
Enrick III (1296-1308) :
L'accession d'Enrick III en novembre 1296, fils aîné de Spoliosky II, ne suscita aucune contestation dynastique. A 34 ans, il semblait a priori disposer de l'expérience nécessaire pour naviguer dans les eaux agitées qu'avait laissées son père. Il avait assisté aux séances du Parlement depuis sa jeunesse, accompagné son père lors de plusieurs campagnes en tant qu'observateur et en tant que combattant et il entretenait globalement des relations cordiales avec les grands du royaume. Ses contemporains notaient en lui une nature conciliante et soucieuse de plaire, qualités que l'on présentait à l'époque comme une forme de sagesse à l'inverse de son père. Le chroniqueur Anastase de Bolioska, qui servit à la cour dans les premières années du règne, écrit que Enrick était un homme de belle apparence et d'agréable compagnie. Le royaume dont héritait Enrick était profondément fragilisé. Les guerres orientales de son père avaient vidé le trésor, désorganisé l'administration, alimenté une inflation persistante et créé au sein de l'aristocratie un ressentiment contre la couronne aussi intense que les sacrifices consentis avaient été grands. La crise constitutionnelle de 1294 au cours de laquelle le Parlement avait formellement refusé les impôts demandés par Spoliosky II avait tracé une ligne de fracture institutionnelle importante.
Dès les premières semaines du règne, deux courants distincts s'affrontent dans la cour de Mistohir pour le contrôle des oreilles du nouveau roi, opposition qui reproduisait à un niveau supérieur les tensions qui travaillent déjà depuis des décennies la société estalienne dans son ensemble. Le "parti militaire", comme le désigne l'historiographie postérieurement, était conduit par le comte Vladoslav Mratov, vétéran des campagnes orientales de Spoliosky II et grand maître de l'ost royal. Mratov incarnait la noblesse guerrière traditionnelle de l'Estalie : pour lui, la crise estalienne ne découlait pas forcément des guerres orientales en elles-mêmes mais de leur échec, liée à la désorganisation administrative et l'indiscipline fiscale qui avaient miné l'effort de guerre et qui privilégiait donc de restaurer une monarchie forte, appuyée sur la noblesse militaire, capable de mobiliser rapidement les ressources du Royaume et de relancer la croisade à l'est. Le "parti civil", qui leur faisait face, était animé principalement par Georgios Skylitzes, ancien logothète des finances et confident de Mikhaïl III à la fin du règne de ce dernier, défendait une orientation radicalement différente. Pour Skylitzes et ses partisans, principalement des juristes universitaires, des marchands du patriciat de Mistohir et une partie du clergé, l'heure était à la consolidation institutionnelle et à la restauration des finances. Les réformes de Mikhaïl III, systématiquement démontées depuis 1268, devaient être reprises et approfondies. Enrick III ne put se décider entre ces deux courants et tentait de satisfaire l'ensemble des doléances des deux partis : il nomma Mratov connétable du royaume et Skylitzes chancelier, espérant jouer le rôle d'arbitre et gouverner au-delà du jeu des factions. Cette solution de compromis se révéla rapidement désastreuse pour Enrick III car les deux factions continuaient de s'affronter dans le cadre de la gouvernance : Mratov bloquait systématiquement les réformes fiscales que proposait Skylitzes et Skylitzes sabotait discrètement les projets militaires de son rival tandis que le roi était dans l'incapacité de trancher, laissant la situation s'enliser et en 1299, las de cette situation, Skylitzes demanda et obtint sa propre mise à l'écart pour se retirer dans son domaine familial à Pendrovac, laissant le champ libre à Mratov qui imposa progressivement ses vues à un roi de plus en plus dépendant de ses conseillers militaires.
La faiblesse perçue du roi encouragea les grands vassaux à affirmer une autonomie que les règnes avaient laborieusement limitée. Le premier signal vint en 1301 lorsque Vsevolod V, comte d'Herikov, refusa de verser le tribut annuel dû à la Couronne au titre de ses obligations vassaliques. La justification invoquée était d'ordre juridique : Vsevolod arguait que certains articles du Code Mikhaïlien, dont l'application avait de facto été suspendue depuis Spoliosky II, avaient modifié le régime des redevances en faveur des vassaux et que la Couronne n'était donc pas fondée à réclamer l'intégralité du montant traditionnel. La situation mettait le Roi dans une situation délicate car accepter le raisonnement du comte d'Herikov créait un précédent catastrophique pour toutes ses autres relations vassaliques mais le refuser le contraindraient à mobiliser une armée pour contraindre son vassal à payer, ce qui comporte aussi des risques politiques et financiers qui dépassent largement la valeur du tribut en litige. Enrick III tergiverse pendant deux ans, envoyant des ambassadeurs auprès de Vsevolod V sans résultats et en 1303, un groupe d'une quarantaine de nobles, gravitant dans l'orbite du parti militaire, tenta de profiter de l'indisposition du roi pour convoquer une assemblée extraordinaire afin de désigner un régent pour exercer le pouvoir à la place d'Enrick III. La tentative, grossière, échoue du fait de l'incapacité des conspirateurs à rassembler suffisamment de soutiens et à choisir un régent. Enrick III, informé par le grand logothète Nikolaos Karantenos, homme habile et discret qui avait su rester indispensable à la Couronne du fait de sa neutralité quant aux factions qui déchirent la Cour, fit exiler les nobles concernés, principalement issus du parti militaire. Cette réaction, tardive et incomplète, ne restaura guère le prestige royal. Elle eut en revanche pour effet indirect d'accélérer la désintégration de l'appareil administratif hérité des règnes réformateurs. En 1305, les grands-duchés de Pendrovac et de Detruskia cessent pratiquement d'appliquer le Code Mikhaïlien dans leur ressort, revenant aux coutumes locales que la codification avait cherché à supplanter. Les juges royaux nommés par Mistohir virent leur compétence contestée et plusieurs furent expulsés de leur circonscription. La Cour Suprême de Justice continua de siéger mais ses arrêts, privés du mécanisme d'exécution que seule l'autorité royale pouvait assurer, restèrent souvent lettre morte en province.
Enrick III meurt en août 1308 à 46 ans, visiblement d'une pneumonie contractée lors d'un de ses voyages à travers le royaume. Il meurt sans héritier mâle, son unique épouse n'ayant donné naissance qu'à trois filles mortes en bas âge. Cette situation ouvre une crise de succession qui, si elle reste moins violente que celle qui a secoué le Royaume au XIIe siècle, révèle la profondeur de l'affaiblissement du royaume. Le Parlement, convoqué en urgence à Mistohir, se retrouve face à six prétendants issus de branches cadettes des Skoviliosnov. Ce fut finalement Boris, cousin d'Enrick III et fils d'un des frères cadets de Spoliosky II, qui l'emporte en mars 1309 après avoir obtenu le soutien de Kyprianos II, le nouvel archevêque de Mistohir, et de la majorité des évêques d'Estalie. Boris avait déjà 52 ans au moment de son accession au trône, avec une personnalité assez effacée, issu d'une famille de la haute noblesse provinciale mais qui n'avait jamais exercé jusqu'ici de fonctions importantes.
