitez plus d’informations n’hésitez pas à venir assister à mon sermon à la cathédrale San Jeronimo de Milenze ce dimanche. Cela devrait certainement vous aider à mieux comprendre l’envers du décor et sa véritable nature. » Puis disant tout haut ; « Absolument Monsieur de Uriel, il est tard et je dois rédiger mon discours pour le congrès pastoral qui se déroulera dans deux semaines… »

Posté le : 26 nov. 2025 à 13:58:40
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La Fortune des Uriel.
-« Et avec votre esprit… » Lui répondit une masse de voix irrégulières sombrant tantôt dans le ton cristallin et pur des jeunes enfants aussi innocents que l’Agneau, tantôt dans des voix graves de parents chargés de soucis, les aigus des mères accablées par le ménage, parfois des adolescents en pleine mu voyageaient entre les divers pupitres ; tandis que certains, dédaignés par les arts avaient une voix trop sifflante ou trop brutale, descendant et remontant subitement donnant à ce chœur cacophonique un ridicule, accentué par les musiciens professionnels, affligés par un tel mélange de voix bigarrées ; tandis qu’ici et là les mauvais chanteurs, se rendant compte de leur méprise tâchait de se greffer à un autre pupitre ; ce champ de bataille auditif qui ferait tomber aussi sûrement les villes que les Trompettes qui brisèrent les murailles de Jéricho… Emanuele Lecombre était très amusé par la morgue qu’affichaient le soliste et les instrumentiste, eux qui n’avaient que mépris et dédain pour cette armée de gueux… Lecombre avait une vue d’ensemble de l’immense cathédrale de Saint-Jérôme le Sauveur de Saint-Jacques-des-Mers, au dessus de ce méli-mélo de vocalise, là où se mêle la riche élite descendante des meilleures lignées aristocratiques d’Hernandie, se mêlant et se mélangeant avec les Gens bien comme il le faut, la fine fleur des Familles mafieuses et criminelle, les Rédacteurs en chef des quotidiens les plus en vogue, les crapules de la politique ; en clair le gratin de toute la nomenklatura hernandienne.
Ces derniers, loin de se préoccuper des psaumes chantées par le choeur et les musiciens, se perdaient en intrigues et en conciliabules à voix basses ; les mesdames se donnaient l’air absorbées par l’incommensurable beauté des paroles bibliques et tâchaient de paraître dans les postures les pieuses possibles au nom de la convenance et de la bienséance… les robes noires s’étalaient sur le sol quand la voix attristée de l’évêque évoquait la Passion, le Supplice et la mise en Croix en n’omettant aucun détails, les souffrances endurées par le Christ, les moqueries des crucifiés d’à côté, le partage de Ses affaires ; et ces bonnes dames, préoccupées par l’image qu’elles renvoyaient donnaient mine de se faire absorber par le Calvaire enduré par le Messie et baissant piteusement la tête lorsqu’il narrait les railleries endurées, se donnant l’air de découvrir ce passage, donnant l’impression que leur foi, transportée par un subit et presque miraculeux renouveau, allait les mener à porter le voile. Au fond le principal était de paraître ; pouvait-elle réellement aimer le Christ quand elles se haïssaient déjà entre elles ; seulement il fallait se montrer plus touché que la Foule, déployer le plus d’artifices émotionnels possibles pour être la Sainte Nitouche de la semaine, pouvoir s’afficher plus pieuse que la masse était un devoir ; il fallait donner à leur puissance une représentation quasiment divine, prêcher au fanatisme si nécessaire pour montrer que Dieu, le Père Tout Puissant était avec cette clique d’oligarque sans culottes à l’image des Rois Très Pieux d’Antrania qui justifiaient leurs abus par la Sainte Trinité et le Christ notre Seigneur pour se réclamer comme l’envoyé de Dieu… Seulement, ces Excellences qui refusent de s’appeler Majesté ne valent guère mieux…
Les hommes eux, bien que vilipendés par leurs épouses ont le mérite de se passer des inutiles artifices, ils discutaient à voix basse des taux d’intérêts des obligations d’État qui venaient de subitement augmenté, des envolées de la Bourse et de l’établissement de Terrabilis dans le nord du pays… Ces messieurs se signaient parfois lorsque l’évêque prononçait « Amen » avant de reprendre leurs longs débats sur la stabilité d’une bulle financière, de la sécurité des filières agricoles des grandes entreprises ou des nouvelles hausses des dépenses pour financer l’immense dette flottante hernandienne… Ici et là des groupes se formaient, des rivaux se serraient la main, heureux d’avoir conclu sous l’oeil bienveillant du Seigneur leurs ignominies. Ces messieurs vêtus de costume noir, une fois leurs affaires terminées s’agenouillaient sur les prie-Dieu d’ébènes recouverts de tissus pourpres utilisés quelques minutes par semaines par les Grands d’Hernandie. Au fond, plus discrets, les députés, sous leurs allures d’austères Gardiens de la république se serraient discrètement les mains, non pas pour se souhaiter la Paix du Christ, mais plutot pour conclure de nouvelles alliances. Ici encore, les meilleures intrigues se déroulent au vue et à la sue de tous et surtout sous l’oeil de Dieu, bon moyen de convaincre les plus scrupuleux et les tatillons conservateurs, encore et toujours obsédés par un éthos qu’ils piétinent sans ménagement et par une religiosité frisant le bigotisme qu’ils méprisent allègrement tant que ses plis cachent leurs compromissions politicienne que leur interminable quête de prestige ne fait qu’accroître à mesure que leurs crocs s’allongent face à ces inédites possibilités qu’offre l’impromptue arrivée de Terrabilis sur le marché… Les vieilles rancoeurs étaient résolus ici quand d’autres naissaient pour des raisons personnelles ou professionnelles ; Monsieur le Ministre refuse de souhaiter la Paix du Christ à Monsieur le Député de l’Opposition car en plus de l’avoir rendu cocu, ce dernier avait refusé un projet de loi qu’il avait déposé… Lecombre se voyait insensiblement aspiré dans cette valse des hypocrisies et des faussetés, dans ce tourbillon de rancunes et de vices il devait naviguer avec habilité entre les différents écueils et les pics qui se dressaient ; faire attention à ne pas vexer les Uriels, à ne pas trop copiner avec les rivaux de quelques magnats qui pourraient lui être utiles et à ne pas être mêlé de trop près aux scandales de ces messieurs du Parlement…
Tandis que l’évêque prononçait son sermon sous cette immense voûte, entouré de plusieurs dizaines de curés et d’enfants de choeur qui étaient tous sagement assis sur les sièges curules entourant l’Autel de marbre recouverts de pierreries précieuses et d’or tandis que les fresques représentant Saint-Michel vainquant le Dragons, Saint-Georges écrasant le Malin ou Saint-Jérôme d’Antérinie prêchant inlassablement face à une foule tandis que plus loin se les représentations de la Passion et les multiples tableaux riches en couleurs recouvraient les murs des chapelles latérales ; ainsi un grand peintre hernandien avait représenté la Nativité avec force et dévotion ; les animaux de la ferme allongés en arrière-plan, la Vierge debout avec un ventre arrondi tandis que Joseph, à la gauche regardait avec un tendre amour le Fils, emmitouflé de linges immaculés dans une mangeoire richement décorée alors que les Rois Mages arrivaient plein de présents… Si l’on regardait bien, on pouvait même voir les enfants, ennuyés par l’interminable sermon de l’officiant qui se perdaient dans ces peintures en essayant d’imaginer comment la vie était au temps du Christ, loin de ces fléaux de la vie quotidienne, de la criminalité, de la violence et de la pauvreté ambiante… Regardant parfois le plafond, qu’une immense crosse d’or barrait en croisant avec une croix démesurée tandis que les armoiries des principaux contributeurs ; les léopards semés d’or, les Licornes piétinant des cannes à sucre, les jonquilles et les épées avaient l’air de tomber du ciel… Et étrangement, la plupart des Grandes Familles qui s’affichaient en si pieuses position au balcon comptaient pour la plupart un ancêtre ayant généreusement financé cette immense bâtisse de pierres si chère à leurs mesquineries…
- « Mes filles et fils, je vous le dit, le Seigneur ne vous abandonnera pas, Il prends soin de Ses enfants comme un père aime son garçon et comme une mère choie sa fille. S’il laisse les brigands proliférer, s’il permets aux barbares d’infester nos villes, s’il accorde aux maraudeurs le droit de contaminer notre jeunesse, c’est pour renforcer notre foi et pour nous encourager nos politiques ici présents à prendre de véritables mesures contre la criminalité ! Le Seigneur montre là Sa lassitude de voir ces Messieurs se pavaner et s’afficher dans un luxe insolent qui Lui déplaît alors que d’autres de Ses enfants, ici même en Hernandie meurent de faim et peinent à se chauffer. Il se montre las de l’inactivité criminelle de ceux qui se pensent les Gardiens des Lois mais qui agissent contre tout bon sens et toute morale. Le Seigneur ne nous châtie pas en accordant aux Sbires des démons de l’addiction le droit d’assassiner ses Enfants ; mais il punit ces inconstants qui dans leurs tours d’ivoire et leurs carrosses ne prennent même pas le temps de compatir à la douleur des mères qui apprennent qu’une de ses filles a été violée par un trafiquant et qu’un de ses fils est mort dans une fusillade entre bandits. Aimer vous les uns les autres et serrez vous les coudes ; pardonnez aux meurtriers ; la Justice de Dieu s’en chargera. Seulement, faites savoir aux vrais coupables, à cela qu se disent être impuissants face à cette gangrène, que si la Justice divine ne se charge pas d’eux, ce sera celle des Hommes, moins clémente et bien plus prompte à la violence que Notre Père. »
En haut, les cibles de cette tirade particulièrement violente durent se faire violence pour ne pas huer et agresser ce inopportun qui se permettait de remettre en cause la légitimité de leur pouvoir ; pire encore, le rôle qu’ils jouent dans cette macabre comédie républicaine sacrifiant chaque année des centaines et des milliers d’Hernandiens… Les femmes, sous leur airs de saintes incapables de penser à mal se lâchèrent sur ce serviteur de Dieu ; que voulait ce « cureton » ? De l’or et de l’argent ? Il n’avait qu’à demander ; les Grandes Familles étaient prêtes à toutes les bassesses les moins chrétiennes pour s’attacher un homme de Dieu ! Comment ce calotin osait-il se permettre de critiquer ceux qui apportaient tant de biens à l’Hernandie ? Comment diable ce curé de village pouvait s’adonner à de tels comportements ? Il aurait mieux valu qu’il adore Satan qu’il ne se permette d’instiller de telles idées au peuples ! Les hommes d’affaires étaient affectés par de tels propos, les députés outrés et les mafieux enrageaient silencieusement. Lecombre dut se retenir de pleurer d’une telle hypocrisie ; celles qui se donnaient l’air de madones auraient tout à fait pu devenir des tricoteuses attendant avec haine les gibiers de la guillotine pour les huer et recueillir leur sang. L’évêque avait raison ; ils se comportaient comme des poux et ces derniers, plus proches de la grenouille de bénitier que du Saint envisageaient déjà d’appeler leurs gardes pour saisir ce bouffon qui se permettait de leur asséner aussi violemment la vérité. Uriel disait à voix basse qu’il aurait mieux fait d’empoisonner ce fanatique lorsqu’il en avait l’occasion…
Mais pour la Plèbe ce discours enflammé les déboussolait ; qui croire entre Monseigneur l’évêque de Milenze et Monseigneur l’évêque de Saint-Jacques-des-Mers ; on disait qu’il célébrait la messe car il était en déplacement et que son homologue devait finaliser quelques « préparatifs » à Sancte… Et le second était bien plus complaisant que le premier vis à vis des crimes des Puissants ; loin d’appeler à l’émeute, il y voyait la « volonté divine » visant à conforter ses fidèles dans la foi et ce malgré les aléas et les drames de la Vie ; il rappelait le courage d’Abraham, qui disait-il, était prêt à sacrifier son propre fils pour Dieu… Il fallait donc s’inspirer de ces exemples et de subir la vie sans chercher à la renversée… Il fallait se montrer stoïque, ne combattre que le péché pour s’assurer une place au Paradis plus tard, après la mort. Et puis les gangsters étaient dans les rangs ; applaudir à un tel sermon équivalait à un passage à tabac une fois la messe dite, voire pire… Quoiqu’on en dise, fidèle ou pas, l’ordre social était maintenu à coup de battes… Les regards menaçants des différents trafiquants était un avertissement aussi limpide que de l’eau de roche ; soit tu la fermes et tu tentes de réprouver les propos de l’évêque de Milenze, soit tu applaudis et tu finis à l’hosto. Les considérations morales passaient au second plan ; il fallait assurer aux seigneurs ici présents la pleine et entière allégeance du bas peuple… Et ce sans craindre d’user abusivement de la force, comme un remède miracle, pour les conforter dans leurs opinions les Messieurs admirant du haut de cette cathédrale les représentations christiques…
Impitoyable, l’auto-contrôle valait bien mieux que la police ; on pouvait étouffer une manifestation dans le sang, mais il était plus difficile d’éteindre les revendications ; même en asphyxiant les flammes, on ne pouvait éteindre les braises si elles étaient constamment alimentées par de l’oxygène et excitées par un combustible ; la société était à l’image de ce brasier dévorant et incandescent qui n’attendait que l’inatention des Pompiers pour se rallumer et incendier de plus belle l’édifice tout entier. En revanche, si l’on s’interdit d’applaudir, ni même d’oser valider de l’intérieur de tels propos en craignant de se trahir soi-même et d’être identifié comme un opposant à la violence des gangs ; à en venir à considérer que c’en est normal, comme une femme victime des brutalités de son époux, à s’auto-persuader même que ce système de violence est immuable et éternelle on en vient à relativiser, et dès lors la boîte de Pandore est ouverte ; les maux que l’on aurait pu enfermer s’échappent aussi vite que le diable ne sort de sa boîte ; à la vitesse d’un éclair qui s’abat sur une ferme pour l’incendier… En Hernandie, les bandits valent mieux que l’État policier ; car ils se chargent de maintenir la masse dans la peur et l’obéissance ; Uriel n’a pas besoin de l’Église pour régner, seulement il a besoin de l’obéissance. Ce roi sans Couronne, entouré de prétendants ne peut se permettre d’admettre qu’une autorité lui soit supérieure et qu’elle puisse oser lui opposer des convictions morales. Les politiques lui mangent dans la main ; qu’attendent les clercs pour s’incliner et s’époumoner « vive le Roi ! » ? Et plus que tout autre trafiquant, c’est lui qui maintient le peuple dans l’obéissance ; utilisant les gangs comme des outils, considérant les chefs de gangs comme des Ducs et des lieutenants et se méfiant des autres familles mafieuses comme un Monarque qui prends ses précautions face à un frère ambitieux mais trop puissant pour que l’on puisse tenter de l’étouffer… Le peuple dans cet histoire ne méritait même pas son attention ; qu’il consomme et qu’il le fournisse en hommes et c’est bien assez pour lui. Et pour ce loup qui partage la ruse des politicien et le cynisme des hommes d’affaire, aucune opposition ne doit se mettre au travers de sa route, pas même les quelques scrupules d’une institution multi-millénaires empoussiérant son autorité. Mais à l’image du tyran obligé de céder quelques miettes à son peuple pour que ce dernier continue à s’incliner il accorde, comme ultime privilège, une place de choix à l’Église après avoir mis la main sur les Parlements et obtenu le soutien des Familles d’affaire ainsi que l’allégeance, même partielle, des dynasties mafieuses…
Un vieux, guoguenard, à l’impeccable trois pièces, le visage creusé par l’âge et par les combats politiques, les cheveux blanchis par les travaux sénatoriaux pour la Chambre Haute et les joutes oratoires de sa lointaine jeunesse ne put s’empêcher de rire de ces batraciens aux formes humaines qui étaient sincèrement scandalisés de voir qu’on pouvait oser croire que leur bénéfique gestion des affaires économiques de l’Hernandie ne pouvaient profiter à la masse. Et devant les regards répprobateurs que lui opposaient ses pairs, il continuait à les narguer. Il était sûr de sa supériorité ; l’expérience avait forgé sa détermination et la morale lui avait montré les chemins les plus justes ; il était encore l’un des rares hommes de l’Hémicycle qui a constamment refusé le moindre pot de vin. L’un des rares qui s’est constamment opposé à la démolition des institutions légales. L’un des rares qui a constamment défendu le Droit à la sécurité. Et maintenant, cet illustre ancien de la politique ne craint pas de rire de ses ennemis déclarés. Après tout, que pouvaient-ils lui faire ? Ils l’avaient déjà ostracisé ; les dîners mondains et les chaînes de télévision nationales lui étaient toujours fermées. Il était devenu persona non grata depuis plusieurs années déjà ; son dédain pour l’argent et les compromissions l’avaient insensiblement éloigné de ce cercle privilégié dans un monde où la vertu est l’Ennemie à abattre et le Vice un maître devant lequel il convient de s’incliner. Dans ce monde irréel qu’est la politique tout les coups étaient permis. Même son frère l’avait impitoyablement trahi pour quelques centaines de talents d’or et une charge au sein de la fonction publique.
