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SARGHAT [Presse de gauche] - Page 2

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« NOUS SOMMES LE FEU » :
SOFIA SHAKÛR DÉFEND LES HYDROCARBURES

Publié le 24.01.2019 à 22h78 par Evren Mazda

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« Nous allons tout changer. » La présidente du Parti Libéral multiplie les déclarations offensives, au fur et à mesure que se précisent les intentions des forces politiques en vue des élections générales de 2020. Dans à peine un an désormais, les délégués du Sérail, les régions et les municipalités seront renouvelés au terme de scrutins rapprochés et « importants. » Sofia Shakûr, élue pour la Mudharaba des techniciens du secteur gazier, a promis de candidater en Asarbeylik, dans le nord du pays.

« Les islamo-décroissants veulent saborder le pays », tempête la porte-parole d'un technoproductivisme déçu par Afaghani Pasha et ses promesses de « décarbonation » et de « résilience. » Au coeur du malaise dans la région industrielle riche en hydrocarbures, l'intention supposée du Diwan de « dissoudre PETRAZUR » et les centaines de milliers d'emplois associés à ce pilier historique de l'économie. « Le Diwan a imposé un moratoire au développement de nouveaux puits de forages », rappelle Osman Zarangir, économiste au think & do tank DÔJÔ qui exerce aussi au Nazum et au Paltoterra. Pour cet expert des économies « d'exception », notamment celles qui se prévalent de modèles communalisto-capitalistes difficiles à comprendre, la stratégie économique du Diwan est désormais actée : c'est la décroissance.

« Afaghani Pasha menace une filière historique du pays », tempête un syndicaliste de PETRAZUR à la tribune d'un rassemblement organisé par le Parti Libéral. De fait, l'orientation environnementaliste de la Nahda s'est précisée avec des annonces de « bifurcation écologique » ces derniers mois, malgré l'importance du pétrole (et surtout du gaz) dans le mix énergétique et les exportations. « Les exportations de Gaz Naturel Liquéfié représentent un quart des recettes fiscales en 2018 », annonce le Diwan, qui démontre que ce chiffre est en baisse depuis plusieurs années et surtout depuis 2016, date de l'arrivée d'Afaghani Pasha au pouvoir. « Le Plan Gazier a été abandonné, et avec lui, l'avenir de notre production d'énergie », dénoncent les Libéraux, qui avaient pourtant accueilli les projets de Beylan Pasha avec enthousiasme. A l'époque, ce prédécesseur d'Afaghani à la Porte Splendide voulait multiplier la production nationale de gaz de roche-mère par deux à trois, et lancer l'Azur sur une exploitation accrue de ses gisements considérables.

« L'énergie n'est pas seulement une question d'emplois », analyse l'économiste, qui observe que la stratégie du Diwan consiste à sortir du piège des économies basées sur l'or noir. « Après avoir assis sa politique sur la rente pétrolière, l'Azur essaye de s'en dépêtrer », et avec un certain succès. D'après les chiffres de cabinets indépendants, les investissements ont bondi dans des secteurs jugés « d'avenir » dans le cadre des plans gouvernementaux de transition écologique. Ainsi, pour les transports bas-carbone, la Société Caravanière des Airs (SKYRAVAN) peut se targuer de plusieurs milliards de Dirhams de subventions publiques en vue de relancer les lignes aériennes internes et d'en ouvrir de nouvelles avec des destinations lointaines, comme l'Estalie, le Wanmiri, et bientôt des dizaines de capitales à travers le monde. Des projets que les Libéraux jugent avec scepticisme. « La production gazière est un atout stratégique de notre pays » pour peser dans les décisions mondiales, veut croire Osman Zarangir. « Le marché attend de l'énergie pas chère », notamment dans une période où la croissance des économies au Nazum et au Paltoterra fait un peu du yoyo. « Les investisseurs sont inquiets du plafonnement de l'économie kah-tanaise », qui pourrait ouvrir à une recomposition économique et sociale importante au sein de l'hyperpuissance communaliste ; « si le Grand Kah réforme son économie, des milliers d'emplois et d'entreprises vont être laissés sur le carreau. » Dans une économie mondialisée, tout est en rapport, comme le rappellent les économistes : « la raréfaction du gaz azuréen sur le marché a déjà tendance à faire augmenter les prix » et à peser sur les économies industrielles. Le Wanmiri a déjà revu à la baisse les chiffres de sa croissance, selon l'Institut des Poids et Mesures du Drovolski.

« Les chiffres récents indiquent un tassement de la croissance », estime un économiste du Parti Libéral, pour lequel « relancer la machine productive est urgent. » La formation politique, qui défend des réformes structurelles pour « abolir l'islamo-socialisme » et « régénérer l'industrie nationale », veut prendre exemple sur des pays ayant réussi à rebondir après des épreuves économiques et sociales difficiles. « C'est par la science et la technique qu'on y arrivera », plaide Sofia Shakûr : « la décroissance c'est pour les bites molles. » A elle dont la bite n'est pas molle, on ne fera pas la blague : « le "découplage", ça n'existe pas » ; jamais l'économie ne pourrait se passer d'énergies fossiles, estime l'élue, acclamée par des milliers de salariés de PETRAZUR inquiets pour leurs emplois et leur statut social. « Vous êtes le fleuron de notre économie ! » Interrogée sur les risques environnementaux liés à l'exploitation du gaz de roche-mère, la présidente du Parti libéral répond crânement et indique ne pas « croire aux intoxications afaghaniennes » en matière de « science » et de « réalité physique. » Pour elle, « le réchauffement climatique est une entourloupe » et n'a aucune chance de mettre en danger les conditions de température et d'humidité dans lesquelles s'est développée la vie humaine. « Vous verrez, tout ça n'a aucune importance », insiste celle qui anticipe sur la négation de la science au mépris de toute référence technique sérieuse. « Cassez le thermomètre ! » a-t-elle même invité devant un parterre de fidèles enthousiastes, démontrant que la rupture avec l'écologie démocratique est définitivement actée pour elle. Les élections de 2020 s'annoncent brûlantes.

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COLONIALISME :
« L'OBJECTIF DE L'ENNEMI EST D'HUMILIER LE CONTINENT »
— AMASTAN AG AMENAY

Publié le 25.03.2019 à 15h33 par Kozo Okamoto

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Pour la première fois depuis sa prise de fonction, Amastan Ag Amenay Ag Aylan répond aux questions de SARGHAT. D'origine qabalienne, issu de l'aristocratie nomade, membre de la Khardziyya — une tariqa répandue dans les oasis d'Afarée occidentale —, celui qui est entré dans les bonnes oeuvres de la Nahda par la petite porte de la politique agraire des communautés nomades apparaît à la Porte Splendide au ministère des Affaires étrangères. Publiquement attaqué par des médias étrangers, qualifié d' « amateur », de « faillite » et même de « schizophrène », il garde pourtant toute la confiance du Diwan et du Grand Vizir Afaghani Pasha, chef de la diplomatie azuréenne depuis 2004. Après des révélations du média kah-tanais Akai Kagami, le ministre est en première ligne dans la « guerre zéro morts » menée par l'Azur contre la Maison Dalyoha. Qui est-il ? Que veut-il ? Alors que la crise semble plongée dans une paralysie propice à l'escalade, quelle stratégie diplomatique peut-il pousser pour l'Azur ? Amastan Ag Amenay répond à nos questions sans concessions.

SARGHAT : Excellence merci pour cet entretien. Vous êtes depuis peu le Ministre des Affaires étrangères, mais votre profil n'est pas anodin. Votre père était un sheikh qabalien reconnu. Aujourd'hui vous exercez des fonctions officielles en Azur. Certains ont critiqué votre binationalité et la confusion des affaires azuro-qabaliennes. Qu'avez-vous à répondre à cette critique ? Êtes-vous vraiment à votre place ?


Amastan Ag Amenay : Merci pour cet entretien qui me permet de répondre, rectifier et réaffirmer des points essentiels que tout le monde va bien se coller dans le crâne. D'abord sur ma binationalité. Rassurez-vous les bi ne sont pas tous que des cheaters si vous me passez l'expression. Je m'honore d'être ministre du noble Diwan azuréen, c'est un honneur pour moi et pour ma famille. En tant que fils de la diaspora qabalienne, j'ai conscience de représenter une dimension particulière de la politique gouvernementale. J'agis entièrement sous la direction de Son Excellence le Grand Vizir, et je suis le ministre de l'Azur, non de la Qabalie. Je suis au service des intérêts de l'Azur. Ceux-ci sont liés à celui du peuple qabalien par déclarations répétées du Diwan, qui s'est engagé à la Déclaration mondiale sur la Cramoisie, à la Reconnaissance de l'intégrité territoriale et de la souveraineté de la R.U.P.K. et au droit du peuple qabalien à la justice contre le génocide et la colonisation en général. Il y a des gens pour qui toutes ces choses ne veulent rien dire. Pour l'Azur cependant, ces engagements sont essentiels.

SARGHAT : vous avez été accusé d'instrumentaliser la cause qabalienne.

Amastan Ag Amenay : un avocat n'instrumentalise pas la cause de son client, mais je n'irai même pas à comparer la relation entre l'Azur et la Qabalie à celle qui lie un avocat et son client. Cette relation se fonde sur une histoire commune, des liens culturels et spirituels, le tissage des confréries qui parsèment le monde musulman, les rites de pèlerinages, le commerce caravanier et les transits nomades aussi, plus prosaïquement. Cette relation est fondée sur le sentiment d'appartenance à une communauté, à un espace commun. Mais surtout, cette relation est fondée sur le constat du crime de génocide, du risque d'écocide et de la commune Humanité des Azuréens et des Qabaliens. Les Azuréens se reconnaissent dans le martyre des Qabaliens, et les Qabaliens se reconnaissent dans la lutte des Azuréens contre la Cramoisie et ses maléfices. Ce procédé d'identification mutuelle se passe de commentaire extradiégétique. Tous les musulmans, tous les Afaréens, tous les êtres humains dotés d'un cœur et d'un cerveau qui réalisent cette identification mutuelle, cette empathie irréversible et indiscutable, font partie de notre camp. Tous ceux qui, pour les raisons psychopathologiques qui les regardent, sont incapables de cette empathie-là, sont dans le camp de l'ennemi. Je suis stupéfait des accusations d'instrumentalisation qu'on pourrait me faire. Demandez à la République de Juda s'ils considèrent que ceux qui s'opposent aux pogroms des Juifs sont en train de les instrumentaliser. Demandez à la coalition qui a renversé un gouvernement fasciste je ne sais plus où il y a deux ans parce que celui-ci emprisonnait les homosexuels, si elle était en train d'instrumentaliser les homosexuels auquel elle portait secours. Demandez aux Qabaliens s'ils ont l'impression d'être instrumentalisés. Je connais mieux les Qabaliens que vous. Je peux vous dire qu'ils sont moins préoccupés par leur « instrumentalisation » par l'Azur que par la justice et leurs droits sur leur propre pays, aujourd'hui niés par une entité coloniale et génocidaire impunie.