Boris III (1039-1318) :
Si les historiens ont souvent été sévères avec Enrick III, leur verdict sur Boris III est presque unanimement accablant. Ce n'est pas que le personnage soit particulièrement cruel ou ambitieux, les chroniques le peignent au contraire comme un homme mélancolique et humble. Le problème était plus fondamental : Boris III accédait au trône d'un royaume qui réclamait un grand monarque résolu alors que Boris III n'avait rien de la stature d'un grand chef. Sa principale contribution au gouvernement a été d'assister aux conseils royaux sans les animer. A partir de 1310, la situation continua de basculer en défaveur de la Couronne. Les grands duchés de Pendrovac et de Detruskia, dont les titulaires avaient monnayé leur soutien à l'élection de Boris III en exigeant des concessions explicites sur leur autonomie administrative et fiscale, agirent désormais comme des Etats pleinement indépendants en toutes matières intérieures. Leurs propres tribunaux rendaient justice sans référence au droit estalien, leurs percepteurs collectaient les impôts sans que la Couronne en vît la moindre part ; le grand logothète Nikolaos Karantenos, le seul administrateur de talent qu'eût conservé la Couronne, écrivit une lettre au roi en 1311 en dressant un portrait catastrophique des finances du royaume et alertait sur la dégradation de la qualité de l'administration fiscale dans les zones du domaine royal proprement dit où les prévôts corrompus et les baillis détournaient une fraction croissante des recettes normalement destinées à la Couronne.
L'hiver 1311-1312 fut l'un des plus rigoureux que la mémoire collective estalienne eût enregistrés depuis des générations. Les gelées précoces, survenues dès octobre 1311, détruisirent une part considérable des récoltes dans le nord de l'Horistia, région dont les terres moins profondes supportaient moins bien les variations climatiques extrêmes. La famine qui s'ensuivit frapppa principalement les couches rurales les plus fragiles, notamment les paysans endettés ou les anciens kripaks affranchis sans terres propres mais ses effets se propagèrent jusqu'aux villes de second rang comme Velista, Krasnodich ou Povolnel dont les greniers communaux étaient insuffisants pour pallier plusieurs mois de pénurie. Le gouvernement royal, incapable d'organiser une réponse efficace faute de ressources et d'une administration opérationnelle, se contenta d'envoyer des proclamations enjoignant aux grands propriétaires d'ouvrir leurs greniers, des proclamations qui furent le plus souvent ignorées. La famine constitua le terreau dans lequel germa le mouvement religieux le plus significatif de cette période. Un moine du monastère de Volosnich, dans le nord de l'Horistia, du nom de Prokop, avait commencé dès 1311 à prêcher dans les villages environnants un message qui combinait les thèmes traditionnels du courant povratnik (condamnation de la richesse ecclésiastique, appel à la pauvreté évangélique, refus de l'autorité des évêques nommés par Mistohir) avec une dimension millénariste explicitement litée aux circonstances contemporaines. Pour Prokop, la famine, la guerre et le déclin de l'Etat étaient des signes annonciateurs de la fin des temps et de la destruction imminente de la société corrompue au profit d'un ordre nouveau où les pauvres régneraient. Sa rhétorique désignait des responsables précis comme les nobles, accusés d'entasser le blé alors que le peuple meurt de faim, le clergé estalien et même le roi. Le mouvement gagna rapidement en ampleur. A l'automne 1313, des milliers de personnes gravitaient autour des prédications de Prokop et de ses disciples dans tout le nord de l'Horistia. Des communautés se formaient, rappelant dans leur organisation les premières communautés povratniks du XIIe siècle mais avec un caractère plus ouvertement politique. Des granges et des entrepôts appartenant aux grands propriétaires nobles sont pillés au nom d'une justice divine dont Prokop serait l'interprète. Plusieurs châtelains sont chassés de leurs domaines et au printemps 1314, une milice de plusieurs milliers d'hommes armés d'outils agricoles et d'armes de fortune marchent sous la bannière de Prokop en direction de Bolioska. Boris III, alarmé, convoqua les grands du royaume en toute urgence. Il n'obtint aucune réponse du grand duché de Pendrovac qui considérait la révolte comme une affaire de la Couronne. Ce fut finalement Iaroslav IV, grand-duc de Detruskia, qui mobilisa son armée ducale de 6000 hommes et marcha en août 1314 vers Bolioska. La répression de la révolte fut rapide et brutale : l'armée ducale, bien mieux équipée et entraînée, dispersa sans difficultés les forces mal organisées des paysans durant deux batailles en septembre et octobre 1314. Prokop lui-même fut capturé en janvier 1315 alors qu'il tentait de rallier de nouveaux partisans à l'est de Bolioska. Traduit devant un tribunal ecclésiastique convoqué à la hâte par l'évêque de Bolioska, il fut condamné comme hérétique et brûlé vif en mars 1315. Malgré l'écrasement de la révolte, cette répression ne résout pas les problèmes qui l'avaient fait naître, les conditions économiques du nord de l'Horistia demeurèrent précaires et la répression effectuée uniquement par le grand duc de Detruskia là où le roi avait été impuissant contribua davantage à renforcer le prestige de ce vassal déjà très autonome au détriment d'une Couronne de plus en plus perçue comme inutile.
Les deux dernières années du règne ne se distinguèrent guère des précédentes que par un approfondissement continu des maux déjà diagnostiqués. Les revenus de la Couronne tombèrent encore plus bas, la masse monétaire en circulation continuait de se contracter malgré la réforme monétaire partielle que tentera Karantenos en 1313 qui avait cherché à stabiliser la livre d'argent dégradée par la démonétisation de Spoliosky II sans disposer du métal précieux nécessaire pour y parvenir réellement. Dans les villes, les corporations continuaient de perdre de l'influence politique que les chartes municipales leur avaient accordée sans que les couches artisanales et mercantiles concernées aient les moyens d'en imposer la restauration. L'Université de Mistohir voyait fondre ses effectifs, de nombreux maîtres avaient émigré dans des institutions étrangères et les bourses royales n'attiraient plus les candidats brillants issus des classes modestes, menant à la suppression du système des bourses royales afin d'effectuer des économies. Boris III meurt en octobre 1318, de la même manière que son prédécesseur dix ans plus tôt, d'une pneumonie. La succession fut cette fois plus simple : Boris III laissa derrière lui un fils unique, Spoliosky, âgé de 23 ans et donc conformément aux règles de primogéniture, Spoliosky hérita du trône à la mort de son père.

