01/11/2020
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[PRESSE] Televisheni ya Zafongo - Page 2

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Le Nazum au bord du gouffre


Le Nazum au bord du gouffre, Ménaka appelle à la retenue, sans fermer la porte au droit de Velsna


Il y a des nouvelles qui mettent du temps à se frayer un chemin jusqu'aux capitales les plus éloignées du théâtre où elles se produisent, et puis il y a celles qui traversent les continents en quelques heures à peine, portées par l'ampleur même du drame qu'elles racontent. L'attentat qui a frappé Velsna il y a quelques jours appartient à cette seconde catégorie. Nul besoin, ici, d'en détailler l'horreur, largement documentée ailleurs. Ce qui importe désormais, à Ménaka comme dans toutes les chancelleries du monde, c'est ce qui va suivre. Le Sénat des Mille n'a pas tardé à réagir. Une mobilisation d'une ampleur considérable a été votée dans la nuit qui a suivi le drame, cent mille soldats levés à travers l'ensemble des cités libres de la Grande République, tandis qu'un discours prononcé devant l'hémicycle réclamait, sans le moindre détour rhétorique, la destruction pure et simple de la Poëtoscovie. Des mots d'une violence rare, prononcés dans l'émotion la plus brute, mais votés ensuite par une assemblée qui ne semblait, elle, pas vraiment disposée à tempérer cette colère. Le monde entier observe, retient son souffle collectivement, et déjà les chancelleries s'activent pour tenter de comprendre jusqu'où cette crise pourrait bien mener le continent nazuméen tout entier. C'est dans ce climat pesant que le gouvernement zafongolais a choisi de s'exprimer, hier en fin de journée, par la voix de son ministère des Affaires étrangères. La déclaration, brève mais visiblement pesée mot par mot, mérite qu'on s'y attarde tant elle tranche par sa nuance dans un concert international où beaucoup de nations ont déjà pris position de manière bien plus tranchée que Ménaka. Le Zafongo a d'abord reconnu, sans ambages, que si les responsabilités de cet attentat venaient à être formellement confirmées, notamment celles pesant lourdement sur la Poëtoscovie selon les premiers éléments qui circulent, Velsna serait alors pleinement dans son droit de riposter face à une agression d'une telle gravité. Un acte de cette nature, frappant des civils, ne saurait rester sans réponse, a précisé le communiqué zafongolais, dans des termes qui ne laissent que peu de place à l'ambiguïté sur la légitimité même d'une réaction armée de la part de la Grande République. Mais cette reconnaissance du droit de Velsna à se défendre ne signifie en rien, a immédiatement tenu à préciser Ménaka, que le Zafongo entend prendre parti directement dans ce conflit qui reste, avant tout, une affaire nazuméenne. Le pays a réaffirmé cette position désormais bien connue de sa diplomatie régionale. Un conflit entre deux nations, aussi grave soit-il dans ses origines et ses conséquences humaines, doit se régler entre les seules parties directement concernées, sans qu'aucune ingérence extérieure ne vienne allonger la liste des belligérants et complexifier davantage une situation déjà suffisamment inflammable en elle-même. Cette position, aussi cohérente soit-elle avec la doctrine que le Zafongo défend patiemment depuis des années sur la scène internationale, prend cependant une résonance toute particulière compte tenu du contexte régional le plus récent. Car si Ménaka insiste publiquement sur la nécessité que ce conflit reste strictement circonscrit à Velsna et à la Poëtoscovie, le pays a également laissé transparaître, sans jamais le formuler ouvertement dans son communiqué officiel, une certaine satisfaction diplomatique discrète face à ce qui pourrait ressembler, aux yeux de plusieurs analystes zafongolais consultés par notre rédaction, à un mauvais concours de circonstances particulièrement fâcheux pour Hernani. Il faut en effet se rappeler que le Zafongo a découvert, il y a seulement quelques jours, l'existence d'une base militaire poëtoscovienne implantée dans le désert de la Cité du Désert, à proximité immédiate de ses propres frontières nationales, à moins de trois cent cinquante kilomètres à peine de la capitale Ménaka. Cette découverte, qui avait déjà considérablement refroidi les relations entre les deux pays, avait poussé le président zafongolais à exiger, sans détour ni patience diplomatique excessive, le démantèlement pur et simple de cette installation jugée provocatrice et surtout jamais concertée au préalable. Cette crise bilatérale, encore fraîche dans toutes les mémoires ministérielles, place aujourd'hui le Zafongo dans une position particulière, presque inconfortable, face à l'engrenage plus vaste qui secoue désormais l'ensemble du continent nazuméen. Plusieurs sources proches du gouvernement, interrogées sous couvert d'anonymat par notre rédaction, n'ont d'ailleurs pas caché que cette conjoncture tombait, selon leurs propres mots, particulièrement mal pour la Poëtoscovie. Alors que ce pays doit déjà gérer les conséquences diplomatiques directes de sa présence militaire contestée près du territoire zafongolais, il se retrouve désormais également exposé aux soupçons les plus lourds concernant cet attentat, avec la perspective déjà bien réelle d'une riposte velsnienne d'une ampleur considérable. Sans se prononcer formellement sur la responsabilité effective de Poëtoscovie dans ce drame, ces mêmes sources reconnaissent volontiers que le timing de cette double crise ne joue clairement pas en faveur d'Hernani, quelle que soit l'issue finale de cette double affaire. Le Zafongo n'est cependant pas le seul acteur régional à observer cette situation avec une attention aussi redoublée qu'inquiète. La Communauté des États Nazumis, par la voix de son secrétaire général, a également exprimé sa profonde préoccupation face à l'ampleur de la mobilisation militaire velsnienne, appelant fermement les deux nations concernées à privilégier la médiation plutôt que l'escalade armée pure et simple. Cette organisation régionale, dont Velsna comme Poëtoscovie sont pourtant toutes deux membres signataires en toute souveraineté, a proposé de se saisir formellement du dossier, une offre qui reste pour l'instant sans réponse définitive de la part des deux capitales concernées, chacune semblant encore trop absorbée par ses propres calculs stratégiques immédiats. Sur le terrain diplomatique plus large, les réactions continuent de se multiplier à mesure que l'ampleur du drame et de la mobilisation qui a suivi se précise dans l'esprit des chancelleries. La Confédération d'Antérinie a exprimé un soutien particulièrement appuyé à Velsna, promettant un appui diplomatique, opérationnel et informationnel complet, tout en se gardant, officiellement du moins, d'entrer directement dans le conflit armé. La République Fédérale Kartienne a tenu un discours similaire, mêlant compassion sincère face aux victimes et soutien affiché à la quête de justice velsnienne, sans pour autant annoncer le moindre engagement militaire concret à ce stade des événements. D'autres nations, plus éloignées géographiquement de ce théâtre nazuméen, ont préféré une posture de neutralité bien plus affirmée encore, à l'image de la Confédération de Nouvelle-Gallouèse, dont le gouverneur local a rappelé publiquement que ce conflit ne concernait en rien son propre pays, tout en réaffirmant des relations amicales tant avec Velsna qu'avec Poëtoscovie. Cette position, presque diamétralement opposée à celle affichée par les grandes puissances antériniennes ou kartiennes, illustre bien à quel point ce conflit naissant divise déjà la communauté internationale entre soutien inconditionnel à Velsna et appels pressants et répétés à la plus grande retenue possible. Le Zafongo, de son côté, semble vouloir occuper une position résolument intermédiaire, presque en équilibre précaire entre ces deux tendances qui s'affirment déjà nettement. Reconnaître la légitimité pleine et entière d'une riposte velsnienne tout en refusant catégoriquement toute implication directe, qu'elle soit militaire ou même simplement diplomatique au-delà d'un soutien de principe clairement énoncé, constitue un exercice délicat que Ménaka semble pourtant assumer sans grande hésitation apparente, fort de cette doctrine de non-ingérence qu'elle défend désormais systématiquement sur la scène internationale, quel que soit le théâtre concerné. Reste que cette position de sagesse affichée publiquement n'efface en rien les tensions bilatérales persistantes entre le Zafongo et la Poëtoscovie concernant cette base militaire découverte tout récemment dans le désert. Plusieurs observateurs s'interrogent déjà ouvertement sur la possibilité que cette crise nazuméenne, en affaiblissant potentiellement la Poëtoscovie sur la scène internationale et en mobilisant une part considérable de son attention diplomatique comme militaire, puisse indirectement faciliter les négociations à venir entre Ménaka et Hernani concernant le démantèlement de cette installation toujours aussi contestée. Pour l'heure, aucune date précise n'a été avancée quant à un éventuel début effectif des hostilités entre Velsna et Poëtoscovie, la mobilisation votée par le Sénat des Mille restant, à ce stade encore, largement cantonnée à la phase de préparation logistique et militaire. Mais l'ampleur des moyens déjà engagés, cent mille soldats levés à travers toutes les cités libres, la réaffectation immédiate de flottes entières et la nomination d'un commandement militaire complet placé sous l'autorité d'un Magister Militum désigné en urgence, ne laisse que peu de doute sur la détermination profonde des autorités velsniennes à mener cette campagne jusqu'à son terme, quelles qu'en soient les conséquences régionales à venir. Le Zafongo, enfin, a tenu à rappeler dans les dernières lignes de son communiqué qu'il continuerait de suivre l'évolution de cette crise avec la plus grande attention diplomatique, prêt, si les circonstances venaient un jour à l'exiger, à apporter une aide humanitaire strictement encadrée et dépourvue de toute arrière-pensée politique, sans jamais dévier de cette ligne de non-ingérence qui semble désormais constituer le socle véritablement inébranlable de sa diplomatie régionale tout entière. Une position de prudence patiemment assumée, dans un continent où les alliances se recomposent parfois plus vite que les chancelleries elles-mêmes ne parviennent à en analyser toutes les implications réelles.
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Des rebelles réfugiés au Makeba