SARGHAT : en plaçant le dossier de la Kabalie en tête de ses priorités, le Diwan n'est-il pas en train de pratiquer une ingérence flagrante en Afarée occidentale, comme le dit Balsilek Ishaq ?

Amastan Ag Amenay : La première ingérence, c'est le génocide et la colonisation. Je vous rappelle que des gens vivaient là avant qu'on n'anéantisse la moitié du pays de mon père. Ces gens, ces Qabaliens, ont aussi le droit à être défendus contre l'ingérence génocidaire et coloniale. Les Althaljirs, les Finejouriens, les Somagoumbéens et bien d'autres ont le droit à être défendus contre un cataclysme humanitaire, environnemental, sécuritaire majeur et inédit. Ils ont le droit qu'on identifie l'offense et la menace auxquelles ils sont exposés, et qu'on y réponde de façon appropriée, sans détours, sans maquillage et sans égarement. Mais je vais répondre à votre question. Je déplore qu'on prête encore attention, y compris à SARGHAT, au bullshit de Balsilek Ishaq. L'accusation d'ingérence de l'Azur est exemplaire de sa façon de raconter n'importe quoi pour perdre tout le monde dans des débats de merde.

SARGHAT : Oulàlà ! Votre langage est-il bien diplomatique ?

Amastan Ag Amenay : Le langage est une fonction humaine de base pour véhiculer du sens. Les registres de langage, de la politesse à la grossièreté en passant par le formalisme et la familiarité, véhiculent un bagage de sens. Prenez mes mots tels que je les énonce avant d'en blâmer le registre. Prenez le monde tel qu'il vous arrive, voilà un bon conseil pour rester de bonne humeur. Je dis bullshit pour vous véhiculer mon mépris pour les stratégies locutoires de Balsilek Ishaq, qui n'est que le porte-parole d'un système sur lequel il n'a aucun contrôle. En tant que PDG-Protecteur, Balsilek Ishaq est l'avoué d'entités fantômatiques qui contrôlent pourtant de fait la R.A.D. : les actionnaires, au premier rang desquels se trouve la Maison Dalyoha. Cette articulation des rôles entre les actionnaires et leur émissaire est un fait facilement vérifiable et parfaitement assumé par Balsilek Ishaq lui-même. Pourtant, celui-ci n'a à la bouche que ses préoccupations sur la souveraineté et contre l'ingérence de l'Azur. Cette préoccupation est fallacieuse et hypocrite. En tant que bouche de Dalyoha, Balsilek Ishaq formule des paroles empoisonnées et viciées, qui instituent une réalité parallèle à celle que nous vivons tous. Dans sa réalité, les colons sont souverains, l'Azur est agressif et le génocide est un acte d'amour. Les faits sont pourtant les suivants : la Cramoisie s'est imposée par la force et l'assassinat à l'Afarée, et elle ne s'y maintient pas autrement ; l'Azur n'a commis aucune agression depuis son existence, y compris contre la Cramoisie ; quant au génocide, il ne s'est arrêté que parce que ses auteurs l'ont assez parachevé pour dérouler à présent leur programme de colonisation. Regardez : la Maison Dalyoha déroule le projet Éden rouge exactement comme elle l'avait prévu pendant le « nettoyage » de la zone par des milices génocidaires. La colonisation continue tranquillement. Et c'est de l'ingérence azuréenne qu'il faudrait que je m'excuse ?

SARGHAT : l'expulsion de la force azuréenne par le Finejouri ne démontre-t-elle pas l'ingérence dont fait preuve le Diwan ?

Amastan Ag Amenay : décidément il n'y a que dans les médias azuréens qu'on pose des questions pertinentes. Permettez-moi de corriger cette question erronée : le Finejouri n'a pas expulsé les troupes azuréennes, c'est l'Azur qui a mis fin à une mission de protection pour satisfaire à la demande du Finejouri de renégocier les accords de sécurité. L'Azur s'était engagé à protéger le Finejouri, cette demande a été retirée par le Finejouri, et nous en avons pris acte. L'Azur n'a pas vocation à assurer la sécurité des pays qui n'en ont pas besoin. Voilà exactement pourquoi l'Azur n'est responsable d'aucune ingérence. Une ingérence consisterait à imposer nos intentions aux pays concernés alors que ceux-ci sont capables de s'en débrouiller. Nous n'avons aucune intention vis-à-vis des pays d'Afarée occidentale ; ceux-ci sont largement capables de formuler eux-mêmes leurs besoins et de les combler par les moyens nécessaires. Nous n'avons pas demandé au Finejouri de déployer nos troupes chez lui : nous avons répondu à son appel. Nous n'avons pas défini les contours de la Kabalie : elle les a définis elle-même. Nous n'avons pas dicté aux pays de la région leur attitude vis-à-vis de la Cramoisie : ils l'ont définie par eux-mêmes. Et ça nous convient très bien. Afaghani Pasha l'a dit à plusieurs reprises : l'Azur n'est pas du côté du problème, il est du côté de la solution. Nous avons ainsi inféodé notre stratégie aux revendications claires et pacifiques de la République Unie des Peuples de Kabalie, dont nous reconnaissons la souveraineté et l'intégrité territoriale, ni plus ni moins. Nous n'avons positionné aucune troupe contre l'avis des pays en question dans la région, et nous n'avons pas l'intention de mener des opérations sécuritaires sans leur consentement. Nous agissons dans le sillage que trace la R.U.P.K. dont le Diwan reconnaît la légitimité à représenter le peuple qabalien. Nous ne nous substituons à personne. Nous ne faisons pas d'ingérence. Nous en accuser est une infamie infondée. C'est le bullshit de Balsilek Ishaq : lancer des accusations graves et sans fondement pour semer la confusion. Mais nous savons bien à quoi servent ces accusations. La Cramoisie n'est capable de convaincre personne de ses bonnes intentions, car elle ne manifeste aucune bonne intention. La stigmatisation de l'Azur, qui n'est que l'un des pays parmi tous ceux qui ont signé la Déclaration mondiale sur la Cramoisie, n'a rien à voir avec notre implication dans quelque ingérence que ce soit. L'accusation d'ingérence est un prétexte fallacieux et futile. Balsilek Ishaq et ses actionnaires détestent l'Azur pour une autre raison bien plus réelle et structurante. Ils détestent ce que nous représentons : une Afarée radicalement libre.

SARGHAT : La R.A.D. utilise pourtant le même argument : elle prétend que l'Azur veut lui retirer sa liberté. Comment faire la différence entre deux arguments similaires ?

Amastan Ag Amenay : en constatant la réalité sur le terrain. Certains se battent pour leur droit à exister, d'autres pour leur droit à détruire. L'Azur défend l'existence des Qabaliens dans sa pleine puissance, c'est-à-dire par la préservation de la vie, l'affirmation de la culture, l'autodétermination. Nous défendons la restitution du territoire et l'abolition des structures coloniales, au premier chef celle de la Maison Dalyoha qui est indéfendable devant Dieu. Nous défendons l'autodétermination réelle des Qabaliens auxquels on voudrait retirer la langue, les coutumes, la spiritualité, les traditions, et bien sûr le territoire et l'environnement. C'est un combat légitime. Nous n'attendons rien des colons carnavalais : qu'ils rendent le pouvoir et qu'ils s'engagent dans un processus de décolonisation. Ils ont tout à y gagner. Face à nous, la R.A.D. et ses actionnaires défendent leur droit à occuper, opprimer, insulter et pervertir l'Humanité, par le martyre d'innocents, le détournement de tous les principes de l'existence, le sectarisme antimusulman, antichrétien, antijuif, antiilahmiste des Lucifériens et de leur idéologie autoritaire. Ils défendent leur droit à torturer des cobayes, à exploiter le corps des femmes pondeuses de clones, à brutaliser les animaux et les plantes, à polluer l'atmosphère et l'environnement, à réaménager un territoire qui ne leur appartient pas, à éradiquer la Qabalie en lui adjoignant de curieux épithètes. Ils revendiquent le droit à insulter notre intelligence en nous faisant croire que les actionnaires d'aujourd'hui n'ont pas la même intention coloniale et prédatrice que ceux d'hier, alors que ce sont les mêmes, qu'ils sortent de la même matrice carnavalaise, et qu'ils ont en commun le principe viscéral suivant : la poursuite acharnée et obstinée de l'humiliation de tout un continent. Ils savent très bien ce qu'ils font et ils le font précisément pour cela. Leur désir de brutalité et de domination est sans borne. Il est même probable que notre résistance les excite. Ils y feront naufrage. Nous ne pouvons rien à leur destinée. Nous avons à suivre la nôtre, avec l'aide de Dieu. Voilà la différence entre nous : il n'y a que deux voies. Que chacun choisisse la sienne.

SARGHAT : sur le terrain, la R.A.D. prétend au contraire avoir apporté de multiples avantages à l'Afarée, en permettant aux Kabaliens d'avoir accès à un système de soin topissime notamment.

Amastan Ag Amenay : on peut se réjouir que les Qabaliens qui vivent en territoire occupé puissent trouver des médecins pour soigner leurs cancers ; par honnêteté il faudra bien admettre que ces médecins-là sont la cause de leurs cancers. Les poisons toxiques diffusés par les armes chimiques, la malnutrition, la faim, la destruction des ressources naturelles sont le fait de la Cramoisie et offrir une mutuelle est une bien piètre compensation face à ces destructions. En réalité, c'est surtout une récompense pour les génocidaires. Ils sont confortés dans leur présence ici, et assurés d'être impunis. Ils sont honorés d'être perçus comme des sauveurs. Ils se donnent le statut du colon idéal. Vous savez pourtant comme moi ce que vaut la colonisation civilisationnelle pour les populations indigènes. Je ne nie pas que désormais les Qabaliens puissent effectivement résoudre leurs problèmes de calvitie plus facilement qu'avant : d'un point de vue technique, la Maison Dalyoha est certainement très compétente, quoi que le Diwan se soit mis à examiner cette prétention d'un peu plus près récemment. Mais que valent de tels soins face à l'énormité des dégâts infligés ? Au nom de quoi devrait-on transformer la sanction attendue en récompense ? Au nom de quelle odieuse insulte à notre intelligence et à notre honneur ?

SARGHAT : la R.A.D. se prévaut aujourd'hui d'être inclusive et réconciliée, comme en témoignent ses changements de nom et de drapeau. La « Kabalie rouge » n'a donc pas assez montré patte brune à vos yeux ?

