23/06/2018
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[Drovolski - Estalie] L’unisson des contre-modèles - Page 2

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Comme elle le fit depuis le début de la rencontre, Wolina nota les explications d'Henrietta dans ses notes. Les autorités de sûreté estaliennes allaient avoir affaire à un sacré boulot de vérification et de sécurisation des informations transmises par les Mesolvardiens. Bien que Wolina ronge son frein, certaine que la question technique était en train de tuer progressivement l'accord dans l'oeuf, constat qu'elle semblait partager avec Senko par un simple regard entre les deux, elle savait aussi qu'il fallait rester méfiant. Elle ferma alors ses notes. Si les Mesolvardiens sont en accord avec l'idée que les Estaliens seront en mesure d'imposer des systèmes de sécurité supplémentaires en cas de constatation de failles structurelles ou de défauts de conception au sein du SAGE-1900, qu'il en soit ainsi, cette joute verbale et technique a probablement suffisamment duré et doit probablement miner les nerfs de tous les néophytes en matière de sécurité nucléaire présents dans la salle. Wolina préféra donc conclure :

"Je vais simplement répondre aux quelques interrogations que vous m'avez posé, madame. Tout d'abord, en ce qui concerne le risque sodium, je suis d'accord avec vous sur le principe : une fuite de sodium est un risque chimique en premier lieu, il n'a a priori rien à voir avec un risque nucléaire comme la perte de réfrigérant primaire. Sauf que c'est un risque certes conventionnel qui, bien qu'il ne peut impliquer directement un accident nucléaire, peut en être la cause. Une fuite de sodium mal maîtrisée engendre généralement un incendie qui a son tour provoque une perte de refroidissement, une montée de température et donc un accident de criticité différée (HRP : je peux reprendre le cas du Monju en 1995 que j'ai cité plus loin dans la rencontre mais également le BN-350 en 1975, lui aussi victime d'un incendie au sodium). La frontière entre accident chimique conventionnel et nucléaire est en vérité poreuse et la distinction que vous faites entre les deux est purement taxonomique, je pense que vous minimisez beaucoup trop la chaîne de causalité qu'un accident conventionnel peut engendrer, surtout que l'on parle d'un réacteur à caloporteur sodium, le chimique est toujours la porte d'entrée du nucléaire en terme d'accidents dans ce genre de cas. .

Ensuite, en ce qui concerne le rendement de combustion et la surgénération, je ne dis pas le contraire madame, ce que vous dites est techniquement vrai mais ce n'était pas là où je voulais en venir : ce que je disais, implicitement, c'est que la fusion centrale et la géométrie instable empêchent d'aller chercher le maximum de combustion du cœur, non pas que 50% soit la norme. Ce n’est pas le rendement thermique brut qui m’interroge, mais la perte de stabilité géométrique liée à votre stratégie de fusion partielle. Ce phénomène est bien documenté dans les combustibles MOX à haute température. Le taux de combustion ne m’intéresse que dans la mesure où la perte de forme centrale du crayon crée une reconfiguration neutronique. Et si vous croyez que l’infini est un argument suffisant en physique, je vous invite à considérer les transmutations d’isotopes non fissiles ou l’accumulation de déchets mineurs. Le cycle n’est jamais entièrement bouclé sans pertes.
"

De son côté, Senko nota les modifications du contrat par le Dauphin. On pouvait clairement voir de son côté qu'il avait été à moitié satisfait. Il avait en effet apprécier la modification de l'article 4.b qui permettait à l'Estalie de s'approvisionner ailleurs en ca se rupture, de gel des prix ou par compensation via la BID mais il se rendait vite compte de la ligne qu'était l'article 7.e. Pourtant, c'était une des failles contractuelles majeures du contrat aux yeux de Senko, il ne pouvait pas passer l'éponge dessus, c'était impossible.

"Votre Excellence, je prends d'abord acte avec satisfaction de l'évolution qu'a pu prendre la clause de l'article 4.b, c'est un geste d'ouverture et je vous en remercie. Cela dit, je suis obligé de m'opposer à l'alinéa 7.e une fois de plus et je suis obligé d'insister car il s'agit ni plus ni moins que d'une question de sécurité structurelle et pas seulement une querelle sur des vis. Si LHV reste seul arbitre des hausses de coûts, alors il devient juge et partie dans une industrie hautement stratégique pour l'Estalie. Une telle clause ne garantit ni la transparence des marges, ni la prévisibilité des contrats à long terme, ce qui est un problème grave dans une filière où chaque décision engage sur trente ou quarante ans. Vous dites que LHV doit conserver sa liberté de prix et c'est une condition que je comprends mais dans ce cas, il doit aussi assumer un mécanisme de compensation, ou à défaut, ouvrir ses chiffres à l'ASN estalienne, sinon la technologie que vous nous vendez devient une rente opaque et la dépendance économique complète s'installe. Or, c'est une forte dépendance que nous souhaitons éviter. Quant à votre remarque sur l'autarcie, je vous rassure : nous ne la recherchons pas dans l'absolu mais il nous faut une autonomie suffisante, c'est-à-dire la capacité à entretenir, reconfigurer et sécuriser nous-mêmes l'installation en cas de rupture diplomatique ou commerciale et aujourd'hui, ni vos clauses de licence, ni votre découpage industriel à trois têtes ne nous offrent cette garantie. Je vous propose de couper la poire en deux :
Article 7.e : En cas de manquement grave par l'Estalie à ses obligations de protection de la propriété intellectuelle liée à la technologie SAGE, et constaté par la procédure prévue à l'article 7.c, les partenaires de SAGE sont autorisés à appliquer un réajustement tarifaire exceptionnel, proportionné au manque à gagner justifié sur les seuls intrants, composants et services directement concernés par le dit manquement. Ce réajustement doit être notifié à la SEE avec un préavis de trois mois. Toute tentative d'élargir cette mesure à d'autres composantes du contrat ou d'en faire un levier commercial indirect est réputée coercitive au sens de l'article 7.a.
A mon sens, cet alinéa devrait vous permettre de conserver un droit de réajustement en cas de préjudice équivalent au manque à gagner que LHV subirait en cas de manquement de notre part (ce qui est, il me semble, votre objectif ici) réel sans ouvrir de brèche contractuelle générale, empêcher de notre côté les hausses arbitraires ou punitives et enfin préserver la logique de l'article sept. Est-ce que cette clause vous convient, Votre Excellence ?"
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Les Mesolvardiens étaient heureux d’être arrivés à une position qui leur semblait tout à fait agréable, au vu de la tour de discussion. Grands connaisseurs du sujet nucléaire, la science nucléaire avait pour eux une allure de culte dans cette région du monde. Cependant, il ne fallait pas non plus effrayer les Estaliens. Sur leurs visages, on pouvait percevoir un certain dégoût, une forme de méfiance et peut-être même de la peur dans leurs yeux. C’est pourquoi Henrietta prit, à son habitude, un ton bon enfant et affable, bien que son visage puisse sembler acrimonieux, et s’efforça d’adopter une attitude plus agréable.

