23/03/2019
21:13:39
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[RP interne] Activités intérieures d'Estalie - Page 2

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La tristesse souriante :

Je me pensais fou mais j'étais en vérité lucide. La véritable folie était ailleurs, chez les Lucifériens et les sacrifiés de Molok.




"Vous avez entendu ce qui s'est passé en Aleucie ?
- Le génocide d'Estham, ouais. C'est terrifiant.
- Que fait le gouvernement ? C'est pas notre rôle de purger ces enfoirés normalement ?
- Je sais pas ce qu'ils foutent.
"

Sidération, horreur, torture, langueur, anéantissement. Il n'y avait pas de mots pour décrire ce qui s'était passé outre-mer. Une ville de plusieurs millions d'habitants, Estham, avait été éviscérée de la carte par une des attaques balistiques les plus puissantes de l'Histoire humaine, tuant en l'espace de quelques heures plus de deux millions de personnes innocentes. Un crime. Non...pire que ça...une atrocité, un sacrilège à la vie humaine elle-même, le summum de l'horreur moderne, la preuve irréfutable que l'Homme est capable de façonner des armes toujours pus efficaces pour tuer ses semblables dans une forme de dépravation glauque et obscène qui ferait glousser le plus aguerri des tueurs en série ou le plus discipliné des soldats. Carnavale n'avait pas juste abandonné sa boussole morale, Carnavale avait plutôt décidé de nier par décret le droit de vivre de millions d'individus pour un bénéfice nul. Il n'y avait pas de cause à défendre derrière tous ces morts, il n'y avait aucune volonté idéologique, politique ou même religieuse qui justifiait un tel génocide, les grandes familles carnavalaises ne proposaient aucun avenir à l'Humanité si ce n'est l'esclavage pur et simple, l'aliénation ultime, la dépravation divinisée d'une oligarchie qui n'avait d'humains que le nom. De véritables monstres lucifériens qui avaient décidés d'abandonner leur humanité, non pas pour une cause plus grande, mais seulement pour répondre à leurs instincts les plus bas, les plus primitifs. La haine, le désir malsain et masochiste de faire du mal à autrui, le sentiment de domination sur les plus faibles.

L'horreur s'exporta à l'international comme une traînée de poudre et le public estalien ne fut en aucun cas épargné par la vision horrifique de ce qu'était devenu Estham. Les premières images de la capitale nordiste, autrefois reluisante, avaient choqués toute l'Estalie, indépendamment des camps politiques et des factions. Des silhouettes calcinées sur les quais de la gare centrale de la ville, des enfants figés dans l'instant par la pluie chimique, agonisant au sol. La peau de ces enfants nordistes avait fondue sur les os comme de la cire sur une poupée de chiffon, les yeux grands ouverts, vides, implorant un secours qui n'est jamais venu. Le sol de l'ancienne capitale était maculé de liquides corporels bouillis par moments, de viscères éclatés, de lambeaux de chair qui fumaient encore dans un air acide. Plus loin, dans les couloirs du métro d'Estham, les secours filmaient en silence des amas de corps fusionnés par la chaleur écrasante des explosions et des incendies ravageurs qui ont émergés dans toute la ville après les frappes, de véritables millefeuilles humains où l'on distinguait à peine les visages tordus dans des rictus de douleur extrême, les mains agrippées aux parois métalliques comme si elles avaient tenté de s'arracher au néant lui-même. Certains cadavres avaient perdu toute forme humaine, réduis à des silhouettes molles et détrempées, des sacs de peau déchirés par les gaz et la pression, collés contre les murs comme des fresques façonnées par la Faucheuse elle-même. L'air était contaminé, il ne restait rien de vivant, rien de digne, rien d'humain. Juste une ville vidée de son âme, éventrée comme un animal sacrifié par une main sadique ; la main luciférienne de Carnavale.

Dans les rues estaliennes, la réaction ne se fit pas attendre. D'abord, le silence. Un silence inhumain, saturé d'incompréhension, comme si l'air lui-même refusait de vibrer après l'annonce. Les écrans publics de Mistohir diffusaient en boucle les premières images d'Estham et attiraient des foules muettes, collées les unes aux autres, l'œil rivé à ces visions dystopiques de fin du monde. Certains s'étaient évanouis, d'autres hurlaient d'un cri de terreur qui tranchait l'atmosphère comme un coup de hache. La sidération avait marqué les esprits. Une sidération qui avait infecté l'esprit estalien dans une direction inattendue : la haine. La faute à Carnavale, la faute aux financiers, la faute à cette amas luciférien dépravé et décadent qui n'avait aucun autre objectif que d'éradiquer ce qui avait de plus beau et pur sur Terre : la vie. La vie humaine en l'occurrence. Ce que venait de faire les Carnavalais n'était pas une simple attaque envers l'Empire du Nord, encore moins envers l'OND, c'était une déclaration de guerre envers le genre humain à part entière. Il n'y avait aucune idéologie chez Carnavale qui méritait d'être défendue, les Carnavalais tuaient pour le plaisir, tels des prédateurs, pour assouvir leurs instincts dans une ultime catharsis, un déchaînement de violence d'ampleur biblique qui ne s'arrêterait le jour où l'Humanité acceptera de succomber et de laisser place au règne de Molok, sacrifiant tout ce qu'ils ont d'humain pour l'appât du gain, du pouvoir.


Enfer et Damnation. Et pourtant, aucune Condamnation. Dieu ne nous aime pas.

Pourtant, c'était le silence dans les institutions. Les rues estaliennes bouillonnaient comme elles n'avaient bouillonnées depuis la Révolution, jamais les foules n'avaient étés aussi haineuses envers un ennemi spécifique et ce mouvement était surprenamment très consensuel. Anarchistes, husakistes, communalistes ou simples eurycommunistes avaient tous vus les mêmes images et en avaient déduits la même conclusion : Carnavale doit disparaître à son tour, pour le bien de l'espèce humaine. Jamais le peuple estalien n'avait autant souhaité la guerre qu'à ce moment précis et pourtant, la Fédération était silencieuse. La Commission aux Relations Extérieures n'avait convoqué aucune conférence de presse, aucune annonce ; le Congrès International des Travailleurs n'avait pas délibéré au sujet de Carnavale et le Président de la Fédération laissait lettre morte à toutes les questions en lien avec Carnavale. D'où provenait ce silence ? Ce pouvoir libertaire, qui avait passé plus de trois ans à répéter sous toutes ses formes un discours belliciste, agressif, militariste au possible, prônant la voie armée et la lutte contre l'oppression, qui avait passé toutes ces années à convaincre le peuple estalien que le seul moyen de préserver la Révolution était de se battre, voilà que ce même pouvoir avait décidé de fermer les yeux au moment le plus fatidique. Pourquoi ? Même le Grand Kah avait réagi, malgré son silence initial, à l'ignominie dont avait fait preuve Carnavale à Estham. Etait-ce une volonté du gouvernement ? Avaient-ils étés contraints au silence ? C'était peu probable aux yeux de la population : comment leur gouvernement, si transparent d'habitude, avait décidé de devenir soudainement aussi opaque qu'une salle insonorisée sur la question carnavalaise ? Quelque chose clochait.

"Camarade Président, vous faites foncièrement erreur."
Husak releva la tête. Dans la petite salle où il se situait, la Commissaire aux Relations Extérieures; Kristianya Volkiava, lui faisait face. Son visage présentait le même état de sidération que la plupart des gens que Husak avait pu apercevoir dans la rue. Tous attendaient la même chose. Husak pensait sincèrement que Volkiava agirait autrement, elle qui était si pragmatique dans sa façon d'analyser la situation géopolitique, ce n'est pas pour rien que l'actuelle Commissaire était particulièrement populaire. Mais en privé, il arrivait parfois que ce masque professionnel s'effondre pour laisser place à l'émotivité. Argh, non, Husak ne devait pas céder. C'était ce qui avait de bon à faire. Husak regarda un instant Volkiava puis se tourna vers un autre homme dans la salle : mince, plutôt maigre, de nature discrète et pourtant, c'était cet homme qui représentait ce qui avait de plus puissant en Estalie. Le SRR écoutait à travers les oreilles de cet homme.

"J'ai pris ma décision, Volkiava.
- Camarade président, c'est absurde ! Comment pouvez-vous fermer les yeux sur ce massacre ?!
- Je ne ferme pas les yeux. Ceci dit, nous avons plus important à faire que de condamner Carnavale pour ses actes.
- Comment ça, plus important ?! Qu'est qui peut être plus important que de s'ériger en rempart contre ces monstres ?! Nous devons riposter, nous aussi !
- Vous débloquez, camarade commissaire. Avec quoi vous voulez combattre Carnavale ? Et puis même, quand bien même je déciderais d'intervenir, croyez-vous que nous avons les moyens de faire autre chose que jacasser ?!
- Bien sûr ! Demandez à l'Armée de l'Air Rouge de frapper Carnavale ! Je suis sûr que le Commissaire à la Guerre sera d'acc-
- J'en ai déjà discuté avec l'état-major. Ils sont catégoriques : c'est trop risqué.
- Alors quoi, vous allez rien dire sous prétexte que nous sommes impuissants ?
- Ce n'est pas ce que j'ai dis.
- Alors qu'est que vous attendez, nom d'un chien ?!
"

Volkiava frappa du poing sur le bureau du Président, elle était devenue visiblement furieuse et Husak comprenait pourquoi. Elle se laissait submerger par ses émotions. Il comprenait, d'une certaine manière et ne pouvait pas lui en vouloir d'être vulgaire à cette occasion. Mais le Président ne pouvait se permettre cela, il devait rester non seulement stoïque mais de surcroît garder son calme malgré la furie qui lui faisait face. L'Histoire lui pardonnera peut-être, n'est-ce pas ? Pas vrai ?

"Calmez-vous, Volkiava. A l'heure actuelle, il n'est pas bon de condamner Carnavale pour la simple et bonne raison qu'elle irait dans le sens de l'OND.
- Au diable cela ! Ce n'est pas un concours de rhétorique, on parle de vies humaines là !
- Laissez-moi expliquer. Actuellement, le SRR mène des opérations dans certains pays de l'OND. Je ne peux vous dire lesquels. Si nous menons une condamnation des Carnavalais, cela donnera un signe à nos agents et à nos contacts dans les pays onédiens de s'unir contre la menace carnavalaise. Or, ce n'est pas le but. Vous le savez comme moi, l'OND est une organisation ennemie. Bien sûr, ni eux ni nous ne portons un discours d'antagonisme viscéral mais en coulisses, tout le monde sait. Ils savent que nous ne faisons qu'attendre notre heure, que nous attendons le bon moment et que nous ne négocions que pour temporiser. L'OND est un ennemi, au même titre que Carnavale est notre ennemi, et je ne fais aucune hiérarchie parmi mes adversaires, tous méritent la disparition.
- On ne parle pas de s'allier à l'OND non plus, je vous demande seulement de condamner leurs actions ! Pourquoi vous vous obstinez ?!
- Car cela risquerait de compromettre les opérations du SRR. Le timing n'est pas bon, camarade Commissaire.
"

Le visage de la Commissaire fut épris de stupeur. Husak sentait que sa colère avait redescendu : peut-être a-t-elle interprété cela comme une possible condamnation dans le futur ? Peut-être. C'est un gage que Husak n'est pas sûr de pouvoir tenir. La Commissaire soupira d'exaspération, elle se tourna vers l'agent du SRR derrière elle, son visage désormais marqué par une colère froide :

"Vous n'êtes qu'une bande de parasites sadiques. J'espère pour vous que vous en avez conscience."
Dit-elle avant de sortir de la salle et de claquer la porte derrière elle. L'agent du SRR soupira à son tour, probablement soulagé que la furie de Volkiava soit passée et que l'ambiance s'était maintenant calmée. Néanmoins, l'air restait lourd ; l'agent du SRR le sentait lui-même, le Président n'avait pas accepté les demandes du SRR parce qu'il est dans leur camp, uniquement par réalisme politique. L'auteur du Manifeste de l'Anarchisme Renouvelé avait toujours été fougueux, profondément incisif et honnête quand il s'agissait de dire tout haut ce que tout le monde pensait tout bas. Alors si Husak avait décidé de jouer de son poids politique pour forcer le gouvernement fédéral à ne rien dire sur Estham, ce n'était pas par adhésion au machiavélisme froid du SRR mais par réalisme.

"Vous avez pris la bonne décision, camarade Président.
- Je n'en suis pas sûr de ça. Je suppose que ça arrange vos affaires.
- Je sais que nous avons une réputation...particulière. Mais je vous assure, camarade Président, que nous faisons ce qu'il faut pour la Révolution, pour la Fédération ou pour nos camarades étrangers. Nous ne vous décevrons pas.
- Pourquoi ne pas faire une déclaration similaire au Grand Kah ?
- Car les Kah-tanais n'ont probablement pas les mêmes objectifs que nous et n'ont probablement pas des opérations actuellement sur le feu qui nécessiteraient le silence. Nous appuyer sur leur réaction n'est pas judicieux ; si l'Estalie condamne Carnavale, elle favorisera implicitement l'establishment onédien dans les pays de l'OND et défavorisera au contraire nos propres proxys locaux. Les pouvoirs actuels vont profiter de la crise pour rallier l'opinion publique, comme rempart anti-carnavalais. C'est un bras de fer, ni plus ni moins. Il faut profiter de cette occasion unique pour faire avancer nos pions.
- Pourquoi...vous souriez ?
"

L'agent du SRR écarquilla les yeux. Il avait été surpris en train de sourire.

"Pour vous, si j'ai bien compris...la mort de tous ces gens, ce n'est qu'une..."occasion unique" ? C'est bien cela ?
- Je me suis mal exprimé, camarade Président.
- Quittez cette salle avant que je vous tabasse moi-même.
"
14003
Animal-roi du désastre :

La Bête parmi les Hommes.




Il était une fois Carnavale. Une cité singulière, s'il en est, de part le vice total dont elle est la porte-étendard. La corruption de Carnavale n'a rien de nouveau, elle n'est que l'extrapolation de tous les vices auxquels l’Homme a pu succomber qu'importe l’époque, la culture ou le peuple. Quiconque est dégoûtée par Carnavale reconnaît au fond la part corruptrice que l’Homme cache au fond de lui-même, cette tentation irrésistible que celui-ci possède pour les actes les plus immoraux qui soient mais dont la plus grande partie de la population est inhibée, pour son propre bien, à travers les limites imposées par la vie commune en société. C'est l'obligation pour les hommes de coexister et d'imposer des normes morales qui protègent en partie l'humanité de tomber dans le vice complet et pour cela, les hommes sont très doués pour justifier sous plusieurs formes différentes la limite morale imposée aux individus : la religion, la tradition, la culture, la nation, la philosophie. L’Homme a en vérité en horreur l'état de nature vers lequel il tend lorsqu'il est isolé ; pourtant, il crie à qui veut l'entendre qu'il veut être libre, qu'il souhaite la liberté plus que tout mais dans le même temps, il serait incapable de consentir cette liberté aux autres sur sa propre personne. Est-ce de l'égoïsme ? Un désir de domination mal assumé ? Ou un simple fantasme peut-être ? Les philosophes vous donneront beaucoup de réponses à cela, vous n'avez que l'embarras du choix. La liberté existe-t-elle ? Suis-je vraiment libre de mes décisions ? Suis-je condamné à une forme d'individualisme mal placé ? Ou au contraire, suis-je un animal politique comme le disait Aristote ? Chacun se fera son avis sur la question. La seule vérité est qu'au-delà de l'existence hypothétique d'une forme de liberté quelconque, l’Homme confond liberté et impunité. C'est d'autant plus vrai dans le monde moderne car la chute des structures traditionnelles telle que l’Église, la monarchie ou les communautés locales confronte l'individu à l'angoisse de se déterminer seul et cette angoisse, expérience métaphysique de part les possibilités qu'offre la liberté, lui est si insupportable que beaucoup préfèrent fuir la liberté en désespoir de cause, préférant se soumettre à des idéologies, une autorité quelconque ou à des conformismes sociaux. L’on confond alors trop souvent liberté négative (liberté vis-à-vis d'une autorité) qui a été remporter par l'homme moderne avec la liberté positive (celle d'être soi-même, de se réaliser) que notre époque ne sait ni construire, ni même visualiser de manière concrète en dehors de la logique marchande que nous offre le modèle libéral. Pour échapper à ce vide, l'individu se réfugie alors dans trois mécanismes récurrents : l'autoritarisme, la destructivité et la conformité automatique. Les Carnavalais sont des êtres libres dans le sens le plus extrême du terme : pas de Dieu, pas de loi, pas de morale ; mais paradoxalement, ils ont également fui la liberté véritable par leur abandon au vice, au plaisir et à l'anonymat des foules. Leur rejet de toute norme n'est pas un acte de puissance mais de terreur devant la véritable autonomie offerte par la liberté. Ils ne veulent pas choisir, ils veulent jouir et s'ils se perdent, c'est parce qu'ils n'ont jamais souhaité se posséder eux-mêmes. Comme le disait finalement Fromm, l’Homme préféré se détruire plutôt que d'assumer sa liberté. C'est le premier drame de Carnavale, avant toute chose.

Thomas d’Aquin disait que l'homme est naturellement social. Mais si cette sociabilité se retournait comme l'esprit collectif humain ? C'est tout le propre de Carnavale : la sociabilité de l’Homme a été renversée à contre-sens, dévoyée à des fins macabres. En somme, Carnavale a renversé le Contrat Social, la ville a réussi à créer une communauté qui ne base pas son fonctionnement sur l'entraide mais sur la complicité criminelle. Et cette société trouve ses racines très concrètement si on analyse l'histoire carnavalaise. Ce fut d'abord dans le pur péché de l'avarice que provoque la marchandisation totale d'une société vouée à pousser le capitalisme jusqu'à sa logique la plus brute et la plus sauvage qui soit, puis progressivement dans un objectif de délivrance gnostique, une sorte d'idéal commun des Carnavalais tournant à la fascination autour de la mort, du sens qu'elle apporte aux vies humaines et surtout du plaisir que la mort elle-même peut procurer car lorsque vous avez tout essayé, que vous avez succombé à tous les plaisirs de la vie terrestre, la mort figure comme ultime expérience. Lorsque vous n'avez aucune certitude que le paradis céleste existe, la mort devient la seule expérience tangible qui puisse apporter un peu de plaisir. Or, le caractère irréversible de la mort, au-delà de provoquer une peur naturelle issue de notre instinct primitif, poussa les Carnavalais à admirer la mort chez ceux dont ce n'était pas le souhait. Le désespoir dans les yeux des citoyens d’Estham, l'aliénation ultime des femmes de Kabalie tenant leur progéniture liquéfiée par le gaz dans leurs bras ; ce sont des images qui ne font pas seulement office de spectacle mais comme d'un prémisse, d'une révélation pour les Carnavalais, comme une projection de soi envers les populations massacrées : "J'aimerais être à leur place.". Ces gens ne font que projeter leurs propres souhaits autodestructeurs sur autrui pour pouvoir admirer le spectacle de ce salut inversé qu'ils recherchent tant dans la contemplation de la souffrance humaine. C'est l'expérience ultime à laquelle ils ne peuvent accéder, bien trop attachés à préserver leur état d'euphorie complète, donc ils préfèrent la voler aux peuples qui ne partagent pas cette vision, d'où la recherche permanente de cibler les populations civiles des pays étrangers.

Mais attendez…Carnavale, c'est nous en fait, non ?

Pourquoi je vois mon propre reflet dans cet espace de débauche ?

Carnavale n'est pas née ex nihilo, c'est une ville qui est l'aboutissement d'un processus bien réel, celui de la généralisation de la logique marchande à tous les domaines de l'existence humaine, y compris les domaines de la pensée qui est, en temps normal, libres de toute contrainte matérielle. Cela rejoint les thèses marxistes initiales, bien sûr, les marxistes pointaient déjà au XIXe siècle que le capitalisme avait pour finalité de tout transformer en marchandise, y compris le travail humain, le temps, les relations et Mère Nature elle-même s'il le fallait. C'est l'aliénation la plus fondamentale, la plus aboutie de l’Histoire. Sauf que là où les nations libérales onédiennes cherchent à modérer cette aliénation en la rendant acceptable à des populations encore attachées à la maîtrise de leurs propres forces, Carnavale le fait sans aucun détour, elle assume son aliénation complète, elle assume chercher dans la perte de sa maîtrise de soi une forme de liberté sado-masochiste où ressentir est la seule variable qui compte aux yeux d’un individu dont les capteurs sensoriels sont sévèrement sevrés par l’hédonisme enivrant de la ville dans laquelle les habitants de ce pays vivent ainsi que par la colonisation massive du sensible en lien avec l’extension terminale de la logique marchande à la perception elle-même. La logique capitaliste atteint le bout du bout ; le mal, le crime, la mort deviennent des objets de consommation parmi tant d’autres. La valeur d’échange a remplacé toute autre forme de valeur traditionnelle ou morale, même l’atrocité a un prix, la souffrance est cotée et le vice est sponsorisé. On peut effectivement considérer de manière assez simpliste que la première cause de tout cela réside dans le pouvoir corrupteur de l’argent : Georg Simmel disait que l’argent dépersonnalise les relations humaines et homogénéiseait les valeurs en quantifiant absolument tout, en comparant absolument tout avec une seule et même valeur monétaire, effaçant la singularité de ces dites valeurs qui explique leur caractère unique et inviolable par moments pour le commun des mortels. Carnavale est au fond cette représentation d’une ville où l’argent est devenu en premier lieu un Dieu ; or, il est absurde, même pour l’esprit carnavalais, d’aduler de manière directe l’argent qui n’est plus alors un idéal porteur mais un simple cadavre que l’on agite, une religion du fétiche et cette non-croyance envers l’argent malgré tous les efforts des Carnavalais de mettre cet outil au centre de leur système de croyances dispose d’une raison très simple : Carnavale nage dans le pur cynisme post-idéologique caractéristique du XXIe siècle. La corruption de cette ville n’a jamais résidé profondément dans le mensonge comme on pouvait y croire, les Carnavalais ne faisaient pas que se mentir à eux-mêmes car pour se mentir à soi-même, encore faut-il croire en quelque chose. Or, c’est exactement l’inverse de Carnavale : cette ville ne croit en rien, la population fait semblant de croire, souvent par confort, ironie ou cynisme. Ce cynisme moderne, que Peter Sloterdijk avait tendance à nommer comme une forme de conscience faussement éclairée, ne rend pas les gens crédules ou dupes pour autant. Ils savent que leur société est monstrueuse mais ils préfèrent s’en amuser et s’en nourrir plutôt que d’avoir à remettre en question le système carnavalais, à se révolter contre lui ou même à le fuir purement et simplement ; c’est l’ultime expérience du conformisme social, l’art de faire adopter un schéma de pensée spécifique à des dizaines de millions d’individus alors que celui-ci est manifestement malsain et ne vise que l’autodestruction de l'Être. C’est en somme une bonne représentation de l’époque post-idéologique que laissait déjà entendre Zizek, la forme idéologique ultra-capitaliste qu’a pris Carnavale a été elle-même vidée de sa substance idéologique pour ne devenir qu’une coquille vide, un prétexte pour maintenir les rapports de domination à l’intérieur de la cité. Carnavale a abandonné cette honte prométhéenne qui infecte l’Homme depuis le début de la révolution industrielle, elle nie le décalage entre ce que nous sommes capables de faire technologiquement et ce que nous pouvons penser moralement pour ne laisser derrière qu’un désir génocidaire assumé afin d’assouvir un hédonisme de masse adulé, extrapolé et présenté comme un modèle de société tangible parmi tant d’autres, où la thanatopolitique de Foucault devient un modèle de société avec une mort présentée sur l’autel de la plus grandes des libertés humaines et comme un centre de plaisir pour le monde vivant. Le gaz qui s’abattit sur la Kabalie et Estham n’était pas une arme aux yeux des Carnavalais mais un orgasme collectif, une communion dans la ruine. Cherchant à titiller dans le désir humain l’interdit, la violence et la mort, Carnavale pousse le désir à la transgression extrême avec la mort pour ultime frontière, faute d’avoir autre chose dont on peut effectivement jouir.

Il ne faut cependant pas se tromper. Carnavale est un miroir, déformant juste assez la réalité pour qu'on ait la tentation au fond de nous de dire "non, ce n'est pas moi" mais Carnavale est indubitablement fidèle dans la structure, les désirs et les renoncements de l'Homme et des plus profondes abysses de son âme, cette ville ne fait que nous tendre une image extrême de ce que nous devenons quand nous cessons de croire. Quand on cesse d'aimer, de penser, de résister ; on devient Carnavalais et cette part de débauche et de cynisme extrême est dans le coeur des Hommes, bien avant l'époque moderne. Carnavale n'est pas un autre monde ; c'est le nôtre, poussé à son incandescence logique, à sa combustion lente, c'est notre monde sans filtre, sans mensonge, sans refoulement. Nous vivons tous à mi-chemin de Carnavale, dans cet entre-deux fragile où la morale est encore présente même si elle ne sert la plupart du temps qu'à décorer et à acheter une paix sociale par le divertissement et la diversion des foules par les gouvernements de tous pays ; l'éthique, quant à elle, a purement et simplement disparu des processus de décision avec l'apparition de l'Etat-nation moderne, l'éthique n'est que le synonyme des intérêts éminemment supérieurs des idéologies, des nations, des races et des cultures, elles-mêmes des causes dont la substance intellectuelle a été profondément altérée puis vidée pour ne devenir que des mots creux pleins de démagogie. On peut se moquer de Carnavale car c'est bien le seul moyen de ne pas voir à quel point cette cité nous ressemble, nous la disons folle pour oublier qu'elle est, peut-être, juste un peu plus lucide que nous. Les hommes préfèrent croire aux apparences que voir la vérité nue, Carnavale s'inscrit dans la révélation de la vérité nue du capitalisme tardif, celui qui approche à grands pas et que l'on refuse néanmoins de voir. Et si Carnavale était la vérité de notre liberté ? L'aboutissement final d'un tel principe dont l'existence nous semble toujours aussi abstraite encore aujourd'hui. L'Homme ne désire peut-être pas la liberté pour créer ou aimer mais pour jouir sans limite, dominer sans frein et consommer jusqu'à sa propre mort. L'humanité n'a pas été forcée. Elle a voulu. Elle a désiré le mal. Carnavale n'est donc pas une anomalie mais une conclusion, une extrapolation logique, presque mathématique, de notre modèle social. Elle ne nous choque pas parce qu'elle est différente, elle nous choque parce qu'elle nous ressemble, parce qu'elle est notre vérité débarrassée de ses costumes ; le rire, l'ironie, le vice, la violence, tout y est admis non parce que les Carnavalais sont fous mais parce qu'ils sont allés au bout du contrat social qui leur promettait la liberté totale et le plaisir absolu. Carnavale est ce que devient une civilisation qui ne croit plus en rien, sauf en elle-même. Le feu qu'elle projette ensuite sur les autres peuples n'est qu'un miroir de celui que nous allumons chaque jour en silence dans nos propres cœurs.


Carnavale ne veut pas être sauvée.

L'Ultime Révolte contre l'Etre Divin, l'Alpha et l'Oméga.

Carnavale ne croit pas à la rédemption, elle n'attend pas un Christ, elle ne cherche pas à restaurer un ordre juste. Elle prend l'idée gnostique, la retourne puis l'assume jusqu'au bout, assumant que le monde est un mensonge mais qu'au lieu de le fuir, la cité préfère célébrer cet état de fait. Le démiurge est un tyran alors on lui répond par le blasphème, le vice et la perversion, il n'y a plus d'étincelle divine à sauver mais peut-être une vérité à révéler dans le néant lui-même. La chute n'est donc pas à éviter pour Carnavale car c'est sa seule voie de libération possible, non plus vers Dieu mais vers le fond du gouffre où le mensonge est censée cesser. C'est une forme pure de thanatognose, une connaissance de la mort, par la mort, une sagesse du désespoir. Vu sous cette lumière, le gazage final de la population prévue par les grandes familles n'est pas un crime de guerre mais un sacrifice, un acte liturgique, un orgasme eschatologique. Ils ont tout vu, tout pris, tout profané et maintenant, il ne leur reste plus qu'à descendre ensemble en Enfer et y trouver enfin la soi-disante clarté. C'est l'acte le plus pur de liberté selon les Carnavalais : refuser la rédemption, refuser de survivre, se donner la mort avec une joie quasi-rituelle comme une parodie sacrilège de la messe chrétienne dans une forme d'anti-christianisme absolu via une imitation inversée. Un moyen comme un autre de trouver la liberté. Et Satan devient, par ailleurs, le libérateur de toute cette trame historique car Carnavale est persuadée que son sort ne réside plus entre les mains de Dieu qui cherche à imposer son autorité morale et divine sur l'Homme, empiétant naturellement sur son libre arbitre pour son soi-disant bien. Or, qui fut le premier à clamer haut et fort sa rébellion et son émancipation de Dieu dans le récit chrétien ? Lucifer. Le premier des révoltés, le premier des penseurs libres de l'Univers et donc le plus à même de donner la liberté finale à Carnavale et à son sort terrestre qui est celui de succomber aux bombes onédiennes et à la satellisation extérieure.

Permettez-moi d'achever mon propos sur Dieu et l'Etat de Bakounine. Celui-ci dit :

"Il voulait donc que l'homme, privé de toute conscience de lui-même, restât une bête éternelle, toujours à quatre pattes devant le Dieu "vivant", son créateur et son maître. Mais voici que vient Satan, l'éternel révolté, le premier libre penseur et l’émancipateur des mondes. Il fait honte à l'homme de son ignorance et de son obéissance bestiales ; il l’émancipe et imprimé sur son front le sceau de la liberté et de l'humanité en le poussant à désobéir et à manger du fruit de la science"
Dieu est l'ennemi de la liberté.
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Un peuple et son traumatisme :

"Je veux juste...ressentir...à nouveau."

"Pour certains, ce fut soudain; pour d'autres, c'était une facilité.
Les rues devinrent plus calmes, les publicités plus désespérées, les hauts placés se distancièrent encore davantage du bétail, les gens n'étaient plus surveillés par d'autres personnes, seulement par des algorithmes et une bureaucratie numérique.

Violence.
Un symptôme de stagnation qui, si on le laissait sans contrôle, deviendrait une plaie béante attirant toutes sortes d'asticots. Les gens sont en colère, les gens sont fatigués, les gens veulent juste...ressentir à nouveau.

L'Ordre reçut les moyens d'y répondre, mais en retour, nos crocs s'aiguisèrent.
Le capital resserra lentement les moyens de survie, mais la faim devint un moteur.
La Pureté nous soufflait qu'il n'y aurait pas d'alternative, mais les cris résonnaient plus fort.

Rien à dire, rien à justifier, et certainement rien à retenir.
Ainsi soit-il, ainsi que cela a toujours dû être.

Les hyènes, les vautours, et toutes sortes de vermine qui sommeillaient sous la fine couche de Notre Démocratie s'élèvent désormais au-dessus du sol, apportant leur lot de folie sur le continent.

Nous ne reconnaissons plus le village ; alors il doit brûler.

Juste pour en ressentir la chaleur.
"


Une Seule Lutte, celle des Classes.
⮕ La Lutte qui mettra fin à toutes les Luttes.


