24/03/2016
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Activités étranges en Pal ponantaise - Page 2

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Ce qui se cache dans les trous (1)

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La Pal est vaste au-dessus et profonde en dessous, ce sont deux mondes inversés qui se font écho : l’un est plat et l’horizon s’étend à perte de vue, l’autre est étroit, tortueux et sombre. Mais ils cohabitent ensemble et les galeries nourrissent le monde du dehors. Depuis deux mille ans les Blêmes se dissimulent sous le sol : leurs maisons sont à moitiés enfouies pour échapper aux vents de la steppe. L’ennemi est un cavalier anonyme, une horde venue de l’est qui s’est abattue sur le peuple du pourtour de la mer et l’a vaincu à chaque fois. Les Blêmes se dissimulent, s’enfouissent, car un cheval n’est d’aucune utilité dans les catacombes.

Les sectes ont creusé ces trous pendant des siècles. Chacun a investi les galeries a sa façon, pour ses propres intérêts. Les selliers dissimulent l’entrée des souterrains. On se réunit en secret sous les arches de pierre, là où les ennemis ne nous trouvent pas. Ainsi parcourent la steppe les serviteurs de Blême, les sorciers socialistes et les patriotes en quête d’avenir pour ce pays maudit. L’ouverture des galeries semble avoir descellé quelque chose de caché, comme un vieux réflexe face à l’ennemi les Blême trouvent refuge et s’organisent.


Le socialisme est une maladie mentale, ce qui tombe bien : on ne transforme pas le monde en étant timoré. Rafael Slak est rentré au pays avec de bonnes nouvelles, un soutient loduarien inespéré et l’amitié de l’UICS. Ses camarades l’ont remercié en l’écartant du pouvoir. La reprise des combats a été votée et Rafael Slak n’est pas un chef de guerre. Il s’occupera désormais de représenter le parti à l’international et si la lutte venait à être victorieuse il serait peut-être chef d’Etat provisoire. Rafael Slak n’était pas un homme très courageux, malgré son ambition il se contenta de ce qu’on lui avait proposé.

L’objectif du parti était de se constituer un réseau de caches. Les socialistes possédaient leurs bastions dans les grandes villes ouvrières où les syndicats fourniraient le gros de leurs combattants, mais le reste du pays appartenait aux voitures polk qui pouvaient parcourir la Pal plus rapidement que ne le ferait jamais aucun cavalier. Si les socialistes voulaient ouvrir un front contre leurs ennemis, il leur faudrait pouvoir compter sur leurs soutient dans l’arrière-pays, ce qui impliquait de les armer. Les mines s’ouvrirent de manière opportune, on passa de caves dissimulées à de véritables souterrains pour parcourir le pays par-dessous et tout le réseau de surveillance Polk vacilla. On s'en rendit compte, l'occasion fut saisie.
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Chaque jour on venait en grand nombre écouter ses prédictions sans se lasser. La découverte des catacombes sous la Pal avait attiré beaucoup de curieux aux alentours de Draculvoda et comme le bureau de recrutement des mines ne proposait pas du travail pour tout le monde, les Blêmes sans emploi s’accumulaient dans la ville, n’ayant rien d’autre à faire de leurs journées que de foutre le désordre et de se réunir autour de lui pour entendre ses bonnes histoires.

