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Voyage en Kabalie - Page 2

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Yursen Faris

- Une histoire, chaque Kabalien pourrait vous en raconter une différente. Mais elles commencent toutes de la même façon : par un grand bruit, cataclysmique, le sol qui tremble et le hurlement du vent pendant des heures. Ceux qui ont vu la lumière des explosions de leurs yeux, ceux-là ne pourront plus jamais témoigner. N'ont survécu qu'une poignée de clans, ceux qui avaient la chance de se trouver dans les grottes, sur les bords du désert, à l'étranger ou bien à l'abri des grandes roches du désert. Nous avions quelques villes et certaines possédaient des caves et des sous-sols pour préserver la fraicheur. Ceux qui s'y trouvaient au moment du bombardement ont pu survivre.

Dans les premières heures qui suivirent l'attaque, le ciel et le désert s'est teint en rouge au point qu'on ne distinguait plus le haut du bas et le bas du haut. Tous ceux qui témoignent parlent d'un cauchemar éveillé. Puis les retombées des explosions se dissipèrent si nous pûmes sortir à nouveau dehors, le vent nous faisait tousser et nous rendait malade. La plupart d'entre nous se sont dirigés vers les côtes où l'air marin soulageait nos bronches. Ceux qui se trouvaient trop loin au cœur du désert se sont cachés des mois dans l'humidité des grottes, à attendre que le poison se dissipe.

Les médecins disent que l'agent CRAMOISI© n'a fait réellement effet que quelques jours. Son but n'était pas de rendre le désert invivable mais d'y supprimer toute forme de vie. Voilà pourquoi nous parlons de génocide. Même si le principe actif n'a pas duré longtemps, ceux qui y ont été exposé ont développé des maladies chroniques. Vous entendrez souvent tousser dans nos communautés et nos femmes enfantent encore des bébés malformés. Les médecins disent que c'est pareil à Carnavale, que cela forge une communauté de destin. Il est vrai que beaucoup de Carnavalais sont eux aussi malformés, mais je crains davantage pour leur coeur et leur âme que pour leur apparence extérieure.

Après les bombes vinrent les commandos. C'étaient des civils pour la plupart, cela se voyait car ils ne savaient pas se battre. Ils étaient dirigés par des officiers plus expérimentés. Il y a eu des affrontements dans le désert mais nos forces étaient diminuées par la maladie et la destruction de notre société. Je sais que certains se battent encore aujourd'hui dehors, avec les moyens à leur disposition ils arrêtent les caravanes qui passent sur leurs terres pour leur dérober des moyens de subsistance. C'est davantage du grand banditisme que de la lutte armée, ils doivent être quelques milliers.

Les commandos nettoyeurs n'étaient heureusement pas très efficaces même si le souvenir de leurs atrocités reste gravé dans nos mémoire. Ils manquaient de moyens et de maîtrise du terrain et même si nous étions affaiblis et que notre monde avait été soufflé, nous leurs tinrent tête des mois durant. Nous avions pour nous la colère et la connaissance du désert, eux étaient plus nombreux, mieux nourris et faisaient preuve d'une joie malsaine animée par le racisme et l'enthousiasme colonial. Chaque Kabalien qui meurt, c'est un peu plus de place pour un Carnavalais disaient-ils et je les vis une nuit prier le dieu des Catholans, leur prêtre leur assurait qu'ils iraient au paradis pour avoir bâti sur terre le nouveau jardin d'Eden. La guerre contre eux était une guerre de siège car ils n'étaient pas très nombreux à l'époque. Quelques milliers de soldats professionnels et le triple de milices civiles en arme peut-être. Le reste de leurs forces organisait l'arrivée des colons. Les Carnavalais ne semblaient pas pressés.

Puis, un jour, sans qu'on s'y attendent, les lucifériens déclarèrent que le pouvoir colonial avait été renversé et soudain les combats cessèrent. Face à la retraite de nos ennemis, certains d'entre nous tentèrent de pousser vers les villes carnavalaises mais nous n'étions que des centaines et les Carnavalais déjà des millions. Le cardinal noir vint en personne négocier avec nous, il parlait notre langue et nous présenta ses excuses ainsi que des garantis. Nous ne voulions d'abord rien avoir à faire avec lui, mais nous étions épuisés et meurtris alors nous avons décidé de l'écouter. On nous a offert de nous soigner, de nous offrir des institutions et des réparations. On nous a dit que ce qui s'était passé était innommable et qu'en travaillant ensemble, nous pouvions réparer ce qui s'était passé. Chacun est libre d'y croire ou non, mais le désert était empoisonné, l'eau et la nourriture qu'on y trouvait encore nous rendaient malades, nous étions en sous nombres perdus dans une immensité rouge qui ne ressemblait à rien de notre ancienne patrie. Alors beaucoup, la plupart d'entre nous décidèrent que la priorité était de vivre, au moins un jour de plus. Nous avons accepté l'accord du cardinal.

Je ne souhaite pas parler davantage politique avec vous, je laisse ces discussions aux parlementaires, mais nous furent traités correctement à partir de ce moment-là. Ceux qui refusaient l'aide de nos bourreaux prirent le strict minimum à leur survie et retournèrent dans le désert mais d'autres, et j'en fais partie, choisirent de nous installer en périphérie des villes où il y avait de l'eau propre, des médicaments et de la nourriture. Aujourd'hui, comme beaucoup, je travaille à construire la mémoire de mon peuple. J'ai accepté que la Kabalie n'existera plus sous sa forme ancienne, mais je suis trop vieux, moi, pour concéder au nouveau pacte social et regarder vers l'avenir. Mes yeux sont tournés vers le passé et je travaille à rassembler ici une trace de tout ce qui fut autrefois et n'existera plus.
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Cheikh Yursen Faris,

Votre candeur est aussi respectée que la mémoire de vos aïeules. Les peuples de la Kabalie ne sont et ne seront certainement pas oubliés et nous entendons honorer votre travail et comptant votre Histoire et celle de celles et ceux qui ne peuvent plus le faire.
La fierté n'est pas supplantée par les meurtrissures que vous avez subites. Vous avez vécu l'enfer et votre voix raconte avec sincérité ce qui fut, ce qui est et en partie ce qui sera.

La qqari Thiziri Sid Acilmum prit les mains du vieil homme dans les siennes. Deux vieilles personnes qui ne se connaissaient pas, mais qui partageaient le poids des années, des responsabilités.

La religion nous rappelle que notre vie sur cette terre est bien éphémère, toutefois elle reste essentielle à celles qui suivront.
L'édifice de nos valeurs peut être maintes fois ébranlé, toutefois les bâtis les plus solides subsistent à travers les âges.
Vos épaules comme les miennes se relâcheront un soir en sachant que notre tâche fut accomplie et les futures générations seront essaimées de nos songes et souvenirs.

Soyez, une fois de plus, fiers de ce que vous accomplissez en ces lieux.

La délégation s'intéressa au choix du design qui par un certains modernisme rappelait ceux de l'influence Carnavalaise.
Le soin et le respect était de mise et les Althaljirs n'eurent besoin de cacher l'émotion qui s'imposa à elles.

La qqari ne posa aucunes questions supplémentaires quant aux moyens, à la méthode exhaustive ou non.
Le cheikh avait déjà largement répondu aux questions.

Elle se tourna vers les instances accompagnatrices et leur signifia sa requête de rencontrer les communautés du désert, kabaliennes et originaires de Carnavale.
Avaient-elles le choix de décider de la destination ?


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