Mais alors que l’Antérinien, assistait à cette scène, stupéfait de constater qu’un seul homme ose braver les tout-puissants maîtres de l’Hernandie sans même que ces derniers ne se donnent la peine de répondre à de telles provocations ; l’évêque annonçait la fin de l’office et bénissait ses fidèles en les recommandant au Seigneur… Et plus étrange encore ; ces deux hommes n’avaient pas l’air de craindre les représailles ; et pourtant, même les puissants peuvent craindre l’arrivée impromptue d’une voiture devant leurs demeures, des hommes en sortir pour vider leurs chargeurs sur la façade, et si possible, trouer la victime… Et tandis qu’il descendait lentement les escaliers de pierre en saluant avec réserve les hommes qu’il connaissait, il dut s’écarter prestement car Uriel, accompagné de deux gorilles hurlait à qui voulait l’entendre que l’évêque de Milenze et le Sénateur Madùn recevraient des visites désagréables. Tandis que derrière, un groupe de femmes, aussi élégante qu’hypocrites colportaient les pires ragots sur le remplaçant de Monseigneur Julian Julio de Làsare en ne manquant pas de vanter les mérites de ce si juste prêtre que la Providence avait amené à élire le Saint-Père… En omettant malencontreusement qu’en accomplissant ce si noble devoir, le brave homme ait réussi à mener d’habiles tractations pour rembourser ses emprunts hypothécaires… Et tandis qu’il laissait passer ces tartuffes déchaînées il vit le Sénateur qui avait fait montre de tout son mépris pour ce monde que la fausseté et l’immoralité avait infecté. Sans se soucier des amères critiques des Batraciens, il s’arrêta devant l’Antérinien et l’invita à le suivre dehors, le soleil, resplendissait, comme toujours dans les régions tropicales, et se réfléchissait sur le blanc pavé devant la Cathédrale Sainte-Marie-la-Vierge tandis qu’une immense statue d’Hernandez représentant le conquistador pointant son sabre vers le sud trône fièrement devant l’église.
- « Belle statue, n’est-ce pas ? »
- « Oh, vous savez, mes goûts sont plutot limités en matière de sculptures… Seulement je sais qu’elle arrange quelques unes de ses difformités ; son menton était particulièrement allongé ; bien plus que sur cette statue… »
- « Au fond, je pense que ce n’est pas ça le sujet, mais plutot l’image qu’il donne à l’Hernandie ; c’est un symbole à double tranchant ; à la fois l’un des fondateurs de la nation hernandienne ; la capitale fut entièrement pensée par son frère, mais aussi l’un des fossoyeurs d’un empire millénaire et tout simplement brillant. Au fond il est difficile de se permettre de juger si hâtivement un Grand Homme. Ni même d’en faire la figure à abattre du colonialisme. Ce serait renier l’Hernandie et ses fondements ; tenter de donner une image bien trop négative de la colonisation en omettant que sans elle les Hernandiens ne parleraient même pas leur langue… En fait, on substituerait au Roman national un Mythe idéologique fixant arbitrairement le bon et le méchant sous un prisme manichéen au possible et particulièrement biaisé car rédigé par des Bourgeois s’étant reniés et qui ont, par ailleurs, conservés une féroce haine de leurs homologues… Mais après ce qui m’intéresse réellement dans cette question n’est pas tant, le passé, certes capital pour comprendre l’avenir, mais plutot l’héritage politique qu’il a laissé… »
- «… Ne pensez vous que tenter de trouver des raisons historiques au délabrement politique de l’Hernandie est absurde ? Ca reviendrait pour nous à remonter au Moyen-âge pour trouver les fondements de l’hégémonie des Conservateurs en Antérinie… Cela relève plus du folklore que de l’Histoire. »
- « Pas nécessairement ; regardez comment la Couronne a réagi face à la Réforme ! Regardez comment l’Antérinie a survécu à la révolution ! Dirions-nous seulement qu’une tradition politique se forme au fil des siècles et réussit à se conserver et à se fortifier au fil des siècles ; Axis Mundi a toujours été la capitale des révolutionnaires ; elle le fut durant sa première révolution, elle continua à l’être après avoir renversé l’Empire… Je pense que c’est en quelques sortes un état d’esprit plus qu’une question de structures ; il y a des peuples constamment révoltés mais jamais révolutionnaires tout comme il y a des peuples perpétuellement refermés à l’idée de changements brutaux… Et l’Hernandie a toujours été divisée ; sous la période antique avec la domination d’un empire natif qui régna sans partage sur la côte ; sous la période coloniale avec la sourde opposition entre les locaux et les colons, et aujourd’hui avec l’affrontement à demi-couvert entre les suppôts des Grandes Familles Mafieuses et ceux qui y résistent… Il n’y a pas nécessairement un lien historique directe ; qui aurait pu prédire que la colonisation impacterait la production de drogue en Aleucie ? Seulement, peut-être qu’un certain état d’esprit ait pu jouer un rôle ; ce n’est pas nécessairement de la tradition politique, mais peut-être une manière de vivre toute particulière que l’agencement des institutions à accru… »
- « Intéressant, Votre Excellence Sénatoriale… Je n’ai jamais considéré la politique comme une affaire d’état d’esprit, mais plutot, comme dit l’autre ; l’un des plus beaux arts mais l’un des métiers les plus infâmants… Et certainement que la filouterie, la duperie, la tromperie, que l’on travestit volontier en « stratégie » ou en « tactiques » joue un grand rôle dans l’opinion publique… Les grands évènements, arrivant à l’improviste permettent de faire basculer cette dernière ; un peu comme des invités surprises à une beuverie qui rapportent eux-mêmes le vin… »
- « C’est sûr que la politique n’est plus ce qu’elle était. Avant ils avaient le mérite d’agir avec éthique, aujourd’hui c’est magouilles compagnies qui règnent en maître sans même s’inquiéter du bas peuple… Encore une constante de l’administration hernandienne. Mais que pouvons nous y faire ; vous êtes un homme d’affaire se préoccupant de Terrabilis et de ses intérêts en Hernandie et je ne suis qu’un vieux sénateur isolé au milieu de loups et de courtisans. Comment lutter face aux Fortunes, aux Elites et aux Mafieux de Terrabilis ? Et surtout, pour installer quoi ? Un gouvernement tout aussi corrompu ? Manuel de San Pedro est un brave homme, mais il est seul ; c’est les Mafieux qui règnent à sa place… Chez les Conservateurs ou les Anarchistes, le cynisme a aussi contaminé bon nombre des sénateurs… Et dès lors une révolution ne servirait à rien ; la Peste rouge (ou bleue) remplaçant la peste noire n’est nullement souhaitable, elle peut-être pire encore… Que le Seigneur prenne en pitié cette pauvre Hernandie. »
- « Que Dieu vous entende Excellence ; même s’il est peu probable que nous restions en de bons termes à l’avenir, vous avez le mérite de conserver votre Humanité dans un monde où cette dernière se rapproche d’un ignoble lest… Mais je dois vous quitter, je dois échanger avec Monseigneur de Milenze. »
- « Ho, faites, faites, même si c’est une tête de mule, c’est un homme bon, chose rare dans les rangs de l’Église moderne… »
Posté le : 28 mars 2026 à 21:19:15
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- « Savez pourquoi cet aigle est la seule statue dans toute cette pièce ? Parce qu’il me représente ; tout comme moi il a la vue claire, tout comme moi il fond sur ses proies à la vitesse de l’éclaire, tout comme moi il règne sans partage sur son domaine. » Tandis qu’il se levait, dévoilant ainsi sa carrure ventripotente, il proposa de la tête un verre de whisky à son invité, qui ne put s’empêcher de remarquer que son interlocuteur était armé et qu’il exhibait fièrement un pistolet en or. Comme un symbole de sa richesse, mais surtout comme une preuve de sa capacité à faire couler le sang. Après tout, Castvileja n’était pas Philoprosyne, mais Thanatos. La violence était le seul langage qu’il maîtrisait à merveille. Le luxe qu’il affichait, servait simplement à cacher les torrents de sang que son emportement avait fait coulé ; ces milliers de policiers morts pour avoir interrogés les mauvaises, ces centaines de magistrats ayant connus de tragiques accidents après avoir montrés un peu trop de sympathie pour les victimes, ces dizaines de ministres, de vices-ministres et de députés pour avoir condamnés un peu trop vigoureusement les activités de son cartel. Ces flots écarlates jaillissant selon son bon vouloir et dépendant de son humeur du moment inondaient chaque années les villes, emportant avec eux des milliers de vies.
Seulement, son agressivité cédait face à son intelligence hors du commun ; sa grossièreté, sa brutalité, n’étaient pas feintes, mais elles restaient sous contrôle ; il aura toujours la main plus leste avec un sicarios qu’avec le représentant d’une multinationale pesant des milliards et possédant des antennes un peu partout dans le monde. Sa rage bouillonnante se modère face à des hommes comme Lecombre, non pas parce qu’il témoignait pour ce que cet homme était, mais parce qu’il avait la présence d’esprit de s’incliner devant plus puissant que lui ; en Hernandie il n’était qu’un Prince parmi tant d’autres, alors que Terrabilis régnait sans partage sur de vastes domaines et brassait chaque années des sommes astronomiques ; lui permettant quelques ingérences tout comme un riche se permettrait quelques excentricités. Castvileja avait conscience de l’inégalité qui existait entre lui, baron parmi d’autres barons et Emanuele, prince parmi les Grands d’Antérinie. Il avait conscience de cet écart et il était déterminé à devenir le premier en jouant dessus et en essayant de surpasser Uriel ; le fils d’une des plus grandes et de l’une des plus prestigieuses dynasties politique et financière d’Hernandie.
Il espérait seulement que l’arme qu’il portait fièrement, qu’il montrait à la vue de tous allait faire son effet ; et puis sa balafre lui donnait un air vaguement inquiétant ; bagarreur, pugnace même. Effet que son apparente bonhommie contrebalançait à merveilles ! Son gros ventre, son sourire, son air espiègle donnait l’impression qu’il n’était pas si méchant qu’il en avait l’air ; tout un plus un mauvais garnement au bon cœur. Surtout, il profitait avec habileté de cette image paradoxale ; tantôt effrayante, tantôt rassurante ; à la fois démoniaque mais aussi angélique. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, tout en étant aussi terriblement perturbant, Castvileja usait et abusait de cette double apparence pour le compte d’une seule personnalité ; il n’était pas un gentlemen psychopathe, il n’était pas non plus un mauvais garçon au grand cœur, il était encore moins l’un de ces docteur Jekill et mister Hyde complètement schizophrénique soignant des enfants le jour et tuant des vieux à coups de canne le soir. Il était un tout et un rien à la fois ; un homme dans sa vérité la plus dérangeante ; capable des pires abominations tout en faisant preuve d’une once d’humanité en épargnant une veuve éplorée ou en prenant sous son aile un orphelin pour lui offrir une vie meilleure. Représentant d’une humanité impossible à caricaturer ; à la fois sainte et diabolique, à la fois belle et hideuse, à la fois grande et basse. Il n’était pas un monstre, il n’était qu’un homme, emporté, colérique, brutal, violent, sanguinaire, mais avant tout profondément humain.