Amastan Ag Amenay : Haha, très amusant : patte brune. Oui, en effet, la R.A.D. s'est payée une opération de chirurgie esthétique à Grand Hôpital. Nouveau drapeau, nouveau nom, nouveau chef et c'est un qabalien... On s'y croirait presque. Non. Tout ceci est un enfumage dont l'évidence est une insulte, encore une fois, et une perversion raffinée pour humilier encore un peu l'Afarée. En langage des jeunes, on appelle les collabos comme Balsilek Ishaq des tokens ; c'est une pratique qui consiste à vous adjoindre un Noir dans votre équipe de racistes pour prétendre ne pas être racistes. Cela ne trompe personne, sauf les racistes. Figurez-vous que le programme d'entraînement à la pensée luciférienne qu'a suivi Balsilek Ishaq s'appelle justement : « T.O.K.E.N. » Après cela, vous faites comme vous voulez ; prétendez n'avoir rien vu, rien entendu ; ne vous étonnez pas que les Azuréens vous détestent. L'honneur azuréen supporte mal ce genre d'humour et les inspirations culturelles de la R.A.D., qui puise dans l'absolu colonial : celui de l'orientalisme et de l'effacement de la culture indigène, au profit d'un syncrétisme exclusivement esthétique. Les colons veulent bien le thé à la menthe et les motifs d'arabesques : cependant de leur parlez ni de takbir, ni de jihad — surtout pas de jihad, ils seraient capable d'en écrire n'importe quoi. L'honneur azuréen supporte mal la répétition d'un schème colonial qu'il a combattu les armes à la main, et qu'il dont il s'est victorieusement défait. L'honneur azuréen supporte mal qu'on insulte l'intelligence et qu'on fasse passer les vessies pour des lanternes et les colonies pour des Etats souverains. Nous avons en commun avec tous les peuples nomades et avec tous les hommes de la Terre qui ont résolu leurs crises infantiles ce sens de l'honneur qui, comme une force de la nature, nous interdit toute veulerie et toute négligence.

SARGHAT : faut-il se préparer à une guerre dans les prochains mois, dans les prochaines années ? Comment justifier un conflit au moment où la paix se dessine ?

Amastan Ag Amenay : hélas, la paix ne se dessine pas, car pour qu'elle soit la paix il faut qu'elle soit aussi la justice. J'espère me tromper, mais je ne vois aucun scénario dans lequel les structures coloniales de la R.A.D. se démantèleront pacifiquement. Je ne vois pas les actionnaires renoncer à leurs actions et à leurs dividendes, les milices se désarmer, les programmes écocidaires s'arrêter, par un miraculeux retour à la raison et à la dignité d'autorités qui sont nées dans le bourbier insalubre et grotesque du fantasme de brutalité. Je ne vois pas de solution tangible, concrète et praticable se dessiner pour donner aux victimes du génocide ce à quoi elles ont droit : la reconnaissance de leurs souffrances, la réparation matérielle et symbolique de l'offense subie, la solidarité indiscutable de l'Humanité pour empêcher la répétition d'une telle rupture dans l'ordre naturel humain. Ces solutions, l'Azur les porte et il pèse pour qu'elles se concrétisent, comme il pèse aujourd'hui pour que le Finejouri et l'Althalj obtienne des concessions profondes, concrètes et sérieuses de la R.A.D. en vue d'un processus de paix, de justice et de décolonisation, plutôt que d'un blanchiment de génocide par un truquage indigne d'être supporté plus longtemps. Le Diwan porte des solutions mais il n'ignore pas le contexte. Mes prédécesseurs ont porté diverses propositions qui n'ont pas abouti à cause du fanatisme sadique de la R.A.D. Ces échecs sont de son seul fait, de son hypocrisie et de son intention systématique d'humilier ses interlocuteurs. On ne construira aucune paix dans ces conditions. La paix ne se dessine donc pas. Quant à se préparer à la guerre, rappelons-nous que pour les Qabaliens, la guerre est là depuis trois ans. Pour les familles de nos deux pilotes, Farid al-Meqtali et Usman Bhurzan, la guerre est là depuis trois mois. Il faut se préparer à la guerre comme si c'était une certitude. Et en même temps, préparer la paix et la diplomatie, comme si c'étaient des certitudes. C'est pour cette raison que le Grand Vizir fera bientôt une conférence de presse.


SARGHAT : un dernier mot pour cet entretien, le média kah-tanais Akai Kagami a dit s'être procuré des documents inédits qui traduisent une profonde divergence de vues entre la Porte et le Khalife, une « schizophrénie » selon l'auteur de l'article. Il estime que le Grand Kah serait prêt à reconsidérer l'ensemble de ses partenariats en Azur, ce serait absolument inédit. Qu'avez-vous à nous dire ?

Amastan Ag Amenay : pas de commentaire. L'ambassadrice a apporté tous les éléments nécessaires. Je déplore que l'auteur ait fait usage de termes psychiatriques et de mensonges pour nuire aux relations bilatérales. Qu'il nous en épargne, et qu'il vienne nous montrer ce qu'il a dans le ventre à l'occasion de la conférence de presse d'Afaghani Pasha.
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HOURIA BEN-EL-TELJA : « IL Y A UNE NOUVELLE GÉNÉRATION KABALIENNE »

Publié le 08.08.2019 à 21h63 par Evren Mazda

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SARGHAT : c'était il y a un an et demi : l'alors ministre des Affaires étrangères, première femme de l'histoire azuréenne à occuper cette fonction, Houria Ben-el-Telja annonçait son départ du gouvernement. Pour cette militante de la gauche du Parti de la Renaissance Islamique, figure des principes anticoloniaux qui sont aujourd'hui au coeur de la politique internationale du Diwan, c'est désormais l'agenda électoral qui prévaut. Se consacrant officiellement aux élections locales et nationales à venir pour l'année 2020, Houria Ben-el-Telja a accepté de répondre aux questions de SARGHAT.

SARGHAT : Madame Ben-el-Telja, merci d'avoir accepté de répondre à cet entretien dans nos colonnes. Tout d'abord, j'aimerai interroger votre parcours. Militante, diplomate, puis ministre, et à nouveau militante dans le cadre des élections. Est-ce que vous arrivez à tenir en place ?


H. BEN-EL-TELJA : (Rires.) Wa salam, merci pour cette invitation. Si je tiens en place, oui, oui, on tient en place ! C'est sûr que mon parcours peut être qualifié d'atypique mais j'ai envie de dire, qu'est-ce qui ne l'est pas dans ce pays ? Un jour vous êtes là, le lendemain vous serez là-bas, tout ceci semble agité mais en réalité il y a une grande cohérence à cet ensemble de points. Mon parcours, c'est celui d'un service rendu aux habitants de ce pays et à la promotion d'une vision du monde, d'une certaine vision islamique, universelle du monde, qui va de la lutte contre les inégalités sociales, à la pratique de la diplomatie au plus haut niveau, jusqu'à la propagande électorale et au combat politique et intellectuel. Ce que j'ai appris à faire dans mes expériences précédentes, à gérer des sujets de gouvernance, aussi bien qu'à défendre une vision politique et à l'assumer dans la durée, je pense pouvoir le mettre à profit pour la capitale, c'est pour cela que je suis candidate pour le conseil métropolitain d'Agatharchidès avec l'ensemble de mon équipe. Nous sommes là pour construire une ville résiliente aussi bien que résistante.

SARGHAT : Avant d'en venir aux élections de 2020, l'actualité me force à rappeler que vous étiez ambassadrice au Grand Kah entre 2014 et 2016. Puis vous avez été nommée ministre dans le premier gouvernement de Jamal al-Dîn al-Afaghani, au portefeuille des Affaires étrangères. Quels enseignements tirez-vous de ce passage dans les sphères diplomatiques ?

H. BEN-EL-TELJA : Je vous corrige tout de suite, la nomenclature a changé, on dit seulement « Kah » et plus « Grand Kah. » Mon expérience diplomatique donc ? J'en tire des enseignements importants, sur le fonctionnement des relations internationales mais aussi de notre propre pays. J'ai eu des expériences très instructives où j'ai pu être confrontée directement aux problèmes de la « sécurité nationale » et de la « raison d'Etat. » Par exemple on l'a oublié, mais c'est moi qui ait joué un rôle essentiel dans la négociation du « Contrat du siècle » pour l'acquisition de cinq sous-marins auprès des industries kah-tanaises. C'était à l'époque une priorité de Beylan Pasha et d'Afaghani Pasha, quand celui-ci était encore ministre des Affaires étrangères. C'est une chose étonnante que nous avons réalisée : en à peine un an nous avons fait de l'Azur une puissance balistique de premier plan. Aujourd'hui, à l'heure de l'état d'urgence et de l'ultimatum du Pape Noir, on se rappelle du travail qui a été effectué. C'est donc beaucoup d'enseignements. Je vous ai décris ce qui marche, mais aussi ce qu'il faut changer dans notre pays. Je suis une militante islamo-socialiste et décoloniale. Dans ma vie j'ai aussi constaté l'impasse d'un certain nombre de pratiques, d'habitudes et de moeurs qui se sont installées au sommet de l'Etat. Je pense notamment qu'on ne peut pas défendre les gens, à l'intérieur et à l'extérieur, sans être animé d'une foi profonde et concrète. Il y a une cohérence entre la décarbonation de l'économie, la justice sociale, la justice contre les crimes génocidaire, la défense de la nature et des écosystèmes. Aujourd'hui, entre le pouvoir nihiliste, morbide, écocidaire et génocidaire des Dalyoha, et la Nahda, qui défend l'autonomie écologique des communautés, la diplomatie basée sur la justice, l'affirmation de la foi et la valorisation des civilisations, il y a deux pôles de force qui se répartissent tout ce qui se trouve entre eux. Je ne vois pas de troisième voie.

SARGHAT : Votre départ des affaires gouvernementales a-t-il été motivé par des désaccords politiques avec le Grand Vizir ?

H. BEN-EL-TELJA : Avec le Grand Vizir non. Afaghani Pasha, c'est quelqu'un que je connais depuis que j'ai dix-neuf ans, qui m'a formée, qui m'a fait confiance, qui me fait aujourd'hui confiance, qui représente un espoir énorme pour toute une génération d'Azuréennes et d'Azuréens, pour réformer les choses dans ce pays, faciliter l'accès à la santé, à la contraception, harmoniser les rapports entre la société et l'environnement, construire une économie résiliente et durable, en finir avec le tout-pétrole. C'est aussi une vision partagée, notamment sur la dissuasion, et sur l'ordre international... Non, mes désaccords ne sont pas avec le Grand Vizir, mais plutôt avec un certain nombre d'accommodements qu'on a dû subir à l'époque et qui, je le crois, auraient pu être mieux résolu si nous avions mieux tenu nos principes. Il y a eu une succession de petites reculades qui nous ont fait perdre du terrain. Parfois il faut aussi dire les choses avec franchise. Les adeptes de la realpolitik sont souvent des gens très hypocrites, la sincérité peut être un outil précieux pour nous aiguiller au milieu d'une situation chaotique. Je crois notamment que mon successeur par intérim, en brouillant le message de l'Azur face aux crimes de guerre de Carnavale, nous a fait perdre un temps et une crédibilité précieuse. De même, face au Kah, il y a eu une présomption stéréotypique à l'égard de ce pays dont je connais bien la culture, et dont il faut respecter les failles.