Le sociologue Aleksandre V. Neretsky (né en 1975, à Mistohir) est l'une des figures les plus marquantes de la pensée estalienne de l'après-révolution. Issu d'une famille modeste d'ouvriers métallurgiques, il connaît très tôt les contradictions du monde qui l'entoure. Etudiant en sciences sociales à l'Université de Mistohir, il se spécialise d'abord dans l'étude des mouvements sociaux et des révolutions du XXe siècle puis s'impose comme l'un des rares chercheurs capables d'articuler un discours critique sur la société estalienne sans basculer ni dans l'hostilité ouverte, ni dans la célébration aveugle de celle-ci. Sa carrière est marquée par des allers-retours constants entre la théorie et l'expérience vécue. Dans les années 2000, il participe activement aux cercles intellectuels contestataires qui critiquent la monarchie constitutionnelle mais sans jamais s'engager pleinement dans le militantisme. Cela lui vaut une réputation de "révolutionnaire sceptique", un homme convaincu de la nécessité de la rupture mais conscient du prix psychologique et culturel qu'elle entraînerait inévitablement.

Lorsque la Révolution de 2013 éclate, Neretsky a 38 ans. Il assiste aux événements en observateur impliqué : il n'est pas sur les barricades mais ses étudiants, eux, y sont. Plusieurs de ses proches tombent dans les combats sous la dictature de Rudaviak et lui-même connaîtra l'expérience de la clandestinité durant les mois de Septembre à Novembre 2013. C'est de là que naît son projet intellectuel principal : comprendre comment un peuple, une fois plongé dans une forme de guerre civile larvée qui ne dit pas son nom, sort transformé de l'expérience. Pour lui, la Révolution ne fut pas seulement un bouleversement politique mais une brutalisation collective. Les Estaliens de 2017, à ses yeux, portent en eux la trace de la violence qui n'est pas seulement un souvenir, aussi douloureux soit-il, mais un nouvel habitus social. Neretsky développe ainsi une thèse qui suscite à la fois admiration et controverse : selon lui, la Fédération des Peuples Estaliens vit sous le régime d'un traumatisme non résolu qui a été sublimé dans une culture politique militarisée. Il décrit la Révolution comme une matrice d'apprentissage de la violence : une génération entière, précipitée au combat armé dans sa jeunesse, a vu ses repères moraux bouleversés par la dictature et la guérilla. L'expérience de la peur, de la perte, du sang et de la camaraderie sous le feu n'a pas disparu avec la victoire ; elle s'est au contraire inscrite dans les corps et les esprits, produisant une société où la violence est désormais perçue comme une modalité légitime de l'action politique et sociale. C'est cette transformation qu'il nomme la "normalisation de l'exception", où les comportements nés de la survie en temps de guerre deviennent la norme dans un contexte de paix relative.

Pour Neretsky, la brutalisation estalienne se traduit par trois grandes tendances. D'abord, une culture de la militarité diffuse, où les jeunes générations marquées par les combats continuent de se définir par l'uniforme, la hiérarchie et la discipline. Ensuite, une méfiance structurelle : ayant appris à se protéger contre l'ennemi intérieur comme extérieur, la société estalienne développe des réflexes collectifs de suspicion et de dureté où la loyauté au collectif prime sur l'individualité. Enfin, une politisation de la violence : la Révolution a fait entrer dans les mentalités l'idée que la force armée n'est pas un accident tragique mais une forme d'expression légitime de la volonté populaire. C'est ce dernier point qui, selon lui, explique la trajectoire belliqueuse de la Fédération après 2013. La Révolution de Novembre a produit un peuple qui, pour ne pas sombrer dans l'angoisse du souvenir, choisit de prolonger l'expérience militaire au-delà de ses frontières. Ainsi, la politique expansionniste et l'exportation de la Révolution ne seraient pas seulement le fruit d'un calcul stratégique ou idéologique mais aussi une fuite en avant psychologique car le besoin de donner un sens collectif à une violence qui, autrement, resterait traumatique est vital pour la survie psychologique du peuple estalien. Dans ses écrits, Neretsky met en garde contre ce cercle vicieux : une société qui guérit mal de son traumatisme tend à projeter sa douleur sur l'extérieur en transformant ses cicatrices en justifications pour de nouveaux conflits.

Ses travaux rencontrent une réception contrastée au sein de la Fédération. D'un côté, il est salué comme l'un des rares penseurs capables de mettre en mots ce que beaucoup ressentent confusément : le sentiment d'une jeunesse brisée, d'un peuple qui vit dans l'ombre de ses morts. De l'autre, il est accusé par certains militants et responsables politiques, notamment husakistes, de "psychologiser la Révolution" et de vouloir affaiblir l'élan martial de la Fédération par une lecture trop pessimiste mais Neretsky assume cette position confortable car il considère que comprendre le traumatisme est la seule manière d'éviter qu'il ne devienne une fatalité historique. En 2017, lorsqu'il prend la parole dans des conférences, ses discours oscillent entre analyse froide et confession collective. Il n'hésite pas à employer des termes durs : "Nous sommes un peuple militarisé non pas parce que nous l'avons choisi, mais parce que nous avons survécu. Et la survie, en 2013, a pris la forme du fusil". Pour lui, toute la question est de savoir si la Fédération parviendra à dépasser ce stade, ou si elle s'enfermera dans une logique de guerre permanente où la guérison sera confondue avec la conquête.


Aleksandre V. Neretsky.

Extrait d'une conférence de Aleksandre V. Neretsky à la faculté de sociologie de Fransoviac, 25 Juillet 2017.

"La Révolution de 2013 n'est pas seulement une rupture politique mais elle est surtout anthropologique, vous savez. En quelques mois, l'existence humaine en Estalie avait vraiment changé de texture. On a appris à tuer, à craindre, à haïr mais aussi à se fondre dans un collectif au point de s'y dissoudre. La Révolution, elle a pas seulement laissé des cicatrices visibles mais elle a produit une transformation assez silencieuse et souterraine de ce qui façonne encore aujourd'hui chacun de nos gestes en tant que société mais aussi en tant qu'individus !

Je m'explique. Le traumatisme, c'est pas seulement la mémoire d'évènements violents, c'est en premier une déformation de l'expérience du temps car vous savez, en 2013, le présent s'est écrasé de lui-même, d'une certaine manière : la crise économique de 2012 nous laissait entendre qu'il n'y avait plus d'avenir puis la dictature de Rudaviak nous laissait ensuite entendre qu'il n'existait plus que la survie immédiate. Or, cette contradiction du temps s'est inscrite dans nos psychés collectives. Aujourd'hui encore, en 2017, vous avez beaucoup de nos concitoyens qui vivent dans une temporalité suspendue, marquée par la vigilance constante, comme si la paix n'était qu'un interlude fragile avant la prochaine déflagration. C'est d'autant plus visible chez les militaires, je pense que beaucoup dans cette salle ont un proche qui fait partie ou travaille avec l'Armée Rouge, il faut admettre que cet état d'esprit de vigilance est très courant dans les rangs de nos forces armées car tous ceux qui ont étés profondément traumatisés par la Révolution ont rejoints ironiquement l'armée, en masse. Et c'est ce flux constant de recrues issues de ce traumatisme qui alimente par ailleurs la course à l'exportation de la Révolution car cette armée préfère prolonger l'état de guerre plutôt que d'affronter le vide d'un présent apaisé.

Psychologiquement, la jeunesse qui a grandi dans les barricades a intériorisé une équation assez terrible : la valeur de l'individu, en ces temps de crise, ne se mesure pas à son savoir ni à sa créativité mais à sa capacité de combattre. Les adolescents de 2013 sont devenus adultes dans un univers où la mort rôdait à chaque coin de rue. Contrairement à leurs aînés, ils n'ont pas appris la patience, la lenteur ou l'art d'espérer. Non, au lieu de cela, on a une jeunesse qui a appris l'intensité, la fusion, l'urgence. C'est pourquoi vous avez énormément de ces jeunes dans l'armée, ils peinent aujourd'hui à s'intégrer dans une vie ordinaire car pour eux, la normalité n'est plus la paix mais la lutte ! Vous savez, cela me fait un peu penser à ce que disait Prodaysk il y a quelques mois je crois, à la télévision. Il était en plein débat avec un délégué du Bloc Anarchiste Renouvelé et il avait considéré que le peuple estalien vivait une métamorphose de la liberté. En gros, son idée était que la Révolution avait abattu l'ordre ancien pour instaurer une souveraineté populaire mais cette liberté, au lieu d'être vécue comme un espace de respiration, elle était vécue comme une consigne de vigilance armée. Etre libre, en Estalie, ça signifie davantage que l'on est prêt à défendre la liberté par les armes, à chaque instant, contre des ennemis supposés omniprésents. En vérité, la liberté en Estalie, elle s'est confondue intimement avec l'état de siège permanent. Ce n'est pas forcément une contradiction en soi : oui, il existe des acteurs intérieurs ou extérieurs qui souhaitent la destruction de la Fédération, sans doute ! Néanmoins, on peut quand même dire que c'est une dérive car on a vraiment transformé l'expérience de la liberté en réflexe de suspicion et en devoir de combattre.

Il faut aussi dire que la violence possède une séduction propre. Elle n'est pas seulement vecteur de destruction, c'est une forme d'intensité en soi. Dans l'expérience de la guerre, chaque instant est saturé de sens. La peur aiguise les perceptions, la camaraderie devient fusionnelle, la mort donne à chaque geste une valeur infinie. Beaucoup de jeunes Estaliens, prolongés dans ce monde à dix-sept ou dix-huit ans, ont découverts une densité de vie qu'aucune situation civile ne pourra jamais reproduire. Ils ont appris à exister dans l'urgence, dans la proximité charnelle de la survie, et ce souvenir reste gravé comme une forme de vérité vécue. C'est d'ailleurs pour ça que tant de vétérans, malgré l'horreur qu'ils ont traversée, peinent à quitter l'uniforme parce que l'uniforme, c'est pas juste une fonction militaire, c'est devenu pour eux une identité, une seconde peau et l'armée une deuxième mère. Une mère violente, impitoyable, qui envoie ses enfants mourir pour une cause que l'on a déjà oublié dès la première balle tirée, mais une mère quand même. En ôtant cet uniforme, on retire aussi le sentiment d'appartenance absolue qu'offrait la camaraderie des tranchées urbaines et des barricades car dans la guerre, l'individu se dissout toujours dans le collectif ; il n'a plus à porter seul le poids de son existence, il se fond dans un "nous" total, soudé par la nécessité. Revenir à la société civile, avec ses lenteurs, ses ambiguïtés, ses compromis, apparaît alors comme une régression insupportable, presque une perte de sens. Il faut comprendre que la guerre n'est pas juste traumatisante comme on peut s'y attendre, elle est aussi addictive. La brutalité des combats agit parfois comme une drogue chez certains individus. Elle détruit mais envoûte aussi. Elle marque l'esprit de ceux qui l'ont vécue en leur donnant un goût de vérité qu'aucune autre expérience n'égale. Dans la violence, tout est clair : l'ami et l'ennemi, la vie et la mort, le but et le danger. Dans la paix, tout devient plus flou : les adversaires deviennent parfois partenaires, les idéaux se diluent dans les compromis, les jours se répètent. Beaucoup de nos jeunes, vétérans de la Révolution, préfèrent donc retourner au feu plutôt que de se perdre dans cette grisaille qui nous semble si naturel pour les civils. C'est un peu le paradoxe dans tout ça : la guerre nous détruit mais elle nous définit aujourd'hui. Elle nous a brisés mais elle donne à la Fédération la force de marcher.

Voilà pourquoi notre peuple regarde désormais l'horizon avec impatience, comme s'il attendait une guerre plus grande, plus totale, une guerre qui viendrait enfin donner un sens définitif à tout ce que nous avons enduré. Je pense que vous connaissez l'expression, la Commission à la Guerre l'a répète souvent et les husakistes aussi, la Grande Guerre Finale. C'est un peu le conflit qui abattra le capitalisme et le fascisme, celle qui mettra fin à toutes les guerres en offrant une victoire totale et irréversible. Je comprends cette attente de la part des husakistes mais il faut avouer qu'elle répond à un besoin profond et psychologique plus qu'idéologique : transformer notre traumatisme en sacrifice rédempteur. Faire de la douleur une offrande, donner à nos morts une mission, inscrire notre souffrance dans une histoire mondiale et universelle. Cependant, je le dis à vous, chers étudiants : cette guerre, si elle vient, ne guérira rien. Elle ne fera que prolonger notre dépendance. Elle nous donnera encore une intensité, encore un but, mais elle repoussera une fois de plus le moment où il faudra affronter le silence de la mort. Elle promet d'être la fin de toutes les guerres mais il faut admettre qu'elle risque davantage d'être seulement la répétition de la plus large de la guerre de manière plus dévorante encore car l'illusion est toujours la même : croire que la guérison viendra de l'extérieur, d'un ennemi vaincu, d'un champ de bataille conquis, plutôt que de l'intérieur, d'un travail de mémoire et de deuil.

Comprenez-moi bien, je comprends pourquoi la Fédération et surtout les husakistes s'élancent à bras ouverts vers cette perspective : elle incarne à la fois notre idéalisme révolutionnaire et notre incapacité à apaiser nos blessures. Mais philosophiquement, il n'y a pas de guerre qui mette fin à la guerre. Il n'y a pas d'ultime bataille qui abolisse la violence de l'Histoire. Il n'y a que des peuples qui, un jour, acceptent de regarder leur passé et d'y puiser autre chose qu'un appel aux armes. Si la Grande Guerre Finale doit avoir lieu, elle ne sera pas notre délivrance. Elle sera notre miroir. Elle nous dira ce que nous sommes devenus : un peuple qui transformé sa douleur en destin. Alors peut-être, après l'épreuve, après le vacarme, viendra enfin ce moment où nous n'aurons plus d'autre choix que d'affronter nos fantômes sans les couvrir du bruit des canons. Mais ce jour-là, je pense que nous serons déjà trop fatigués pour le vivre. C'est un peu ma crainte dans tout ça.
"
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Pas de réformistes ici :

Dites non à leurs desseins d'exploitation, résistez ou mourrez !



Vous, sous nos chenilles, grouillez-vous !
⮕ Le radicalisme de la Lutte.


On dit souvent que les mouvements révolutionnaires disposent de deux branches : une branche réformiste et une branche radicale. La branche réformiste est la face visible du mouvement, c'est celui qui met en place des actions pacifiques dans le respect des institutions, qui pousse à un changement pacifique, institutionnel et consenti par la majorité de la population. En bref, la branche réformiste est celle qui légitime le mouvement, le rend plausible et entendable pour la majorité silencieuse et modérée d'une population et qui assure donc l'existence du mouvement sur le long terme. Et puis il y a la branche radicale, c'est la branche qui contient les individus qui n'ont pas le temps d'attendre que les choses bougent pacifiquement et que le système décide de lui-même de changer. C'est cette branche qui s'approche le plus de ce qu'on considère comme un mouvement révolutionnaire en menant des actions violentes : sabotages, attentats, insurrections, vandalisme. En somme, cette branche radicale accepte impunément la violence car elle constitue à son sens une simple réponse à la violence systémique elle-même, les radicaux combattent le feu par le feu, ni plus ni moins. C'est exactement le point de vue global des Estaliens : l'Estalie est un mouvement révolutionnaire à lui seul où la branche radicale est immensément majoritaire au sein de la population, dont la pensée dominante est que la violence du capitalisme ne mérite que d'être retournée contre ceux qui nourrissent ce système de manière volontaire et malveillante. Bien sûr, radical ne signifie pas que les Estaliens ne font pas preuve de réalisme, bien au contraire : les Estaliens considèrent que de tous les mouvements émancipateurs, l'idéologie libertaire répond le mieux aux principes les plus réalistes qui soient et qui acceptent naturellement le compromis quand celui-ci est vital pour la survie quand il le faut. Pourtant, plus le temps passe, plus cette vision réaliste s'érode chez les Estaliens. L'expérience estalienne a beau être une réussite au sein de ses frontières, personne ou presque n'a décidé de changer de régime malgré l'étonnant succès de la Fédération. Les élites qui déclarent à la face du monde qu'ils dirigent au bénéfice de leur peuple ne décident pas de changer de régime alors qu'ils connaissent très bien les failles de leurs systèmes. Certes, le régime estalien n'est pas parfait, loin de là, mais il offre une alternative raisonnable et humaine aux populations du monde, un régime où il n'y a plus de riches exploitants qui exploitent la force de travail du prolétariat, où la culture est préservée des vices de l'hédonisme consumériste qui caractérise le modèle économique capitaliste, où la coercition ne fait plus force de loi unilatérale et où les citoyens disposent équitablement des contre-pouvoirs adéquats pour riposter. On pourrait fustiger que l'Estalie est une nation militariste à outrance, qu'elle prône la guerre et l'expansion mais aurait-elle besoin d'être surarmée si les élites des pays étrangers n'étaient pas aussi avares de leur propre pouvoir narcissique ? Enfermés dans une logique du syndrome du personnage principal, ces élites estiment qu'elles seules disposent de la légitimité de régner sur des masses qui ne demandent qu'à bien vivre et en toute liberté. Pourquoi leur refuser ce privilège ? Pourquoi avoir besoin d'affirmer sa domination sur les autres, tel un adolescent complexé ayant besoin de relever son égo face aux autres ? Il y a quelque chose de malsain chez ces élites anticommunistes qui pullulent dans le monde entier et pour cause, cet anticommunisme primaire, reposant sur des préjugés et une forte incapacité à comprendre le combat libertaire ou marxiste ne démontre non pas l'inculture de ces élites mais leur déni flagrant de reconnaître leur tort : celui de ne pas être le héros choisi par l'Histoire, par la Nation ou par un Dieu quelconque. Vous n'êtes pas des héros. Vous pensez avoir la légitimité de diriger des peuples entiers, souvent droit vers une mort certaine, mais vous vous êtes créés un narratif intérieur pour vous persuader de votre légitimité alors que la majorité des gens votent en espérant un programme radicalement différent du vôtre, en espérant une vie meilleure quand vous leur proposez de mourir à la tâche à l'usine ou de vous sacrifier corps et âme pour un patron, un bourgeois ou un officier.

C'est ce qui explique pourquoi la confiance dans le réalisme politique et idéologique des Estaliens s'affaiblit avec le temps. Pourquoi chercher la rationalité avec des Etats-nations adverses qui ne font preuve d'aucune rationalité vis-à-vis du bien-être de leur population ? Ils préfèrent envoyer des dizaines de milliers de leurs compatriotes dans des guerres visant à esclavagiser d'autres peuples sous une rhétorique condescendante et humiliante, faisant passer les autres peuples pour des barbares incultes tandis qu'ils rassurent dans leur exceptionnalisme leur propre peuple de leur supériorité morale. Au fond, ces guerres n'agissent que comme des expéditions néo-impérialistes qui feraient à peine envier les empires antiques menant des invasions pour récupérer des masses serviles et corvéables à merci, à la seule différence que les esclaves récupérés n'auront pas besoin d'être déportés pour être utilisés, leur propre pays devenant un camp de travail à lui tout seul. Tout ça pour justifier des guerres qui n'arrangent qu'une poignée d'industriels, de politiciens et de bourgeois dont la guerre est devenue une activité marchande à part entière. Le capitalisme se nourrit des destructions qu'il cause lui-même, après tout. Jusqu'au point de rupture, en tout cas. Le phénomène de détestation des neutres en Estalie prend également de l'ampleur. Les gens haïssent l'indifférence, de plus en plus. Vivre signifie être partisan, disait Hebbel, et c'est d'autant vrai en Estalie où la démocratie directe s'applique tous les jours. Celui qui vit vraiment dans le pays, dans la cité, ne peut être que citoyen et de ce fait, tout citoyen prend parti puisqu'il est une partie prenante de la cité. Or, être indifférent ou neutre, c'est une forme d'aboulie, un parasitisme, une lâcheté qui ne dit pas son nom. C'est peut-être ce qui explique la radicalité idéologique en Estalie car l'absence de neutralité dans la société politique mène naturellement à une détestation de l'inaction pour des générations d'hommes et de femmes qui se sont dressés sur les barricades de la Révolution de Novembre. La neutralité, c'est laisser s'accumuler les nœuds systémiques imposés par le système pour bloquer le changement, des nœuds impossibles à démêler dans la pure philosophie fabienne que seule l'épée peut couper ; c'est laisser promulguer des lois liberticides que seule la révolte fera abroger ; c'est laisser accéder au pouvoir des hommes que seule une mutinerie pourra renverser. N'est-ce pas ce que l'on voit ? Pourquoi la Réaction existe ? Elle n'existe pas pour protéger la population d'elle-même, sans doute, elle est là pour faire rentrer le prolétariat dans le rang, pour la forcer à se mettre à quatre pattes devant ses maîtres et à se taire. Si l'esclavage a été aboli, il a été plutôt généralisé à l'ensemble de la classe laborieuse au sens institutionnel puisque son pouvoir est mince et que sa seule manière de se faire entendre est de...gueuler...littéralement. En bref, si le prolétariat veut se faire entendre, il doit protester, voire se révolter ; tout comme les esclaves d'autrefois. Cette Réaction n'existe donc que dans un seul but : protéger les puissants et leurs intérêts. Il suffit désormais de légitimer la Réaction par des concepts aussi creux et impersonnels, en prenant sa distance avec les souffrances du peuple pour laisser place seulement au consensus qui arrange les puissants. En bref, arrêtez de crier, vous faites du boucan. Des faits mûrissent dans l'ombre, quelques mains dont aucun contre-pouvoir surveille, tissent la toile de la vie collective et la masse ignore parce qu'elle ne s'en soucie pas. Les destins de toutes les époques sont manipulés selon des visions étriquées et corrompues par l'avarice de quelques uns, sur des buts immédiats court-termistes et marchands ainsi que des ambitions et des passions personnelles de petits groupes d'actifs qui se reflètent ensuite sur une masse d'hommes ignorants de leur situation car ces derniers sont "neutres" ou indifférents. Le plus frustrant chez les indifférents, c'est aussi car ils ne se sentent pas coupables de leur indifférence, de leur scepticisme et de leur absence de participation à l'activité de groupes de citoyens qui cherchent à éviter les maux causés par leur même indifférence aux actions des puissants. Leurs solutions reposent sur des idéaux abstraits et infondés ; ce sont de belles solutions la plupart du temps mais elles sont infécondes et cette contribution légère à la vie collective ne reflète chez eux aucune lueur mais seulement une curiosité intellectuelle morbide, comme un scientifique regarde un rat de laboratoire réagir à un produit chimique, il n'admet aucune forme d'agnosticisme. C'est ce qui explique la détestation du neutre pour les Estaliens : être neutre, c'est reproduire l'erreur du passé qui fut de faire aveuglément confiance à une minorité. Il faut éviter le filet de la pensée d'Ionesco : comme le disait l'auteur, la pensée est un monopole ou un oligopole d'une poignée de maîtres intellectuels qui dominent tous les autres par une illusion collective dans laquelle tous les autres penseurs sont enfermés. Le penseur moyen serait donc enfermé dans un filet de pensée dans lequel il croit pouvoir penser librement alors qu'il est enfermée dans une pensée fortement basée sur la subjectivité des quelques penseurs qui régissent la pensée commune tout en faisant croire en un océan de possibilités intellectuelles. En vérité, cet océan est maigre en pensées car elle est monopolisée et pauvre intellectuellement. La pensée personnelle est un acte fortement difficile. Pour beaucoup, le processus intellectuel de la pensée se confine lui-même dans un dogme commun inconscient où l'on se sent certainement libre d'une pensée indépendante mais pourtant alignée dans un moule prédéfini. Le filet de la pensée doit être évité, d'abord par l'absence de la neutralité puis par le Non. Le Non fait tout. Emile Chartier disait que le non au tyran ou au prêcheur n'est que l'image de l'opposition mais elle ne reflète pas sa réalité concrète ; il faut savoir dire non à toute forme d'énonciation de principes ou de pensées qui prendraient principalement en compte l'interprétation de perspectives du monde telles que vues par une autre pensée. L'acquiescement aux idées d'autrui est un acte de soumission intellectuelle et nullement une source de réflexion de la pensée. Le oui esclavagise la pensée de l'homme, le non le libère. C'est exactement ce que cherche les Estaliens. Dire Non au monde. Lui montrer ses torts.

C'est pour cela que les Estaliens ne connaissent ni neutralité ni hésitation. Le libéralisme et le fascisme ne sont pas des adversaires avec qui l'on peut négocier, ce sont des machines de mort qui transforment la vie humaine en marchandise et les peuples en troupeaux dociles. Ceux qui prétendent concilier avec ces systèmes ne font que retarder l'inévitable, ils trahissent leur humanité et la mémoire des combats passés. Les Estaliens ne se contenteront plus de critiquer, ils prendront les armes. Ils ne tergiversent pas, ne comptent pas les coûts ni les sacrifices ; ils frappent où où le mensonge et l'oppression sont les plus fort, détruisant les mécanismes mêmes qui génèrent tyrannie et servitude. Chaque fusil levé, chaque barricade dressée, chaque action directe est un avertissement que la passivité est un crime, que la neutralité est un suicide politique. Il n'y aura ni concessions ni clémence pour les ennemis de la liberté : le compromis serait de trahir le peuple et la trahison est la plus haute forme de violence contre ceux que l'on prétend défendre. Tant que le monde sera gouverné par le pillage des faibles, par la guerre permanente des puissants et par la peur imposée à des générations entières, l'Estalien ne connaître ni repos, ni pardon. Il brûlera les ponts derrière lui, emportera les illusions et les certitudes mortes de ceux qui croient encore qu'on peut coexister avec l'injustice et imposera par la force une vérité simple et immuable : la liberté n'est jamais donnée, elle se conquiert, elle se défend et quand il le faut, se fait payer au prix du sang. Ce sang, ce combat, cette insurrection permanente, voilà l'âme de la Fédération : intransigeante, sans peur et sans trêve, avec un seul rêve à la clé, la liberté. Ceux qui persistent à ignorer la violence structurelle du monde découvriront tôt ou tard que face à l'Estalie, la paix n'est possible que dans la défaite du tyran et que la défaite du tyran est la condition sine qua non de la vie libre. Tout autre choix serait lâcheté ; toute hésitation serait complicité ; toute indulgence serait mortalité. L'Estalie n'offre pas de salut aux indécis. Elle ne négocie pas avec l'injustice. Elle ne recule devant rien car son combat est juste, son arme légitime et sa détermination absolue et totalisante.


L'Armée Rouge sera cette masse insurgée, animée par la haine, prêts à sacrifier leur humanité pour ne pas que les autres n'aient à le faire.

Séchons nos larmes de haine, la mort de nos ennemis n'attend pas.
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Rancœur :

Acte de légitime défense pour les uns, acte salvateur pour d'autres.



Haïssez-vous les uns les autres.
⮕ Haine.


Les Ailes de la Liberté volant au-dessus de l'Hotsaline, allant tous vers une mort certaine.

Ce qui est beau quand on est pilote de chasse, c'est qu'une fois une certaine altitude atteinte, il fait toujours beau. Vous pourriez vous trouver dans le coin le plus perdu de la planète avec des tempêtes d'ampleur biblique se déroulant au sol, une fois les nuages franchis à une certaine distance, il ne reste plus que vous et le Soleil qui illumine le ciel environnant. L'endroit parfait sur Terre, la pureté du ciel, à l'inverse de la corruption du sol, victime collatérale de la vanité humaine qui en a fait son domaine privé et qui y a inscrit ses vices de manière profonde. Au moins, dans le ciel, personne n'était là pour vous déranger, il n'y avait pas âme qui vive. Juste vous, le vent et les rayons du Soleil. Mais après plusieurs millénaires de rêves aériens, alors que le vieux rêve de l'Homme, celui de voler, avait été atteint, notre espèce a désiré faire du ciel un outil parmi tant d'autres à sa propre cupidité et affairée à satisfaire ses besoins de conflictualité avec les autres. C'est de cette manière que l'aviation était née et ce fut le moteur principal du domaine aéronautique : la guerre. Lorsque l'on concevait la prochaine génération d'aéronefs, ce n'était jamais avec l'idée de rendre le vol plus agréable, de donner plus de libertés à l'Homme. Non, l'objectif de la conception aéronautique, c'était de savoir quel armement aérien serait le plus létal, la façon d'esquiver les obus et les missiles adverses, accroître la survivabilité de l'appareil et le rendre le plus furtif possible aux yeux des radars et des capteurs infrarouges ennemis. Le Ciel, espace de liberté, était devenu un espace de guerre. Depuis plusieurs heures, c'était ce que Jean observait depuis son cockpit. Lui et son escadrille étaient à environ à 20 000 pieds d'altitude. Conformément aux ordres de l'état-major teylais, ils s'étaient décidés à monter en altitude. Il suffisait de tourner la tête vers le bas de son appareil pour se rendre compte que plus bas, les avions de la coalition et ceux de l'Hotsaline se livraient une lutte à mort dantesque. Jean savait qu'il n'aurait jamais dû accepter d'être déployé en Hotsaline. Pourquoi il n'avait pas accepté le poste à Menkelt ? Tout ça pour quelques deniers en plus ? Le salaire des soldats teylais en Hotsaline était drôlement attractif et pour Jean, qui avait grandi dans les bas-quartiers de Saint-de-Tour, la rémunération offerte par l'armée était déjà une large motivation pour lui. Et c'était pour cette petite majoration de salaire, pour une putain de prime, que Jean s'était lancé dans la guerre en Eurysie Centrale. Qu'il avait été con ! Mais bon, maintenant qu'il était là, autant faire le travail maintenant. L'escadrille teylaise s'approchait du point de jonction, l'escadrille devant se mêler à une escadrille hotsalienne en renfort pour protéger une zone aérienne à l'est de Troïtsiv :

"Cobra Leader à Cobra One, tu vois l'escadrille alliée ?
- Cobra Leader, négatif. J'ai rien sur le radar. Pas de signal radio non plus.
- Jonction à 05h45. On est légèrement en retard. C'est pas normal qu'ils soient pas là.
- Ici Cobra Leader, formation serrée, maintenez cap 0-9-0, altitude stable. On reste en stand-by, ils finiront par arriver.
"

Alors que l'escadrille se met en stand-by, attendant désespérément ses alliés hotsaliens, le radar commence à sonner de manière inquiétante.

