Posté le : 23 sep. 2026 à 21:07:12
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Teke, avant la chaleur
À Tamgout, la journée commence avant le soleil, parce que c'est le seul moment où l'on peut travailler sans le regretter. Amisi est déjà au puits quand l'appel du fajr monte du minaret de terre crue, un peu de travers depuis la tempête d'il y a trois ans. Personne n'a les moyens de le redresser, et personne ne veut le démolir. Il tient, comme le reste. Il remplit deux bidons jaunes, ceux de l'aide humanitaire, dont l'étiquette est effacée depuis longtemps. L'eau est tiède et légèrement salée. Les anciens disent qu'elle a le goût du pays, et personne ne précise si c'est un compliment. Amisi a dix-neuf ans. Il a fait deux ans d'internat dans une ville du sud, puis il est revenu, parce que son père est mort et que quelqu'un devait s'occuper des chèvres. Il n'en parle pas. Quand on lui demande s'il regrette la ville, il répond que là-bas il y avait de l'électricité, et qu'ici il y a le ciel. Ça lui semble une réponse suffisante. Au village, on est musulman comme on est fils de quelqu'un : on ne s'est jamais posé la question. Ses grands-parents l'étaient, les caravaniers de sel qui remontaient vers le nord aussi, et la dune derrière les maisons porte le nom d'un saint dont plus personne ne connaît l'histoire. Chaque famille en raconte une version, et chacune est un peu plus belle que la précédente. Mzee Bakari, le grand-père d'Amisi, jure que le saint a arrêté le vent une nuit entière pour sauver une caravane. Sa sœur Zawadi prétend que c'était une femme, et qu'on l'a oubliée exprès. Ils se disputent là-dessus depuis des années, et c'est devenu leur façon de se tenir compagnie. Le cheikh Salumu ne tranche pas. Il a la voix douce des hommes qui ont beaucoup écouté, et il dit que Dieu connaît la vérité, et que les hommes ont surtout besoin de dormir. Il a dans sa cour un vieux haut-parleur relié à un panneau solaire, et c'est la seule installation du village qui fonctionne toujours. Le soir, les jeunes viennent y charger leurs téléphones. Le cheikh fait semblant de ne pas voir que la moitié d'entre eux écoutent des messages vocaux de cousins partis à la capitale, et pas un sermon. Car le reste du Zafongo ne ressemble pas au Teke. Amisi l'a appris à l'internat. Au sud, les cloches sonnent le dimanche et les mariages se font à l'église. On y parle du nord comme d'un lieu de relégation, où l'on envoie les fonctionnaires en disgrâce. Un camarade lui avait demandé sans méchanceté si chez lui tout le monde priait tout le temps. Amisi avait ri, puis il avait réfléchi. Non, pas tout le temps. Mais il n'avait jamais su expliquer la différence. Ici, on ne s'oppose pas au sud, on l'attend. On attend le camion de ravitaillement, que conduit un certain Ilunga, un grand type patient du sud qui connaît chaque ornière de la piste et salue les enfants par leur prénom. On attend le médecin qui passe deux fois par mois et la subvention qui arrive en retard, quand elle arrive. Cette attente ressemble à de la rancune, mais c'est plutôt de la fatigue. Le Teke paie ses impôts comme les autres et reçoit le goudron en dernier. Ce matin, l'infirmière est de passage. Elle s'appelle Espérance Mujinga et vient de la région de la capitale, où elle a grandi avec une croix au-dessus de son lit. Elle est là depuis huit mois. Elle a appris à saluer la main sur le cœur, à ne pas tendre la main gauche, à demander avant d'entrer dans une cour. Elle ne prie pas avec eux et personne ne le lui demande. Un jour, pourtant, elle a attendu la fin d'un repas de fête avant de soigner un enfant qui avait seulement le ventre dérangé. Le repas comptait plus que dix minutes de son temps, et elle l'avait compris sans qu'on le lui dise. Depuis, les mères lui glissent des dattes dans les poches de sa blouse. Le soir elle en trouve partout, même dans ses chaussures. À midi, la chaleur tombe d'un bloc. Tout le monde rentre, et le village devient silencieux au point d'entendre les mouches. Mariamu, la mère d'Amisi, étend un pagne sur le seuil pour garder un peu d'ombre. Elle est veuve depuis deux saisons sèches et porte cela avec une dignité qui empêche les autres de la plaindre. Elle vend du pain sur la place le vendredi, et ce pain est le meilleur des environs, ce que personne n'a jamais dit à voix haute pour ne pas la rendre orgueilleuse. Il y a des jours plus lourds que les autres. Une semaine plus tôt, un homme est venu de la sous-préfecture avec un dossier sous le bras. Il parlait bien, avec cet accent du sud que les enfants imitent en cachette. Il a expliqué qu'il fallait mettre à jour les registres, et que certains villages n'étaient pas conformes. Il n'a dit ni contre qui, ni conformes à quoi. Kassim, le voisin d'Amisi, un homme sec qui ne parle jamais pour rien, a demandé s'il fallait signer maintenant ou après le thé. L'homme a souri, gêné, et il a signé le premier. Personne ne sait encore ce que ce papier veut dire. Sur le mur de l'école, une affiche électorale se décolle par le coin. On y voit un visage sûr de lui, une cravate, une promesse de route. Mama Asha, la seule institutrice, l'a laissée là pour que les élèves apprennent à lire les mots les plus grands. Ses classes comptent quarante enfants, garçons et filles mélangés, et elle a décidé une fois pour toutes que la question de la religion des autres ne se poserait pas dans sa classe. Elle l'a annoncé un matin, calmement, et personne ne l'a contredite. Le soir arrive de biais, en teintant de rose les murs de terre. Les hommes sortent les nattes. Bahati, le petit frère d'Amisi, dix ans et plus de questions que de dents, veut savoir si le sud existe vraiment ou si c'est une histoire pour les grands. Amisi lui répond que oui, il existe, qu'il y a de l'eau qui tombe du ciel plusieurs jours de suite. Bahati le croit à moitié. Il n'a jamais vu ça, et il regarde le ciel vide avec un scepticisme poli. Au moment de la prière du maghreb, quelqu'un a mis un thé sur le feu. Espérance est assise un peu à l'écart, un verre à la main, et regarde les hommes s'aligner. Personne ne la regarde comme une étrangère, mais personne non plus ne l'a rendue invisible. Ça ressemble à de la place, et c'est plus rare qu'on le croit. C'est ça, le Teke : pas un modèle, pas un scandale. Un endroit où la différence se règle au quotidien, avec du thé trop sucré, des malentendus rattrapés à temps et une politesse de survie. Quand il manque de l'eau, tout le monde manque d'eau, et cela pèse plus lourd que ce que chacun croit. Plus tard, quand le village dort, Amisi ressort avec une lampe. Le vent a poussé un peu de sable contre le mur, comme chaque nuit. Il l'observe un moment, puis rentre. Demain, il faudra le balayer à nouveau.