SARGHAT : Vous avez été repérée à l'international pour votre discours au sein du Conseil Général de l'Organisation des Nations Démocratiques. Vous y défendiez un ordre international horizontal et inclusif et notamment une Conférence Universelle des Nations. Que reste-t-il de cet idéal dans les actes de votre successeur ? Vous mentionnez le Kah, comment décrire aujourd'hui la situation ?

H. BEN-EL-TELJA : Sur l'ordre international, je crois qu'un certain nombre de nos appels ont pu se concrétiser. Aujourd'hui il y a le Pacte afaréen de sécurité, qui n'existait pas auparavant. Il y a aussi le Forum de coopération d'Afarée du Nord qui s'est réactivé grâce à nous. D'une manière générale, l'activité diplomatique est aujourd'hui plus intense qu'auparavant. Elle est plus dure aussi, plus féroce. Ce n'est pas le même monde. Mon mandat de ministre a été percuté par le 7 octobre 2016 et le génocide des Kabaliens. Ce jour a fait basculer le continent dans une autre réalité où parler à l'ennemi n'est plus une option réaliste. En même temps, nous devions tenir cet idéal, que je crois toujours essentiel : celui d'une diplomatie générale en substitut de la force militaire, basée sur des structures horizontales, et sur l'égalité de principe entre tous les Etats. Il ne peut pas y avoir les grandes puissances et leur arrogance armée d'un côté, et les petits Etats précaires de l'autre. Il ne peut pas y avoir les grands discours idéologiques et les réseaux de solidarité interétatiques d'un côté, et le viol de ces valeurs affichés dans l'ombre et au mépris du réel de l'autre. C'est cela qui bloque avec le Kah, malheureusement. Il faut se rendre à l'évidence, le Comité de Volonté Publique est aujourd'hui animé d'intention purement impériales.

SARGHAT : Comment jugez-vous le rôle du Kah dans le monde ?

H. BEN-EL-TELJA : C'est la question la moins plaisante de la soirée. Aujourd'hui le Kah défend Grand Hôpital et ses armes chimiques, alors qu'il a fondé un Pacte international contre leur prolifération. De même il arme un régime colonial sanguinaire alors qu'il finançait une opposition démocratique dans un autre coin d'Afarée il y a peu encore. C'est à n'y rien comprendre. Les motivations du Comité sont trop abstraites. De toutes évidence, ce Comité a renoncé à toute cohérence politique et se perd dans une realpolitik calculatrice, dévastatrice pour les pays qui le regardent comme un modèle et un leader. Certains expliquent ces brusqueries par un parasitage Dalyoha au sommet du pays, ce qui est vrai je pense, au moins pour une partie, car vous savez qu'il y a une Sukaretto dans ce Comité, et le Khalife avait eu la bonne intuition en soulignant l'étrange tempérament impérial émanant de cette pseudoanarchiste. Le pouvoir kah-tanais est un monde à part, dont les décisions échappent à la littérature matérialiste dont se prévalent les fonctionnaires de seconde catégorie. Ce qui m'étonne, c'est qu'entre le soutien et la lutte contre les armes chimiques, ce Comité ne voit aucun problème à faire les deux. Mais c'est surtout l'absence totale de réaction de la population qui est surprenante. Personne ne questionne les choix qui sont faits, et personne ne s'y oppose réellement. En réalité, la double nature disciplinaire et rebelle de la société kah-tanaise est le produit d'une stratégie glaciale de conquête et d'uniformisation mentale, que l'éclatement géographique de l'Union ne limite en rien. Le peuple kah-tanais est résigné à suivre l'Etat dans ses arbitrages circonstanciels, au prix de deux siècles de culture politique. Le Kah est déjà redevenu, dans les faits, un empire. Et dire qu'on n'a même pas encore vu la tête de l'Empereur. Tout ceci se déroule au vu et au su de tous, mais dans l'indifférence générale. C'est comme si le réel kah-tanais n'existait pas, que les abstractions du pouvoir avaient tout écrasé. Cette image m'évoque un tombeau. Je trouve ça profondément triste. Les Kah-Tanais méritent mieux.

SARGHAT : Y a-t-il des motifs d'espoir aujourd'hui sur la scène internationale ?

H. BEN-EL-TELJA : Bien sûr ! Rien n'est perdu. D'abord, il y a les prémisses d'un futur dialogue diplomatique renouvelé à Carnavale et en Kabalie, ce qui reste à confirmer mais qu'il faut suivre de près. Et puis il y a le résultat des efforts de l'Azur pour placer la question kabalienne au centre de l'actualité internationale. Sans l'Azur il n'y aurait pas eu de suites au génocide, que tous les pays, incluant des Fortuna, des Althalj ou des Kah ont dénoncé et appelé à judiciariser. On aurait probablement entériné l'existence d'un Protectorat colonial. Le fait est que l'Azur fait peur aux colons et que ceux-ci ont délégué tous les pouvoirs d'apparat à leur minorité kabalienne. Que celle-ci soit à moitié radicalisée contre l'Azur, c'est fondamentalement sans importance. Ce qui compte c'est l'exemple et la fin de l'ordre colonial. La moitié du travail est presque faite : à un luciférien près, la Kabalie rouge aujourd'hui peut ressembler à cet Etat décolonial que nous appelons de nos voeux. Mais l'autre moitié du travail, la plus difficile, consiste à ne pas laisser les structures de la colonie — le capitalisme étranger, l'impunité du génocide, les références soumises à une technologie carnavalaise qui a perdu toute avance et tout pouvoir de fascination — se maintenir. Pour cela, il y a de l'espoir. Et j'ai envie de vous dire que ce qui me donne le plus espoir, ce sont les Kabaliens eux-mêmes, mais surtout les jeunes Kabaliens. Il y a une nouvelle génération kabalienne qui n'accepte plus le tempérament dominateur des actionnaires. Parmi eux je compte beaucoup de jeunes issus des colons. Il y a une fraternité kabalo-carnavalaise qui existe dans les faits, sans passer par une mesquine instrumentalisation coloniale luciférienne, mais en passant simplement par des éléments de plaisir et de culture partagée. C'est sur cela qu'il faut miser. Dans la société coloniale, cette jeune génération est un anticorps. Ce n'est pas pour rien que les autorités actuelles la méprisent à ce point. Ils en ont peur. En Azur aussi, c'est la jeune génération qui peut faire la différence. Et au Kah peut-être un jour aussi. Partout dans le monde, mon espoir, ce sont les jeunes, c'est cette Gen Z.

SARGHAT : Les pipous aux oreilles percées qui regardent Doigt d'Honneur en buvant du matcha ?

H. BEN-EL-TELJA : Je préfère des jeunes enthousiastes, même avec un bodycount de twingo d'occasion, que des vieux grinchax fascinés par leurs abstractions. C'est pour cela que j'ai orienté ma campagne électorale auprès des jeunes. Il faut les écouter, il faut entendre ce qu'ils ont à dire, mais surtout il faut les laisser venir sur scène, et les laisser cook. Il n'y a pas à avoir peur de leurs projets et de leur énergie. Sauf si vous avez des choses à vous reprocher bien sûr.

SARGHAT : On dit que vous êtes la candidate préférée des communalistes. Avez-vous confirmé l'alliance avec l'extrême-gauche ? Ce serait une première dans l'histoire du Parti de la Renaissance Islamique.

H. BEN-EL-TELJA : Ce n'est pas une alliance, c'est une liste partagée. Les islamo-communalistes et nous ont de grandes divergences théoriques mais nous nous rapprochons sur des points essentiels : l'eau pure, potable et gratuite pour tous, l'électricité cent pour cent durable, l'arrêt des interventions policières dans les quartiers des minorités couires, une politique municipale décentralisée au plus proche des gens et des communautés, de nouveaux logements plus agréables et moins chers. Par ailleurs nous partageons aussi une commune appartenance à ce Nouvel Azur plus jeune, plus métissé, plus interconnecté et intercommunautaire, plus urbain, plus diplômé, plus adepte des rave party et des substances hallucinogènes. En fait, il faut construire une politique concrète pour les gens, c'est à ça que doit servir l'islam politique, c'est ça le cœur de la Shari'a que nous voulons renforcer dans la capitale.

SARGHAT : On attend toujours la liste des investitures officielles de la Nahda pour les élections nationales, qui renouvelleront le Sérail et les conseils de province. Vous qui êtes identifiée comme la gauche de la gauche du Parti califal, pensez-vous que la Nahda présentera des candidats cohérents avec votre « islamo-socialisme ? »

H. BEN-EL-TELJA : Le Bureau de la Nahda a été désigné, je vous le rappelle, lors du Congrès de 2016. Et ce sont les réformateurs qui ont emporté une majorité au sein du Parti. Il serait donc parfaitement cohérent avec le souhait des adhérents que le futur Sérail reflète notre orientation commune, qui réunit des gens comme moi, mais aussi comme Afaghani Pasha et comme les chrétiens écologistes avec lesquels nous sommes alliés par exemple. Nous serons vigilants sur ce point : l'époque où les oulémas définissaient tous seuls la ligne politique du Parti est révolue.

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LA QABALIYYA, L'INFLUENTE ALLIÉE D'AFAGHANI PASHA
Publié le 29.01.2020 à 23h43 par Muhammad Dawsûl

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« L'écureuil dit : multiplie tes cachettes et ta vie sera longue. » Le proverbe tamasheq, malicieusement arboré par certaines figures de la communauté nomade originaire d'Afarée occidentale, s'entend de plus en plus au Sérail pour qualifier l'évolution du Grand Vizir. « C'est un djinn politique », « un schizophrène » : comment qualifier le chef de la Porte Splendide, dont les bientôt quatre années au pouvoir vont être mises à l'épreuve des élections générales cette année ? Mais surtout, comment le Grand Vizir, réputé « progressiste » dans les grands médias, se trouve-t-il en si bon ménage avec des institutions califales dominées par le conservatisme, et présidée par un Khalife, Kubilay al-Marwâni Ibn Sayyid, connu comme « le plus autoritaire » depuis 1978 ? Quelle nouvelle cachette l'écureuil Afaghani s'est-il trouvée dans les sables rubisés d'Afarée occidentale ? Mark Alpveld, journaliste d'investigation, confie ses pistes à SARGHAT.

Afaghani et les soufis d'Occident

Etendues sur de grandes distances géographiques, ignorantes ou indifférentes au tracé des frontières étatiques, les confréries soufies et le rattachement aux écoles jurisprudentielles et spirituelles musulmanes structurent depuis des siècle la classe intellectuelle d'Afarée du nord. Ainsi la Qadiriyya, devenue au dix-neuvième siècle la plus importante tariqa en Azur, avait-elle étendu son influence du Ghamdan au Zafongo, en passant par le Bajusid, tissant un réseau qui avait déjà fait sa force lors des révoltes contre le régime sultanal des années 1830, et qui s'était révélé décisif dans le succès de la Révolution de Safran, en 1876. C'est d'ailleurs l'un de ses membres qui s'était vu reconnaître, pour la première fois depuis les Homirides et la prise de Makka par les Banu Rahim, « Commandeur des croyants » et Khalife de tout l'islam — revendication historique péremptoire sur la mosaïque ethnoconfessionnelle azuréenne, mais qui avait pour elle le mérite de restaurer « le bon ordre » après les « errances » du royaume altaï en déconfiture. Cette période, souligne l'historien Jaffer Hadraïn-Yussef, « est la matrice idéologique » de la Nahda, le Parti de la Renaissance islamique, confédération des tariqas « restauratrices », « en ce qu'elle a structuré un régime mêlant mystique et légalisme modernisateur. » Mariage inespéré si n'étaient parfois les merveilles que s'autorise le raisonnement contrefactuel, « théutopie », suspendue en 1922 mais réinstaurée en 1978 à la faveur de l'effondrement d'une République laïque épuisée par la mauvaise gouvernance.

