13 novembre 2019- CONFIDENTIEL - La piste d'un groupe aéronaval en soutien à l'exfiltration du Prince Mutarrif ibn Saadin se confirme.
L'allocution du Prince et l'hypothèse d'un groupe aéronaval étranger aux portes des eaux territoriales obligent le Président Joubair Toulali à multiplier les options face à une menace inédite.La diffusion de l'allocution du Prince avait été dommageable à l'ordre public national et le débrayage de ses fonctionnaires, dommageable à la crédibilité du régime Toulali. Dans cette saga de mauvaises nouvelles, le renseignement extérieur du Bajusid avait réussi à fournir ce que le reste du pays avait échoué à donner, à savoir la localisation depuis laquelle le Prince aurait pu émettre. Une localisation née d'une investigation n'offrant toutefois pas d'image assez nette pour porter le sujet auprès d'une chancellerie étrangère ou organisation internationale. Pas de correspondance diplomatique vers laquelle se tourner pour confirmer ou non les faits, pas de pavillon dicible pour identifier l'ensemble des parties prenantes à ce dossier mais assurément une présence en hautes mers. Une masse neutre et sombre, plongée dans les eaux internationales comme une créature mythique que l'on sait exister sans pour autant pouvoir l'apercevoir ou la matérialiser.
Une information prise dans la salle basse du palais présidentiel de Tarrin où Joubair Toulali recevait ses briefings quotidiens. Les éléments avaient été confirmés par le directeur du renseignement Nadir El-Khadem qui avait fait l'économie du cheminement pour les avoir. L'information de la présence d'un groupe aéronaval en hautes mers et susceptible d'abriter le Prince Mutarrif ibn Saadin était la promesse de troubles pour qui auraient connaissance de ces éléments et avec eux, connaissance de l'impuissance du gouvernement Toulali à empêcher la sortie de territoire du Prince. Une information sensible qui appelait toutes les mesures de conservation possibles, notamment le dépôt de tous les téléphones au sein d'une boîte de Faraday, pour qu'aucun enregistrement ou photos puissent se faire à l'insu.
(Directeur du renseignement) Nadir El-Khadem : Nous avons recoupé trois sources avant de vous confirmer l'information. Une relocalisation du signal ayant permis la diffusion de l'allocution du Prince et une interception satellitaire indirecte, obtenue auprès des autorités alguarenas en prétextant un tout autre sujet. Le flux du signal ayant diffusé l'enregistrement du Prince avait été bien lavé mais pas assez pour se rendre indécelable. Pas pour nous en tout cas.
Une dernière remarque qui semblait chercher l'approbation de Joubair Toulali alors même que l'homme avait passé ses derniers temps à chercher les responsabilités de l'engrenage néfaste dans lequel il s'était plongé depuis les dernières élections présidentielles de janvier 2019, où il s'était maintenu au pouvoir en l'absence de résultats officiels favorables. Le président, s'il fallait encore le mentionner sous ces termes, était flanqué au milieu de la salle, debout et stoïque, les mains nichées sur le dossier de la chaise sur laquelle il avait invité son directeur du renseignement à venir s'asseoir. Avec eux, quelques ministres aux affaires afférentes et plusieurs officiers généraux étaient présents, sans toutefois se permettre de regarder un autre invité avec insistance ou jugement après que Joubair Toulali les avait tous mis face à leurs échecs suite à l'exil du Prince. La colère de Joubair Toulali n'était jamais un danger en soi car l'homme n'était pas adepte des arrestations, particulièrement dans un contexte où celles-ci seraient susceptibles de désolidariser davantage encore les soutiens raréfiés d'une présidence de plus en plus contestée.
Président Joubair Toulali : Où serait ce fichu requin et foutu diable ? Montrez moi.
Le directeur du renseignement Nadir El-Khadem approcha une tablette dont le contenu était crypté. Une carte de la façade maritime bajuside y figurait, avant d'être agrémentée de cercles au large, à mesure qu'on dézoomait le plan de la carte affichée sur tablette. La flotte était localisée dans les eaux internationales, assez proche des côtes bajusides pour y faciliter une intervention, mais suffisamment loin pour qu'une action militaire bajuside immédiate y soit impossible.