L'examen de la situation économique du royaume estalien sur la seconde moitié du XIIIe siècle et la première moitié du XIVe siècle impose de replacer les évolutions conjoncturelles dans une perspective structurelle plus longue. Mistohir avait connu son apogée comme carrefour commercial entre l'est et l'ouest de l'Eurysie centrale au cours du règne de Mikhaïl III : sa position géographique, ses infrastructures marchandes et le réseau de traités commerciaux patiemment tissés avec la Sytalie à l'est et les Illageois à l'ouest en avaient fait une étape incontournable des routes reliant les marchés du Nazum et de l'Afarée du nord aux marchés germaniques et latins à l'ouest de l'Eurysie. Cette position de carrefour n'avait jamais été une donnée naturelle immuable, elle reposait largement sur des conditions politiques et sécuritaires que seule une monarchie active et solvable pouvait maintenir. Les guerres orientales de Spoliosky II constituèrent le premier coup sévère porté à cette prospérité. Les routes qui traversaient les marches orientales furent interrompues pendant des années, ce qui contraint les marchands à chercher des itinéraires alternatifs. Certains de ces itinéraires, une fois empruntés, révélèrent des avantages propres qui firent hésiter leurs utilisateurs à revenir par Mistohir une fois la paix revenue. Le développement contemporain des routes maritimes côtières, qui permettaient de contourner l'Eurysie central par les littoraux du continent eurysien, offrit une alternative de plus en plus attrayante à mesure que les techniques de navigation s'amélioraient et que les cités portuaires amélioraient leurs infrastructures. Novigrad (à défaut d'un Lore historique plus complet et concordant des NJ au sud de l'Estalie, je continue par défaut d'utiliser Novigrad dans le Lore) profita par exemple de l'instabilité chronique des Estaliens pour capturer des flux commerciaux qui transitaient autrefois par Mistohir. La dévaluation monétaire de 1288 aggrava considérablement une situation déjà fragilisée. La confiance des marchands étrangers dans la monnaie estalienne s'effondra rapidement, leur imposant soit de refuser les transactions en livres estaliennes, soit d'en exiger des quantités telles que les échanges devenaient non rentables. Les communautés marchandes germaniques et latines qui s'étaient installées dans les quartiers commerciaux de Mistohir au cours du siècle précédent se réduisirent progressivement. Dès 1310, les foires annuelles de Mistohir ne rassemblaient plus qu'une fraction de l'affluence qu'elles avaient connue sous Mikhaïl III.
Le second pilier de la prospérité estalienne, la production minière, connaissait une évolution similaire mais pour des raisons différentes. Les mines d'or et d'argent du nord de l'Horistia et des montagnes salsines avaient atteint leur apogée de production vers 1270-1275. Leur maintien à ce niveau de productivité eût exigé des investissements constants dans les infrastructures de drainage, de ventilation et d'extraction, investissements que les guerres orientales avaient rendus impossibles à financer. Sans entretien régulier, les galeries les plus profondes ont étés inondées ou se sont effondrées, forçant les exploitants à revenir à des méthodes superficielles moins productives. En 1320, la production d'argent des mines de Bolioska ne représentait plus que la moitié de son niveau de 1270. Ce déclin minier eut une conséquence structurelle sur l'organisation du crédit dans le royaume. Traditionnellement, les monastères avaient joué un rôle de prêteurs de premier rang, finançant les projets seigneuriaux, marchands et parfois même à la Couronne contre des intérêts modérés mais les donations royales s'étant taries depuis Spoliosky II et les domaines ecclésiastiques ayant subi les mêmes perturbations que les domaines laïcs, les grandes abbayes se trouvèrent elles-mêmes à court de liquidités. Leur place dans l'économie du crédit fut progressivement occupée par une nouvelle catégorie d'acteurs : les changeurs et les prêteurs privés de Mistohir qui s'enrichirent considérablement en finançant les besoins urgents de la Couronne et des grands seigneurs. Ces financiers, dont les noms tels que la famille Petrakou ou les frères Kolev apparaissent de plus en plus fréquemment dans les archives de la période, pratiquaient des taux d'intérêt sensiblement plus élevés que les établissements monastiques et leurs méthodes de recouvrement ne s'embarrassaient pas toujours des scrupules moraux que l'Eglise cherchait à imposer. Leur fortune croissante contrastait avec la pauvreté généralisée et nourrissait un ressentiment populaire assez important.
Sur le plan intellectuel et culturel, la période entre 1280 et 1325 présente un paradoxe apparent car dans un royaume estalien pourtant appauvri et aux institutions délabrées, la production intellectuelle et littéraire atteint une intensité assez inédite. Le courant naturaliste, dont les premières manifestations remontent aux années 1280 sous Spoliosky II, développa une doctrine plus structurée. Ses représentants les plus importants, notamment le maître Démétrios Sagaris, auteur d'un traité sur "La connaissance des causes naturelles" rédigé vers 1305, et son disciple Ioakeim Vatopedi qui enseigna à l'Université de Mistohir jusqu'en 1318 avant de partir enseigner en Eurysie occidentale, ne remettaient pas en cause l'existence de Dieu ou les vérités fondamentales du christianisme mais affirmaient que la connaissance du monde naturel procédait d'une méthode différente de celle de la théologie révélée qui serait fondée sur l'observation, l'expérimentation et le raisonnement rigoureux et non sur la simple autorité des textes sacrés. L'Eglise d'Estalie, qui avait réagi par le débat théologique entre 1285 et 1295, fut contrainte d'admettre que ces débats avaient eu un effet inverse, les idées naturalistes avaient été diffusées bien au-delà du cercle universitaire. Dans les campagnes et les petites villes, une autre effervescence culturelle se manifestait également : la résurgence de pratiques religieuses syncrétiques qui mêlaient christianisme populaire aux anciennes traditions slavovites que la christianisation n'avait jamais entièrement supprimées. Cette résurgence prit des proportions significatives dans les régions les plus éprouvées par la famine et la crise économique et sociale. Ce phénomène démontra surtout la faiblesse de l'Eglise à cette période, ce syncrétisme s'engouffrant dans les zones rurales précisément à cause du manque de moyens du clergé rural, faute de personnel formé à cause de la désorganisation des écoles paroissiales sous Spoliosky II. La production littéraire laïque de cette période est quant à elle dominée à cette époqie par ce que les historiens de la littérature appellent la "poésie de la désillusion" ou la "Poeziya Razocharovania". Contrastant fortement avec l'épique triomphale de l'époque de Spoliosky Ier, les textes lyriques qui circulent en Estalie vers 1300-1320 sont marqués par un fort pessimisme et une conscience aiguë de la décadence. L'âge d'or imaginaire que certains de ces textes évoquent est moins celui d'Estan le Grand que celui de MikhaÏl III, le mythe du "roi-érudit" est idéalisé rétrospectivement à mesure que l'autorité royale est contestée dans le même temps. C'est de ces textes et de cet état d'esprit que les historiens ont nommés la période entre le début du règne d'Enrick III et la mort de Spoliosky III la période "Rasplivania", la période de la déliquescence.