Révérence au fondateur, Abd-al-Qadir, « premier calife » de l'ère moderne, puis aux leader spirituels de la Nahda pendant l'ère du « Califat en exil », adhésion aux textes fondateurs et à l'école des Mâqâsid (les « principes vitaux », base théorique du réformisme islamique et de l'idéologie politique de la Nahda), structurent à cet époque l'enseignement dans les facultés islamiques. Dans les années cinquante à soixante-dix, la répression anti-Nahda par la République pousse les réseaux nahdiens à alimenter leurs propres universités clandestines. Le régime a d'ailleurs toutes les difficultés du monde à régimenter les facultés islamiques et à mettre au pas les softas, étudiants en droit musulman et en théologie, qui constituent l'âme et le corps principal des militants de la Nahda pendant la période républicaine — c'est parmi eux que Jamal al-Dîn al-Afaghani, originaire d'une famille duodécimaine, se forme à l'islamisme soufi de la Nahda et aux principes du régime califal, qu'imprègnent alors des idéaux libéraux également rejetés par le nationalisme républicain. Membre, puis figure de « l'islamo-démocratie », Afaghani Pasha en est aujourd'hui l'avatar moderne, dissimulant avec expertise, derrière un langage très conforme aux attentes modernes, la promotion d'une idéologie figée dans l'épopée glorieuse de la Révolution qadirienne.

Les accointances idéologiques avec les ramifications des tariqas confédérées ne sont donc pas surprenantes. C'est davantage le rapprochement, éclatant au grand jour, entre la Qabaliyya, fédération des zawiyyas d'Afarée du nord qabalienne, elle-même construite sur la Khardziyya, l'une des principales confréries d'Occident, et le régime de la Renaissance islamique, qui reste à élucider. Il faut remonter à la fondation, par Abderostam al-Khardzi, d'une confrérie occidentale basée à Ghadama, l'une des principales artères caravanières à l'est des Monts Saïmur, en 1378. « Abderostam al-Khardzi s'inscrivait dans la lignée du Sheikh al-Akbar », « inspirateur » médiéval (1165-1240) de la Révolution qadirienne de 1876, à sept siècles d'intervalle. De cette proximité entre al-Khardzi, membre des Kharidi qabaliens et fondateur de la zawiyya du même nom, et une référence majeure du Califat constitutionnel, s'était constitué un lien important, renforcé à partir de 1978 et du succès de la Nahda en Azur. La Khardziyya, répandue notamment auprès des nomades arabophones, avait été depuis les années vingt un véhicule de transfert des idées qadiriennes et de la pensée réformatrice de l'islam. Ainsi plusieurs de ses dignitaires s'étaient-ils liés au principal régime musulman d'Afarée occidentale. Et sans surprise ce lien s'était-il renforcé à la fin du vingtième siècle, à la fois par proximité politico-religieuse et par la réouverture des droits caravaniers des tribus nomades en Azur et la fin de la politique républicaine de sédentarisation forcée. Ce sont notamment les oasis du versant occidental des Monts du Tigre qui sont alors concernés par la réouverture des frontières aux Imazighen. Et qui retrouve-t-on à la manoeuvre de cette réforme territoriale, agricole et politique ? Un certain Jamal al-Dîn.

Du génocide à la Qabaliyya

Personne n'était près, le 7 octobre 2016, à voir une immense partie de la Qabalie être désintégrée par les bombardements chimiques surprise provoqués par la Principauté de Carnavale, en plein carnage expansionniste et colonial. La destruction de Ghadama, mais aussi de ses mausolées et en particulier de l'oasis kharijite de Ghardaïès, met quasiment un terme à cinq mille ans d'histoire continue dans un périmètre de six cent kilomètres de diamètre. Anéantissant le relief et les vallées, les villes et les arbres, cette technologie non soupçonnable d'être thermonucléaire démantèle et désarticule considérablement les sociétés alentours, répand des poisons, et préfigure une guerre violente et déséquilibrée entre les milices coloniales et les survivants. La désorganisation tribale, l'exode massif, et le rôle charnière joué par les antennes de la Khardziyya décapitée, renforcent l'exode des dignitaires de la confrérie vers l'ouest du continent et notamment vers l'Azur, où ils trouvent un accueil des plus chaleureux.

Entre temps devenu Grand Vizir à Agatharchidès, Afaghani Pasha saisit dès lors l'occasion d'offrir l'asile aux soufis Imazighen, en même temps qu'il se réapproprie l'imaginaire politique de l'islamisme révolutionnaire, conjugué au diapason de la lutte contre une nouvelle forme d'impérialisme et de colonisation. La réponse de la société azuréenne est immédiate : la popularité d'Afaghani Pasha est dès lors renforcée, et personne en Azur ne remet en cause la légitimité du soutien apporté à la cause qabalienne, distante géographiquement mais perçue comme culturellement, spirituellement et politiquement proche de celle de l'Azur lui-même. En sus, Afaghani réalise alors « un coup gagnant » face à ses détracteurs, majoritaires dans l'entourage califal, en gagnant à sa cause des dignitaires clés.

Le Conseil des oulémas azuréens est ainsi structuré qu'il représente l'ensemble des tariqas confédérées au sein du régime, y compris parmi celles qui existent à l'étranger. Reliquat de la revendication qadirienne du rôle de « Commandeur des croyants », la présence de la Khardziyya y est continue et remarquée tout au long du vingtième siècle, et son influence, loin d'être amoindrie par le génocide des Qabaliens, est renforcée par la tournure des événements face au colonialisme. « Le régime théocratique azuréen », sur recommandation d'Afaghani Pasha, « absorbe alors les éléments qabaliens du soufisme ouest-afaréen », comme le rapporte Mark Alpveld, journaliste d'investigation international, auteur de plusieurs enquêtes jamais parues sur le régime azuréen. « C'est une absorption mutuelle, à double sens », écrit-il après avoir enquêté pendant plus de deux ans sur le sujet : « la Qabaliyya se structure pour réunifier et réorganiser les réseaux islamistes imazighen », tout en devenant « un lobby pro-qabalien au coeur du pouvoir azuréen », sur lequel s'appuie le Grand Vizir. Fondée par Amenay Ag Aylan, dignitaire de la région de Ghadama et membre éminent de la Khardziyya pré-génocide, la Qabaliyya intervient publiquement et anime les grandes manifestations de 2017-2018 qui justifient un raidissement diplomatique de l'Azur, ainsi que la diffusion dans l'opinion nationale d'un soutien large, « total et inconditionnel » à la cause qabalienne. L'une des figures du mouvement anti-cramoisien en Azur n'est autre qu'un proche d'Afaghani Pasha, et ce dernier nomme son fils au ministère des Affaires étrangères, « au mépris du corps diplomatique azuréen. »

Un ami ou un lobby ?

Derrière la nomination d'Amastan Ag Amenay à la tête de la politique étrangère, choix « audacieux » à peine critiqué publiquement en Azur, Afaghani prépare son installation dans le paysage politique de premier plan. « Il ne faut pas oublier que c'est un outsider » ; en tant que réformateur, le nouveau Grand Vizir, remportant le Congrès de 2016, se trouve toujours en minorité face à la délégation du Parti de la Renaissance islamique au Sérail, mais surtout au Majlis, où la majorité des oulémas sont acquis à la cause de son principal rival conservateur, le sheikh Murad Hama al-Kaysari. « Il n'a ni la faveur du Khalife ni la sympathie de la haute administration » ; porté par les militants du parti et choisi par les oulémas pour son orientation résolument anti-gazière, « il doit surtout sa victoire à avoir été le seul membre de poids de la Nahda à s'opposer aux énergies fossiles » et au Plan Gazier, alors massivement rejeté dans l'opinion. « En 2016 Afaghani est un choix appelé à être éphémère » avant un retour en flamme des conservateurs, analyse le journaliste. « Il doit s'implanter auprès des religieux, auprès de l'administration, et auprès du Khalife », et le génocide des Qabaliens lui en donne une « parfaite occasion. »

« Afaghani avait déjà des liens forts avec les Imazighen », hérités de son approche hétérodoxe et inclusive vis-à-vis des minorités religieuses et culturelles, ainsi que de son tropisme « écolo-islamique », favorable aux communautés agraires traditionnelles, telles que les tribus nomades en représentent une part non négligeable dans le pays. Par les liens soufis, il connaît déjà le président de la Qabaliyya. « En nommant le fils de celui-ci ministre, Jam al-Dîn al-Afaghani réintroduit le népotisme » et le « pachaïsme » à la Porte Splendide, critique Mark Alpveld. « La preuve, c'est que les relations se dégradent immédiatement » non seulement avec le régime colonial, mais aussi avec l'Althalj et le Finejouri. « Amastan Ag Amenay est un protégé au sein du gouvernement », malgré, selon le journaliste, les « échecs » et le « retard » causés par sa pratique « non-professionnelle » de la diplomatie. « C'est un lobby au coeur de l'Etat califal, nourri et promu par la Porte elle-même », « dans l'intérêt politique d'un Grand Vizir qui cherche à sortir de l'isolement et à gagner la faveur de l'Etat profond. »

Du point de vue d'Alpveld, « la "qabalisation" du régime azuréen est un succès quasiment absolu », gagné notamment après la confrontation directe avec le Pape noir luciférien, « acmé du récit anticarnavalais de la Qabaliyya » auprès de l'opinion publique azuréenne, mais aussi du maître des missiles, le Khalife lui-même. « Selon mes sources le Khalife est personnellement impliqué dans la politique visant à renverser le régime carnavalais en Qabalie », et l'adhésion du Mujtahid est « enthousiaste » pour la Qabalie et les revendications des Imazighen. « Il y a un consensus au plus au sommet du pouvoir et Afaghani en tire bénéfice », au détriment, semblerait-il, de ses détracteurs. « Pour moi il est clair que l'objectif d'Afaghani ne se limite pas à conserver la Porte Splendide après 2020 », juge le reporter : « il y a une volonté de succéder à Kubilay Ibn Sayyid, très clairement. »


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CRISE DU BOIS DE ROSE AU MIROBANSAR :
SÎTA RAJANAKARA DÉSIGNE DILARA KURBANZADEH COMME « UNE TRAFIQUANTE »

