06/12/2018
21:38:06
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De la politique interne à CRAMOISIE© - Page 2

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Ambroise Crogère
- Félicitation monsieur Ishak, vous avez été élu PDG-Protecteur du désert rouge.

- De l'eau...

Balsilek Ishak

- Je crains que votre œsophage ne soit pas encore totalement cicatrisé, mais ne vous inquiétez pas vous êtes sous perfusion, vous ne vous déshydraterez pas.

- Du vin de messe alors...

- Balsilek Ishak ne boit pas de vin. N'oubliez pas qui vous êtes.

- Des drogues... de la morphine, j'ai mal...

- Voilà une requête à laquelle je peux répondre. Un instant.

Il injecte de la morphine au chef kabalien qui se détend presque aussitôt.

- Camille Printempérie est en fuite, je me disais qui cela vous ferait plaisir de l'apprendre peut-être ?

- Le pape noir...?

- La Société Luciférienne Carnavalaise va voter pour lui trouver un successeur, la diarchie cramoisienne pourra reprendre comme avant.

- PDG-Protecteur...?

- C'est vous. Depuis hier soir. Le conseil actionnarial a voté vous avez reçu un vrai plébiscite.

- Docteur...

- Je vous écoute.

- Si je vous dicte... vous leur transmettrez...? Peux pas... écrire...

- Bien entendu. Vous êtes désormais à la tête de l'Etat et monsieur Blaise Dalyoha m'a donné des consignes explicites vous concernant. Considérez moi comme votre corps par procuration, le temps que vous retrouviez vos capacités.

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Dans le palais présidentiel de Salem-Aleykoum, un homme en fauteuil roule lentement dans les couloirs. L'ancienne domesticité de Printempérie s'écarte sur son passage et le salue avec déférence.

- PDG-Protecteur...

- PDG-Protecteur, faites nous savoir si vous avez besoin de quoi que ce soit.

L'homme en fauteuil les congédie d'un geste sans méchanceté. Il pénètre dans une antichambre. Une femme, visiblement inquiète, se redresse à son entrée et s'approche vers lui d'un pas vif.

Balsilek Ishak et Yamma Amer

- Balsilek, vous êtes vivant... nous croyions vous avoir perdu.

- Je vais bien Yamma. Aussi bien qu'on peut l'être après être sorti de plusieurs jours d'opérations et de coma...

- Les autres... ils n'ont pas survécu...

- Une nouvelle tragédie. Un drame supplémentaire. Cela semble peut-être notre lot, mais je ne crois pas à la fatalité. J'ai besoin que tu me parles de mon élection.

- Elle fut brève et d'une relative unanimité. Lorsque les lucifériens ont appris que vous aviez survécu ils ont immédiatement envisagé de vous nommer PDG-Protecteur.

- D'où leur vient un tel unanimisme ?

- Je crois qu'ils envisageaient de remplacer Printempérie depuis longtemps. C'était l'homme de Carnavale mais étant donné les menaces qui pèsent sur nous, les actionnaires carnavalais ont lâché du leste. Ils pensent qu'un plaçant un Kabalien aux commandes, cela apaisera les tensions.

- Ils n'ont pas tort. J'ai donc été élu pour mes origines.

- Vous êtes un chef... le dernier en vie, cela représente beaucoup. Vous êtes légitime à gouverner.

- Et Printempérie ?

- En fuite à travers le désert. Sans son immunité présidentielle, il sait qu'il risque de se transformer en monnaie d'échange et de porter le chapeau pour le génocide.

- En cela il est lucide. Fou, mais lucide. Le pape noir ?

- Alexandrier Arrimage, il a été sacré il y a deux jours. C'est lui qui vous transmettra officiellement la charge de PDG-Protecteur.

- Je dois lui parler. Le plus tôt sera le mieux.

- Je vais le prévenir que vous souhaitez vous entretenir avec lui.

- Quelle est la situation en dehors du pays ?

- Confuse. La République de Kabalie a exprimé des intensions belliqueuses à notre égard mais nous estimons qu'elle ne sera pas capable d'agir avant encore plusieurs mois. Le PAS est, comme à son habitude, contradictoire. Il semblerait qu'ils aient voté la fin du plan M sans nous consulter.

- Ce sont des imbéciles, nous avons respecté chacune de leurs exigences.

- Bartholoméon de Petipont nous avait averti qu'il pourrait simplement s'agir d'un prétexte de leur part... ils n'avaient probablement jamais eu réellement l'intension de faire la paix. En voyant que nous acceptions de jouer le jeu, l'Azur a décidé de mettre fin à l'hypocrisie et de jouer carte sur table.

- Quelle tartuferie tout ça. La première organisation afaréenne stable et c'est un ramassis d'arbitraire et de parjures. S'ils choisissent la voie de la violence, nous risquons un bain de sang dans tous les camps...

- C'est ce que craignent les lucifériens, Balsilek. Les branches carnavalaises plaident pour raser dès demain la capitale azuréenne mais les Cramoisiens veulent encore essayer de donner sa chance à la diplomatie.

- Nos alliés ?

- L'Althalj partage certaines de nos analyses sur l'hypocrisie du PAS et Carnavale continue de nous assurer de son soutien.

- Rien n'a changé depuis l'attentat, finalement. Le PAS a simplement décidé de briser sa parole, comme il l'a déjà fait par le passé.

- En effet, mais ça ne nous dit pas comment nous en sortir...

- Yamma... veux-tu bien me laisser seul un moment ? Ma tête me fait mal et j'ai besoin de réfléchir.
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Balsilek IshakAmbroise Crogère

- Monsieur Ishak ? Monsieur Ishak vous m’entendez ?

Balsilek Ishak grogne d’une voix embrumée.

- Monsieur Ishak ? Vous regardez dans le vide.

- Pardon docteur… ces migraines… elles m’obsèdent…

- Je comprends, si cela peut vous rassurer elles passeront avec le temps. Ce genre de symptômes sont fréquents après une opération aussi lourde que la votre.