« Je comprends. Très chers, il n'y a pas lieu d'y avoir du mal. Je voudrais cependant mettre au clair la manière dont, à Drovolski, nous menons une analyse des risques. Je comprends très bien votre position, en effet, un risque conventionnel peut initier un autre risque qui, à son tour, aura un impact nucléaire. Toutefois, lorsque nous menons une analyse des risques à Drovolski, nous établissons la liste des risques et nous mettons en place des parades pour chacun d’entre eux. Nous n’établissons pas un scénario des causes, des causes, des causes. Par exemple, vous évoquez l’incendie. Le risque d’incendie a une parade, mais nous n’évaluons pas toutes les causes possibles de cet incendie. Ainsi, pour le risque chimique lié au sodium, nous avons une parade. Pour le risque d’incendie (qui peut être dû au sodium, à l'électricité, à un combustible, etc.), nous avons également une parade. Quant au risque APRP (accident par perte de réfrigérant primaire), qui est le risque majeur, nous avons une parade. Donc, quand nous disons que nous avons des parades pour la fuite de sodium (un risque conventionnel et chimique), nous en avons. Par exemple, des reconversions d'hydrogène sont une parade face au risque chimique du sodium. Les parades incendie, elles, sont différentes et proportionnées aux enjeux. Si je n’ai pas exposé les mécanismes de défense face au risque d’incendie lorsque vous m’avez parlé du sodium, je m’en excuse et je comprends parfaitement votre interrogation. Je vous assure que le risque d’incendie est le risque principal, après l'APRP, auquel nous faisons face.

e mange un morceau de chocolat et se tache la bouche, ce qui est très peu élégant et visible pour tout le monde.

En ce qui concerne la géométrie, il faut savoir que la fusion partielle, ou plus exactement la maniabilité du combustible en son centre à travers les réactions de transmutation, est un sujet que nous maîtrisons. Ce n’est pas un sujet expérimental ou une technologie que l’on vendrait à moitié. La surgénération et les méthodes de modification de géométrie sont maîtrisées depuis très longtemps par notre laboratoire. Sur ce point, je conviens tout de même que c’est une technologie assez avant-gardiste et qu'elle peut soulever des points d'interrogation et de surprise pour vous. Je comprends donc totalement votre peur à ce sujet. Cependant, j’ai beaucoup de mal à comprendre l’angle d'attaque que vous adoptez. Dans un réacteur nucléaire conventionnel de type REP, le taux de combustion est relativement faible, ce qui assure que les produits de fission ont une part significativement basse dans le combustible et que les pressions partielles qu’ils exercent ne déforment pas le combustible. Dans le cadre de notre réacteur, nous parvenons à atteindre le seuil de 50 %. Ce seuil est en effet une limite appliquée de telle sorte que la géométrie ne soit pas significativement différente et que les procédés nucléaires puissent se poursuivre sans risque de défaut. Physiquement, nous pourrions atteindre des seuils jusqu’à 80 % sans changer le combustible. Cependant, à partir de 60 %, nous atteignons un niveau de risque jugé suffisamment important pour que nous n’allions pas jusqu’à 80 %. Le fait de s’arrêter à 50 % n’est pas un défaut ; c’est un choix volontaire pour assurer la sûreté de la géométrie du combustible. C’est un compromis que nous faisons. Vous ne pouvez pas critiquer le fait que le taux de combustion soit faible par rapport au maximum théorique (80 % serait exceptionnel) tout en critiquant le fait que la déformation de la géométrie puisse causer un problème de sûreté. C’est un vrai problème si, par exemple, la géométrie n'est plus symétrique. Dans ce cas, il y a un problème de sécurité car le combustible produira des points chauds, c’est-à-dire des points où la fission neutronique sera plus importante qu’ailleurs. On a alors un risque de perforation de la gaine, ce qui est très dangereux. Nous avons des parades : par exemple, entre la gaine extérieure du cœur et la gaine intérieure, il y a une fine circulation d’hélium. Cela permet de contenir le sodium et le combustible en cas de défaut, mais ce n’est pas suffisant. C'est pourquoi nous nous en tenons à 50 %, de sorte que la géométrie reste symétrique, tel qu’il n’y ait pas de perforation et que les performances du cœur soient maintenues dans des conditions normales.

Maintenant, sur le dernier sujet, la surgénération. Vous semblez avoir une bonne compréhension des phénomènes. En effet, vous mettez en avant le fait que la surgénération n’est pas infinie, car il y a un problème majeur : s’il n’y a plus de combustible fertile, on ne pourra plus surgénérer. Cependant, j’ai du mal à voir où vous voulez en venir, car l’uranium appauvri est un déchet. Il est relativement complexe de l’estimer comme une ressource limitante. Ce n'est pas quelque chose que l'on cherche à produire ; c'est un déchet minier très abondant dans la croûte terrestre. À titre d’exemple, au niveau de la consommation actuelle, des métaux bien plus essentiels sont en rupture franche d’ici une dizaine d’années du fait de la demande et de l’approvisionnement. Je pense par exemple aux métaux de transition, comme ceux liés aux semi-conducteurs, ou tout simplement aux métaux alcalino-terreux comme le phosphate, qui sont absolument cruciaux pour l’agriculture mais risquent de manquer bien plus fréquemment. Donc oui, il est vrai que la surgénération n'est pas infinie, car le jour où il n'y aura plus d'uranium à surgénérer, on ne pourra plus produire de nouveau combustible. Mais le principe de la surgénération, qui est quand même assez intuitif (réutiliser les déchets une deuxième fois, puis une troisième, en surgénérant toujours une partie du radio-fertile en radio-fissile), est théoriquement illimité.