Publié le 22.05.2020 à 20h49 par Mohammad Dawsûl

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Après plusieurs mois de rumeurs et de mobilisation dans la province, la crise éclate au Mirobansar autour de l'épineux problème du bois de rose. « La forêt est en train de dépérir » sous l'effet « des pratiques criminelles » des exploitants aériens de cette essence précieuse, endémique du sud de l'Azur, au point de provoquer un affrontement inédit sur la scène politique. Mises en cause par les artisans forestiers de la province, la grande compagnie aérienne et sa propriétaire sont visés par des accusations inédites. Le conseil provincial, présidé par Sîta Rajanakara du parti hindouiste « Nand Sangh », le « parti de la Joie » régionaliste et communautaire, vient de lancer une charge frontale contre SKYRAVAN, la Société Caravanière des Airs, et sa propriétaire, Dilara Kurbanzadeh, désignée personnellement : « C'est une trafiquante ! »


Une « concurrence déloyale »

Le conseil provincial, dirigé depuis 2008 par une coalition réunissant le Nand Sangh d'un côté, et l'opposition laïque de l'Alliance démocratique de l'autre, est aux prises depuis des décennies avec la gestion des forêts de cette région baignée dans le climat tropical humide de l'Afarée orientale. L'exploitation illégale demeure un problème complexe pour cette province où le taux de pauvreté demeure le plus élevé du pays, et où s'est développée une longue pratique de l'utilisation des ressources des forêts en parallèle du système légal, notamment dans la communauté hindoue. Le bois de rose, très prisé par le marché mondial, reste l'une des productions les plus attractives pour les bûcherons mirobansari ; des « braconniers » ou des « professionnels » selon le point de vue.

Depuis au moins dix ans, et notamment depuis le lancement des nouveaux prototypes de ballon dirigeable par SKYRAVAN — la Société Caravanière des Airs, les volumes de bois prélevés au coeur de la forêt humide ont atteint des sommets, ce que dénonce Chethan Mowmûdî, l'un des porte-paroles de collectifs de bûcherons mobilisés depuis des mois contre « une concurrence déloyale » et « la pire menace » pour les forêts azuréennes. Les bûcherons font valoir leur « expertise artisanale historique », et leur connaissance des « cycles forestiers », face à une exploitation « sauvage et industrielle » liée au développement des dirigeables transporteurs. Capables de charger des troncs volumineux sans infrastructure, par aérostation au milieu des zones les plus reculées ou difficiles d'accès, les Samaa semi-rigides ont occasionné un essor important des activités extractives en zone forestière. Alors que près de cinq mille bûcherons avaient défilé dans le centre-ville de Mysore sous des bannières syndicales, fait inédit pour une « profession » qui ne jouit d'aucune reconnaissance légale, le conseil provincial a finalement décidé d'agir — et de cibler, par la voix de sa présidente, l'une des plus importantes compagnies azuréennes et sa propriétaire principale, Dilara Kurbanzadeh, que des experts connaissent sous le titre officieux de « femme la plus riche d'Azur. » « Ces propos sont intolérables », a répliqué la direction des affaires publiques de la compagnie, qui a saisi le cadi d'Aryânapur pour « calomnie » — en pleine campagne électorale, et à quelques semaines d'un scrutin national, le premier vote des Azuréens depuis 2014, la crise locale se transforme en psychodrame politique.

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L'or rose du Mirobansar

L'Azur n'a pas que du pétrole. Berceau de nombreuses espèces végétales et animales uniques au monde, la vallée du Mirobansar est aussi le principal fournisseur mondial de bois de rose, une des essences les plus prisées par les secteurs de la marquetterie, de l'architecture, de la lutherie ou encore de l'herboristerie. Dalbergia maritima, et sa variété carlatinum spécifiquement, s'échangent sur le marché mondial pour près de 500 dollars du kilogramme, ce qui en fait l'un des bois les plus recherchés. Il fait partie des palissandres les mieux rémunérés au monde, et son commerce remonte à l'Antiquité ; il est notamment très recherchés à partir de l'an mil, à l'époque des grands défrichages qui donnent naissance aux royaumes des Isteal avant la conquête wan. Protégé par des poudres telluriques et des sacs d'épice, il est conservé tout le long des routes maritimes qui traversent l'Océan des Perles ; sur toutes les côtes, on atteste l'existence de traditions liées à ce matériau rare et prisé par les nobles et les savants, que ce soit pour des raisons médicinales, aphrodisiaques, ou magiques ; dans l'archipel du Sûtra de la Mer, il permet de fabriquer de puissants masques. Découvert en Occident à l'occasion de la colonisation du Mirobansar (à partir de 1800, puis de la création en 1823 du Condominium colonial), utilisé pour sa couleur et son parfum, il a fait l'objet d'une exploitation incessante notamment depuis les années 1900, ce qui a conduit à la quasi-disparition de l'espèce dès les années quarante. Il n'existe plus qu'à l'état résiduel dans les vallées les plus encaissées de la province, et fait l'objet de protections légales très fortes, bien que mal respectées.

Pour le Nand Sangh, le bois de rose est devenu l'incarnation de revendications politiques, surtout à l'approche d'élections difficiles à prévoir dans un contexte d'émiettement de l'opposition politique azuréenne, mais aussi de mutation environnementaliste du régime azuréen sous Afaghani Pasha. Le « Parti de la Joie », très implanté dans les couches populaires hindoues de la province, et fondé notamment sur les principes de la secte satî, est engagé historiquement aux côtés des castes inférieures pour lesquelles il défend, contre les brahmanes, un millénarisme égalitaire. « Le Nand Sangh vient des vallées pauvres du pays », explique Tugrul Nerzade, spécialiste d'histoire contemporaine et enseignant à Hyderbandar, près de l'embouchure du grand fleuve. « Tout au long du vingtième siècle, il s'est constitué contre la colonisation » et le régime du Condominium, « en agrégeant les paysans les plus pauvres, les travailleurs agricoles » et les « bûcherons », qui travaillaient notamment dans les grandes plantations coloniales d'hévéa, de coco et de bois-brésil, importé du Paltoterra. « La proximité entre le parti et les artisans du bois de rose est historique. » Elle explique, selon Nerzade, la tolérance appliquée aux activités forestières d'une des régions qui a longtemps été exposée à la déforestation et à l'érosion. « Les politiques de reboisement des années quatre-vingt-dix ont été faites sans les populations locales », rappelle-t-il, « il y a aujourd'hui des anomalies juridiques qui encadrent et protègent les communautés forestières », notamment en matière d'exploitation du bois de rose. « Le conseil provincial protège ces activités parfois illégales », pris dans un dilemme entre sa proximité aux citoyens qui sont parmi les plus pauvres du pays, et leur revenu de braconnage dans les forêts primaires ; et la loi azuréenne, qui a durci la protection sur les espèces menacées et qui fait du bois de rose mirobansari un enjeu écologique particulièrement sensible.


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La révolution des dirigeables met la forêt en péril

Derrière la charge virulente contre SKYRAVAN, les collectifs mobilisés contre elle avancent des arguments et des plaintes qui entrent en écho avec les craintes de la société azuréenne face aux mutations technologiques du vingt-et-unième siècle. Amrad Ultaray, pionnier et réputé proche de Dilara Kurbanzadeh, avait ainsi annoncé une « révolution » avec la mise en service d'une nouvelle génération d'appareils dédiés au transport de charges. « Nos dirigeables peuvent rejoindre, survoler, charger et décharger des volumes considérables sans infrastructure à terre », met ainsi en avant la compagnie, qui se targue de maîtriser une nouvelle technologie pour le fret aérien de marchandises. « Avec les dirigeables, nous pouvons construire des éoliennes en haute montagne », « porter secours en mer ou sur les glaciers », « traverser facilement les déserts » ou encore « déposer des voyageurs au sommet des gratte-ciels » ; les applications semblent ne pas manquer. Pour les forêts tropicales, souvent mal desservies par le réseau routier existant, c'est aussi le moyen de créer des connexions moins chères et plus rapides d'une localité à une autre. « Les projets autoroutiers du Shammur ont été abandonnés », montre l'entreprise, qui profite d'une mise en avant considérable liée aux orientations de la politique publique depuis l'arrivée au pouvoir d'Afaghani Pasha. Celui-ci avait ainsi promis la « décarbonation » de l'économie et la recherche « d'harmonie avec la nature », un revirement complet de la mentalité gouvernementale de ses prédécesseurs, enthousiastes du gaz de schiste et des activités extractives. Pour autant, le Parti de la Joie prend aujourd'hui le Diwan au contrepied de ses objectifs écologiques.

« Si on continue à ce rythme, dans dix ans, l'espèce a disparu », insiste Chethan Mowmûdî ; certains de ses collègues sont encore plus pessimistes : « un dirigeable peut charger jusqu'à cinq arbres par jour », tandis que les exploitants artisanaux expliquent produire « entre une et deux grumes » par mois pour une compagnie de forestiers. « Ces chiffres sont complètement fantaisistes », a répliqué la compagnie, interrogée à ce sujet : « les petits trafiquants de bois de rose ne déclareront jamais les quantités exactes qu'ils prélèvent dans nos forêts ! » Alors que les bûcherons mobilisés soulignent « la contingence d'intérêts privés » dans les mains de Dilara Kurbanzadeh, le conseil provincial partage leurs craintes. Un élu social-démocrate d'Anaxandre, le grand port azuréen, rejoint les positions de la majorité et du Nand Sangh : « Dilara Kurbanzadeh n'est pas que la "sultane des airs", c'est aussi l'impératrice du luxe », à travers son entreprise de parfumerie et de marquetterie de la Maison Shamsûr. Fondée à partir de savonneries, cet atelier historique s'est développé, sous la férule des Kurbanzadeh, dans les cosmétiques, les parfums, mais aussi l'ébénisterie et la commercialisation d'objet d'artisanat et de mode. C'est aujourd'hui l'un des principaux groupes mondiaux du luxe, dont les pratiques ont historiquement attiré la vigilance d'opposants écologistes ou du mouvement social. « SKYRAVAN abat et transporte les arbres », et « Shamsûr les découpe, les travaille et les vend » : pour les bûcherons qui manifestent, c'est « un montage bien rodé », « funeste pour tout le territoire. »


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Une crise à l'approche des élections ?

