Dans l'étroit salon bleu du Palais des Patrices de Velsna, c'est une scène qui, il y a encore quelques temps aurait parue étrange, inimaginable, inouïe...qui se déroule à l'instant. Autour de la table, des individus qui ne partagent rien: leur univers moral et politique leur est réciproquement inconnu. Il y a, tout au fond de la pièce et se tenant contre un mur, le Maître des Balances, son excellence sénateur Rocco Ascone, qui se traîne sa mine éternellement renfrognée. Cette fois cependant, son ton paraît encore plus appuyé que d'habitude. Lui, le financier de la République, l'un des plus riches de ses citoyens, le voilà résolu à en finir avec cette journée décidément bien amère. Si il y a un vaincu de ce bras de fer, qui s'est joué pendant des mois, c'est bien lui...lui, l'architecte du boom économique velsnien qui a fait d'elle la troisième puissance économique mondiale...lui est obligé de prendre sa place à cette table en bien étrange compagnie.
Il vient la prendre malgré lui cette place, la chaise est lourde et on peut l'entendre faire crisser le parquet ciré. C'était comme si il faisait en sorte que tous puissent contempler sa mine. Ces accords, il n'en voulait pas, et parmi les membres du gouvernement communal, c'était bien le plus fervent opposant, envers ce qu'il considérait être un "projet destructeur pour la cité". Mais il n'est pas le seul à faire une tête de six pieds de long. Ici présent, il est accompagné de son excellence sénateur Carlos Pasqual: le casseur de manifestants, le briseur de grève, l’intransigeant. Lui qui avait assuré au conseil communal qu'il aurait pu réduire ces manifestations à néant avec quelques brigades de gardes civiques bien placés au coin des rues. Il est là, lui aussi, à enrager en silence, plus discrètement que son homologue des finances. Il s'est remémoré toute la journée les propositions qu'il avait listé pour éviter d'avoir à en arriver là. Si seulement on lui avait laissé déployer ses "brigades spéciales"... A leurs côtés, l'ambiance était morose parmi les représentants des plus grandes conventions de métiers du pays. Girolamo Strama, le PDG de l'entreprise automobile du même nom, lui qui avait vu dans ses locaux le mouvement prendre forme, et qui a échoué à faire reprendre les lignes de productions, lui était bien gêné lorsqu'il croisait le regard des représentants des conventions du métier de l'armement, de la construction navale ou encore, la vieille femme amère en bout de table qui représentait la convention du secteur bancaire. Ces métiers regroupés en corporations, étaient l'épine dorsale de l'économie velsnienne, le cadre au sein du quel les différents chefs d'entreprise organisaient leur propre concurrence. Désormais, ils ne pourraient plus faire comme si leurs salariés n'existaient pas. Ils étaient sur le point de devoir partager la couverture qu'ils avaient chauffé durant des années.
Inutile de dire qu'en face d'eux, les réactions étaient plus goguenardes, et les mines heureuses et colorées. C'était la première fois qu'on recevait des représentants syndicaux entre les murs du Palais des Patrices. Une situation ubuesque: et dire que même le Patrice de Velsna n'a pas le droit de se rendre dans l'aile sénatoriale sans l'autorisation des parlementaires, et que ces parvenus se permettent de poser leurs fesses dans ce salon, d'ordinaire réservé à la commission parlementaire des finances... Velsna a bien changée: c'est ce que dirait probablement l'exilé Scaela si il voyait qui est assis sur son siège fétiche. L'attitude de ces messieurs détonne avec le reste de ce tableau. Quoi qu'en pensent les membres du gouvernement et les représentants des conventions de métiers, ce n'est pas eux qui sont au centre de cette toile, bien évidemment que non. Les hommes du jour, ceux qui ont la main, ceux qui tiennent le stylo, ce sont ces hommes et ces femmes, qui d'ordinaire sont affectés parmi leurs collègues à leur poste de travail, ou qui sont derrière une caisse enregistreuse. Le représentant de la Confédération des travailleurs des usines Strama devrait être en train de souder une porte de voiture sur une chaîne de montage à cette heure de la journée. Mais aujourd'hui, il est devant le Maître des Balances de la Grande République de Velsna. Curieuse journée pour lui. La jeune femme à ses côtés elle, est supposée être devant un poste d'ordinateur dans la succursale bancaire ou elle travaille. Quant au secrétaire de l'union des armateurs pour le travail, son équipe était supposée travailler sur l'assemblage de plaques d'acier rivetées sur un sous-marin destiné à être déployé à Rasken d'ici quelques semaines... La vie ne finira jamais de nous étonner.