Cailin Lupei avait fait acquisition d’une petite sonnette de lépreux qu’il agitait comme un forcené soit pour annoncer qu’il allait parler, soit au cœur de son récit, pour ponctuer un moment décisif, ou une ellipse, ou une entracte. En partant de sa petite cabane dans les bois, il s’était inquiéter de n’avoir pas emporté beaucoup de provisions et que son corps affamé soit une gêne pour son seigneur et maître, mais dès le premiers village sur sa route on l’avait rassasié et depuis, grâce aux aumônes et aux offrandes il mangeait et buvait tous les jours à sa faim. L’ermite suspectait que certains petits commerçants lorgnaient davantage sur la foule de potentiels clients qu’il charriait dans son sillage que sur quelque foi dévote, mais il y en avait d’autres qui semblaient sincères. On lui glissait une pièce dans le creux de la main, certains demandaient à s’adresser au Grand-Duc par son intermédiaire et Cailin Lupei devait les prévenir qu’il ne savait pas si le sinistre sire l’habitait à cet instant précis, mais toujours il écoutait les prières, au cas où. Une fois, un grand homme décharné mais bien habillé l’avait écouté toute une après-midi et quand Cailin Lupei avait annoncé qu’il avait assez parlé pour aujourd’hui, alors que la foule se pressait autour de lui pour lui adresser des suppliques, le grand homme lui avait glissé à l’oreille « moi aussi le Grand-Duc voit par mes yeux » mais il s’en était allé avant que Lupei ne puisse l’interpeler.

Que ce soit vrai ou faux, l’ermite n’en savait rien. Lui-même n’avait longtemps eu rien d’autre que la foi que le sinistre sire l’habitait pour raffermir ses convictions. Il lui avait fallu se pencher sur le lac ce matin-là et voir à la place de son reflet le masque de perle pour avoir enfin la certitude que les rituels abominables avaient fonctionné. Le Grand-Duc habitait son corps, c’était un refuge que Lupei lui avait façonné malgré son âge vieillissant, un lieu de repos lorsqu’il habitait dans les bois et maintenant son outil, son arme, sa langue. Certes il n’était pas l’oiseleur, le porte-parole officiel du Grand-Duc, mais à son échelle il pouvait porter des messages. Un petit oiseau qui piaillait à qui voulait l’entendre.

Cailin Lupei parlait de ses visions et on l’écoutait. Il parlait des forêts brumeuses de Transblêmie, de l’ombre qui s’étendait sur la Pal, des sceau descellés par les Polk en réouvrant le pays au reste du monde. Il racontait ce qui avançait dans l’ombre et la découverte des catacombes, quelques jours avant son arrivée, lui conférait la conviction que sa quête le mènerait bientôt dans les sous-sols, là où, disait-on, des caves avaient été ouvertes qui renfermaient les secrets de Blême. Tout n’était pas clair dans la tête de Cailin Lupei, ainsi était-ce toujours avec l’histoire des Blêmes et de la Transblêmie, mais pour la première fois de son existence une trame se dessinait nettement sous ses yeux et il lui semblait que le monde s’accélérait comme jamais il ne l’avait fait au paravent. Il avait passé ses premiers jours en ville à raconter ses récits et cherchait maintenant un moyen de se rapprocher de l’entrée des mines. Malheureusement, celles-ci demeuraient sous bonne garde et il était difficile de seulement entrevoir les grilles tant la foule de curieux et de chômeurs était dense devant les portes. Des gendarmes en tenue brune – livrées aux couleurs de la ville, point de garde Polk en ces lieux – repoussaient les gens en demandant à voir les laissez-passer et contrats d’embauche. Cailin Lupei avait tenté de plaider sa cause, disant qu’il agissait pour le Grand-Duc, mais on l’avait repoussé comme un banal fou furieux. Il en avait ressenti une profonde amertume et avait longuement fixé le visage du gendarme, espérant que son seigneur observait à cet instant et se souviendrait de l’outrage.

Le quarantième jour à Daculvoda, sa situation n’avait guère évolué. Un nouveau problème se présentait à présent : il rêvait moins que pendant son trajet et les jours précédant sa vision dans le lac, et il commençait à arriver à court de récits. Avait-il surestimé sa mission ? N’était-elle que de raconter quelques histoires puis de retourner à l’anonymat des sujets de Blême. Quelque chose en lui ne pouvait s’y résoudre et il se forgea plus durement la conviction que son but était maintenant de pénétrer dans les mines. Il commença à échafauder un plan.