- Tant mieux... c'est insupportable...

- Monsieur Ishak, pouvez-vous me dire combien je vous montre de doigts ?

- … deux.

- Bien. Et maintenant ?

- … douze.

- Excellent, au moins ce n’est pas une migraine ophtalmique. Comment vous sentez vous depuis la dernière fois ?

- Courbaturé. Fébrile. Malade. J’ai des… des absences…

- Des absences, vraiment ? Comme celle que vous venez d'avoir à l’instant ?

- Oui… Peut-être ? je ne sais pas…

- Bon, ce n’est pas grave, le tout est d’en avoir conscience. Nous procéderons à une IRM de contrôle pour vérifier que vous ne souffrez pas de saignements internes. A priori ce n'est pas le cas, vos yeux ne sont pas injectés. Votre nom monsieur ?

- … Balsilek… Balsilek Ishak…

- Excellent, vous vous en souvenez correctement ? Pas de… doutes à ce sujet ?

- Non, non.

- Bien, bien. Combien de doigts à présent ?

- Douze. Non, quatre.

- Mieux. Votre nom ?

- Balsilek Ishak.

- Qui êtes-vous monsieur Ishak ?

- J’étais… je suis… un chef, un grand chef de Kabalie.

- Excellent. Que vous est-il arrivé ?

- Je suis mort ?

- Pas exactement, concentrez-vous.

- Il y a eu un attentat, j’ai survécu, mes prothèses…

- On vous en a fait de nouvelles vous vous souvenez ? Votre bras, touchez le.

- … du caoutchouc ?

- Disons cela. Vous avez perdu votre bras vous vous en souvenez, et aussi l’usage de vos jambes. On vous les rendra en temps voulu mais une opération après l’autre, vous avez été gravement blessé. Vous souvenez vous de votre enfance en Kabalie monsieur Ishak ?

- … non.

- Cela vous pose-t-il un problème identitaire ?

- Non.

- Votre mémoire viendra avec l’habitude. Il ne faudrait pas qu’un lapsus... mais je sais que vous êtes quelqu’un de solide, monsieur Ishak, ce genre d’opération peut avoir des effets un peu inattendus, nous tâtonnons encore je ne vous le cache pas. Ce qui compte c’est votre sérénité psychologique, que vous soyez en paix avec vous-même. Vous allez voir notre psychologue ?

- J’ai des visiophonies avec le docteur Gaule.

- Cela se passe bien ? Il faut que vous vous sentiez libre de parler d’absolument tout ce qui vous tracasse, c’est très important, ne sous-estimez pas les conséquences pour votre reconstruction à longs termes.

- Je lui parle.

- Bien. Il est possible que surviennent certains effets secondaires. Vous m’avez dit des migraines, avez-vous des crises psychotiques ? troubles dissociatifs de l’identité ? paranoïa ? doutes existentiels ?

- Un peu tout ça… je fais de la méditation…

- C’est une excellente habitude. Et votre mémoire ?

- Intacte.

- Difficile à dire, subjectivement. Hier je vous ai demandé votre date de naissance vous avez longuement hésité.

- Il y avait un piège.

- En effet, je voulais tester votre réaction. Si je vous la demande aujourd’hui ?

- Je dirai qu’il y a encore un piège.

- Parfait monsieur Ishak, vous êtes un homme malin. Et vos nouvelles responsabilités ? Tout se passe comme vous le souhaitez ?

- C’est un secret d’État…

- Et je suis soumis au secret médical, tout ce que vous pourrez dire en ma présence est strictement et inconditionnellement confidentiel.

- Désolé professeur Crogère mais sur ce point je ne vous crois pas. Remerciez encore Blaise Dalyoha pour ses bons soins.

- Je n’y manquerai pas. Je pense que nous en avons fini pour aujourd’hui, je vous revoie demain à la même heure ou préférez-vous un autre horaire ?

- Demain à la même heure.

- C’est entendu.

Le professeur Crogère se détourne pour retirer ses gants en plastique.

- Docteur ? A mon tour de vous poser une question.

- Tout ce que vous voudrez monsieur Ishak.

- Vous n’aimez pas la Kabalie, je crois ?

Le professeur soupire.

- Je n’ai rien contre la Kabalie en particulier. C’est l’Afarée qui me répugne. C’est un sous-continent en tout point.

- L'Afarée est vaste et plurielle.

- J’ai un peu de respect pour certains collègues du Banairah, bien sûr mais le projet CRAMOISIE© n’aurait jamais pu voir le jour sans le profond mépris que moi-même et un grand nombre d’investisseurs carnavalais vouons à cette terre minable. On ne détruit pas ce qu'on respecte, n'est-ce pas ? Le mépris est une force précieuse qu'il ne faut pas dédaigner, pour ma part je cultive le mien tous les jours. Il ne faudrait pas s'abandonner à l'empathie. En fait, chaque fois que je regarde ces dunes rougies j'ai l'impression de revenir trois-cents ans en arrière. Carnavale est déjà au XXIIème siècle mais la Kabalie semble sortir de l'âge de pierre. Comment un peuple peut-il se laisser aller à ce point à la dilettante ? Comment peut-on refuser le progrès aussi dédaigneusement ? C'est à la fois arrogant et stupide. Je ne sais pas si ces gens méritaient de mourir, mais ils paient les fautes de cent générations de paresseux. Ils sont assis sur des réserves de pétroles et d'hydrocarbures et pour faire quoi ? Carnavale est dix fois plus petite et pourtant nous lancions des fusées dans l'espace qu'ils se contentaient de jouer de la mandoline, et maintenant ils réclament : des soins, des infrastructures, des réparations. Mais des réparations pour quoi ? Qu'avons nous rasé de si précieux ? Rien qu'avec mon épargne personnelle je suis en mesure de racheter la moitié des tas de sable de ce pays tellement cela ne vaut rien. Le patrimoine immatériel, les traditions, tout ce dont ils se prévalent aujourd'hui pour pleurer au génocide, cela ne pèse rien face à un scanner IRM ou une boîte d'antibiotique. Non décidément je ne ressens rien d'autre que du dédain pour cette terre et son peuple, c'est ainsi.