"J'ai le radar qui s'affolent. Contact multiples à douze heures haut !
- J'en compte huit...non, dix signatures ! Merde, c'est trop dense !
- A tous les Cobras, break gauche, break gauche !
- Fox-2 sur cible de tête !
- Il a esquivé ! Merde !
- Missile, missile sur moi ! Flare, flares ! Arghhh...putain ! J'suis touché, feu moteur, je perds le contrôle !
- Ejecte-toi !
- J'y arrive pa-
- Cobra Two est down ! Putain, ils sont partout, ils nous verrouillent de tous les côtés !
- Tenez la ligne, engagez au canon si nécessaire !
- J'ai un bandit derrière moi ! Je le shake pas, il me coll- MERDE, je prends...trop de coups ! Je-
- Cobra Leader, ici Cobra Three, Four est down ! Bordel, Jean, ils nous encerclent ! J'ai deux appareils à six heures, impossible de décrocher !
- Tiens bon ! Manoeuvre serrée, on descend sous 20 000, grouille !
- Ils me lockent ! MISSILE EN APPRO-
- Pierre ? PIERRE ?!...Ici Cobra Leader, je suis seul...dix appareils sur moi...Mayday...Mayday...Merde !
"

Un des missiles ennemis touche de plein fouet la carlingue de Jean, le moteur explose. Jean n'a pas d'autre choix que de s'éjecter tandis que son avion pique du nez en flammes vers le sol. Encore secoué par l'explosion et l'éjection brutale de son appareil, il a du mal à actionner son parachute. Il finit par déclencher ce dernier, sa vitesse ralentit graduellement au fur à mesure qu'il descend vers le sol. La perte de vitesse lui permet de reprendre un peu plus ses esprits. Il essaie de regarder autour de lui. Heureusement, il a été abattu au-dessus du sol hotsalien, en terrain ami, il n'aura pas besoin d'effectuer les tactiques de survie de base comme on le lui avait appris. Il regarda dans le ciel, voyant les carlingues des aéronefs de son escadrille descendant vers le sol à une allure grotesque, en flammes, tels des anges déchus. La totalité de son escadrille avait été abattue et pourtant...il ne voyait pas un seul parachute à part le sien. Personne n'avait survécu, sauf lui. Deux de ses hommes étaient morts sur le coup et le dernier n'avait pas pu s'éjecter. Il avait fini par poser pied à terre après quelques minutes supplémentaires en l'air. Il était grièvement blessé mais heureusement, le village hotsalien le plus proche devait être à quelques kilomètres de là, il pouvait survivre d'ici là. Alors qu'il se ressaisit et commence à marcher, il voit soudainement un des appareils de l'escadrille ennemie qui avait abattu sa petite troupe. En basse altitude, à l'œil nu, il pouvait distinguer très nettement la silhouette de l'EF-16 Hydra estalien qui venait de l'abattre et le symbole de l'Armée de l'Air Rouge sur les ailes de l'aéronef communaliste. Jean grinça des dents. Ce fils de pute avait non seulement abattu son escadrille mais il se payait même le luxe de le narguer depuis le ciel. Lui, condamné à marcher sur ses pieds, avec une plaie béante dans la cuisse, telle une misérable créature terrestre tandis que le pilote estalien qui l'avait abattu se comportait comme un dieu céleste regardant avec mépris les fourmis à ses pieds. Lui qui s'était tellement entraîné, qui avait grandi dans la précarité et qui était devenu le grand pilote de la famille, le défenseur de Sa Majesté et de la Nation, qui avait tant volé au sein de son appareil au point d'en connaître chaque détail et chaque recoin. Tout ça, tout ce pourquoi il avait tant sacrifié, pourquoi il avait tant combattu. Tout ça, en l'espace d'un engagement de quatre pauvres minutes, étaient partis en fumée. Et au lieu de disparaître de sa vue pour digérer la nouvelle, les pilotes estaliens qui l'avaient humilié, lui et ses hommes, se payaient maintenant sa tête ! Ils haïssaient ces gens-là. Oh, il n'avait rien contre les Estaliens en particulier, il n'était pas un farouche anticommuniste (et pour cause, il n'était pas franchement intéressé par la politique) mais maintenant que ces pilotes du Démon avaient décidés de s'en prendre à lui, à ses efforts, à tout ce qu'il avait bâti pour en arriver là, l'affaire était devenue personnelle. Il tuerait les Estaliens, il tuerait les communalistes, il tuerait tous les ennemis qui s'opposeraient à lui dans le ciel. Il les tuera tous, il les tuera, il les massacrera, il se vengera ! IL TUERA TOUS CES FILS DE PUTES D'ESTALIENS JUSQU'AU DERNIER ! QU'ILS CREVENT LA GUEULE OUVERTE ! IL LES MASSACRERA TOUS, SANS EXCEPTION, JUSQU'AU JOUR OU TOUS CES ENFOIRES SE METTRONT A GENOUX POUR LUI DEMANDER LE PARDON ! CREVEZ, CREVEZ, CREVEZ !


Une guerre inhumaine, c'est une guerre où on vous tue à des kilomètres de distance. Comment se rendre compte de l'impact de la sentence de mort si vous ne voyez pas le visage de vos victimes ?

Lorsqu'il était gamin, Vladimir aimait bien les voyages en voiture. A l'inverse de sa sœur qui avait le mal des transport, Vladimir trouvait le ronronnement du moteur toujours apaisant, comme un bruit rassurant, celui que l'on avance tout en étant protégé. La voiture, un des rares bienfaits de la société industrielle selon lui, celui qui donnait une liberté totale de déplacement aux individus. Et il en avait eu le privilège quand il était gamin, son père étant un des rares élus à posséder par ses propres moyens d'une voiture de conception slave qui circulaient en Restvinie. Disons que le moteur du véhicule blindé sur lequel il se trouvait avait un ronronnement assez similaire. C'est con : ils étaient en train de se diriger vers la ligne de front, le champ de bataille était proche et pourtant, l'APC dans lequel il se trouvait lui donner envie de faire une petite sieste. Après tout, ce serait peut-être sa dernière, personne ne sait vraiment ce qui se passera une fois sur le champ de bataille. La guerre est une immense loterie après tout : ce ne sont pas les plus forts qui survivent mais les plus chanceux et ça, il l'avait bien compris. Il était entouré d'armoires à glace, d'hommes entraînés et expérimentés qui étaient prêts à donner leur vie pour combattre le communisme veltavien. Tous étaient endoctrinés idéologiquement et s'étaient entraînés en conséquence pour faire face aux frêles et fragiles militants gauchistes et communistes qui leur barraient la route, ils étaient tous persuadés que ça serait une promenade de santé, que ces hommes-sojas à peine bons à laver les chiottes ne seraient pas foutus de tirer correctement et de faire mouche. C'était un récit narratif rassurant, condescendant envers l'ennemi et satisfaisant, le genre de narratifs que l'on véhicule aux soldats pour leur faire oublier qu'ils ont des risques de mourir, pour déshumaniser l'ennemi ou le rabaisser à une condition purement bestiale, incrédule ou barbare. Après tout, se demandait Vladimir, les communistes ne disaient pas la même chose d'eux ? Il était de nature sceptique, à ne pas croire tout ce qu'on lui raconte, quitte à se faire des ennemis de temps à autre. En bref, c'était quelqu'un de raisonnable, une forte tête que l'appareil d'endoctrinement militaire n'avait pas réussi à briser, ce qui est une exception. Vladimir se rappelait d'une phrase que son père avait prononcé un jour : on s'entretue dans ce pays pour la raison des puissants et au dépend des faibles. Il n'avait peut-être pas tort...enfin ça, il préférait ne pas se l'avouer. Il a fini comment, papa, déjà ? Ah oui, fusillé. Autant dire que Vladimir n'était pas très enthousiaste à l'idée de dire tout haut ce qui a valu la peine capitale à son paternel. Et puis avait-il besoin d'avoir le même avis ? Après tout, il n'avait jamais aimé son père : homme d'affaires du secteur pétrochimique retsvinien brillant et propre en apparence, mais un ivrogne sans cœur qui battait sa mère dans le privé. Il n'avait eu que ce qu'il méritait. Alors qu'il se remémorait tous ces vieux souvenirs familiaux, il commença à divaguer de l'oeil, sentant le sommeil le gagner petit à petit. Soudain, le conducteur de l'APC cogne contre le blindage du châssis.

"Ok, tout le monde, on descend, ordre du capitaine !
- On est où ?
- Un lieu paumé, visiblement. La radio demande à ce qu'on nettoie le village en face de nous.
"

L'ensemble de l'escouade refrogne des soupirs d'agacement et sortent de l'enveloppe protectrice du blindage de l'APC pour sortir et se déployer. La formation de l'escouade reste assez dispersée, on leur a appris à ne pas trop se condenser pour éviter d'être fauchés d'un coup par un de ces HSR-20 que l'Estalie donnait aux insurgés veltaviens comme des cadeaux de Noël. Le fait que les insurgés veltaviens utilisaient des armes estaliennes permettait parfois aux soldats retsviniens de blaguer à ce sujet : "Les Veltaviens savent tellement pas viser qu'ils doivent demander des armes aux Estaliens pour mieux viser, ahah !. Une blague qui devait sûrement en relativiser plus d'un : après tout, depuis l'arrivée de l'AFRE en Veltava, les pertes lors des escarmouches avaient nettement augmentés depuis plusieurs mois. On relativisait donc : les armes estaliennes étaient certes bien plus élaborées et puissantes, les Veltaviens qui les manipulaient restaient des campagnards arriérés qui ne savaient pas viser tandis que les soldats de la Junte avait certes de vieilles pétoires mais au moins, ils savaient s'en servir. L'escouade s'approcha donc du village mais Vladimir avait un mauvais pressentiment. C'était difficilement percevable mais il sentait de la poudre. Il y avait des douilles dans l'herbe environnante. Il y a eu des combats ici. Alors pourquoi nettoyer ce village s'il y avait déjà eu des combats ici ? Le village leur appartenait, non ? Vladimir vit le caporal en second de l'escouade, un jeune baraqué avide de faire ses preuves au combat, prendre la tête de file de l'escouade.

"Allez, les gars, on a pas que ça à faire ! On nettoie ce village et fissa !"
C'était pas la première fois qu'il faisait ça, cet abruti ne ratait pas une occasion de se mettre en valeur et de montrer qu'il était meilleur que tout le monde : meilleur tireur, meilleur commandant, meilleur athlète. Le genre de personnes en quête de validation extérieure dont Vladimir avait du mal à cacher son mépris. Alors qu'ils entraient dans le village, Vladimir regarda la tête de file s'éloigner plus en avant, sur l'avenue principale du village. Au loin, il observait pourtant des choses anodines. Une flaque de sang par ici, des douilles par là, un fusil restvinien par terre et puis...une étrange bosse sur un tonneau à proximité. Il plissa les yeux. Ce n'était pas une bosse.

"Bon, c'est désert ici. On est sortis pour rie-
- CAPORAL, IED !
"

Soudain, une explosion retentit devant Vladimir. Le souffle de l'explosion le projeta en arrière contre le mur. Tout était noir, il avait du mal à sentir son corps. Il avait mal partout, son équipement lui faisait mal et sa chute n'était pas là pour arranger sa douleur. Lorsqu'il rouvrit les yeux, il vit l'un de ses camarades se relevant rapidement, lui aussi balayé par le souffle de l'explosion. En tentant de se relever, son camarade tomba brutalement au sol, la cervelle de son coéquipier giclant dans tous les sens. L'audition de Vladimir revint et il entendit des tirs. Son escouade, secouée, tirait dans tous les sens. Il tira également quelques rafales mais il ne savait pas où était l'ennemi, les tirs venaient de partout et de nulle part à la fois. Il tirait là où ses camarades tiraient, mais même eux n'avaient pas l'air de savoir où était l'ennemi. Le sergent de l'escouade, grièvement blessé au bras crie alors :

"REPLIEZ-VOUS ! ALLEZ, ALLE-"
L'appel à la retraite du sergent fut brutalement interrompu par le sifflement d'une balle qui se coinça dans la gorge du sergent, ce dernier s'agenouilla brutalement, la gorge ensanglantée, tremblant de toutes parts, tentant en vain de stopper l'hémorragie. Le spectacle fait complètement chavirer le reste de l'escouade, Vladimir compris, dans ce qui semblait davantage un sauve-qui-peut général qu'une retraite ordonnée. Vladimir, jetant des coups d'oeil à droite et à gauche, voyait ses camarades descendus un par un, ces hommes qu'il avait côtoyé, qui lui avait tous assuré en blaguant que ce serait un jeu d'enfant, qui relativisaient sur la brève existence de leur vie de soldat, avec qui il avait partagé les pires moments de sa vie ; tous ces gens-là étaient en train de crever sous ses yeux. Un tireur d'élite avait visiblement pris la peine de les décaniller un par un. Vladimir arriva au niveau d'une butte, dernière étape avant de rejoindre l'APC qui engageait désormais le combat avec son canon automatique face à un ennemi invisible. Il allait devoir rejoindre l'APC mais alors qu'il s'apprêtait à se relever pour le rejoindre, l'APC explosa, les munitions firent un joli feu d'artifice au passage. Une roquette avait frappé le véhicule de plein fouet. Alors qu'il relève la tête de la butte pour voir d'où provenait le tir, il sent soudainement une douleur aiguë au niveau de son visage. Il ne voit presque plus rien, sa vision est brouillée par un liquide âcre, gluant et visqueux d'allure rouge-brune. Il agonisait, criait à la mort, tétanisé par la peur de mourir. Il avait vu toute son escouade se faire massacrer et il était le prochain sur la liste. Pourtant, il entendait encore des tirs. Des renforts ? Aucun moyen de le savoir, il ne voyait plus grand-chose. Alors qu'il agonisait, il sentit soudain une main le saisir par le col et le traîner au sol comme une serpillière. La douleur le fit perdre connaissance.

Vladimir se réveilla dans un lit. Il ne connaissait pas ce plafond. Où était-il ? Il souffrait terriblement mais il était incapable de savoir où exactement. Il y avait quelque chose de troublant quand il avait rouvert les yeux...sa vue a été amputée. Il voyait distinctement le côté gauche de son nez qui masquait légèrement sa vue périphérique à droite. Il leva la main vers son visage pour vérifier son œil droit et constata avec horreur qu'il touchait du tissu...un...bandage ? Il apprit plus tard de la bouche de l'infirmière qu'un des éclats de l'APC avait virevolté droit dans son œil droit, les chirurgiens n'ont pas eu d'autre choix que d'enlever le globe oculaire pour éviter l'infection.

"Et mon escouade ? Vous savez où ils sont ? Ils vont bien ?
- Je suis navrée, monsieur...aucun des membres de votre escouade n'a survécu, à ma connaissance.
"

Vladimir avait été rendu borgne et pourtant, pour lui, la perte d'un œil relevait du détail. Il avait perdu ses camarades. Certes, ses coéquipiers n'étaient pas parfaits : ils étaient arrogants, endoctrinés, parfois un peu bêtes, un peu beaufs et un peu trop suiveurs par moments. Mais c'était SES coéquipiers. Et ces Veltaviens, ces Estaliens, ces Nazuméens...peu importe qui a orchestré cette embuscade, qui a tué ces hommes. Ils avaient enlevés à Vladimir tous les gens qu'il avait appris à connaître. Ils le paieront. Ces infâmes chiens de communistes ont tués ce qu'il considérait comme sa famille, ses amis proches, ce qui lui restait de monde après la mort de son ingrat de père. ILS PAIERONT POUR LEURS MEURTRES, TOUS CES SAUVAGES COMMUNISTES MERITENT LA MORT, LA PLUS ATROCE QUI SOIT ! JE VOUS TUERAIS TOUS !


Pour que la guerre disparaisse, il faut encore plus de guerres. L'Homme veut la paix en faisant la guerre. Paradoxal, non ?

Nikolaï regarda sa montre avec insistance. Il devenait de plus en plus impatient au fur à mesure que l'heure fatidique approchait. Il voyait ses hommes en train de finaliser l'acheminement du carburant d'un EAA-05 Berkut. Tous les avions restants en Estalie avaient étés mis en QRF, tous les avions de l'Armée de l'Air Rouge devaient donc avoir le plein en carburant dans le but de décoller et de rester en vol le plus longtemps possible si nécessaire, quitte à ne rien disposer en équipements, il fallait disposer tous les aéronefs en mode ferry. C'était un travail long et fastidieux pour la maintenance et les équipes logistiques et en tant que coordinateur, Nikolaï devait gérer plusieurs équipes en même temps. Heureusement, il était d'une efficacité redoutable et ses subordonnés l'étaient tout autant, Nikolaï avait beaucoup insisté sur le travail d'équipe et pour cela, il connaissait personnellement chaque homme qu'il avait sous ses ordres. Des mécaniciens, des logisticiens, des conducteurs ; des hommes que l'on oublie quand on parle des forces aériennes estaliennes mais qui sont essentielles au travail des pilotes que l'on idéalise sans réaliser tout le travail que ces braves gens font derrière. Pour qu'un héros s'élève, cent hommes doivent se sacrifier corps et âme pour lui. Nikolaï aimait bien le répéter à ses hommes, pour leur donner l'impression d'être des faiseurs de héros. En vérité, la citation venait de son supérieur lorsqu'il n'était qu'un jeune mécanicien armement de l'armée de l'air royale. Mais au moins, l'impression d'être l'ombre planante des as de l'air donnait la satisfaction à ces hommes passionnés par la technicité des aéronefs, sans pour autant être en capacité de les piloter eux-mêmes. Nikolaï regarda à nouveau sa montre. Cinq minutes, ils étaient dans les temps pour passer au prochain appareil, certainement. Nikolaï claqua des mains :

"Cinq minutes pour remplir le réservoir ! Bien joué, les gars, on continue comme ça, très bon travail !
- Merci, camarade-chef !
"

Nikolaï sentit la fatigue se charger sur ses épaules. Pour être franc, il appréciait cette sensation de fatigue après une longue journée de travail, c'était la sensation qu'il n'avait pas rien fait de sa journée, qu'il avait consommé son temps à des tâches productives, que sa vie avait un sens et que son travail bénéficiait à un collectif plus grand que lui, à une idée qui le dépassait. Ce n'était pas un franc libertaire, il se refusait souvent à appeler ses hommes "camarades", préférant utiliser ses propres expressions et son vocabulaire franc et familier, il n'avait pas à user des courtoisies habituelles pour parler avec ses frères d'armes. Ses hommes avaient plus de conviction et l'appelaient quand même camarade-chef. Bon, tant pis, qu'ils l'appellent camarade-chef ou le Père Noël, ça revient au même au final. Nikolaï sourit de satisfaction, la journée allait s'achever et il allait retrouver sa femme et ses enfants. Le Berkut était quasiment ravitaillé. Alors qu'il s'apprêtait à donner ses ordres à ses hommes qui se mirent en face de lui pour attendre les directives, il entendit un sifflement lointain. Un sifflement qui se transforma soudainement en une cacophonie de bruits stridants. La sirène de la base se mit soudainement à hurler :

"MISSILE EN APPROCHE. JE REPETE, MISSILE EN APPROCHE. LE PERSONNEL DOIT EVACUER LA BASE DANS LES PLUS BREFS DELAIS. LES AERONEFS PRESENTS SUR LE TARMAC DOIVENT DECOLLER, PROTOCOLE DE DECOLLAGE D'URGENCE A TOUS LES AERONEFS. TOUS AUX ABRIS."
Soudain, le monde de Nikolaï bascula. La panique s'empara de l'équipe de mécaniciens et de l'ensemble de la base. Plusieurs aéronefs décollèrent immédiatement pour esquiver la tempête qui allait s'abattre sur eux. Nikolaï cria à ses hommes, espérant que sa voix ne soit pas couvert par le bruit de la sirène et le bruit stridant des moteurs des aéronefs qui décollaient à vive allure :

"On se barre, les gars ! Mettez vous dans les véhicules et évacuez ! Allez, on se dépêche !"
Nikolaï courra alors vers les véhicules utilitaires de la base. Il n'était plus tout jeune, cela dit, il s'était rapidement essoufflé. Un de ses hommes le poussa légèrement :

"Allez, camarade-chef ! On doit courir !
- Je...je dois reprendre mon souffle...
- Chef, c'est le moment ou jamais ! Je bougerais pas tant que vous êtes encore ici !
- Va-t'en, Ivan, c'est un ordre...
- Pas tant que vous serez là à attendre la mort !
"

A la vue du regard de son subordonné, il ne put que constater la détermination dans le regard du jeune homme. Il essaya de se reprendre mais son point de côte lui faisait horriblement mal. Il tenta de trottiner mais en vain. On entendait de plus en plus distinctement le sifflement des missiles. On entendit une première explosion de l'autre côté de la base puis soudain, Ivan plaqua Nikolaï contre le sol !

"Chef, mettez-vous à terre !"
Une deuxième explosion retentit. Le monde de Nikolaï était devenu tout blanc. Est-ce qu'il était mort ? Non. Enfin...il ne savait pas trop. Il n'entendait rien, juste un silence stridant, un sifflement continu dans les oreilles, il ne percevait aucun bruit extérieur. Sa vision était blanche, comme si le Soleil se trouvait à quelques centimètres de son visage, l'aveuglant complètement. Il ne sentait pas grand-chose non plus. Puis il sentit son point de côte. Non, il n'était pas mort, il se doutait bien qu'il y avait pas de problème de cardio au Paradis ou en Enfer. Peu à peu, il retrouve la vue et l'audition. Au début, tout est étrangement noir, contraste énorme avec la vision blanche qu'il avait précédemment eu. Il comprit rapidement pourquoi une telle noirceur : il ne faisait pas nuit, c'était la fumée qui bloquait son champ de vision, une fumée aussi noirâtre que le ciel nocturne, qui se dégageait d'un des Berkut...c'était celui qu'ils venaient de ravitailler à l'instant. Le pilote n'avait pas réussi à décoller à temps. Il regarda autour de lui : des dizaines d'infirmiers et de secouristes accouraient partout, avec des brancardiers qui transportaient des blessés graves un peu partout. Des blessés...la plupart avaient la peau carbonisée, difficile de les reconnaître. A la vue de ces hommes horriblement mutilés, il vérifia de son côté s'il n'avait rien. Il soupira de soulagement : quelques égratignures superficielles, rien de très grave. Puis il regarda à sa droite. Il le vit : Ivan était au sol, gisant. Mais ce n'était pas ce détail qui retenait son intention : où était sa tête ? Il constata alors que sa tête avait remplacé par une énorme dalle en béton, probablement projetée par une des explosions. La tête d'Ivan avait été écrabouillée par le béton, l'hémoglobine découlait d'en-dessous de la dalle, inondant les bottes de Nikolaï jusqu'à la cheville. Nikolaï ne put dire un seul mot, sa bouche s'était ouverte mais elle n'émettait pas un seul son. Il était devenu muet comme une tombe, les larmes coulaient et se mélangeaient au sang des quelques égratignures qu'il avait sur le visage. Il cria. Il cria autant qu'il put, complètement horrifié et traumatisé. Pourquoi ? Pourquoi ? POURQUOI ? POURQUOI ?

Un des secouristes, alerté par le cri d'agonie de Nikolaï, se rua vers lui pour s'assurer qu'il n'était pas blessé.

"Camarade, vous êtes blessé ?"
Nikolaï ne répondit pas, il avait plus l'air d'un animal agonisant que d'un homme sain d'esprit. Il avait été brisé devant une vision d'horreur que peu d'humains ont l'occasion de faire l'expérience dans leur vie. Le secouriste prit les devants face au manque de réponse et transporta de force le chef mécanicien jusqu'à une des ambulances. Nikolaï se débattait comme un enfant, pleurant, tapant et frappant le vide de toutes ses forces, comme une révolte devant l'horreur, devant la cruauté du monde, de la guerre, des conflits entre les hommes. Il ne veut pas revivre ça, plus jamais. Il ne voulait pas que ses compatriotes soient amenés dans les âpres violentes de la guerre. Les ennemis de l'Estalie avaient commis l'acte le plus horrible qu'il soit. Il avait perdu son humanité ce jour-là. Il n'était plus qu'une coquille vide, animée par le désir de se venger, de tuer ceux qui ont brisés sa vie et celle de ses hommes. Il tuera tous les capitalistes et les fascistes. Il abandonnera son humanité pour protéger ses proches, son peuple et sa patrie. IL SE SACRIFIERA POUR QUE LES AUTRES N'AIENT PAS A LE FAIRE, IL LES TUERA TOUS ! UNE BALLE DANS LA TETE POUR CHAQUE FASCISTE ! A MORT LES LIBERAUX, A MORT LES FASCISTES ! QU'ILS POURRISSENT TOUS EN ENFER, INONDES DANS LES FLOTS DU STYX TELS LES CREVURES INFAMES QU'ILS SONT ! TOUS, AUTANT QUE VOUS ETES !


Lorsque l'on commence le cycle de la haine, il s'auto-alimente en permanence par la rancœur, la vengeance et la haine. Et par définition, un cycle se répète ; il est donc infini.
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Retour à la réalité :

Qu'est que tu vois en train de brûler ? Une voiture ? Non, le labeur d'un autre.



Marre de la guerre ? On est pourtant qu'au début.
⮕ La Raison de Notre Existence.


Une nouvelle journée démarrait à nouveau. En se réveillant, Sven s'étira avant de se lever. Sa femme et ses enfants dormaient encore paisiblement tandis qu'il se dirigeait vers la cuisine pour boire son café matinal. Un café très matinal puisqu'il était quatre heures du matin. Pourtant, Sven était plein de ressources en cette heure tardive, pour la simple et bonne raison qu'il se couchait plus tôt que la majorité des gens, il faut dire qu'il avait lui-même choisi ces horaires. A cinq heures, il devait être à la station de camions-poubelles de Fransoviac et retrouver ses collègues pour une nouvelle journée de travail. C'était une journée comme une autre en soit, rien de très palpitant, comme on pouvait s'y attendre. Il récupérait poubelle après poubelle, il croisait quelques personnes tout aussi matinales qui le saluait alors qu'il vidait leurs poubelles. En deux ans de service aux services des déchets de la ville, il avait rarement été jugé par rapport à son activité, la plupart des regards qui lui étaient adressés étaient remplis de bienveillance la plupart du temps. C'était pour ça que Sven faisait ce métier, pour la considération des gens à qui il rendait service : on se doute bien que Sven ne voulait pas, étant gosse, passer son temps à vider les poubelles des autres ; cependant, ce qu'il a toujours aimé faire, c'est rendre service à son prochain et de ses modestes compétences, c'était selon lui le meilleur moyen d'atteindre son ambition personnelle au vu de ses compétences. Il faisait ce qu'il aimait, c'était tout ce qui importait et tout cela, de manière flexible. Chaque matin, on s'organisait entre collègues pour se répartir les quartiers de la ville, on décidait qui conduisait, qui vidait les poubelles en fonction des souhaits de chacun. Et la journée pouvait ainsi se conclure dès onze heures du matin. Sven n'avait pas besoin de faire plus, la solde qui lui était versée suffisamment amplement pour subvenir aux besoins de sa famille mais il savait que certains jeunes travaillaient au-delà ; un de ses collègues, un jeune rural arrivé récemment en ville, ne compte pas ses heures en ce moment pour pouvoir s'acheter sa propre voiture et pouvoir rendre visite à sa famille à la campagne. Il le faisait de son gré, personne ne le forçait à travailler aussi tard dans la journée et pourtant, Sven ne l'a jamais entendu se plaindre et ce malgré que le reste de son équipe lui ait demandé s'il avait besoin d'aide. Il y avait là un certain esprit de camaraderie au sein du service, les travailleurs veillaient les uns sur les autres dans l'espérance que si un jour, quelque chose leur arrivait, les autres se porteraient à leur assistance immédiatement.

En rentrant chez lui après avoir mangé au restaurant avec son équipe, Sven va chercher ses enfants qui sortent tout juste de l'école. Sa femme rentre elle aussi du travail. La journée qui suit permet à Sven de souffler sur sa matinée de boulot : il va au parc avec ses enfants, il se promène avec sa femme sur les allées marchandes du centre-ville, il lit un peu, il achète quelques sucreries à sa fille aînée. Certes, tout n'est pas rose : à la télévision et dans la rue, on ne fait que parler de la guerre en Eurysie Centrale mais Sven est loin de tout ça, il profite de ce que le système libertaire a apporté à lui, sa famille et à l'ensemble du peuple estalien. Il n'est plus sous la pression du travail, il ne doit plus lutter avec des factures qui s'accumulent en permanence, il n'est plus endetté auprès d'une quelconque banque et ne doit pas impérativement rembourser le prêt hypothécaire de son pavillon modeste ou le prêt de consommation de sa voiture, sa solde suffisait amplement à subvenir à acheter ce dont il avait besoin dans l'immédiat et s'il souhaitait quelque chose de plus cher que la normale (alors même que les prix continuaient de baisser pour le consommateur moyen), il travaillait un peu plus durant une semaine ou deux pour se l'offrir. Il n'était pas dans l'excès, il achetait en fonction de ses besoins. D'ailleurs, il n'avait pas besoin d'acheter si souvent que ça au quotidien : l'obsolescence programmée en Estalie avait complètement disparu dans les pratiques des coopératives et des entreprises publiques, il n'avait que rarement besoin de racheter le même produit en général et ce qui était cassé, il avait tendance à le faire réparer. C'était non seulement moins cher de faire réparer que de racheter mais bien souvent, il arrivait que certaines coopératives de réparation proposent des ateliers de quartiers où on apprenait soi-même à réparer des objets variés : un téléphone, un meuble, des lunettes, etc. Sven savait au moins que s'il y perdait une journée de travail, il apprenait une nouvelle compétence, lui qui était de nature curieuse, il ne disait jamais non à ce qu'on lui apprenne une compétence utile au quotidien et pour cause, il était heureux de voir le regard illuminé de fierté de sa fille et de son fils lorsqu'il avait pu réparé la tondeuse en face d'eux, chose qu'il avait appris pourtant la veille. La fierté de ses enfants était aussi sa propre fierté, d'une certaine manière.

Le soir, au dîner, il regardait les informations : les discours toujours plus militaristes du gouvernement fédéral, la guerre à l'extérieur de la Fédération, les images des bombardements en Hotsaline. En dehors de l'Estalie, le monde était en proie aux flammes. Mais c'était pas seulement ça : combien de personnes pouvait bénéficier du même cadre de vie que Sven ? Il n'était pas très bien éduqué, il n'était pas très bon à l'école et son travail était littéralement celui d'éboueur. Partout ailleurs, il se doutait bien que les éboueurs ou des postes à qualification similaire n'étaient ni aussi bien payés et encore moins aussi avantagés par un contexte socio-économique qui leur permettait de bien vivre et d'avoir du temps pour les loisirs, pour sa famille ou pour l'apprentissage. Sven avait du temps à tuer, certains jours ; est-ce que c'était le cas de tous les éboueurs dans le monde ? Etait-ce le cas de tous les prolétaires du même acabit que lui ? Est-ce qu'un éboueur teylais pouvait se payer une voiture sans avoir recours à un prêt conso' ? Est-ce qu'un prolétaire jashurien pouvait s'offrir une maison comme la sienne sans prêt hypothécaire ? Est-ce qu'un travailleur kartien pouvait décider de quitter le travail plus tôt pour profiter de sa famille sans sanctions de son employeur ? Il connaissait la réponse. Il n'était pas plus intelligent que les économistes qui passaient leur vie à étudier ces dites situations mais il savait qu'il avait juste eu la chance d'être né au bon endroit et au bon moment. Oui, au bon moment, il se souvenait de la misère contre laquelle son père luttait avant la Révolution, lorsque l'usine sidérurgique dans laquelle il avait travaillé l'avait viré et qu'on avait gentiment fait comprendre à son paternel qu'il devait trouver un nouveau travail et qu'il n'aurait pas droit à d'allocations chômage pour nourrir sa famille, dont Sven et sa fratrie de deux frères et une sœur. Le père de Sven avait lutté tous les jours, avec des emplois toujours plus laborieux, toujours éreintants physiquement et pourtant toujours aussi mal payés. Qu'aurait fait Sven à la place de son père ? Il ne savait pas : quand il a quitté l'école, la Fédération s'était déjà mise en place et il avait évité le service militaire de peu grâce à la naissance de sa fille, il n'avait donc jamais connu les grandes épreuves contre laquelle la grande majorité des prolétaires luttent durant toute leur existence. De sa petite forteresse, Sven savait qu'il était chanceux et lorsqu'il voyait ces images de guerre et de misère dans le monde, il priait Dieu pour que sa vie reste intacte.