Nadir El-Khadem : Ici ce sont la limite d'entrée en eaux internationales, là le groupe aéronaval non identifié. A minima on parle d'un porte-aéronefs et de trois navires de tonnage moyen, possiblement des frégates. Le porte-aéronefs n'est pas excessivement grand, il est peu probable qu'il soit rattaché à un état.
Président Joubair Toulali : Il était peu probable que le Prince puisse être en cavale aussi longtemps et se voir exfiltrer au terme d'une opération commando sur notre sol. Retenons la leçon et traitons des faits Nadir, rien que les faits.
Les officiers et officiels présents échangèrent des murmures de surprise et de décontenance, tant les propos de Joubair Toulali ne pouvaient être niés jusqu'ici : tout avait failli.
(Ministre de la défense) Farouk Mehadji : Un groupe aéronaval pouvant opérer sur notre sol? Et notre flotte n'a rien vu.
Le silence n'avait ici rien de moins infamant que les murmures et les explications de l'Amiral sonnèrent comme excuses.
(Amiral) Samir Qorban : Notre garde-côte n'est pas équipée pour sonder au-delà de nos eaux territoriales et plus encore pour y intervenir. Et quand bien même, depuis quand aurions nous fait le choix d'intervenir contre un groupe aéronaval presqu'au complet en eaux internationales? La garde-côte n'a pas dans ses prérogatives de telles missions, ni de tels moyens. Les radars côtiers n'ont pas relevé d'intrusion dans nos eaux territoriales, la mission est remplie.
Joubair Toulali : Je vais vous dire ce qui est une mission remplie amiral. La mission remplie, c'est quand vous vous introduisez sur un territoire étranger pour y trouver une personnalité recherchée localement, l'exfiltrée sans heurts ni perte pour rendre audible cette même personne une fois exfiltrée. Ça c'est une mission remplie. Dommage pour nous, ce n'était pas la vôtre.
L'amiral se tut, faute d'éléments contradictoires à lui opposer, devant une succession de faits dommageables à sa réputation.
Joubair Toulali : SI vous aviez été en poste pendant la guerre d'indépendance, c'est un drapeau kronien qui flotterait au-dessus de cette porte amiral.
(Ministre de la défense) Farouk Mehadji : Joubair, il faut transformer ça en opportunité. Si le Prince et ces barbouzes sont dans les eaux internationales, nous devrions dénoncer la proximité du Prince Mutarrif ibn Saadin avec eux. L'opinion comprendra mieux que le Prince tient par le concours d'une puissance étrangère...
Joubair Toulali : Vous me prenez pour une diseuse d'histoires Mehadji? Comment suis-je censé corroborer la présence d'un groupe aéronaval d'une puissance étrangère en eaux internationales, via des images satellites que nous avons eux par un moyen détourné?
Le directeur du renseignement intervint à nouveau, cherchant à anticiper les craintes de la présidence. Un brin plus nerveux, il fit glisser un dossier photographique comprenant une série de captures d'écran extraites du discours princier publié en ligne. Ces captures agrandies à outrance, on en cherchait les interlignes pour prouver que la vidéo avait été faite sur un bâtiment militaire. Rien n'était évident, limpide, tout se perdait en interprétations.
Nadir El-Khadem : Sur la seule base de ces images nous pouvons affirmer que le discours du Prince a été fait et enregistré sous la contrainte d'une force armée, en l'absence de témoin. Retournons leur prudence contre eux et forçons les à se montrer davantage pour savoir précisément à qui nous avons à faire. L'important serait de ne pas laisser entendre que nous les avons localisés auquel cas ils se déplaceraient, ajusteraient un plan que nous ne saurions anticiper. Tout le monde a vu ses images. Une analyse minutieuse pour nous permettre d'évoquer la piste étrangère, auquel cas elles se fabriqueront...
Joubair Toulali : La communication a ses limites. Mutarrif libre de ses mouvements, le pays s'enfoncera dans la crise. On ne refait pas le débat de la présidentielle. Il faut le neutraliser, avons-nous des options militaires?
Les regards convergèrent machinalement sur l'amiral Qorban dont l'hésitation était palpable, une hésitation qui lui coûta peut-être plus que ses échecs passés.