Sa bonhomie allait de paire avec sa bestialité, sa grossièreté avec son intelligence, sa duplicité avec son ambition. À la fois pétri de contradictions profondes tout en étant d’une désarmante simplicité. Les crimes qu’il commettait, les assassinats qu’il ordonnait, les milliers de morts dus à ses drogues de synthèses allait aussi avec son étrange générosité vis à vis de ces laissés pour compte, ces oubliés, ces pauvres que les institutions politiques avaient relégués au second plan. Ses millions qui partaient dans la rénovation des bidonvilles, dans la création d’institutions sanitaires, dans le soutien aux pauvres étaient tout autant paradoxaux que ses autres millions qui abattaient froidement tout ceux qui osaient remettre en question sa fortune, ou pis encore qui osaient la disputer. Castvileja n’est rien d’autre qu’un homme ; brutal et bon, vicieux et valeureux, cruel et charitable. D’un côté son empire repose sur l’un des poisons les plus mortels de tout les temps, un fossoyeur qui aurait tout à apprendre à la Peste, aux dictateurs sanguinaires ou aux terroristes. De l’autre, il se fait le défenseur des pauvres et des laissés pour compte. Il est à la fois l’un des pires narcotrafiquants de tout les temps tout en étant l’un des philanthropes les plus généreux de tout les temps. Dans cette succession de contrastes, de contradictions et d’oppositions, rien n’est plus amusant que cette fascinante propension à déjouer les jugements hâtifs, manichéens et faits à l’emporte pièce de ceux qui voit en cet homme une bête immonde ou un Robin des bois moderne.
Après un silence pesant, l’Hernandien invita le représentant à s’asseoir ; une politesse nécessaire qui montrait à quel point la conversation allait être longue. D’habitude en effet, il préférait s’exprimer rapidement, par des mots simples et compréhensibles, un peu comme un contremaître qui aboie ses ordres et qui laisse ses subalternes se démener pour les comprendre et les exécuter. Le temps c’est de l’argent, et par extension, du temps perdu à développer ses propos, c’est du temps perdu à écouler des tonnes de cocaïne ou de marijuana et à s’acheter des dizaines de fusils d’assaut ultra-modernes pour abattre les barrages routiers ou les policiers ayant refusé de se faire acheter. Et puis le regard de ce drôle de Castvileja; un peu enjôleur tout en étant effrayant ; cela se voyait dans ses yeux ; il attendait quelque chose de cette rencontre, il voulait quelque chose surtout. Cet air vaguement inquiétant, probablement surjoué, n’était rien d’autre qu’un test ; l’Antérinien allait-il céder face un homme qui lui faisait les gros yeux ? Allait-il s’incliner devant quelqu’un qui pouvait à tout moment le menacer avec une arme ? Bien sur que non. Il était sujet de Sa Majesté et surtout reprrésentant de l’un des premiers groupes de la planète ; il peut-être mal à l’aise face à des brutes sanguinaires, mais il ne peut pas être intimidé par leurs menaces. Terrabilis ne tolérera jamais que l’un de ses représentant soit menacés, elle ne négocie pas sous la menace des armes et attends de ses partenaires, aussi louches soient-ils, qu’ils établissent un véritable dialogue et non une mascarade visant à donner un semblant de consensus dans leurs négociations. Après tout, ils n’étaient plus dans une cour de récréation ; Castvileja n’était pas la grosse brute jalouse qui s’en prenait à son petit camarade qui réussissait ses examens sans tricher ou qui faisait tout mieux que lui ; ils étaient dans la vraie vie ; leurs actions étaient décidées de manière rationnelle en fonction d’un rapport de force international impitoyable, insensible.
- « Nous nous sommes déjà rencontrés, n’est-ce pas monsieur ? Nous avons déjà passés des accords avec vous pour fuir la fiscalité oppressante du régime de ce sale enfoiré dictateur Manuel de San Pedro, nous avons été très satisfaits par votre professionnalisme, votre discrétion et surtout votre efficacité. On ne peut qu’admirer ce travail de pro, et vous savez Monsieur, dans notre métier, dans nos affaires, il est très important de s’entourer de gens qui savent y faire. Et il semblerait que vous sachiez y faire. Qui plus est, vous avez l’avantage, une très grande qualité dans notre milieu, de réclamer une juste rétribution pour services rendus ; après tout que sont quelques dizaines d’hectares et une protection en échange d’une exfiltration de capitaux qui nous préserve du regard inquisiteur de ce fils de… hum… de cette fiotte de San Pedro. Et pour ça vous nous serons à jamais reconnaissants. Sachez que le cartel de Milenze vous soutiendra et tient à vous remercier, à vous témoigner de sa gratitude pour votre service. En Hernandie le terme « ahigadado » est utilisé pour parler des gens comme vous ; braves ; et cette qualité monsieur fait de vous un point majeur sur mon échiquier. Et si vous acceptez de venir me voir, c’est certainement parce que que vous n’avez pas réussit à vous accorder avec Uriel et sa mafia d’oligarques de tout poils. »
Impressionné par les propos de ce qu’il prenait pour une brute sanguinaire, amusé par l’inexactitude de son entrée en matière, intéressé par la proposition que Castvileja s’apprête à faire, l’Antérinien hoche lentement la tête ; il espère jouer sur la concurrence, essayer d’obtenir de ce criminel un peu mieux que ce qu’il a eu avec Uriel. Seulement, Lecombre ne comprenait pas que son interlocuteur se jouait de lui, qu’il attendait qu’il commette un premier faux pas en acquiésçant ou en réfutant ce qu’il affirmait. Il se targuait toujours d’une certaine supériorité vis à vis des chefs de cartels hernandiens ; ce n’étaient pas des intellectuels, ils n’étaient pas sortis des grandes écoles de commerce antériniennes ou fortunéennes ; ils n’étaient que de petits délinquants, des grosses têtes que quelques talents d’or suffisaient à impressionner, Seulement, il se trompait. Il n’était pas un de ces bandits abrutis, un de ces vaniteux sicarios qui affichaient avec orgueil et fierté leurs montres en or, ces petites frappes qui avaient la vanité de montrer à quel point le crime payait mieux que la vertu. Évidemment, l’étalage d’un luxe insolent de Castvileja contribuait à ce mépris, mais si ce dernier était devenu le grand manitou, le maître craint et idolâtré, c’est aussi parce qu’il est d’une redoutable intelligence, d’une débrouillardise qu’une jeunesse misérable n’a fait qu’exciter. Emanuele croyait que Castvileja n’était rien d’autre qu’une petite frappe, un délinquant sans réelle importance ; un nouveau riche ayant une fortune non conventionnelle. Mais en réalité, le tout puissant maître du Cartel de Milenze n’avait qu’une seule hâte, qu’une seule ambition ; régner sur l’Hernandie toute entière. Il appartenait à cette catégorie d’Hommes qui recherchait avant tout la gloire, la célébrité, la grandeur plus que l’or. L’argent n’était qu’un marchepied dans sa course effrénée aux honneurs, un outil dans sa perpétuelle quête de reconnaissance ; mieux valait être le premier à Milenze que le second à Saint-Jacques-des-Mers. Castvileja avait une ambition dévorante ; et cette dernière se préparait à consummer l’intégralité de l’Hernandie si nécessaire, ne serait-ce que pour satisfaire son appétit débordant pour les médailles, les distinctions et les postes politiques.
- « Oh, rectification, s’empressa d’ajouter l’Hernandien, je vois que vous avez déjà contractés auprès d’Uriel ; que vous a t’il offert ? Des hommes ? Des véhicules ? Ho non ! Mieux encore, une protection informelle ! »
Ce petit test, appliquant à merveille l’antique « prêche le faux pour connaître le vrai » avait eu le mérite de déstabiliser l’Antérinien. Il s’attendait à manœuvrer avec un brute épaisse, il voyait que ce dernier était rompu aux techniques d’interrogatoire ; mentir pour lire dans le regard la vérité ; en quelques seconde seulement, l’Antérinien dut se montrer prudent, essayer de se contrôler, et surtout, se rendre compte que son interlocuteur n’est certainement pas un demeuré, et encore moins un imbécile. Mais il n’eut pas le temps de répondre à Castvileja ce dernier déjà continuait avec un regard intense, véritablement effrayant, celui d’un meurtrier. Dans ses yeux, une étincelle jaillissait, une lueur inquiétante, resplendissante même dans ce regard noir comme l’obsidienne, hypnotisait l’Antérinien. Il ne pût s’empêcher de sentir la sueur couler sur son col, il dut s’empêcher de sortir un mouchoir de sa poche latérale pour essuyer cette dernière sur son front. Pourtant, sa voix restait monocorde, calme, et c’est cela qui le rendait simplement effayant. La quasi-douceur de cette dernière contrastait tellement avec ce regard qu’Emmanuele ne put s’empêcher de ressentir ce qu’était la peur, viscérale, qui venait des tripes et qui s’emparait de nous comme quand lorsque nous prenons en main un insecte pour l’écraser. Cette dernière était violente, Lecombre se sentait broyé.
- « Voyez-vous Monsieur, je n’apprécie pas que l’on essaie de me cacher des choses. Vous savez, l’on peut apprendre beaucoup des clowns comme vous qui croient que le trafique de drogue est plus ou moins la même chose que de la vente de détails. Seulement, vous oubliez un point basique idiotas, ce que nous vendons peut nous faire tuer ! Par les forces de l’ordre, nos rivaux ou tout simplement car la production en elle même est extrêmement toxique. Et je ne peux pas accepter de collaborer avec quelqu’un qui oublie que nous ne vendons pas des jouets ! Madre Dios ! C’est pour ça que la fiabilité, gringo, est nécessaire dans nos relations commerciales. Je vous aime bien, vous êtes un homme qui sait se montrer efficace, et ça Monsieur, c’est une chose rare, presque unique en ces temps dans lesquels chaque intermédiaire est une balance potentielle. C’est pour cette raison que j’ai aimé travaillé avec vous, companero. Seulement, ne me prenez pour un idiotas, je sais ce que je veux, et je sais aussi comment l’obtenir. Et vous pouvez me permettre d’atteindre les objectifs que je me suis fixé, et oui Monsieur, ne me regardez pas comme ça, je ne vais pas vous tuer, je n’y vois pour l’instant aucun intérêt. Je veux travailler avec vous companero. Alors dites moi combien vous payez à Uriel pour sa protection, et je vous dirai mon offre. »
- « Señor Castvileja, je vous demande une chose, une seule, pourquoi souhaitez-vous travailler avec Terrabilis ? Pour quelle raison précise nous considérez-vous comme un partenaire efficace ? Après tout, ne serait-il pas plus facile de coopérer avec le Groupe des Banques Nationales et des caisses épargnantes, ils seraient plus à même de blanchir votre argent… Pour vous rassurer, je tiens tout de même à vous dire que je vous comprends, et vos revendications, devrions-nous dire vos remarques, sont pertinentes. Pour ne pas dire essentielles. Vous me comprenez, vous savez où je veux en venir ; je sais que vendre du maïs à des Messaliottes n’est pas la même chose qu’inonder la Nouvelle Antrania de cocaïne et d’autres stupéfiants. En revanche, je ne vois pas bien où vous voulez en venir ; je ne comprends toujours pas pourquoi vous nous préférez aux B.N.C.E. Ni même pour quelle raison vous nous proposez votre aide et des tarifs avantageux. »
L’Hernandien parut rassuré ; il craignait d’avoir tellement terrifié son interlocuteur que ce dernier se fermerait automatiquement, refuserait toutes propositions et tenterait de trouver un moyen plus ou moins habile pour essayer de rentrer dans son hôtel de demander une mutation à l’étranger, dans un secteur beaucoup plus tranquille… Et pourtant, même s’il pensait que l’Antérinien n’était rien d’autre qu’un cobarde en col blanc se comportant comme ses lointains ancêtres qui soumirent l’Hernandie à la Couronne, il fut rapidement surpris par sa tenacité, loin de se démonter, il contre-attaquait avec une question d’autant plus traître que ça le forçait à se montrer clair sur ce qu’il voulait et à dévoiler une partie de ses plans, qu’il aurait préféré garder secrets, bien entendu. Et cela révélait une plus grande finesse de la part de l’Antérinien, qui n’était plus uniquement un gringo mais aussi un stratège qui savait manoeuvrer habilement, poser les bonnes questions sans baisser les bras.
- « Vous avez raison companero, commençons par le commencement. Vous avez raison de vous inquiéter ; vous n’êtes pas comme ces estafadores qui disent oui sans réfléchir et qui se défilent comme les pires des cobardos. Et ça aussi c’est précieux, companero. Ainsi je vais être franc avec vous ; c’est primordial dans nos relations, n’est-ce pas ? Vous aussi vous préférez savoir ce que vous signer avant de vous engager ; es muy bien. Ça c’est du professionnalisme. C’est pour ça que je vais être honnête, et j’en attends tout autant de votre part.