Soldat Zafongolais


L'armée zafongolaise se bat aujourd'hui sur deux fronts en même temps. Le Luba d'un côté, où trois mois de combats viennent de repousser les rebelles jusqu'à la frontière du Makeba. La Cité du Désert de l'autre, où des troupes ont été envoyées en urgence après la découverte de cette base militaire poëtoscovienne. Deux fronts, deux logiques complètement différentes, mais une seule armée. Et une armée, ça ne s'étire pas à l'infini. C'est dans ce contexte que plusieurs journalistes présents dans le sud du Luba ces derniers jours ont recueilli des témoignages qui méritent qu'on s'y attarde. Avec prudence, parce que ce genre d'affaire exige de la prudence. Selon ces sources, une partie des combattants rebelles repoussés lors de la dernière offensive ne se serait pas simplement repliée par nécessité. Certains auraient carrément franchi la frontière, direction le Makeba, là où l'armée régulière, elle, n'a pas le droit de les suivre. En soi, rien d'étonnant. Des rebelles en déroute cherche toujours un refuge, et une frontière offre souvent ce refuge sur un plateau. Mais ce qui gêne un peu, dans les récits qu'on nous rapporte, c'est la facilité avec laquelle ce repli semble s'être fait. Presque comme si le chemin avait été laissé ouvert plutôt que vraiment disputé jusqu'au bout. Plusieurs analystes militaires, qui préfèrent rester anonymes pour en parler librement, avancent une hypothèse. Et si l'armée avait volontairement orienté sa progression pour pousser les rebelles vers cette frontière, plutôt que de les encercler complètement ? Ça aurait un avantage évident pour Ménaka : plus besoin de gérer la suite. Plus de capture, plus de procès, plus de combats interminables dans une jungle qui ne fait jamais de cadeau à personne, ni aux rebelles ni aux soldats. Faut être honnête là-dessus : rien ne confirme cette hypothèse pour l'instant. Aucun document, aucune preuve solide. Juste des témoignages d'habitants, quelques mots glissés par des soldats qui ont accepté de parler sans donner leur nom, des recoupements encore fragiles. On reste prudent, forcément, tant qu'on n'a rien de plus concret entre les mains. Ce qui frappe quand même, c'est ce silence total du côté militaire. Aucun communiqué, ni pour confirmer ni pour démentir. Le ministère de l'armée contacté plusieurs fois cette semaine, s'est contenté de renvoyer vers les anciennes déclarations sur la victoire dans le Luba. Rien de plus. Pas un mot sur ce qui est vraiment arrivé à ces combattants une fois la frontière franchie. Ce genre de silence, ça alimente toujours les spéculations, qu'on le veuille ou non. Si l'armée avait vraiment cherché à pousser ces hommes hors du pays plutôt qu'à s'en occuper jusqu'au bout, ça reviendrait à exporter un problème plutôt qu'à le résoudre vraiment. Laisser au Makeba le soin de gérer une menace que le Zafongo n'a peut-être pas voulu traiter complètement chez lui. Si ça se confirme un jour, ce serait grave. Vraiment grave. Le Makeba se retrouverait avec des combattants armés sur son sol sans avoir été prévenu, sans avoir eu son mot à dire, dans une région qui n'avait pourtant connu aucun conflit ouvert jusqu'ici. Un nouveau foyer de tension, né d'une décision qu'on n'a jamais pu vérifier vraiment. Du côté du Makeba, même mutisme. Aucune déclaration officielle, ni pour confirmer la présence de ces rebelles, ni pour reconnaître un quelconque afflux de combattants ces dernières semaines. Ce silence des deux côtés de la frontière n'aide vraiment pas à y voir clair. Pendant ce temps, dans les villages du sud du Luba, l'ambiance n'a rien à voir avec ces interrogations un peu abstraites. Les habitants, dans leur grande majorité, sont sincèrement contents que la sécurité soit revenue. Peu importe, pour eux, la manière exacte dont les rebelles ont été chassés. Ce qui compte, c'est ce silence retrouvé la nuit. Pouvoir retourner au champ sans craindre une embuscade. Cette sensation nouvelle, presque étrange, de pouvoir penser au lendemain sans cette peur qui rythmait tout depuis trop longtemps. Une femme croisée près de Mateta, dont le village avait été à moitié vidé à cause des exactions rebelles il y a des années, résume assez bien cet état d'esprit. Elle dit ne rien savoir de ce qui se passe vraiment à la frontière avec le Makeba, et franchement, elle avoue que ça ne l'intéresse pas trop pour l'instant. Ce qui compte pour elle, c'est que ses enfants puissent jouer dehors sans qu'elle ait à surveiller l'horizon toutes les cinq minutes. Cette différence, entre une population soulagée et bien contente du résultat, et des questions plus gênantes qui commencent tout juste à émerger sur la façon dont ce résultat a été obtenu, montre bien à quel point ce genre de situation reste compliqué. On peut se réjouir sincèrement du calme retrouvé tout en s'interrogeant, sans contradiction, sur les méthodes employées pour y arriver. On continuera de suivre cette affaire dans les jours qui viennent, en espérant obtenir des éléments plus solides, que ce soit du côté zafongolais ou du côté du Makeba, seuls capables au final de confirmer ou d'infirmer tout ça. En attendant, et parce qu'on le doit à nos lecteurs, il faut rappeler que rien ne prouve, pour l'instant, que cette stratégie ait vraiment été choisie délibérément par le commandement militaire. Ça pourrait tout aussi bien être un simple concours de circonstances, la géographie et la panique ayant naturellement poussé des hommes en fuite vers la frontière la plus proche, sans qu'aucune intention particulière n'ait guidé ce mouvement côté zafongolais. Reste que cette question, une fois posée, ne va probablement pas s'effacer d'elle-même. Elle va continuer de flotter, discrète mais tenace, au-dessus des célébrations bien légitimes d'une population enfin soulagée. Comme un rappel que la fin apparente d'un conflit ne veut pas forcément dire que toutes les questions qu'il a soulevées ont trouvé, elles aussi, une réponse satisfaisante.
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Installation d'éoliennes