- Et pourtant vous êtes ici.

- En effet.

- Pourquoi ? Êtes les yeux de Blaise Dalyoha ? Pourquoi pas quelqu’un d’autre ?

- Est-ce que quelqu’un d’autre aurait pu vous sauver la vie, monsieur Ishak ?

- Probablement pas. N’êtes-vous pas jaloux ?

- Jaloux de quoi monsieur Ishak ?

- D’être ici… dans l’ombre. Le prix San Youté, c’est vous qui auriez dû l’obtenir, vous ne croyez pas ?

- Si, probablement, mais je ne suis pas jaloux.

- Qu’êtes-vous ? Une sorte de saint ? Avez-vous fait vœu d'humilité ? Êtes vous un moine, le serviteur zélé de la chapelle Dalyoha ?

Le professeur Ambroise Crogère émet un petit sifflement disgracieux qui s’apparente à un rire. Il s’assoit derrière son bureau et croise les mains d’un air pensif.

- Non. Non, certainement pas. Vous êtes un homme d’Église, je crois que vous ne pouvez pas comprendre, la réalité de Bourg-Léon vous est fondamentalement étrangère, comme à la plupart des gens d’ailleurs. C’est un endroit aussi merveilleux que lugubre, où des gens comme moi étudient puis expérimentent entourés de sociopathes en tous genres. Il n'y a pas vraiment de limites à notre imagination. Nous y faisons donc des choses abominables, tout le monde s’en doute, tout le monde ferme les yeux. Pourquoi ? Car il n’y a qu’à Bourg-Léon qu’on opère avec un taux de réussite de 99%, qu’on vous remplacera tous les organes sans poser de question, qu’on changera votre visage, la couleur de vos yeux, qu’on sauvera votre enfant. Bourg-Léon ouvre la voie à tout ce qui sera un jour possible, mais comme tout découverte scientifique il faut que quelqu’un fasse le premier pas. Nous nous en chargeons.

- J’ai déjà entendu ce genre de discours. Cela n’explique en rien votre présence dans le désert rouge, ni votre absence de rancœur pour ceux qui vous y ont mis.

- Personne ne m’a mis ici, monsieur Ishak, je suis le numéro 3 de Grand Hôpital, mis à part un ordre direct de monsieur Dalyoha personne n’a ce pouvoir, et monsieur Dalyoha sait que l’on obtient beaucoup plus de ses employés en les récompensant qu’en les menaçant. Je me suis porté volontaire.

- Pour venir dans un endroit que vous méprisez ?

- Oui, oui en effet. Je vous ai dit que vous trouverez à Bourg-Léon une quantité affolante de sociopathes, sinon pires. Ce n’est pas un hasard, les Laboratoires les sélectionnent notamment sur ce critère. On peut être le meilleur médecin du monde, cela ne signifie pas que vous avez les tripes pour développer un germe qui tuera potentiellement des millions de gens. Chacun sa tâche.

- Êtes-vous un psychopathe ?

- Justement non, mes motivations sont beaucoup plus simples : je suis mue par une intense et sincère curiosité scientifique et la Kabalie… pour méprisable qu’elle soit, ce terre vierge m’a semblé un formidable terrain d’expérimentation.
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Balsilek Ishak Mastaw galla
Mustafa JaffarYamma Amer

- PDG-Protecteur.

- PDG-Protecteur.

- Ishak.

- Amer, Galla, Jaffar, entrez, merci d’être venus, j’ai besoin de planifier certaines choses avec vous.

Mastaw Galla prend immédiatement place sur l’un des grands canapés de soie du salon.

- Bien entendu, nous sommes à votre service PDG-Protecteur. C’est un honneur de travailler avec vous.

Mustafa Jaffar préfère rester debout et se met à faire les cents pas. Yamma Amer le gronde du regard.

- Asseyez-vous Jaffar…

- Je préfère rester debout.

Balsilek Ishak balaye la dispute d’un geste las de la main.

- Restez debout dans ce cas. Je vous ai demandé de venir car vous êtes à vous trois les trois plus grands personnages de l’État d’origine Kabalienne et nous sommes bien peu nombreux, notre peuple…

- « Notre » ?

- Mustafa, enfin !

- Non laissez-le parler Amer. Qui a-t-il Jaffar ? Parlez.

L’homme empoigne le dossier du canapé, penché au-dessus du salon comme un oiseau de proie, ou une panthère prête à bondir.

- Il y a que vous me paraissez changé, Balsilek Ishak, PDG-Protecteur, et que je trouve plus que suspecte la promptitude avec laquelle les lucifériens ont décidé de faire de vous leur homme.

- De quoi m’accusez-vous exactement Jaffar ? Parlez franchement.

- De connivence. Ou pire. C’est étonnant que seul vous ayez survécu à l’attentat contre Bartholoméon de Petipont.

Mastaw Galla s’indigne.

- Enfin ! Êtes-vous en train d’accuser le PDG-Protecteur d’avoir ourdi ces terribles attentats ? C’est une accusation très grave !

- Je n’accuse personne, je flaire, et ce que je flaire pue l’embrouille. « Notre peuple » ? Le Balsilek Ishak que j’ai connu ne s’exprimait pas en de tels termes.

- Et en quels termes s’exprimait-il ?

- C’était un chef autoritaire et orgueilleux, attaché à son clan davantage qu’à la Kabalie. Il aurait sacrifié la moitié d’entre nous pour que les siens aient une meilleure place, en 2013 vous avez refusé le ravitaillement au convoi du chef Mushalik, rompant les lois du désert, parce que vous jugiez qu’il vous avait offensé, et vous venez maintenant dire « notre peuple » ?

- Nous ne sommes plus dans le désert, Jaffar, les temps changent, les gens aussi.