Et maintenant ? Tu comprends combien vaut ta liberté aux yeux des puissants ?


Il n'en croyait pas ses yeux. Il avait vu beaucoup de films d'horreur dans sa jeunesse mais ce qu'il avait sous les yeux dépassait de loin toutes ses visions les plus cauchemardesques, il vivait dans un cauchemar éveillé et il ne cessait de se pincer l'avant-bras en espérant se réveiller. C'était une soirée normale lorsqu'il avait soudainement entendu des sifflements, d'abord lointains puis qui avaient parcourus le dessus de sa maison. Puis il entendit une explosion lointaine. Puis deux, puis trois puis plusieurs explosions à la chaîne, comme si la foudre frappait plusieurs fois à un seul endroit. Il s'était rué dans la chambre de ses enfants, les avaient pris dans ses bras et attendit que la tempête se calma. Alors que les explosions se firent moins bruyantes, il entendit son téléphone sonner. Le service communal l'appelait en urgence : "Tous les citoyens disposant du brevet de secourisme d'urgence doivent se rendre dans les plus brefs délais à l'hôpital régional de Fransoviac, la ville a besoin d'un maximum de bras pour aider les blessés !". Son sang ne fit qu'un tour. On exigeait visiblement de lui de rendre service à nouveau. Il était hésitant : est-ce qu'il devait abandonner sa famille pour aller remplir son devoir ? Et si les bombardements s'étendaient à son quartier ? Sa femme l'incitait à partir et à faire son devoir ; elle qui était très à cheval sur les principes, lui forçait un peu la main : "Je pars avec les enfants chez leur grand-mère. Pars en avant, il y a des gens qui ont besoin de toi !", lui avait-elle dit. Sven prit sa voiture et se dirigea rapidement vers l'hôpital régional de Fransoviac, une immense structure à l'architecture brutaliste (en même temps, quel hôpital ne l'est pas ?) qui pouvait accueillir des milliers de patients des quatre coins de la région. Et pourtant, le parking était rempli d'ambulances, des centaines de voitures d'ambulanciers étaient sur le parking et d'autres encore arrivaient, provoquant un embouteillage et forçant Sven à sortir de son véhicule. Un homme se leva sur une tribune et intimait une série d'ordre à tous les volontaires brevetés qui arrivaient au compte-gouttes, les déplaçant au fur à mesure des besoins du personnel médical complètement débordé. Sven s'approcha à son tour, on lui demanda d'aider un infirmier en proie avec un homme allongé sur un brancard, brûlé au quatrième degré au niveau du torse et avec une lourde hémorragie externe dans le bas du ventre. Sven luttait à chaque seconde pour assister l'infirmier, visiblement lui-même paniqué devant la vue d'autant de sang. Ils faisaient de leur mieux alors qu'autour d'eux, des brancardiers de l'Armée Rouge couraient avec leurs blessés pour les prendre en charge dans l'hôpital. Alors qu'il sortait d'une ambulance une énième boîte de bandages et qu'il usait ces derniers sur le blessé pour arrêter l'hémorragie, au point que chaque bandage utilisé était totalement imprégné de sang, Sven tourna la tête en entendant une autre blessé à une dizaine de mètres. La jeune femme avait non seulement perdu sa jambe mais son corps était atrocement brûlé de partout et pourtant, cinq hommes tentaient le tout pour le tout pour la sauver, alors qu'elle hurlait à la mort et consommait sa maigre énergie à se débattre, complètement traumatisée et souffrant probablement un martyr que Sven avait du mal à concevoir. "Bordel, maintenez-là ! J'arrive pas à enlever le fragment !" criait ce qui ressemblait à un médecin militaire ; "J'essaie, bordel ! Son bras pisse le sang, mes doigts glissent !" hurlait en panique un de ses subordonnés.

Sven détourna les yeux mais à chaque fois qu'il les détournait, il ne voyait qu'une nouvelle vision d'horreur : là un soldat avec les intestins éparpillés sur le torse, là un homme qui se retrouve avec un tuyau en métal planté dans le ventre, là une femme avec le visage et les yeux imprégné d'éclats de verre, là encore un gradé de l'Armée de l'Air Rouge avec un bras presque arraché qui pend à son épaule. Il sentait que même pour le personnel médical professionnel, militaires comme civils, les scènes d'horreur des centaines de blessés en faisaient perdre leur sang-froid à plus d'un, beaucoup vomissaient dans certains coins du parking de l'hôpital ou dans les couloirs, eux-mêmes imprégnés de flaques de sang entre l'entrée du bâtiment et les diverses salles d'opérations chirurgicales de l'établissement. Si eux-mêmes étaient accaparés par l'horreur, comment Sven devait se comporter ? Parmi les visages des volontaires secouristes, il reconnaissait même certains de ses collègues, le visage livide, comme s'ils avaient vu l'Enfer. Des visages souriants d'habitude remplis d'ignominie et de terreur, à peine différents des visages des soldats traumatisés par les combats et la mort de leurs camarades. Pourquoi devait-il subir ça ? C'était comme si on l'avait forcé à regarder, à contempler l'horreur de la soirée, la vie brisée de centaines de personnes invalides et l'état psychologique désormais déplorable de ceux qui les soignaient. Comme si une entité supérieure, las de la vie heureuse de Sven, le forçait à contempler le coût de la liberté et de la sécurité dont il avait tant bénéficié jusqu'à là : regarde, regarde ce que ta liberté coûte pour être acquise, contemple le sacrifice que tous tes compatriotes consentent à faire pour que leurs prochains puissent vivre sans chaînes, regarde ce que les puissants de ce monde sont prêts à commettre pour soumettre les peuples rebelles, ceux qui daignent à exiger une vie décente et honnête...est-ce que tu vas les laisser faire ?

Sven resta longtemps immobile après cela, les mains couvertes du sang des autres, incapable de savoir si ce sang était celui de ses frères ou celui de sa propre conscience. Le vacarme des sirènes s'éloignait déjà, remplacé par les pleurs et les ordres qu'on criait sans y croire. Autour de lui, les visages s'étaient éteints, mais dans leurs yeux brûlait encore une flamme obstinée, celle de ceux qui refusent de plier. Il comprit alors...la liberté n'est pas un don tombé du ciel, ni même une promesse tenue par des institutions mais une chose fragile qu'il fallait défendre à la sueur de son front et parfois au prix de son propre sang. Et dans le silence retombé sur la ville de Fransociac, il sut qu'il n'y aurait plus de retour à la normalité, que la liberté dont il avait tant bénéficié ne pouvait subsister sans le sacrifice des siens. Mais qui il était pour laisser les autres subir cette tâche ? En quoi il avait à vivre dans l'attente que quelqu'un d'autre ferait le sale boulot à sa place ? Non, il ne fallait pas raisonner comme ça. Sa génération était vouée à se battre, le sens de l'Histoire était fait ainsi. S'il y renonçait, si lui et sa génération entière renonçait à combattre en espérant que leurs descendants seraient plus aptes à le faire, alors la liberté ne sera jamais acquise et la courte fenêtre de bonheur que la société post-révolutionnaire estalienne avait pu lui donner disparaîtrait aussi vite qu'elle était apparue. Il fallait se battre, pas plusieurs siècles plus tard, quand il ne sera plus là. Maintenant.
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Dos au mur :

Notre génération est promise à la libération...ou à l'esclavage.



Nous manquons de temps.
⮕ Non, l'Histoire ne va pas dans notre sens.


Le déterminisme historique, ou ce qu'on appelle parfois le téléologisme révolutionnaire, c'est souvent ce qui anime sur le long terme les mouvements révolutionnaires depuis deux siècles désormais. Les sources mêmes du marxisme portent en elle cet optimisme qui rendait les masses communardes fidèles à leur idéologie en dépit de tout ce que leur offrait la société de consommation et le capitalisme. Oui, le capitalisme porte en lui ses propres contradictions et les germes de sa propre autodestruction, il développe les forces productives à un point tel qu'il rend caduque la structure de propriété privée et de travail salarié qui le fonde. Dans cette logique, le capitalisme crée de lui-même les conditions de son dépassement puisqu'il concentre le capital et la misère, il crée une classe unifiée à travers le prolétariat qui est dotée d'une conscience commune et il rend donc possible une société sans classes. Ainsi, pour Marx, l'Histoire avançait par contradictions : on passait du féodalisme au capitalisme, du capitalisme au socialisme puis enfin du socialisme au communisme. Le rôle des révolutionnaires, dans cette vision des choses, était davantage d'accélerer ou d'accompagner une tendance qui semblait inévitable à long terme. C'est ce qui explique que beaucoup de mouvements marxistes aient pu, selon les époques et les pays, attendre les conditions objectives d'une révolution plutôt que chercher l'affrontement frontal immédiat. La révolution n'est pas une question de volonté pure mais de maturation historique. Les libertaires ont, a peu de choses près, la même vision : l'Etat et le capitalisme ne peuvent durer éternellement mais leur rapport à l'Histoire est plus moral et anthropologique que dialectique. La liberté est une tendance naturelle pour l'espèce humaine, que les institutions de domination répriment tant bien que mal, mais qui finit toujours par ressurgir d'une manière ou d'une autre. L'histoire humaine serait donc une lutte constante entre les forces d'autorité et les forces d'émancipation. C'est de là que vient une certaine confiance des libertaires dans la spontanéité du peuple, et une idée que le progrès moral et intellectuel mène, sur le long terme, à la destruction des hiérarchies. Le capitalisme détruit son environnement, son lien social, ses ressources, les gens finissent bien par voir dans les pays ultra-capitalistes que le système devient peu à peu invivable et que malgré ces systèmes, des pratiques d'entraide, d'autogestion et de mutualisation réémergent régulièrement. Tout ça conserve à ce jour ce fond d'optimisme historique qu'on retrouve chez les libertaires.

Pourtant, cet optimisme des libertaires et des marxistes est idiot, il est idyllique, pour ne pas dire enfantin et naïf.

L'Histoire va-t-elle dans notre sens ? Est-ce que le capitalisme est-il voué à disparaître ? Ses contradictions nous disent que oui, l'expérience et l'analyse historique nous disent que non. Marx, et la plupart des penseurs révolutionnaires du XIXe siècle, concevaient le capitalisme comme une forme économique unique, un système figé fidèle à lui-même. Les premiers socialistes imaginaient un cycle dialectique de naissance, d'apogée, de contradiction interne puis d'effondrement mais avaient-ils seulement prévus que le capitalisme ne se contentait pas d'être un système de propriété privée des moyens de production ou de recherche du profit mais qu'il était un mode d'organisation du vivant capable de recomposer et d'incorporer à sa propre reproduction les forces qui semblaient d'abord la menacer ? L'essence du capitalisme ne réside pas dans l'accumulation des richesses, ce n'est que sa façade la plus visible contre laquelle toute personne renseignée se cognera mais c'est un leurre. L'essence de ce système, la condition sine qua none à sa survie, c'est la transformation incessante de toutes les limites connues de l'Homme en ressource exploitable. Là où le féodalisme mourait d'avoir atteint les bornes de son expansion, le capitalisme fait de la crise un moteur. Il s'effondre sans cesse sur lui-même mais une ruine est une matière première et le capitalisme l'a bien compris. Il n'y a plus de contradiction mortelle à ce système, tous les déséquilibres naturels du capitalisme sont intégrés dans la boucle du progrès, telle une tempête qui ravage le soi-disant sens de l'Histoire. On aurait pu croire que les grandes guerres industrielles entre étatistes auraient détruits le capitalisme, que le nationalisme dans sa forme la plus extrémiste aurait décrédibilisé l'Etat-nation mais en vérité, ces guerres et ces sentiments xénophobes et nationalistes ont réorganisés le capitalisme sous une nouvelle forme : la production de masse, la planification industrielle, la dette publique, l'intervention étatique. Tout cela a été incorporé au système au nom d'une forme de rationalité économique. La social-démocratie, que certains interprètent à tort comme une forme allégée du socialisme, est une véritable thérapie du capital afin de reconstituer la demande et acheter la paix social et ainsi sauver la logique d'accumulation. Le capitalisme keynésien s'est transformé en capitalisme de consommation puis s'est mué encore une fois face à la saturation des marchés, ce qui a permis l'émergence du néolibéralisme qui a privatisé les Etats, financiarisé les dettes, marchandisé la vie quotidienne et converti la spéculation en moteur de la croissance. Ce qui devait être la crise terminale du capitalisme est devenue une mue. Pourtant, au-delà de l'histoire économique, la faculté d'adaptation du capitalisme se trouve ironiquement dans des causes beaucoup plus anthropologiques. Le capitalisme ne survit qu'en intégrant à sa logique les critiques qu'on lui adresse. A chaque fois qu'un mouvement d'opposition surgit, il est recyclé sous forme de marchandise ou de valeur culturelle. La révolution libérale des années 1960 a permis la production du marketing de la liberté individuelle, l'émergence des libéraux-libertaires, de la culture de l'innovation et l'idolâtrie béate de la figure de l'entrepreneur autodidacte, indépendant, sûr de lui et ne devant rien au tissu social mais à sa propre réussite. L'anticonsumérisme est lui aussi devenu une esthétique de niche, intégrée dans des circuits de luxe ou dans la publicité. L'idéologie écologiste, initialement subversive, a donné naissance à une forme de capitalisme vert qui a mené à une mise sur le marché du carbone (toute ressource est bonne à prendre, pas vrai ?) et à la valorisation financière de la nature et de la pollution. Même la critique du travail a été absorbée dans l'économie des plateformes où la flexibilité et le phénomène des autoentrepreneurs apparaissent comme des émancipations du système salarial alors qu'ils ne permettent que de déconstruire davantage les droits collectifs acquéris par les mouvements émancipateurs ou insurrectionnels d'autrefois. Tout ce qui conteste la norme est retourné en capital symbolique. Même la désobéissance est devenue un produit culturel. La puissance du système capitaliste découle précisément de sa capacité à désamorcer la négation et à en faire un ingrédient comme un autre de sa propre continuité institutionnelle.

Mais il y a pire encore que cette capacité d'adaptation : il y a la fermeture progressive de la fenêtre révolutionnaire elle-même. Oui, on a tendance, chez les marxistes et les libertaires, a surestimé le pouvoir de la foule par rapport aux pouvoirs car si tout un pays se soulève légitimement contre ses dirigeants, ses dirigeants ne peuvent que mourir sur leur trône ou fuir, dans l'incapacité de faire face à la pression du peuple. Vous oubliez un point dramatique, camarades : le pouvoir institutionnel gagne chaque année toujours plus de pouvoir sur le peuple par une combinaison de biais psychologiques, de pouvoirs coercitifs appuyés par la technologie et le progrès et par une stratégie vieille comme le monde, celle du divide et impera. En vérité, il y a deux voies au capitalisme et au système techno-industriel de manière générale : soit il s'effondre dans un chaos apocalyptique que personne ne souhaite, soit il survit en atteignant un degré de contrôle tel que toute résistance organisée devient impraticable. C'est cette seconde option qui se dessine aujourd'hui sous nos yeux et elle emprunte des chemins que même les dystopies du XXe siècle n'avaient pas tout à fait anticipés. Le premier mécanisme, le plus insidieux, est avant tout cognitif. Les outils numériques du XXIe siècle ne sont pas des instruments neutres, bien qu'ils nous soient présentés comme des outils utiles à la vie de tous les jours : ils reconfigurent les structures cérébrales, particulièrement chez les jeunes générations qui sont exposés dès leur plus jeune âge aux écrans. Leur attention se fragmentée, la pensée ne s'organise plus qu'en flux, la dépendance aux stimuli courts et répétitifs devient systématique et rend les jeunes générations littéralement addicts aux petits chocs de dopamine permanents. On pourrait croire en un simple changement culturel alors qu'il s'agit d'une véritable altération neurologique de l'être humain qui s'opère. Les études en neurosciences montrent bien que l'exposition massive aux écrans durant l'enfance modifie le développement du cortex préfrontal, cette région responsable de la pensée critique, de la planification à long terme et de la capacité d'abstraction de l'être humain. Or, qu'est qu'une révolution sinon un projet qui exige précisément ces facultés : penser stratégiquement, se projeter dans un futur différent, maintenir une cohérence idéologique face aux contradictions du présent ? On ne fait pas la révolution avec des cerveaux formatés pour le scroll infini et la gratification immédiate. Le capital ne détruit pas seulement les conditions matérielles de notre émancipation, il détruit nos conditions cognitives de notre révolte. Bah oui, si vous n'êtes pas conscient que vous êtes exploité et soumis injustement à un système autoritaire, il ne vous viendra pas à l'idée de vous y opposer. A cela, il faut ajouter l'aliénation sociale qui est portée à son paroxysme. Les technologies numériques ont littéralement atomisé ce qui restait de tissu social organique. Les anciennes formes de socialisation comme le quartier, l'atelier, le café ou le syndicat se désagrègent au profit d'interactions médiées par des algorithmes conçus pour maximiser l'engagement individuel mais en aucun cas la solidarité collective. Les plateformes fragmentent les luttes, isolent les individus dans des bulles de filtres, transforment chaque interaction en performance narcissique.

Mais le divide et impera trouve son expression la plus redoutable dans la prolifération organisée de luttes secondaires ou tertiaires au détriment du combat principal : l'anticapitalisme. Le wokisme, dans ses manifestations les plus institutionnalisées, illustre parfaitement ce mécanisme. Financé par des fondations de milliardaires, promu par des multinationales qui arborent fièrement leurs logo arc-en-ciel pendant le mois de la fierté, ce mouvement se présente comme progressiste tout en étant profondément consumériste et hédoniste. Sa logique libérale-libertaire maximaliste met en avant l'individu et ses identités multiples au détriment de toute analyse structurelle. L'intersectionnalité, qui aurait pu être un outil d'analyse des dominations croisées, devient un vecteur de confusionnisme, chacune revendiquant sa propre oppression spécifique tout en invisibilisant la lutte des classes au profit de combats pour la reconnaissance individuelle. Ce n'est pas un hasard si ces mouvements prospèrent dans un cadre strictement réformiste, dans une naïveté pacifiste qui rejette avec horreur toute idée de lutte armée ou de confrontation directe avec l'Etat, quémandant à la place la bienveillance de l'Etat-Providence par toute une catégorie d'aides sociales pour finir toujours plus dépendants de l'Etat plutôt que chercher à détruire celui-ci. Leur horizon indépassable est celui de la négociation avec les institutions, de la demande de droits supplémentaires au système mais jamais son renversement. Le capitalisme n'a plus besoin de réprimer brutalement, il lui suffit seulement de financer et de promouvoir des formes de contestation qui ne menacent jamais le cœur même du système. Les luttes sont placées à la périphérie du noyau dur capitalistique. Mais ce mécanisme dépasse largement le cadre des politiques identitaires. On peut prendre l'écologie grand public, celui qui domine le débat médiatique : elle s'est transformée en un individualisme moralisateur où la responsabilité du désastre climatique repose sur les choix de consommation personnels de vous, pauvre consommateur que vous êtes ! Trier ses déchets, acheter bio, réduire son empreinte et surtout fermer sa gueule devant la taxe carbone ! Autant d'injonctions qui détournent l'attention de la responsabilité systémique des grandes entreprises et de la logique productiviste elle-même. L'écologisme institutionnel ne parle jamais de renverser le capitalisme mais seulement de le verdir. Il propose des taxes carbones qui pèsent sur les classes populaires, des voitures électriques accessibles aux plus riches, du greenwashing pour les multinationales. Pendant ce temps, pendant que vous bouffez votre taxe carbone, les 100 plus grandes entreprises dans le monde sont responsables de 71% des émissions mondiales mais le débat public se concentre encore sur la culpabilité individuelle du consommateur moyen qui prend l'avion une fois par an. L'antiracisme institutionnel fonctionne selon la même logique. Il s'est bureaucratisé en formations en entreprise sur les biais inconscients, en quotas de diversité dans les conseils d'administration, en représentation médiatique. Toutes choses qui peuvent avoir une certaine valeur, certes, mais qui évitent soigneusement de parler de la question coloniale, de l'impérialisme économique, de l'exploitation des pays du Sud par les multinationales eurysiennes et aleuciennes. On célèbre un PDG noir dans une entreprise qui exploite des enfants en Afarée. On applaudit la diversité dans les publicités tout en ignorant que les populations "racisées" (terme visant uniquement à animer les tensions raciales entre Blancs et non-Blancs, entre nous contre eux et tourné comme un terme progressiste, tolérant et bien-pensant) constituent l'essentiel du précariat mondial. Le racisme devient une question de représentation et de sensibilisation mais jamais une question de structure économique et de rapports de domination matériels. Le féminisme libéral suit une trajectoire similaire. Du combat pour l'égalité salariale et contre l'exploitation domestique, on est passé au girl boss feminism, à la célébration des femmes entrepreneures, des femmes PDG, des femmes qui brisent le fameux "plafond de verre". Tant de choses qui permettent au capitalisme de mieux exploiter d'autres femmes en bas de l'échelle sociale. Le féminisme est devenu avec le temps complètement compatible avec le néolibéralisme avec l'idée que l'émancipation passe par la réussite personnelle dans un cadre purement capitaliste. On ne parle que rarement de détruire les structures patriarcales enchâssées dans le système économique, on parle à la place de lean in, d'empowerment, de personal branding. Pendant ce temps, les femmes pauvres continuent de travailler pour des salaires de misère dans des emplois précaires pendant que la bourgeoisie féminine s'amuse à brandir le drapeau anti-patriarcal pour mieux exploiter leurs homologues féminines plus pauvres derrière. Que ce soit un homme ou une femme, un bourgeois reste un bourgeois. Un patron reste un patron et donc le rapport de domination patron-salarié reste le même, que vous soyez un homme, une femme ou un hélicoptère d'attaque. Même l'anticonsumérisme, on l'a dit, a été neutralisé. Le minimalisme est devenu une esthétique vendue par des influenceurs, une forme de distinction sociale pour les classes moyennes supérieures. La décroissance, qui devrait être un projet politique radical de sortie du capitalisme, a été réduite à un mode de vie personnel, à des choix individuels de simplicité volontaire qui feraient de vous quelqu'un de "noble" et de "modéré" alors que vous venez de vous restreindre par pur narcissisme et par besoin de validation d'autrui. On peut être minimaliste et travailler dans la finance, décroissant et posséder trois résidences secondaires. Le système a même réussi à marchandiser la critique de la marchandise, c'est fou ça ! Et puis il y a les questions de luttes générationnelles, savamment orchestrées. Boomers contre milléniaux, milléniaux contre Gen Z, autant de divisions qui empêchent de voir que toutes ces générations sont prises dans la même machinerie d'exploitation, simplement sous des formes différentes. Les jeunes accusent les vieux d'avoir détruit la planète et accaparé les richesses, les vieux accusent les jeunes d'être des assistés fragiles incapables de travailler. Et pendant que tout ce monde se tire la barbichette à celui qui aura le plus de torts, les patrimoines se concentrent, les inégalités explosent mais on continue malgré tout de déplacer le conflit sur l'axe générationnel plutôt que celui de la lutte des classes. On peut ajouter aussi les guerres culturelles sans fin : vegans contre carnivores, urbains contre ruraux, diplômés contre non-diplômés, automobilistes contre cyclistes. Chaque clivage est amplifié par les réseaux sociaux, transformé en guerre de tranchées identitaires où chacun défend son camp avec une ferveur qui devrait être réservée à la lutte anticapitaliste. Le génie du système est d'avoir compris qu'il n'a pas besoin de créer des divisions de toutes pièces : il lui suffit de les amplifier, de les rendre visibles, de les transformer en contenus viraux, en débats télévisés, en indignations perpétuelles. Tous ces combats sont futiles. Bien sûr, prenez un seul de ces combats interminables. A première vue, savoir si on dit chocolatine ou pain au chocolat n'a rien de grave en soit et vous auriez raison. Cependant, prenez tous les clivages qui puissent exister et assemblez-les et vous obtenez une société divisée, qui s'affronte dans une guerre culturelle infinie qui n'a aucune fin, où aucun camp n'est ni gagnant, ni perdant. Juste deux camps qui perdent futilement leur énergie dans des combats sans valeur, ultra-périphériques. Plus besoin de diviser les travailleurs par la religion ou la race quand on peut les diviser par cinquante catégories identitaires différentes, par conte micro-conflits culturels, par mille postures morales concurrentes, toutes persuadées que leur lutte particulière prime sur toute solidarité de classe. Le divide et impera n'a jamais été aussi raffiné et pendant que les énergies militantes se dispersent dans ces guerres culturelles stériles, le capital continue tranquillement son oeuvre : précarisation généralisée, destruction du code du travail, financiarisation de l'existence humaine, militarisation de la police, surveillance de masse. Comment construire une conscience de classe quand chacun est réduit à être l'entrepreneur de sa propre identité opprimée, de sa propre posture morale, de sa propre niche culturelle ? Comment organiser une grève générale quand les travailleurs n'ont plus de lieu commun, plus de temps commun, plus de destin commun mais seulement une collection infinie de particularités identitaires et de guerres culturelles à défendre ? La foule n'existe plus : il ne reste qu'une agrégation d'individus isolés, surveillés et perpétuellement distraits par des combats qui ne remettent jamais en question la structure de classe.

Et bien sûr, il serait malhonnête de ne pas mentionner l'autre face de cette médaille : le nationalisme et le populisme de droite. Car si la gauche identitaire fragmente la classe exploitée en micro-identités concurrentes, la droite nationaliste offre une autre forme de division, tout aussi efficace pour détourner la colère populaire de sa cible légitime. Le capital n'a jamais eu à choisir entre gauche et droite pour se protéger : il finance les deux, il les utilise toutes deux comme paravents. Le nationalisme contemporain offre une explication simple et rassurante à la précarisation : ce ne serait pas le capitalisme qui appauvrit les travailleurs mais les immigrés, les délocalisations, la mondialisation, les instances supranationales, les élites cosmopolites. Le problème n'est pas le patron qui licencie pour maximiser ses profits, c'est le travailleur étranger qui "vole" les emplois. Ce n'est pas le système de propriété privée qui concentre les richesses, ce sont les bureaucrates cosmopolites et wokistes qui imposent leurs normes. Le populisme de droite canalise la rage légitime des classes populaires vers des boucs émissaires soigneusement sélectionnés : l'immigré, le juif/musulman, le fonctionnaire, l'écologiste, le progressiste, le wokiste. Il promet un retour à un âge d'or fantasmé où le capitalisme national protégeait ses travailleurs, tout en oubliant commodément que cet âge d'or n'a jamais existé, ou qu'il reposait précisément sur l'exploitation coloniale et impérialiste d'autres peuples. Le génie de ce nationalisme est qu'il se présente comme anticapitaliste tout en ne touchant jamais aux fondements du capitalisme. Il critique les "élites mondialisées" et les "financiers cosmopolites" (avec souvent des relents antisémites à peine voilés) mais ne remet jamais en question la propriété privée des moyens de production, le salariat ou l'accumulation du capital, moyens qui permettent justement à ces fameuses élites qu'ils dénoncent de prospérer dans un système qui les protègent ! Il propose un capitalisme "patriotique", un capitalisme "enraciné", un capitalisme "au service du peuple", autant d'oxymores qui permettent de maintenir le système tout en donnant l'illusion d'une contestation radicale. Les nationalistes parlent de souveraineté, mais jamais de socialisme. Ils parlent de protectionnisme mais jamais des expropriations (au mieux, ils promeuvent cette expropriation sur les plus pauvres, les squatteurs, les sans-abris, ceux qui tendent la nation par le bas). Ils parlent de défendre les travailleurs nationaux mais soutiennent systématiquement les politiques qui détruisent leurs droits sociaux. Et c'est ainsi que se met en place la confrontation la plus stérile et la plus fonctionnelle pour le capital : gauchistes contre droitards. Cette guerre culturelle permanente, amplifiée à l'infini par les réseaux sociaux et les médias, occupe tout l'espace du débat public. On ne parle plus de lutte des classes mais de choc des civilisations. On ne parle plus d'exploitation, on parle de grand remplacement ou de privilège blanc. On ne parle plus de révolution, on parle de cancel culture ou de rémigration. Les deux camps se renvoient la balle indéfiniment, chacun voyant dans l'autre l'ennemi principal mais ils oublient commodément que pendant qu'ils se battent, les riches s'enrichissent, les pauvres s'appauvrissent et le système continue sa course folle. Le capitalisme n'a même plus besoin de choisir son camp. Il finance les deux. Les milliardaires de la tech financent les mouvements woke, les milliardaires de l'industrie pétrolière financent les populistes climatosceptiques de droite. Certains, les plus cyniques, financent même les deux ! Peu importe qui gagne ces guerres culturelles, le capital sort toujours vainqueur à la fin car tant que le débat se situe sur le terrain identitaire (qu'il s'agisse d'identités minoritaires ou d'identité nationale), il ne se situe pas sur le terrain de classe et ne menace donc le capitalisme, seule véritable cause de tous ces problèmes. Tant que les travailleurs se battent entre eux pour savoir s'il faut défendre les minorités ou défendre la nation, ils ne se battent pas contre ceux qui les exploitent tous, quelle que soit leur couleur de peau ou leur passeport. La vérité, c'est que l'ouvrier eurysien blanc ou l'ouvrier arabe afaréen ont infiniment plus en commun entre eux qu'avec les capitalistes qui les exploitent respectivement. La vérité, c'est que la précarité touche les "vrais Eurysiens" et les immigrés, les hommes et les femmes, les hétérosexuels et les LGBT. La vérité, c'est que le système produit de la misère à la chaîne et qu'il a juste besoin que cette misère soit divisée, atomisée, mise en concurrence avec elle-même. Le nationaliste qui défend les "nôtres d'abord" et le progressiste qui défend les "minorités opprimées" jouent tous deux, sans le savoir ou sans le vouloir, le jeu d'un système qui prospère sur leur division.

Le capitalisme avancé ne se contente plus de discipliner les corps comme le faisait le pouvoir analysé par Foucault. Il gère désormais la vie elle-même à travers ce qu'on pourrait appeler une biopolitique augmentée. Le transhumanisme n'est pas une fantaisie de science-fiction, c'est déjà une réalité en gestation : implants cérébraux, modification générique, enhancement cognitif pour ceux qui peuvent se le payer. La promesse d'une humanité augmentée cache une menace bien réelle : celle d'une stratification biologique où les élites disposeraient non seulement de la richesse et du pouvoir mais aussi d'avantages physiologiques et cognitifs transmissibles. Non content de transmettre leurs richesses à leurs aînés, les riches et les élites seraient capables de transmettre une véritable supériorité physiologique, creusant de manière définitive le fossé entre riches et pauvres. Comment faire la révolution contre une classe dominante qui serait, littéralement, biologiquement supérieure au reste de l'humanité ? Et puis il y a l'intelligence artificielle, dont le développement accéléré des perspectives de contrôle qui dépassent tout ce que les régimes totalitaires du XXe siècle ont pu imaginer. Reconnaissance faciale généralisée, analyse prédictive des comportements, surveillance totale des communications, systèmes de crédit social, modération algorithmique de l'information ; tous ces outils existent déjà et se perfectionnent. L'IA permet d'identifier les opposants avant même qu'ils ne passent à l'acte, de briser des mouvements sociaux en infiltrant leurs communications, de façonner l'opinion publique à une échelle industrielle. Le capitalisme de surveillance n'est pas qu'un modèle économique, c'est une infrastructure de domination qui rend la clandestinité, l'organisation secrète et la surprise révolutionnaire (toutes les tactiques historiques des insurgés) de plus en plus difficiles, voire impossibles. En bref, la révolution ne sera concrètement et matériellement plus possible. Ce qui se profile, ce n'est pas seulement un capitalisme qui s'adapte, c'est un capitalisme qui se fossilise en un système de contrôle total, un néo-féodalisme technologique où la révolution ne serait plus une question de volonté ou de conscience mais une impossibilité pratique. La supériorité numérique du peuple, son arme historique, devient caduque face à des technologies qui permettent à une minorité de contrôler, de prévoir et de neutraliser les masses avant même qu'elles ne prennent conscience de leur propre force. Chaque année qui passe voit se refermer un peu plus la fenêtre d'action. Le système ne s'effondrera peut-être jamais de lui-même, ou alors si tard que nous n'aurons plus les moyens cognitifs, sociaux, politiques de construire quoi que ce soit sur ses ruines.