Cette année ont lieu les élections générales azuréennes qui renouvelleront l'ensemble des représentants élus de la Nation — maires, conseillers de province et de sandjaks, députés, « et peut-être aussi le gouvernement », pointe malicieusement Malik al-Mawt, dont le nom ne devrait faire peur à personne, en soulignant que malgré cinquante-deux ans de Califat constitutionnel régi sur le mode du parlementarisme, le mouvement califal de la Nahda n'a jamais été inquiété dans sa domination. « On aura tort de croire que c'est plié d'avance », veut croire Tugrul Nerzade, qui témoigne que ces dernières années ont été « étonnamment pluralistes », avec le maintien dans plusieurs grandes villes de majorités issues de l'opposition ; quant au Mirobansar, « c'est la seule province détenue par l'opposition », et ce depuis douze ans. « Le Mirobansar est une province particulière, rien n'est joué ici », estime l'intellectuel, qui analyse le revirement frontal de Sîta Rajanakara comme un événement dans la campagne électorale. « Afaghani réoriente tout le parti califal autour des thèmes environnementalistes », observe-t-il, « et il drague le Nand Sangh. » Avec presque trente pour cent des voix dans la province, la mouvance de la secte satî est « faiseuse de rois » dans la province. Ayant quitté l'Alliance démocratique en 2008, tout en gouvernant néanmoins la province avec elle, l'universitaire estime que « le parti de Sîta Rajanakara manoeuvre entre l'opposition et le gouvernement » et « fait monter les enchères » pour donner son soutien tantôt aux uns, tantôt aux autres. « Démographiquement, le Nand Sangh ne peut pas gagner tout seul, mais il a un poids considérable » et « l'essentiel des sièges de ses adversaires dépendent de son positionnement. » Comment un parti hindouiste, à forte revendication identitaire et autonomiste, pourrait-il s'allier à la Nahda dans les élections à venir ? « C'est la complexité de la politique mirobansarie », résume-t-on à Mysore, au pied du Grand Barrage du Sycomore.

En désignant frontalement son adversaire, la cheffe du parti de la Joie fait monter très haut les enchères, même de l'avis de ses soutiens. « Le Nand Sangh est un mouvement populiste », juge l'universitaire, qui rappelle son ancrage dans les castes déshéritées de la communauté hindoue de la province. « Sîta reste une gourou charismatique », « elle se réveille pour la campagne électorale », après des années de gouvernement patient au pouvoir local. Cependant, sa dénonciation personnelle de Dilara Kurbanzadeh pourrait mettre le Diwan dans un profond embarras. « SKYRAVAN est souvent perçue comme le bras technologique du gouvernement » ; « l'entreprise est arrosée de subventions publiques », dénonce un autre membre de l'opposition, qui rappelle que le secteur des dirigeables n'aurait jamais pu se développer sans les précieuses enveloppes gouvernementales pour la transition écologique et la décarbonation. « Dilara Kurbanzadeh est une partenaire privilégiée du Diwan » pour le développement technologique et commercial de l'Azur, souligne sa compagnie, non sans rappeler son rôle de fleuron et de pointe avancée du pays aux yeux du reste du monde. « Tout le monde connaît nos dirigeables » même si le Lofoten n'est plus là pour les envier. En s'attaquant à un visage fortement associé au Diwan, Sîta Rajanakara jette un pavé dans la mare qui complique les intentions d'Afaghani Pasha de se rapprocher des Hindous. « Il y a des négociations avec la Nahda qui se compliquent », prévoit Tugrul Nerzade.


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« Une atteinte à l'honneur de Madame Kurbanzadeh » selon SKYRAVAN

La compagnie a réagi par un communiqué virulent aux accusations du conseil provincial, dénonçant une « insulte personnelle » et demandant des « excuses immédiates. » Sajjad Askar al-Askari, ex-directeur des affaires publiques de l'actuelle propriétaire de la Société Caravanière des Airs, a refusé de répondre aux questions de SARGHAT sur le sujet ; il s'est contenté de signaler sa « désapprobation » vis-à-vis de la présidente du Mirobansar, en apportant ses « salutations respectueuses » et sa « solidarité » vis-à-vis de celle qui est, ce que décrient les syndicats de forestiers, son « ancienne patronne. » Si Askari a précisé ne pas s'exprimer au nom du Diwan, il est pour Sîta Rajanakara « indispensable » que « des mesures soient prises pour arrêter le pillage de nos forêts primaires par les exploitants illégaux de Madame Kurbanzadeh. » Le porte-parole du Parti de la Joie a plussoyé à l'occasion d'une conférence de presse, déclarant que « si les abattages illégaux ne s'arrêtent pas, des sanctions seront prises. » Pour Hussein Bajisi, conducteur de taxi de la métropole de Mysore, ces déclarations restent de la « politicaillerie » : « tout le monde joue au bravache, c'est dans notre caractère en Azur. » Un autre habitant de la province partage ce constat : « de toutes façons, si on fait réellement appliquer l'interdiction d'exploiter le bois de rose, ce sont les syndicats de forestiers qui en seront les premières victimes. » Lila, étudiante en arts plastiques, dénonce quant à elle sur les réseaux sociaux une forme d'hypocrisie collective : « on ne se demande pas s'il faut arrêter de détruire la nature » mais seulement « qui a le droit de le faire. » Selon un cabinet indépendant cité sur internet, l'arrêt effectif de la production de bois de rose si la loi de conservation naturelle était appliquée, pourrait faire perdre à l'Azur autour d'un milliard de dollars d'exportations — tout en provoquant une hausse des prix profitable aux braconniers les plus discrets.


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PROMÉTHÉISME : LA NOUVELLE MODE SE CHERCHE UN « TERRAIN D'EXPÉRIMENTATION POSITIF »

Publié le 23.07.2020 à 13h30 par Antigone

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« NOUS VALONS MIEUX QUE NOS ERREURS PASSÉES », SELON YANIS WARUMKAHN


« Le parti qui monte malgré le silence des médias » : Yanis Warumkahn célèbre le meeting du mouvement prométhéiste, l'un de ceux qui émaillent la campagne pour les élections azuréennes de 2020. Ce diplômé de mathématiques spécialisé dans les problèmes les plus étonnants de la discipline, médaillé et auteur de huit ouvrages à la tonalité prophétique, est l'un des premiers visages du courant « progressiste », « matérialiste » et « technophile » inspiré du mythe hellénique de Prométhée, le Titan qui avait dérobé aux dieux le feu pour le donner aux humains — flamme de la domestication des ressources, de l'énergie, et de l'intelligence humaine, dédiée au progrès technologique, horizon utopique, philosophique et religieux, du mouvement. « Le prométhéisme est un mouvement amoral », explique pédagogiquement Yanis Warumkahn à un public de sympathisants conquis : « on ne se demande pas si c'est bien ou si c'est mal, seulement si ça marche » : « ce qui marche, c'est ce qui est bien. » Une nouvelle morale plutôt que l'abolition de la morale mais ne jouons pas sur les mots : avec sa phraséologie teintée des notions de progrès et d'abolition des limites, le courant, qui se diffuse à l'international, fait une entrée timide mais notable dans le champ politique azuréen. Un mouvement qui martèle son principe fondamental : « le développement de la technologie » et « la transformation du monde », « au service de l'Humanité. » Yanis Warumkahn présente une éthique inédite et qui se veut portée au niveau des enjeux du vingt-et-unième siècle.


L'idéologie du futur ?

Ce n'est pas un hasard si l'auditoire est composé à majorité d'hommes autour de la trentaine, issus des monde de la tech, des cryptomonnaies et de l'orthodontie. Tous disent partager un « goût pour la science », si l'on en croit un sondage mené dans la salle par Elsa Betsabeth, chargée d'innovation dans la microstructure fondée par le Professeur Warumkahn, bien que peu d'entre eux sachent expliquer la structure d'un article scientifique. « Vous êtes 77 % à aimer l'humour noir », présente-t-elle en direct, « 84 % à vous déclarer athées », « et 9 % à vouloir créer une famille un jour » : des chiffres qui parlent d'eux-mêmes ? Pour l'instant, les études sociologiques manquent sur le profil des Prométhéistes, leurs profils et leurs désirs dans la vie, car l'Azur pratique une législation drastique en matière de sondages d'opinions, pour « lutter contre les stéréotypes. » Parmi les sciences promues par le mouvement, ce sont d'ailleurs essentiellement celles de l'ingénieurie qui semblent partagées ; le doux bruit de touches de laptops frétillées pour la saisie de notes parsème le fond sonore de la salle quand l'orateur se tait. La plupart des assistants semblent d'ailleurs appartenir à de grandes entreprises du numérique : au vingt-et-unième siècle, les machines robotisées et leur cerveau de données auront remplacé ouvriers, contremaîtres et syndicalistes en veston bleu. C'est ça ou bien ne pas prendre le train du progrès en marche, fera remarquer un matérialiste conséquent.

Axel, vingt-huit ans, sort de l'événement avec un sourire radieux. « Pour moi, c'est ça l'avenir », déclare-t-il, une flamme animée sur son joli visage. « Le prométhéisme, c'est le futur », prédit-il : « les autres idéologies vont être balayées ! » Cet ingénieur en architecture de bases de données démontre « la force adaptative » de ce courant, que Yanis Warumkahn inscrit dans une filiation historique : « le futurisme du vingtième siècle », « le positivisme du dix-neuvième », et même « l'esprit des Lumières » — « TAISEZ-VOUS !! » hurle Alain Finkielkraut — seraient les antécédents philosophiques d'un courant de pensée qui se réactualise sur le moment. « Le prométhéisme, c'est l'idéologie post-limites », résume-t-il, assurant que « le programme, c'est d'abolir les limites physiques de l'Univers » et « les limites physiologiques de l'être humain. » Un programme qui séduit largement ; à Carnavale, où cette idéologie est plus ou moins en vogue, l'adhésion aux empires scientifiques et industriels relève de l'attachement mystique depuis des décennies. Dans d'autres pays, comme dans celui du « technopape », c'est aussi l'attrait pour les potentialités qu'ouvrent des technologies mystérieuses qui fait du prométhéisme un mouvement qui fait son petit bonhomme de chemin dans l'opinion publique mondiale. Yanis Warumkahn le promet : « demain, vous n'aurez pas d'autre choix » que d'adhérer aux principes et à la foi technophile, « car elle aura déjà enveloppé toutes vos conditions d'existence », en rendant tout conservatisme « futile » et « obsolète. » Warumkahn vise explicitement l'obsolescence mentale de ses adversaires pour un jour « prendre le pays » et « lui offrir son droit à l'infini. »


Comment passer à la pratique ?

Le prométhéisme azuréen est pour l'instant balbutiant, ce que reconnaissent les organisateurs : « nous avons un siècle de retard », admet en privé Elsa Betsabeth : « dans d'autres pays, ça fait des décennies que le progrès technologique a renversé la table » et « mis la population devant le fait accompli : embrasser Prométhée ou embrasser la misère. » Une déclaration gênante qu'elle réfute, rassurante : « l'idée n'est pas d'imposer le programme par la force », estime-t-elle, se décrivant elle-même comme une « libérale » et une « partisane de l'intelligence collective » ; « le prométhéisme n'est pas un autoritarisme » et sa déclinaison azuréenne se veut sans doute plus intégrée aux conditions sociales des êtres humains qu'ailleurs. « Mais la vérité, c'est que face aux transformations technologiques, les gens viendront à nous », « de toutes façons » : l'émergence du prométhéisme est-elle donc inéluctable ? En verra-t-on bientôt l'application pratique ?