Installation d'éoliennes

Il aura suffi d'une conférence de presse, tenue un matin gris dans les salons feutrés de la capitale, pour que le pays tout entier se mette à parler de vent. Non plus de ce vent qui soulève la poussière des routes ou courbe les hautes herbes du Sira à la tombée du jour, mais d'un vent que l'on capture, que l'on domestique, que l'on transforme en lumière dans les foyers les plus reculés du territoire. Le gouvernement zafongolais vient d'annoncer, avec une solennité inhabituelle pour ce genre d'exercice, le lancement d'un programme énergétique d'une ampleur que le pays n'avait plus connue depuis les grands chantiers hydroélectriques des décennies passées. Plusieurs centaines d'éoliennes, dressées comme autant de sentinelles de métal blanc, doivent bientôt ponctuer l'horizon des plaines du Kota, s'installer dans les savanes ouvertes du Sira, coloniser les terres régulières du Yomba et border, avec davantage de précaution, les abords du Mbochi. Rien, dans le choix de ces quatre régions, ne relève du hasard. Les ingénieurs du ministère, qui travaillent depuis des mois sur des cartes couvertes d'annotations et de mesures anémométriques, décrivent le Kota comme une terre presque providentielle pour ce genre d'entreprise : une étendue plate à perte de vue, sans le moindre relief pour freiner ou dévier les courants d'air, où le vent semble filer sans jamais rencontrer d'obstacle digne de ce nom. Le Sira, lui, n'a pas eu besoin d'être découvert. Ses savanes balayées presque en permanence par des rafales régulières font depuis longtemps la réputation de la région auprès des anciens, qui racontent volontiers comment les cases de leurs grands-parents devaient toujours être bâties dos au vent pour tenir la saison sèche. Plus au sud, le Yomba apporte une régularité climatique que les experts jugent précieuse entre toutes : là où d'autres régions connaissent des creux saisonniers, le Yomba conserve des rafales soutenues presque toute l'année, une constance qui en fait, sur le papier, l'un des territoires les plus prometteurs du pays pour la production éolienne. Le Mbochi, enfin, pose un défi d'une nature différente. Plus densément peuplé que ses voisines, traversé de villages qui s'étirent le long des routes principales, il ne pourra accueillir les futurs parcs qu'en périphérie, sur des terres soigneusement identifiées pour ne pas empiéter sur les cultures vivrières dont dépendent des milliers de familles. L'ampleur du chantier donne le vertige à qui prend la peine d'en mesurer les proportions. Près de trois cents éoliennes doivent sortir de terre au fil des 3 prochaines années, selon un calendrier pensé pour épouser la géographie autant que les capacités logistiques du pays. Le Sira ouvrira le bal dès l'année prochaine, avec les premières structures qui devraient s'élever au-dessus de ses savanes avant même que la saison des pluies ne referme le chantier pour quelques mois. Le Kota suivra dans la foulée, porté par des routes récemment refaites qui faciliteront l'acheminement des pales et des mâts, ces pièces immenses qu'aucun convoi ordinaire ne saurait transporter sans préparation. Le Mbochi, plus délicat à aménager en raison de sa densité humaine, attendra que les premiers retours d'expérience du Sira et du Kota viennent rassurer les riverains avant de voir ses propres chantiers démarrer. Quant au Yomba, dernier maillon de cette chaîne ambitieuse, il faudra patienter trois à quatre années avant d'y voir les premiers mâts se dresser, le temps que les infrastructures routières nécessaires soient renforcées pour supporter le poids et le gabarit des équipements. Sur le terrain, pourtant, l'enthousiasme officiel ne fait pas toujours écho aux conversations qui se tiennent à l'ombre des vérandas. Dans les villages du Sira, on parle beaucoup, et souvent avec espoir, de cette électricité qui pourrait enfin atteindre des foyers restés dans la pénombre depuis toujours, de ces lampes qui remplaceraient les bougies, de ces téléphones qu'on ne devrait plus porter à des kilomètres pour les recharger. Mais dans le Kota, ce sont d'autres préoccupations qui dominent. Les éleveurs, qui connaissent chaque recoin de leurs pâturages comme le dos de leur main, s'inquiètent ouvertement du bruit continu que produiront les pales une fois lancées, redoutant que ce bourdonnement nouveau ne perturbe le bétail habitué depuis des générations au silence des plaines. Dans le Mbochi, la question qui revient sans cesse est celle de la terre : qui sera indemnisé, à quelle hauteur, et selon quel calendrier, avant que les premières pelleteuses ne viennent bouleverser des parcelles cultivées depuis des décennies par les mêmes familles. Certains propriétaires, plus confiants, y voient au contraire une chance de voir leur région rattrapée par une modernité qui, jusqu'ici, semblait toujours s'arrêter aux portes des grandes villes.
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Ménaka compte, et le compte est bon


Ville banal du Zafongo

Il est un peu plus de midi lorsque le communiqué tombe sur les bureaux de la rédaction, quatre lignes sèches signées du ministère, sans grande mise en scène, presque en catimini pour un chiffre pourtant énorme. Six cents milliards de mercures. Trente pour cent de croissance sur l'année écoulée. On relit deux fois, on vérifie la source, on appelle un économiste pour être sûr de ne pas s'être trompé de zéro. Non. C'est bien ça. Le Zafongo vient de connaître l'une des progressions les plus spectaculaires de son histoire économique récente. Sur le marché central de Ménaka, où l'on négocie les sacs de manioc à deux pas des ministères, personne ne parlait encore de ce chiffre en fin de matinée. Les vendeuses continuaient leurs habituelles joutes verbales sur le prix du poisson importé, les taxis-brousse klaxonnaient comme tous les jours, et rien, dans cette agitation ordinaire, ne laissait deviner qu'un pays venait officiellement de changer d'échelle économique. C'est peut-être ça, la première chose à retenir : un PIB, ça se calcule dans des bureaux climatisés, mais ça ne se sent jamais immédiatement dans la rue. D'où vient cette somme, au juste ? Trois moteurs, principalement, et aucun d'eux ne surprendra qui connaît un peu le pays. Le zafongi, d'abord, cette pierre qui donne son nom à la nation entière et que les marchés internationaux continuent de s'arracher à des prix qui n'ont cessé de grimper ces derniers mois. Les hydrocarbures, ensuite, portés par des cours mondiaux exceptionnellement favorables, ont connu leur meilleure année depuis longtemps. Et puis il y a ce troisième pilier qu'on cite toujours en dernier alors qu'il mériterait peut-être d'être cité en premier : l'argent de la diaspora. Ces mandats envoyés chaque mois depuis l'Eurysie par des centaines de milliers de Zafongolais partis chercher ailleurs ce que leur pays ne leur offrait pas encore. Un économiste de l'université de Ménaka, contacté en fin d'après-midi, résumait la chose sans détour : "On construit une partie de notre richesse nationale sur le dos de ceux qu'on a laissés partir. Ce n'est pas nécessairement une honte, mais ce n'est pas non plus quelque chose dont on devrait s'enorgueillir sans réfléchir." Le gouvernement, lui, a choisi un ton mesuré. Pas de discours triomphant, pas de feu d'artifice verbal. Le porte-parole s'est contenté d'une "trajectoire encourageante", une expression qui, à force d'être répétée dans les communiqués officiels ces dernières années, a fini par sonner presque rituelle. On comprend cette prudence. Le pays a déjà vu, par le passé, des embellies économiques qui n'ont jamais vraiment ruisselé jusqu'aux villages les plus reculés. Le sous-sol zafongolais regorge de richesses depuis toujours, et cette richesse n'a jamais empêché le pays de compter, encore aujourd'hui, parmi les plus pauvres du monde. Et c'est là que le chiffre du jour prend tout son sens, ou plutôt révèle toute sa limite. Quatorze pour cent des Zafongolais vivent aujourd'hui sous le seuil de pauvreté. Un habitant sur sept. Pour ces familles-là, essentiellement concentrées dans les campagnes de l'ouest et du centre, ce communiqué ministériel ne changera probablement rien à leur quotidien immédiat. On pense en particulier aux paysans des plaines de Doro, qui nourrissent le pays entier sans toujours voir la couleur de ce qu'ils produisent, et aux mineurs du Bateke, dont les mains extraient la pierre la plus précieuse de la nation tout en vivant, eux, dans des conditions que le reste du pays jugerait difficilement supportables. Faut-il pour autant balayer la nouvelle d'un revers de main ? Ce serait tout aussi injuste. Le taux de pauvreté, aussi élevé soit-il, a réellement reculé par rapport à ce qu'il était dix ans plus tôt. La courbe descend, lentement, presque timidement, mais elle descend. Dans le Yomba, où les syndicats agricoles réclament depuis des années une révision du salaire minimum, on note tout de même que quelques ajustements ont fini par être obtenus, insuffisants selon leurs représentants, mais réels. Un délégué syndical, joint par téléphone en fin de journée, restait mesuré lui aussi : "On avance à petits pas. C'est mieux que de ne pas avancer du tout, mais on est encore loin du compte." Le gouvernement promet, pour la suite, de réorienter une partie de cette nouvelle manne vers les infrastructures rurales et vers l'éducation, ce secteur que le Zafongo considère depuis des générations comme sa véritable religion civile. Aucune date, aucun montant précis n'a filtré pour l'instant, et il serait naïf de prendre cette annonce pour argent comptant sans attendre de voir ce qu'il en restera dans les mois qui viennent. Le pays a, par le passé, tenu certaines de ses promesses budgétaires et manqué d'autres, sans qu'on puisse encore dire de quel côté penchera celle-ci. Reste une question, simple en apparence, qui traverse ce genre d'annonce depuis toujours : que représente vraiment un chiffre pareil pour celui qui laboure, celui qui vend, celui qui attend encore un puits ou une route dans son village ? Probablement peu de choses dans l'immédiat. Un PIB ne se mange pas et ne remplit jamais directement une assiette. Ce n'est qu'un instantané, une photographie prise d'en haut d'une économie qui grandit vite mais qui reste, dans sa manière de distribuer ses fruits, profondément inégale. Il serait malhonnête de bouder cette performance. Trente pour cent de croissance, portée par le travail de millions de Zafongolais dans les mines, les champs et les bureaux, ne s'obtient jamais par hasard. Il serait tout aussi malhonnête de crier victoire tant qu'un habitant sur sept continue de se lever, chaque matin, sans certitude sur ce qu'il mettra dans l'assiette du soir. Le pays progresse, cela semble aujourd'hui difficile à contester. La vraie question, celle que ce communiqué du jour ne résout en rien, reste de savoir combien de temps il faudra encore avant que cette progression ne cesse d'être une ligne dans un rapport ministériel pour devenir, enfin, quelque chose que chaque Zafongolais pourra sentir dans son quotidien.
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Un double non qui surprend Ménaka


