04/12/2020
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[Paysages] Nchi Inavyoonekana - Page 2

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Banlieue de Ménaka

Description paysageElle avance seule dans l’herbe, et c’est ce qui frappe d’abord : tout dans l’image semble avoir été disposé pour qu’on ne voie qu’elle. Une silhouette droite au milieu d’un champ qui lui monte jusqu’aux genoux, un panier sur la tête, un bidon blanc à la main, et derrière elle, comme un décor que la lumière a eu le soin d’adoucir, des palmiers, une clôture de roseaux, un toit de tôle à demi caché dans le feuillage. Il n’y a rien de plus. Aucune route, aucun poteau, aucun véhicule. Et pourtant, pour qui connaît un peu le centre du Zafongo, cette scène est celle qu’on croiserait à n’importe quelle heure du jour dans le Kota, dans le Yomba comme dans le Sira, trois régions que la carte sépare et que le paysage, lui, a toujours confondues. Le regard glisse d’abord sur l’herbe. Haute, d’un jaune de paille mûre, elle ondule sous un vent qu’on ne voit pas, parsemée de petites touffes vertes plus têtues que le reste, comme si la terre n’avait pas encore décidé de quel côté pencher. Ce n’est pas tout à fait une prairie, ce n’est pas encore une friche : on y reconnaît la patience des jachères, ces parcelles qu’on laisse reposer une saison avant d’y revenir, et dont la couleur dit mieux qu’un registre où l’on en est du cycle des cultures. Derrière, la clôture, faite de tiges serrées les unes contre les autres, de ces bois fins qu’on coupe à la main et qu’on plante à la file pour marquer ce qui appartient à qui. Elle ne protège rien de précis. Elle dit seulement qu’ici, quelqu’un sait où commence son bien. Au-delà, les palmiers. Ils lèvent leurs fûts gris, longs, un peu inclinés, vers un ciel que les feuilles découpent en éclats bleus, et leurs palmes, qui retombent comme des chevelures fatiguées, laissent filtrer une lumière oblique, presque dorée, celle de la fin d’après-midi, quand le soleil descend assez bas pour rendre aux couleurs leur épaisseur. Ils ne sont pas aussi serrés que dans les poches humides du sud, où l’on en tire l’huile que le pays exporte, et on les devine plus clairsemés, plus libres, mêlés d’arbres au feuillage plus sombre. Entre leurs pieds, un toit de tôle gris-bleu apparaît, celui d’une maison que le feuillage dissimule à moitié, puis un autre, rouillé, plus loin. À droite, une masse végétale, lianes et arbustes emmêlés, laisse voir sur son flanc une plaque rousse, de feuilles mortes ou de terre découverte. Tout le fond de l’image est un enchevêtrement de verts, du plus clair au plus noir, et l’on sent derrière lui le grondement discret d’un village. Et puis il y a elle. Une jeune fille, on le devine à sa taille, à la finesse de ses bras, sans que l’image dise exactement son âge. Elle porte un débardeur blanc, une jupe de tissu rayé, un foulard noué autour de la tête pour amortir le poids du panier. Ce panier, tressé serré, large à la base et resserré en col, est surmonté d’un couvercle conique en vannerie, et par-dessus dépasse une gerbe de tiges dorées, riz, mil, ou ce que la saison a offert, que la lumière enflamme. De la main droite, elle tient un bidon de plastique blanc, d’un modèle qu’on retrouve dans toutes les cuisines et à tous les puits, probablement vide, probablement destiné à l’eau, que les familles rurales vont chercher plus loin qu’elles ne le voudraient. Elle ne regarde pas l’objectif. Elle marche, la tête tournée vers sa droite, le regard sur quelque chose qu’on ne verra jamais. Il faudrait pouvoir lui demander où elle va. Rentre-t-elle des champs, après avoir porté le repas aux adultes, ou s’y rend-elle avec de quoi les nourrir ? A-t-elle fini l’école, dans un pays où celle-ci est gratuite et obligatoire jusqu’à seize ans, ou la journée s’est-elle déroulée autrement ? Les statistiques du pays rappellent qu’à la campagne, une partie des enfants aide les familles dans les champs, et il serait malhonnête d’y voir ici un tableau idyllique sans le dire. Mais il serait tout aussi injuste d’y lire un drame que l’image n’affirme pas. Ce qu’elle montre, c’est un geste ordinaire, accompli depuis si longtemps qu’il ne surprend plus personne : celui d’une jeune fille qui porte la récolte, ou ce qu’elle servira à nourrir. C’est dans ce geste que le Kota se reconnaît. Cette région vit du passage et de ce qu’elle plante sur le bord des routes, des rizières qui s’étendent à perte de vue dans les terres basses, des champs de maïs, de manioc et d’arachides qui alimentent les marchés de Kémbelé, et des camions qui emportent le surplus vers d’autres régions. Les paysans de la province connaissent la valeur de leur position, au cœur du pays, mais leur quotidien ressemble à celui de tous leurs voisins. Le Yomba, au sud, lui ressemble comme un frère : mêmes basses terres, mêmes champs de riz et de maïs, mêmes greniers communaux, mêmes fêtes qui suivent la moisson, quand les récoltes rentrées permettent enfin de souffler, et les familles de Kouraba reconnaîtraient sans hésiter cette herbe haute et ce toit de tôle. Le Sira, plus petit, plus accidenté, y ajoute ses collines et ses marchés hebdomadaires, mais les paysages de ses vallées, vus d’un peu loin, se confondent avec ceux des deux autres. Quiconque traverse ces trois provinces en voiture ne remarque la frontière que sur la carte. Cette ressemblance n’a rien d’un hasard. Les trois régions partagent la même altitude modérée, le même climat chaud et humide, les mêmes sols rougeâtres, et encore ! On y mange la même pâte, les mêmes sauces, on y chante des airs qui ne diffèrent que par quelques notes. Les voyageurs étrangers, surpris, croient souvent n’avoir changé de province qu’en voyant le panneau, et les habitants en rient, parce qu’ils savent que ce n’est pas tout à fait faux. Rien, dans cette image, ne dit non plus ce qui manque. Pas d’électricité qu’on ne voie, pas de route goudronnée, pas de pompe à eau, et l’on sait que dans les campagnes du pays, seuls cinquante-huit pour cent des foyers ont un accès fiable à l’eau potable, ce qui donne au bidon blanc de la jeune fille une signification qu’on n’aurait pas devinée tout de suite. Les villages sont paisibles, les gens sont généreux, mais la vie y demande un effort qu’on ne mesure pas depuis la ville. Elle porte aussi son lot de beauté. Cette lumière sur l’herbe, ce silence sous les palmiers, ce rythme sans hâte qui marque les journées, personne ne songe à les mépriser, ni à les échanger contre autre chose. La jeune fille continuera de marcher. À quelques mètres devant elle, on devine un chemin que l’herbe cache, qui la mènera jusqu’à l’une de ces maisons. Quelqu’un y attend peut-être le panier, ou le bidon, ou simplement son retour. Le soleil, derrière les palmiers, baissera encore un peu. La clôture, la maison, les touffes vertes redeviendront ce qu’elles sont chaque soir, une suite de formes que la nuit effacera, et le champ reprendra son silence. Il sera encore là demain, avec ses épis et son herbe, et quelqu’un, de nouveau, y passera.
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