- Que vous dites, voilà aussi une phrase que Balsilek Ishak n’aurait jamais prononcé.

Balsilek Ishak soupire.

- Et que croyez-vous dans ce cas ?

- Votre opération vous a changé, c’est certain.

- J’ai vu la mort de près, et mourir tous mes pairs…

- Ou bien les médecins carnavalais vous ont fait quelque chose…

- Ils m’ont effectivement sauvé la vie.

- Ça, c’est sûr que vous êtes en vie, suffisament en vie pour devenir leur pantin au sommet de l’Etat.

Mastaw Galla se lève.

- Mustafa, vos paroles confinent à la trahison.

- Laissez Galla, laissez. Nous sommes trop peu nombreux pour nous entredéchirer.

- Reste à savoir si vous êtes des nôtres.

- Jaffar… permettez-moi de parler franc. Ne le serais-je pas que vous ne pourriez de toute façon rien n’y faire. Accordez moi, je vous prie, le bénéfice du doute. Que mes actions parlent pour moi et si dans un an la situation ne s’est pas améliorée en Kabalie, revenez ici me faire mon procès, et j’en tirerai avec honnêteté et rigueur toutes les conséquences.

Mustafa Jaffar fronce les narines.

- Nous ne sommes pas dupes, le pape noir a le vrai pouvoir, tout comme Petipont tenait la laisse de Printempérie. La fonction de PDG-Protecteur n’est plus ce qu’elle était avant. Vous êtes une façade, mais en deçà ce sont toujours les Carnavalais qui tiennent le pays.

- Les Carnavalais sont quatre millions et demi quand il reste tout juste deux cents et quelques citoyens d’origine kabalienne. Chaque morceau de carrelage, chaque carré de soie de cette pièce est carnavalais. Nous n’avons rien, Jaffar, tout a été balayé dans le souffle de l’explosion. Il faut l’accepter et aller de l’avant.

- Vous parlez comme eux.

- Ne me jouez pas ce petit morceau de musique-là Jaffar, si vous avez accepté et obtenu ce poste c’est parce que vous savez très bien que j’ai raison. Libre à vous de rendre votre démission immédiatement et de retourner dans le désert, vous êtes un homme libre, personne ne vous retient.

Silence dans la pièce. Mustafa Jaffar ne fait pas mine de partir.

- Bien. La situation étant clarifiée nous pouvons désormais agir dessus. Certes nous sommes en cruelle minorité mais cela ne signifie pas que nous devons nous laisser faire. Deux périls nous menacent : l’assimilation et l’abandon. Certains des lucifériens les plus radicaux sont des prosélytes et s’ils tolèrent que nous ne nous alignions pas exactement sur eux, c’est parce qu’ils savent que la démographie joue en notre défaveur. D’un autre côté, le départ des Carnavalais serait une ruine pour le pays. La Kabalie est décimée et toutes nos infrastructures, nos villes ont été bâties par des étrangers, c’est une situation unique au monde…

Mustafa Jaffar grogne.

- Nous savons tout cela.

- Je pense, en ce qui me concerne, que nous devons tirer parti de la présence des lucifériens. J’ai… connu Bartholoméon de Petipont, si le nouveau pape noir est fait du même bois, il comprendra la nécessité de privilégier la cohabitation.

- Si.

- C’est cela ou perdre le désert rouge. Je saurai le convaincre si nécessaire.

- Le convaincre… vous parlez des Carnavalais comme on parle de ses maîtres. Comme s’ils nous donnaient l’aumône.

Balsilek Ishak hausse le ton.

- C’est le cas, Jaffar ! Ils sont bourreaux et bienfaiteurs, ainsi est la nature humaine et si nous ne faisons pas le pari du pardon et de la coexistence, alors nous sommes perdus, tous !

- Il y a le PAS, l’OND, nous pourrions reprendre le désert.

Un silence. Mastaw Galla et Yamma Amer lui adressent un regard réprobateur.

- La guerre, encore, Jaffar ? Combien d’entre nous mourrons ? Combien de gens honnêtes ?

- Jamais Balsilek Ishak n’aurait prononcé ces mots ! Vous étiez le plus cruel et le plus brutal d’entre nous et maintenant vous parlez comme Petipont ! Printempérie est en fuite, où croyez-vous qu’il se cache ? Il a des amis partout ici, ces gens sont des colons.

- Des pauvres âmes venues des quartiers les plus misérables de la Cité noire sur la promesse d’un monde meilleur.

- Sur la promesse d’un cadavre à piller ! Le nôtre !

- Et chaque goutte de sueur, chaque chantier achevé rachètera leur faute.

- Connerie ! Un palais contre des millions de morts ? C’est cela votre prix ? Vous vendez les cadavres de votre peuple pour des couvertures en soie et un salon climatisé ?!

- L’HUMANITÉ EST MON PEUPLE, JAFFAR !

Nouveau silence, les regards sont tournés vers Balsilek Ishak.

- Vous parlez décidément comme Petipont.

- Je parle comme quelqu’un qui désire éviter la guerre, la mort et la ruine. Quand le crime est commis, rien ne nous fera remonter le temps, nous pouvons exiger des réparations, mais pas la vengeance, ou sinon c’en est fini des hommes.

- Et si j’exige, moi, en réparation pour mes morts, le départ de tous les colons ?

- Alors tu finiras seul avec tes malédictions. Le plus grand acte d’humanité qui soit, c’est le pardon.

- Gardez vos fadaises pour les messes noires, je ne suis pas catholan, je ne tends pas l’autre joue.

- Il faut bien pourtant que quelqu’un la tende.

- Non. Nous pouvons tout garder et ne rien leur laisser, faire payer Carnavale jusqu’à la fin des temps.

- La vengeance, donc.

- Oui, la vengeance.

- Pauvre de toi, Jaffar, pauvre de toi.

- Allez-vous faire foutre, j’ai tout perdu, il ne me reste que ça.