Le règne de Spoliosky III (1318-1329) :
Spoliosky III accéda au trône en novembre 1318 dans des conditions très défavorables : bien que sa légitimité en tant que monarque était indiscutable, sa capacité à gouverner dans un royaume profondément affaibli restait encore à prouver. Il était décrit par les chroniqueurs comme un homme de belle apparence, grand et mince, énergétique et impatient, ce qui plaisait par ailleurs aux nobles militaires et beaucoup moins à ses administrateurs lettrés. Il avait un certain charme naturel et une certaine confiance en soi tandis que son horizon intellectuel était manifestement plus étroit que celui de ses aïeux : il avait fréquent l'Université de Mistohir mais plus par obligation que par goût pour l'éducation et ses véritables passions qu'étaient la chasse, l'équitation, l'escrime ou les tournois chevaleresques l'avaient davantage rapproché de la noblesse militaire que des milieux savants ou marchands. En cela, il ressemblait davantage à Spoliosky II qu'à son père, ressemblance qu'il cultivait avec fierté en voyant dans le règne de Spoliosky II une légende martiale et guerrière que seule la mauvaise fortune avait empêché l'accomplissement de la divine mission qui lui fut confiée, de combattre les païens de l'est.
Les premières années du règne furent marquées par des tentatives sincères mais assez maladroites de restaurer l'autorité royale. Le jeune roi avait compris, ou s'était laissé convaincre peut-être, que le pouvait royale ne pouvait se reconstituer sur des fondations aussi instables en 1318 sans une réforme sérieuse des finances et de l'administration. Nikolaos Karanteros, toujours en service et qui jouissait d'une réputation de compétence et d'honnêteté que tous les partis reconnaissaient, fut maintenu dans ses fonctions. Spoliosky III convoqua le Parlement en janvier 1319 avec l'ambition de faire adopter une réforme fiscale globale. La session dura trois mois et se conclut sur un échec humiliant, les représentants de la noblesse refusant toute extension du mayno et du komersibir tant que la Couronne n'aurait pas démontré sa capacité à utiliser correctement les revenus existants. Les représentants des villes, qui auraient pu soutenir une réforme bien conçue, conditionnèrent leur soutien à la restauration des chartes municipales supprimées en 1270, conditions que la noblesse refusait d'entendre. En mars 1320, le Parlement fut renvoyé sans avoir rien voté. Le roi tenta en 1320 d'exercer une pression directe sur les deux grands ducs de Detruskia et de Pendrovac mais les deux grands-ducs refusèrent explicitement de concéder quoi que ce soit. Spoliosky III, qui n'avait pas les moyens militaires d'appuyer ses revendications par la force, dut avaler l'affront en silence.
C'est dans ce contexte de paralysie institutionnelle que Spoliosky III prit la décision en 1321 de préparer une guerre, estimant que la guerre lui offrira une légitimité simple et immédiatement compréhensible que les réformes administratives ne procurent pas tout en mobilisant la noblesse militaire, détournant les difficultés intérieures vers un ennemi extérieur et la guerre permet d'offrir une promesse de butin et de terres pour satisfaire des appétits que les maigres ressources de la Couronne ne permettent pas de combler. Son choix se porta sur la Sytalie et plus précisément sur la reprise de Fransoviac. Ce choix n'était pas si irrationnel dans l'absolu : Fransoviac demeure le symbole le plus puissant de la défaite estalienne dans l'imaginaire collectif et sa reconquête pouvait être présentée comme l'achèvement des croisades de Spoliosky Ier et II et offrait de surcroît un prétexte acceptable, les droits de l'Estalie sur ces territoires n'ayant jamais été formellement abandonnés dans les traités antérieurs que sous la pression armée. Le raisonnement de Spoliosky III s'appuyait également sur une analyse (erronée) de la situation intérieure sytalienne, la Sytalie étant déstabilisée par la mort récente de son roi Dyrus VI, l'architecte de la Paix de Krasnovich de 1285. Les préparatifs militaires débutèrent en 1322 et mobilisèrent l'essentiel de l'énergie du jeune roi pendant deux ans. Miroslav Bankov, général de la cavalerie royale que Spoliosky III avait nommé connétable du royaume dès son avènement, fut chargé de coordonner l'effort logistique. C'était un officier de valeur, pragmatique, méthodique, fils d'un vétéran des campagnes de Spoliosky II qui lui avait transmis l'ensemble des connaissances de terrain qu'il avait acquis au cours de ses campagnes. En 1324, l'armée rassemblée comptait environ 18 000 hommes, dont 4000 cavaliers lourds.
L'armée estalienne franchit la frontière en avril 1325. Les premiers engagements furent favorables : plusieurs places fortes mineures tombèrent sans résistance sérieuse et une première rencontre avec l'avant-garde sytalienne à Novosreda se conclut par une franche victoire estalienne qui galvanisa le moral des troupes. Spoliosky III, qui commandait personnellement la cavalerie, y fit preuve d'un courage indéniable au combat et d'une excellente maîtrise des armes, étant à la fois un excellent cavalier et un grand bretteur, ce qui lui valut l'admiration de ses chevaliers. Bankov, plus réservé, nota tout de même que le jeune roi avait tendance à traiter les batailles comme des tournois et tendait un peu trop à privilégier les gestes héroïques, se lançant à corps perdu dans la bataille pour galvaniser et motiver ses troupes, exaltés à la vue de leur monarque. Mais la Sytalie de 1325 n'est pas celle que les Estaliens ont envahis cinquante ans plus tôt : ses troubles intérieurs ont été résolus avec l'avènement d'un nouveau roi, Dyrus VII, un roi particulièrement énergétique. La défense sytalienne s'organisa rapidement autour de la même stratégie que contre les troupes de Spoliosky II : refus de la bataille rangée, harcèlement des lignes d'approvisionnement, exploitation de la supériorité de la mobilité de la cavalerie légère contre la chevalerie et l'infanterie lourde estalienne. Rapidement, dès juillet, les Sytaliens s'en prennent aux convois de ravitaillement estaliens, les routes sont prises en embuscade régulièrement, les puits et les greniers villageois derrière les lignes estaliennes et sur les axes de progression de l'Estalie sont vidés ou empoisonnés systématiquement. L'armée estalienne atteint les abords de Fransoviac en septembre 1325 et entame le siège mais les fortifications de la ville sont plus imposantes qu'en 1277 et la garnison sytalienne, commandée par Krestos Varlakov, est bien préparée, nombreuse et entraînée. Les premières semaines montrent la résilience des défenseurs : les machines de guerre estaliennes sont prises pour cible par des catapultes murales bien positionnées dans la ville, les tentatives de sape sont contrées par des contre-mines et rapidement, la maladie (la dysentrie puis le scorbut à partir de décembre 1325) font des ravages dans les rangs estaliens. En janvier 1326, Bankov demanda explicitement au roi de lever le siège : les réserves de vivres des assiégeants ne sont plus suffisantes, les effectifs valides ont chutés vers les 12 000 hommes et la ville est très loin de se rendre. Spoliosky III refusa, l'honneur lui interdisait une telle lâcheté. Le 5 mai 1326, Dyrus VII lança une [b]contre-offensive importante[/b], il attaqua simultanément avec deux armées depuis l'est et le nord de la ville derrière les Estaliens tandis que la garnison lança une sortie depuis Fransoviac pour prendre les Estaliens en tenailles. L'armée estalienne, épuisée, est incapable de résister et après de très brefs combats, Spoliosky III ordonna la retraite. Celle-ci se fit dans le désordre, la cavalerie légère sytalienne harcelant les Estaliens. Lorsque les restes de l'armée estalienne franchissent la frontière en juin 1326, il ne restait plus que 8000 hommes valides.