Vous mettez en avant deux points que je ne saisis pas. Vous mentionnez la transmutation d’isotopes non-fissiles. C’est exactement ce que nous vous proposons, Madame ! Nous proposons la transmutation de l’isotope fertile en isotope fissile, c’est le but de la transmutation. C’est exactement le principe qui nous fait dire que, théoriquement, la surgénération est infinie. Je vais vous l’expliquer de façon très simple : dans un cœur, il y a des isotopes fertiles et fissiles. Les isotopes fissiles ont besoin d’un seul neutron pour fissionner, tandis que les fertiles en ont besoin de deux. Le but d’un réacteur à neutrons rapides est de produire suffisamment de neutrons et d’avoir une géométrie particulière pour que la part d’isotopes fissiles soit surgénérée à partir des isotopes fertiles, de telle sorte qu’en apportant suffisamment d’isotopes fertiles en continu dans ce cœur, la quantité d’isotope fissile, après rechargement, soit équivalente à celle que l’on souhaite conserver dans le cœur. C’est ce qu’on appelle un isogénérateur. Mais nous, nous vous proposons carrément un surgénérateur. Un surgénérateur, c’est l’étape d’après. L’isogénérateur produit autant de noyaux fissiles qu'il en a besoin, mais le surgénérateur est capable d’en produire plus. C’est-à-dire qu’avec un seul réacteur, on peut en initier un second. C’est le principe de ce que je disais : l’infini. Tant qu’on a du fertile, on peut générer du fissile. Il y a un autre problème que vous évoquez, qui est réel : l’accumulation de déchets mineurs. C’est un vrai problème, en effet, sans infrastructure de traitement, l’accumulation des déchets mineurs sera un problème majeur. Mais nous avons des stations de traitement et nous vous proposons ce service.

Il faut savoir que la grande majorité des déchets nucléaires ne sont pas un problème en eux-mêmes : ils sont en quantité minuscule ou alors radioactifs sur de très faibles durées. Les vrais problèmes, ce sont les déchets à activité moyenne ou longue. Il faut savoir que c'est exactement ce que consomment les surgénérateurs. Le surgénérateur est donc la solution au problème que vous évoquez. Il y aura une possible accumulation de déchets à faible activité ou à courte durée de vie, c'est vrai, mais ce n’est pas un problème car les déchets à courte durée peuvent être stockés 31 ans et c'est fini. 31 ans est la limite pour la courte vie ; 31 ans après, la radioactivité a diminué de moitié, auquel cas on peut avoir un « seuil de libération ». Je n’ai pas parlé du seuil de libération car c’est un point complexe de la politique des déchets nucléaires. Il existe deux politiques possibles : la politique de libération et la politique de seuil. La politique de libération consiste à dire qu’à partir d’un certain niveau de radioactivité, le déchet est considéré comme ayant la même radioactivité induite que n’importe quel autre déchet conventionnel, et il peut alors être mis dans le circuit des déchets courants. C’est ce seuil de libération que nous pratiquons. L’autre approche est le seuil : à partir du moment où un déchet a été produit dans une zone nucléaire, on dit qu’il a « traversé le seuil » et il est considéré comme nucléaire, qu'il soit radioactif ou non, selon la politique des déchets que vous appliquez. En tout cas, si vous choisissez de traiter vos déchets nucléaires à Drovolski, sachez que nous mesurons la quantité de radioactivité du déchet, et en fonction de sa durée de vie, il sera soit libéré et éliminé, soit stocké. Les déchets à vie longue et haute activité, ceux qui posent problème (dont la radioactivité persiste de façon violente dans le temps), sont entièrement recyclés. La majeure partie de ces déchets est constituée de plutonium (le composant principal du Mox), d’américium (un isotope que l’on peut détruire dans un surgénérateur) et enfin de neptunium et ses dérivés. Ce dernier est un petit problème, mais grâce au procédé d'extraction PUREX et aux réacteurs à transmutation à haut flux que nous avons (que nous ne souhaitons pas exporter car ils n’ont pas vraiment d’usage industriel, mis à part la transmutation des radioéléments persistants), nous pouvons les réduire de façon persistante. Ainsi, en dix ans, nous produisons l’équivalent d’une piscine olympique de déchets dont nous ne savons pas quoi faire. Nous les vitrifions à Drovolski, mais je souhaite exprimer l’idée que les déchets radioactifs nucléaires sont, en volume, très réduits et conditionnés de manière à ne pas avoir d’impact sur l’environnement. En comparaison, les centrales à charbon des pays de l’Ouest, ces capitalistes indigents, rejettent des déchets radioactifs dans l’atmosphère (carbones radioactifs) de façon impressionnante et sans réel contrôle, alors que la centrale nucléaire en produit très faiblement, en volume très restreint et conditionné de manière à ne pas impacter l'environnement.


Le dauphin, prit en compte les remarques et sembla esquisser un sourire. Peut-être était-il habile, mais il était assez heureux de la tournure des événements.

« Monsieur Senco, je vois que vous êtes assez ouvert à ce que nous avons proposé dans l’Article B, et votre formulation est acceptée. Je suis heureux de le constater. Concernant l’Article 7, je considère que de cette façon, vous verrouillez la négociation tarifaire sous le seul fait d’une action hostile de votre part. C’est en effet la volonté principale de l’article, mais il y a aussi le simple fait que le cours des matières premières ou d’un élément technique peut changer dans le temps et peut vous être favorable ou non. Par exemple, on peut imaginer le cas (bidon) où notre sous-traitant de portes, par exemple, découvre une innovation technique qui lui permet de réduire de moitié l’épaisseur des portes pour la même résistance à la fois thermique et mécanique. Le prix serait divisé par deux. Fort bien pour le LVH, nous aurions des portes à moitié prix. Mais si nous ne pouvons pas arbitrer sur le prix, nous serions obligés de vous facturer le double du prix d’une porte sous prétexte que nous nous sommes engagés à conserver les prix. C’est assez absurde pour vous comme pour nous. Inversement, si le prix augmente, imaginons que l’acier devienne deux fois plus cher, la porte coûte deux fois plus cher. Nous serions obligés de vous la vendre au même prix. De la sorte, la moindre variation de prix, si elle n’est pas compensée par une autre, serait préjudiciable à l’une des deux parties. Plutôt que de demander au LVH de prendre toutes les responsabilités sur le prix, nous pouvons conserver l’article de la sorte et donner du pouvoir à la SEE pour qu’elle puisse elle-même faire les appels d’offres sur les éléments techniques, sur recommandation du LVH. Par contre, pour les éléments produits directement par le LVH, nous serons vendue de façon ouverte. Ainsi, nous garantirons un taux de marge constant, et vous aurez le coût d'entrée et de sortie des biens de sorte que vous ayez une vue claire et transparente sur les produits directement livrés par le LVH (on peut imaginer les cuves, par exemple). Sur le reste, vous pourriez faire les appels d’offres vous-mêmes. On imagine donc que le LVH préfère utiliser son fournisseur historique de portes nucléaires qui est la GKD. Vous pourriez considérer que ce partenariat est délétère pour l’Estalie car il existe des industriels performants en Estalie, et vous pourriez les choisir. Je pense que de cette façon, vous pourrez conserver une meilleure autonomie et que vous percevrez plus agréablement la transparence.