Et c'est précisément là que le problème du temps devient absolument critique.

Car même si l'on acceptait l'hypothèse optimiste d'un capitalisme qui finirait par s'effondrer sous le poids de ses propres contradictions, même si l'on croyait encore à une quelconque téléologie émancipatrice, il faudrait se poser une question brutale : avons-nous seulement le temps d'attendre cette hypothétique fin ? Le capitalisme ne s'effondre pas dans l'abstrait d'un temps historique infini. Il s'effondre dans le concret d'un monde fini, dont les ressources s'épuisent, dont le climat se dérègle, dont les écosystèmes s'effritent. Or, ce que Marx et ses héritiers n'avaient pas anticipé, c'est que le capitalisme pourrait très bien mourir en emportant avec lui les conditions mêmes de toute civilisation humaine. L'effondrement du système n'est plus une promesse révolutionnaire, c'est une menace existentielle de l'espèce humaine ! La contradiction n'est plus seulement entre le capital et le prolétariat, elle est entre le capital et le vivant lui-même ! Les scientifiques nous donnent quelques décennies, peut-être moins, avant que certains seuils d'irréversibilité ne soient franchis. Quelques décennies pour éviter un réchauffement qui rendra des régions entières inhabitables, qui multipliera les famines, les migrations de masse, les guerres pour l'eau et les terres cultivables. Quelques décennies avant que l'effondrement de la biodiversité ne compromette les équilibres écologiques dont dépend notre survie. Le temps de la Révolution et le temps de la catastrophe ne sont plus synchronisés. Pire : ils sont en concurrence ! Et pendant ce temps, que fait le capitalisme ? Il accélère. Il ne peut faire autrement. Sa logique même est celle de la croissance perpétuelle, de l'accumulation sans fin, de la mise en valeur de chaque parcelle du réel. Face à la crise écologique, il ne ralentit pas. Mieux que ça, il invente de nouveaux marchés ! Le carbone, les catastrophes, la résilience, la géo-ingénierie sont tout autant de nouveaux marchés et de moyens de s'enrichir. Il colonise même l'idée de sa propre fin en la transformant en opportunité d'investissement. Les fonds spéculatifs misent sur l'effondrement, les assurances calculent la rentabilité des désastres à venir et les grandes entreprises rêvent de villes bunkers et de colonies spatiales dans une forme de techno-solutionnisme qui ne sauvera que les riches qui auront eux-mêmes provoqués ce naufrage à l'échelle planétaire. Le capitalisme a compris qu'il n'a pas besoin de survivre éternellement. Il lui suffit de survivre juste assez longtemps pour que ceux qui le possèdent puissent s'extraitre des conséquences de sa propre destruction. La fin du monde n'est pas le problème du capital, il s'en fout, ce n'est qu'un autre marché à conquérir pour lui. Les révolutionnaires parlaient d'un monde à gagner mais pour les capitalistes, ils préparent déjà le monde d'après leur victoire finale : un monde inhabitable pour le grand nombre mais parfaitement gérable pour une minorité fortifiée. Alors oui, peut-être que le capitalisme finira par s'effondrer. Peut-être que ses contradictions le rattraperont. Mais si cet effondrement arrive dans cinquante ans, dans trente ans, dans vingt ans, qu'importe ? A ce moment-là, il aura déjà détruit les conditions d'une vie humaine décente sur cette planète. Il aura déjà épuisé les sols, vidé les océans et brûlé l'atmosphère. Il se sera effondré en nous écrasant sous ses décombres !

Alors voilà où nous sommes. La Révolution, ce n'est plus une question de patience historique, de maturation dialectique, d'attente des conditions objectives. La Révolution, c'est maintenant ou jamais ! Nous sommes dos au mur, pris en étau entre deux abîmes : d'un côté, l'effondrement écologique qui rendra toute civilisation impossible ; de l'autre, la mise en place d'un système de contrôle total qui rendra toute révolte impraticable. La fenêtre d'action se referme, année après année, mois après mois. Chaque avancée technologique dans la surveillance, chaque génération dont le cerveau est reformaté par les écrans, chaque nouveau seuil climatique franchi, chaque fragmentation supplémentaire du corps social ; tout cela rétrécit l'espace du possible révolutionnaire. Il ne s'agit plus de savoir si nous voulons la Révolution, si nous sommes prêts, si les conditions sont réunies. Il s'agit de comprendre que si nous n'agissons pas dans cette fenêtre historique extrêmement brève qui s'offre encore à nous, tout sera perdu. Pas seulement la possibilité d'un monde meilleur mais la possibilité d'un monde vivable. Nos proches, condamnés à vivre dans un enfer climatique ou dans une dictature technologique, voire les deux à la fois. Nos idées d'émancipation, effacées des mémoires, remplacées par les narrations que le système autorisera. Nos peuples, réduits à une masse atomisée d'individus isolés, surveillés, incapables même de concevoir qu'une autre vie fut possible. Nos cultures, nos langues, nos traditions de résistance, tout ce qui fait la richesse et la diversité, homogénéisé dans le grand broyeur de la marchandise mondialisée, ou fossilisé en folklore inoffensif pour touristes et algorithmes de recommandation. Ce n'est pas de l'alarmisme, c'est une lucidité que les révolutionnaires d'autrefois n'avaient pas besoin d'avoir. Marx pouvait se permettre de penser en termes de siècles. Nous devons penser en termes de décennies, peut-être moins. Chaque jour qui passe sans action révolutionnaire est un jour où le système se renforce, où les outils se perfectionnent, où les écosystèmes s'effondrent, où les esprits se formatent. Chaque jour perdu est un jour où la Révolution devient un peu plus difficile, un peu plus improbable, un peu plus impossible. Le déterminisme historique était un luxe que nous ne pouvons plus nous offrir car l'Histoire ne travaille pas pour nous. Elle ne va nulle part, elle n'a pas de sens, pas de direction et certainement pas de téléologie. Il n'y a que nous, notre volonté, notre capacité à nous organiser, à briser les divisions, à affronter le monstre avant qu'il ne devienne invincible. La Révolution ne viendra pas toute seule, portée par les seules contradictions du capital car si elle doit advenir, ce sera par un acte de volonté collective, par un sursaut désespéré d'une humanité qui refuse de mourir ou de se laisser asservir. C'est maintenant, pas demain, pas quand les conditions seront meilleures, pas quand nous seront plus nombreux et mieux organisés. Maintenant, avec nos forces, fussent-elles limitées, nos divisions douloureuses, nos incertitudes profondes. Parce que si nous attendons, il n'y aura pas de demain où agir. Il n'y aura que des ruines habitées par des esclaves qui ne sauront même plus qui ils sont. Alors n'attendez pas d'un Estalien qu'il vous dise qu'il est peut-être trop radical au goût des autres, ce sont les autres qui font preuve de faiblesse, qui affichent clairement leur souhait de ne pas sauver l'humanité. Si nous sommes si radicaux, c'est parce que nous avons pris le courage de nous sacrifier, à donner et dédier notre vie à sauver l'Humanité de son autodestruction. Dans le futur qui nous attend, il est préférable de mourir en luttant que de mourir asservi en étant resté inactif au moment de bascule. Alors oui, nos méthodes ne sont pas toujours les bonnes, il nous arrive de reproduire les mêmes vices que ceux que nous combattons, nous imposons parfois plus que nous convainquons mais nous le faisons en désespoir de cause.

Après tout, si vous deviez sauver votre propre espèce de son extinction, ne mettriez-vous pas tout en oeuvre pour sauver les vôtres ?

La Dernière Chance de notre Histoire, nous devons la saisir...ou mourir.
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Vous ou moi ?

Les deux faces d'une même pièce et pourtant...un doute.



Détruire notre innocence.

⮕ Choix et regrets.


C'est toujours dur de prendre conscience qu'on a été trompé. L'Homme porte en lui ses convictions et les matérialisent pour en faire son carburant, le sens de sa vie mais lorsque cette raison s'est révélée être un leurre, alors il devient inerte ou transporte sa raison de vivre sur une parodie de ce qui l'animait autrefois. On pense que ça n'arrive qu'aux fous, ça. C'est vrai, qui serait assez bête pour avoir une raison de vivre qui s'avère fausse ? On méprise la raison de vivre d'autrui mais au fond, l'on n'est pas certain que sa propre existence soit sensée, on fait abstraction du caractère éphémère de notre existence pour continuer de vivre sainement et ceux qui refusent de jouer à ce jeu deviennent fous aux yeux des autres. C'est ainsi que le monde fonctionne et pas autrement, votre existence se doit d'être conditionné par un but vrai et authentique, sinon vous finissez dévoyé et marginalisé de vos proches, ou vous passez à l'acte. C'est pour cela qu'on se raconte des histoires, qu'on créait des mythes, des dieux, des fictions aussi tragiques les unes que les autres dans des univers tout aussi fictifs qui nous captivent car nous sentons en regardant ces récits l'absurdité des buts fixés par ces mêmes personnages que nous adorons et que nous détestons, en espérant de notre air condescendant que nous ne sommes pas pareils. Chaque individu a besoin d'une chose inférieure à soi pour se sentir important dans le chapitre de sa propre vie : un animal de compagnie, un enfant, un groupe d'individus à mépriser, une proie quelconque. Au fond, la nature de la chose reste quelconque, tant qu'elle ne dispose pas des moyens de contredire les réflexions humaines. De même que nous avons besoins d'une chose tout aussi supérieure pour nous fixer un idéal à atteindre, une chose supérieure souvent immatérielle et absurde au point d'en être inatteignable, juste pour nous forcer aussi à avancer. Que ce soit Dieu ou la science, ceux qui y croient cherchent une lumière à atteindre, le Paradis pour les humains, le bonheur terrestre apporté par le monde matérialiste pour les autres. Qu'importe en quoi ces gens croient, leurs buts restent les mêmes au fond, l'un répondant aux angoisses que la mort pèse sur l'Homme et l'autre répondant à la futilité de l'existence de l'Homme sans Dieu ou grand marionnettiste pour les guider. Etre tout et rien à la fois, autant un sauveur qu'un sauvé, autant un éclairé qu'un ignorant. Du pareil au même.

Et au milieu de toutes ces bifurcations, de ces doutes, de ces mensonges que l'on se fait à soi-même, de ces existences menées souvent bien loin du sentier idéal que les enfants que nous avions étés ont tous rêvés un jour, il y a les machinations de l'Homme. Ou plutôt, d'une poignée d'entre eux qui ont eu le mérite de naître et qui profitent de cette naissance heureuse et fortunée pour assouvir leurs besoins sur le dos d'une planète entière. Et tel des poissons, nous croquons à l'appât sans réfléchir en nous vautrant dans un système de valeurs qui n'est plus le nôtre, en défendant des idées que nous ne maîtrisons pas et en protégeant ou en haïssant des individus que nous ne connaissons même pas. Jamais nous n'avons étés aussi ignorants de notre mal-être, alors même que l'on prétend être à l'âge de l'information, nous avons privilégiés la connaissance du monde environnant en abandonnant notre monde intérieur. Et cet idéal, est-ce qu'ils s'en souviennent ? Est-ce qu'ils l'ont abandonnés car cela ne valait pas la peine de se sacrifier ? Qu'il ne valait mieux ne pas souffrir pour quelque chose que beaucoup trouveront comme stupide et naïf ? Depuis quand l'Homme s'est mis à renoncer à ses rêves ? Cette peur de la souffrance n'est-elle pas elle-même aussi douloureuse que la souffrance en elle-même ? Alors pourquoi ? Pourquoi vous nous tournez le dos ? Pourquoi acceptez-vous de vivre le regret au lieu de l'abolir ? Est-ce votre définition de vivre ?

Si c'est la peur qui emprisonne tous ces gens, alors pourquoi je suis encore debout malgré tout ? J'ai choisi ma voie et je l'a tiens malgré tout. Le constat est si évident à mes yeux, le système dans lequel je vis m'oppresse, m'empêche de respirer, de vivre paisiblement et tout ça pour quoi ? Pour l'intérêt de quelques idées et de quelques personnes qui ne sont pas de moi, qui me sont étrangères à la naissance mais qu'on m'inculque car c'est dans ma nature humaine de protéger ces dites idées ? En quoi c'est dans notre nature, exactement ? La nature humaine est bonne ou mauvaise en fonction de la personne à qui on s'adresse, nous sommes à la fois altruistes et égoïstes pour les deux camps, nous sommes conditionnés biologiquement et en même temps libres naturellement. La nature humaine est antinomique en soi : si elle existait réellement, elle ne différerait pas selon l'individu. Or, si elle diffère selon l'individu, elle n'est pas universelle mais justement, la nature est universelle, elle peut changer de contexte et de lieu mais elle obéit aux mêmes règles et aux mêmes lois partout dans l'univers. Si on change les règles en fonction de l'époque, du lieu et de la personne, quelqu'un peut-il m'affirmer que c'est naturel ? Alors je me demande pourquoi il serait naturel de défendre un système que l'on ne veut pas voir exister, ni pour nous, ni pour nos pairs. Je vois tous ces gens dans la rue, à leur travail et à leurs occupations quotidiennes, essayant d'apprécier chaque moment de leur vie car ils ont ratés l'essentiel de leurs malheurs. Objets remarquables de la résilience humaine, dont je ne suis guère à la portée, qui acceptent de vivre dans cet environnement sans broncher, d'apparence heureuse malgré les nombreuses blessures que quiconque leur inflige pour des intérêts abstraits, créés de toutes pièces. Et malgré l'absurdité de cette vie, ces gens continuent formidablement leur routine, ne se posent plus de questions depuis longtemps. Je crois que s'ils restent endormis, c'est car ça fait souffrir. Le cynisme est un poison qui s'immisce en vous par beaucoup de moyens, et se poser trop de questions en fait partie. La métaphysique brise votre illusion de vivre libre, la philosophie créait les barreaux de votre prison et enfin la politique vous achève en vous enfermant à double tour dans une cage dont vous ne pouvez pas sortir. On vous dit même que sortir de la cage en secouant très fort la porte ne fera que renforcer celle-ci, et ça, vous le comprenez vite. Mais en même temps, que pouvez-vous faire ? Négocier avec votre géôlier pour être mieux traité ? J'ai essayé, fut-un temps, oui. Mais je n'étais pas fils de sénateur, pas un de ces grands hommes d'affaires partis de rien et qui ont tout raflé, je n'étais pas de ceux qui voulaient et donc pouvaient. J'étais un laissé-pour-compte, pas assez compétitif, pas assez appliqué dans quelque chose que je n'aimais pas faire là où d'autres ont vendus leur âme pour ce rêve de devenir à leur tour des géôliers. Est-ce un acte de faiblesse de ma part ? Peut-être que j'étais juste trop faible. Le marché applique une sélection naturelle pure et dure et je n'ai pas été sélectionné car trop faible. Pour beaucoup, c'est une raison suffisante pour que l'on déshumanise les abrutis de mon genre, résolus à finir sous les ponts, morts de faim ou de maladie et coupable de tous les maux de mes géôliers. Mais est-ce que ces gens me pensent faible car j'ai voulu quelque chose ? Parce que ma volonté était ailleurs que dans ce qu'ils espéraient de moi ? J'étais un rouage et je suis devenu un déchet. Une vulgaire machine remplaçable. Dois-je d'abord devenir une machine pour être considéré comme un humain ?

Je comprends maintenant ces gens. Ils regrettent et grattent le bonheur qu'ils peuvent dans tout ce que la vie offre d'éphémère mais perpétuent par leur inaction et leur validation de leur mise en esclavage le système qui les exploitent. Et quiconque s'y oppose est mis au ban de la société. Que puis-je, seul, face à ce fléau ? Qui me touche moi et qui touche tous ceux que je connais ? Ai-je une solution à un environnement dégradé que j'essaie désespérément de changer par mes mots et ma conviction dont tout le monde se branle ? Oui, c'est vrai, le fou reste un fou. Et ma raison de vivre s'est parodié au seul contact de mon aliénation totale. Mais contrairement aux autres, cette parodie de sens ne me semble pas absurde, elle devient au contraire mon dogme car ma chair a inscrit la vérité comme du ciment entre deux briques, incollable en dépit des fracas extérieurs que l'on me donne pour me donner tort. Ce n'est pas une vérité universelle, elle ne découle ni de Dieu, ni de la science. Elle découle de mon sort, je suis condamné et damné quoi qu'il arrive. Alors que puis-je faire d'autre ? Dois-je laisser le géôlier me guider jusqu'à la salle d'exécution une fois l'heure de ma sentence venue, une fois que je ne lui serais plus utile ? M'asseoir et attendre. Au fond, j'en rêve peut-être : me sauver et vivre paisiblement. Entrer de nouveau dans la mêlée pour me forger un cocon de sécurité dans lequel je serais libre, où je ferais l'expérience de toutes les belles choses que la vie offre aux biens heureux qui naissent sur Terre. La nourriture, l'amour, la famille, la beauté et les bonnes sensations sont tout ce qui importe à l'homme moyen que je suis. Seulement, je sais ce choix discutable à plus d'un titre. Aménager ma cage ne fera pas de moi quelqu'un de libre. Adam et Eve n'ont jamais étés libres de l'Eden, aussi majestueux était ce jardin, ils étaient sous la surveillance permanente de leur Créateur et leur désobéissance a montré les libertés que l'on a dans l'Eden. Même au Paradis, nous ne sommes pas libres. Alors même si je forge mon propre Paradis dans ma cage, si je plantais l'Eden dans mon jardin, cela ne fera pas de moi quelqu'un de libre car l'Eden brûlera inévitablement au bon vouloir de mon géôlier, invisible mais toujours là. Et puis qu'advient-il des autres ? Si je conserve jalousement ma liberté, que fera le reste de l'humanité ? Dois-je tout garder pour moi par pur égoïsme en envoyant balader ceux qui veulent l'obtenir ? "Allez l'obtenir vous-même", me vois-je leur dire ! Je pourrais adopter la même masque d'argile que mon géôlier, pour mes propres privilèges. Je ne serais jamais sorti de cette mêlée que veulent voir les spectateurs du cirque de ma cage. J'aurais juste eu le privilège de choisir mon personnage comme dans un jeu vidéo où le but est de nous entretuer pour de petits plaisirs. Je profite au système que je hais en faisant cela. Et certains peuvent se regarder dans la glace en faisant un tel choix. C'est peut-être ma faiblesse qui me force à considérer autrui dans mon choix personnel. Ou peut-être suis-je trop compatissant ?

Non, oubliez ça, ça n'a rien à voir avec de la compassion. Si je ne forge pas l'Eden, je formerais l'Enfer. Au fond, j'ai déjà mangé le fruit de la connaissance et c'est ma propre conscience qui m'a exclu de l'Eden. Dieu ne m'a rien fait. Je suis mon propre Dieu vengeur de mes propres péchés car en mangeant ce fruit de la connaissance, j'ai appris que l'Eden n'était pas un paradis, je ne pourrais jamais en mon âme et conscience y revenir avec la même insouciance qu'autrefois. Si refuser d'être inactif implique un choix binaire entre se sauver et sauver les autres, je devrais forcément former l'Enfer un jour. Tel un déchaînement cathartique qui fonderait sur l'ensemble de mon espèce, j'aurais d'autre choix que de verser mon sang, de prendre les armes, sûrement de mourir avant de réaliser un quelconque but. Tout ça pour détruire les chaînes qui lient mes frères et sœurs à des individus qui ont abandonnés leurs principes pour amasser les intérêts à la place. Ce n'est pas un choix facile mais ça n'est certainement pas le meilleur. Il serait tout autant absurde de considérer ce choix comme celui du héros qui se sacrifie pour les autres. Je n'ai pas envie de me sacrifier, je tiens égoïstement à ma vie et à mon confort, aussi éphémère et superficiel que soit ces deux conditions, pourtant je vais prendre les armes en espérant garder ces deux impératifs et en espérant que les générations suivantes me louent et me glorifient pour mes actions. Sauf que je n'aurais rien d'un héros : mon choix est égoïste et reproduit le même manque de considération pour autrui que celui de mes oppresseurs. Je ne demande pas l'avis des autres pour les sauver, je ne leur demande pas de croire en ma vérité, je leur impose ma vérité comme unique et universelle à mes yeux alors qu'ils n'en croient pas un traître mot. Je serais détesté et haï par mes semblables pour ce que j'aurais fait : radicalisé, extrémiste, terroriste. Oui, tous ces termes me définiront pour les siècles à venir, pour peu que l'Histoire me retienne et ne me balaie pas dans la nuée de noms qu'elle a tant su faire abstraction. C'est paradoxal, non ? Qui n'a jamais eu envie d'être à la place du héros ou du personnage tragique incompris de ses pairs ? A la différence que la tragédie de mon existence sera éclipsée, elle ne sera jamais considérée et mon sacrifice sera vain. Pour autant, est-ce une raison d'abandonner et de revenir à mon premier choix ?

Aucun choix n'est pur ou innocent, absolument aucun. En acceptant un choix, vous portez préjudice aux autres, vous leur enlevez la liberté à laquelle ils ont pourtant droit. Le choix fera inévitablement souffrir quelqu'un, vous ou un autre, par l'intermédiaire de tout un tas de variables et de phénomènes qui ne dépendent pas de vous mais que vous auriez pu changer dans un autre univers. Le choix entraîne le regret, le "et si" devient incisif, comme une lame aiguisée qui déchire vos organes vitaux et qui vous projette dans un monde qui n'est plus le vôtre car il vous est conceptuellement impossible de l'imaginer. Ces regrets, on les voit comme des erreurs irréversibles et je sais pas vous, mais je ne veux pas commettre d'erreurs qui briseront davantage la fragilité de mon existence, je veux vivre et faire vivre les autres. Mais l'univers est plein de contradictions, dire qu'il est cohérent serait un mensonge. Nos volontés s'entrechoquent mais ne fusionnent jamais car nous avons peur du regret, de faire des erreurs. Et je comprends cette sensation, c'est pour ça que je prends les armes, car ne pas le faire est une erreur, une erreur qui me suivra jusqu'à ma tombe. Je ne m'accorde pas de droit moral supérieur à faire ça, je porte juste la responsabilité collective sans le consentement de personne, juste car j'estime que c'est nécessaire que quelqu'un reprenne le flambeau. Tout simplement car j'ai refusé de vivre en écrasant les autres comme on m'a écrasé moi auparavant. Et au fond, j'espère que l'on m'arrête. C'est paradoxal. C'est comme ça, c'est la vie, paraît-il.
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La forge idéologique de l'Armée Rouge :

La crème du fer de lance de la Révolution prolétarienne.



Avec moi, camarades, si j'avance, suivez-moi !

⮕ L'avant-garde armée de la Révolution prolétarienne.


L'Académie Militaire Révolutionnaire de Mistohir représente l'une des institutions les plus prestigieuses et les plus controversées de la Fédération des Peuples Estaliens. Etablie dans la capitale estalienne, cette académie est chargée de former l'élite des officiers de l'Armée Rouge mais également d'accueillir des cadres militaires et élèves-officiers des nations communalistes et libertaires alliées. Ainsi, l'Académie accueille régulièrement des officiers d'origine kaulthe, altrechtois, kartvéliens, kah-tanais ou encore translaves et est ouverte régulièrement aux révolutionnaires de la diaspora étrangère de tous les horizons avides d'être formés militairement. Sa réputation d'excellence académique et stratégique dépasse largement les frontières de l'Estalie et attire chaque année des centaines de candidats étrangers désireux d'intégrer ses rangs. Pourtant, derrière cette façade méritocratique se dissimule une réalité plus complexe : l'Académie constitue également un vecteur majeur de diffusion de l'Anarchisme Renouvelé. Cette double nature, excellence technique et endoctrinement idéologique, fait de l'Académie de Mistohir un cas d'étude fascinant sur les rapports entre formation militaire, projet politique et construction de l'avant-garde révolutionnaire, compte tenu qu'aux yeux des Estaliens, la Révolution est en proie permanente aux menaces existentielles.

Une excellence académique reconnue :

L'Académie Militaire Révolutionnaire de Mistohir doit sa renommée à un processus de sélection d'une rigueur exceptionnelle. Seuls les candidats ayant démontré des aptitudes intellectuelles, physiques et morales hors du commun peuvent espérer franchir ses portes. Le concours d'entrée, organisé annuellement, comprend une série d'épreuves écrites portant sur l'histoire militaire, la théorie stratégique, les mathématiques appliquées et la géopolitique. Ces examens théoriques sont complétés par des [b]tests physiques exigeants[/b], des évaluations psychologiques approfondies et des entretiens devant une commission composée d'officiers supérieurs et de théoriciens militaires reconnus de l'Armée Rouge. Le taux d'admission oscille généralement autour des 8-10% des candidats, garantissant que seule l'élite peut parvenir à intégrer l'institution. Cette sélection drastique ne se limite pas aux candidats autochtones estaliens : les candidats étrangers, bien qu'ils bénéficient de quotas réservés par des accords avec leurs gouvernements respectifs, doivent démontrer le même niveau d'excellence pour être admis. Cette politique méritocratique, du moins en apparence, contribue à la légitimité internationale de l'Académie et attire les meilleurs éléments des mouvements révolutionnaires. Une fois admis, les élèves-officiers sont plongés dans un cursus d'une très forte exigence étalé sur quatre ans de formation intensive. Le programme académique combine la théorie militaire classique et les innovations tactiques récentes développées au sein de l'Armée Rouge estalienne et des autres armées de l'Internationale Libertaire. Les étudiants suivent des cours approfondis sur l'art opérationnel, la logistique de guerre, la guerre de mouvement, les opérations combinées et les stratégies insurrectionnelles (tant dans l'application de la guérilla elle-même que dans la contre-insurrection). L'Académie accorde une importance particulière à l'étude des conflits de nature révolutionnaire passés et contemporains, analysés non seulement sous l'angle tactique mais également sous leurs dimensions politiques et sociales. Les élèves sont formés aux sciences de l'ingénierie militaire, à la balistique, la cryptographie et aux communications à l'échelle stratégique. La formation inclut également des enseignements en langues étrangères, jugés essentiels pour coordonner les actions avec les forces alliées à l'Estalie et pour comprendre la pensée militaire des puissances étrangères à travers l'étude des textes issus des académies militaires de pays rivaux comme ceux de l'OND. Cette pluridisciplinarité fait de l'Académie un centre intellectuel où se forge une véritable élite militaire capable de penser la guerre dans toute sa complexité.

L'excellence de l'Académie repose également sur la qualité exceptionnelle de son corps professoral. Les instructeurs sont presque exclusivement recrutés parmi les officiers ayant acquis une expérience significative du combat, que ce soit des officiers estaliens ayant combattus en Kartvélie et en Retsvinie, d'anciens officiers du SRR, d'anciens combattants officiers de la guerre en Eurysie Centrale ou plus largement des officiers accrédités de l'Internationale Libertaire, généralement issus du Grand Kah. Ces vétérans de tous les horizons apportent une perspective pratique irremplaçable qui enrichit les enseignements théoriques de récits vécus et d'analysés tirées de leur propre expérience opérationnelle. L'Académie invite également des combattants étrangers, pas nécessairement officiers, pour dispenser des conférences et participer à des séminaires pour partager leur expérience du combat. Le ratio professeur-élève, particulièrement favorable, permet un accompagnement individualisé où chaque futur officier bénéficie d'un mentor. Les instructeurs suivent de près la progression de leurs protégés, identifient leurs forces et leurs faiblesses et adaptent la formation en conséquence. Cette attention portée au développement individuel explique en partie pourquoi tant d'officiers formés à Mistohir accèdent par la suite aux plus hauts échelons des appareils militaires, en Estalie comme dans les pays alliés. Les infrastructures dont dispose l'Académie témoignent de l'investissement considérable consenti par la Fédération des Peuples Estaliens dans la formation de ses cadres militaires. Le campus de Mistohir s'étend sur plusieurs centaines d'hectares et comprend des salles de cours équipées des technologies pédagogiques les plus avancées, une bibliothèque militaire réputée pour être l'une des plus complètes du continent eurysien, des laboratoires de recherche en armement et en tactique ainsi que des centres de simulation permettant de reconstituer virtuellement des théâtres d'opérations complexes. Les élèves ont accès à des terrains d'entraînement variés et disposent de plusieurs camps d'entraînements en dehors de Mistohir pour s'entraîner dans différents types d'environnements géographiques et climatiques où ils exercent et mettent en pratique leurs enseignements reçus dans des conditions aussi proches que possible de la réalité du combat. L'Académie dispose d'un arsenal complet fourni par l'Armée Rouge qui permet aux élèves-officiers de se familiariser concrètement avec le matériel qu'ils seront amenés à employer ou à commander. Ces ressources matérielles considérables placent l'Académie de Mistohir au rang des institutions militaires parmi les mieux dotées en équipements du monde libertaire, justifiant pleinement sa réputation. La pédagogique adoptée à l'Académie privilégie l'apprentissage par l'expérience et la confrontation constante à des situations complexes exigeant des décisions rapides et réfléchies. Les élèves-officiers participent régulièrement à des exercices de terrain de grande envergure avec des unités actives de l'Armée Rouge. Ces manoeuvres, qui peuvent durer plusieurs semaines, placent les futurs officiers dans des situations de commandement réel avec toutes les responsabilités, le stress et les contraintes que cela implique. Ils doivent planifier des opérations, coordonner des mouvements de troupes, gérer la logistique, adapter leurs plans face aux imprévus et prendre des décisions sous pression. Ces exercices sont systématiquement suivis de séances de briefing où chaque décision prise par les élèves est analysée, critiquée et comparée, autant par les instructeurs que par les autres élèves qui participent à l'analyse des décisions de leurs camarades. L'Académie utilise également abondamment les simulations numériques afin de reproduire des scénarios historiques ou hypothétiques et d'en explorer méthodiquement les différentes issues possibles. Cette combinaison entre la théorie, la simulation et la pratique garantit que les officiers diplômés de Mistohir possèdent non seulement les connaissances théoriques nécessaires mais également une bonne expérience pratique et un sens tactique qui est indispensable au commandement militaire guidant la Révolution Mondiale.