Un double non qui surprend Ménaka


Personne, dans les couloirs du palais présidentiel, ne s'attendait à un tel verdict. Les deux référendums organisés ce week-end, l'un sur l'adhésion du Zafongo au Pacte afaréen de sécurité, l'autre sur son entrée dans le Forum de coopération de l'Afarée du Nord, se sont soldés par un rejet net, sans appel, à des majorités que même les instituts de sondage les plus pessimistes n'avaient pas osé prédire. Le Forum de coopération, d'abord. Soixante-douze pour cent des votants ont dit non. Un chiffre qui claque, et qui en dit long sur l'état d'esprit d'une population lasse, avant tout, de voir son argent partir ailleurs quand tant de choses restent à faire chez elle. Dans les bureaux de vote de Kouraba comme dans les campagnes du Kota, le même argument revenait, presque mot pour mot, d'un électeur à l'autre: à quoi bon cotiser pour un forum régional censé financer des projets communs, quand les routes du Bateke attendent encore leur désenclavement, quand les écoles du Sira manquent toujours de tout? Un commerçant de Kémbelé, interrogé à la sortie des urnes, résumait la chose sans détour: "On nous demande de payer pour les autres alors qu'on n'a pas fini de nous occuper de nous-mêmes. Ça ne tient pas debout." Le Pacte afaréen de sécurité, ensuite, a connu un sort à peine plus clément, rejeté à soixante-huit pour cent. Là, l'argument change de nature. On ne parle plus d'argent, mais de sang, et le pays, encore marqué par quarante ans de cicatrices dans le Luba, ne semble pas prêt à prendre le moindre risque supplémentaire. S'engager dans un pacte de sécurité collective, c'est accepter, tôt ou tard, de voir ses propres soldats partis défendre une frontière qui n'est pas la leur, dans un conflit qui ne les concerne pas directement. "On a déjà nos propres rebelles à gérer", glissait un vétéran du service militaire croisé devant un bureau de vote de Ménaka. "Pourquoi irait-on chercher la guerre des autres alors qu'on n'a même pas fini la nôtre?" Il y a, derrière ce rejet, quelque chose de plus profond qu'une simple prudence budgétaire ou sécuritaire. Plusieurs analystes politiques évoquent, depuis dimanche soir, un attachement viscéral à la souveraineté nationale, une fierté qui semble avoir pesé bien plus lourd dans l'isoloir que n'importe quel argument technique avancé par le gouvernement en faveur du oui. On sent, dans les discussions qui ont suivi le scrutin, une forme de nostalgie diffuse, jamais vraiment assumée à voix haute mais bien présente, pour ce que fut jadis l'Empire du Zafongo à son apogée, cette grande puissance économique plus puissant que certains empire Eurysien qui dominait plus de deux millions et demi de kilomètres carrés avant que l'histoire n'en décide autrement. Le Zafongo d'aujourd'hui n'a plus rien de cette ampleur territoriale et de son ampleur économique, mais il semble en avoir hérité une certaine idée de lui-même, celle d'un pays qui décide seul de son destin, sans avoir de comptes à rendre à quiconque. Le gouvernement, qui avait pourtant mené campagne en faveur des deux textes, a accueilli le résultat avec une prudence non dissimulée. Dans un communiqué diffusé lundi matin, l'exécutif a pris acte "du choix souverain du peuple zafongolais" et assuré vouloir "respecter pleinement cette décision", sans toutefois cacher, entre les lignes, une certaine déception. Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Baptiste Dzila, s'est montré plus direct lors d'un point presse improvisé: "Nous pensions que ces deux textes servaient l'intérêt du pays. La population en a jugé autrement, et c'est son droit le plus strict. Nous continuerons de défendre nos intérêts à l'international, simplement d'une autre manière." Reste à savoir comment ce double refus sera perçu par les voisins du Zafongo et par l'ensemble des chancelleries afaréennes, qui voyaient dans l'adhésion zafongolaise à ces deux instances un signal fort d'intégration régionale. Le pays confirme, une fois de plus, cette attitude de neutralité qu'il cultive depuis des décennies, cette manière bien à lui de rester ouvert au dialogue avec tous sans jamais s'engager pleinement avec personne. Un choix qui a ses défenseurs, convaincus qu'il protège le Zafongo des tourments extérieurs, et ses détracteurs, qui craignent qu'à force de vouloir tout éviter, le pays ne finisse par s'isoler d'un monde qui, lui, continue d'avancer sans l'attendre. Plusieurs analystes pointent également, dans ce contexte, le poids que conserve l'Empire de Ménaka dans les programmes scolaires zafongolais, où son histoire occupe une place bien plus importante que celle consacrée à la jeune République elle-même. Des années entières y sont dédiées, de la fondation par Konaté l'Ancien jusqu'à l'apogée de Soundjata Ba, tandis que l'effondrement de 1907 et la naissance de la démocratie actuelle se voient souvent traités, selon certains enseignants interrogés, avec bien moins d'ampleur et de détail. Pour ce politologue de l'université de Ménaka, ce déséquilibre n'est pas anodin: "On enseigne aux enfants la grandeur d'un empire disparu depuis plus d'un siècle avec une minutie presque affectueuse, et on effleure à peine la manière dont ce même empire s'est effondré sous le poids de sa propre corruption. Forcément, ça laisse une trace. On grandit avec l'image d'une gloire perdue, sans toujours comprendre pourquoi elle s'est perdue." D'autres voix, au sein même du ministère de l'Éducation, défendent au contraire cette place accordée à l'histoire impériale, la présentant comme un socle culturel commun aux huit peuples du pays, bien avant que les tensions plus récentes, elles, ne viennent diviser. Reste que pour les inquiets de la première heure, cette manière d'enseigner l'histoire nationale pourrait bien avoir nourri, sans le vouloir, une partie de ce nationalisme qui semble aujourd'hui trouver un écho grandissant chez la jeunesse zafongolaise.
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Deux centimètres de plus