Je propose donc de conserver l’Article 7 tel que vous l'avez proposer et de rajouter un article dans ce sens :

la SEE est libre de faire ses appels d’offres selon les mêmes modalités et le même cahier des charges que le LHV, dans la mesure où les produits qu’elle achète ne sont pas produits par ce dernier. Ainsi, elle peut arbitrer sur le prix différemment que le LHV sur les intrants de la fabrication et de l’entretien de la centrale. Les éléments constituant le verrou technologique envers le LVH sont vendus à livre ouvert, avec une marge constante dans le temps et une publication annuelle des éléments entrant dans la production de ces éléments et leur prix de sortie.

Je pense que tous les éléments ont été clarifiés et j'espère que ces propositions vous conviennent. J’ai accepté votre Article 7. Je considère avoir fait ma part du travail : Henrietta a éclairci la situation sur les risques et les performances du réacteur. J’aimerais maintenant que nous discutions de ma part du contrat, à savoir la rénovation de ma capitale.

Il n’est pas de pire empereur que celui qui ne s’inquiète pas de la situation de son peuple. J’estime que le Drovolski a besoin d’une nouvelle capitale et que les anciens bâtiments hérités du passé doivent être rénovés. Je fais donc appel aux sociétés d'Estalie, grandes par leurs ouvriers et puissantes par leur marché, pour aider le Drovolski qui, trop longtemps, ne s’est concentré que sur son activité primaire et manque de services, tels que la simple fabrication de maisons. Nous aimerions rénover l’ensemble des immeubles de Drovolski selon le cahier des charges suivant.

Chaque immeuble doit :

  • Avoir un minimum de 18 étages et un maximum de 58 étages.
  • Être disposé de façon parallèle et permettre l'accès à au moins un secteur de 5 immeubles sans avoir besoin d'un accès extérieur.
  • Avoir un groupe de dix immeubles disposant d'une Maison du Peuple regroupant, au rez-de-chaussée, une série de magasins, au premier et second étage un hôpital, et au dernier des services généraux tels que l'administration, l'école et les services de recrutement.
  • Permettre d’accéder à un métro urbain pour chaque groupe de dix immeubles.
  • Être situé dans un secteur rectangulaire ou carré, de sorte qu’ils puissent s’emboîter de façon sectorielle dans Mesolvarde de façon circulaire.
  • Pouvoir résister à un tir de roquette de moyen calibre et supporter le climat de Drovolski (pluies acides et gaz toxiques)
  • Être équipé du chauffage central, de l’électricité, de l’eau courante et de l’eau chaude de la ville.
  • Avoir un filtrage de l’air obligatoire à tous les étages et des sas d’entrée et de sortie pour chaque entrée d'immeuble et pour chaque palier d'ascenseur.
  • Être équipé d’un minimum de deux ascenseurs et de deux escaliers (montant et descendant).
  • Pouvoir être relié par son district sous terre. Un Mesolvardien ne doit pas vivre en surface, de telle sorte qu'il ne puisse être détérioré par l'atmosphère ou les pluies acides.
  • Avoir son secteur équipé d’un métro au premier et second sous-sol et de voies pédestres au premier sous-sol, de telle sorte qu’elles puissent donner accès à chaque secteur et aux districts voisins.
  • Enfin, il est impératif que le réseau de contrôle automatique de Mesolvarde puisse être installé dans chaque zone de libre circulation et à l’intérieur de chaque appartement. C’est un réseau informatique parallèle qui ne sert qu’à la surveillance, au contrôle (par exemple, des métros, des portes automatiques, de la gestion des prix, de l'ordonnancement du travail) et à l’aiguillage de la population vers les lieux de travail. C’est, en gros, un énorme gestionnaire. Nous ne parlerons pas forcément d’intelligence artificielle, mais plutôt de gros algorithmes d’optimisation qui servent d’agenda général et de système d’exploitation à la capitale, si l’on veut simplifier.

J'espère que ce cahier des charges ne vous déplaît pas trop. J'espère voir les constructeurs de maisons d'Estalie. Si possible, nous aimerions étudier l’idée d’inclure un réseau Internet et peut-être même la télévision. Nous n’avons pas forcément l'habitude de ce genre de technologies d’information, mais nous aimerions découvrir avec vous la réception que cela pourrait avoir auprès de gens qui n’en ont jamais bénéficié. »
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Cette rencontre commençait quelque peu à s'éterniser à vrai dire et Wolina commençait sérieusement à penser qu'elle parlait à un mur, davantage là pour imposer sa vision des choses que pour réellement admettre les failles de sa merveilleuse invention qu'était le SAGE. Elle ferma ses notes, inspira profondément d'un ton calme mais ferme.

"Madame Henrietta, je comprends votre méthodologie d'analyse des risques par compartiments. C'est une approche défendable en théorie mais permettez-moi de vous exposer pourquoi elle ne satisfait en aucun cas les exigences de l'ASN estalienne. Vous dites traiter le risque sodium, le risque incendie et le risque APRP comme trois problèmes distincts avec trois parades distincts mais le problème, c'est que dans un RNR-sodium à haute température comme le SAGE, ces trois risques sont causalement liés. Une fuir de sodium à 900 degrés ne reste pas un simple risque chimique, cela déclenche un incendie, qui compromet le refroidissement, ce qui amène à l'APRP (HRP : typiquement le cas de Monju en 1995 ou du BN-350 en 1975). L'ASN exige une analyse probabiliste des accidents, comme la plupart des agences de sûreté nucléaire, quelque chose qui puisse modéliser précisément ces enchaînements. Vos fameuses "parades" doivent être évaluées non pas isolément mais dans des scénarios d'accidents en cascade. Or, vous ne nous avez fourni aucune étude de ce type. Je maintiens donc que votre évaluation du risque sodium est insuffisante selon nos critères de sûreté. LHV devra fournir à l'ASN, avant toute autorisation de construction, un PSA de niveau 2 minimum (critères de l"IAEA) en incluant les scénarios de défaillance en cascade impliquant le sodium, sans quoi je ne peux approuver l'installation d'un SAGE en Estalie.