Si j’insiste tant pour avoir le soutien de Terrabilis, c’est avant tout parce que Terrabilis a une expertise que nous n’avons pas ; ou du moins une capacité de production bien plus intéressante que nous. Comprenez par là que notre objectif n’est pas de nous reconvertir dans la culture des carottes, mais comprenez aussi que vous pourriez nous aider à faire pousser quelques plantes « récréatives » qui pourrait assurer notre fortune ; c’est pour cela que je vous appelle companero ; compagnon, associé, si vous préférez. Voyez-vous ; si Terrabilis nous aidait à augmenter nos rendements, à rendre nos plantations plus discrètes aux yeux du gouvernement hernandien cela pourrait grandement nous aider… Voire même peut-être en cultiver à votre compte ; vous savez c’est une activité extrêmement lucrative ; et vous pourriez nous aider à ça… Quant à vos amis des B.N.C.E c’est logique ; ces hommes là sont de véritables gringos ; toujours à essayer de chercher la légalité quant il suffit simplement d’omettre des détails ! Et puis ils ne m’inspirent pas confiance ; j’ai beaucoup de doute envers ces parásitos qui sont de véritables sangsues. Je n’aime pas leurs méthodes et je n’apprécie pas leur mépris. Mais vous, vous savez y faire ; vous avez réussi à ne pas flancher ; et c’est admirable, surtout pour un gringo. C’est pour ça que j’insiste ; je veux votre aide et je n’hésiterai pas à vous l’échanger contre une protection ! Alors quel est votre prix ? »
- « Si je comprends bien, Senor Castvilaje, vous demandez à Terrabilis de cultiver une substance illicite au sein de la Confédération qui pourrait mener, moi et mes dirigeants, tout droit en prison ? C’est un jeu dangereux, et je crains que mes supérieurs refusent de s’impliquer dedans. Ce serait même du bon sens ; ils ont travaillé si dur pour créer un tel empire, et ce serait regrettable qu’il s’effondre à cause de quelques plantations de coca. Vous me comprenez j’espère. »
- « Alors ; j’y pensais, Monsieur. Et il est évident que j’ai une solution à proposer ; si on s’engage formellement à ne pas exporter votre production en Antérinie ainsi que dans les États alliés à l’Antérinie, envisagez-vous d’accepter un galop d’essai ? Ou du moins, acceptez-vous de nous fournir du matériel agricole moderne et les produits dont nous avons besoin pour essayer d’augmenter les rendements de notre production, vous voyez. Voire même de nous fournir de quoi couper, allonger, si vous préférez, la coco. Notamment du lévamisole, vous savez ce médicament que personne ne peut trouver en Hernandie, et bien nous en avons besoin ; c’est ce qui rends notre marchandise de meilleure qualité, et ça ça n’a pas de prix, d’autant plus quand nos rivaux tentent de se montrer tout aussi imaginatifs. Et ça Monsieur, vous en conviendrez que ce n’est pas un crime de vendre des produits antiparasitaires dans des transactions tout à fait légales aux yeux de la loi. Évidemment, si vous nous fournissez ne serait-ce de 20 tonnes de lévamisole, nous nous engageons à vous fournir une cinquantaine de gardes sur l’année pour préserver vos exploitations agricoles. Vous pourriez même bénéficier d’extras si vous nous en vendez une cinquantaine de tonnes. C’est à la fois rentable et légal. »
L’Antérinien, loin de se soucier des problématiques éthiques que pourrait poser un tel accord fit simplement : - « En êtes-vous sûrs ? Enfin, je ne voudrai pas finir ma vie derrière les barreaux pour complicité de trafic de stupéfiants… Vous me comprenez au moins ? Enfin, je refuse d’être associé à une telle ignominie. »
- « Que vous allez loin ! A t’on déjà vu quelqu’un être arrêté pour avoir vendu un paquet d’aspirine en pharmacie ; non. Alors pourquoi devriez-vous être inquiétés par des poursuites judiciaires pour avoir vendu un produit extrêmement utile dans la vie quotidienne ; vous pourrez toujours affirmé que vous ignorez que ces produits étaient utilisés pour une « telle ignominie ». Je suis un trafiquant et j’ai trouvé que le sens de l’honneur était quelque peu exagéré ; refuser de se mouiller directement est plus une preuve d’intelligence ; et je me méfierai d’avantage de ceux qui ne se montrent pas assez prudents ; je vous laisse réfléchir sur ça, et j’espère que votre direction prêtera une oreille attentive à mes propos. »
- « Bien Senor, mes supérieurs en discuteront lors du prochain Conseil de Terrabilis ; vous savez je pense que nous allons avoir du pain sur la planche la prochaine fois. Et j’espère que cette affaire nous serons profitable à tout les deux ; et j’espère que vous en pensez de même ; n’est-ce pas ? »
- « Bien sûr ! Monsieur Lecombre ; nous avons un accord à célébrer et buvons ! À la Santé de Terrabilis et à celle du Cartel de Milenze ! Salud ! Je vous promets que vous prenez la meilleure décision de votre vie ; la meilleure je vous l’assure companero ! » Mais soudain il posa son pistolet sur la table et ajouta ; - « Si vous me trahissez, si vous osez vous permettre de vous revendre à Uriel, j’espère pour vous que vous aurez de bons gardes du corps. »
L’Antérinien sans même baisser le regard fit : - « Señor Castvileja, vous oubliez un point important ; en bon Antérinien l’honneur passe avant tout ; mille fois mourir que de trahir mes accords et ma parole. »
- « Muy bien companero ! Salud y a la victoria de nuestro colaboración ! »
- « Salud Señor ! »

Posté le : 29 mars 2026 à 15:25:58
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- « Qu’y a t’il Ernesto ? C’est encore le sénateur Madùn qui s’est amusé à cracher à la figure des héros nationaux après durement et vigoureusement, comme ce vieux croûton le fait si bien, insulté l’arbre généalogique des Grandes familles hernandiennes. Affirmé que ma Mama n’est rien d’autre qu’une catin, que mon père est un proxénète notoire ? Et que moi, je ne suis qu’un bastardo ! Tandis que toutes les autres familles ne sont que des chiennes qui picorent dans ma main comme des pigeons et qui sont les suppôts de Satan pour cette raison ? Je me trompe ?! Tu sais Ernesto, même je méprise profondément cet imbécile, et que lui rendre une petite visite amicale avec quelques uns de mes gardes du corps pour lui rappeler les bases de la politesse et de la courtoisie à coups de batte… Seulement, je me rends toujours de l’inutilité d’une telle violence ; je ne m’appelle pas Louis-Fernandez Castvileja ; j’ai encore un semblant d’humanité et je suis intelligent pour me rendre compte d’une telle bêtise ; je ne suis pas une brute sanguinaire et je sais pertinemment qu’en abbattant ce vieillard aigre, je ne ferai que déclencher un tollé politique… Et ça je ne peux pas me le permettre… Dans tout les cas, il se comporte comme ces fous qui ne font qu’hurler leur haine à la face de l’océan… à la fin, leurs paroles insensées se perdent parmi le va et vient des vagues ; personne ne les écoute et personne ne se souviendra d’eux. »
Son homme de main, qui n’osait pas l’interrompre, attendit la fin de sa remarque pour hocher négativement de la tête ; le problème n’était pas le sénateur Madùn, il était bien plus grave et dépassait de très loin les quelques inélégants et provocateurs jurons de ce vieux sénateur.
- « C’est plus grave, Excellence, beaucoup plus grave. »
- « Et bien qu’est-ce ? Je ne vais pas te manger ! Alors cesse de me regarder comme si tu craignais que je ne t’envoie faire une petite ballade en hélicoptère ! Je veux simplement que tu me dise ce qu’il se passe et quel est ce problème ! Caramba ! »
- « C’est le Señor représentant de Terrabilis Excellence… Il est allé voir le Senor Castvileja hier soir. On m’a dit qu’ils ont dîné ensemble et qu’ils auraient conclu un accord d’une importance capitale. Ça toucherait la protection des futures installations de Terrabilis, d’après ce que m’a dit un domestique présent lors de la discussion… »
- « Cabron de gringos ! Toujours à essayer de gruger ; de tricher, de trahir ! Este hijo de puta a osé me la faire à l’envers, il va voir, il va me le payer. Il a osé croire que l’on faisait des affaires comme ça en Hernandie ? Il a cru qu’il allait pouvoir se permettre de me mentir aussi impunément ; pour qui se prends t’il ce blanc bec ! Il va voir de quel bois je me chauffe, il va comprendre qu’en Hernandie, c’est moi qui fait les règles et que ne pas respecter sa parole, c’est se tirer une balle dans la tête. Il voulait jouer au plus fin avec moi ? Et bien il va voir comment il va réagir lorsqu’il se retrouvera tout seul dans une cabane au fin fond de la jungle entouré par deux gorilles qui le tabasseront pour qu’il s’excuse. Je vais le buter ; lui faire cracher du sang et le forcer à me baiser les pieds pour que je daigne lui laisser la vie sauve ! Il va voir s’il l’on peut me trahir impunément. L’Hernandie n’est pas l’Antérinie ; quand je le veux, je l’obtient, le maître dans ce pays, c’est moi ! Quelques dents en moins, je l’espère suffiront à le lui faire comprendre !
Tu te rends compte Ernesto ? Je viens me prendre un véritable camouflet par cet hijo de puta qui se croit chez lui ! Mais seulement ici, c’est mon royaume ! Et ce cabron va l’apprendre à ses dépends ; Ô oui, il va devoir baisser d’un ton avec le maître incontesté de tout la côte hernandienne ! Je vais lui faire bouffer sa cravate, je vais lui arracher les dents, je vais lui arracher les yeux pour les lui faire bouffer ! Tout gringo, tout con qu’il est ; je vais lui apprendre que c’est le respect, et surtout l’égard que l’on doit à ceux qui règnent ici ! Il veut fricoter avec ce cabron de Castvileja, je vais lui montrer à quel point il est dangereux de me prendre pour un idiotas ! Je ne suis pas un clown et je vais lui inculquer le minimum ! Après on verra si cet hijo de puta osera venir pactiser avec cette brutasse de Castvileja à l’avenir. Je réclame le respect et je l’aurai ! Quitte à devoir rompre avec Terrabilis ! »
Dans ces accès de colère, Uriel était tout bonnement effrayant ; il pouvait s’amuser des insultes de ce qu’il voyait comme des insectes, il pouvait supporter la rivalité des Castvileja ou des Almajive, en revanche, il abhorrait la trahison ; pour lui Lecombre avait signé un accord ; il devait payer pour la protection des Uriels et il devenait l’obligé des Uriels. Il ne pouvait certainement pas se permettre de nouer des alliances avec ses rivaux directs ; il prenait ça pour une insulte faite à son intelligence et à sa puissance ; un coup de gantelet humiliant pour un Grand. Et pour cet homme, pétri de la tradition aristocratique et persuadé de sa toute puissance en Hernandie, il ne pouvait pas le supporter, il refusait de l’admettre. Il préférait mille fois brûler des villes entières que d’être injurié de cette façon là. Lecombre oubliait que l’Hernandie ne marchait pas comme le reste du monde ; là où en Antérinie ou en Alguarena les conflits se réglaient en joutes entre avocats, ici comme à Suenoleja la Ciudad, les désaccords se résolvaient à même la rue ; entre sicarios aguerris. Les duels judiciaires faisaient couler beaucoup d’encre, les duels entre barons hernandiens faisaient gicler des litres et des litres de sang ; chaque année, une bande de tueurs sillonnaient les villes abattant les hommes que leur patron voulait voir morts. Cela pouvait tout aussi bien être des policiers intègres, des politiciens un peu trop francs ou des trafiquants ayant eu la mauvaise fortune de parier sur le mauvais cheval. Chaque année, les rues de Milenze, de Saint-Jacques-des-Mers ou de Santa-Maria-de-la-Ascencion étaient ensanglantées par ces parties de chasse sauvages ; l’insécurité règne sans partage sur l’Hernandie, et ses barons contribuaient de cette manière-là à l’ériger en divinité ; à faire de la Santa Muerte la déesse tutélaire de l’Hernandie toute entière.
- « Excellence, si je peux me permettre, vous savez que toucher à un Antérinien pourrait vous coûter cher ; je doute sincèrement que le Kah, l’Alguarena ou la Westalie viendraient à votre secours si Antrania ou la Nouvelle-Antrania décidaient elles-mêmes d’aller libérer leur ressortissant. Vous vous souvenez de la dernière qu’un citoyen antérinien a été abattu en Hernandie ; une centaine de mercenaires décapitèrent un gang tout entier. Et le patron de ce dernier a été retrouvé, nu, pendu en place publique, avec une pancarte affichant très clairement qu’un Antérinien est intouchable et que s’en prendre à un sujet de Sa Majesté revient à se suicider de la manière la plus violente qu’il soit. Et je doute sincèrement que des Bournos joue dans la dentelle, d’autant plus quand il a toute l’amplitude d’action nécessaire pour vous abattre, vous et toute votre famille.