- Tu as tout perdu alors tu veux tout prendre si bien qu’on te reprendra tout. Maintenant réfléchis un instant : si dans ton scénario rêvé une grande coalition venait nous délivrer. Des Azuréens dont nous ne parlons pas la langue, des Faravaniens dont la religion nous est étrangère, les empires coloniaux de l’OND pétris de bons sentiments. Que serons-nous à leurs yeux ? D’éternelles victimes. Un drapeau qu’ils agiteront pour justifier leur combat contre Carnavale avant de nous abandonner ou de prendre nos ressources.

- On prend déjà nos ressources.

- Balivernes. Écoute. Deux chemins devant nous : la pitié ou la force. La pitié de l’OND et du PAS, missionnaires armés qui viendront nous libérer par la guerre et la mort, ou la force, celle de devenir une nation puissante et porteuse d’un projet unique. Les Carnavalais méritent notre haine, mais ils sont aussi le seul avenir où la Kabalie sera maîtresse de son destin.

- La Kabalie… carnavalaise.

- Donne lui le nom que tu souhaites, à la fin ce sont des hommes et des femmes qui vivent et jouissent de la vie. Peu importe que sur notre drapeau flottent trois lunes, une tête de bouc ou un lion d’or : nous vivrons et nous vivrons libres, prospères et puissants. La pitié de nos libérateur, leurs valeurs soi-disant anti-coloniales, c’est le prête-nom de la ruine. La moitié de ces nations ont-elles-mêmes des colonies, ne crois pas un mot de ces vipères, leur pitié masque simplement leur désir de vengeance ou d’accaparement. Ce n’est pas toi qui sera vengé, c’est eux, et tu finiras misérable et seul, Mustafa Jaffar.

- Bien piètre opinion de notre peuple, penser que nous avons absolument besoin des Carnavalais pour survivre.

- Nous avons besoin de tous ceux qui voudront faire société avec nous, voilà ce que je dis. Nous sommes trois-cents mille, Jaffar, trois-cents mille et menacés d’annexion par deux voisins. Trois-cents mille dans un désert toxique. J’ose le dire, Jaffar, réduis à cela nous serons toujours les esclaves des autres. Esclaves de l’Azur, esclaves de l’OND, esclaves de tous ceux qui nous prendront en pitié, jusqu’au jour où ils estimeront que leur pitié n’a plus lieu d’être, alors nous ne serons plus rien. Carnavale c’est la force, et la force c’est la liberté pour la Kabalie. Plus jamais faible. Plus jamais victime.

Mastaw Galla et Yamma Amer hochent la tête, sentencieux.

- Plus jamais faible. Plus jamais victime.

- Voilà qui pourrait être notre devise. Jaffar, entends-tu ce que je dis ?

- La force ? La force de Carnavale ? La Principauté vous a subjugué avec ses missiles et ses agents chimiques ! Ce n’est pas la force, ça, c’est la barbarie, et c’est un fusil à un coup, tiré sur nous.

- N’en crois rien, Jaffar, la force ce n’est pas que les armes, Carnavale n’a jamais brillé par son armée mais par… par cela !

Il lève son bras et celui-ci se met à émettre une vive lueure. Yamma Amer porte ses mains à sa bouche.

- Je ne savais pas qu’ils avaient dû vous amputer.

- Si tu savais les morceaux qu’il me manque…

- Allons, un bras lumineux ? Cela ne vaut pas mieux que les tours de passe-passe de nos sorciers, ne me dites pas qu’ils vous ont retourné la tête avec ça ?

- La science c’est la différence entre la vie et la mort. On ne triche pas avec la technologie. Pense aux enfants morts en couche, pense aux scrofuleux, aux empestés, pense aux blessés des guerres à venir, à ceux qui boîtent et qui claudiquent, pense à tous ceux à qui la science et le progrès apporteront une avenir meilleur…

- Carnavale n’a pas le monopole de la science !

- Carnavale a le monopole des miracles ! J’étais mort et je suis vivant, Jaffar, nul autre que la Cité noir n’aurait pu réussir un tel exploit, tu as visité leurs cliniques, tu as vu leur matériel, Carnavale tue, mais Carnavale sauve et je ne veux pas qu’après nous avoir tué, elle rentre chez elle sans nous sauver. Trop facile ! Détruire et s’en aller, non, les Carnavalais resteront et ils nous donneront la science, et ils formeront nos médecins et nos ingénieurs et de cette rencontre naitra une hybridité, je le crois, car Carnavale a besoin de nous autant que nous d’elle : l’humanité, Jaffar, l’humanité a besoin d’elle-même, nous avons besoin d’être nombreux, d’être différents, mais unis plutôt que divisés, voilà pourquoi maintenant plus que jamais nous devons tendre la main et pardonner aux bourreaux, car si nous ne le faisons pas, les bourreaux resteront des étrangers, mais si nous le faisons, alors ils deviendront des frères et un jour un peuple indistingable, Kabalien et Carnavalais, s’élèvera sur le désert rouge, et ce peuple ne sera pas le vassal d’un quelconque libérateur étranger, il sera maître de lui-même et tutoieras les autres nations d’égal à égal.

- Notre peuple y suffira.

- Tu es un naïf et un sot si tu penses cela ? Quel amoureux sincère de son pays le condamne à l’insignifiance. Je préfèrerai toujours un regard de mépris qu’un regard de pitié. Il n’y a rien à attendre de ces pseudos libérateurs car ils nous promettent la liberté du faible, la liberté de la proie. Ce sont des libéraux dans l’âme : vous voilà libres, nous disent-ils avant de nous jeter dans la fosse au lion. Mais qui est libre un fusil braqué sur la tête ? La liberté de l'ouvrier face au patron, la liberté de l'homme face aux vipères qui s'apprêtent à le dévorer, la liberté de papier, la liberté théorique. Quelle nation est véritablement libre si elle n’a pour elle l’armée ou la technologie ? Libres oui, libres de vendre nos ressources à l’Azur et au Churaynn, libres d'êtres intégrés de force aux clans de l'ouest, voilà la liberté qu’on offre aux Kabaliens : libres de se soumettre, libres de dire « merci », libres de dire « pitié ». Je ne veux pas de cette liberté-là, il n’y a de liberté que dans la force et la force, elle est à portée de main.
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Balsilek IshakOctobre Diabledhomme

Dans le bureau de Métal Hurlant à Carnavale, l'hologramme de Balsilek Ishak apparait assis sur un canapé art déco.