La déroute de l'armée estalienne devant Fransoviac eut des conséquences qui dépassèrent largement les frontières estaliennes et sytaliennes. La faiblesse militaire d'un royaume que deux siècles d'histoire avaient habitué l'Eurysie centrale à redouter était désormais manifeste et plusieurs puissances voisines estimaient qu'il était temps de régler quelques vieux contentieux ou d'étendre leur influence face à une Estalie à bout de souffle et déclinante. [u]La première à se manifester fut la Kartvélie[/u]. Le Royaume de Kartvélie, au nord, bien que n'ayant jusqu'ici jamais été en conflit ouvert avec l'Estalie, avait quelques prétentions sur plusieurs comtés frontaliers au nord de l'Horistia, riches en minerais, la déroute de 1326 raviva les prétentions kartvéliennes sur les comtés de la chaîne de Kortvalioski, région montagneuse agissant de frontière entre Estaliens et Kartvéliens. A l'ouest, une autre menace se précisa : les Kartaliens, rivaux historiques des Estaliens, regardaient avec envie les riches plaines de l'Horistia occidentale mais seuls, ils étaient certains d'être vaincus par les Estaliens. La déroute orientale leur offrait une opportunité unique d'obtenir notamment le grand duché de Detruskia. Enfin, au sud, Novigrad, autrefois concurrente de Mistohir pour les routes commerciales méridionales, n'était pas à proprement parler un ennemi traditionnel de l'Estalie mais ces derniers avaient tiré avec lucidité les conséquences de l'affaiblissement de la concurrence estalienne : si Mistohir était définitivement anéantie en tant que carrefour commerciale, Novigrad pouvait prendre sa place dans l'économie régionale mais à la seule condition que l'Estalie soit suffisamment affaiblie ou complètement éradiquée. Les quatre puissances (Kartvéliens, Kartaliens, Novigradiens et Sytaliens) entrent en contact au cours de l'été et de l'automne 1326 et en mars 1327, une coalition est formellement constituée par le traité de Sauvadok : les Kartvéliens et les Kartaliens s'engagent à lancer des opérations militaires à l'ouest et au nord au printemps 1328 tandis que Novigrad se charge d'une offensive depuis le sud tandis que la Sytalie frapperait depuis l'est.
Lorsque la nouvelle du traité de Sauvadok parvint officiellement à Mistohir en juin 1327, elle traversa la cour royale avec une certaine brutalité. Les informateurs de Bankov avaient bien rapporté depuis des mois les contacts diplomatiques entre les quatre puissances mais la confirmation que la coalition réunissait simultanément la Kartvélie au nord, la Kartalie à l'ouest, Novigrad au sud et la Sytalie à l'est produisit un effet de stupeur que les chroniques contemporaines ont eu du mal à dissimuler. Pour la première fois de l'histoire du Royaume, l'Estalie se retrouvait encerclée sur quatre fronts par des puissances aux griefs différents mais dont les intérêts convergeaient dans la conviction partagée qu'il fallait abattre l'Estalie. Une réunion fut tenue au palais le 4 juillet 1327, rassemblant autour de Spoliosky III les figures les plus importantes du gouvernement et les commandants militaires disponibles. Bankov y présenta une analyse claire de la situation qui laissait peu de place aux illusions : l'Estalie pouvait rassembler environ 16 000 hommes en état de combattre sur le territoire au vu des faibles réserves financières du royaume, d'autant que toute levée d'impôts extraordinaire ou mobilisation de la populace pour l'effort serait extrêmement périlleux. En face, les quatre armées de la coalition pouvaient aligner théoriquement 45 000 hommes. Nikolaos Karantenos, vieilli mais toujours lucide, fit tout de même observer que cette coalition restait une création politique récente dont la cohésion n'avait pas encore été éprouvée par les réalités du terrain car si les quatre puissances partageaient l'objectif d'affaiblir l'Estalie, ils n'avaient aucun accord sur la distribution des dépouilles : la Kartvélie voulait les comtés miniers du nord, la Kartalie convoitait les plaines fertiles de l'Horistia occidentale, Novigrad cherchait des avantages commerciaux durables dans la région et la Sytalie souhaitait surtout neutraliser la menace estalienne sur son flanc ouest. Il y avait toujours la possibilité de jouer sur les motivations de chaque partie pour diviser la coalition. Spoliosky III écouta l'ensemble des interventions et étonnamment, approuva la démarche diplomatique, ordonna l'envoi simultané d'ambassades auprès de chaque membre de la coalition avec des instructions calibréespoir chaque destination et fixa la mobilisation militaire dans un horizon de douze mois. L'ambassade la plus substantielle fut celle adressée à la Kartvélie. Confiée à Methodios Skleros, juriste polyglotte formé à l'Université de Mistohir, elle portait des offres de concessions territoriales dans les comtés miniers disputés au nord, soigneusement calibrées pour rendre la neutralité kartvélienne plus avantageuse que la guerre. Skleros fut reçu par Bagrat III de Kartvélie dans son palais de Tbligorod avec tous les égards dus à une ambassade royale. Les audiences débutèrent et pendant un certain temps, les dépêches de Skleros à Mistohir laissèrent espérer qu'une neutralité kartvélienne était possible mais l'espoir fut déçu pour une raison simple que Bragat III exposa lui-même dans une phrase qui fut inscrite par la suite, apprise également à partir du XIXe siècle dans le roman national estalien pour démontrer l'avarice des Kartvéliens :