Alors je vous en conjure ; soyez prudent. N’essayez pas de torturer à mort ce malheureux ; sinon vous risquerez de vous retrouver pendu à une corde, dénudé et exhibé en trophée. Et je doute sincèrement que votre qualité d’ancien aristocrate vous sauve de ce bien triste châtiment. Il faut se montrer prudent, mesuré, essayer d’y aller subtilement. Si vous essayez de vous la jouer gaucho, il faudra que l’on recommande à Dieu votre âme. Au moins, vous pourrez espérer rejoindre le Paradis en vous étant confessé. Parce que je ne crains que les Antériniens soient assez insensibles à votre situation actuelle ; vous êtes peut-être l’un des hommes les plus influents d’Hernandie, mais vous n’êtes pas intouchables. Si les Antériniens le savent, dites adieu à tout projets d’avenir ; ils vous trouveront et vous feront connaître les pires souffrances possibles et imaginables. Vous le savez, les S.S.I ne sont pas des tendres avec les « ennemis publics » ; surtout quand ils sont étrangers. Alors si vous voulez le faire ; soyez au moins prudent, très prudent. Ne laissez aucune trace, nettoyez si nécessaire, mais si les Antériniens doutent de votre complicité c’est fichu ; un homme de plus ou de moins n’est pas grand-chose aux yeux d’Antrania. Et des Bournos se fera une joie de rappeler à ses collègues qu’il peut assurer la sécurité de ses compatriotes… »
D’un coup Uriel se détendit subitement ; il se rappelait de cet incident diplomatique ; un gangster local, Pablo Herrera avait abattu par inadvertance un touriste antérinien venu visiter Saint-Jacques-des-Mers ; enfin un de ses hommes avait tué l’Antérinien. Seulement, les Services Secrets Impériaux, loin de s’embarrasser de tels détails avaient décrétés que cet homme allait devoir payer de son sang ce crime. Loin de se questionner sur la souveraineté hernandienne, loin de se perdre en considérations morales sur la torture ou la violation des droits les plus élémentaires ; une équipe d’une centaine d’hommes, armés jusqu’au dent, rompus aux interventions rapides et brutales, avait été formée. Cette dernière, espionna durant un an Pablo ; il avait beau se méfier, de sentir le piège, il n’avait pas su qu’il était espionné, surveillé, que ses ennemis secrets connaissaient tout de lui, jusqu’à ses goûts musicaux. En une année, la corruption et les assassinats ciblés avaient réussi à le localiser en toute discrétion ; puis en un jour seulement, une cinquantaine d’hommes, à bord de quelques hélicoptères débarquèrent en quelques dizaines de minutes seulement et capturèrent Herrera. Ce dernier n’eut pas le temps de comprendre que ses ennemis venaient à peine lui déclarer la guerre et il se retrouvait déjà menotté. Quelques jours plus tard, son corps fut retrouvé dans l’une des avenues les plus fréquentées de Saint-Jacques-des-Mers ; bien entendu, il était nu, boursouflé et quelques dents lui manquaient. Sur son cou, une pancarte affichait : « Quiconque qui touche à l’un de nous connaîtra le même sort ». Beaucoup avaient crus que c’était un cartel rival qui avait fait le coup, mais chez les trafiquants le message était clair ; touché à un Antérinien est de la folie suicidaire à l’état pur. Dès lors, personne n’osait trop opérer à proximité des rares touristes antériniens de peur qu’une balle perdue ne les atteigne.
C’est évident, vu comme ça, commettre un tel crime se rapprocherait d’un suicide ; et c’était bien la seule chose que savait l’Antérinien ; personne, même les trafiquants les plus téméraires n’oseraient pas lui faire du mal ; sa nationalité était le meilleur des boucliers. Qui plus est, il n’était pas n’importe qui non plus ; déjà certaines figures lui témoignaient du respect qu’elles lui portaient ; certainement parce qu’en plus de sa protection, il avait avec lui le pouvoir de l’argent ; antérinien et représentant de Terrabilis ; on ne pouvait que s’incliner devant lui. Et ce même si il ne comprenait pas tout à l’Hernandie ; en premier lieu à la bien étrange culture des armes à feu ; tout le monde en portait et tout le monde les utilisait ; même pendant les négociations, certains n’avaient aucun mal à poser une arme sur la table pour montrer qu’ils avaient le pouvoir de se débarrasser de leurs concurrents gênants ; en quelque sorte, tenter de montrer sa suprématie, tout comme les paons séduisent les paonnes en jouant des couleurs sur leurs queues, là les trafiquants essaient de s’acheter l’Antérinien en lui montrant qu’ils peuvent anéantir la concurrence. Dans ce jeu de séduction morbide, le plus puissant était le plus effrayant, le plus monstrueux. Non pas parce qu’il devait faire pâlir l’Antérinien, mais parce qu’il devait lui faire comprendre que sa main ne tremblera jamais en matière d’affaires.
- « Tu as raison Ernesto, tu es peut-être un poltron, mais au moins tu es sage, ce n’est pas le cas de tout le monde dans cette maison. Je comprends pourquoi on m’a recommandé de me fier à toi, tu sais parler et tu donnes de bons conseils. Bien, je vais t’écouter car tu as raison. Mon accès de colère est certes justifier, mais déclarer la guerre aux S.S.I est une folie, ce serait même la dernière erreur de ma vie. Je vais donc devoir me montrer plus subtile, plus discret, un peu moins fanfaron et tâcher de faire comprendre à cet hijo de puta que c’est moi et moi seul qui commande dans ce pays ; je serai son protecteur et il sera mon obligé, voilà tout. En tout cas Ernesto, tu lui as sauvé la vie, sans toi, il serait déjà mort dans une de mes caves. Caramba, tu as fait une très bonne action ! Et quitte à ce qu’il te soit redevable de sa vie, je te laisse choisir de quelle manière lui administrer une bonne racler et lui rappeler que le seul patron ici, c’est moi et moi seul. »
- « Excellence, je pensais justement qu’il faut l’intimider. Lui montrer que l’on ne joue pas impunément et surtout le lui faire comprendre ; par une méthode qui soit directe sans être trop violente ; imaginez que l’on tabasse cet homme et l’on se retrouverait avec les S.S.I qui commenceraient déjà à se montrer un peu trop regardants et certainement qu’ils risquent de fourrer le nez dans nos activités… Voire même qu’ils se mettent à soutenir à distance, tels des marionnetistes, nos ennemis politiques déclarés ; et je ne crains que l’on se retrouve à devoir présenter nos plus plates excuses accompagnées de quelques dédommagements à ce gringo. C’est pour ça qu’il ne faut surtout pas négliger la subtilité dans ce genre d’opération, c’est même vital. Sans cela, nous danserons au bout d’une corde, comme Pablo.
Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut abandonner l’idée ; j’ai cru comprendre qu’il avait un animal de compagnie, je crois que ce serait bien de lui signifier que, même s’il est dans un hôtel avec plein de gringos, qu’il n’a aucune chance contre nous. Et qu’il a tout intérêt à se montrer distant avec Castvileja s’il ne veut pas connaître une fin similaire. Nous ne sommes pas des petits joueurs, et il est hors de question que l’on soit battu par un gringo incapable de s’adapter aux réalités du pays. Qui plus est ; pensez-vous vraiment que les S.S.I s’intéresseraient au décès d’un gato ? Non, évidemment ; avec ce qui se passe en Eurysie, ils ne devraient pas manquer de travail, si vous voyez ce que je veux dire ; ce serait même une bonne chose de les voir êtres occupés à l’autre bout du monde, comme ça ils ne seront pas trop curieux avec nos activités… Et ce serait même une bonne chose de les voir se préoccuper des coco loduariens plutot que des trafiquants hernandiens. Et puis, pour montrer que vous savez tout ce qui se passe chez les gringos, n’hésitez pas à inviter Señor Lecombre, il devrait se montrer beaucoup moins sûr de lui lors de la prochaine rencontre ; et probablement qu’il acceptera des prix que vous avez augmenté en raison de l’affront subi. Une opération sans effusion de sang et tout à fait légitime, vous n’aurez pas besoin de craindre des représailles des S.S.I tout en ayant une position avantageuse lors des négociations. C’est vous le grand gagnant, et les Gringos n’interviendront pas chez nous. »
- « C’est brillantissime Ernesto, je suis fier de t’avoir engagé ; va, sers toi dans la cuisine et demande à la comptable de t’allonger quelques milliers de talents hernandiens ; tu l’as bien mérité. Ah Madre Dios, que c’est utile d’avoir un conseiller fin et subtile. D’ailleurs, pense à envoyer une escouade de sicarios pour se charger du chat ; ça lui apprendra à jouer au plus fin avec moi. Este hijo de puta ya verà quien manda aqui ! J’ai hâte de voir la tête du gringo lorsqu’il devra s’incliner devant et accepter mes conditions ! » puis reprenant son calme, il fit : « du nouveau à la Chambre ? »
- « Nada Excellence ; de San Pedro risque de devoir capituler devant vous et je pense que vous pourrez bientôt réclamer un nouveau ministère pour Unidad ; la situation au sein de la coalition présidentielle s’aggrave de jours en jours. »
- « Muy Bien, gracias Ernesto. »
Quelques heures plus tard, l’Antérinien, fatigué par la route et lassé par les frayeurs qu’offraient ces villes où la sécurité n’était rien d’autre qu’un mythe, une légende, même dans les quartiers riches, tentaient tant bien que mal de retrouver son hôtel tandis que son chauffeur particulier s’excusait pour les embouteillages qu’un « accident de voiture » causés par quelques sicarios à moto armés de pistolets mitrailleurs. Ce genre de choses était courantes, bien sûr, la police elle n’arrivait que trop tard ; ses agents dispersés aux quatre coins de la ville n’arrivaient pas à dissuader ces meurtriers d’agir quand ils n’étaient pas eux-mêmes tueurs à gage à temps partiel, pendant et après le service, évidemment. La vie ici, n’avait rien de reposant ; les coups de feu quotidiens, la violence omniprésente, la mort survolant chaque jour qui passe les quartiers des grandes villes… C’est sûr mieux valait éviter de se promener dans ce genre de quartier la nuit. Aussi important que l’on soit, nul n’est à l’abri dans ce pays gangrené par la criminalité et le grand banditisme. Mieux valait éviter aussi de croiser les mauvaises personnes et il était par ailleurs recommandé de faire attention à son langage ; certains étaient un peu trop soupe au lait et on avait déjà vu des innocents êtres troués de balles pour avoir insulté un gros qui lui barrait le passage…
Et tandis qu’il montait rejoindre sa chambre, un grand homme, bien habillé, probablement hernandien, ne serait-ce qu’à cause de son accent, descendait à toute allure les escaliers, le saluant d’un signe de la tête et d’un « Holà » chantant propre aux latinos. Et alors qu’il atteignait sa chambre, il n’eut pas besoin d’ouvrir la porte ; il ne s’en inquiéta pas plus que ça, certaines femmes de ménage n’étaient pas assez prudentes et laissaient la porte ouverte pour signifier qu’elles avaient déjà nettoyer la chambre. Ainsi il alluma la lumière et la première chose qu’il vit fut un chat pendu devant ses yeux. En dessous, un petit mot :
« Miramos te ! »

Posté le : 26 avr. 2026 à 19:38:25
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La violence est probablement la seule valeur universellement partagé par les Hommes, elle contamine toute les strates de la société ; tant à la maison qu’aux plus hauts sommets de l’État, elle infecte les relations internationales tout comme sa nauséabonde substance se répands dans les cœurs dès l’enfance. Elle habite en nous, elle nous aveugle, nous manipule… Elle triomphe de nos défenses dans nos moments de colère, elle explose dans nos rages, elle nous libère dans nos folies. L’homme est par nature violent ; c’est le seul moyen qu’il a à sa disposition pour se faire clairement entendre. Loin d’être un agneau sans tâche, il vole, viole et tue pour son propre plaisir dans une explosion de joie morbide, notre brutalité naturelle que les artifices sociaux tentent de refrénés, de contrôler, de modérer sans jamais réussir à soumettre exulte lorsqu’elle est libérée de ses chaînes, du regard réprobateur de la société. Elle triomphe de son bourreau et s’en va assouvir nos plus bas instincts, nos passions les plus sordides, nos envies les plus criminels en fanfare. Elle se délecte de nos excès comme un gourmet qui déguste les viandes les plus fines. Elle se réjouit et se régale de nos abominations, elle nous pousse à nous vautrer dedans, à nous rouler dans cette boue, à nous féliciter de notre crasse. Et petit à petit, l’Hernandie courait à cette folie ; la violence des gangs faisait régner un climat de terreur, la classe politique, comme à son habitude, était dépassée par la situation, elle ne savait que faire, et au final, elle se contentait de recevoir les billets.
Il avait craint que les Antériniens refusent de le soutenir, il avait cru que Terrabilis allait se désengager, mais non. Elle était devenue une sangsue, un parasite, une tique qui se goinfrait du sang, des richesses de cette nation. Et malgré tout, il continuait à croire que ce plan allait mener à sa perte. Une sorte d’instinct, de prémonition, d’intuition le rendait certain que quelqu’un, ou quelque chose, allait être immolé, sacrifié. Ce chat pendu lui avait prendre de conscience du danger. Le message était clair ; il était même limpide ; les Narcos font ce qu’ils veulent. Et ça, même si ça avait intimidé l’Antérinien, ça n’avait pas pour autant entamé sa détermination. En s’attaquant à lui, ils avaient insulté son honneur, ils avaient bafoué sa qualité de citoyen antérinien. Bien entendu qu’il était effaré, tétanisé, mais il n’allait pas capituler ; il n’allait pas se rendre aussi facilement. Pour qui le prendrait-on sinon ? Pour un pleutre, une marionnette victime de ses sentiments ? Il ne pouvait plus se désengager ; tout comme un général ayant lancé l’offensive trop tôt, il ne pouvait pas sonner la retraite sous peine de voir son armée se faire tailler en pièce. Il devait assister à cette conférence à laquelle Uriel l’avait invité ; pour « renégocier » certains « contrats ».