- Monsieur Diabledhomme, je vous écoute.

- Je vous remercie pour votre temps et votre disponibilité monsieur Ishak, ou devrais-je vous appeler PDG-Protecteur ?

- Appelez-moi comme bon vous semble. On m’a dit que vous aviez un intérêt marqué pour les catholans de CRAMOISIE© et que vous souhaitiez m’en parler ?

- En effet PDG-Protecteur, laissez-moi vous expliquer : contrairement à une idée reçu qui surestime un peu trop les morts de l’Armageddon’t, toute la communauté catholane n’est pas décédé lors de la tentative d’apocalypse ratée, très loin de là en vérité. Notre communauté est encore nombreuse et puissante et je dois avouer que certaines remontées du terrain en CRAMOISIE© nous inquiètent…

- Quelles sortes de remontées ?

- C’est-à-dire qu’une partie des colons qui se sont lancé dans cette… « aventure » vous me passerez l’expression, sont d’authentiques catholans convaincus que le désert rouge serait leur terre promise. Or la prise de pouvoir des lucifériens compromet ce grand projet messianique et je crois qu’une partie de mes coreligionnaires ne se sentant pas tout à fait à l’aise avec le récent virage progressiste engagé par feu Son Excellence Bartholoméon de Petipont.

- Ils ne seraient pas les seuls…

- Toujours est-il qu’il y a désormais une fracture au sein des colons. Entre les lucifériens infiltrés, les néo-convertis et ceux qui demeurent fidèles à leurs foi, la cohabitation est apparemment difficile.

- Il y a eu des heurts, c’est vrai, mais les catholans sont autorisés à prier dans la discrétion et la retenue. Tant qu’ils ne se font pas prosélyte, le désert rouge est leur maison au même titre que pour toute l’humanité.

- Le problème est plus fondamental, PDG-Protecteur, je ne veux pas vous manquer de respect bien sûr mais cette égalité raciale… beaucoup n’y croient tout simplement pas. Ce n’est pas de la mauvaise volonté non certainement pas, je crois que certains d’entre nous sont tout simplement résolument imperméables aux idées progressistes mises en avant par la noire Église.

- Soit. Mais je ne suis pas responsable du cœur de mes concitoyens. Que proposez-vous exactement ?

- Un plan de rapatriement d’une partie de la communauté catholane. Pour les volontaires seulement, bien entendu. Je me suis déjà entretenu avec certains responsables religieux locaux et ils m’assurent que l’idée séduit parmi leurs paroissiens. Encore une fois, n’y voyez aucune offense mais beaucoup d’entre eux ont supporté l’Afarée sur la promesse d’un État ethnique et moderne. Au moins une de ces deux promesses n’a pas été tenue.

- Chacun est libre de partir et d’entrer dans le désert rouge, sauf bien sûr s’ils nous veulent du mal. Je ne retiendrai personne contre leur volonté. En revanche nous ne prendrons pas en charge leur départ, mais je peux accompagner les procédures administratives pour les faciliter.

- Bien sûr PDG-Protecteur, le droit au retour sera à mes frais. Je me suis considérablement enrichi depuis deux ans et je pense être en mesure de financer le voyage ainsi que des conditions de vie meilleures pour mes coreligionnaires à Carnavale. J’envisage de racheter un quartier pour en faire un sanctuaire pour les catholans persécutés du monde entier.

- Les catholans ne sont pas persécutés en CRAMOISIE©.

- Non bien sûr mais enfin vous conviendrez que les lucifériens, en ont tué un paquet pendant le coup d’État. Je pense que beaucoup ne se sentent pas très à l’aise. Et puis l’Afarée… ce n’est pas un climat pour tout le monde, même avec l’air climatisé.

- Très bien monsieur Diabledhomme, vous avez mon accord. Je donnerai instruction au consulat de Carnavale de mettre en place un système de recensement pour le droit au retour des Carnavalais qui le désirent et vous vous assurerez de mettre à leur disposition les moyens de transport et la logistique entourant le voyage.

- Je vous remercie monsieur le PDG-Protecteur. Nous serons diligents.
2350
Sébastien Kabale
- PDG-Protecteur, Sébastien Kabale est dans l’antichambre.

- Pardon… rappelez-moi sa fonction ?

- Le chef du renseignement, PDG-Protecteur. Vous lui avez demandé de vous faire un rapport sur la fuite de Camille Printempérie.

- Ah oui oui, pardon, ma mémoire, parfois... faites le entrer, merci.

Le grand Kabalien entre dans le bureau de Balsilek Ishak.

- Bonjour PDG-Protecteur.

- Bonjour monsieur Kabale. Des nouvelles de Printempérie ?

- Je crains qu’il ne soit pour l’heure introuvable, PDG-Protecteur.

- Comment est-ce possible ?

- Il a vraisemblablement bénéficié de l’aide de complices qui lui ont fourni les moyens de disparaitre, nous suivons sa trace dans le désert sur une cinquantaine de kilomètres mais en raison de mouvements de sable, nous ne sommes plus en mesure de le pister.

- Personne ne peut survivre dans le désert rouge indéfiniment, il aura trouvé refuge quelque part.

- Avec de bonnes réserves, il est en mesure de rester indétectable une semaine. Dix jours dans le meilleur des cas. Nous pensons en effet qu’il finira par demander de l’aide ou bien il périra.

- Probablement au sein des communautés catholanes fondamentalistes, ce sont celles qui sont le plus susceptibles de lui rester fidèles.

- C’est probable. Bien que je n’exclurai pas le risque que des lucifériens choisissent de lui fournir assistance.