L'ambassade auprès de Siméon III, roi de Kartalie, tourna plus court encore, le roi kartalien posa comme préalable à toute discussion le retrait de toutes les garnisons estaliennes des places fortes conquises par Sviatoslav III en 1193, exigence jugée inacceptable par les Estaliens. Envers Novigrad et la Sytalie, rien de tangible ne sortit des négociations. La certitude de l'échec diplomatique fut acquise à Mistohir dès novembre 1327. La faillite des démarches diplomatiques concentra toutes les énergies du gouvernement sur la préparation militaire. Ce qui distingue cette période des mobilisations précédentes sous les règnes de la Rasplivania est la qualité de la collaboration entre Spoliosky III et Bankov : le roi, dont les travers politiques ont retenu davantage l'attention des historiens que ses capacités militaires réelles, était au niveau opérationnel un commandant d'une compétence que Bankov reconnaissait sans réserve : c'était un très bon stratège, expert dans la manœuvre, un excellent combattant et il avait la capacité d'imposer une décision tactique au moment précis où elle s'impose sans hésitation, il était donc de surcroît très vif au combat et avait une excellente intuition tactique. Bankov apportait ce qui manquait à cet arsenal : la gestion logistique et la vision stratégique. Les deux hommes formèrent une dyade de commandement cohérente durant les heures les plus sombres du royaume. La menace à quatre têtes produisit paradoxalement un alignement des vassaux que les injonctions royales des années précédentes n'avaient pas obtenu. Le grand duc de Pendrovac, Vsevolod, envoya en décembre 1327 un contingent de 2500 cavaliers et 3000 fantassins. Dimitri III, grand duc de Detruskia depuis 1320, homme énergique dont les terres étaient directement lorgnées par les revendications kartaliennes, envoya 4000 hommes supplémentaires et se présenta en personne en janvier 1328 pour combattre aux côtés de Sa Majesté. Les corporations de la capitale, à qui Spoliosky III avait restitué en urgence par édit de septembre 1327 les chartes municipales abolies en 1270, armèrent environ 2500 miliciens au service du Roi. Au terme de ces mobilisations, l'armée rassemblée à Mistohir au début de décembre 1328 comptait environ 16 000 combattants : 4000 cavaliers lourds, 9000 fantassins, 3000 archers et arbalétriers et Bankov avait également organisé une réserve de 1500 miliciens urbains postée sur les remparts de la capitale. Le prince Karov, fils aîné de Spoliosky III, alors seulement âgé de 18 ans, participe également à l'ost royal. Placé sous le tutorat de Bankov depuis deux ans, qui lui enseignait les rudiments de la guerre avec son caractère méthodique habituel, Karov était un jeune homme physiquement robuste, d'un tempérament calme qui contrastait avec l'impatience et la fougue de son père.
La début de la Guerre Coalisée et la bataille de Mistohir (1328-1329) :
Les quatre armées de la coalition franchirent les frontières estalienens entre avril et mai 1328. Bagrat III de Kartvélie descendit par les cols du nord à la tête de 12 000 hommes, disposant principalement d'une cavalerie lourde d'élite comme épine dorsale de son armée, une infanterie montagnarde aguerrie et des archers à pied. Bagrat commandait avec une méthode assez typique, notamment pour un roi habitué à combattre dans des guerres où il était toujours en supériorité numérique avec une avancée lente et méthodique et la sécurisation des arrières par la prise méthodique des places fortes. Siméon III de Kartalie progressa depuis l'ouest avec 9000 hommes avec une infanterie de bonne qualité et une cavalerie moyenne plutôt mobile. Novigrad déploya 6000 hommes, en écrasante majorité des mercenaires venus de toute l'Eurysie, commandés par le stratège Konstantinos Manassès. La Sytalie déploya une armée de 8000 hommes confiée au général Valkov Krestos mais qui resta campée sur la frontière estalienne afin de laisser les coalisés forcer les Estaliens à se replier vers l'est et ainsi les écraser en tenailles. Mais la réponse estalienne ne fut pas celle attendue par la coalition car Bankov avait convaincu le roi que l'armée principale devait éviter l'usure des combats défensifs sur des fronts périphériques, les Estaliens devaient rassembler la totalité de leurs forces en un point et effectuer une frappe offensive au moment opportun contre le point faible du dispositif coalisé. Les garnisons des places fortes du nord et de l'ouest reçurent l'ordre de ralentir le plus possible l'avancée ennemie, l'essentiel de l'armée estalienne se contenta de se replier tout au long des mois d'été et d'automne, abandonnant du terrain tout en préservant ses effectifs. Ce repli n'était pas compris par la noblesse et la population qui y voyaient un aveu de faiblesse. Iakov Gromitch, sénéchal du roi et commandant des garnisons situées dans le nord de l'Horistia, conduisait la retraite au nord avec une habileté remarquable que Bagrat III reconnut lui-même. Les colonnes de ravitaillement kartvéliennes et kartaliennes s'étirèrent sur des lignes longues et vulnérables dans un territoire où les miliciens et les cavaliers estaliens harcelèrent les envahisseurs entre mai et novembre 1328.
A la mi-novembre 1328, l'armée estalienne était déjà concentrée à Mistohir et ses alentours immédiats. Les Kartveliens avaient finis par atteindre les hauteurs et les villages à quinze kilomètres au nord de la capitale, les Kartaliens se trouvaient à dix kilomètres à l'ouest mais Novigrad et la Sytalie restèrent plus éloignés de la capitale, laissant les Kartaliens et les Kartvéliens défaire l'armée estalienne aux portes de Mistohir. Spoliosky III convoqua le conseil de guerre le 28 novembre 1328 : si les armées kartalienne et kartvélienne se réunissent, elles formeront une armée de 21 000 hommes contre les Estaliens, réduisant significativement les chances de victoire estalienne en cas d'affrontements. Il fallait donc décider de lancer une attaque avant la jonction. Bankov incita pour frapper les Kartaliens en premier : plus proches de Mistohir, moins nombreux que les Kartvéliens et commandés par un Siméon III plus impatient, fougueux et inexpérimenté que Bagrat III dont c'est loin d'être la première guerre. Spoliosky III estima que le plan de Bankov était faible, qu'une victoire contre les Kartaliens ne suffirait pas car briser ces derniers en retrait laisserait les flancs estaliens exposés, épuisés par les combats et la poursuite face à une armée kartvélienne fraîche qu'aucun revers partiel n'aurait entamée. Ce qu'il fallait, c'était non pas éliminer les Kartaliens en premier mais les fixer dans leur position pendant que l'effort principal pivoterait au nord pour frapper les Kartvéliens dans leur flanc. L'idée inversait l'ordre de priorité de Bankov en y conservant l'essentiel : les Kartaliens seront engagés par une force de fixation suffisante pour les immobiliser, la masse de la cavalerie pivotera vers le commandement kartvélien pour le désorganiser au moment le plus vulnérable. Le risque était important car il fallait que la force de fixation tienne sans soutien durant toute la manœuvre. Ce compromis entre les deux plans requerrait une précision d'exécution difficile à réaliser, d'où la nécessité pour Sa Majesté de guider lui-même la manoeuvre au plus fort de l'action.