Car « c'est ça qui pêche », regrette Marwan, conducteur de métro agacé par la présentation. « Ce sont des mots, avec des mots on peut tout dire, on peut faire des châteaux en papier et un univers Potemkine », critique quant à lui Israfil, sympathisant du Parti des Travailleurs Azuréens passionné par le « développement des forces productives », et qui se décrit comme un « matérialiste orthodoxe » ; « je suis venu pour comprendre comment ça marche concrètement », rapporte-t-il à la sortie de la fête. Pour lui, « c'est encore trop théorique » : « désolé, je suis technicien hydraulique, pas maître de conférences en philosophie », justifie-t-il face à son incompréhension de la présentation du Professeur Warumkahn. « En théorie c'est intéressant », admet également un journaliste plutôt proche du régime, confrère duquel nous conserverons l'anonymat, mais qui pointe des « angles morts » et des « points à clarifier » dans l'architecture théorique des prométhéistes. « Je suis peut-être pas agronome mais peut-être journaliste scientifique », malicieusement précise-t-il, « les détails, ça m'intéresse. » Détails qui appellent une foultitude de passionnantes questions : comment généraliser la modification génomique à l'ensemble d'un organisme ? Comment assurer la multiplication à grande échelle de quelques expériences menées en laboratoire ? Comment surmonter les contraintes climatiques du désert, par exemple, ou les contraintes géologiques du sous-sol ? Comment surveiller et mesurer les évolutions techniques récentes et leurs interactions dans le monde physique ou animal dans un pas de temps aussi court ? Comment gérer la manifestation des « cygnes noirs » et des processus biochimiques de créations mal maîtrisées ? Comment passer de la fiction à la science ? C'est-à-dire, comment passer à la pratique ?


Tester, itérer, dupliquer

Yanis Warumkahn n'élude pas les questions concrètes, car il n'est pas seulement philosophe et mathématicien, mais aussi chef d'un projet de transformation sociale, qu'il rattache à la grande famille de l'économie sociale et solidaire. « C'est l'économie de la connaissance qu'on va mettre en place », explique-t-il, en référence à l'un de ses derniers bouquins. « L'Humanité Prométhéenne, c'est avant tout un réseau de technochercheurs et d'inventophiles », qui « partagent » et qui « progressent ensemble » ; la science précède donc bien l'ingénieurie. « Bien sûr qu'il faut abolir quelques limites morales pour faire progresser la science », admet-t-il, refusant cependant dans se situer dans un « cynisme existentiel » qui ne l'intéresse pas. « Je suis amoral, je m'en fous », répond-il au sujet des dégénérescences de certains microcourants prométhéens en sectes lucifériennes attachées à « effacer l'humain actuel pour créer l'Homme Nouveau », idée nazie pensée la main dans le froc. « Elles sont là mes mains », s'amuse-t-il en tournant ses paumes vers l'auditoire. « Par exemple, en médecine on a besoin de cobayes », admet-il, mais ce n'est cruel que parce le sujet de l'expérience porte sur un organisme vivant, considère-t-il. « Une expérience n'est pas faite pour être cruelle », mais « pour apprendre. » C'est ainsi que ce prométhéiste convaincu prône « l'apprentissage de nos erreurs » et de ne pas « répéter stupidement » ce qui n'a pas fonctionné. « Quand ça coince, ça coince » ; « c'est pas en forçant qu'on va la faire passer. » Sensuel comme un Azuréen, le médaillé Hasbara 2018 rappelle que « l'objectif du prométhéisme, c'est le bien-être de l'Humanité », pas la reconduction du sadisme par d'autres moyens. « En tous cas pour moi, l'immoralisme c'est comme le moralisme, c'est pipi contre caca. » Il préfère prendre de la hauteur.

En cela, les Prométhéistes peuvent réellement être vus comme des « progressistes », admet à contrecoeur l'ultramarxiste matérialiste croisé plus tôt sur le parking de la boîte, parce que leur idéologie s'inscrit dans une « véritable dialectique », ce qui en fait sa force. « C'est le principe de l'expérience scientifique introduit dans la théorie politique », s'explique Yanis Warumkhan : « et si on faisait ça ? et si on testait ça ? », des questions permanentes que le mouvement veut inscrire dans l'ADN de la société. « Poser les questions, tester des réponses, sélectionner celles qui marchent », voilà le programme. « C'est le seul moyen d'améliorer le monde », conclue, philanthrope, le leader : pour lui, pas de salut en-dehors d'une constante recherche de moyens techniques, éludant un peu trop vite toutes les considérations sociales qui déterminent réellement et la production de la connaissance, et le bien-être de l'Humanité fixé comme horizon.

« Nous sommes incontournables parce que nous alimentons une dialectique réelle, pas une posture. » Quitte à la caricature ? Là où de précédents collectivismes se sont émolliés dans la reconduction de grandes structures d'accumulation, ou des révolutionnarismes se sont fatigués dans un parlementarisme plan-plan, les prométhéistes ont pour eux de tenir en permanence la dragée haute au débat. « On parle enfin de choses sérieuses », reconnaît notre confrère : « c'est-à-dire de choses matérielles et de leurs interactions. » Fini les sottises théorico-politiques. Le prométhéisme s'invite dans le débat azuréen en héritant d'un passé récent structuré par de grandes questions industrielles et économiques : le Plan Gazier de 2015, notamment, et qui avait mobilisé la population et les médias d'une manière inédite depuis la fin de la République. Récemment, l'interdiction de l'intelligence artificielle par fatwâ califale aura remis du sel dans le feu du débat entre deux visions de l'avenir, de la société et même de l'univers. On ne perd donc rien au change. Reste à savoir comment les expériences prométhéennes peuvent réellement impacter notre existence.


L'expérience cramoisienne, un « enseignement »

Que ce soit par électoralisme auprès des Azuréens ou par conviction réelle, Yanis Warumkahn assure que son objectif n'est pas de « recréer la CRAMOISIE©. » Le projet des Maisons Nobles carnavalaises en Afarée, qui avait mené un génocide, un écocide et une colonisation belligène, n'est apprécié en tant que tel que par d'étranges personnages au destin tragique. « Je ne suis pas là pour jeter un regard moral », on n'est pas là pour juger chez les prométhéistes : « ce que je constate, c'est qu'il y a eu de belles réussites mais aussi des échecs à ne pas reproduire. » Il cite par exemple « la destruction contre-productive du paysage », qui a endommagé la santé des habitants y compris des colons, et retardé le déploiement des colonies, mais aussi le « comportement » des autorités coloniales, qui a pu être interprété comme une « main dans le froc » pour le coup. « Aujourd'hui le territoire est essentiellement impraticable, habité par des rebelles qui nous détestent, et menacé par des conflits hybrides » qui « ralentissent les travaux des chercheurs » et « affaiblissent les résultats. » Sa critique n'est cependant pas normative. « J'adhère au projet », défend Warumkahn, « mais il faut se concentrer sur ce qui fonctionne. » Ce qui fonctionne, selon lui, ce sont de grandes inventions et un esprit pionnier. Ce qui ne fonctionne pas, c'est de braquer et de persévérer avec trop d'enthousiasme dans des projets qui ne sont destinés qu'à nuire. « Répandre des plantes vénéneuses pour les non-vaccinés, on n'en a pas besoin par exemple », ça ne rentre pas dans l'idéologie prométhéenne.

Warumkahn profite d'avoir le micro pour se dédouaner des accusations de collusions avec la colonisation et les crimes des Dalyoha. « La Kabalie rouge n'est pas un bon terrain d'expérimentations prométhéennes. L'esprit local est encore trop animé de rancunes et de revanches pour qu'une ingénieurie prométhéenne s'y développe sereinement. Il y a trop de gens là-bas qui font du progrès technique une arme pour blesser, occuper et maltraiter : ça ne peut que mal finir. Ce n'est pas mon objectif. Mon objectif, c'est que les choses finissent bien. Voyons le bon côté des choses. Nous avons lancé des avancées considérables pour rendre fertiles et viables les endroits les plus désolés de l'univers. Pourquoi ne pas porter l'expérience sur un terrain plus large et plus enthousiasmant que sur celui d'une guerre civilisationnelle entre le colon et le colonisé ? On peut mieux faire. On peut expérimenter beaucoup plus grand et beaucoup plus ambitieux que ça. Il faut un terrain positif » Un plaidoyer vibrant qui ne rencontre un accueil positif que dans cette salle. A l'extérieur, les observateurs sont sceptiques, notamment une source proche du régime, qui tient le mouvement prométhéen à l'oeil. « La filiation génocidaire est évidente », nous rapporte-t-on, l'un des pères spirituels du prométhéisme n'étant autre que l'Archevêque Petipont, un défroqué du catholancisme carnavalais exterminateur, et un prestidigitateur notoire ayant couvert divers méfaits commis sous son règne. Il faut aussi compter avec le racisme d'un régime enseveli sous ses T.O.K.E.N.s, des Kabaliens brainwashés pour convaincre les autres de se soumettre aux propriétaires coloniaux, et qui n'ont de souvenir de leur culture que de pittoresques caricatures contribuant à leur infériorisation. « Je ne pense pas qu'ils feront d'efforts », se désespère Elsa Betsabeth, qui craint que l'opinion azuréenne, par amalgame avec la Cramoisie, ne rejette son parti et ses idées lumineuses.

Ce « terrain positif », où le trouver ? Si certains évoquent sans arrêt la planète Mars depuis que Petipont l'a désignée comme prochain objectif de l'Humanité, d'autres sont plus divisés sur la question. Une majorité considère que la Kabalie rouge ferait toujours un bon terrain, une fois que les Kabaliens auront véritablement réalisé leur autodétermination et la décolonisation du pays, mais ce n'est pas sûr que dans cette hypothèse, ils adhèrent encore aux projets de leurs exterminateurs et à ses méthodes : certains prométhéistes défendent ainsi toujours une complète extermination des autochtones, ou a minima leur expulsion, « qu'on soit tranquilles. » La question réside dans le bien-fondé du prométhéisme dans un pays qui a été éradiqué justement pour mener de pareilles expériences. Une alternative plus prometteuse réside dans l'ouverture de nouveaux pays aux expériences prométhéennes les plus novatrices et les plus avancées. L'immense territoire kah-tanais, riche de potentialités, ou encore la ville martyre de Carnavale, dont les prométhéistes ne renonceraient sans doute pas à la rémission, pourraient être des emplacements adéquats pour des victoires technologiques durables du mouvement prométhéiste, avec la fin effective de la pauvreté et l'invention d'une société utopique dotée des moyens technologiques les plus incroyables. Une façon de donner l'exemple et d'inciter à la réplication de ces expériences, si celles-ci sont couronnées de succès. De nombreux pays pourraient aussi se porter volontaires pour subir les expériences qu'on souhaite tous voir advenir afin de réparer les maux de l'Humanité : chagrin, maladie, mort, car le réseau prométhéiste à visée universelle est capable de séduire au-delà de ses frontières. « Il faut s'appliquer à soi-même ce qu'on recommande pour les autres » : c'est bien comme ça, après tout, qu'on vend les médicaments.



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