Le sénateur-Maître Ascone était tout aussi gêné que ces syndicalistes en face de lui: il ne s'était jamais adressé à l'un d'entre eux auparavant. Sa voix est enrouée par cette gêne, et il racle profondément sa gorge avant de réussir à esquisser un mot: "Bon. Peut-on commencer, messieurs et mesdames ? Voudriez vous faire l'emphase sur un point précis parmi vos revendications ? Je me dis que si on évacuait tout de suite le sujet de la représentativité dans les conventions de métiers, nous pourrions peut-être libérer plus tôt ces excellences de la représentation patronale...".
Aucun de ces patrons n’émet autre chose que des grommellements: une approbation molle, tantôt grognante, tantôt silencieuse. Le bruit du contact des stylos est nerveux de leur côté, mais celui des syndicalistes est encore sur la table, hors de portée de leurs mains assurées. Ce jour est certainement celui de la plus grande victoire du mouvement ouvrier à Velsna. Aussi, ils prenaient leur temps, et profitaient bien du siège sur lequel ils étaient assis. Le sujet de la représentation salariale était certainement la plus grand avancée de ces revendications, puisque mécaniquement, elle permettait à long terme d'envisager d'autres conquêtes progressives. A compter d'aujourd'hui, dés que les signatures seraient apposées sur ces documents, les salariés de toutes les entreprises associées à une Convention de métiers, aura droit de représentativité dans les assemblées de métiers à hauteur de 40% du corps décisionnaire. Les conséquences d'une telle réforme seront certainement incalculables, et même si le corps salarié sera toujours théoriquement minoritaire, sa voix existera désormais, et sera diffusée plus largement, dans un cadre où le patronat devra faire bloc.
L'institution d'un salaire minimum également, est là une avancée historique, tout comme la hausse générale des salaires et une semaine de 40 heures. Enfin, les velsniens du quotidien auront accès pour la première fois de leur existence à des congés payés, deux semaines: certes peu selon les standards d'Eurysie occidentale, mais un trou de souris par lequel se faufiler, avec d'autres demandes et revendications. Les choses bougent enfin, et les conservateurs ont peut-être enfin pris conscience de l'importance de devoir calmer une masse mécontente. Les poignées de mains entre les différents participants furent brèves, mais au sortir, toute la galerie par laquelle étaient sortis les représentants syndicaux pu entendre des cris de victoire. La salle désertée par tous ses participants, Rocco Ascone fut le dernier à s'assoir, mais aussi le dernier à se redresser de son siège. Carlos Pasqual faisait déjà ses affaires, une fois l'affaire pliée et le corps patronal rassuré, mais le Maître des Balances ne semblait tout simplement pas digérer ce qui venait de se passer. Pour plus que n'importe quel autre membre du gouvernement, c'était là sa défaite personnelle. L'humiliation, il y repensait encore, à cette humiliation du conseil communal de la veille, où il avait dû se soumettre à l'avis de ses confrères, qui lui ont presque imposé par la force de céder, pour enfin passer à autre chose. Il se souvient du regard froid de Di Grassi, ce foutu regard qu'il adresse à ceux à qui il entend faire comprendre quelque chose, et surtout, faire comprendre que l'on s'est totalement loupé. Pasqual lui tapa rapidement sur son épaule, avec sa main large:
- Fais pas cette tête Rocco. C'est pas la cata....bon, sauf peut-être pour les 40 heures. Parfois, il vaut mieux simplement se mettre à table, Ascone. Mais sache que si tu m'avais écouté depuis le début, on en serait peut-être pas arrivés là. Je te laisse, Matteo veut me voir pour un debriefing, tu te rattraperas sur un autre dossier.