Bien sûr qu’il avait dû accepter cette ‘’généreuse’’ invitation ! Il sait pertinemment que sinon c’était la mort et l’expulsion de Terrabilis qui l’attendait. Il avait donc pris ses dispositions, commencé son testament, au cas où les pourparlers tournent mal, comme c’est si souvent le cas dans ce milieu. Il avait même demandé à Terrabilis d’envoyer une dizaine de gardes du corps pour sécuriser sa chambre et ses véhicules. Il se préparait au pire. Il attendait le cataclysme, la tempête et le cyclone. Il savait que la situation pourrait mal tourner, elle ne devrait que mal tourner. Il avait appris qu’Uriel avait même convoqué Castvileja à sa conférence, ainsi que plusieurs figures du gratin hernandien et plusieurs chefs de gangs locaux, suffisamment influents pour être invités et pourtant si faibles que l’on reléguerait ces derniers à la table des enfants. C’était simplement un moyen de les flatter et de les encourager à ne pas se laisser pousser des ailes en les comblant d’honneur… Et pourtant, d’après ce qu’il avait entendu dire, les piranhas commençaient déjà à flairer le sang, et certaines complotaient déjà pour en retirer des bénéfices. Et alors que sa voiture démarrait, il pensait à cet amas de petites frappes sans importance apparente ; il pourrait peut-être jouer un coup magistral s’il réussissait à approcher les patrons, ces « Narcos » faibles et divisés… Tout les moyens sont bons pour tenter de préserver ses intérêts agricoles, même les plus insensés…
Il commençait à peine à envisager les dénouements les plus saugrenus, les plus sanglants, les plus heureux… Il essayait d’imaginer toutes les possibilités, les solutions, les retournements imprévus… Mais c’était en vain. Comment essayer d’imaginer une partie d’échec, une partie de poker, si l’on ne connaissait pas les règles ; comment faire un rock le plus astucieux si l’on ignore son existence ? Comment sortir sa quint flush royale la plus magistrale si l’on ne sait même pas qu’il faut un as, un roi, une dame, un valet et un dix ? Il n’avait pas les codes ; les Hernandiens avaient un rituel particuliers ; des codes biens à eux. Des signaux tacites qui semblaient incongrus, même indétectables pour les non initiés aux relations hernandiennes. Et ça, l’Antérinien ne le savait toujours pas ; il avait toujours vu l’Hernandie comme une extension sauvage, un peu arriérée et moins maniérée de l’Antérinie. Une sorte d’imitation aleucienne, avec du soleil, du sable fin et des cocotiers… Une pâle copie en somme. C’est pour cette raison qu’il n’avait jamais envisagé le fait de se trouver un nouvel associé, un homme de confiance qui pourrait démystifier les arcanes des conversations, des gestes, des images hernandiennes. Il était seul, et il ne le savait même pas ; il allait explorer une forêt vierge, affronter les serpents, remonter des rapides sans guide. Cette témérité, cette folie, cette arrogance inconsciente le menait droit au mur.
Alors que son chauffeur garait l’élégante voiture sombre de forme effilée devant un immense château, une hacienda qui avait des allures de palais maure. Les colonnes reliées par des voûtes formant des demis-cercles parfaits se succédaient, dissimulant négligemment quelques fontaines qui arrosaient généreusement les alentours. Devant ce bâtiment, s’étendait des champs à perte de vue, des centaines et des centaines d’hectares de coton, de café, de canne à sucre… En contrebas, quelques villages, en grande majorité composés par de fragiles bidonvilles, étaient couverts par l’imposante colline sur laquelle était établie cette solide demeure ; comme si ces taudis s’inclinaient, s’effaçaient devant la maison du maître. Cette dernière, immense, couvrait la quasi intégralité de la colline. Devant les yeux de l’Antérinien, surplombant les colonnades, une imposante tour, semblable à celles que l’on pouvait trouver dans les avants-postes médiévaux, semblait surveiller les alentours, elle était flanquée par des bâtiments d’une blancheur éclatante bien moins élevés qui paraissaient l’encadrer. Sur ses deux côtés, deux logis fermaient la propriété, laissant ainsi immense ouverture sur le versant sud ; que quelques colonnades refermaient. Devant, la petite route qui longeaient en zigzag la colline était refermée par une grille noire, surveillée par des militaires armés jusqu’aux dents. Entre cette route et les bâtiments, une petite esplanade, couronnée en son centre par une fontaine, faisait office de parking.
Ce dernier était bourré de quatre-quatre, de voitures de sport, de limousines… Et déjà les domestiques accouraient, proposaient des rafraîchissements, delestaient de leurs manteaux certains Messieurs particulièrement importants. De partout on accourait. De partout venaient les trafiquants d’envergure médiocre, des hommes d’affaire brillants, des politiciens réputés. Le gratin hernandien tout entier venait se réunir dans cette ancienne propriété coloniale. Pendant un temps, cette demeure ne régna plus uniquement sur les terres alentours, mais sur l’Hernandie toute entière. Députés, ministres, chefs d’entreprise, mafieux et gangsters, ceux là même qui tirent les ficelles, ces marionnettistes de talent qui réussissent à faire de cet État un simulacre de démocratie. L’Antérinien souriait, il avait devant lui tant de monde, tant d’hommes importants, tant de femmes du monde qui se trémoussaient comme des dindons qu’il était difficile de tous les nommer, ni même de les compter. Ces hommes tout à fait respectables avec leurs costumes sombres, leurs cravates et leurs nœuds papillons bien noués ainsi que leurs pochettes de toutes les couleurs, malgré leur propension à vendre leur âme au diable pour quelques centaines de milliers de talents d’or. À côté de tout ces Messieurs, se trouvaient leurs cousins de fortune, qui étaient aussi, accessoirement, leurs vaches à lait. Ces criminels en col, réclamant les titres d’Excellence, de Monsieur ou de Señor, habillés selon des goûts tout à fait discutables, constamment affublés d’un couvre-chef de rancher, exhibant en permanence leurs armes, qui étaient pour la plupart en or pur. Alors que les représentants de ce que l’Hernandie faisait de mieux, c’est à dire des criminels et des politiciens véreux, se réunissaient ici, l’Antérinien se rendait compte de sa solitude ; il était seul et il n’avait aucun allié parmi ces messieurs qui devaient déjà, sous leurs faux semblants, leurs accolades, leurs plaisanteries innocentes, conspirer contre leurs rivaux, aiguiser les couteaux et se préparer à leur tirer dans le dos une fois que l’occasion se présente.
Mais déjà, une grande clameur s’élevait dans cette foule de malandrins auréolés par leur respectabilité de façade ; « Le Cardinal de Làsare est ici ! ». Lecombre entendait déjà quelques gouverneurs dire « il doit venir nous vendre des bénédictions » tandis qu’un officier, engoncé dans un uniforme vert et affublé de médailles imméritées bousculat tout ceux qui se trouvaient devant lui, accompagné par quelques soldats désabusés qui lui servaient d’escorte. « Et voici son frère, un sacré pendard celui-là ! » lâcha un sénateur. Mais peu durent l’entendre car déjà cette foule compacte se précipitait dans la cour, à la recherche de rafraîchissements. Une masse de serveurs, en gilets rouges arpentaient ainsi cette place avec des apéritifs et des en-cas pour désaltérer ces richissimes messieurs et leurs dindes. Et alors que tout le monde commençait à s’asseoir, le Cardinal, avec son regard luisant grimpa sur sa chaise et fit :
- « In nomine Patrem, et Fili, et Spiritus Sancti amen. » tout en commençant le bénédicité il annonça que l’Église d’Hernandie recherchait des fonds pour les nécessiteux et que pour le salut des âmes ici présentes, il était recommandé d’offrir quelques centaines de milliers de talents à ces œuvres de charité. Une fois cette somme assemblée, il était fort probable que ce calotin se servirait généreusement, et que certains de ses subalternes ayant confondu la politique et la religion en fassent de même. C’était aussi un habile moyen de s’acheter le soutien localisé d’une Église aux mains de Judas qui perd de vue sa mission première ; l’élévation des âmes et la diffusion de la Sainte Parole. De sa voix toujours posée, qui ne semblait habitée par aucune passion ; c’est comme ça qu’il gagnait son gagne-pain quotidien ; il venait quémander de l’aide pour les pauvres, marchander l’Église comme l’on brade des tapis d’une voix constamment monocorde, sans émotion, sans sentiment. Il disait tout cela avec un sordide détachement, comme s’il lisait une liste de course ou qu’il évoquait une anecdote inintéressante au possible. Il n’en avait que faire de cette masse de pouilleux qu’il plaignait sans grande conviction. Aussi amusant et affligeant que cela puisse paraître ; les pauvres peuvent aussi devenir des vaches à lait, des soulageurs de conscience anonymes. Ils n’étaient rien, ne représentaient rien, n’évoquaient rien pour ces messieurs, mais comme à chaque fois qu’il est possible de faire une bonne action tout en s’attirant un soutien politique, l’homme fait le choix le plus rationnel, celui du pratique, celui de l’immoral.
- « Si cet homme aurait pu vendre les Apôtres avec Jésus, il l’aurait fait. » ajouta à voix basse un jeune entrepreneur entrepreneur. « En voilà un qui n’a pas son pareil pour lever des fonds, c’est un Juda, certes, mais il a du talent. » remarqua t’il aussitôt, cyniquement, impitoyablement, avec une pointe de malice aussi. « Vous verrez qu’il serait capable de s’acheter les clefs de Saint-Pierre pour vendre des places au paradis ! » et alors que les graves personnages s’esclaffaient, un domestique vint chercher l’Antérinien.
- « Monsieur, vous êtes attendu dans le bureau de Son Excellence Uriel. C’est urgent. »
- « Et bien pas trop tôt. » claqua t’il alors qu’il suivait le domestique habillé de rouge qui déambulait avec une certaine grâce dans les couloirs éclairés par un soleil particulièrement vif. Alors que la chaleur rendait la tension palpable, l’Antérinien avançait quand même d’un pas mal assuré, s’essuyant parfois le front avec un mouchoir. À mesure qu’il se rapprochait du bureau, il commençait à se rendre compte de la précarité de sa position ; certes Terrabilis le soutenait, mais son support restait tout théorique, assez fumeux même. Et ça, quoiqu’il fasse, il savait qu’il ne servait à rien de brandir cet argument comme un étendard pour rallier les plus sceptiques ; il fallait pour convaincre ces hommes des qualités sonnantes et trébuchantes ; de quoi les forcer à se ranger de son côté. La question n’était pas de savoir s’il allait réussir à les forcer, mais s’il pouvait s’assurer leur soutien politique. Il n’avait dans tout les cas, aucun moyen de leur imposer sa décision, il doit donc composer avec le point faible de tout ces hommes ; la vénalité.
Pour tout ces messieurs, l’or est le sang qui coule dans leurs veines. C’est ce précieux métal qui fait battre leurs cœurs, qui les pousse à se lever le matin, à continuer, inlassablement, à le collecter. Ce n’était plus que des pirates ; ils écumaient les salons à la recherche de galions plein à ras bord, ils lançaient l’abordage, ils tiraient quelques salves et s’emparaient de ce précieux pactole en se serrant la main avec des airs complices et amicaux. Ils rackettaient, ils volaient, ils pillaient dans la légalité la plus absolue. Ils pirataient ces pauvres hommes d’affaires en les forçant à signer des contrats désavantageux en échange du silence, parfois de leur bienveillance voire de leur soutien dans leurs futurs projets. Ces brigands ayant fait fortune dans le trafique d’influence, continuent encore et toujours leurs abordages ; ils s’emparent de millions en arraisonnant toujours plus de milliardaires avec un accord simple : soit il accepte de payer des acomptes à ces Messieurs, soit il dit adieu à toutes tentatives entrepreneuriales dans ce pays. Et à chaque fois, ils continuaient à rejouer leur éternel numéro que l’expérience avait contribué à perfectionner. Ces brigands en col blanc, ces voleurs de la haute société, ces pirates de salon s’enrichissaient en dénaturant leurs fonctions ; protéger et servir est le devoir d’un politicien. Mais pour eux, voler et s’enrichir était devenu le nouveau mot d’ordre, les seules valeurs méritant que l’on s’y attarde. Elles dictaient dorénavant leurs mouvements, leurs passions, leurs comportements. L’or les avait rendus fous ; il était devenu leur seule obsession, leur seul plaisir, leur seule raison de vivre. Ce serait ce point faible qu’il fallait exploiter.
- « Vos Excellences, voici Son Excellence Lecombre représentant de Terrabilis. » annonça le domestique lorsqu’il ouvrit les portes.
- « Merci, Lecombre, prenez place et installez vous là. » fit un jeune homme en pointant du doigt un siège vide.
- « Quelle familiarité ! » grommella l’Antérinien, surpris que l’on puisse se permettre de parler ainsi à un homme de qualité, comme on aimait se le rappeler à Antrania. Il était des choses qui outraient plus que tout les Antériniens ; et rien n’était pire que la familiarité. « Comme si un entrepreneur corrompu pouvait se permettre de parler ainsi aux représentants les plus prestigieux de la Confédération ! » pensa t’il en omettant malencontreusement ses diverses aventures dans lesquelles il était question de corruption… Il avait beaucoup de mal à s’estimer l’égal de ces rustres ayant fait fortune grâce au négoce, il s’est toujours considéré comme supérieur à ces pouilleux, un peu trop sauvages à son goût… C’est en quelques sortes comme si les rats se croyaient sur un pied d’égalité avec le lion. Cette vision méprisante, qu’il ne basait même pas sur le rapport de force actuelle, lui venait de sa déconcertante supériorité morale vis à vis de ces gueux, de ces barbares, de ces sauvages bien trop familiers à son goût. Comment osaient-ils croire que l’on pouvait s’adresser à lui sans utiliser l’épithète « excellence » ! Quel crime odieux ! Quelle insulte ! Quelle humiliation !
- « Bonjour messieurs, afin d’éviter que les Uriels et les Castvileja n’entrent en guerre, il faut résoudre, une bonne fois pour toutes le problème terrabilissien. Pour le dire simplement, Monsieur Lecombre s’est engagé à solliciter la protection des Uriels, et puis il a ensuite acheté celle des Castvilejas. Et ce double engagement pose un dilemme simple et clair ; on ne peut pas soutenir deux familles rivales à la fois sans risquer d’y perdre des plumes. Et malheureusement, nous n’avons aucun intérêts à voir Terrabilis reculer, tout comme nous refusons de voir les deux familles les plus puissantes d’Hernandie entrer en guerre. C’est une question purement pragmatique ; si la paix n’est pas garantie, les affaires en pâtiront, et cela nous nous y refusons. Ainsi ; Monsieur Lecombre, faites un choix ; ou bien vous prenez les Uriels, ou bien vous vous accordez avec les Castvileja. Bien entendu, des réparations, qu’elles soient en nature ou en argent, sont attendues pour les préjudices moraux causés par ce malheureux incident ; n’est-ce pas ? » Introduit un jeune homme, d'une ridicule élégance avec un air légèrement efféminé.