Deux centimètres de plus


Un chiffre est tombé cette semaine des bureaux de l'institut national de la statistique, la taille moyenne des hommes zafongolais a gagné deux centimètres en moyenne, passant d'un mètre quatre-vingt-trois à un mètre quatre-vingt-cinq. Les femmes, elles, n'ont pas bougé d'un pouce. Deux centimètres, dit comme ça, pourrait sembler dérisoire, presque risible pour qui n'y connaît rien à la démographie. Il faut pourtant se méfier de cette première impression. Un mètre quatre-vingt-cinq de moyenne nationale, pour un pays de cette population, place déjà le Zafongo parmi les nations les plus grandes du monde en la matière, loin devant bien des puissances qui pèsent pourtant plus lourd sur la scène internationale. Ce n'est pas nouveau, ce constat-là. Mais qu'il continue de progresser, année après année, sans le moindre signe de plafonnement, voilà qui interroge davantage que la simple curiosité anecdotique. D'où vient cette croissance? Les chercheurs interrogés se gardent bien d'avancer une réponse unique, trop simple pour être vraiment honnête. Plusieurs pistes reviennent pourtant avec une certaine constance dans les explications qu'on nous livre. L'amélioration de la nutrition infantile, d'abord, portée par des campagnes menées depuis une quinzaine d'années dans les zones rurales du Yomba et du Kota, ces provinces qui nourrissent le pays sans toujours en récolter les fruits, mais où les enfants semblent aujourd'hui mieux se développer qu'auparavant. L'accès aux soins maternels et infantiles, ensuite, s'est élargi au fil des années, réduisant peu à peu ces carences qui, dans les décennies précédentes, freinaient silencieusement la croissance d'une partie de la jeunesse née loin des grandes villes. Un médecin de Kouraba, consulté sur la question, préférait la prudence à l'enthousiasme facile. "On ne peut jamais réduire un tel chiffre à une seule cause", expliquait-il, avant d'ajouter que la génétique jouait sans doute sa part, mêlée à des facteurs environnementaux qu'on ne maîtrise jamais tout à fait. Il rappelait aussi qu'une décennie, en matière de statistiques démographiques, reste une fenêtre courte, presque trop courte pour parler sérieusement de tendance installée plutôt que de simple fluctuation passagère. Reste que ce chiffre, aussi modeste semble-t-il isolé, vient s'ajouter à un tableau plus large que le gouvernement aime rappeler dans ses discours officiels: celui d'un pays où l'espérance de vie progresse doucement, où la mortalité infantile recule d'année en année, où l'accès à une alimentation suffisante, sans être encore garanti partout, s'améliore malgré tout, lentement, dans les campagnes comme dans les villes. On se gardera bien, ici, de tirer des conclusions trop hâtives à partir de deux centimètres gagnés sur une décennie. Mais on notera, avec toute l'humilité que ce genre de sujet impose, que les corps eux-mêmes, à leur manière discrète et silencieuse, finissent parfois par raconter ce que les rapports gouvernementaux peinent encore à démontrer pleinement.
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Tremblement de terre


route dans la vallée menant à Yonda


Onze heures dix, hier matin. Quelque part sous les sommets gris du nord Bateke, la roche a cédé un peu, juste assez pour que les capteurs de Yonda enregistrent une secousse dont personne, sur le moment, ne mesurait encore vraiment l'ampleur. Magnitude 4,8, diront les premiers relevés. Un chiffre qui ne dit rien tant qu'on ne sait pas ce qu'il y avait, en dessous. Rien. Ou presque. Voilà, en un mot, ce qu'il y avait sous cette secousse-là. Pas de village. Pas de route digne de ce nom. Quelques troupeaux de chèvres, peut-être, surveillés par un berger que personne n'a encore réussi à joindre. Le nord du Bateke garde ce privilège étrange d'être l'un des seuls endroits du pays où un séisme de cette magnitude peut se produire sans toucher une seule vie humaine. On appellerait ça de la chance, ailleurs. Ici, on préfère parler de la géographie qui protège d'elle-même ce qu'elle rend, par ailleurs, si difficile à habiter. Plus bas, dans les vallées, on a senti passer quelque chose. Une lampe qui a bougé sur une table. Un verre qui a tinté contre un autre, sans se briser. Rien qu'on puisse vraiment raconter le lendemain, sinon comme une curiosité. Aucun mur fissuré. Aucun blessé. Les services de l'observatoire sismologique, joints en fin de journée, parlaient d'un événement "modéré", avec cette réserve qu'ont les scientifiques quand ils savent qu'ils ne savent pas tout. "On manque de données sur cette zone", admettait l'un d'eux, sans détour, sans chercher à masquer ce trou dans la connaissance qu'on a du pays. C'est peut-être là que ça devient intéressant. Pas dans la secousse elle-même, modeste au fond, mais dans ce qu'elle révèle d'un territoire qu'on n'a jamais vraiment regardé sous cet angle. On a cartographié le Bateke pour son minerai depuis des générations, fer, cuivre, or, uranium, et cette pierre changeante qui a donné son nom au pays entier. On ne l'a jamais vraiment cartographié pour ce qu'il fait, en dessous, quand personne ne regarde. Alors une équipe est partie. Hier, en fin d'après-midi, par les airs d'abord, faute de route sûre, puis à pied pour les derniers kilomètres, comme on le fait toujours dans ces montagnes-là où les éboulements guettent qui l'ignore. Des géologues, des sismologues, quelques instruments qu'on installera sur place, dans le froid qui tombe vite une fois le soleil parti derrière les crêtes. Ils resteront plusieurs jours. Peut-être plus. À Yonda, on n'a pas vraiment paniqué. Une commerçante, interrogée devant son étal, racontait la chose avec ce calme qu'on prête souvent, à tort ou à raison, aux gens des montagnes: "On vit avec elle depuis toujours. Elle bouge, de temps en temps. On ne s'affole pas pour ça." Aucune évacuation. Aucune alerte, hormis les recommandations de prudence qu'on répète, ici, presque par habitude. Reste une question, ouverte, que personne ne saurait trancher aujourd'hui: est-ce qu'il s'agissait d'un sursaut isolé, un caprice géologique sans lendemain, ou le premier signe d'une activité plus régulière dans une région qu'on croyait, jusqu'ici, tranquille sous ses neiges? On ne le sait pas. Et c'est peut-être ça, au fond, la seule chose vraiment honnête qu'on puisse écrire ce matin: qu'il faudra du temps, des capteurs, des hommes sur le terrain, avant de comprendre ce que la montagne a voulu dire, hier, en tremblant un peu, sans que presque personne ne s'en rende compte.
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Le parlement abaisse l'âge de mobilisation générale