Et puis permettez-moi d'être un peu plus sceptique mais lorsque vous me dites que la fusion partielle à 2000 degrés au centre des aiguilles est maîtrisée depuis longtemps et n'est absolument pas expérimentale, à part vous, je suis dans le regret de vous dire qu'aucun réacteur ne mentionne une fusion volontaire et contrôlée du combustible comme mode de fonctionnement normal. De ce que je vois, il s'agit davantage de restructuration microscopique, donc un phénomène de migration des éléments fissiles et des poisons neutroniques sous l'effet du gradient thermique. Oui, cela se produit mais cela n'implique pas une fusion de 16% du combustible au sens physique du terme. En vérité, vous jouez surtout sur les mots. Quand vous dites "fusion", vous parlez en réalité d'une zone de plasticité thermique où le combustible se réorganise à l'état semi-solide. Ce n'est pas la même chose qu'une fusion réelle où le matériau passe à l'état liquide. Or, à 2000 degrés, l'oxyde d'uranium est effectivement en fusion partielle et cela pose des problèmes de pression interne, de relâchement de gaze de fission et de déformation géométrique imprévisible. Vous admettez vous-même que vous vous limitez à 50% de combustion pour assurer la sûreté de la géométrie. Très bien mais cela signifie que vous retirez le combustible bien avant son potentiel optimal, ce qui réduit l'efficacité économique du cycle, augmente le volume de déchets structurels activés et nécessite des rechargements plus fréquents. Je ne nie pas que LHV maîtrise cette technologie mais vous me présentez un réacteur qui fonctionne à la limite des marges de sûreté pour atteindre des performances exceptionnelles. A mon sens, vous jouez sur les limites des règles de l'ASN et à mon sens, l'organisme n'acceptera pas le SAGE à condition qu'il soit bridé avec un taux de combustion limité à 30%, une instrumentation renforcée sur la géométrie du combustible avec une tomographie neutronique en continu et un droit exclusif de l'ASN d'iposer un arrêt si des déformations anormales sont détectées. Sans ces garanties, le risque de perforation de gaine ou d'excursion de criticité locale est trop élevé. De même, madame Henrietta, je n'ai jamais remis en cause le principe de surgénération en tant que tel, mon inquiétude porte sur l'accumulation de déchets mineurs et d'actinides mineurs que vous avez vous-même reconnue. Vous dites que vous avez des stations de traitement et précisément, nous sommes obligés d'utiliser vos services, c'est bien le problème. Vous affirmez traiter les déchets à haute activité par transmutation dans vos réacteurs à haut flux et que le volume final de déchets ultimes est l'équivalent d'une piscine olympique, soit, mais qu'arrive-t-il si LHV décide d'augmenter unilatéralement le prix de retraitement ? Si une crise diplomatique interrompt le transport de matières nucléaires entre l'Estalie et le Drovolski ? Et si les normes mesolvardiennes de retraitement évoluent et deviennent incompatibles avec nos exigences environnementales ? Dans tous ces scénarios, l'Estalie se retrouve avec des déchets hautement radioactifs sans solution. A mon sens, le contrat doit également inclure une clause de stockage tampon en Estalie avec la construction d'une piscine de stockage temporaire sur chaque site accueillant un SAGE avec une capacité d'au moins vingt ans de déchets, un droit pour l'Estalie de conserver les déchets sur site sans pénalité en cas de rupture de service et un engagement de LHV à reprendre les déchets à prix coûtant, indexé sur un panier de devises internationales et non sur sa propre tarification. Sans cela, à mon sens, c'est du pur chantage.

Votre Excellence, Madame Henrietta, je ne remets pas en cause la compétence technique de LHV. Le SAGE-1900 est visiblement le fruit d'un travail considérable mais c'est un réacteur expérimental déguisé en produit industriel. Vous me demandez d'accepter une fusion partielle du combustible que personne d'autre au monde ne pratique à cette échelle, des températures de sodium proches de l'ébullition avec des risques chimiques et thermiques majeurs, une corrosion interne de 31% en fin de cycle ce qui nous laisse une marge de sécurité de 25% seulement et une dépendance totale au Drovolski pour le retraitement des déchets. L'ASN estalienne n'acceptera jamais ces conditions en l'état. Pour moi, bien que monsieur Senko aura peut-être quelque chose à y redire, ma recommandation finale serait de disposer d'un réacteur SAGE pilote, isolé du réseau, avec un programme de validation sur cinq ans, un financement 50-50 entre l'Estalie et le Drovolski, une supervision étroite de l'ASN afin de valider la sûreté dans nos conditions climatiques et réglementaires et cela fonctionne comme prévu, l'Estalie s'engagera à commander une dizaine de réacteurs supplémentaires avec un transfert progressif de technologique. Si cela échoue, le Drovolski rachetera le réacteur à 75% de son coût initial. C'est ma position finale, Votre Excellence. Je ne peux recommander autre chose à la Commission aux Services Publics et à l'ASN.
"

Senko pose ses mains sur la table, se frottant les yeux. Sa collègue venait à nouveau de renverser la négociation pour la rendre proche du non-négociable. A vrai dire, Wolina n'avait pas le choix et Senko le savait : si elle importait en Estalie un réacteur aussi dangereux selon ses dires, la responsabilité retomberait inévitablement sur elle et il est évident que même en acceptant sans broncher dans cette pièce, l'ASN contre-attaque et aille gentiment rendre visite à la SEP pour leur rappeler les bonnes règles de sécurité de base. Quant à Senko, il devait démêler la partie juridique de la négociation et c'était loin d'être une mince affaire.