- Non… les lucifériens sont des humanistes, ils ne viendraient pas en aide à un criminel de guerre.

- Sauf votre respect PDG-Protecteur je vous trouve bien confiant vis-à-vis de ces Carnavalais. Ils nous ont bien assez prouvé que leur esprit était tordu.

- Il faut faire confiance, ou c’en est fini de nous. Ciblez en priorité les communautés catholanes du désert, Printempérie aura pu être aperçu, ou caché dans l’une d’elle.

- Je me permets de vous avertir que les catholans s'agitent en ce moment. La perspective de retourner à Carnavale en a séduit un grand nombre mais d'autres s'y opposent et accusent Petipont de les avoir spoliés. Certains parlent d'entamer une procédure judiciaire contre la Société Luciférienne Carnavalais.

- Qu'ils portent plainte, personne ne les oblige à repartir. Aucun tribunal ne leur donnera raison.

- Vous en savez davantage que moi, PDG-Protecteur. Pour ce qui est de Printempérie, nous continuons également de scruter les signaux d’alerte et messages radios mais… le désert est grand.

- En effet.

- S’il ne reçoit pas d’aide, il est possible que Printempérie y meurt.

- Non… non je n’y crois pas. Cet homme a de la ressource. Mieux vaut ne pas parier sur une mort naturelle.

- Vous le pensez dangereux ? Il m’a surtout semblé un peu timbré.

- Ca ne veut rien dire, avec les Carnavalais on ne sait jamais. Je l’ai… disons que je vois le genre d’homme à qui nous avons affaire.

- Très bien. Autre chose PDG-Protecteur ?

- Non… si. Sébastien Kabale, c’est votre vrai nom ?

- C’est un nom de code, PDG-Protecteur.

- C’est bien ce qui me semblait, merci.
615
Armée cramoisienne

- Qu'est-ce que c'est ?

Devant le caporal Théophilistin Ragebruyère une rangée de miliciens.

- Nous avons des revendications mon caporal !

- Bin tiens, et vous avez besoin de vous pointer à cinquante en rang devant mon bureau pour revendiquer ? Désignez vous un leader et on discute.

Un milicien s'avance.

- Caporal, je parlerai pour mes camarades.

- Parlez alors, soldat, parlez.

- Nous avons été interpelés par les déclarations du PDG-Protecteur Balsilek Ishak, sont-elles de nature à remettre en question l'amnistie qui nous a été offerte par les lucifériens ?

- L'amnistie pour ?

- Les commandos de nettoyages, caporal.

- Je ne sais pas, vous en connaissez, vous ?

- Des commandos nettoyeurs ?

- Oui.

- ... aucun, caporal.

- Alors tout va bien. Rompez soldats.
820
Milices cramoisiennes

- C'est quoi cette histoire d'enquête interne pour les commandos de nettoyage ? Il se prend pour qui le PDG-Protecteur ?

- T'en fais pas... on a eu l'amnistie je te rappelle.

- L’amnistie c'est qu'un papier, et c'est Petipont qui nous l'a donné. Ishak je fais pas confiance... c'est un Afaréen quand même.

- De toute façon t'y étais toi dans les commandos ?

- Non, non bien sûr.

- Ouais moi non plus.

- Enfin quand même...

- Tu sais ce que m'a dit Léandréas ? qu'en cas de problème, on aura juste à rentrer quelques temps à Carnavale. La Cité noire n'extrade pas ses citoyens, et c'est super facile d'y disparaitre. Quelques mois dans les égouts t'en ressort blanc comme neige.

- Ou couvert de merde. Ça ferait quand même chier, je commence à bien l'aimer ce désert moi.

- C'est vrai qu'il fait quand même meilleur qu'en Eurysie. Le climat me manquera.

- Et il y a plus d'opportunités de carrière. Je suis quelqu'un ici, les gens me donnent du "monsieur".

- Le seul problème c'est le manque de matos.

- Ça, ça sera bientôt réglé.
1867
Une mercerie de quartier

Deux mercières comparent les teintes de plusieurs morceaux de tissu pour déterminer laquelle conviendrait le mieux aux projets de drapeaux proposés par les sociétaires.

- Nouveau PDG-Protecteur, nouveau Pape noir, nouveau nom, nouveau drapeau, ça fait beaucoup de changement.

- CRAMOISIE© est un pays neuf.

- Moi j'aime pas trop trop ça.

- Moi je trouve ça bien, c'est bien d'être consulté. A Carnavale on était jamais consulté. Et puis ce petit © à côté du pays, ce n'était vraiment plus possible, on va s'épargner pas mal de frais en bureaucratie. Je l'ai entendu à la radio.

La radio, en effet, fait bruit de fond. CRAMOISIE© culture, la chaîne préférée des deux mercières, reçoivent le poète kabalien Mezwar Irani pour parler de son dernier recueil. Il discute avec Marceline Mitaine, philosophe cramoisienne qui l'interroge sur la place du sujet dans l'art, et l'enjeu de son effacement.

- Voir tous ces dessins de drapeaux, ça me donne envie d'en faire un pour le quartier des oranges.

- Un drapeau pour un quartier ? ça ne s'est jamais vu.

- Il faut bien une première à tout, non ? Bourg-Léon a bien son blason.

Elle fait le trie parmi les divers croquis qui dessinent des prototypes de drapeaux.

- Tu penses quoi de celui-ci ?

Drapeau 1Drapeau 1
- Sympa, c'est le sec canal ?

- Oui, qui verdit la surface du désert, et quatre étoiles pour les quatre points cardinaux parce que l'émancipation est un projet universel.

- Ça donne très dans le symbolisme quand même.

- Il y a la même version plus sobre aussi.

Drapeau 2Drapeau 2
- Ils ont enlevé le vert ?

- Je crois que c'est pour éviter les références à Carnavale. Il y en a que ça gêne.

- Je peux comprendre.

- Et pour les nouveaux noms ? tu as vu les propositions ?