armée Zafongolaise


Une majorité large, presque consensuelle au regard des habitudes de l'hémicycle, a validé hier soir la réforme de la Sheria ya Wari ya Vita, la loi qui encadre la mobilisation générale des citoyens en cas d'état d'urgence déclaré par le président. Le texte, débattu depuis plusieurs semaines en commission défense, abaisse de quarante à trente ans l'âge maximum auquel un homme peut être enrôlé de force dans les unités combattantes, sans pour autant libérer totalement la tranche des trente-quarante ans de toute obligation envers la nation. Il faut d'abord rappeler ce que cette loi encadre concrètement. Au Zafongo, le service militaire reste obligatoire dès dix-huit ans pour tous les citoyens, une obligation civique que le pays justifie depuis des décennies par le souvenir de 1977, cette guerre civile qui avait pris l'armée d'alors au dépourvu, manquant cruellement de bras formés au moment où le conflit a éclaté. Mais la Sheria ya Wari ya Vita, elle, concerne autre chose: elle organise ce qui se passe quand un état d'urgence est déclaré, quand la simple armée régulière ne suffit plus et qu'il faut, dans l'urgence, rappeler sous les drapeaux des citoyens qui avaient depuis longtemps quitté l'uniforme pour reprendre une vie civile. Jusqu'à présent, cette obligation de mobilisation couvrait tous les hommes de vingt-et-un à quarante ans, sans distinction de rôle. Un homme de trente-huit ans pouvait, sur le papier, se retrouver appelé au combat au même titre qu'un jeune de vingt-deux ans à peine sorti de son service militaire. La réforme votée hier change cette logique en profondeur. Désormais, seuls les hommes de vingt-et-un à trente ans resteront mobilisables pour des missions de combat direct. Ceux de trente à quarante ans, eux, continueront d'être appelés en cas d'état d'urgence, mais pour des fonctions différentes: ravitaillement des troupes, construction et réparation d'infrastructures, logistique, soutien médical, tout ce qui permet à une armée de tenir sans nécessairement engager chaque homme mobilisé dans un affrontement direct. Le rapporteur du texte, un député du Bakongo issu de la commission défense, a défendu cette réforme avec des arguments qui, sans surprendre grand monde, tiennent avant tout à une réalité démographique désormais difficile à ignorer. Le Zafongo compte aujourd'hui un peu plus de cent soixante-cinq millions huit cent mille habitants, et parmi eux, près de vingt-trois pour cent appartiennent à la tranche des quinze-vingt-quatre ans. Un rapide calcul, que le rapporteur n'a pas hésité à détailler devant l'hémicycle, donne une idée de l'ampleur du vivier disponible: appliqué à la population totale, ce pourcentage représente environ trente-huit millions cent quarante mille jeunes Zafongolais. Trente-huit millions. Un chiffre qui, à lui seul, explique en grande partie pourquoi le pays a jugé nécessaire de revoir sa doctrine de mobilisation. "On avait, jusqu'ici, une loi pensée pour un pays qui n'existe plus vraiment", expliquait le rapporteur, sans détour particulier. "Le Zafongo d'aujourd'hui n'est plus celui d'il y a quarante ans. Notre population a explosé, notre natalité continue de grimper, et concrètement, si demain un état d'urgence majeur était déclaré et qu'on mobilisait tous les hommes de vingt-et-un à quarante ans, on se retrouverait avec un nombre de conscrits que notre appareil militaire ne pourrait tout simplement pas équiper correctement. Pas assez de fusils, pas assez d'uniformes, pas assez de véhicules pour tout le monde. Ce n'est pas une question de volonté, c'est une question purement matérielle." Cette explication, aussi pragmatique soit-elle, n'a pas manqué de susciter quelques débats en commission avant le vote final. Certains élus, notamment du Yomba, où les questions de main-d'œuvre agricole restent sensibles, se sont interrogés sur les conséquences économiques d'une mobilisation qui continuerait de toucher, même sous une forme allégée, les hommes de trente à quarante ans, souvent des piliers de leurs exploitations familiales ou de leurs entreprises locales. D'autres ont défendu, à l'inverse, l'idée que cette réforme allait précisément dans le bon sens en libérant cette tranche d'âge des obligations combattantes les plus exigeantes, tout en conservant leur contribution sous une forme moins disruptive pour l'économie du pays. Il y a aussi, derrière ce texte, un argument plus discret, presque tactique, qu'un général consulté par la commission défense a formulé sans détour lors des auditions préparatoires: sur le terrain, les jeunes recrues affichent, statistiquement, une meilleure adaptabilité physique et une récupération plus rapide que leurs aînés, des qualités qui comptent lourdement dans le type de conflit de basse intensité que le pays connaît depuis des décennies dans le Luba. "On ne dit pas que les hommes plus âgés ne valent rien au combat", précisait ce même général, cité dans les débats parlementaires. "Mais objectivement, dans le genre d'engagement qu'on connaît, mobilité en terrain difficile, endurance sur plusieurs jours, capacité de récupération entre deux opérations, les plus jeunes s'en sortent généralement mieux. Autant orienter les trente-quarante ans vers ce qu'ils font le mieux: tenir la logistique, réparer ce qui casse, ravitailler ceux qui sont au front." Le texte a finalement été adopté à une majorité confortable, dépassant largement le seuil requis pour ce type de réforme, bien que quelques voix dissidentes, principalement issues des rangs centristes du Sira et du Mbochi, aient exprimé des réserves sur la manière dont cette nouvelle catégorie intermédiaire, celle des trente-quarante ans assignés au soutien plutôt qu'au combat, serait concrètement organisée et équipée le moment venu. Le gouvernement a promis un décret d'application détaillé dans les mois à venir, précisant notamment les modalités de formation spécifique que devront suivre ces hommes désormais dispensés du combat direct mais toujours soumis à une obligation de mobilisation en cas de crise majeure. Reste que cette réforme, au-delà de ses aspects purement techniques, dit quelque chose de plus large sur le pays lui-même. Un Zafongo dont la population continue de croître à un rythme que peu de nations dans le monde connaissent encore aujourd'hui, porté par une fécondité qui avoisine, comme le rappellent régulièrement les démographes du pays, près de cinq enfants par femme en moyenne. Une jeunesse innombrable, disait-on souvent en parlant de ce pays, et cette loi, à sa manière, vient confirmer que cette jeunesse pèse désormais jusque dans la manière dont l'État conçoit sa propre défense. On ne mobilise plus de la même façon un pays de cent soixante-cinq millions d'habitants, dont près de trente-huit millions ont entre quinze et vingt-quatre ans, qu'on ne mobilisait le Zafongo d'il y a quarante ans, sorti tout juste d'une guerre civile qui l'avait laissé exsangue et manquant cruellement de bras.
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Huit portes ouvertes sur le pays


campus du Bateke


Il n'y a pas eu de discours ce matin-là. Juste un maçon qui a rangé sa truelle, un ingénieur qui a signé un dernier document sur le capot d'une camionnette, et un gardien qui a fermé, pour la première fois en tant que gardien véritable et non plus surveillant de chantier, le portail du campus universitaire du Bateke. Il était sept heures. Le soleil se levait sur un bâtiment que personne, neuf ans plus tôt, n'était sûr de voir un jour terminé. C'est ainsi que s'achève, ce 4 septembre 2020, le plus long chantier éducatif que le Zafongo ait jamais entrepris. Huit campus, un par grande région, sortis de terre presque en même temps, pensés dès 2011 comme la réponse à une question que le pays se posait depuis des décennies sans jamais oser y répondre franchement : pourquoi faut-il, pour apprendre, toujours partir loin de chez soi ? On ne raconte pas un chantier de neuf ans comme on raconte une bataille. Il n'a pas d'instant décisif, pas de journée où tout bascule. Il a des années, empilées les unes sur les autres, et c'est peut-être plus juste de les donner telles quelles, sans les lisser. 2011. Le projet est annoncé sans grande cérémonie, dans un rapport ministériel que peu de journaux reprennent en une. On y parle de huit sites, un par région, sans encore savoir précisément où ni comment. L'ambition dépasse largement les moyens disponibles à l'instant T, et plusieurs experts, en privé, doutent qu'on aille au bout. 2013. Les premiers terrains sont choisis, non sans tensions locales. Au Luba, un litige foncier retarde le chantier de plusieurs mois. Des familles refusent de céder des terres agricoles qu'elles cultivent depuis des générations, avant qu'un accord de compensation, imparfait mais accepté, ne soit trouvé. 2015. Le chantier du Bateke, qui doit accueillir les filières minières et industrielles, prend un retard sérieux à cause du relief. Ici, il faut hisser le matériel sur des pentes que les camions habituels ne franchissent pas, et l'on se souvient, dans les rapports internes, avoir dû recourir à des méthodes de transport presque artisanales pour acheminer le ciment. 2016. Un scandale mineur éclabousse un sous-traitant régional, accusé d'avoir gonflé ses factures sur le site côtier. L'affaire est réglée sans grand bruit, mais elle rappelle, à ceux qui suivent le projet de près, qu'un chantier de cette ampleur ne se déroule jamais sans accroc. 2018. Les premiers bâtiments sortent de terre à peu près partout à la fois. On commence à parler, dans la presse régionale, non plus d'un projet, mais de huit projets bien réels, visibles, avec leurs grues et leurs échafaudages. 2020. Le dernier campus, celui du Bateke justement, referme son chantier. Il aura été, sans surprise, le plus long à achever. Ce n'est pas une histoire de triomphe linéaire. C'est une histoire de retards rattrapés, de budgets révisés, de compromis négociés région par région. Un campus, sur le papier, se résume à des chiffres qu'on peut aligner sans effort : des amphithéâtres de plusieurs milliers de places, des bibliothèques centrales, des résidences étudiantes, des laboratoires. Ces chiffres existent, et ils sont réels. Mais ils ne disent rien de ce que la construction a changé, en creux, dans les régions qui l'ont vue arriver. Au Luba, l'accent a été mis sur les sciences agronomiques, un choix qui ne doit rien au hasard dans une zone où l'agriculture reste le premier employeur. Vers le Bateke, ce sont les filières minières et industrielles qui dominent le programme, en miroir des ressources du sous-sol régional. Sur la façade côtière, les sciences maritimes et commerciales occupent une large place, pensées pour des jeunes qui grandissent déjà avec le port sous les yeux. Rien de tout cela n'a été décidé depuis un bureau unique de la capitale, insistent aujourd'hui plusieurs cadres du ministère de l'Éducation supérieure. Chaque implantation a fait l'objet de consultations régionales, parfois longues, parfois tendues, avant que les filières définitives ne soient arrêtées. Il serait malhonnête de présenter ce chantier comme parfait. La facture globale du projet, étalée sur neuf années, n'a jamais été rendue publique dans le détail, et cette opacité continue d'alimenter, dans certains cercles, une critique discrète mais tenace. Des responsables locaux, sous couvert d'anonymat, reconnaissent aussi que tous les campus n'ont pas été dotés des mêmes moyens de fonctionnement une fois les murs achevés, un déséquilibre que le ministère promet de corriger dans les années à venir sans donner, pour l'instant, de calendrier précis. Il faut aussi le dire simplement : huit bâtiments, aussi imposants soient-ils, ne suffisent pas à eux seuls à créer une élite. Ils créent une possibilité. Ce que les régions en feront, dans les dix prochaines années, reste entièrement à écrire. Les huit campus doivent accueillir leurs premières promotions dès la rentrée prochaine. Dans les bureaux du ministère, on parle avec prudence, presque avec pudeur, d'un objectif de cohésion nationale : donner à chaque région sa propre vitrine académique, pour que plus personne, au Luba comme au Bateke, n'ait le sentiment d'être oublié du reste du pays. C'est une belle phrase. Elle mérite d'être tenue à l'épreuve du temps plutôt que d'être crue sur parole. Le chantier est terminé. Le vrai travail, celui de former une génération, commence à peine.
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Forte pluie