"Votre Excellence, je vous remercie de votre ouverture concernant l'article et je reconnais que votre proposition sur les appels d'offres est un geste significatif. Permettre à la SEE de choisir ses propres fournisseurs pour les éléments non-LHV est une grande avancée vers l'autonomie que nous recherchons. Cependant, je dois soulever plusieurs points de précision pour que cette clause soit véritablement équitable. Vous dites que les éléments constituant le verrou technologique envers LHV sont vendus à livre ouvert, avec une marge constante. Qu'entendez-vous exactement par verrou technologique ? Car si j'ai bien compris votre architecture technologique, LHV fournit la cuve, le cœur, le combustible et le retraitement, Apex fournit les turbines, l'alternateur et le hall machines et Sylva fournit le bâtiment civil, la tuyauterie et le contrôle-commande. Dans ce cas, est-ce que les échangeurs thermiques sodium-gaz, qui sont, si je ne m'abuse, au coeur de l'innovation que représente le SAGE, sont considérés comme un verrou technologique de LHV et peuvent-ils faire l'objet d'appels d'offres ? De même pour les pompes primaires et secondaires, les filtres de purification du sodium, les systèmes de détection de fuite ou les recombineurs d'hydrogène. A vrai dire, si tous ces éléments critiques sont classés comme des verrous technologiques de LHV, alors votre clause d'appel d'offres ne porte que sur des éléments secondaires. Ce serait une autonomie de façade. Je propose de reformuler votre ajout de la manière suivante :
Les éléments constituant le verrou technologique de LHV sont définis comme suit : la cuve du réacteur, le combustible nucléaire et son conditionnement ainsi que les éléments de contrôle de la réactivité (barres de commande, systèmes RIS/RRA). Tous les autres éléments, y compris les échangeurs thermiques, les pompes, les circuits de purification et les systèmes de sûreté auxiliaires peuvent faire l'objet d'appels d'offres par la SEE sous réserve de validation technique par l'ASN. LHV s'engage à fournir les cahiers des charges complets et les spécifications nécessaires à la mise en concurrence.
De même, dans votre ajout, vous aviez proposé une publication annuelle des éléments entrants dans la production et leur prix de sortie. C'est une bonne chose mais elle me paraît insuffisante. Le fait que ce soit annuel, premièrement, c'est bien trop peu fréquent pour un projet de construction qui s'étale sur plusieurs années. De plus, vous ne mentionnez que le prix de sortie, donc le prix final uniquement, sans détail des coûts intermédiaires. Cela ne permet pas de vérifier la marge constante que vous promettez. Voilà ce que je vous propose à la place :
Pour tous les éléments constituant le verrou technologique de LHV, LHV s'engage à fournir à la SEE trimestriellement un rapport détaillé comprenant le coût des matières premières (avec sources d'approvisionnement), le coût de main d'œuvre (avec une identification des sous-traitants), les frais généraux et autres amortissements et la marge appliquée (en pourcentage et en valeur absolue). Ce rapport est auditable à tout moment par un cabinet d'audit indépendant qui sera conjointement choisi par LHV et la SEE. En cas de désaccord sur la marge, un mécanisme d'arbitrage indépendant sera déclenché (voir clause 7.c).
Senko s'arrêta en ce qui concernait la partie légale de l'accord sur le SAGE, il avait déjà pu éclaircir la plupart des problèmes initiaux du contrat. Cependant, ce n'est pas ce qui préoccupait le plus Senko car lorsque la question du cahier des charges de Mesolvarde fut dévoilé, Senko ne put s'empêcher de rester dans le silence un petit instant, regardant le reste de la délégation estalienne. Oui, toute la délégation avait vu globalement comment la dignité humaine était traitée dans ce pays, à quel point le Drovolski était un enfer en tout point mais Senko pensait au moins pouvoir coopérer sans avoir besoin de salir les mains de l'Estalie en faisant participer son pays au système totalitaire mesolvardien. Il y avait certaines limites à ne pas dépasser, même pour un Estalien, même pour un homme aussi peu révolutionnaire que Senko. Il savait qu'en acceptant tout et n'importe quoi, il mettrait son pays dans l'embarras. Les Estaliens s'étaient donnés comme mission de sauver l'Humanité de sa propre folie, quitte à se sacrifier. En quoi il était bon d'aider les Mesolvardiens à tyranniser leur propre peuple ? Au même titre que les Kah-tanais aidaient les génocidaires de Carnavale, pouvait-il prétendre faire participer ses camarades à la tyrannie mesolvardienne au nom du profit et de la bonne intelligence marchande ?

"Votre Excellence, je vais être franc : votre cahier des charges que vous nous présentez pour la rénovation de Mesolvarde est préoccupant à plusieurs égards. Comprenez-moi bien : l'EStalie est prête à coopérer dans la construction d'infrastructures. Nos entreprises publiques de BTP, notamment la SCP, ont l'expertise nécessaire pour des projets de grande ampleur mais ce que vous décrivez n'est pas simplement un projet de rénovation urbaine. Vous demandez que soit installé dans chaque appartement et dans chaque zone de libre circulation un réseau informatique de surveillance et de contrôle servant à surveiller la population, ordonner son travail, aiguiller les habitants vers leurs lieux de travail, gérer les prix et contrôler les métros et portes automatiques. Votre Excellence, ce système est un appareil de surveillance de masse totalitaire. Vous me demandez que des entreprises estaliennes construisent l'infrastructure physique d'un système de contrôle social qui est en contradiction totale avec les valeurs de notre Fédération. L'Estalie ne peut pas, en conscience, participer à la construction d'un tel système. Je dois être clair : nos travailleurs refuseront probablement de travailler sur un tel projet s'ils comprennent à quoi il sert et leur cacher si nous acceptons reviendrait à violer la loi fédérale. Voilà ce que je vous propose en contre-partie : l'Estalie accepte de construire les infrastructures physiques que vous demandez comme les immeubles, le métro, les voies piétonnes souterraines, les systèmes de filtration d'air ou encore le chauffage central, etc. En revanche, le réseau de surveillance et de contrôle social sera installé par d'autres preneurs après la livraison des bâtiments, que ce soit vos propres entreprises, ou des entreprises de pays libéraux qui n'ont que faire de valeurs éthiques superflus à leur business. Nous fournirons les gaines techniques nécessaires (conduits, armoires de brassage, etc.) mais pas le système en lui-même. Si vous refusez cette séparation, je crain que nous ne puissions plus du tout avancer.

L'ampleur et le calendrier sont tout aussi problématiques. Une cinquantaine de secteurs de dix immeubles, ça nous fait 500 immeubles avec en moyenne 38 étages soit environ 19 0000 étages au total, de quoi y disposer 200 000 à 300 000 logements pour une population qui irait de 500 000 à 750 000 habitants. C'est une ville entière que vous nous demandez de construire, Votre Excellence. Si on prend un calendrier réaliste, la phase d'études et de conception devrait prendre un an environ, la phase de construction (par vague de dix secteurs) prendrait entre huit et dix ans et la phase de finalisation et de livraison environ un an supplémentaire. Soit entre dix à douze ans et ce, en mobilisant entre 20 000 à 30 000 travailleurs estaliens sur place en rotation, 50 000 à 80 000 travailleurs mesolvardiens en sous-traitance et en supposant une logistique massive pour les métariaux. Quant au coût, les immeubles renforcés avec des normes quasi-militaires comme vous le demandez coûteraient entre 150 et 200 millions d'unitas pour un immeuble typique de 40 étages. En moyenne, on atteint très vite les 88 milliards d'unitas environ, sans compter que vous pourriez y ajouter le métro et les infrastructures souterraines qui coûteraient au bas mot une trentaine de milliards d'unitas supplémentaires. Soit environ 120 milliards d'unitas, l'équivalent d'une trentaine de réacteurs SAGE en somme. L'équilibre du contrat n'est pas vraiment respecté avec de telles conditions. Permettez-moi, à la place, de vous suggérer une approche plus réaliste pour nos deux parties. Divisons le projet en plusieurs phases. Une phase pilote de trois ans où l'Estalie s'engage à construire cinq secteurs selon vos spécifications, sauf le réseau de surveillance, financé à 50% par un crédit de la BID à taux préférentiel, et à 50% par votre gouvernement. En contrepartie, vous construirez deux réacteurs SAGE pilotes en Estalie, comme ma collègue vous l'a mentionné tout à l'heure. La deuxième phase figurera d'extension conditionnelle sur les sept à dix prochaines années ; si la première phase réussit, la construction sera étendue à une vingtaine de secteurs supplémentaires et en contrepartie, l'Estalie achètera dix réacteurs SAGE supplémentaires. Enfin, la troisième phase, finale, visera à achever tous les secteurs demandés sur les dix à quinze prochaines années en contrepartie d'une autonomisation complète de l'Estalie sur la filière SAGE et une coopération industrielle élargie.
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Henrietta avait bien du mal à comprendre la défiance qui lui était faite. On aurait pu penser que la délégation était davantage là pour trouver une raison de refuser que pour négocier ou apporter des exigences supplémentaires au projet. Mais, comme employée chargée de répondre de ce qu’elle vendait, elle répondit en essayant de faire mine de sympathie pour éviter toute gêne avec des gens qui semblaient davantage proches du codicile du projet qu’autre chose…