Cailin Lupei ne connaissait rien à la ville. Il avait vécu comme ermite pendant des décennies, au point d’avoir douté parfois de posséder encore la capacité de parler, et il faisait raisonner sa voie dans les bois pour se rassurer. Draculvoda était la troisième grande ville de Pal ponantaise, accueillant plus de quatre-cents milles habitants sans compter tous ceux qui s’y étaient rendus ces derniers jours en quête de travail. La ville grouillait, les lieux où se reposer débordaient et heureusement qu’il faisait bon car un grand nombre de gens dormaient à même le pavé, la gendarmerie avait depuis longtemps abandonné l’idée de faire la chasse aux sans-domiciles fixes. Les gardes se concentraient autour du château et des quartiers hauts, ainsi que de la mine qui se trouvait tout au fond des ruines de la vieille ville, cloaques sinistre autrefois devenu bidonville populeux.


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Arrivé à épuisement de ses visions, Cailin Lupei avait, comme tous ceux sans travail, commencé à errer. A la différence des autres toutefois, lui avait une mission à accomplir et il mit à profit ce temps perdu pour explorer les différents accès connus aux galeries. On parlait alors du fait que d’autres entrées existaient sans doute, mais ce n’étaient encore que de simples rumeurs. Le seul accès connu aux mines était l’entrée des anciennes carrières. Ces dernières avaient été entouré d’une haute barrière de fer, surplombée de barbelés. Infranchissable en apparence, elle s’étendait cependant sur une très grande surface à travers la vieille ville, ce qui limitait la visibilité des patrouilles. Au bout de quelques jours à fouiner et observer le mouvement des gendarmes, Cailin Lupei finit par découvrir un segment de barrière qui passait à travers ce qui autrefois avait été le jardin d’une maison aujourd’hui effondrée. La barrière passait au-dessus du muret du jardin, mais les pierres de ce-dernier s’effritait et Cailin Lupei acquit la conviction que s’il réussissait à y passer assez de temps sans être interrompu, il lui serait possible de les desceller et de se faufiler sous la grille.

La nuit venue, il se mit au travail. Deux fois il manqua d’être surprit mais il était petit et maigrelet et, renfoncé dans un morceau de ruine, la lampe torche de la patrouille passa à côté de lui sans le voir. La deuxième nuit, il s’était doté d’un poignard dont il se servit pour accélérer le travail et c’est seulement la troisième nuit qu’il parvint à faire s’effondrer le muret. Cailin Lupei se figea, l’oreille tendue, mais aucune patrouille n’approchait à ce moment-là et il put se faufiler sous la grille. On se rendrait rapidement compte que quelqu’un avait forcé le passage, mais il espérait avoir disparu dans les ruines avant que l’alerte ne soit donnée.

Porté par l’adrénaline, le vieil homme se faufila vivement au milieu de la vieille ville. Ce n’étaient que des ruines datant de l’époque où Draculvoda servait pour l’exploitation minière, quelques siècles plus tôt, mais la ville avait été construite avec les pierres tirées de la carrière et, à moitié enfoncée dans le sol, protégée des intempéries, se percevait très clairement les silhouettes des maisons, halls, marchés et boutiques. La plupart des ruines se limitaient à leurs murs érodés, qui dessinaient autour de lui un cadrillage crénelé, entrecoupé de cadres de portes sombres et béants. Il était facile de s’y perdre, mais aussi de s’y cacher.