village Luba


Mardi soir, le ciel s'est ouvert sur le Luba d'une manière que personne, dans la province, ne semble avoir vue venir avec cette intensité. Des trombes d'eau se sont abattues pendant près de sept heures d'affilée, selon les premiers relevés transmis par les stations régionales, un volume qui a largement dépassé ce que les rivières locales pouvaient absorber sans déborder. Au petit matin, plusieurs affluents avaient quitté leur lit habituel, envahissant des quartiers entiers construits depuis des générations sur ces berges qu'on croyait, jusque-là, suffisamment fiables. Mateta, la capitale régionale, a été frappée en périphérie plutôt qu'en son cœur. Ses faubourgs les plus proches de la rivière comptent aujourd'hui plusieurs centaines d'habitations endommagées, certaines totalement effondrées sous le poids de l'eau, d'autres simplement inhabitables tant que les murs de terre séchée n'auront pas retrouvé leur consistance normale. Des dizaines de familles dorment désormais chez des voisins épargnés, dans des salles de classe reconverties à la hâte, ou sous des bâches tendues sur les rares hauteurs disponibles. Un point complique sérieusement l'évaluation des dégâts, et il serait malvenu de le taire par prudence : une partie des zones touchées se trouve dans des territoires où l'État n'exerce qu'une autorité partielle, ces régions du Luba où les colonnes de secours ne progressent qu'avec circonspection, quand elles progressent. Plusieurs responsables locaux, contactés par téléphone, reconnaissent n'avoir aucune information fiable sur certains villages depuis la nuit de mardi. Ni sur l'étendue des dommages. Ni sur le sort de leurs habitants. Face à cette incertitude, les autorités régionales ont annoncé l'envoi de renforts aériens pour acheminer vivres et matériel de premiers secours vers les secteurs les plus difficiles d'accès, une nouvelle démonstration, si besoin était, de ce que le réseau Ewa représente pour ce pays où la route reste souvent le pari le plus incertain. Des équipes médicales ont également été déployées, avec un objectif immédiat : éviter que les eaux stagnantes, encore visibles dans de nombreux secteurs, ne favorisent l'apparition de maladies que cette saison des pluies provoque presque chaque année dans la région. Personne, parmi les habitants interrogés sur place, ne prétend découvrir ce que représente une crue. Le Luba vit avec ses fleuves depuis toujours, en connaît les cycles, les colères saisonnières, ce rythme aquatique qui structure jusqu'aux récoltes. Mais une inondation de cette ampleur, aucun des anciens consultés ne se souvient en avoir traversé de semblable. Un homme, debout devant les vestiges de sa maison, résumait la situation sans grand détour : l'eau, on sait la gérer depuis toujours ici. Ce qu'on ne sait jamais vraiment faire, c'est repartir de rien. Les prochains jours diront si l'aide promise atteint réellement les villages les plus reculés, si le silence qui entoure certains d'entre eux cache une chance ou un malheur plus grave encore, et si cette catastrophe rejoindra simplement la longue liste de celles que cette province, plus que toute autre dans le pays, a déjà dû apprendre à encaisser.
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L'industrie de défense recrute


usine militaire


Le gouvernement a confirmé cette semaine l'expansion de la production militaire à travers tout le territoire national. Combien de sites exactement ? Secret défense. Mais une région, plus que les autres, semble concentrer l'essentiel de ces nouveaux chantiers : le Bateke. On a d'abord vu les camions. C'est toujours comme ça que ça commence, dans ce genre d'affaire. Pas un communiqué, pas une conférence de presse solennelle, juste des convois qui traversent des routes qu'on ne pensait pas voir un jour aussi fréquentées, chargés de machines encore emballées, de palettes de matériaux qu'on devine lourds rien qu'à la manière dont les essieux des camions s'enfoncent dans le bitume. À Kémbelé, à Yonda, jusque dans certains hameaux du Teke où personne n'avait jamais vu passer autre chose qu'un troupeau de chèvres, le même ballet s'est répété ces dernières semaines. Le communiqué, lui, est venu après, presque en retard sur une réalité que le terrain avait déjà commencé à raconter. Mardi, le Ministre des Armées, Général Bakary N'Diaye a confirmé ce que beaucoup, en province, soupçonnaient depuis un moment déjà : un vaste plan d'expansion de la production militaire, touchant potentiellement l'ensemble du territoire national. Pas une région, pas deux. Toutes, ou presque, selon les premiers échos recueillis sur place. Combien d'usines exactement ? La question, posée sans détour à un porte-parole du ministère lors d'un point presse à Ménaka, s'est heurtée à une réponse tout aussi directe : secret défense. Pas de chiffre, pas de carte, pas de liste. Juste cette certitude, répétée par chaque responsable interrogé, que le nombre de sites concernés ne sera communiqué ni maintenant ni plus tard, quelle que soit l'insistance des journalistes ou la curiosité légitime des citoyens. Ce silence chiffré n'empêche cependant pas de dessiner, par recoupements successifs, une géographie assez précise de ce déploiement industriel. Et cette géographie raconte quelque chose d'assez éloquent sur la manière dont l'État a choisi de répartir cet effort : partout, oui, mais pas de manière égale. Le Bateke, en particulier, semble concentrer une part disproportionnée de ces nouveaux chantiers par rapport à sa population, et les raisons de ce choix ne tiennent, en réalité, à rien de très mystérieux. Il suffit de regarder une carte pour comprendre. Le Bateke demeure la deuxième région du pays par la superficie, et pourtant l'une des moins peuplées, à peine un million d'habitants éparpillés sur un territoire que d'autres provinces peupleraient dix fois davantage. Cette rareté humaine, longtemps perçue comme une faiblesse, comme un désert administratif qu'on peinait à désenclaver, devient ici, soudain, un atout de poids. Un terrain vaste, peu disputé, loin des zones résidentielles denses, voilà précisément ce que recherche une industrie dont les besoins en espace et en discrétion ne se négocient jamais vraiment. Mais le Bateke ne concentre pas tout, loin s'en faut. Le Luba voit l'un de ses ateliers existants, consacré à l'assemblage de véhicules légers, s'agrandir sensiblement, avec à la clé plusieurs centaines de postes promis avant la fin de l'année. Le Kota, lui, doublerait la capacité de production de son site d'artillerie légère. Le Teke, malgré sa faible densité nomade, verrait un de ses ateliers s'étendre également, consacré cette fois à l'artillerie de position. Même le Sira, province qu'on associe plus volontiers à ses routes migratoires qu'à son industrie, aurait été identifié comme terrain possible pour une future implantation, selon un élu local qui préfère, pour l'instant, rester prudent sur la confirmation de cette information. Reste une absence remarquée : le Mbochi. Aucune annonce, aucun chantier signalé, dans cette province pourtant si convoitée d'ordinaire par les grandes entreprises du pays. Un silence qui ne doit rien au hasard, selon un analyste consulté pour cet article. La vocation du Mbochi reste financière et commerciale avant tout, et rien, pour l'instant, n'indique que ce plan militaire vienne bousculer cette spécialisation déjà bien installée. Ce qui frappe, en recueillant les témoignages un peu partout dans le pays, c'est la même promesse, répétée presque mot pour mot d'une région à l'autre : des emplois accessibles sans qualification préalable, une formation directement assurée sur le poste de travail. Dans le Bateke, en particulier, cette promesse résonne d'une manière presque inespérée. Cette province reste, malgré sa richesse minière considérable, l'une des plus pauvres du pays au quotidien, un paradoxe que les habitants eux-mêmes n'ont jamais vraiment cessé de dénoncer, sans grand effet jusqu'ici. L'arrivée de ces usines pourrait changer quelque chose à cet équilibre. Il faut toutefois se méfier d'un enthousiasme trop rapide, rappellent plusieurs économistes interrogés. Un emploi industriel, aussi bienvenu soit-il, ne répare jamais à lui seul des décennies d'isolement, de routes qui s'effondrent à la première pluie, d'hôpitaux trop éloignés pour être vraiment utiles en cas d'urgence. Le Bateke pourrait gagner des usines sans jamais vraiment gagner, dans le même mouvement, ce désenclavement qu'on lui promet depuis si longtemps. Les syndicats, de leur côté, se disent prudemment optimistes, tout en réclamant des garanties concrètes sur les salaires et les conditions de travail dans ces nouveaux sites. Ils rappellent, non sans une certaine lassitude dans la voix, que le secteur minier, déjà bien implanté dans cette même région, souffre depuis longtemps d'un taux de syndicalisation parmi les plus faibles du pays, un précédent qu'ils redoutent de voir se répéter dans ce nouveau secteur industriel si rien n'est anticipé sérieusement. Une dernière question continue de planer, sans réponse officielle pour l'instant : celle de la destination finale de toute cette production. L'essentiel semble, pour l'heure, voué à renforcer les forces armées nationales elles-mêmes. Mais certains n'excluent pas qu'une partie de ce surplus industriel finisse, à terme, par être proposée à l'exportation, une hypothèse que le ministère n'a ni confirmée ni démentie jusqu'à aujourd'hui. Les camions, eux, continueront sans doute de rouler encore un moment, discrets, chargés de machines que personne, officiellement, ne comptera jamais à voix haute. Et quelque part dans les étendues du Bateke, là où l'horizon reste encore si souvent vide de toute présence humaine, de nouveaux murs commencent déjà à sortir de terre, sans qu'on sache vraiment, depuis la route, s'il s'agit d'un hangar, d'une usine, ou simplement d'un bâtiment de plus dont personne, en dehors de ceux qui l'ont construit, ne connaîtra jamais vraiment la fonction exacte.
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Le Bateke blanchit