L'évaluation des élèves repose sur un système exigeant qui maintient une pression constante tout au long du cursus. Chaque semestre comprend des examens écrits, des épreuves pratiques, des exercices notés et des évaluations continues du comportement et des capacités de commandement. Les élèves sont classés en permanence et mis en concurrence les uns avec les autres afin de créer une émulation collective où chacun cherche à se distinguer et à progresser dans le classement. Ce système méritocratique génère une culture de l'excellence où la médiocrité n'a pas sa place et où chaque individu est poussé dans ses retranchements pour donner le meilleur de lui-même. Les élèves qui ne parviennent pas à maintenir le niveau requis sont progressivement écartés, soit par une réorientation vers d'autres formations militaires moins prestigieuses ou moins exigeantes, soit par une exclusion pure et simple. Le taux d'attrition atteint généralement 25% des candidats par an, ce qui contribue paradoxalement au prestige de l'institution : un diplôme de l'Académie Militaire Révolutionnaire représente une preuve incontestable d'avoir surmonté l'un des parcours de formation académique militaire les plus exigeants au monde. Ce diplôme ouvre immédiatement les portes des postes de commandement les plus importants et un passeport pour une brillante carrière militaire. Au-delà des compétences purement militaires, l'Académie de Mistohir forme ses élèves au leadership et à la pensée stratégique de haut niveau. Les futurs officiers sont encouragés à développer leur capacité d'analyse critique, à questionner les doctrines établies et à proposer des innovations tactiques ou organisationnelles. Des séminaires de réflexion stratégique sont régulièrement organisés afin que les élèves y débattent des grandes questions militaires et géopolitiques, confrontent leurs points de vue pour ensuite affiner leur compréhension des enjeux contemporains. L'Académie cultive délibérément une culture intellectuelle exigeante en considérant que l'excellence militaire ne peut se réduire à la simple maîtrise technique et doit forcément être accompagnée d'une capacité de réflexion stratégique et politique. Cette dimension intellectuelle explique pourquoi nombre d'anciens de l'Académie occupent des postes de commandement militaire mais également des fonctions importantes dans les structures politiques et administratives de leurs nations respectives. Le réseau des anciens élèves, particulièrement solidaire et influent, constitue également un atout considérable pour les diplômés qui facilite leur insertion professionnelle et leur progression de carrière.

Ce qui distingue cependant réellement l'Académie des autres institutions militaires de prestige réside toutefois dans sa capacité unique à produire de l'innovation doctrinale. Contrairement aux académies traditionnelles qui se contentent de transmettre des savoirs établis, Mistohir s'est imposée comme le principal laboratoire théorique de la guerre contemporaine dans le camp libertaire en générant un flux constant de nouvelles doctrines qui sont ensuite adoptées par l'Armée Rouge. Cette fonction de think thank stratégique ne relève pas du hasard mais résulte d'une architecture institutionnelle spécifiquement conçue pour favoriser l'audace intellectuelle et la remise en question permanente des certitudes tactiques. L'Académie dispose ainsi de plusieurs instituts de recherche spécialisés directement rattachés à sa structure qui emploient des chercheurs militaires à temps plein chargés d'analyser les conflits en cours, de décomposer les échecs opérationnels et de formuler des propositions doctrinales alternatives. Ces instituts bénéficient d'un accès privilégié aux données classifiées des théâtres d'opérations actifs, aux rapports de renseignement du SRR (certains en tout cas) et aux retours d'expérience des unités combattantes, leur permettant de fonder leurs travaux sur des réalités tangibles plutôt que sur des spéculations abstraites. La culture institutionnelle de Mistohir valorise explicitement la production théorique et la contestation intellectuelle. Chaque élève-officier est tenu, au cours de sa formation, de rédiger plusieurs mémoires d'analyse tactique ou stratégique portant sur des problématiques militaires contemporaines. Ces travaux ne sont pas de simples exercices académiques mais ils constituent de véritables contributions au débat doctrinal, les plus prometteurs sont publiés dans les revues militaires estaliennes ou présentés lors des colloques annuels de l'Académie qui réunissent l'élite du commandement de l'Armée Rouge et des officiers supérieurs étrangers formés à l'Académie. Les mémoires les plus remarquables font l'objet d'une diffusion élargie au sein de l'état-major et peuvent directement influencer les réformes doctrinales en cours de l'Armée Rouge. Cette pratique crée un environnement intellectuel où la remise en question des dogmes établis est activement encouragée, chaque promotion étant implicitement mise au défit de dépasser les acquis théoriques de la précédente. Les officiers qui démontrent une capacité particulière à théoriser la guerre sont ensuite rapidement identifiés par leurs mentors et orientés vers des fonctions de recherche ou d'enseignement afin de créer une boucle vertueuse où les meilleurs penseurs militaires forment à leur tour la génération suivante. Le rôle central du retour d'expérience immédiate constitue également l'un des autres secrets de la fécondité doctrinale estalienne. L'Académie entretient des liaisons organiques permanentes avec les unités déployées sur le terrain, notamment en Kartvélie où l'Armée Rouge a acquis sa première expérience significative de la guerre moderne depuis plus d'un siècle. Chaque engagement majeur, chaque opération d'envergure fait l'objet d'une analyse systématique par les équipes de recherche de l'Académie qui dépêchent régulièrement des observateurs sur le terrain pour recueillir des témoignages à chaud, filmer les combats et interroger les commandants d'unité. Les officiers qui reviennent du front sont souvent invités à Mistohir pour présenter leurs expériences devant les élèves et le corps professoral afin de participer à des séances de débriefing où chaque décision tactique est décortiquée, chaque erreur est analysée et chaque réussite est théorisée. Ces interventions sont de véritables sessions de travail collaboratives entre les praticiens du terrain et les théoriciens de l'Académie qui y confrontent leurs perspectives pour faire émerger de nouveaux concepts opérationnels. La réforme doctrinale de la guerre urbaine en 2015, directement issue des enseignements douloureux des combats de février 2015 en Kartvélie, illustre parfaitement ce processus : les défaillances constatées sur le terrain ont été immédiatement transformées en objets d'étude afin de donner naissance à une révision complète de l'approche estalienne du combat urbain qui fut enseignée aux promotions suivantes dès l'année suivante. Ce cycle extrêmement court entre l'expérience combattante et l'intégration doctrinale confère à Mistohir une réactivité théorique sans équivalent, ce qui permet à l'Armée Rouge de s'adapter quasiment en temps réel aux évolutions du champ de bataille moderne.

La dimension internationalistes de l'Académie joue également un rôle crucial dans sa capacité d'innovation. En rassemblant des officiers provenant de plusieurs nationalités différentes, Mistohir crée un bouillonnement intellectuel unique où se confrontent des traditions militaires différentes, des expériences de guerre variées et des approches tactiques beaucoup plus hétérogènes. Cette diversité transforme chaque séminaire tactique en forum où se croisent des perspectives radicalement différentes, ce qui oblige chaque participant à interroger ses propres présupposés et à envisager des solutions qu'il n'aurait jamais imaginées dans un cadre purement national. Les synthèses doctrinales qui émergent de ces échanges possèdent une richesse et une profondeur impossibles à atteindre dans une académie purement nationale. Cette internationalisation ne se limite pas aux élèves : le corps professoral lui-même est délibérément diversifié, intègre des théoriciens militaires étrangers pour des séjours de recherche prolongés afin de créer un véritable creuset intellectuel international de la pensée militaire révolutionnaire. La relation particulière qu'entretient l'Académie avec l'idéologie husakiste crée paradoxalement un environnement favorable à l'audace intellectuelle. L'Anarchisme Renouvelé, en rejetant les dogmes militaires bourgeois et en valorisant la révolution permanente dans le domaine tactique, légitime institutionnellement la contestation des doctrines établies. Un officier qui propose une refonte radicale d'une approche tactique traditionnelle ne commet pas une hérésie, il remplit seulement son devoir révolutionnaire de dépasser dialectiquement les formes anciennes. Cette conception de l'innovation comme impératif idéologique transforme ce qui pourrait être un frein doctrinaire en catalyseur de créativité stratégique. Les théoriciens militaires de Mistohir sont explicitement encouragés à penser contre les conventions, à imaginer des formes de guerre que les académies bourgeoises ne peuvent même pas concevoir, à développer des approches tactiques qui vont déstabiliser les armées réactionnaires précisément parce qu'elles échappent aux catégories militaires classiques. Cette liberté de penser dans le cadre idéologique, apparemment contradictoire, génère en réalité une dynamique intellectuelle très productive où l'orthodoxie politique soutient l'hétérodoxie tactique. Les rapports les plus iconoclastes, comme celui du Lieutenant Asimov qui démonte complètement le concept même de décision militaire pour lui substituer une approche entièrement repensée autour du cycle itératif de défi-réponse sont non seulement acceptés mais même célébrés comme des expressions authentiques de la pensée révolutionnaire appliquée à l'art de la guerre. Cette alchimie institutionnelle unique explique pourquoi les innovations doctrinales majeures qui redéfinissent la guerre révolutionnaire contemporaine émergent de Mistohir. La théorie de la guerre non-linéaire, le concept de réseau neuronal de combat intégrant les systèmes C4ISR multi-domaines, l'approche du soldat augmenté comme système d'armes intégré, la refonte complète de la pensée sur le combat urbain : toutes ces avancées conceptuelles portent la marque de Mistohir et témoignent de la capacité unique de l'institution à transformer l'expérience combattante en savoir théorique puis ce savoir théorique en doctrine opérationnelle applicable immédiatement sur les théâtres d'opérations. L'Académie fonctionne comme un des cerveaux stratégiques de la Révolution Mondiale, un des organes qui forge la pensée militaire qui guidera les armées de la Révolution dans la Grande Guerre Finale. Cette fonction dépasse largement le simple prestige académique.

L'endoctrinement idéologique :

Si l'excellence académique de l'Académie de Mistohir est indéniable, elle ne constitue qu'une facette de cette institution. L'autre dimension, tout aussi fondamentale et assumée ouvertement, réside dans sa fonction d'immunisation idéologique contre la menace existentielle que représente toute force armée pour un Etat libertaire. Cette réalité pose le paradoxe fondamental de l'Anarchisme renouvelé : comment une société fondée sur la décentralisation radicale, l'autonomie communale et le rejet de la hiérarchie coercitive peut-elle se doter d'une armée professionnelle nécessairement centralisée, hiérarchisée et disciplinée sans signer son propre arrêt de mort ? La tentative de Coup d'Etat du général Sarkagov en 2015 qui faillit renverser les institutions fédérales en exploitant précisément sa position de commandement militaire a cristallisé cette angoisse dans la conscience politique estalienne. Bien que rapidement maîtrisée grâce à la vigilance du SRR et à la non-adhésion de la grande majorité des unités de l'Armée Rouge, cette insurrection avortée a démontré de manière éclatante que l'appareil militaire, par sa nature même, constituait une menace permanente pour l'ordre révolutionnaire. La réponse husakiste à ce dilemme est aussi radicale qu'assumée : puisque l'armée ne peut structurellement pas être anarchiste dans son fonctionnement, elle doit être idéologiquement blindée au point que chaque officier et chaque soldat deviennent le gardien conscient de la Révolution prolétarienne plutôt qu'un fossoyeur potentiel. L'Académie de Mistohir est précisément l'instrument de cette alchimie politique, le creuset où se forge cette loyauté révolutionnaire qui permet à la Fédération de confier les armes à une institution hiérarchique sans craindre qu'elle ne se retourne contre les principes libertaires qui fondent la société estalienne. Cette mission d'immunisation idéologique ne relève pas d'une manipulation cynique mais d'une nécessité existentielle reconnue et théorisée explicitement par les husakistes. L'acceptation du militarisme comme condition de survie révolutionnaire distingue radicalement l'husakisme de l'anarchisme classique et génère immédiatement la contradiction majeure : comment justifier la hiérarchie militaire dans une société qui rejette la hiérarchie ? La réponse théorique développée au sein de l'Académie repose sur la distinction fondamentale entre la hiérarchie fonctionnelle temporaire et la hiérarchie sociale permanente et institutionnalisée. La structure de commandement militaire ne constitue pas une domination d'une classe sur une autre au sein de l'Armée Rouge, c'est une organisation technique nécessaire à son efficacité qui est acceptée volontairement par des individus égaux en dignité et en droits civils, dans le cadre strict d'une mission collective de défense de la Révolution. Cependant, cette justification théorique ne suffit pas à conjurer le danger : l'histoire démontre que les structures militaires tendent inexorablement à développer leurs propres intérêts corporatistes et à instrumentaliser leur monopole de la violence pour conquérir le pouvoir politique. C'est précisément pour briser cette tendance naturelle que l'Académie transforme systématiquement ses élèves en militants révolutionnaires dont l'identité première n'est pas militaire mais politique en percevant leur rôle d'officier comme l'accomplissement de leur devoir historique qui transcende de loin de leur propre personne.

L'endoctrinement commence donc dès le processus de sélection, où les critères d'admission intègrent explicitement la dimension idéologique aux côtés des aptitudes intellectuelles et physiques (sauf pour les candidats étrangers). Les commissions d'évaluation scrutent minutieusement la conscience révolutionnaire des candidats, analysent leurs parcours militant, leurs motivations politiques profondes et leur compréhension des enjeux théoriques de l'Anarchisme Renouvelé. Les entretiens comportement systématiquement des questions politiques approfondies où les candidats doivent démontrer non seulement leur adhésion formelle aux principes libertaires et/ou husakistes mais également leur capacité à les articuler théoriquement, à les défendre dialectiquement et à les appliquer concrètement. Un candidat qui manifesterait des sympathies eurycommunistes, social-démocrates ou pire encore, réactionnaires, même légères, est immédiatement écarté indépendamment de ses qualités militaires. Inversement, un engagement révolutionnaire démontré, une participation à des actions militantes, une connaissance approfondie des textes théoriques peuvent compenser des résultats académiques légèrement inférieurs, l'Académie considérant qu'il est plus aisé de perfectionner les compétences techniques d'un révolutionnaire convaincu que de transformer un technicien compétent en militant fiable. Cette politique de sélection idéologique préalable garantit que l'institution accueille déjà des individus prédisposés à embrasser pleinement le message husakiste en créant un terreau fertile à l'approfondissement de leur conscience révolutionnaire. Le curriculum académique lui-même incarne également la fusion complète entre la formation militaire et l'éducation politique, l'Académie refuse systématiquement de séparer artificiellement les compétences tactiques et la conscience révolutionnaire dans ses cours. L'enseignement à Mistohir traité l'étude théorique de l'anarchisme et de l'husakisme avec la même rigueur scientifique que l'analyse des opérations militaires. Les textes d'Husak ne sont pas présentés comme des manifestes idéologiques mais comme des contributions scientifiques à la compréhension des lois objectives du développement historique, au même titre que Clausewitz et Jomini sont reconnus comme présentant des lois objectives à la pensée militaire classique. Cette prétention à [b]l'objectivité scientifique[/b], loin d'être du pur cynisme, structure toute la pédagogie de l'Académie car les élèves sont formés à analyser les conflits contemporains sous le regard de la méthode matérialiste historique en identifiant les contradictions de classe qui sous-tendent les conflits géopolitiques, en prévoyant les évolutions stratégiques à travers une lecture marxiste des événements. Les cours de géopolitique ne se contentent pas de présenter une lecture manichéenne et simpliste des événements avec les antagonistes capitalistes d'un côté et les bons libertaires de l'autre, ces cours utilisent des grilles d'analyse et une méthodologie rigoureuse où chaque puissance est évaluée en fonction de sa position dans la structure capitaliste mondiale et où chaque alliance est comprise comme une expression temporaire de rapports de force économiques et sociaux entre les Etats. C'est dans ce cadre théorique que s'inscrit l'enseignement relatif à la Grande Guerre Finale, concept central de l'eschatologie husakiste qui structure l'horizon temporel existentiel des futurs officiers de l'Armée Rouge. Contrairement à la présentation caricaturale qui en est parfois faite, la théorie de la Grande Guerre Finale ne relève pas d'un millénarisme irrationnel mais d'une analyse matérialiste du XXIe siècle. Les instructeurs de Mistohir enseignent que deux processus convergents définissent la fenêtre temporelle étroite de la réussite révolutionnaire et créent donc l'urgence absolue de l'action révolutionnaire : d'une part, le développement accéléré des technologies de surveillance de masse et de contrôle social qui, couplés à l'intelligence artificielle et au traitement des données biométriques, offre aux régimes capitalistes des outils de répression d'une efficacité sans précédent historique qui, une fois déployés, rendront toute insurrection populaire matériellement impossible, condamnant l'humanité à l'esclavage technologique définitif ; d'autre part, la dégradation climatique provoquée par l'accumulation capitaliste atteint des seuils critiques qui déclencheront des effondrements climatiques en cascade qui rendront la planète de plus en plus inhabitable pour l'Homme et précipitera l'Humanité dans des guerres de survie chaotiques où tout projet émancipateur deviendra purement impraticable. Entre ces deux mâchoires qui se referment inexorablement, il reste une fenêtre de quelques décennies, peut-être moins, pendant laquelle une action révolutionnaire mondiale peut encore renverser le système capitaliste et instaurer les structures communalistes qui seules permettront à l'humanité d'arrêter la course au chaos et à l'autodestruction. Cette analyse n'est pas présentée comme une opinion mais comme une réalité scientifique objective, ce qui confère au principe de la Grande Guerre Finale le statut de nécessité historique objective pour les officiers. Face à cette urgence matérielle, la guerre contre le capitalisme se doit donc d'être totale, mondiale et acharnée. Les instructeurs ne dissimulent nullement à leurs élèves que cette guerre sera la plus meurtrière de l'histoire humaine, qu'elle exigera des sacrifices d'une ampleur inimaginable et qu'elle impliquera une violence destructrice dépassant tout ce que l'humanité a connu mais cette violence n'est pas glorifiée pour elle-même, c'est le prix tragique mais inévitable de la libération, le passage obligé entre l'ancien monde de l'oppression et le monde libre qui naîtra de ses cendres. C'est ici que s'opère la transformation existentielle fondamentale que produit l'Académie : les futurs officiers apprennent à concevoir leur propre mort probable non comme un échec ou un malheur mais comme un sacrifice conscient et nécessaire, comme leur contribution personnelle à la libération de l'espèce humaine. Cette vision sacrificielle, loin d'être morbide, génère paradoxalement un moral exceptionnel et une résilience psychologique remarquable : un soldat qui a accepté sa mort comme partie intégrante de sa mission historique combat avec une détermination qui ne peut égaler celui qui cherche avant tout à survivre. L'Armée Rouge tire sa puissance combattante de cette conviction partagée qu'elle constitue l'instrument sacrificiel de l'Histoire, l'épée qui pourfendra le capitalisme mondial au prix de leur propre destruction. Cette dimension quasi-messianique transforme la perspective de la guerre de simple catastrophe à éviter en accomplissement d'une destinée collective qui donne à chaque futur officier le sentiment vertigineux de participer à l'événement le plus significatif de toute l'histoire de l'humanité.

Cette transformation existentielle s'accompagne d'une formation éthique rigoureuse qui distingue fondamentalement l'Armée Rouge des forces réactionnaires qu'elle combat. L'Anarchisme Renouvelé nous enseigne que chaque être humain, même le plus vile des capitalistes, reste un être humain et doit donc être traité dignement après sa reddition ou sa capture. Cette insistance sur la dignité de l'ennemi vaincu et sur le respect des prisonniers n'est pas une concession humanitaire accessoire, elle est essentielle à saisir pour comprendre la façon dont les husakistes visualisent l'usage de la violence révolutionnaire. Les instructeurs martèlent à leurs élèves que la violence révolutionnaire n'est légitime que si elle demeure strictement fonctionnelle, dirigée exclusivement contre les structures d'oppression et jamais motivée par la vengeance, le fanatisme, la cruauté ou le sadisme. Les futurs officiers sont donc formés éthiquement à respecter le droit des conflits armés, non pour se soumettre aux normes bourgeoises de la guerre mais pour renforcer le cadre de valeurs qui régit l'Armée Rouge et qui doit distinguer l'officier révolutionnaire estalien de l'officier fasciste rimaurien ou de l'officier impérialiste teylais, dont les actions sont caractérisées par la brutalité gratuite pour l'un et le mépris de la vie humaine pour l'autre. Le système d'encadrement institutionnel reflète cette double exigence de formation militaire d'excellence et d'immunisation idéologique totale avec l'emploi de commissaires politiques dont la fonction explicite consiste à approfondir la conscience révolutionnaire des élèves et à identifier préventivement toute dérive idéologique potentielle. Ces commissaires, généralement d'anciens officiers ayant démontré une fidélité exemplaire aux principes husakistes, organisent des séminaires théoriques réguliers sur les textes fondateurs husakistes, animent des discussions collectives sur les enjeux contemporains et supervisent les séances d'analyse critique où le commissaire pousse les élèves à examiner leurs propres présupposés idéologiques et à identifier ainsi leurs éventuelles faiblesses théoriques. Contrairement aux caricatures qu'on se fait des commissaires politiques, les séances ne sont pas des tribunaux inquisitoires où la mauvaise parole est traquée, on évalue les élèves sur leur capacité à exposer leur réflexion politique et leur capacité à appliquer l'analyse matérialiste à des situations concrètes plus qu'à s'assurer de leur conformisme aveugle à l'idéologie. La dimension internationaliste de l'Académie, loin de diluer l'endoctrinement par confrontation de perspectives diverses, le renforce paradoxalement en créant une forme d'internationalisme révolutionnaire qui transcende et subsume les identités nationales particulières. Les élèves étrangers ne sont jamais traités comme des éléments extérieurs ou des invités mais comme des camarades engagés dans la même lutte existentielle dans des contextes géographiques différents. Cette fraternité révolutionnaire transfrontalière génère un sentiment d'appartenance à un mouvement mondial unifié qui dépasse de loin les solidarités nationales ordinaires. Les échanges quotidiens entre élèves de nationalités différentes, loin d'être source de tensions identitaires, deviennent des occasions de partage d'expériences de lutte qui enrichissent mutuellement la compréhension de chacun. Lorsque ces officiers étrangers retournent dans leurs pays après leur formation, ils ne ramènent pas seulement des compétences militaires supérieures mais une vision politique unifiée, une méthodologie d'analyse commune et un réseau personnel de camarades internationaux, créant ainsi une véritable internationale des cadres militaires révolutionnaires convaincus de la cause libertaire et husakiste dont Mistohir constitue le centre de formation et de coordination.
19954
Véritables émancipations :

On a bien le droit de vivre.



Tout refaire, tout raser.

⮕ Notre échec dans la révolution sociale.


Le grand drame de la Révolution de Novembre, c'est qu'elle n'a jamais été pensée comme une révolution des moeurs. Elle n'a jamais prétendu déconstruire les gens ou libérer les sexualités. La Révolution de Novembre a été autre chose, une prise de pouvoir brutale et improvisée, un renversement de l'ordre économique et politique libéral, l'abolition de la monarchie, une réponse désespérée face à la crise économique et l'absence de réponses du gouvernement en place. Entre 2012 et 2013, l'Estalie avait basculé dans une profonde crise financière avant de virer à la dictature militaire et de l'insurrection populaire fut évitée de justesse la guerre civile entre ceux qui restaient sur les ruines fumeuses de la dictature de Rudaviak. Les révolutionnaires estaliens, surtout les husakistes, n'ont qu'une obsession, la survie. Tout le reste est superflu et secondaire. Combien de révolutions ont échoués avant celle-ci ? Beaucoup trop pour les compter. Les husakistes, à l'inverse de leurs camarades d'antan, refusaient la disparition, ils refusaient de repartir de l'ombre après un baroud d'honneur, comme s'étaient contentés les anarchistes depuis des décennies. Tout ça pour quoi ? Se prétendre héroïque d'avoir combattu à un contre douze, dans des rapports inégaux aberrants face à l'ennemi impérialiste et capitaliste ? Hors de question pour Husak, hors de question pour tous les révolutionnaires estaliens. La Révolution devait durer, quoi qu'il en coûte. Quand Husak rédige la Déclaration de l'Anarchisme Renouvelé dans l'automne 2013 et quand les communes se forment dans l'urgence pour coordonner la résistance, personne n'avait à l'esprit de parler sexualité ou d'identité de genre. On parlait de structures économiques capables de concurrencer le capitalisme, de militarisation pour survivre face aux menaces extérieures et à la contre-révolution. Il fallait empêcher la contre-attaque monarchiste comme il fallait construire un modèle de société viable en Estalie, suffisamment révolutionnaire mais aussi suffisamment consensuel pour ne pas briser la cohésion sociale du pays et le faire basculer dans la guerre civile. La Révolution s'est faite sur des critères économiques et politiques en premier lieu, point. Son rôle était de détruire le capitalisme, d'instaurer la démocratie directe, de créer une société autogérée capable de rivaliser avec les puissances libérales, le reste attendrait.

Cette hiérarchisation des urgences n'est pas un accident mais découle de la nature même du projet révolutionnaire estalien qui se veut d'abord démonstratif. Il fallait prouver au monde que l'anarchisme fonctionnait, que les communes pouvaient s'autogouverner, que la planification décentralisée était viable et que l'autogestion était plus efficace que l'économie de marché. Toute l'énergie du nouveau régime a été mobilisée pour gagner cette bataille de l'économie : l'industrialisation à marche forcée, la mécanisation de l'agriculture, la construction de milliers de logements sociaux, l'alphabétisation, l'électrification, la modernisation du pays. Plus de cinq ans ont passés depuis la Révolution et bien que le système estalien n'est pas parfait, il fonctionne et mieux encore, il performe, devenant la quatrième puissance économique mondiale, dépassant de loin les traditionnelles puissances libérales mondiales, notamment eurysiennes. Cependant, l'obsession de l'efficacité économique et de la viabilité politique a eu un prix en Estalie : le gel de la révolution sociale au stade initiale. L'Estalie de 2018 est encore une société profondément conservatrice sur le plan des moeurs malgré son radicalisme politique. La famille nucléaire hétérosexuelle y est glorifiée, la complémentarité entre l'homme et la femme y est pensée comme naturelle et le mariage est valorisé comme un acte civique qui participe à la construction sociale et démographique. Le puritanisme sexuel y est de mise avec une prostitution quasi-inexistante et une faible consommation de contenu pornographique et bien sûr, les rôles genrés persistent avec une écrasante domination féminine dans des secteurs comme l'éducation et la santé alors que les hommes se retrouvent davantage dans l'industrie ou l'armée. Bien sûr, le régime a tenté d'établir des règles qui tentent d'égaliser les rôles les plus genrés, le service militaire est par exemple universel et mixte, les conscrits contiennent autant d'hommes que de femmes, et dans les faits les femmes ont accès à tous les métiers sans exception. Cependant, les structures mentales, elles, n'ont pas bougés fondamentalement, l'économie a été socialisée sans désacraliser la famille. Cette contradiction, celle d'une révolution politique radicale mais conservatrice socialement, n'est pas perçue comme telle par une grande majorité des révolutionnaires. Pour les husakistes, par exemple, cela ne constitue pas une contradiction : la famille nucléaire n'est pour eux pas un vestige réactionnaire à abattre mais une structure sociale de résistance qu'il faut préserver pour assurer l'existence de l'esprit révolutionnaire sur le long terme, pour s'assurer que même à l'échelle la plus mineure de la société, la famille, le cœur reste révolutionnaire. Même si demain l'Estalie devait tomber face aux coups de la contre-révolution, l'anarchisme se sera tellement imprégné dans la société jusqu'à la structure familiale elle-même qu'il sera impossible virtuellement d'asservir de nouveau les Estaliens. C'est un gage de sécurité à long terme. De même, face à l'atomisation capitaliste qui a transformé les individus en des consommateurs individualistes et isolés les uns des autres, la famille est un ancrage, un lieu de solidarité universel. Détruire la famille au nom d'une libération sexuelle abstraite, c'est précisément tomber dans le piège libéral car dissoudre tous les liens stables au profit d'une fluidité perpétuelle, c'est bien une méthode qui profite au marché. Les husakistes ont une vision essentiellement hétéronormative (bien qu'ils n'ont en principe pas de haine envers les minorités sexuelles qu'ils tolèrent largement en général), ils croient juste sincèrement que la complémentarité des sexes et la stabilité des couples sont les conditions nécessaires à une société libre.

C'est dans ce contexte que naît, difficilement et progressivement, une pensée queer estalienne, bien qu'on puisse amèrement regretter qu'elle n'est pas issue du peuple estalien mais de quelques intellectuels isolés, principalement des universitaires, et des artistes qui pensent l'impensable : la révolution des corps et des genres dans une société qui ne veut pas en entendre parler. Le premier texte fondateur de cette pensée émergente est publié en février 2016 dans une revue de philosophie politique de Fransoviac, Praxis Critique, s'intitulant "Pour un anarchisme des corps : critique de l'hétéronormativité révolutionnaire" et son autrice Vera Mikalovna, femme de 31 ans formée à l'Université de Pendrovac, exilée en 2010 au Grand Kah pour avoir dirigé un collectif anarcha-féministe sous la monarchie, rapidement dissout par le gouvernement. Revenue en Estalie en 2013 au moment de la Révolution, elle pose un diagnostic radical sur la société estalienne post-révolutionnaire, le constat que la Révolution de Novembre avait écoué à penser la domination de genre et l'oppression sexuelle parce qu'elle les considéraient comme naturelles. En sacralisant la famille nucléaire et la complémentarité binaire homme-femme, les husakistes ont reconduits les anciennes et violentes structures de pouvoir sur le plan sexuel en présumant que le seul capitalisme était la source de ces dites structures. Pour Mikalovna, le genre n'est pas une donnée naturelle mais un dispositif disciplinaire qui assigne les corps à des rôles sociaux prédéterminés. Etre un homme ou une femme, dans cette Estalie révolutionnaire, c'est pas seulement une différence biologique comme essaie de le faire faussement croire les husakistes, ce sont des stéréotypes que l'on inculque : entre l'homme, viril et guerrier, marteau ou fusil d'assaut à la main, porte-étendard de la Révolution et de toute la violence nécessaire à sa réalisation ; et la femme, douce et aimante, soignant le héros masculin à l'arrière. Ce n'est pas moins aliénant que les rôles donnés aux classes sociales dans le système capitaliste que la Révolution a pourtant aboli. Et contrairement aux classes sociales, ces rôles donnés sont invisibilisés car ils sont vus comme naturels, ils se soustraient donc à toute critique politique. Mikalovna propose donc une extension logique au projet révolutionnaire : si nous avons aboli la propriété privée sur les moyens de production, pourquoi ne pas abolir la propriété symbolique sur les corps ? Si nous refusons que les capitalistes possèdent les moyens de production, il n'y a pas lieu d'accepter que les normes hétérosexuelles imposent aussi leurs désirs et leurs manières d'être au monde. L'anarchisme total, selon elle, il est économique, politique, social et enfin "corporel". Le texte fait éminemment scandale. Praxis Critique reçoit des lettres outrées sur la soi-disante décadence libérale de l'autrice. Un délégué du Comité de Défense Internationale publiera même une tribune pour accuser Mikalovna de vouloir détruire la dernière structure stable de la société estalienne au nom d'un individualisme bourgeois déguisé en radicalité mais le texte circule malgré tout, dans les milieux étudiants, notamment à l'initiative de la Société Féminine Libertaire, un des clubs du Congrès International des Travailleurs. Le texte donne un cadre théorique à la théorie queer dans un pays qui n'en parlait quasiment jamais jusqu'à là historiquement.