Ascone était laissé seul avec lui même. Un autre dossier...Quel autre dossier ? Ce que Pasqual lui avait dit, en langage politique velsnien, c'était ce que l'on appelait "une pique". Dans un monde politique où chaque erreur est scrutée par des adversaires politiques, tandis que d'autres au Sénat pressent pour avoir un poste au Conseil Communal, cette journée constituait certainement la pire de celles qu'avaient vécu cet homme. Non seulement, Ascone venait de perdre la confiance des autres membres du cercle restreint du Conseil, mais il venait aussi de se mettre à dos les deux tiers des grands patrons du pays. Le sénateur frappa plusieurs fois du poing sur la table: une rage aveugle, et une douleur quasi immédiate. C'était du chêne massif.
Le lendemain, à la session suivante du conseil communal, une lettre était apparue à son pupitre, tandis que son siège était vide...
Du côté de l'opposition, l'ambiance était tout autre, et ouvrait des perspectives. Le siège du PEV de la "Géode", à quelques centaines de kilomètres de là, était le lieu d'un rassemblement parallèle, où le vin était certes bon marché comparé au Salon bleu, mais où la chaleur humaine était plus présente. Historique, inouï, fabuleux, merveilleux: il y avait dans le bureau du Secrétaire général du parti davantage de monde qu'à certaines réunions de sections. Et pour cause, celui-ci avait été réaménagé pour accueillir du beau monde, et pas que du parti. Il y avait en face du secrétaire, en train de trinquer, la communaliste Bianca Lodi, avec quelques camarades de son bureau politique. Quelques militants du SDB avaient même fait le chemin, ce qui avait ravivé quelques souvenirs chaleureux que certains militants avaient déjà partagé lors de la journée des barricades, dans les derniers jours de la guerre civile. Piero Lardi, l'un des membres éminents du bureau politique du PEV, se feignit presque le luxe de...se lâcher quelque peu, en se servant du haut du crane du buste du camarade Lorenzo comme repose-verre, avant d'en nettoyer soigneusement la trace qu'il avait laissé. C'était comme si, l'espace d'un instant, toutes les vieilles rivalités et rancunes: que ce soit de la guerre civile ou de la période électorale, où les mots avaient été si durs...ce fut comme si ces moments n'avaient jamais existé. On reparla beaucoup de la journée des barricades du 2 février 2014. Les barricades avaient été le lieu d'une défaite sanglante, mais cette grève fut une victoire éclatante. Cette soirée là...il semblait alors que la gauche velsnienne venait de se fédérer autour d'un moment commun de lutte, un instant qui cristallisait tout leur combat. Et ils prirent conscience qu'ils avaient peut-être davantage de convergences en que de différences...
" A la votre ! Aux barricades du 2 février ! A l'union sacrée ! Au camarade Lorenzo !...Mais...lequel parmi vous a laissé une trace de verre sur sa tête !"
HRP: L'arc touche à sa fin, je vous remercie de l'avoir suivi, et je m'excuse de mes indisponibilités qui l'ont rendu moins dynamique qu'escompté.
Effets:
- Le Sénat velsnien devrait adopter sous peu une nouvelle législation sur le travail incluant:
. La semaine des 40 heures.
. Deux semaines de congés payés.
. L'instauration de la représentativité salariale dans les conventions de métiers.
. Création d'un salaire minimum, et augmentation générale des salaires dans la plupart des corps de métier.
- La gauche velsnienne devrait se rassembler en cartel électoral pour les prochaines élections sénatoriales.
- Le peu de violence observée durant le mouvement fait que la popularité du gouvernement et de ses soutiens n'a pas fondamentalement baissé parmi la population, du moins celle qui ne s'est pas politisée durant le mouvement.
- En interne cependant, les concessions des conservateurs, à la fois pour avoir céder aux grévistes, mais aussi pour avoir élargi le gouvernement aux libéraux, risquent de ranimer une extrême droite velsnienne battue durant la guerre civile.