"Que Notre Seigneur Jésus-Christ soit témoin des flots que ses enfants versent en ce jour et qu'ils permettent aux Hommes et aux Estaliens de vivre un jour de plus pour défendre leur Honneur. Seigneur, je t'implore de donner à mes gens la force de se battre mille ans de plus et de leur donner le courage de se battre pour ce qui est Juste."
L'armée estalienne sortit de Mistohir par les portes ouest et nord-ouest avant l'aube, dans un silence de plomb et que l'obscurité du ciel sans lune facilitait la discrétion. Le froid était d'une rigueur exceptionnelle en ce 10 Décembre 1328, le souffle des chevaux formait des nuages de vapeur blanche dans l'obscurité et les fantassins portaient par-dessus leur armure des manteaux de laine grossière réquisitionnés la veille aux civils de la capitale. Les sabots étaient étouffés par le givre épais qui couvrait les labours. La colonne estalienne s'étirait sur plusieurs kilomètres dans le noir. Bankov avait disposé ses forces en deux corps distincts. Le premier, placé sous le commandement de Gromitch, comprenait 5000 hommes et un millier d'archers avec pour mission de fixer les Kartaliens assez tôt et fermement pour leur interdire la route vers le nord. Le second corps, commandé personnellement par le Roi et Bankov, constituait la force principale : 4000 cavaliers lours disposés sur deux échelons, 4000 fantassins lourds derrière les chevaliers. Le prince héritier Karov se trouvait à la tête d'un escadron de 200 chevaliers de la garde personnelle du Roi, incorporé dans la force principale, à la droite du premier échelon.
Le camp kartalien, à sept kilomètres à l'ouest de Mistohir, reçut ses premiers signaux d'alerte vers six heures du matin lorsque des sentinelles avancées signalèrent des mouvements massifs depuis la capitale. Siméon III prit la décision que Spoliosky III espérait de lui : au lieu d'attendre des messagers kartvéliens ou de rester en position défensive, il mit son armée en marché à la rencontre des Estaliens. Les deux armées se virent dans la lumière grise de l'aube vers 7h30 sur la plaine de Prokolnik, étendue plate de labours gelés sans obstacle naturel majeur, les premières maisons du village dessinant sur la gauche estalienne une ligne de murs bas et de granges abandonnés. L'armée kartalienne se déploya en ligne classique : infanterie au centre qui forme un bloc compact de piquiers d'hallebardiers, cavalerie moyenne sur les deux ailes et une réserve derrière le centre concentrant la fine fleur de la chevalerie kartalienne et le roi Siméon III en personne. Gromitch engagea ses troupes vers 7h45. Ses archers ouvrirent le feu pour perturber la formation kartalienne et après un bref échange de flèches, les deux armées entrèrent en contact dans un choc brutal. La cavalerie kartalienne des deux ailes tenta d'envelopper les flancs estaliens mais le Gromitch répondit en repliant ses ailes sur lui-même afin de former un arc concave présentant des flèches dans toutes les directions, au prix d'un centre moins dense en rangs. Les combats au corps à corps entre les deux armées, ennemis héréditaires, étaient violents, les Kartaliens combattaient bien, d'autant que la plupart étaient galvanisés par leur haine viscérale pour les Estaliens. Spoliosky III et Bankov observent le combat de Gromitch et à 8h30, le roi juge que l'engagement est suffisamment solide pour permettre la manoeuvre contre les Kartvéliens. Les Kartaliens avaient engagés tout ce qu'ils avaient contre Gromitch et leur réserve chevaleresque était concentrée sur le combat avec ce dernier en cas d'imprévu. Spoliosky III fit sonner le signal de marche, pivota sa cavalerie vers le nord-est et chercha le flanc sud de l'armée kartvélienne qui se trouvait à six kilomètres de là.
Bagrat III avait de son côté lui-mmême mis ses troupes en mouvement depuis l'aube car ses éclaireurs avaient repéré le mouvement nocturne estalien depuis Mistohir. Il était plus proche que prévu, son armée progressant en colonnes serrées. Lorsque la cavalerie estalienne déboucha vers le nord-est aux alentours de 9h, elle trouva la tête de l'armée kartvélienne déjà en cours de déplacement, les éclaireurs kartvéliens ayant repéré le mouvement de cavalerie avec plusieurs minutes d'avance. La situation ne correspondait pas au plan estalien. Le centre et le flanc gauche kartvéliens avaient eu le temps de former leurs lignes. La cavalerie lourde de Bagrat, environ 2000 chevaliers, occupait le centre, encadrée par l'infanterie et les archers. Le flanc droit, en revanche, était encore désorganisé en colonnes. Bankov incita le roi à frapper le flanc droit, ce à quoi le roi acquiesça et ordonna à son premier échelon de deux milles chevaliers de charger le flanc droit kartvélien tandis que le deuxième échelon demeure en réserve sous son commandement direct. La première charge est décrite par les témoins de la bataille comme d'une précision meurtrière, elle fut en tout cas certainement d'une violence extrême des deux côtés. Iakov de Tskinvari, secrétaire royal kartvélien qui accompagnait le commandement de Bagrat III, écrivit un passage traduit et publié pour la première fois par Hondinov en 1998 :

Le flanc droit kartvélien est enfoncé en moins d'une dizaine de minutes mais l'armée de Bagrat III ne se brise pas pour autant, la cavalerie lourde kartvélienne en réserve pivote avec discipline et charge le flanc des chevaliers estaliens alors que ces derniers sont essoufflés par la charge qu'ils viennent à peine de mener. Dans le même temps, les archers kartvéliens à pied se repositionnent rapidement et commencent à clouer au sol l'infanterie estalienne qui arrive en soutien pour aider la progression de la cavalerie. En moins d'une heure, le premier échelon estalien est engagé dans une mêlée serrée et sanglante avec les chevaliers kartvéliens, incapables de se dégager et de manœuvrer davantage.
Depuis sa position en retrait, Spoliosky III voit trois choses simultanément. Son premier échelon est enlisé contre les chevaliers kartvéliens et les chances de les percer est relativement mince. Au sud-ouest, les signaux de fumée indiquent que Gromitch tient toujours mais la pression kartalienne se fait de plus en plus croissante. Et, parce qu'il a une excellente perception du terrain, il voit que l'armée kartvélienne, dans son pivot contre le premier échelon, a créé autour de la position de commandement de Bagrat III une zone relativement fragile : la garde personnelle du roi kartvélien, 300 hommes, protègent le monarque alors que les unités d'appui se sont tournées contre le flanc droit. Ce que Spoliosky III dit à Bankov à cet instant est rapporté par plusieurs sources avec des variations dans la formulation mais une convergence dans la substance.
- Sire, charger trois cents hommes d'armes de bonne manufacture, avec des flancs exposés à leurs archers, cela nous coûterait au moins la moitié de nos gens d'armes pour un résultat des plus incertains.