- « Ne faites pas attention à ce freluquet arrogant Excellence, c’est un ami d’Uriel et de Castvileja, il a l’intention de vous prendre tout ce qu’il peut à la sortie de cette conférence. Je vous recommande de céder. Vous vous attirerez les bonnes grâce de tout ces messieurs ici présents ; notamment Monsieur le ministre de la défense et celui de l’agriculture, qui sont présents. »
- « Et pour quelle raison vous m’aideriez ? Je ne sais même pas qui vous êtes ! Je ne sais même pas si vous me voulez du bien… »
- « Mais moi je vous connais, et je sais que j’ai tout intérêt à vous soutenir, en échange que vous m’accordiez une petite faveur… »
- « Et quelle est-elle ? »
- « Rien de plus simple ; lorsque Terrabilis commencera son établissement, je veux que vous fassiez de ma province, le Tajija, le quartier-général de votre expansion. Vous recevrez une aide financière et le soutien politique du gouvernement local, celui que je représente en tant que gouverneur. Alors, qu’en pensez-vous ? »
- "Rien que ça ?" ajouta Lecombre, surprit par une telle franchise.
L’Antérinien jaugea son interlocuteur ; un vieux bonhomme, chauve, le nez fin et doté d’un léger embonpoint. Il portait un costume bien moins recherché que les autres participants, il était simple, aucune recherche d’élégance, aucun luxe ostentatoire ; un simple deux pièces noir. En voyant cette simplicité, Lecombre supposa bien vite que le gouverneur était désargenté, et que sa province, à la périphérie des grandes villes était extrêmement pauvre. Seulement, son amitié avec plusieurs ministres et sa surprenante capacité à comploter contre tout et n’importe quoi en faisait un homme utile qu’il convenait de ménager pour conserver son influence sur ce territoire ô combien agité. Lui aussi n’était invité que pour les formes ; au final on se fichait bien de son avis, en revanche on cherchait à le flatter, et pour montrer qu’il comptait un peu, on lui avait accorder le droit d’assister à ces entrevues dans lesquelles ministres, trafiquants et hommes d’affaires se réunissaient.
- « Vous savez, je n’ai qu’une influence régionale, je ne suis qu’un plot dans ces réunions Excellence, mais je pense que l’on aurait tout intérêt à s’entraider ; j’ai besoin de l’argent de Terrabilis, tout comme elle a besoin de moi pour s’établir dans le Tajija. C’est un accord équitable, et puis vous n’auriez pas dû essayer de viser trop haut dès le début ; voyez où ça vous a mené ; maintenant vous devez vous expliquer devant le gratin hernandien tout entier, et vous devrez allonger la monnaie pour ne pas vous faire virer comme un malpropre. »
- « Vous avez raison, gouverneur, quel est votre nom ? »
- « Armando, Armando de Alba. »
- « Hum, messieurs, désolé de vous déranger mais j’ai quelque chose d’important à vous dire. Je me sens obligé de présenter mon point de vue ; mon opinion sur ce qui m’est dû. En effet, lors de mes précédentes rencontres avec Monsieur Lecombre, figurez-vous que je me suis vu promettre de l’argent de Terrabilis en échange de lui garantir sa protection dans les domaines qu’elle exploitera. Or, voilà que cette dernière négocie dans mon dos avec Castvileja ! C’est pour cette raison que à défaut de réclamer des réparations pécuniaires, je demande à ce qu’elle me paie au moins un impôt sur dix ans de tout ce qu’elle vendra ici, en Hernandie. Cet impôt serait en réalité une taxe de 10 %. Je redistribuerai 2.5 % aux différents représentants de l’État assis à cette table tandis que Monsieur Lecombre s’engage à faire appel à des industries locales pour moderniser ses exploitations. Je pense messieurs que c’est un compromis tout à fait acceptable, qu’il serrait regrettable de rejeter… C’est l’une des… » fit sèchement Uriel, dans son complet bleu avec une pince à cravate en diamant.
- « Oh non cabron ! Tu ne vas pas venir te permettre d’aller voler mon client pendero ! Tu oublies tout de même qu’il est sous ma protection et que tu ne peux pas lui vider les poches sous mes yeux ; que me reste t’il sinon ? Rien ! Oh non tu ne vas pas me regarder comme ça, je refuse que tu te permettes de te servir dans mes fonds, de prendre ce qui m’appartiens et de bafouer mon autorité. Tu me comprends, nous sommes tout les deux des criminels malgré nos airs respectables, et tu sais tout aussi bien que moi que je ne peux pas me permettre de me faire marcher dessus devant mes lieutenants et mes puissants. » le coupa sèchement Castvileja.
- « Je refuse de voir l’Hernandie sombrer dans une guerre de gang ; tout comme vous j’ai des intérêts politiques à voir la paix régner. Est-ce clair ? Alvarez, tu vas revoir tes intérêts à la baisse, quant à toi Luis-Fernandez tu vas accepter cet accord. Je me fiche de savoir ce que tu penses ; est-ce clair ? Je veux que vous trouvez un compromis. » fit le ministre de la défense, balayant d’un revers de la main les objections du narcotrafiquant.
- « J’ai une idée, Monsieur le ministre. » ajouta de Alba : « Je suis certain que nous avons tous intérêt à voir la paix régner ; je propose donc que Terrabilis allonge 5 % de ce qu’elle vendra ici à Uriel, qui en reversera 2 % au gouvernement, en guise de compensation. En échange de quoi Terrabilis accepte la protection de Castvileja qu’elle paiera tant qu’elle en aura besoin. D’autre part, elle s’engagera à employer des locaux et à se fournir auprès de sociétés hernandiennes. C’est gagnant, tout le monde trouve des contrats et la paix et maintenue. » et il ajouta tout bas, « et maintenant, Excellence, vous saurez où implanter vos futurs champs et quelles entreprises prioriser… » avant de hausser le ton : « Alors qu’en pensez-vous, Excellence Lecombre. »
- « Je ne vois pas comment refuser une telle proposition, Monsieur le Gouverneur. » tandis qu’il suffoquait de rage.
- « Félicitation, vous avez trouvé un nouvel ami. » conclut le gouverneur, ravi de s’être offert un contrat aussi juteux tandis que les pointures de la criminalité relativement satisfaite de cet accord se levaient en compagnie de ces respectables messieurs, contents d’ajouter un point positif à des bilans politiques désastreux.

Posté le : 21 mai 2026 à 09:28:18
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- « Qu’ils sont longs… Comme si nous avons besoin de ces discours à rallonge où le seul intérêt est de ne rien faire si ce n’est se gaver de petits-fours… Quelle perte de temps ! »
- « Vous savez mon fils, je suis persuadé que de telles cérémonies sont nécessaires ; ne serait-ce que pour éviter que certains ici présents ne dorment dans leur bureau… Et puis n’est-ce pas une cause noble que de réhabiliter le patrimoine historique indigène ? » répondit un petit homme bienveillant.
- « Vous dites cela, mais en vérité, vous n’en avez absolument rien à faire des ruines de ces sauvages ; sincèrement qu’on se le dise mais… Je reste intimement convaincu que mis à part perdre des millions, restaurer ce reliquat de l’occupation païenne ne sert à rien. C’est une perte de temps et d’argent phénoménale ; imaginez tout de même qu’avec ces millions investis dedans on pourrait nourrir tout les miséreux de Saint-Jacques-des-Mers ! Et là, voilà que les Magnats se précipitent dans une course effrénée à l’antiquité ; comme si réparer quelques masures en pierre changerait le sort des communautés locales… Et puis quelles communautés ! Leurs ancêtres étaient des barbares, des animaux, des sauvages ! Ils faisaient tout de même des sacrifices humains, même les peuplades les plus hostiles du continent afaréen avaient cessé de tels rites infâmes ! Et eux… Et eux ont tout de même tué des innocents pour de la pluie… Comment, voulez-vous, très sincèrement, que nous puissions prendre au sérieux de tels travaux ? N’’est-ce pas absurde, ne serait-ce pas vaniteux que de contrer l’Histoire en tentant de relever ces cailloux pour les repeindre en rouge ? À ce compte là autant directement ressusciter l’Empire sakkin que de s’évertuer à dépenser tant d’or pour mettre en avant son hypocrite générosité. Car à terme à quoi vont servir ces clowneries, ces temples païens, ces autels au Diable que l’on restaure ! Ici des milliers d’innocents ont été éventrés dans un spectacle absolument horrible ! Et là, on voit le gratin hernandien se précipiter pour contrer les justes effets du temps ; au Diable les sauvages ! » répliqua l’homme de taille moyenne, assez beau garçon, bien habillé et élégant jusque dans ses manières. Même quand il étalait sa haine, son mépris et son fiel, il réussissait à conserver une certaine grâce ; c’était le genre d’homme qui pouvait insulter quelqu’un sur toute la longueur de son arbre généalogique sans paraître trop grossier. Ses bonnes manières le rendait en toute circonstances sympathique, et même son sourire pouvait faire oublier les pires affronts.
- « Vous voulez plutôt dire qu’ils vont dépenser quelques milliers de talents d’or avant de planquer le reste ! Ce n’est que du flan ; c’est une escroquerie ! Regardez moi ce conservateur de musée débraillé, quel clown ! On sait pertinemment qu’il ne croit pas un mot de ce qu’il dit, et si on l’interroge sur les Moteczuma ou les Grands Sakkins on risque d’être amusé par sa méconnaissance profonde de ces peuples… » ajouta un petit homme, mal coiffé, ayant mal ajusté sa cravate et portant un veston bien trop grand pour lui. Il était évident qu’il n’appartenait pas à ce monde ; à cette secte hernandienne qui ne vivait que dans les beaux quartiers et qui ne connaissait du monde que les hôtels de luxe, les banques, les grands restaurants et les dîners mondains.
Au même moment, comme un écho aux remarques dédaigneuses de ce nabot, la grande perche qui présentait sans joie, sans même une once d’entrain, ce projet haussa la voix, non pas parce qu’il se rendait compte que l’on bavassait, mais parce que sur ses petites fiches une phrase était surligné, pour marquer, visiblement, son importance dans ce discours. - « Voilà en effet que ces peuples étaient en avance ; ils avaient découverts l’astronomie, construisaient de véritables observatoires. Certes, ils n’avaient pas découverts la roue, certes l’architecture restait tout de même primitive ; mais une telle maîtrise des astres et du calendrier n’est-il pas la preuve d’une sensibilité supérieure ? N’est-ce pas la preuve qu’ils étaient les égaux des Eurysiens ? N’était-ce pas la preuve qu’ils ne vivaient plus de la chasse et de la pêche mais qu’ils avaient atteint un niveau de civilisation suffisant pour prétendre connaître les secrets des cieux ? N’est-ce pas un exemple à suivre ? Un modèle qui devrait nous inspirer ? C’est tout de même une chose merveilleuse que d’avoir une si grande civilisation qui nous a précédé ! Ne pensez-vous pas ? »
- « Vous voyez ! » Reprit triomphant le nain. « Je vous l’avais dit qu’il est de ceux qui se vautrent dans l’ignorance la plus crasse ! C’est tout de même une preuve de leur bêtise, à tous, cela même qui applaudissent sans savoir ! Je vous l’avais dit ! Et après on ose dire qu’ils ont balancé des millions dans le projet ?! C’est une escroquerie ! »
- « Mais dites moi, comment avez-vous su ? Je veux dire, comment le savez-vous que ce n’est rien d’autre qu’une fraude ? » fit , étonné, surprit même par toute cette vaine jubilation, le grand homme bien habillé.
- « Ce n’est pas bien compliqué ; tout le monde sait, ou du moins tout ceux qui ont eu le mérite de s’intéresser aux coutumes et découvertes indigènes qu’ils connaissaient l’existence de la roue ! Seulement, ils n’en avaient pas réellement besoin ! Et puis, regardez simplement ceux qui ont investi dans cette rénovation ; à quel moment les Uriels, les Castvileja ou les Almajive en ont quelque chose à faire des Natifs et de leurs bâtiments ? Jusqu’à la preuve du contraire, ces messieurs ne sont certainement pas des philanthropes, et encore moins des passionnés d’histoire ! Alors quel est, pour eux, l’intérêt de perdre autant dans des cailloux qui ne rapporteront certainement rien ? Ce sont des hommes d’affaire ; ils ne consentent à donner que si ça peut leur apporter un avantage. Alors, si l’on est lucide, ou plutot cohérent, quel avantage en tirerait-ils ? Si ce n’est un moyen de défiscaliser plusieurs millions en les prétendant perdus dans des rénovations alors qu’ils sont partis faire un tour à l’étranger… C’est le BABA de la fraude ; c’est comme ça qu’ils échappent à l’impôt mon ami. Vous croyez que les Uriels ont pu rester riches si longtemps en payant l’intégralité des impôts ? Bien sûr que non ! C’est tout le contraire ! Enfin, un peu de sérieux messieurs, cessons de rabâcher constamment les mêmes mythes ! Hypocritement, en tâchant de faire oublier la provenance de tout cet or que les siècles ont amassés pour eux ! »
A ce moment là même, Lecombre, qui échangeait quelques poignées de mains avec plusieurs responsables hernandiens, satisfaits de la docilité de Terrabilis et heureux d’avoir réussis à maintenir une paix précaire, ne tenant qu’à un fil, entre les Castvilejas et les Uriels. L’Antérinien était maussade, le rapport qu’on a fait sur lui dans les bureaux des grands quartiers d’Antrania l’avait profondément affecté ; il se pensait capable d’assumer une mission aussi périlleuse, il a réussi à augmenter les coûts de Terrabilis sur place ; quel échec. Quelle humiliation. Un ultime soufflet qui venait d’entamer durablement sa confiance en lui. Il attendait de grandes choses de son travail sous les tropiques, il s’imaginait déjà devenir le nouveau cadre modèle de Terrabilis, plus encore, un vice-roi régnant sur l’Hernandie, la main invisible fripant ou huilant un système à sa convenance. Mieux, un prince, seigneur parmi les seigneurs qui gouvernerait l’Hernandie, d’une main de fer. Il le sentait en lui, ce pays lui paiera l’affront fait la dernière fois ; il n’en voulait plus uniquement à Uriel, il en voulait à ce pays tout entier. Le pire n’était pas les millions perdus en taxes iniques, mais le sabordage de sa réputation en Antérinie.