HRP : Monju est une fuite du circuit secondaire, ce ne peut pas conduire à une APRP. Et pour le BN-350, cela n’a pas conduit à une APRP, circonscrit à un incendie grâce au système de sûreté (et à la viscosité du sodium).

Une analyse des risques, du moins de type AMDEC ou suivant une APR, se fait à l’aune d’un risque et non par les causes. Pour chaque mode de défaillance de l’installation, on identifie ses causes, ses effets et sa détectabilité, à la suite de quoi on pose une parade suivant le niveau de criticité. Cela signifie directement que le risque majorant, à savoir l’APRP, induit dans ses causes des scénarios accidentels tels que des agressions extérieures comme un incendie. Donc, suivant cette norme, sont naturellement compris les arbres de causes. Je ne comprends donc pas votre objection. Chaque risque a sa parade et est traité individuellement, mais cela ne signifie aucunement qu’ils ne peuvent s’entraîner les uns et les autres. C’est le rôle de l’identification des EIS. Toujours suivant le principe de l’analyse des risques (et non des causes), la parade est toujours positionnée sur le risque majorant, qu’il s’agisse d’accidents en cascade ou non. Nous demander de positionner la parade sur des risques en cascade est dangereux, ne serait-ce que pour les accidents initiaux qui n’auraient alors aucune parade. Il n’y a donc pas une parade par scénario mais une parade par risque, tel que, dans le pire scénario concernant ce risque, la parade soit suffisante pour amener la probabilité d’occurrence annuelle à 10⁻⁶. Pour être encore plus explicite, prenons un cas concret :

  • Risque incendie : On commence toujours par identifier les causes, disons ici uniquement la fuite de sodium et le feu électrique. Dans notre cas, le plus probable est le feu électrique avec une occurrence de 10⁻⁴, on dira que l’indice est de 2. On détermine les effets : la détérioration du confinement et le dysfonctionnement du refroidissement ; l’effet le plus délétère est la perte du confinement, on pose arbitrairement la valeur à 10, le risque majorant. Enfin, on détermine sa détectabilité : on va dire, pour faire simple, qu’on sait tout détecter avec une fiabilité de 95 %, soit un indice de 1. On multiplie l’ensemble des indices, on obtient la criticité du risque incendie ; dans notre exemple : 20. C’est un risque critique, il faut donc une parade pour ce risque.
  • Au Drovolski, pour qu’un risque critique soit considéré comme traité, il faut que son occurrence annuelle soit amenée à 10⁻⁶. Ici, dans notre cas, la fuite de sodium est imaginons déjà à 10⁻⁶ ; il faut donc traiter le feu électrique. Une parade envisageable est l’usage de gaines ignifuges, qui réduit les feux de 10⁻². Nous sommes arrivés à réduire l’occurrence jusqu’au critère. Nous n’avons plus qu’à noter, dans l’AMDEC, le risque, sa parade, sa criticité, ses causes, ses effets, etc., et passer au suivant.

    Je suis d’accord pour produire un nouveau document suivant vos standards. Peut-être qu’un ADD est plus pertinent qu’une analyse des risques suivant ce que vous évoquez, étant donné que vous souhaitez non pas une analyse fondée sur les risques mais sur les causes ? Je tiens tout de même à signaler que le principe d’une analyse des risques est normalement de positionner une parade face à un risque dans le scénario majorant, tel que tous les scénarios minorants soient traités par la même. Produire une parade par scénario pourrait entraîner une hausse des coûts injustifiée, notamment si le critère de 10⁻⁶ est maintenu dans des scénarios non critiques.

    ACR

    Dites-nous si un ADD en plus de l’APR est requis ? À titre personnel, je pense l’ACR suffisante, et elle est déjà fournie dans l’AMDEC, mais si votre autorité de sûreté demande un ADD, je suis ouvert à la faire rédiger de même pour l'EPS. Soit, si je résume notre discussion, il vous faut, l'EPS, la démonstration de sûreté avec traitement des conséquences ?

    Les tuyauteries sont classées EIPS en raison de leur contribution aux fonctions de sûreté et font l’objet de dispositions de conception renforcées. Elles sont protégées contre l’incendie par un système d’aspersion automatique, des gaines coupe-feu et une sectorisation incendie limitant les effets thermiques et les phénomènes de propagation. Les fuites de sodium sont maîtrisées par des dispositifs de détection précoce (détecteurs de sodium, de température et d’aérosols), des recombineurs limitant les réactions sodium–air, ainsi que des bacs de rétention et dispositifs de confinement permettant de canaliser les écoulements. Afin de prévenir un APRP, l’installation dispose de réserves de sodium garantissant l’inventaire nécessaire au refroidissement, de groupes mono-pompe de secours redondants et indépendants, d’alimentations électriques secourues et diversifiées et de logiques de conduite dégradée assurant le maintien des fonctions essentielles. Enfin, les tuyauteries sont protégées contre les agressions internes et externes par une couche calorifuge assurant à la fois une protection thermique et mécanique, un doublage localisé ou une double enveloppe dans les zones sensibles, des supports et ancrages antisismiques, des protections contre les chocs mécaniques, la chute de charges et les effets de surpression, ainsi qu’une implantation étudiée limitant les interactions et effets domino avec les autres équipements importants pour la sûreté.