- Bankov, c'est la seule façon. Si vous me donnez un meilleur plan dans les cinq prochaines minutes, je le prends."
Bankov n'avait pas de meilleur plan. Il approuva. Spoliosky III fit appeler Karov. Son fils se présenta à cheval, heaume abaissé, l'escadron de la garde derrière lui. Le roi ne lui dit pas de ne pas le suivre. Il lui dit :
Il n'attendit pas la réponse. Il se retourna vers ses deux mille chevaliers, leva son épée, et cria un seul mot dont le sens en haut-estalien est à la fois "en avant" et "maintenant" et que les chroniques restituent par ce terme :

Les deux mille cavaliers du second échelon s'ébranlèrent par un cri de guerre et dans un grondement de sabots sur la terre gelée qui, selon plusieurs témoignages concordants, s'entendit jusqu'aux remparts de Mistohir. La garde royale kartvélienne vit arriver la charge et forma un carré défensif rapidement. Les trois cents combattants kartvéliens, des chevaliers d'élite, présentèrent leurs lances à l'approche estalienne. La collision fut d'une rare violence. Spoliosky III perça la première ligne en brisant sa propre lance sur le chevalier lui faisant face puis tira son épée. Pendant plusieurs minutes, les deux masses se combattaient âprement et quant au roi, il combattit à l'épée à l'intérieur de la formation kartvélienne, repoussant les gardes tentant de l'encercler, avançant mètre par mètre vers l'étendard royal où se situait Bagrat III. Les témoins estaliens qui combattirent à ses côtés purent témoigner ce qu'ils avaient pensé être un roi d'Estalie d'autrefois, un guerrier des plus habiles, tuant à lui seul plusieurs chevaliers ennemis. Alors qu'il n'était qu'à quelques dizaines de mètres du roi kartvélien, il fut touché par une lance ennemie sur son flanc gauche, arrachant l'attache de la cubitière et atteignant ses côtes. Spoliosky III maintint sa monture et continua de combattre avec le bras gauche partiellement défaillant, fait que plusieurs témoins kartvéliens notent explicitement avec une grande surprise. Un second coup lui est porté sur sa gauche, un chevalier kartvélien frappe la visière de son heaume avec une masse d'armes avec suffisamment de force pour défoncer le métal et désarçonner le roi. Le roi se redressa mais son cheval, tué par une lance, s'effondra sur lui. Le roi d'Estalie tomba, seulement à quelques mètres de l'étendard royal ennemi.

Karov le vit tomber. Il combattait à la droite de son père depuis le début de la charge, suffisamment proche pour voir son cheval s'effondrer et son père disparaître sous la masse des pieds et des sabots. Il eut une fraction de seconde d'hhésitation avant de comprendre, son escadron de la garde se referma instinctivement autour de lui et Karov leva sa propre bannière, les couleurs de la maison Skoviliosnov, à défaut de l'oriflamme royale, et lança son escadron pour maintenir la pression sur l'endroit précis où l'élan de la charge avait ouvert une brèche dans la garde kartvélienne, il fit exactement ce qu'on attendait de lui, sans savoir le sort exact de son père.
La chute de Spoliosky III avait atteint son objectif tactique sans parvenir à sa cible car elle avait désorganisé totalement la structure de commandement de Bagrat III qui dut se préoccuper de sa propre sécurité au moment le plus critique de la bataille. L'étendard royal estalien avait disparu dans la mêler et de loin, cela ressemblait à la chute de la bannière. En apprenant la nouvelle, les troupes kartvéliennes au contact, alors que ces derniers reprenaient le dessus sur les Estaliens, relâchèrent la pression, persuadés que la mort du monarque estalien ferait fuir d'ici peu de temps ces derniers. Le relâchement de la pression kartvélienne fut une aubaine pour Bankov qui, continuant d'observer à distance la situation, lança le peu de réserve de cavalerie, soit 600 hommes, en arc large afin de viser le flanc gauche kartvélien, surprenant les Kartvéliens alors en pleine confusion. Dans la mêlée, la charge renouvelée de Karov au milieu des combats permet aux Estaliens d'atteindre le roi kartvélien. Il ne faut pas beaucoup de temps, dans la confusion des combats, avant que Bagrat III de Kartvélie soit tué au combat (on ne sait pas exactement les circonstances de sa mort, la propagande postérieure expliquera (sans preuves) que ce fut Karov lui-même qui le tua, vengeant ainsi son défunt père). Néanmoins, si la nouvelle de la mort du roi kartvélien se répandit tout aussi vite, l'armée kartvélienne ne cède pas et entame une retraite ordonnée sous le commandement du général Toreli. Au sud-ouest, Siméon III de Kartalie reçoit deux nouvelles contradictoires : l'étendard estalien serait tombé et pourtant, les Estaliens seraient en train de déplacer leur cavalerie vers son flanc gauche. Siméon n'était pas un homme timide mais il était réaliste : si la cavalerie estalienne se battait encore après la chute supposée de leur roi, continuer à attaquer Gromitch de front alors que son flanc est désormais exposée n'est pas tenable. Il ordonna à son infanterie de décrocher progressivement, couverte par la cavalerie; Gromitch, qui avait tenu ses positions pendant plus de deux heures et demie et qui avait perdu la moitié de ses effectifs, n'avait plus la force de poursuivre les Kartaliens. Il maintint ses lignes et laissa les Kartaliens se replier en bon ordre. Vers midi, les armes se turent.
Les cavaliers de la garde royale et Karov retrouvèrent Spoliosky III à l'endroit où son cheval était tombé, partiellement protégé par le corps de l'animal. Il vivait encore. Ses blessures au flanc gauche et à la tête étaient graves, il souffrait certainement d'une hémorragie interne liée au traumatisme crânien provoqué par la masse d'armes qu'il s'était pris pendant les combats. On ne pouvait donc pas le sauver. On le transporta dans une tente médicale à l'arrière des lignes. Il fut conscient par intermittences pendant ses quelques heures d'agonie, demandant à plusieurs reprises l'état du combat. Puis il demanda à son fils l'état de la Kartalie, ce à quoi Karov lui répondit que les Kartaliens reculaient.
Selon les chroniqueurs, ce furent ses dernières paroles, il s'éteint dans l'après-midi, entourés de ses vassaux, ses chevaliers et de son fils aîné. Karov annonça à l'ost royal la mort de son père et après le silence du deuil, les soldats commencèrent à acclamer Karov, nouveau roi d'Estalie. La guerre n'était cependant pas terminée, Novigrad tenait encore le sud, la Sytalie continuait de menacer d'attaquer à l'est avec ses troupes fraîches et les armées kartvélienne et kartalienne étaient défaites mais pas encore détruites. La période "Rasplivania" s'acheva à la mort de Spoliosky III mais sa mort donna l'espoir aux Estaliens : Dieu avait donné la possibilité à l'Estalie de survivre.