- J'ai voté en ligne, oui.

- En ligne.

- Oui, voter en ligne c'est simple grâce à l'application Omni-science ! Omni-science, c'est la première plateforme cramoisienne de centralisation de vos documents administratifs : carte d'identité, carte vitale, compte en banque BPC, tout est au même endroit et c'est bien plus pratique ! Mais ce n'est pas tout... car grâce à Omni-science, je peux aussi faire mes démarches en lignes. Rendez-vous chez le médecin, changement d'adresse, consultation démocratique, tout ça c'est rapide et facile, c'est sur Omni-science ! Omni-science, j'ai de la chance !

- Mais à qui tu parles ?
1594
Balsilek IshakAmbroise Crogère

- J'ai les résultats de votre IRM sous les yeux, pour un scientifique comme moi c'est tout à fait fascinant. On dirait que les connexions neuronales entre les zones greffées de votre cerveau et le reste de la structure ne se sont pas reconstruites de façon classique... elle suivent des chemins très contrintuitifs.

- J'ai mal professeur... sans cesse, ma tête me lance comme si elle était prise dans un étau... j'ai des absences aussi.

- Ça ne m'étonne pas, on dirait qu'il y a comme des courts-circuits, enfin, si vous m'autorisez la métaphore. Votre cerveau déraille parce que les connexions de Balsilek Ishak ne sont pas pas faites de la même façon que celles de Petipont, c'est un peu comme si j'avais branché ensemble deux pièces de tuyauterie issues de deux modèles différents. Il y a des fuites, sauf qu'en ce qui vous concerne se sont des fuites d'informations. Certains courant électriques se perdent. Vos neurones sont branchés dans le vide. Peut-être une preuve de l'incompatibilité fondamentale entre cerveaux Afaréens et Eurysiens ?

- Ne soyez pas raciste professeur, nous sommes tous humains...

- Sans doute sans doute, mais la biologie ne s'embarrasse pas de convictions politiques.

- Je croyais que la science transcendait la nature ?

Ambroise Crogère émet un petit rire.

- Vous n'avez pas tort. A mon avis, il faut encore attendre. Les connexions neuronales vont se reconstruire progressivement. Bien sûr cela aurait été plus simple si j'avais pu vous greffer la totalité du cerveau de Bartholoméon de Petipont mais j'ai dû me contenter des morceaux non détruits dans l'explosion. Consolez vous Balsilek Ishak, vos douleurs sont le prix à payer pour être l'homme nouveau. Le véritable euro-afaréen. Voilà qui devrait plaire à votre maître infernal.

- Ni dieu, ni maître.

- Science et humanité. Prenez du doliprane, ça calmera peut-être. Si ça ne suffit pas je vous donnerai un cocktail plus corsé.
2218
Le Pape noire Alexandrier ArrimageAgent spécial Colin Caramel

- Vous avez fait vite pour arriver ici monsieur Caramel.

- Ça fait partie de mes compétences, c'est vrai.

- La téléportation ?

- Les passages secrets.

- Bien sûr bien sûr. Alors dites moi comment puis-je vous aider ? Améthyste souhaite-t-elle se convertir ? C'est plutôt à Sa Sainteté Gilbert Camélia qu'il faudrait s'adresser. C'est lui l'éclaireur de Carnavale.

- Vous vous doutez bien que je ne suis pas ici pour ça, Votre Sainteté. En fait je me cherche un traducteur.

- Voyez vous ça, et vous êtes venu en Afarée juste pour ça ?

- Un traducteur en langue afaréenne. Et aussi un petit coup de pouce pour des questions techniques, d'ordre secret défense.

- Par pitié monsieur Caramel ne me dites pas que vous êtes un oiseau de mauvais augure.

- Un vrai corbeau de malheur, j'en ai bien peur.

- Un lien avec les arrestations d'hier ?

- Peut-être.

- Vous savez que ça a fait râler ?

- Je m'en doute.

- Vous n'avez rien à dire ?

- Désolé ?

- J'aimerai bien que la Principauté ne nous court-circuite plus à l'avenir. Je ne veux pas de nouveau avoir à assumer vos initiatives.

- Mes initiatives ? Je n'ai fait que murmurer à l'oreille des bonnes personnes.

- Aux oreilles d'Albernest Brulot, secrétaire général du SAD BB. Les milices Obéron. Dont vous saviez très bien que dix mille ex de leurs hommes se trouvaient ici, prêts à rendre service à leur ancien patron. Sinon vous ne lui auriez jamais parlé de Cramoisidées. Vous vouliez que nous les arrêtions, c'étaient eux votre véritable cible.

- J'avais peu d'espoir pour la Cloche fêlée, Cramoisidées me semblait une meilleure piste en l'état.

- Ne faites plus cela, monsieur Caramel. Notre nation a suffisamment à faire pour ne pas se trouver en plus au milieu de vos petits complots. La prochaine fois que vous débauchez mes hommes pour faire votre sale boulot, ayez la courtoisie de me prévenir avant.

- Je n'y manquerai pas, Votre Sainteté. Mais si j'arrive à mes fins, je crois que vous n'aurez pas à vous plaindre de mes services.

- Si vous le dites.

- Pour mon traducteur ?

- On vous en trouvera un.

- Et pour le petit coup de main ?

- J'imagine que vous souhaitez rencontrer la rédaction de Cramoisidées ? Je peux arranger ça. Ils sont encore en garde-à-vue.

- Vous êtes bien aimable. Encore une chose ?

- Demandez toujours.

- Un moyen d'entrer en Azur, vous pouvez me trouver ça ?

Alexandrier Arrimage l'observe un instant silencieux.

- La téléportation ne fonctionne plus ?

- C'est vous qui parlez de téléportation, moi je suis un être humain très banal, je me déplace comme vous autre et j'ai les mêmes besoins logistiques.

- On vous trouvera un billet de dirigeable. Vous vous débrouillerez pour falsifier votre identité.

- Première classe si possible.
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