
Contre toute attente, le mouvement des indignés ne démarra pas par un important fracas mais un bruit de porte. Un bruit de portes en rien comparables à celui d'une insurrection, d'un assaut ou d'une foule dense venue faire trembler les grilles d'un bâtiment institutionnel étroitement chapeauté par le gouvernement Toulali. Ce fut étonnement un banal bruit de portes, de celles qu'on ouvre à toute heure, de volets qu'on tire de moitié seulement. Non la capitale du Bajusid, Tarrin, ne s'était pas réveillée dans le tumulte sous une tension particulière de ces grandes villes motivées à porter le changement sans qu'elles eussent été capables de précisément le nommer. Dans les jours qui suivirent la déclaration du Prince Mutarrif ibn Saadin, au travers rappelons-le d'une apparition vidéo pré-enregistrée, l'effervescence au sein de la société civile du Bajusid, sa sphère intellectuelle en tête, était haute. La disparition du Prince Mutarrif ibn Saadin sur fonds de crise électorale majeure, puis sa réapparition par enregistrement, était de nature à produire une onde de choc en différé, à mesure que les citoyens du pays prenaient le pouls d'une dualité politique existentialiste entre Joubair Toulali et Mutarrif ibn Saadin. Une voix que beaucoup avaient tôt fait de croire morte ou enterrée, à minima réduite au silence grâce à un contexte de militarisation de l'espace public et de durcissement de régime. Du côté du Prince, on s'était toutefois bien défendu d'appeler à la guerre civile, lui préférant volontiers l'idée d'une désobéissance administrative portée par des fonctionnaires scrupuleux. Et à bien des égards, cela put paraitre suffisant.
Au matin de la première journée de mobilisation, de premiers groupes étaient arrivés. Les profils disparates de ces manifestants accentuaient la discrétion de leur rassemblement, des étudiants pour sûr, des familles, des personnes âgées... un melting-pot de profils que la concentration des personnes sur place laissait penser à une fréquentation naturelle de l'espace public. Le caractère extraordinaire de la scène se voyait néanmoins par la présence d'un dispositif militaro-policier assez musclé, destiné à dissuader les populations de rejoindre ces manifestations illicites mais aussi à boucler les accès de certains secteurs clés où se concentraient des bâtiments institutionnels. La présence militaire au sein de la capitale, organisée autour du 3e bataillon d'infanterie mécanisée, comptait pour beaucoup dans l'épaisseur du dispositif. C'est pourquoi les principales manifestations s'organisaient en périphérie de la capitale voire en province, afin d'échapper aux concentrations des forces de l'ordre, contraintes de lâcher du leste dans l'arrière pays. Qu'à cela ne tienne, les manifestants ne comptaient pas prendre le palais, seulement se montrer au pays...
Des slogans plus audacieux éclataient lors de certains attroupements, derrière les appels à la passation. Des initiatives qui entrainaient une réponse policière en fonction des moyens présents sur zone, allant du tir de lacrymogènes pur dispersion, à la charge en bonne et due forme d'un peloton de policiers. Dans les grandes villes, le dispositif militaire et policier avait permis l'isolement et l'arrestation des manifestants les plus remontés, certains usant de mots très durs à l'encontre du Président Joubair Toulali qu'ils se constituaient en infraction. Mais des citoyens s'estimant lésés et volés dans leur élection n'étaient plus à ça près. Le gouvernement Toulali cherchait la mise en scène de ces manifestations, les illustrant sous la forme de démonstrations partisanes pro-Saadin. Mais la manoeuvre ne pouvait duper que la scène internationale tant l'irritation sociale autour des élections de janvier 2019 était marquée. Dans une crise où chaque action devenait une arme communicationnelle retournée par le camp adverse, le simple fait d'appeler à reconnaitre le résultat électoral des précédentes élections suffisait à cataloguer les uns et les autres au sein d'un camp, au sein d'un cercle d'activistes à l'existence répréhensible...
Seule Cherasi faisait exception, considérant l'éloignement de la capitale et de ses dispositifs sécuritaires hors normes, la situation revêtait une dimension plus "nerveuse". Rappelons d'ailleurs que c'est également là-bas qu'un échange de tirs meurtriers avait eu lieu entre l'armée et la sécurité privée du Prince, au sein même d'une de ses résidences où il aurait été aperçu vingt-heures plus tôt. L'action militaire, conjointe à celle de la police, les morts et l'absence d'arrestation du Prince avaient laissé une marque profonde, peut-être même indélébile dans l'agglomération. Cherasi se voulait les incarnations de la division du pays, de sa répression, un lieu de blessure politique en somme. C'est pour cela qu'en dépit du leste policier dans l'arrière pays, les manifestations sur place se voulaient plus méfiantes et pus bruyantes, empreints d'une colère inextinguible. Sur le plan économique, Cherasi étant la principale façade portuaire du pays pour le développement de ses imports et exports, il était simple à deviner que les manifestants tenteraient d'en jouer pour faire pression sur le gouvernement Toulali, au risque d'impacter lourdement la gestion des flux marchands et tout ce qui en découlait derrière, à commencer par les chaînes d'approvisionnement industrielles. Les forces de police locales avaient reçu l'ordre de faire le job sans le recours à l'armée, persona non grata sur place. Des blessés plus ou moins graves avaient été dénombrés, les forces de police inclues. Les blocages de certaines rues excédaient les manifestants et plusieurs tentatives visant à forcer les barrages policiers avaient été recensées, sans succès ni blessés graves directement en lien avec ces manoeuvres. La multiplication des contextes sociaux de l'arrière-pays et de la capitale compliquait l'approche des forces de l'ordre et même la stratégie à adopter, certaines villes étant à deux doigts de s'embraser à la vue de forces armées.