Toujours à l’affut d’une patrouille, Cailin Lupein se faufila de maisons en maisons, cherchant les plus hauts restes de murs pour progresser, quitte à faire des détours. Il devait parfois s’accroupir à moitié tant l’usure avait grignoté la pierre, mais d’autres ruines étaient assez bien conservées pour qu’on y tienne dissimulé debout, et quelques-unes d’entre elles avaient mêmes des étages auxquels on accédait par des escaliers taillés dans la roche. Plus il descendait et plus il faisait sombre. Les mines n’étaient pas un simple trou creusé en amphithéâtre rêmien, les filons découverts du temps de Rême avaient été suivis jusque sous la colline sur laquelle était bâtie Draculvoda et celle-ci avait été si bien rongée qu’elle s’ouvrait par en dessous comme une gueule noire. Plus on avançait dans la ville et plus la colline au-dessus se refermait, transformant l’ancienne cité en caverne recouverte d’un toit de roche creusée. Au bout d’un certain temps on n’y voyait plus ni les étoiles ni la lune, seulement l’entrée de la grotte derrière soi qui auréolait par contraste, éclairée par la nuit et les lumières artificielles de Draculvoda au-dessus, mais ces lumières-là ne pénétraient naturellement pas aussi profond et Cailin se trouva au milieu d’une obscurité si profonde qu’il ne put plus avancer.

Était-ce cela qu’avait souhaité le Grand-Duc ? Le perdre dans le noir ? Un instant il douta, mais craignit aussitôt que son seigneur, qui l’habitait peut-être à cet instant précis, ne prenne conscience de ses doutes. Cailin Lupei se laissa tomber à genoux.

— Ô sinistre sire, guidez moi, vous dont le regard perce les ténèbres, outrepassez mes yeux misérables et prenez possession de ce corps qui est vôtre.

Cailin Lupei attendit plusieurs minutes avant de se résoudre au fait qu’il ne se passerait rien. Il ravala un soupire. Il lui restait toujours la possibilité de dormir là, d’ici deux ou trois heures le soleil se lèverait sur la steppe et sa lumière pénètrerait dans la grotte et la vieille ville et il y verrait clair de nouveau. Sa progression serait bien sûr plus difficile et il lui faudrait peut-être attendre à nouveau la nuit pour passer les soldats qui gardaient la véritable entrée de la mine, mais que pouvait-il faire d’autre ? Il n’avait pas de lampe torche, et en allumer une signalerait immédiatement son intrusion à ceux qui le cherchaient. A part son poignard et ses habits, il avait avec lui une petite gourde d’eau de laquelle il tira une gorgée. Il fallait désormais faire preuve de patience, et de discrétion. L’eau devrait être économisée s’il ne voulait pas entrer assoiffé dans les mines et là-dedans, qui sait quand il pourrait remplir sa gourde de nouveau ? Il ignorait à vrai dire beaucoup de choses, à commencer par le but de son voyage dans les sous-sols, mais il avait la certitude que sa mission l’y guidait. Le Grand-Duc était le maître des complots, il fallait suivre et interpréter les signes, ainsi seulement le mystère de Blême s’éclaircissait – un peu – jusqu’à ce qu’on y jette une nouvelle ombre. Pendant des décennies la Transblêmie avait indirectement empêché toutes fouilles archéologiques, excavations et exploitations des sous-sols, fanatisant ses partisans en les poussant au sabotage et aux attentats. Les Polk avaient essayé dans un premier temps, mais ils travaillent en pays hostile et la Pal ne semblait en définitive pas avoir grand-chose à offrir en matière de ressources naturelles. Quant aux archéologues, des suppôts du Grand-Duc trustèrent les places dans les laboratoires et on se contenta de ne faire des recherches que sur des questions insignifiantes, ne nécessitant pas de fouilles approfondies.

Ainsi allaient les choses en Pal ponantaise. On voyait des complots partout, même lorsqu’il n’y en avait pas, et c’était lorsqu’on n’en voyait pas qu’à coup sûr quelque chose se tramait. Cailin Lupei referma sur son cou les pans du col de son manteau et s’allongea dans la poussière à l’ombre d’un mur. Il servait les desseins de son seigneur, même s’il ignorait comment et pourquoi. C’était d’ailleurs mieux ainsi. Tant qu’il avancerait à l’aveuglette jamais il ne pourrait révéler la route qu’il était en train d’emprunter.
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