Un deuxième texte majeur paraît en septembre 2016 sous la plume d'un certain Dmitri Ostovar, ancien militant du COV reconverti à l'anarchisme après le Coup d'Etat manqué de Sargakov. Ostovar, lui-même homosexuel, publie un livre se nommant "La famille révolutionnaire ou la famille contre la révolution ?" dans lequel il opère un renversement complet. Plutôt que de critiquer et de rejeter frontalement la famille, il en propose une relecture radicale. Selon lui, les husakistes ont raison de défendre la famille comme moyen de lutter contre l'atomisation capitaliste mais il estime aussi qu'ils ont tort de figer la famille dans un seul modèle. Historiquement, c'est ce que prouve Ostovar dans son livre, la famille a pris de nombreuses formes : familles élargies, polygames, matrilocales, communautaires, etc. La famille hétérosexuelle nucléaire, le modèle défendu par les husakistes, n'est qu'une configuration parmi d'autres et le pire dans tout ça, c'est que c'est précisément ce modèle qui a été promu par le capitalisme bourgeois au XIXe siècle pour organiser la transmission du patrimoine privée. En absolutisant ce modèle comme le seul existant et idéologiquement acceptable, les husakistes croient combattre des normes bourgeoises en les reproduisant. Ostovar propose donc une réinvention révolutionnaire de la famille avec des structures de solidarité intergénérationnelle, de soin mutuel et d'éducation collective mais libérés des contraintes hétérosexuelles et de la binarité de genre. Des familles choisies, des communautés affectives qui ne passent pas nécessairement pas le couple homme-femme ou par les liens biologiques. Cette proposition avait séduit au moment de la publication du livre une partie de l'ALO (ou le BAC aujourd'hui) qui y voyait un moyen de concilier la critique de l'hétéronormativité et la défense de la solidarité communautaire mais le soutien au sein du Congrès est resté minoritaire, la proposition était vue par les husakistes comme une dangereuse remise en cause des fondements anthropologiques de la société.

Le troisième penseur queer estalien majeur est une figure un peu plus ambiguë : Alexei Goranov, artiste performeur de 27 ans, qui ne publiait pas d'essais théoriques mais préférait accomplir des performances perturbantes dans les espaces publics des grandes villes estaliennes. Entre 2016 et 2017, il réalise une série d'actions qu'il nomme sobrement "Ni homme ni femme" : il apparaît dans des marchés ou dans des assemblées communales, vêtu de manière délibérément androgyne, et il forçait les passants à se confronter à l'inconfort de l'indétermination et à l'impossibilité de le ranger dans une catégorie habituelle. Goranov ne théorisait pas, il montrait aux yeux des caméras son insurrection personnelle contre l'ordre des genres afin de briser le consensus hétéronormatif, régulièrement interpellé par la police citoyenne pour troubles (bien qu'il n'a jamais été condamné et toujours relâché) et souvent insulté dans la rue. Malgré cela, il a continué et autour de lui s'était formé progressive un petit cercle de jeunes artistes, de personnes trans et de queers radicaux qui se retrouvaient dans ses actions. Goranov est particulièrement détesté par les husakistes qui le considèrent comme un clown narcissique et provocateur, le reliquat d'une bourgeoisie décadente qui assouvit ses instincts consuméristes, consommant les catégories sexuelles comme des marchandises avant de les abandonner pour autre chose en fonction de leurs envies.

Le problème fondamental auquel se heurtent tous ces théoriciens queers estaliens, c'est que leur pensée arrive après la Révolution, pas avant ni pendant. Ils n'ont pas fait 2013, ils n'ont pas participés à construire le système politique. Ils arrivent en retard avec des revendications que personne n'avait anticipées dans une société qui a déjà fixé ses priorités et ses tabous. Cette position de retardataires les condamne à une double marginalisation : marginaux dans la société hétéronormative qui les rejette, marginaux aussi dans les milieux révolutionnaires qui les soupçonnent de vouloir diviser la lutte. Car oui, c'est bien le reproche principal et le plus grave aux yeux des Estaliens : "Vous fragmentez le peuple !". Pour les husakistes, la force de la Révolution de Novembre résidait précisément dans sa capacité à unifier le peuple estalien autour d'un projet commun qui allait au-delà des différences individuelles, et Dieu savait que tout le monde n'était pas anarchiste en 2013, il fallait trouver un moyen d'apporter les idées libertaires en Estalie sans polariser le peuple, sans le diviser, trouver un consensus équilibré qui évitera la guerre civile. La démocratie directe fonctionne en Estalie parce que les citoyens se reconnaissent comme membres d'une seule et même communauté politique qui partagent des valeurs et des références communes. Introduire la question queer, pour les Estaliens, c'est risquer de transformer l'unité que la Fédération a durement mise en place par des micro-identités concurrentes : LGBT contre hétéros, trans contre cis. En somme, une pure reproduction de la logique libérale du multiculturalisme identitaire qui transforme la politique en un marché de revendications où chacun défend son bout de la couverture au lieu de construire une conscience de classe. Ce reproche n'est pas dénue de fondement : comment on peut penser la diversité des expériences corporelles et sexuelles sans dissoudre le "nous" collectif qui fonde la possibilité même de toute politique révolutionnaire ? Les théoriciens queers estaliens tentent d'apporter leurs réponses à leurs camarades. Mikalovna argue que le "nous" révolutionnaire tel que compris actuellement est un "nous" faussement universel car il exclut silencieusement ceux qui ne correspondent pas à la norme hétérosexuelle. En prétendant parler au nom du peuple, les husakistes parlent d'une image qu'ils se font du peuple tels qu'ils le veulent : un peuple hétéronormé, excluant de fait les queers de la communauté politique. Mikalovna le dit ouvertement : "Reconnaître les queers, je vous rassure camarades, ne nous fragmentera pas, c'est le premier pas vers la véritable universalisation de nos luttes en incluant enfin tous ceux qui en étaient implicitement exclus !". Ostovar, de son côté, propose une autre approche, celle de l'excès de cohérence. Il retourne l'argument husakiste contre lui-même : si la Révolution prétend abolir toutes les dominations, pourquoi s'arrêter à la domination de classe et accepter celle de genre ? Soit on est révolutionnaire jusqu'au bout des ongles, et donc on démantèle tous les systèmes de pouvoirs, soit on avoue que la Révolution est incomplète et qu'elle choisit de maintenir délibérément certaines hiérarchies parce qu'elles sont confortables ou stratégiquement utiles. Cette logique d'extension de la critique révolutionnaire séduit certains esprits du BAC mais laisse les husakistes de marbre : l'analogie entre la domination de classe et de genre est fallacieuse car le capitalisme est un système d'exploitation économique tandis que le genre est une réalité anthropologique, on ne peut l'abolir ; de même, l'Anarchisme Renouvelé admet déjà implicitement sa Révolution comme incomplète de part la conservation d'une force armée centralisée pour se défendre de la contre-révolution et libérer le monde, certaines hiérarchies sont explicitement épargnées par les husakistes à des fins révolutionnaires.

Parallèlement à ces débats théoriques, un mouvement LGBT plus pragmatique a émergé en Estalie, centré davantage sur l'obtention de droits concrets que sur la déconstruction radicale du genre. Ce mouvement, incarné par le Collectif Rasnotsvetni (littéralement multicolore en haut-estalien), fondé à Fransoviac en début 2016 et s'étendant dans toute la Fédération, milite pour des réformes mesurées : reconnaissance juridique des couples de même sexe, protection contre les discriminations, accès aux soins pour les personnes trans. L'approche du collectif est plus réformiste et intégrationniste, ne souhaitant pas abolir la famille mais y être inclus, ne contestant pas la binarité de genre tant qu'on respecte ceux qui la transgressent. Cette stratégie porte ses fruits car en janvier 2017, une victoire modeste permet l'union civile pour les personnes trans ainsi que la reconnaissance de l'identité non-binaire sur les cartes d'identité et dans l'administration. Pour la première fois, en Estalie, on avait reconnu juridiquement la communauté trans juridiquement (rien n'avait été fait en ce sens entre 2013 et 2017 et on se doute que sous la monarchie, c'était encore pire). Cependant, cette victoire divise le mouvement entre les intégrationnistes qui estiment que c'est une étape décisive vers l'égalité là où les queers radicaux considèrent cela comme une trahison car le collectif a milité ni plus ni moins que pour une reproduction du modèle stable et monogame, en bref une norme hétérosexuelle, qu'ils auraient dû contester. Mikalovna écrira d'ailleurs des textes acerbes sur cette loi en dénonçant que la reconnaissance juridique des couples trans, au même titre que celui des couples gays (déjà autorisé légalement depuis 2004 pour le coup) se fait au prix de leur assimilation au modèle hétéronormé avec un couple fermé, monogame, stable et préférablement discret, qui s'étale pas trop dans la rue. Les homosexuels et les trans qui bénéficieront de ces droits seront ceux qui ressemblent le plus aux hétéros. Les autres comme les queers non-monogames par exemple, resteront dans l'ombre, marginalisés. Ce clivage entre intégrationnistes et radicaux traverse toute la petite communauté LGBT estalienne (petite, en effet, le Collectif Rasnotsvetni qui coordonne le mouvement ne comprend que 420 000 individus, soit à peine 1% de la population, bien qu'on estime qu'une autre partie reste encore au placard). Les intégrationnistes reprochent aux radicaux leur jusqu'au-boutisme stérile et leur élitisme intellectuel, surtout quand ces derniers contestent des victoires concrètes qui améliorent leurs conditions de vie. Les radicaux reprochent aux intégrationnistes leur conservatisme et leur acceptation tacite de l'ordre hétéronormatif. Cette tension s'est particulièrement illustré sur la marché des fiertés de l'été 2018 où la marche organisée à Fransoviac a vu Goranov et ses complices déployer une banderole proclamant : "On veut pas de vos droits, on veut détruire vos putains de normes !". Des altercations verbales ont éclatés entre des participants intégrationnistes et le groupe de Goranov, obligeant la police citoyenne de la ville à séparer les deux groupes. Cet épisode a bien illustré la fracture interne dans l'espace LGBT où là encore, le consensus est difficile à trouver.

Au fond, le problème est peut-être avant tout structurel plus que idéologique. L'Estalie ne peut intégrer pleinement la pensée queer sans se remettre en cause dans ses fondements mêmes car accepter le queer, ce n'est pas juste accepter les minorités sexuelles mais reconnaître explicitement que les catégories sur lesquelles les Estaliens se basent encore en grande majorité sont arbitraires, contingentes et donc potentiellement oppressives. Or, cette remise en cause est politiquement intenable pour un régime qui mise tout sur sa cohérence idéologique et son efficacité interne. L'Estalie doit se montrer forte et stable face à l'extérieur. Elle est en guerre, économiquement et militairement, contre le monde capitaliste, les divisions internes sont un luxe qu'elle ne peut pas se permettre. La famille nucléaire est autant maintenue par les husakistes non par conservatisme moral mais par nécessité stratégique. Cette famille nucléaire produit des enfants à qui on transmet les valeurs révolutionnaires et stabilise les adultes dans des rôles prévisibles. La déconstruire, ce serait prendre le risque de prendre un courant inconnu car que deviendront les enfants si les structures familiales volent en éclats, qui les éduquera, les soignera et surtout qui leur transmettra la flamme révolutionnaire si les rôles genrés disparaissent sans être remplacés par autre chose qui se veut tout aussi efficace pour assurer la continuité générationnelle de la Révolution et de ses valeurs ? Les théoriciens queers n'ont pas de réponse satisfaisante à ces questions, bien qu'ils proposent des esquisses mais rien de solide qui puisse rassurer. Face à l'urgence politique et militaire, leurs propositions semblent irresponsables pour l'écrasante majorité de la population et c'est précisément ce qui les condamne à la marginalité : ils demandent à une société en guerre mondiale contre le capitalisme de se questionner sur ses fondements anthropologiques. En bref, un luxe qu'on ne peut s'offrir. Pourtant, sous la surface lisse de ce consensus hétéronormatif, quelque chose bouge. Lentement, les jeunes Estaliens nés après 2000 grandissent dans un monde différent de celui de leurs parents avec l'accès massif à Internet et aux cultures étrangères, voyant que d'autres sociétés pensent le genre différemment. Cette génération ne fera peut-être pas la prochaine révolution mais elle la prépare. Dans une dizaine ou une vingtaine d'années, quand les vieux révolutionnaires de 2013 auront disparus du champ politique et que Husak ne sera plus là pour incarner la figure paternelle rassurante, alors peut-être que la question queer sera posée frontalement, sans immédiatement subir les foudres husakistes sur son origine prétendument bourgeoise.
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Le délégué et la démocratie directe en Estalie :

Ne votez pas pour l'homme, votez pour la voix qu'il porte.



Communisme et anarchie.
⮕ La déconstruction progressive de l'Etat.


La Fédération des Peuples Estaliens est une contradiction à part entière, un paradoxe idéologique et institutionnel auquel il n'est pas toujours facile de poser des définitions adroites et claires sur la nature politique de la Fédération. Beaucoup font émerger tout un tas de théories, à l'extérieur comme à l'intérieur, de ce qu'est peut-être la Fédération. Les détracteurs à l'international tendent évidemment à simplifier la Fédération comme une dictature communiste comme il en a existé des dizaines dans l'Histoire et qui continuent encore aujourd'hui à démontrer leur existence en Loduarie ou au Nazum, beaucoup ne préférant rester qu'à la surface idéologique de l'Estalie qui se contente pour beaucoup de n'être qu'une nation "rouge" comme les autres. D'autres détracteurs, plus avertis, tentent davantage de faire paraître une forme de grossière arnaque selon laquelle la vitrine anarchiste de l'Estalie ne serait qu'une façade à l'existence de fait d'une démocratie représentative bourgeoise comme il en existe des dizaines, avec une façade rouge-socialiste-libertaire en prime. D'autres encore ont tendance à citer les Estaliens comme des petits-bourgeois ou à dénier simplement qu'ils tendent eux aussi vers le communisme. A vrai dire, si le positionnement concret de ce qu'est l'Estalie est aussi divergent en fonction de qui on parle, c'est aussi une question que se posent les Estaliens quotidiennement, l'Anarchisme Renouvelé en Estalie a largement contribué à ce flou idéologique entre ce qui est révolutionnaire et ce qui ne l'est pas, d'autant pour les acteurs extérieurs qui ne comprennent souvent pas les réalités politiques complexes de l'Estalie et qui tendent à considérer globalement l'Estalie seulement sous le prisme de l'husakisme et de ses réalisations extérieures, c'est-à-dire l'extension de la Révolution par les armes, une bonne façon de faire passer l'Anarchisme Renouvelé comme une forme de néo-conservatisme à la sauce libertaire. On est évidemment très loin de cette réalité, la nuance est plus profonde, autant dans la nature du régime que dans l'husakisme qui figure en porte-étendard de la Fédération sans pour autant être seul maître en son domaine. Parmi les questions qui reviennent de façon récurrente dans le débat public en Estalie, c'est la finalité idéologique de la Fédération, au-delà de la Grande Guerre Finale et de l'émancipation des travailleurs à l'intérieur comme à l'extérieur. En effet, il n'échappera à personne que l'Etat existe encore en Estalie : or, comment peut-on se prétendre anarchiste alors que l'on conserve un Etat ? N'est-il pas plus logique de l'abolir purement et simplement, ou d'admettre à l'inverse que les Estaliens font exactement la même chose que les eurycommunistes, à savoir le dépérissement de l'Etat et la dictature du prolétariat ? De même, est-ce que l'existence d'instances fédérales comme le Congrès International des Travailleurs peut encore permettre à l'Estalie de se revendiquer comme démocratie directe en disposant d'un organe législatif qui tend à ressembler étrangement à un parlement comme il en existe des centaines dans le monde ?

Pour répondre à ces questions, un homme a décidé d'y répondre avec une certaine rigueur auprès des étudiants de sciences politiques de Mistohir, Adrian Kornolov, ancien délégué du Club Libertaire Renouvelé durant la législature de Mai-Novembre 2017, désormais professeur à l'Université de Mistohir, durant une conférence dédiée aux discussions sur la démocratie directe pour les étudiants de l'université de Mistohir, l'extrait répondant précisément aux questions liées à l'exercice de la démocratie directe et sur le dépérissement présumé de l'Etat en Estalie.


Adrian Kornolov.

Extrait d'une des interventions de Kornolov, le 14 Décembre 2018, à la conférence sur la démocratie directe de l'Université de Mistohir tenue durant le mois de Décembre 2018.

"Pour comprendre la démocratie directe, et notamment son exercice dans le cas le plus emblématique qu'est celui du Congrès International des Travailleurs, permettez-moi de diverger un peu du débat en vous recontextualisant historiquement. Je pense qu'il est important de revenir un peu en arrière pour comprendre, l'Estalie et son anarchisme ne s'est pas faite sur des bases institutionnelles solides et pensées à l'avance, elles se sont construites sur l'autel de l'improvisation et ce que nous considérons aujourd'hui dans notre pays comme acquis ne l'était pas il y a cinq années de cela et cela, je pense que beaucoup d'Estaliens l'oublient. Certains d'entre vous le savent peut-être mais avant d'avoir été professeur, j'ai été assistant parlementaire entre 2008 et 2013, j'ai été aux premières loges de la transformation de l'ancien Parlement du Royaume d'Estalie en Congrès que nous connaissons aujourd'hui si bien. Au départ, il faut comprendre que le Congrès et ceux qui y siégeaient n'étaient pas à l'image du peuple et ce qu'on s'attend d'une assemblée populaire, la très grande majorité des premiers délégués des premières sessions du Congrès, élus mensuellement, étaient souvent d'anciens députés ralliés à l'anarchisme, des militants politiques, des anciens maires ou d'anciens magistrats de l'Etat royal. En bref, c'était du personnel politique de l'ancien régime, ralliés à la Fédération par contraintes, par convictions ou juste par opportunisme...surtout par opportunisme à vrai dire. On avait donc des délégués qui étaient surtout des experts professionnels dans la politique. Sauf que leur conception de ce qui était la politique était celle de l'ancien régime, c'est-à-dire que les délégués du Congrès, à leurs débuts, se sont comportés comme avant la Révolution, avec un mandat représentatif. Et c'est là que la nuance est importante parce que le fait de croire, en tant que délégué, qu'on a un mandat représentatif et non pas impératif comme c'était prévu au départ, avait changé beaucoup de choses, beaucoup de délégués prenaient la parole et votaient en dépit de l'opposition de leurs communes respectives. Parce que pour eux, la commune, c'était une circonscription électorale et administrative. Comme dans la plupart des démocraties représentatives, une circonscription n'a pas son mot à dire sur ce que vote le député qui le représente. Aujourd'hui, essayez d'aller à Teyla et de voir comment la démocratie se passe là-bas car à vrai dire, les systèmes politiques estalien et teylais étaient étrangement similaires avant 2013 : si vous allez à Manticore, vous verrez que vous votez aux législatives pour votre député, souvent que vous ne connaissez pas, et une fois au Parlement, vous n'avez plus aucun pouvoir sur ce qu'il vote ou sur ce qu'il dit. En gros, si un député est élu sur un programme où il autorise l'avortement mais que lui ou son parti décident de voter soudainement l'interdiction de l'avortement, vous, en tant que citoyen, vous n'avez aucun pouvoir, aucune voie de recours. Vous ne pouvez pas "récupérer" votre vote, en quelque sorte, vous devez attendre les prochaines législatives et pendant ce temps, le clown que vous avez élu agit en toute impunité car il est légalement votre représentant...bah oui, vous avez voté pour lui, jusqu'à preuve du contraire. C'est pour cette raison que les anarchistes proposent deux solutions à ce problème : le mandat impératif et la révocabilité des mandats. Le mandat impératif vous rend responsable, vous ne pouvez pas dire n'importe quoi, vous n'êtes pas représentant au sens qu'on vous accorde du pouvoir par gage de bonne volonté pour faire ce que bon vous semble sous mandat "démocratique", vous êtes la personne chargée de porter la voix de la commune stricto sensu, sans marge d'interprétation. Vous n'êtes pas porteur de votre voix, vous n'êtes pas un individu avec son propre avis, vous portez l'avis et la délibération démocratique de tout un organe démocratique qui vous a simplement désigné pour être son porte-parole. En somme, vous n'êtes pas le chef mais le porte-parole de votre communauté en bref et un porte-parole, il ne fait rien d'autre que répéter ce qu'on lui dit de dire. Si sa commune dit qu'il faut voter oui à une loi, il vote oui, même s'il est personnellement contre. Le député, lui, il n'a pas cette obligation. Ensuite, son mandat révocable à tout moment est une forme d'épée de Damoclès, c'est une façon de récupérer le vote, comme je disais tout à l'heure. Si le délégué en question fait n'importe quoi et n'agit que de son propre chef sans consulter sa commune, hop, mandat révoqué, on passe la main à quelqu'un d'autre.

Pour en revenir au Congrès International des Travailleurs, c'est ce vers quoi on a tendu tout du long. On avait initialement des politiciens qui se comportaient comme des petits chefs souverains puis les élections sont passées par là, l'interdiction du cumul des mandats est très vite arrivée et le tirage au sort dans les assemblées communales a rapidement purgé les listes de candidats de délégués du personnel politique pour le remplacer parce ceux qui étaient proportionnellement les plus nombreux : les travailleurs eux-mêmes. Et c'est ce qui a mené à la situation aujourd'hui, l'écrasante majorité, pour ne pas dire la totalité, des délégués du Congrès sont issus du peuple, au sens le plus concret et symbolique qui soit. Bien évidemment, la plupart des délégués au sein du Congrès ont quelques traits en commun : les assemblées ont souvent tendance à élire des délégués charismatiques, avec des compétences oratoires exceptionnelles ou avec une expertise technique approfondie sur des sujets jugés importants par certaines communes concernées. Néanmoins, malgré la présence de personnes individuellement charismatiques, la nature même du Congrès est celle des gens du commun. La plupart des délégués que vous trouverez au Congrès n'ont rien de cette image extraordinaire et élitiste que l'on donne souvent aux députés dans les autres pays où la plupart des gens sont obligés de quémander l'attention de leur représentant comme des mendiants en espérant que ce dernier les écoute. Les délégués du Congrès vivent la conséquence de leurs décisions. Bien que je regrette à titre personnel le fait qu'on ait élargit les législatures à six mois au lieu d'un seul, il faut comprendre qu'après six mois, les délégués redeviennent des camarades comme les autres et vivent des conséquences de leurs votes. Le député, lui, est inatteignable, c'est une classe sociale à part, qui se protège naturellement des conséquences de ses politiques, soi-disant pour ne pas voter sous l'émotion. Mais où est l'émotion quand votre vote n'est que la représentation du vote qui a eu lieu en amont de votre commune quand elle vous dit de voter oui ou non ? Les gens votent parce qu'ils savent qu'ils vivront des conséquences de ce qu'ils décident, car ils travaillent dans les conditions qui sont les leurs, ils constatent les problèmes auxquels ils sont confrontés et bien qu'on ne peut pas prétendre que 100% des gens ont l'intelligence de constater un problème et de proposer une solution en conséquence, vous savez, il suffit d'une poignée de personnes, avec une voix à l'assemblée communale, pour ouvrir les yeux au reste de la population. Et au fur à mesure que les gens s'exercent à faire ça, cette poignée de personnes devient une foule puis une commune entière. C'est par l'expérimentation et l'apprentissage que nos citoyens proposent des solutions, osent dire ce qu'ils pensent, ce qui pèse dans leurs vies quotidiennes et ce qu'ils estiment comme le plus approprié. Et ça, c'est purement anarchiste comme démarche. Souvent, et c'est ce que je vois le plus dans les écrits faits par des observateurs étrangers qui ne vivent pas l'expérience estalienne, c'est souvent cette idée que notre Congrès, c'est juste un parlement, c'est juste une institution verticale comme une autre qui prend des décisions, votent des lois et soumettent les citoyens à celles-ci. Je pense que la plupart oublient véritablement le processus à la fois des votes et des élections qui aboutissent à la formation de ce Congrès. Les assemblées communales élisent à chaque législature, donc tous les six mois aujourd'hui, deux délégués...bon sauf les villes qui ont deux délégués pour le Congrès, voire trois pour les grandes villes comme Mistohir ou Fransoviac, pur soucis de représentativité démographique. Donc un délégué pour le Congrès International des Travailleurs et un autre pour la région. Chaque siège au Congrès représente donc une commune, on a d'ailleurs assisté à une augmentation des sièges du fait de la fragmentation en communes du territoire au fur à mesure des ajustements. En sachant que ces communes sont composées de citoyens tirés au sort avec des modalités différentes en fonction des communes, chaque délégué est souvent issu d'un panel représentatif de la population estalienne, on a un gros mélange de professions au sein du Congrès. Ensuite, le processus de vote au Congrès, il est assez compliqué vu de l'extérieur mais en vérité, le Congrès est surtout là pour simplifier, pour avoir un intermédiaire direct entre la volonté des centaines de communes qui habitent l'Estalie et les exécutants du gouvernement fédéral : une loi est proposée au Congrès, on l'étudie, chaque délégué s'entretient avec sa commune d'origine, sa commune vote sur la loi, rapporte son vote à son délégué et le délégué vote en fonction de la décision rendue par sa commune. D'apparence, ça ressemble juste à un parlement représentatif comme un autre mais le processus de vote montre bien que la décision vient d'en bas, elle est ascendante et non descendante. Et c'est très important à saisir car le Congrès n'agit que comme forum, comme espace de débat public, comme organe de délibération, c'est un appareil de nature purement technique, fait pour faciliter le débat démocratique mais en aucun cas pour le supplanter en tant qu'organe de décision oligarchique. C'est un peu ce qu'on reproche à l'Estalie, c'est de conserver une Révolution assez verticale mais c'est en oubliant que les organes théoriquement au sommet d'une hiérarchie verticale traditionnelle n'ont aucun pouvoir réel sur ceux qui sont en bas, c'est même le contraire, c'est le haut qui s'aligne sur le bas et pas l'inverse. Au fond, c'est peut-être choquant pour certains étudiants parmi vous, mais le Congrès, c'est une immense coquille vide, c'est l'arbre qui cache la forêt car il simplifie en quelque chose d'intelligible les débats démocratiques en assemblées communales qui ont lieu dans ce pays et dans chaque commune à chaque vote, il généralise des débats multiples qui se font aux quatre coins du pays dans un seul espace de discussion où tout le monde peut s'y retrouver. Cependant, vous conviendrez que pour un observateur étranger, ça ne saute pas aux yeux. Il voit un hémicycle, il voit des gens qui votent, c'est forcément un parlement. Et oui, ça a l'esthétique d'un parlement, bien vu, mais sans plonger sa tête dans les règles de ce parlement, il est impossible de le voir autrement qu'un parlement. Voyez un peu ça comme l'atomisation du débat démocratique. Quand vous verrez à la télé maintenant les débats entre délégués du Congrès, n'oubliez pas que la position que chaque délégué défend, c'est lui-même le résultat de débats qui ont eu lieu à des centaines de kilomètres de Mistohir, et que le délégué en face est lui-même porteur d'une conclusion d'un débat qui a eu lieu complètement à l'opposé du pays. C'est pas deux égos qui s'affrontent, comme c'est souvent le cas des députés des démocraties représentatives qui confrontent leur logos et leur pathos dans l'hémicycle sans se poser la question de si leurs électeurs pensent comme lui et valident ses propos, ce sont des masses entières, délibérant démocratiquement, qui s'affrontent sous la figure de quelques porte-paroles choisis judicieusement pour leurs qualités orales et leur capacité à les représenter fidèlement, sans faillir, en sachant pertinemment que chacun de ces délégués peut sauter s'il ne remplit pas son devoir et décide d'aller à l'encontre des décisions démocratiques dont il est le porte-étendard mais en aucun le petit roi.

Voilà pour ce qui est de la question de la démocratie directe, je pense à vrai dire avoir répondu à vos interrogations, en tout cas sur la présence et sur l'application de la démocratie directe au niveau fédéral, où beaucoup ont eu tendance à y revoir la reproduction de la démocratie représentative bourgeoise d'antan. En parlant de bourgeoise, autre question que l'on m'a posé, cette fois sur la question de l'Etat. Alors, c'est une question paradoxale qui est souvent soulignée, autant par les critiques de l'husakisme que par les husakistes eux-mêmes, c'est la présence de l'Etat fédéral malgré la Révolution. Je ne tiens pas nécessairement à défendre les husakistes sur toutes leurs positions mais il convient, je pense, d'exposer leur raisonnement sur la question de l'Etat ou de plutôt ce qu'ils en ont faits concrètement en Estalie. L'anarchisme, c'est la suppression de toutes les autorités illégitimes et hiérarchiques et l'ordre par le peuple lui-même de manière directe. En toute logique, l'Etat figure dans cette liste des autorités illégitimes et hiérarchiques à abolir, au même titre que la propriété privée des moyens de production, le salariat ou encore l'Eglise. Ce cheminement logique est important : les anarchistes sont anti-étatistes PARCE QUE ils rejettent les autorités hiérarchiques et illégitimes, et non l'inverse. C'est une distinction importante quand on étudie les idées libertaires parce qu'il y a des petits malins qui s'amusent souvent à tout mélanger, comme les "anarcho-capitalistes" qui mettent l'acronyme anarchiste à leur idéologie car eux aussi sont anti-étatistes, sauf que leur cheminement vers l'anti-étatisme ne poursuit pas la même logique que celle des anarchistes, c'est-à-dire l'abolition des hiérarchies illégitimes mais la liberté maximale d'entreprendre et de jouir de la propriété privée sans entraves. Alors vous allez me dire, quel rapport avec les husakistes ? J'y viens. Les husakistes se revendiquent anarchistes, ils cherchent à terme à abolir toutes les formes de domination et de hiérarchies mais lorsqu'on se plonge dans les écrits husakistes, on conviendra que les husakistes font preuve de beaucoup de pragmatisme et surtout de considérations techniques. Ironiquement, les husakistes, ce sont des planificateurs de l'émancipation de l'Humanité, c'est comme ça qu'ils se voient, ils ne se voient pas comme des militants idéalistes qui rêvent d'un monde meilleur, ils veulent ce monde meilleur mais surtout le rendre techniquement possible plutôt que de le voir qu'en rêve. Et pour ça, ça demande déjà de laisser tomber sa pureté militante et de faire preuve de compromis. C'est un peu la coïncidence qui a porté les husakistes à cet état d'esprit : c'était le seul mouvement important du moment en 2013, c'est eux qui saisissent le pouvoir, qui saisissent les organes de l'Etat qui vont avec, et tout ça à une période où l'husakisme est encore dans sa phase de construction idéologique. En 2013, l'Anarchisme Renouvelé, c'est encore assez vague, faut se rappeler, c'est pas une idéologie qui a eu le temps de maturer comme l'eurycommunisme ou le communalisme kah-tanais. Les husakistes, ce sont ces anarchistes qui réussissent subitement à saisir l'Etat et qui se disent une fois au sommet : très bien, super, comment on s'en sert sans devenir des tyrans ? Pour beaucoup, ils y ont vus dès le départ la même logique que la dictature du prolétariat des eurycommunistes. Et vous savez, pour ça, je me réfère souvent à Husak lui-même qui avait dit une fois durant une interview que l'Anarchisme Renouvelé se chargeait de "déconstruire progressivement l'Etat". C'est assez beau, cette idée, je trouve, la déconstruction progressive de l'Etat.