    Elle tourne quelques pages et prend des notes, avant de reprendre. Elle répondit par points, de façon concise :

    - Comme évoqué précédemment, notre combustible est perforé en son centre pour faire circuler une branche secondaire à l’hélium ; il n’y a aucun risque au niveau de la pression ni de la déformation, et encore moins d’évacuation des gaz. Comme dans beaucoup de RNR, les gaz de fission ne sont pas conservés au niveau de la pastille mais sont soit purgés, comme chez nous, soit envoyés dans des tampons plus hauts dans le cœur, autre solution.
    - Quant au taux de combustion, 50 % est, comme rappelé, un taux très élevé ; dire qu’on s’arrête à 50 %, c’est oublier qu’en temps normal c’est 10 %. Ce n’est pas un coût mais un gain. Et il n’y a pas plus de déchets activés, mais moins.

    Combustible

    - La température de fusion du nitrure d’uranium est de 2 720 °C sous la forme de notre combustible, soit bien loin des 2 000 °C.
    - Quand je dis fusion, ce terme est impropre. J’ai tenté plusieurs images, mais à partir de 1 723 °C, soit en dessous de la température du centre de notre aiguille, sous atmosphère hélium comme l’est notre circuit secondaire, une phase métallique liquide est formée par dissociation du nitrure selon la formule (U,Pu)N(s) → U(liq) + Pu(liq) + 1/2 N₂(g), participant à la migration. Il s’agit bien d’une fusion au sens physique, maîtrisée par la condition de l’atmosphère hélium circonscrite au centre de l’aiguille, conditionnant la fusion partielle à rester en surface du centre de l’aiguille et à participer à la migration métallique. Le combustible ne perd pas son intégrité, car la fusion n’est permise que dans la zone de circulation de l’hélium, soit un phénomène de feuilletage (U,Pu) de surface et non la formation de corium (U,Pu,Zr). C'est un toute petit partie du matériau, en surface du canal central qui se transforme localement en phase métallique liquide. Le combustible ne fond pas, il ne coule pas, et surtout ne se mélange pas à la gaine. C'est un pellicule métallique liquide très localisée. Cela pour aider le migration contrôlée des métaux, améliorer le comportement du combustible à haute température et surtout confinée au canal central. L'intégrité du combustible est conservé, on est en dessous de température de fusion, il n'y a pas de zirconium, il n'y a pas de mélange pas la structure. Pour toutes ces raisons, nous pouvons parler de dissociation partielle pour éviter le mot fusion si vous le souhaitez?


    Puis elle donna son accord :

    - Nous sommes d’accord pour limiter le taux de combustion à 30 %.
    - Nous sommes d’accord pour inclure une clause tampon en faveur de l’Estalie et de la disposer à nos frais en totalité en tant que garantie de service.


    Elle fouille quelques papiers et relit une note, puis s’accorde.

    Je suis d’accord sur la formulation de votre ajout. Cela me semble honnête, à une exception évidente pour protéger notre technologie : je veux rajouter à la fin de cet article « à la mise en concurrence strictement sur le marché estalien ». Il n’est pas question de diffuser notre technologie à des gens qui n’ont même pas acheté un cœur, d’autant que, si nous vous faisons confiance, ce n’est pas le cas de tous. Nous nous accordons avec vous sur les dispositions prises pour vous protéger. La capacité d’audit me semble une très bonne chose et j’apprécie votre idée.

    Cette fois, ce fut le magistrat qui prit la parole. Il avait entendu les défenses et se crut dans un procès. On sait que le Drovolski est un pays de justice et que tout semble pouvoir être jugé, mais faire un procès au pays lui-même, comment des partenaires comme l’Estalie pouvaient-ils se le permettre ? Passé ce moment de choc, le magistrat Peteremco prit la parole.

    Nous acceptons la séparation des activités de sécurité et de construction. Nous sommes très infructueusement positionnés dans une situation déplorable ; nous pensions que l’Estalie pourrait nous aider dans ce projet car, comme vous le savez, mon pays est sous embargo de la part de Tanska, ce qui limite grandement notre accès à la haute technologie, réduisant d’autant notre système de planification et de surveillance. Cela étant, il n’était pas question de vous laisser bâtir seuls, mais simplement de nous permettre l’accès à de meilleures technologies de l’information pour le bâtir avec vous. Sachez que la spécialisation de l’industrie peut être bénéfique mais a aussi des défauts. Nous sommes toujours incapables de surveiller correctement la ville faute de puissance de calcul.

    Quant à votre proposition, je suis tout à fait d’accord. Vous évoquez avec justesse toute la pertinence que votre peuple a à mes yeux : l’art des mots, la précision de l’esprit. Aborder notre projet commun par un pilote me semble tout à fait approprié ; ce sera un moyen de fidéliser et de fiabiliser nos échanges et de discuter des adaptations. Il est possible que votre ASN exige des modifications ou que nos habitants aient des réclamations à vous transmettre ; cela me semble idéal. Concernant les délais et les coûts, j’ai l’impression que vous comptez payer les « travailleurs mésolvardiens » à vous lire et vous entendre. Sachez que, dans notre pays, le salaire n’est pas dispensé par les entreprises mais assumé par l’État. Vous pouvez donc rayer ce coût de votre feuille comptable.

    Autre chose : nous sommes particulièrement intéressés par la construction d’un métro. Si l’Estalie se rétractait après le projet pilote car cela ne correspond plus ou pas à ses exigences, pourrions-nous tout de même disposer d’une modalité d’annulation qui comprendrait malgré tout la construction d’un métro en échange de biens de consommation ou de matières premières ? Concernant vos modalités sur les trois phases, nous sommes tout à fait en phase avec vous. C’est un moyen efficace de faire progresser nos échanges et notre coopération, de sorte de permettre à nos industriels de coopérer en bonne intelligence.

    Je tiens seulement à soulever une interrogation : quand vous dites « autonomisation complète », qu’entendez-vous ? Car il me semble que, sur le plan des matières premières, vous ne disposez pas de suffisamment de gisements de métaux pour prétendre tout faire seuls. D’autre part, de nombreux produits sont nécessaires en très faible quantité ; alors installer une industrie pour SAGE en Estalie pourrait s’avérer coûteux et peu pertinent sur le plan financier. Si vous entendez installer des usines de fabrication des éléments principaux d’un SAGE, c’est tout à fait possible. Mieux encore, nous pourrions délivrer les licences pour que vos industriels répondent directement aux standards, afin que nous puissions chacun prendre les éléments que l’autre sait le mieux fabriquer. Si ça se trouve, vous continuerez à nous acheter nos cuves et nous vous achèterions vos pressuriseurs : tout est possible.
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