Amiral Samir Qorban : Sur le plan militaire, je vois assez difficilement comment nous pourrions les engager sans nous faire l'auteur d'un acte hostile contre une force navale étrangère encore non identifiée. Et même si nous le pouvions sur un plan éthique, l'équilibre ne semble pas favorable. Nos navires de surface ne sont pas calibrés pour s'opposer à un groupe aéronaval complet. Mais on peut les surveiller, les approcher et documenter la situation, sans s'imposer.
Joubair Toulali : Qu'essayez vous de me dire Qorban? Que nous sommes aveugles et faibles ? C'est un constat qui ne souffre malheureusement plus d'aucune démonstration nécessaire.
Dans un coin de la pièce, l'assistante du président relevait déjà les éléments de langage retenus, tels que "Présence navale non identifiée", "ingérence militaire étrangère probable", "asile politique d'un fugitif", "menace à la stabilité régionale". Le script du régime s'enclenchait, amorçant une stratégie des mots.
Nadir El-Khadem : Je ne sais pas si nous avons le luxe d'une position attentiste. Le signal ayant servi à la diffusion du Prince n'a pas seulement localisé, mais relayé par une architecture de diffusion prévue pour s'affranchir des coupures nationales. La préparation est là et toute la logistique derrièrel e discours du Prince laisse à penser qu'ils ont les moyens d'une escalade. Chaque silence notre part laisse de la place à sa voix. Je ne me soucie que trop peu de considérations strictement militaires mais si notre problème est sur le porte-aéronefs, coulez ce porte-aéronefs est notre unique priorité.
Farouk Mehadji : Non, on ne peut pas se permettre de frappe, pas sur un rapport de force aussi inégal. Si cette flotte avait une victoire militaire sur nos forces, l'armée se délitera davantage encore. Pour ne pas dire qu'elle ne s'en remettrait pas.
Joubair Toulali : Pas d'options militaires... En tout cas pas tout de suite. C'est noté. Vous allez finalement me proposer de programmer un débat télévisé avec lui. Surprenez moi...
Nadir El-Khadem : Si l'option militaire est écartée, il faut réduire au silence ses relais nationaux. Des arrestations ciblées dans les réseaux de diffusion, les relais du milieu estudiantin, fonctionnaires se refusant d'appliquer les notes et directives émanantes de nos circulaires... Il faut que chaque personne qui diffuse ou relaie le discours de Mutarrif n'est ni journaliste, ni penseur, mais un complice accusé de trahison ou d'actes de rébellion... On peut débuter ces opérations mais on aura besoin d'aménager des infrastructures en conséquence, les prisons ne sont pas adaptées à ce type de mesure. Les mélanger aux prisonniers de droits communs va accroitre les tensions avec la population. Il faut des camps de rétention, aux conditions de vie plus édulcorées que la prison. On ne nous pardonnera aucune maltraitance.
Joubair Toulali : On ne nous pardonnera aucun camp Nadir. Vous connaissez mon histoire. Nous sommes au Bajusid, les camps kroniens ont donné naissance à notre Constitution, je ne serai pas celui qui me parjurait avec leur restauration... C'est non négociable. Oui aux arrestations, mais aucune infrastructures dédiées et surtout... aucun camp. Je ne veux même pas que cela puisse transparaitre dans un quelconque compte-rendu de réunion. La garde côtière sortira en mer pour y être vue sans jamais dépasser nos eaux territoriales. Aucun engagement de navire qui ne soit pas directement entré dans nos eaux territoriales, on suit les protocoles en place, aucune témérité. On renforce les patrouilles côtières et on les soutient du survol d'une escadrille. On occupe le terrain, je veux des drapeaux du Bajusid en mers et dans les airs dès demain matin...
Le ministre de la défense et l'amiral abondèrent, le second étant soulagé de ne pas avoir à exécuter un ordre offensif impossible.
Joubair Toulali : On débute les arrestations, on occupe le terrain en mers et on maintient la surveillance de ce groupe aéronaval. S'ils éternuent, je veux savoir qui tendra la main pour leur donner un mouchoir. Vous avez vos ordres messieurs.