L'idée, elle est assez simple à mettre en œuvre : au lieu de conserver l'Etat tel qu'il est pour guider la Révolution jusqu'à qu'il ne serve plus rien, on le déconstruit progressivement. On enlève de base tout ce qui est superflu à une société anarchiste et on conserve l'essentiel et on le place sous surveillance renforcée, derrière une cage démocratique pour pas qu'il reproduise les travers habituels. Je vois venir certains revenir à la charge avec le dépérissement de l'Etat et je vous arrête tout de suite : le dépérissement de l'Etat part du principe à la fois économique et politique que le communisme ne peut être complètement mûr dans sa première phase ni complètement affranchi des traditions et vestiges du capitalistes, et accepte donc d'utiliser le droit et l'Etat bourgeois, considérant qu'il suffit de retirer la bourgeoisie elle-même de l'équation pour que l'Etat serve subitement, comme par magie, les travailleurs et lutte contre les exploiteurs et n'en devienne pas lui-même un. Sauf que les eurycommunistes ont tendance à oublier que s'ils ne transforment pas l'Etat, ils en deviennent eux-mêmes la nouvelle aristocratie et reproduisent une bourgeoisie bureaucratique rouge qui ne mène à rien d'autre que la dictature et le capitalisme d'Etat, l'Etat ne devenant qu'un nouveau patron de fait. Il y a là une différence fondamentale entre husakistes et eurycommunistes sur le sujet . Les eurycommunistes reprennent l'Etat tel qu'il est et amplifient la centralisation de celui-ci ; sauf que historiquement et partout, toutes les politiques de centralisation du pouvoir ont étés effectués avec des mesures coercitives, pour ne pas dire extrêmement répressives, contre tout ce qui était jugé comme des mouvements particularistes. Il faut aussi noter plusieurs autres éléments au dépérissement de l'Etat qui, au-delà de leur manque évident de projection, diverge de la position husakiste. Le dépérissement des eurycommunistes, il est fondamentalement passif, les Etats eurycommunistes attendent que les conditions économiques produisent automatiquement la dissolution de l'Etat, là où la déconstruction progressive se veut volontaire, active, les décisions sont conscients et les transferts de souveraineté sont intentionnels. En vérité, il faut comprendre que la logique de dépérissement de l'Etat découle d'une vision philosophique profondément hégélienne dans sa structure en supposant que l'Histoire a une direction et qu'on se contente de la suivre. Or, vous le savez aussi bien que moi, les husakistes sont parmi les plus gros anti-déterministes que je connaisse, ils ne font absolument pas confiance en l'Histoire et au déterminisme historique de Marx pour faire le travail à leur place, il faut tout faire soi-même et maintenant, les husakistes ont toujours vus le déterminisme historique ironiquement comme du mépris bourgeois en puissance : c'est les autres qui le feront à ma place, ça se fera naturellement, ça omet implicitement le sang qui doit couler pour en arriver, comme si la liberté tomberait de l'arbre comme un fruit mûr. La séquence eurycommuniste de révolution-dictature-dépérissement amplifie initialement l'Etat, il le rend plus fort et plus centralisé que l'Etat bourgeois pour le dépérir ensuite. A l'inverse, les husakistes prennent par principe qu'il faut décentraliser le plus possible dès le départ, qu'il ne faut conserver que le strict nécessaire à la protection de la Révolution et que seul l'Etat, temporairement, peut fournir, c'est-à-dire une industrie de guerre, une coordination fédérale, une politique étrangère et surtout une armée. En bref, la déconstruction progressive fait l'inverse : révolution, déconstruction immédiate du superflu, conservation minimale temporaire puis enfin abolition finale. On ne renforce pas l'Etat avant de le dissoudre, on le dissout dès le premier jour. Dans le dépérissement, on ne questionne pas la légitimité immédiate de ce qu'on conserve, on garde l'Etat bourgeois tel quel, on le met juste au service du prolétariat et on attend ensuite qu'il devienne inutile. Les eurycommunistes ne font pas aucun travail de tri, ils ne portent aucun jugement sur ce qui mérite d'exister ou pas. Les husakistes, eux, ils posent une question simple face à chaque organe étatique conservé : pourquoi j'abolirais pas toi et pas les autres ? Typiquement, l'armée, on la conserve car elle répond à un besoin de défense face aux menaces existentielles. C'est la seule raison de l'existence de l'Armée Rouge. Dès que la menace existentielle disparaît, l'Armée Rouge disparaît avec. La déconstruction progressive de l'Etat, c'est autant une réponse aux eurycommunistes qui voient le dépérissement de l'Etat comme seule perspective d'un passage du capitalisme au communisme qu'aux autres courants anarchistes qui veulent abolir l'Etat aussitôt celui-ci vaincu. C'est une réponse aux autres courants anarchistes en leur affirmant déjà que les husakistes ont le même objectif, c'est-à-dire l'abolition de l'Etat, mais sur une période bien déterminée avec des conditions bien précises et une abolition qui se veut progressive et pas instantanée, les husakistes ont toujours vus l'abolition immédiate et inconditionnelle de l'Etat dès la fin de la Révolution comme une erreur d'idéaliste ou de nihiliste qui souhaite propager l'anomie dans une mauvaise tentative de dissimuler ses envies de destruction créatrice. C'est en cela que Husak parlait de déconstruction progressive : petit à petit, on enlève chaque morceau de cet Etat, on le dissout petit à petit, on délègue de plus en plus, on décentralise toujours plus, on donne toujours plus de libertés aux communes sans s'arrêter et on garde seulement l'essentiel, c'est-à-dire tout l'appareil d'Etat qui permet la propagation de la Révolution car on rappelle que pour les husakistes, tant qu'il existe un seul Etat dans le monde, il y aura toujours des guerres. Tant qu'un Etat sur Terre existera, on ne peut baisser notre garde et commencer à désarmer. Donc on ne peut pas se débarrasser de notre armée qui est la principale justification de l'existence de cet Etat déconstruit que tend à façonner les husakistes.
"
20976
Sang et torture :

Les armes, c'est cool. Jusqu'à que vous vous retrouvez du mauvais côté du canon.



La communite et l'anarchite (askip).
⮕ Les derniers réactionnaires.


Il en avait plein le cul.

Comment il pouvait échouer partout où il entreprenait ? Comment ça se faisait que cette société de cons et de dégénérés s'acharnait sur sa personne alors qu'il n'était fautif de rien ? Il avait tout tenté, tout essayé mais à chaque fois, il s'était pris un mur. Aussi loin qu'il s'en souvenait, de toute sa misérable vie, on lui avait interdit tant de choses, mené en bourrique sur tant de domaines et on l'avait dépassé partout. C'était quoi, son problème ? C'était quoi LEUR problème, à tous ? Avait-il le droit de vivre dans le pays où il avait grandi sans avoir à être jugé, arrêté, empêché et stoppé dans tout ce qu'il entreprenait. Après ses études, il avait voulu chercher un travail. Après tout, c'était le plein-emploi dans ce pays, comment un jeune comme lui ne pouvait pas trouver de travail ? Pourtant, rien, que dalle. Il avait fait des études en ingénierie informatique et personne ne voulait le prendre. Absolument personne. En quoi ? EN QUOI PUTAIN ? Il avait toutes les compétences requises du poste, on lui refusait systématiquement à l'épreuve de la vérification des données en ligne. Oui, il avait dit ça à l'époque et alors ? Oui, il avait dit des trucs racistes en ligne et alors ? On vous emmerde, putain, on a le droit à la liberté d'expression dans ce pays donc s'il avait dit dans le passé qu'il voulait pas qu'on ouvre les frontières estaliennes pour accueillir toute la négraille du tiers-monde, c'était son problème, personne n'avait à lui refuser le poste pour cette unique raison. Et puis merde, c'était avant, il avait arrêté de fréquenter Internet putain, il avait arrêté de poster. En quoi ça les regardait ? Bordel, il avait horreur de ce fichage que les coopératives infligeaient à l'embauche. La police de la pensée, purement et simplement, le SOES permettait aux recruteurs de savoir à qui ils avaient affaire, y compris quand les recrues avaient eu des positions politiquement...discutables. Rien à foutre que les gens le prennent pour un fasciste. Ils ne comprennent rien, cette bande de cons gauchistes et anarchistes jusqu'à la moelle : il n'est pas fasciste, il est croyant. On le prend pour un nazi alors qu'il souhaite seulement que dans ce pays de dégénérés matérialistes, on ne blasphème pas sa foi, sa religion, le Christ et toutes les traditions qui l'entourent. Alors oui, il veut une société hiérarchisée, oui il veut que la société ait de bonnes valeurs morales, mais ce qu'il ne veut pas, c'est une société malade qui renie Dieu, les traditions et qui se vautre dans le luxe et l'hédonisme, il ne veut pas d'une société dégénérée et décadente car toutes les sociétés décadentes disparaissent à terme, c'est l'Histoire qui nous l'apprend. Alors pourquoi les femmes le regardent mal comme ça quand il en parle ? Quand ça gratte à la surface et qu'il essaie de s'ouvrir, elles le regardent toutes mal. Aucune n'est bonne pour lui, toutes ont étés décervelées par les fausses promesses d'émancipation du féminisme, à lui parler en permanence de patriarcat, de culture du viol, à le traiter de masculiniste alors qu'il veut simplement la complémentarité de l'homme et de la femme. En quoi c'est mal qu'on se répartisse les tâches dans un couple ? Ces gauchistes le rendent fous. Il vit seul, ne peut espérer l'affection d'une femme, tout ça car des idéologues mal placés, des fragiles, des universitaires à la con accrochés à leur bureau et qui ont jamais soulevés un truc lourd de leur vie, viennent faire la morale avec leurs thèses sociologiques à la con. Tous des connards de bureaucrates et de communistes mentaux qui empêchent de simples fidèles comme lui de vivre la vie qu'ils entendent mener. Et pourquoi ne trouve-t-il pas d'âmes en accord avec lui ? Sa paroisse refuse de discuter avec lui, les vieux voient en lui un jeune homme frustré dont la crise d'adolescence finira bien par s'amoindrir et se calmer avec le temps et ses parents...il n'en a plus. Sa mère est morte à sa naissance et son père, tué au Saïdan il y a quelques années de ça, il vit sur les indemnités aux proches de l'Armée Rouge depuis plusieurs années maintenant. Il en a voulu aux terroristes, fut-un temps. Ils partageaient peut-être la même foi mais certainement pas le même combat. Il pensait au début que c'était ces connards du Saïdan, ces bouseux kartvéliens, qui lui avaient enlevés son père. Il avait tenté de se venger, il avait tenté de s'engager dans l'Armée Rouge à son tour, animé par le feu de la vengeance. Qu'importe pour qui il se bat, tant qu'on le laissait exprimer sa haine. Mais même ça, ça n'a pas été possible.

DIMITRI KERLOVICH :

Statut de la recrue : Refusé.
Motif : INSTABLE PSYCHOLOGIQUEMENT.

Instable. Lui, instable ? Venant de ces connards anars' fous de la guerre, c'était osé. C'était pour ces gars que son père avait été tué ? Pour cette Révolution là qu'il avait perdu sa seule famille proche ? La Révolution lui a tout enlevé. Son avenir, sa vie sociale, l'amour et même son père est mort. Mort pour une armée qui le voit comme un chiffre dans un tableur, mort pour une Fédération vouée à tuer ceux qui ne sont pas d'accord avec elle et mort pour un pays qui n'en a plus rien à foutre des morts qu'elle provoque dans ses propres rangs, tant que ça sert l'objectif final de quelques fous de Mistohir, bien planqués dans l'hémicycle du Congrès et dans les bureaux luxueux du Questan. Alors il lui restait une seule option. Mettre le feu à ce bordel, redonner un sens à son existence par un ultime acte de haine, montrer à tous ceux qui, comme lui, sont victimes de ce complot de masse contre la jeunesse de ce pays, mettre le bazar complet, faire couler le sang, peu importe de qui, car ils sont tous coupables.


Ce que la haine peut vous faire faire est au-delà de vos considérations morales les plus solides.

S'il y avait bien une chose qu'il savait faire, c'était tirer. Oh que oui, il savait tirer et extrêmement bien. Si ses études lui ont servis à rien, ses conquêtes amoureuses ont été des échecs et son intégration à la société était inexistante, il avait encore les armes. Oh, les douces armes ! Qu'il était facile de s'en procurer en Estalie, ce pays qui a conservé le droit de posséder des armes chez soi, y compris des armes de guerre. Ce pays qui loue un culte aux armes à feu au même titre que les libertés individuelles que la Fédération défend de toute son âme. Ces armes, selon les planqués de Mistohir, visent à garantir l'indépendance du peuple estalien face à toute tentative de pouvoir tyrannique au sommet des organes fédéraux. Eh bien que la volonté du peuple soit faite dans ce cas-là ! Il prendra les armes, expurgera par le sang les traîtres à la nation et trouera le drapeau fédéral, le drapeau de la Tyrannie et de la Guerre, des raisons amplement suffisantes de renverser ce pouvoir qui se veut si démocratique et populaire. Il montrera au monde entier la chute du mythe des anarchistes estaliens, il montrera la brutalité du système fédéral et son implacable répression féroce contre les mouvements émancipateurs à travers son sacrifice. Sacrifié de l'Histoire, martyr de la contre-révolution, il prouvera à tous les patriotes estaliens que la cause n'est pas encore perdue et au monde entier que les Estaliens se battent encore, dans leurs frontières, à éradiquer eux aussi la maladie infantile du communisme qui s'est ancrée dans le sol ancestral estalien. Maintenant, il était temps pour lui de tirer sa révérence.

Il arrêta sa voiture, enclenchant le frein à main. La zone était parfaite. Le petit magasin de distribution communal de la commune de Kranovar, à quelques dizaines de kilomètres au sud de Fransoviac, était rempli de monde à cette heure-là. Il allait frapper un grand coup. Mais ce n'est pas tout, une fois son macabre dessein réalisé, il n'avait qu'à traverser la rue pour trouver la garderie communale. De sa voiture, il peut observer le drapeau fédéral qui flotte fièrement en face de la garderie. Ces gosses, tous âgés de moins de sept ans, sont lobotomisés dès leur jeune âge, on leur inculque dans la tête toutes ces conneries d'éducation positive, de Révolution, de fidélité à la Fédération et aux principes révolutionnaires. Ces gosses, c'est l'engeance du démon, sa semence, son avenir, son cadeau empoisonné au reste de l'espèce humaine. Il s'y retranchera le temps venu, une pierre deux coups. Il dissuadera les flics de s'approcher d'une garderie remplie de mômes et aura l'occasion, peut-être, de gêner la prochaine génération qui reprendra le flambeau de la Révolution. C'est sur le temps long qu'il voit. Son action est bien mince, mais le message, lui, traversera les décennies, voire les siècles. Il allait devenir un héros, même si l'Histoire ne le reconnaîtra que bien plus tard, qu'il ne sera plus là pour le voir mais il peut le sentir. Ou peut-être qu'il cherche juste à se convaincre qu'il ne s'apprête pas à tuer des dizaines d'innocents par simple folie et par frustration ?

C'est absurde. Il enclenche le levier d'armement de son fusil d'assaut, sort de sa voiture, et enlève la sécurité de son arme alors que les premiers cris de stupeur des passants se font entendre.

Il en avait décidément plein le cul.


On fait juste notre travail, au fond. Vous savez pas tout ce qu'on risque pour vous.

"Et c'est un peu ça le problème, tu vois, j'ai dû quitter la coopérative métallurgique du coin pour faire mon service civique. Je te jure, ma mère m'a très mal regardé quand je lui ai annoncé.
- Pourquoi ça ? T'es pas non plus au Saïdan. Ou dans un trou paumé en guerre au fin fond de l'Eurysie.
- Ouais mais mon frère, oui. Il fait son service, là, en Rat...euh...Retsvinie ? C'est comme ça que ça se dit. 'fin bref, j'espère qu'il va bien. Mais c'est la guerre là-bas, tu vois, donc mes parents s'inquiètent. Donc quand je dis à ma daronne qu'à mon tour, je vais faire un boulot dangereux, bah...
- Ouais, compréhensif. Au moins, Sonia est là pour te soutenir.
"

Likov se redresse sur le siège conducteur de la voiture, il regarde droit devant lui, comme s'il cherchait une réponse à Mikhail. Comment lui dire ?

"Tu sais, Sonia et moi...ça va plus du tout.
- Quoi ? Je dois rêver, c'est pas possible...
- Je te jure que c'est la vérité. On fait que se disputer...bah tu vois, rien que ce matin, on s'est engueulés...bordel, je sais même plus pourquoi tellement c'est devenu trivial.
- Après, elle a son caractère, tu le savais déjà.
- Sauf que c'est pas "comme d'habitude", tu vois. C'est comme si elle m'en voulait. Et moi, j'ai l'impression d'être le plus immense des connards à m'éloigner d'elle pour le boulot.
- Quand t'étais à la fonderie, c'était la même histoire, mec. Tu travailles trop, apparemment.
- Tu penses qu'elle a raison ?
- Eh bien, depuis gosse, t'as toujours été comme ça. Faut qu'elle s'y fasse, je pense, c'est tout.
- C'est vrai que toi, à l'époque, t'en branlais pas une.
- Ahah, c'est bien vrai !
"

Soudain, la radio du véhicule crachota à pleins poumons, l'opérateur avait visiblement l'air paniqué derrière la radio. Les deux policiers ne prêtaient guère à la panique de l'opérateur, il était assez récurrent que l'on assigne les plus peureux et les plus émotifs dans les services de soutien de la police citoyenne des communes pendant leur service, ça évitait d'avoir des jeunes sans expérience et facilement impressionnables avec une arme en main.

QG à toutes les unités disponibles, nous avons un Code Rouge situé au niveau du magasin de distribution communal de Kranovar. On recense des coups de feu et plusieurs blessés ont étés signalés aux services ambulanciers. L'équipe A-12 était sur place mais ne répond plus. Convergence immédiate de toutes les unités disponibles vers le Code Rouge, à vous.Likov souffla. Il avait déjà ses problèmes personnels, autant que le boulot ne vienne pas en plus l'enfoncer dans toujours plus de problèmes. Mais bon, le devoir, c'est le devoir. Il prit la radio de la voiture :

"Ici équipe A-14, on est en route, terminé."
Likov accrocha sa ceinture, en même temps que son binôme, il alluma le gyrophare et la sirène de police de la voiture et accéléra subitement sur la route en destination de la cible indiquée. Il esquivait les quelques voitures sur la chaussée, beaucoup lui facilitant le travail en s'écartant volontairement pour laisser passer la voiture de police. Cependant, à part la sienne, alors qu'il était presque à destination, il n'entendait aucune autre sirène que la sienne. Pas grave, ils devaient sûrement être les premiers arrivés, Likov est un as du volant et peu de flics comme lui conduisent aussi vite et bien dans la commune.

"Tu crois que c'est quoi ?
- J'en sais rien. Tu vois l'équipe A-12 ?
- Non, que dalle. Hey, c'est pas du sang sur le trottoir, là ?
- Merde, arrête toi !
"

Il freina brusquement, regardant de nouveau devant lui. C'était une voiture de police. Criblée de balles, partout. Et du sang, beaucoup de sang. Le binôme descendit de la voiture à toute vitesse, leurs armes de poing dégainées, approchant doucement de la voiture, assez pour reconnaître les deux dépouilles chaudes qui gisaient à côté.

"Putain, ça schlingue...
- Hey mec...
- Quoi ?
- C'est Sagaky et Brevesk ?
- Non, c'est pas vrai ?
- Je te jure, putain c'est eux !
- Merde, vite, faut qu'on appelle les secours !
"

Likov dégaina sa radio et commença à crachoter de panique dedans.

"Ici équipe A-14, on est sur site, on a l'équipe A-12 devant nous à terre, deux officiers à terre, je demande une ambulance immédiatement ! Je répète, officiers à terre, demandons soutien médical de toute urgen-"

Brutalement coupé par un bruit stridant, il reconnut immédiatement le crachotement automatique d'un fusil d'assaut. Par instinct, il se mit à terre alors qu'il entendait les balles siffler. Alors que le brui s'arrêta, laissant place à un silence tout aussi soudain que la trajectoire des balles, il regarda autour de lui. Mikhail était devant lui, gisant également au sol. Il a aussi pu se planquer ? Non...non...une mare de sang...et pas celle de ses collègues déjà morts mais bien celle de son propre binôme. Mikhail était en train d'agoniser, probablement atteint par plusieurs balles, en train de tousser du sang, luttant pour respirer, pour parler, pour voir, pour bouger. Likov avait pour instinct de sauter le rejoindre pour arrêter l'hémorragie mais sa vision périphérique avait soudain aperçu la silhouette. Un homme cagoulé, armé jusqu'aux dents, blindé par plusieurs protections pare-balles lourdes et un fusil d'assaut en main, en train de recharger, réarmant le levier de son arme. Likov se mit à couvert derrière le capot avant de sa voiture, impuissant alors qu'une nouvelle rafale lui tombait sur la gueule. Il était devenu immobile, tenu en laisse par la peur de mourir. Il regarda Mikhail, il bougeait encore.

"MIKHAIL ! BOUGE PAS, JE VIENS TE CHERCHER !"
Pas le temps de faire une quelconque action qu'une autre rafale ravageait sa voiture. Seul le moteur semblait prémunir Likov des balles, alors que le reste de la voiture était devenu un gruyère complet. Rafale après rafale, sans aucune riposte. Que pouvait-il faire de plus ? Il allait faire quoi avec son petit pistolet face à un mastodonte blindé comme ça ? Le chatouiller ? Il restait immobile, tremblant et apeuré, alors qu'il voyait son meilleur ami se vider de son sang progressivement. C'est comme ça qu'il allait finir ? Buté par je ne sais qui dans un pays qui est pas sensé être en guerre sur son propre sol ? C'est putain d'absurde, et complètement injuste. Il tenta alors le tout pour le tout. Il pouvait pas laisser Mikhail se vider de son sang, le voir mourir et se faire buter à son tour derrière sa médiocre protection. Il en était hors de question. Il se leva subitement, déballa tout son chargeur vers la silhouette, ou plutôt approximativement vers la silhouette vu sa précision, puis courra vers son camarade. Une rafale de plomb le faucha quelques secondes plus tard, il s'écroula au sol, à quelques pas de son ami. Ce salaud avait bien visé, pleine poitrine. Il n'arrivait plus à respirer, il sentait le goût de la poudre infiltrer rapidement ses poumons, le sang coaguler jusqu'à la bouche, la montée acide de son estomac perforé et le battement de son coeur qui drainait tout le sang possible, privant le cerveau de son alimentation la plus élémentaire. Il n'arrivait plus à penser, un long couloir se profilait devant lui. Ses pensées, confuses, sa vie défilant sous ses yeux alors qu'il les fermait lentement. Sa dernière pensée cohérente vint percer le dernier cran de lucidité de son cerveau : il aurait dû dire pardon à Sonia.


Vous n'êtes pas là pour l'arrêter, vous m'entendez ? Ce qui s'est passé est trop horrible pour laisser cet individu en vie.

C'était pas le premier forcené qu'il devait se taper. Idrik avait déjà dix bonnes années de bouteille, il en avait vu des trucs. L'Estalie post-révolutionnaire, personne ne le dira jamais assez, c'est rempli de tarés. Ce que les médias ne disent pas, c'est tous les cas de survivalistes, de fondamentalistes religieux et d'extrémistes fascistes qui pètent littéralement un câble, incapables de vivre dans une société qui change trop vite pour eux, et ils se réfugient dans la violence, dans la drogue et dans l'espoir illusoire d'obtenir de l'argent pour s'expatrier loin. Et certains pensent que retenir en otage leur femme, leurs gosses ou leurs voisins, c'est une bonne idée pour se faire du fric facile. Mauvaise pioche, la police fédérale existe. Dur à croire, hein ? Rares étaient les compliments qu'on leur faisait. C'était la triste réalité des policiers fédéraux, vus comme les héritiers de "l'ancienne police" royale répressive alors que les policiers communaux, tirés au sort au sein même du peuple, avaient la proximité communautaire pour se faire accepter. Chaque apparition publique des policiers fédéraux se faisait quasiment armes en main, souvent des armes de guerre qu'on ne voyait que dans les pubs de l'Armée Rouge. Ils étaient la représentation de ce que l'opinion publique détestait par-dessus tout : la militarisation de la police. Et en ce sens, le Congrès les avaient sévèrement restreints sur le budget et sur l'équipement. Sauf les équipes antiterroristes. Donc ses équipes. Car ce que l'opinion publique oublie, c'est que ce sont les policiers fédéraux qui prennent le relais quand la police communale, composées de monsieur-tout-le-monde, ne peut rien face à de dangereux terroristes ou à des gangs surarmés. Donc on envoie les professionnels, des gars comme lui qui ont connus l'ancienne police, els anciennes unités d'intervention de la police royale. Avant, il arrêtait des anarchistes et des communistes, maintenant il travaille pour eux. Triste ironie mais il n'était pas très branché politique de toute façon. Tant qu'il percevait sa solde, il fermait sa gueule. Et c'est ce Idrik là, ce mec qu'il pensait être, viril, fort, expérimenté, qui a tout vécu, qui se confronte à l'horreur absolue.

"Capitaine Idrik, au rapport.
- Je vois qu'il y a beaucoup de cadavres dans le centre de distribution. Vous avez un bilan ?
- Le bilan initial est de 87 civils, dont trois enfants, mon capitaine.
- Mon Dieu...
- Et avec ça, la police communale a perdu six hommes en tentant d'arrêter le forcené.
- Le gars doit être surarmé, faudra des protections balistiques et bourrer les grenades assourdissantes. Il le faut à l'usure. Rappelez le négociateur, on en aura pas besoin.
- C'est pas tout, mon capitaine.
- Comment ça ?
- Il s'est réfugié dans la garderie juste ici. On estime que 102 enfants et 14 enseignants s'y trouvaient au moment des faits. Et...il y a des dépouilles à l'entrée, dans la cour de récré. J'ai pas le bilan provisoire mais...il doit y avoir déjà une dizaine de corps, majoritairement des enfants.
- Putain de merde. Il a aucune pitié, cet enculé. Intervenez le plus tôt possible. Plus longtemps il est en vie, plus la vie des survivants est en danger au sein de cette garderie. On a recensé une évacuation de la garderie avant les coups de feu ?
- Pas à ma connaissance, mon capitaine.
- Donc les enfants sont encore à l'intérieur. Faut qu'on l'élimine le plus vite possible. En avant, on perd pas de temps !
"


Il ne faut pas plus de dix minutes aux policiers fédéraux pour former deux cortèges, deux colonnes qui prendront en tenailles le meurtrier. La porte de la garderie, étrangement intacte, est enfoncée de force à coup de bélier. Immédiatement, une explosion retentit.

"GRENADE !
- IL EST A L'ETAGE !
"

Les premiers échanges de tirs éclatent, les balles ricochent, percent les murs, la garderie se transforme en zone de guerre. Les agents fédéraux, pourtant habituellement précis, n'arrivent pas à abattre le forcené. Les multiples plaques de blindage, tantôt improvisées, tantôt surdosées par du kevlar classe IV, arrêtent solidement les balles de petit calibre des fusils d'assaut de la police. L'homme de base du premier cortège, en première ligne avec son bouclier balistique, vide le chargeur de son arme de poing sur le forcené. Rien à faire, il est toujours debout et pire que ça, il riposte, touchant l'homme de base au genou, celui-ci s'effondre mais garde solidement son bouclier en avant, protégeant ses camarades à l'arrière des projectiles. Son collègue de derrière le traîne vers l'arrière.

"HOMME A TERRE ! J'AI UN BLESSE ICI !
- EQUIPE ALPHA, ON RECULE, ON A PLUS DE BOUCLIER.
"

Fumigènes et assourdissantes sont lâchées pour couvrir la retrait de l'équipe Alpha mais l'équipe Bravo n'en démord pas et continue l'échange de tir alors que quelques policiers fédéraux s'occupent d'évacuer les rescapés du rez-de-chaussée. Parcourant les salles de classe et remarquant avec effroi qu'elles sont vides pour les unes, d'autres sentent le cadavre à plein nez. Un spectacle horrible, même pour les plus chevronnés, même pour les anciens militaires de l'équipe. Il fallait l'abattre, sur le champ. Le forcené recula de quelques pas, l'équipe Bravo en profite pour monter les escaliers, balançant plusieurs grenades assourdissantes. Le forcené répond par un déluge de balles, encore et les policiers, eux, répondent par un déluge encore plus conséquent, bien qu'imprécis compte tenu de leur position. Un des agents tombe à terre, rattrapé in extremis par son collègue juste derrière lui. L'équipe n'en démord pas malgré les pertes, elle force le forcené à se mettre à couvert malgré ses imposantes protections balistiques, ils en profitent pour se disperser et se mettre à couvert là où c'est possible à l'étage. Le forcené se prend plusieurs rafales de plomb, les protections balistiques commencent à céder alors que l'on sent que l'homme derrière les protections commence à faiblir physiquement face aux multiples impacts et aux traumas infligés par les impacts. Les policiers continuent inlassablement de tirer, vidant des chargeurs entiers en automatique sur la position adverse. Un des agents, armé d'un fusil à pompe, tente le tout pour le tout et s'approche suffisamment prêt pour décocher la totalité de son magasin, le calibre 12 transperce l'homme de part en part. Dans un ultime sursaut, celui-ci lâche une grenade à fragmentation et utilise ses dernières forces pour sauter par la fenêtre.

"GRENADE ! TOUT LE MONDE A TERRE !"
Faucon à Bravo, bordel il se passe quoi, répondez !
- Ici Bravo Leader, j'ai...j'ai deux hommes à terre...ils...ils bougent plus. Bordel, j'ai un éclat dans le ventre...envoyez un soutien médical de toute urg-
- Equipe Charlie, ici Faucon, vous avez autorisation pour pénétrer dans le bâtiment. Eliminez la cible et portez assistance à Bravo.

Il n'a pas fallu longtemps pour sécuriser le reste du bâtiment. Le forcené n'avait pas eu le temps de tuer ce qu'il avait constitué en otages et qu'il n'avait pas tué au demeurant. Alors que les enfants et leurs enseignants sont évacués de toute urgence vers le cortège blindé de la police fédérale, l'équipe Charlie retrouve assez vite le terroriste à l'œuvre de toute cette tuerie. Le pauvre diable avait sauté de la fenêtre et s'était brisé les chevilles, plusieurs balles de plomb avaient transpercés ses protections, il pissait le sang comme une fontaine. Il était déjà mort avant même que les policiers ne le récupèrent, il s'était traîné sur une dizaine de mètres, laissant une longue lignée de sang derrière sa dépouille, avant d'expirer son dernier souffle. Le monstre avait été tué, indubitablement. Mais même lorsque le capitaine Idrik arriva sur les lieux pour inspecter le cadavre, un sentiment de vide avait envahi toutes les équipes. On l'avait tué, certes, mais personne ne pouvait réparer une telle tuerie aussi facilement. La contre-révolution tuait encore, c'est ce que Idrik avait immédiatement appréhendé en voyant les tatouages fascistes sur la dépouille. L'Estalie ne serait peut-être jamais envahie par les réactionnaires, au risque d'enflammer le continent lui-même, mais les réactionnaires estaliens, réduits à une poignée de combattants, luttaient encore, dans la boue et dans le sang pour faire valoir leur vision rétrograde du monde. C'était leur ultime baroud d'honneur, leur ultime sacrifice à leur cause, le tout en impliquant des personnes innocentes dans leur quête vengeresse. Ce sera pas le dernier, pensait Idrik, il y en aura d'autres comme lui. Et comme lui, il faudra abattre ces chiens sans aucune once de pitié car on ne pleure pas la mort des fascistes, on l'a souhaite. Des deux côtés.
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