Le Bateke blanchit, le Teke s’en moque

Yonda sous le verglas. Il n’a pas neigé à Yonda. Il faut le dire d’emblée, parce que depuis hier soir le mot circule plus vite que les faits, et que la capitale du Bateke, perchée à deux mille cinq cents mètres, a reçu cette nuit autre chose, de plus sournois. De la pluie, d’abord, une pluie fine, tenace, qui n’a jamais trouvé le courage de devenir flocon. Puis le thermomètre a plongé sous zéro vers cinq heures du matin, et l’eau s’est figée en touchant le sol. Au réveil, la ville entière était vernie. Chaque pavé, chaque marche, chaque rampe d’escalier portait une pellicule transparente, presque invisible, qu’on ne remarquait qu’en posant le pied dessus. Plusieurs habitants ont chuté avant même d’avoir compris ce qui se passait. Aucun cas grave n’a été signalé par l’hôpital régional, mais la matinée a eu un air étrange de ville au ralenti, où l’on avançait à petits pas, bras écartés, en se tenant aux murs. La mairie a réagi vite, sans panique. Des camions de sable ont arpenté les artères principales dès sept heures, ce qui, dans une cité où l’on peine déjà à faire monter un camion, tient presque de l’exploit logistique. Les écoles ont ouvert avec deux heures de retard, et les enfants des vallées voisines, ceux qui descendent à pied, ont reçu la consigne de ne pas s’aventurer seuls sur les sentiers. Un tailleur de pierre croisé devant l’église, une pelle à la main, haussait les épaules avec cette placidité qu’on prête aux gens des hauteurs : « Quarante ans que je vis ici, le verglas on le connaît. Ce qui m’étonne, c’est la date. Il est arrivé avant qu’on ait fini de rentrer les bêtes. » Puis, après un silence, il a ajouté qu’il pensait à ceux qui travaillent la roche, parce que quand le sol glisse, la montagne ne pardonne rien à personne. La neige, la vraie, est tombée plus haut. Au-dessus de deux mille huit cents mètres, les alpages ont disparu sous une trentaine de centimètres de poudre, la première de la saison, et tôt, de l’avis de plusieurs bergers, qui n’en attendaient pas avant quelques semaines. Un ZH-91 de l’armée a été mobilisé dès le matin pour acheminer du fourrage aux troupeaux isolés. On oublie souvent que ces hélicoptères trapus, pensés pour durer plutôt que pour briller, servent aussi à cela : aller chercher ceux que ni la route ni le temps ne laissent atteindre. À bord, un éleveur raconte qu’on la sentait venir depuis trois jours. Les chèvres ne mangeaient plus. « Une bête sait toujours avant nous. » La nuit précédente, ils ont descendu le troupeau à la lampe, en file, sans échanger un mot. Ce matin, tout est blanc. C’est beau, reconnaît-il, mais comme un orage est beau : on regarde, et on se prépare. Reste le problème qu’on ne règle jamais en une journée, celui de la route. La ZA1, qui ailleurs déroule ses dix voies avec une assurance de capitale, redevient ici un ruban étroit, tordu, taillé dans une roche qui n’a rien demandé. Les convois partent d’ordinaire à l’aube, jamais sous la pluie, et ce matin plusieurs sont restés à quai. Les éboulements guettent, le verglas aussi, et on se souvient encore de cette semaine de coupure totale après l’accident récent. Le vol Ewa de dix heures vers Kémbelé a été maintenu, mais l’aéroport recommande d’arriver très tôt. Une fois de plus, l’avion s’impose comme l’unique option raisonnable. Les autorités régionales assurent que les stocks de fourrage et de vivres suffiront pour dix jours. À Ménaka, au ministère, on se contente de dire que les travaux de désenclavement avancent. Sans précision, sans date, avec cette formule désormais familière que les habitants de Yonda entendent depuis si longtemps qu’ils ne la relèvent plus. À l’autre bout du pays, la même matinée a eu un tout autre visage. À M’Baye, capitale du Teke, le thermomètre affichait vingt-cinq degrés, comme hier, comme avant-hier, avec cette régularité qui rend le métier de météorologue presque contemplatif. On y a déjeuné dehors. Sur les terrasses, des hommes en boubou buvaient leur thé en commentant, avec une curiosité amusée, les images venues du sud. Beaucoup de nomades n’ont jamais vu de neige. Certains enfants demandent si elle a un goût. Un ancien, turban bleu sur la tête, raconte que son petit-fils lui a demandé si c’était du sucre. « Je lui ai dit que c’était de l’eau qui s’était fatiguée. Il a ri, il n’a pas compris, mais il a ri. » Puis il a précisé, sans que personne ne le lui demande, qu’on ferait du thé ce soir pour ceux qui n’en avaient pas, et qu’on prierait pour les troupeaux de là-haut, parce qu’un berger reste un berger, qu’il garde ses chèvres dans le sable ou dans la neige. Les installations gazières et pétrolières, elles, n’ont rien noté d’anormal. Le désert ne gèle pas, ne glisse pas, ne déborde pas. C’est même, à sa façon, le seul coin du pays où personne n’a besoin de sable pour rouler. Il y a quelque chose de presque comique dans ce contraste, vingt-cinq degrés d’un côté et du verglas de l’autre, dans un même pays que l’on traverse en moins de quatre heures d’avion. Mais il ne faut pas s’y tromper : ce que ces deux images racontent, au fond, c’est la distance qui sépare encore les huit régions les unes des autres, et ce que chacune ignore de la vie de sa voisine. Le Teke n’a pas à se préoccuper du gel, le Bateke n’a pas à penser à la soif. Les deux se regardent de loin, avec bienveillance, sans toujours se comprendre. Les prochains jours diront si cette neige précoce annonce un hiver difficile dans les hauteurs, ou si elle restera ce qu’elle est pour l’instant : un caprice de saison, vite fondu, dont on parlera quelques jours dans les cuisines de Ménaka avant de passer à autre chose. À Yonda, en tout cas, on a déjà rangé les chaussures de ville. Et pour ceux qui doivent monter ce soir, une seule consigne circule, de bouche à oreille, plus efficace que n’importe quel communiqué : ralentissez.
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