Il avait pitié des Hernandiens, pitié d’eux à cause de leur gouvernement de canailles. Il était bien disposé à leur égard, il aurait pu les soutenir contre ces gros messieurs qui se pareraient bientôt de la dignité des princes. Mais ces Patriciens se croyant ducs l’ont trop roulé pour qu’il puisse éprouver la moindre sympathie pour ce pays. Depuis, il maudissait cette hacienda, il maudissait les mafieux, il maudissait la classe politique, il maudissait ce pays tout entier. Chaque hernandien dorénavant, n’était rien d’autre qu’un outil destiné à le servir. Son orgueil, sa fierté, sa supériorité sur cette masse de parvenus s’imaginant égaler en faste les plus anciennes familles antériniennes, comme des enfants ratés qui ne sont rien d’autre que de pâles copies, des imitations dégénérées, de leurs parents. Il était intimement convaincu que lui seul devait gagner dans cette guerre qu’il s’apprêtait à mener là-bas. Dans ce conflit larvé, silencieux, surprise, il allait faire de cet État une prostituée. Oh, pour lui cette catin le méritait ; on n’humiliait pas un homme d’une telle sans qualités sans mériter en retour une juste correction. Il méprisait plus que tout ce peuple dorénavant, il était persuadé de l’arrogance des Hernandiens. Il n’y a aucun mal à être arrogant, seulement il faut avoir les moyens de soutenir sa morgue. Comment le parent pauvre osait-il prétendre prendre de haut son oncle richissime ? Ces gueux ont osé croire que l’on pouvait impunément humilier Emmanuele Jorge Mario Lecombre représentant du Syndicat Terrrabilissien ? Comment pouvait-on oser? Comment ces barbares se permettaient-ils une telle insolence ? Un tel outrage méritait une sanction. Il s’en est fait le serment, Hernandia delenda est. Il était dorénavant ce brillant sénateur rhêmien s’étant promis de détruire la perfide Carthage. Il était Hannibal qui a juré dès sa plus tendre enfance de détruire Rhême. Pas de pitié, pas de quartiers ; l’Hernandie devait disparaître. Ou à défaut, elle devra tellement s’abaisser que les Uriels, l’âme perverse de cette nation, devront s’incliner, fasse contre terre, devant lui. Oh, sa vengeance allait être terrible.
En maugréant contre ce maudit pays, au climat trop tropical à son goût, contre ces satanés habitants, corrompus jusqu’à la moelle, contre ces fichus domestiques qui ne peuvent êtres plus niais, il avait entendu la phrase que venait de jeter ce petit homme. Avant de s’aventurer dans la conversation il jugea l’inconnu à quelques mètres de distance. Ce dernier avait une petite face, à l’image de son corps elle était courte et étroite, carrée. Son nez était imposant, un énorme nez qui aurait pu faire rougir Cyrano en personne tant il était disproportionné. Et puis, ces petits yeux à la fois mesquins et perçants qui semblaient guetter les alentours lui donnaient un drôle d’air ; il ressemblait à un escroc ; il pouvait se faufiler partout, prendre des portefeuilles comme si l’on cueillait des fruits qui s’offraient à nous dans une allée particulièrement fertile. Sa physionomie lui donnait un air rustre ; comme un paysan sorti de ses champs, habillé à la va vite par un mauvais tailleur pressé par les clients et les créanciers et puis lâché ici, dans ce gala rassemblant toute la haute société hernandienne ; un petit nabot vicieux au milieu d’un océan de grands requins ; et malgré son hbaillement et ce physique désavantageux, il semblait nager comme un poisson dans l’eau. Décidément, vu de loin, il a l’air de se plaire dans cette mer de crasse et de boue, il y est si à l’aise que l’on pourrait croire qu’il y est né. Alors l’Antérinien s’approchait à pas de loup, essayant discrètement de gagner quelques mètres sur ce petit groupe que la taille d’un homme immense dominait de toute sa grandeur.
- « C’est en l’honneur de ces peuples, trop longtemps oubliés, trop longtemps opprimés, que je tiens à dédier mon humble discours. Je suis heureux messieurs, mesdames, Excellences, de savoir que des personnes comme vous se soucient de notre patrimoine commun à tous, quelque soit notre ethnie ou notre orientation politique. Oui messieurs, je suis fier de ce patrimoine commun qui devrait nous unir autour de la riche histoire hernandienne, trop longtemps réduite à la période coloniale. Je suis fier de pouvoir diriger ces travaux de restauration qui remettront au goût du jour l’architecture des Sakkins et des multiples peuples ayant vécus sous leur houlette ; c’est là une immense fierté, que dis-je, un honneur de pouvoir, grâce à votre généreux soutien, diriger ces travaux historiques, qui j’en suis sûr, feront la fierté du peuple hernandien tout entier. Oui messieurs j’en suis fier, oui messieurs nous en sommes tous fiers. Mais avant de nous précipiter vers la conclusion il faut à tout prix… »
- « Et voilà qu’il pérore maintenant… Voilà bientôt une demi-heure que dure son discours… Quelle horreur ! Non mais sérieusement, ce n’est pas comme si nous avions tout notre temps… Doux Jésus, voilà qu’il va remballer sur l’immense générosité des Uriels, des Castvilejas et que sais-je encore… Ils sont lassants… Donc je disais que Uriel est un sacré coquin, ne vous fiez pas à sa bonne mine, cet homme est un lâche et un traître… »
- « Je ne suis absolument pas d’accord avec vous. Je pense sincèrement que Son Excellence Uriel est un homme d’une grande qualité. Avez-vous déjà déjeuné avec cet homme Monsieur ? Non. Vous ne pouvez savoir à quel point un homme comme lui est si rare de nos jours. Il a toute les qualités et sa fortune à son image ; il a travaillé dur pour l’avoir. Ou du moins pour la faire fructifier. Je n’ose comprendre comment on ose médire à son sujet. Ciel ! C’est honteux, c’est lâche monsieur! N’est-ce pas mon père ? Que pense le Seigneur. O mon Dieu, ce genre de bavardages coûte plus à une réputation qu’un crash économique ne coûte à une banque. Vous ne pouvez imaginer ce que l’Hernandie doit à Son Excellence Uriel ; ses qualités personnelles sont extraordinaires, et je ne peux qu’admirer un tel sens des affaires, une telle audace… Une telle fougue pour l’entreprise… Comment ne pas admirer un tel homme ? Comment ? Je vous le demande sincèrement ! »
Le petit homme sentant l’hypocrisie qui se masque derrière ces flatteuses panégyries, ce genre de flagorneries différenciant le sot de l’habile ; chaque mot dans cette tirade signifiait ; dites-moi tout, vous m’intéressez. Chaque mot ici a un sens caché ; tout le monde sait que le père ici présent déteste plus que tout les compromissions, les lâchetés qui ont forcé le monde politique à céder devant les sirènes de l’argent et à se vendre honteusement. Le père Pablo, dernier homme intègre de ce pays restait de marbre. Au diable l’argent ; il n’offre pas les Clefs de Saint Pierre et la vie éternelle ! Au diable l’influence, elle ne permettra pas d’infléchir la balance lors du Jugement Dernier ! Au diable le pouvoir, s’il ne sert pas le Bien commun, à quoi sert-il si ce n’est mener en Enfer ! L’Archevêque de Milenze était le dernier juste de l’Hernandie toute entière, sa seule vie était tournée toute entière vers ses ouailles et le Christ. C’était l’un des rares qui ne voyait pas en l’argent une maîtresse devant qui il fallait céder à toutes ses frasques, un souverain face auquel il fallait s’assujettir avec le sourire, une idole qu’il fallait vénérer à tout prix. Parmi tout les puissants, c’est le seul qui a refusé de proclamer la mort de Dieu pour trente deniers! Le seul qui ne s’est pas abandonné face à cet effondrement moral en règle, qui annonce toujours un éboulement général, permanent messager d’une décadence brutale.
- « Comment, vous ne savez donc pas par quel moyen ce filou s’est arrogé l’intégralité de la fortune de ses parents ? Et bien, figurez-vous que cette anecdote ne manque pas de révéler le personnage dans toute sa férocité et sa duplicité. Oh oui, cet hijo de puta est un monstre vorace qui voit toujours plus grand ; lui offrirait-on le Royaume de Dieu qu’il trouverait que ça suffirait à peine pour installer la niche de son chien. Gargantua passerait pour une jeune femme au régime si Uriel le rejoignait. Mais passons aux faits ; voyez-vous il était le cadet d’une petite fratrie, il avait une sœur et un frère. Et ce dernier était le préféré des parents, oh oui Louis était devant Alvaro, et ça il l’avait très mal pris. Vous n’imaginez pas à quel point il l’a très mal vécu. Toute son enfance il a été l’éternel second. Alors quand ses parents sont décédés, ils laissèrent une grande fortune à leurs deux enfants. Seulement, voyez-ça comme le partage des terres d’un grand seigneur au Moyen-âge ; jamais les frères n’acceptent de voir le domaine familial émietté et dispersé en branches cadettes éparses ; jamais. Et bien, Alvaro et Louis s’affrontèrent bien vite ; le corps de leur père n’était même pas encore tout à fait froid qu’ils étaient déjà en train de monter des recours juridiques pour hériter de l’intégralité de la fortune. Quand à la sœur, qui avait toujours tenté d’apaiser les deux hommes, elle fut mariée à un homme bien comme il le faut, mais il est aussi grand bêta qui était incapable de défendre les intérêts de son épouse. Voilà donc les deux frères libres de s’affronter ; les Caïn et Abdel des temps modernes, les Osiris et les Seth hernandiens, les Romulus et les Remus du crime ! Quelle histoire… On ne compte pas les duels et les batailles judiciaires qui émaillèrent l’affaire ; les avocats bien entendus donnaient une façade légale, mais le gros ce litige se résolvait à coups de revolvers… Et bien finalement, après quelques années de guerres de guerre fratricide extrêmement violente Alvaro triompha de Louis, une fois que ce dernier connu la mort dans un « tragique accident » dans une voiture criblée de balles… Quel homme bon et doux, n’est-ce pas ? Mais jusque là, je ne vous apprends pas grand-chose, tout le monde le sait, tout sait qu’Alvaro a tué son frère, tout comme Néron a fait empoisonné Britannicus… La vengeance l’a rendu fou. Mais seulement, il n’est pas comme les névropathes, les tarés des asiles, mais de ceux qui savent réfréner leurs pulsions, leur folie. Il paraît sain, mais il est déjà totalement consumé. »
- « Je n’ose y croire ! » répondit l’Antérinien, qui était à peine surpris de la nouvelle malgré ses grands gestes ; c’est évident que jamais ô grand jamais le gratin hernandien n’admettrait s’acoquiner avec un meurtrier, pire un homme qui commet le pire des meurtres, le plus sauvage, le plus pulsionnel, le plus animal de tous ; le fratricide.
- « Si vous saviez seulement les torrents de sang qu’il a fait coulé… Ce n’est pas un de ces sanguins comme Castvileja, c’est un homme pragmatique ; il préfère les disparitions aux découvertes macabres… C’est un homme qui aime se faire discret, mais Monseigneur Pablo ne compte pas le nombre de personnes qu’Uriel a fait disparaître pour avoir oser remettre en question son autorité sur les différents commerces souterrains des métropoles. Ne vous laissez pas avoir par son sourire juvénile, il est vicieux. Il est traître, et de la pire des espèces. Si vous saviez… C’est le Diable en personne. Un homme d’une brutalité et d’une violence inouïe, Un monstre. Vous savez comment il a fait fructifier sa fortune ? Par la drogue. Il est le fruit le plus pur de cette lignée de voleurs et d’escrocs… Ses ancêtres se sont enrichis en volant l’or des indigènes. Son père a fait de sa mafia la première start-up du crime ! Voilà maintenant qu’il empoisonne les innocents, qu’il inonde de drogues le monde pour s’offrir des palais toujours plus grands, toujours plus démesurés, toujours plus extravagants ! Et à cause de lui, la paix ne tient qu’à un fil ; un coup de sang et voilà qu’éclatent les coups de feu ! C’est un monstre ! »
- « Enfin, bien généreux bienfaiteurs, je vous remercie pour vos dons. Grâce à vous le patrimoine autochtone a été réhabilité. Le patrimoine fera resplendir plus que jamais l’Hernandie. L’or et les parures prises par les colons seront ici même restituées par les gigantesques travaux qui s’annoncent. Je tiens donc à remercier Son Excellence Alvaro de Uriel, Sénateur et bienfaiteur. Monsieur Castvileja, homme d’affaires et bienfaiteur. Son Excellence Almajive, Sénateur et bienfaiteur…. L’Hernandie ne peut que vous remercier pour vos dons qui ne font que réaffirmer un fait que je n’ai eu de cesse de répéter, inlassablement, face aux mauvaises langues ; vous êtes des bienfaiteurs, des hommes bons et généreux. Je vous remercie ! Enfin, je vous invite au banquet organisé par ces derniers pour fêter, comme il se doit, l’inauguration des travaux. »
- « Et bien pas trop tôt. » souffla le nain, visiblement fatigué par ce monologue interminable. « Et voilà maintenant que ces idiots applaudissent… Ils sont fatigants… De véritables courtisans. » Il regarda le prêtre et l’autre homme et fit ; - « Je vous en prie, allez vous rafraîchir, cela vous fera du bien, moi-même je vous suivrai dans quelques instants. » Et alors que l’homme d’Église et son ami ainsi que l’Antérinien s’éloignaient tranquillement, le petit homme tendit à l’Antérinien une carte de visite en disant ; - « Venez donc chez moi la semaine prochaine. Vous m’intéressez. »