23/10/2019
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Les Signes des Temps [Politique] - Page 2

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— Ouah compliqué cet épisode.

— Je préfère quand y a de l'action.

— Chhhh j'entends pas.

Ils se turent avec les pistaches. Sur la grosse tablette mise à l'horizontale sur le pouf vacant, se déployaient les graphiques compliqués et la musique épique d'une série azuréenne quelconque et qui n'a rien à voir avec ce que vous allez vous prendre dans le cul : des Etats du Golfe vendaient de la dette impériale, accélérant une catatonie économique et financière qui foudroierait en quelques années le plus superbe empire de l'Histoire.

— On s'en fout de la dette en vrai.

— C'est le genre de truc qui excite que Dilara.

— Ta gueule j'essaie de suivre.

— Tu prends des notes ?

Les deux hommes éclatent de rire.

— Bah ouai tu vas faire quoi.

— Dilara la boursicoteuse.

— Jamais...

— Parie à Messalie tiens, je m'y suis présenté l'autre fois. J'ai failli être élu.

Son petit doigt pointait le plafond.

— Blocus, contre-blocus...

— Ils se renvoient la balle...

— Le coût politique tu penses ?

— Diplomatique tu veux dire ?

— Ouais.

— Non tout le monde s'en fout.

— Ttt ttt, dis pas ça. On s'en fout pas d'avoir un casus belli avant de balancer une bombe nucléaire.

— Le temps passe, il va leur filer entre les doigts le casus belli.

— D'où une frappe préventive rapide.

— D'où le fait de simuler de vouloir une frappe préventive rapide, bien vu.

— En réalité ils sont bloqués.

— Hein, Dilara, ils sont bloqués ?

Elle prenait vraiment des notes. Le générique de fin d'épisode défila devant leurs yeux.

— Y reste des pistaches ?

— Je vais me rentrer moi les gars.

— Moi aussi.

— On remet ça la semaine prochaine ?

— La semaine prochaine ? Attend tu veux pas qu'on se revoie avant de sauter dans le trou de ver ?

Ils éclatèrent de rire parce que la durée d'une semaine était devenue une blague récurrente en Azur depuis que le Pape noir avait oublié de compter les jours.

— Tu te rentres comment ?

— Je fais simple, hélico.

— Attendez je vous appelle un pilote. Ali je te compte dedans ?

— Pas besoin. Les rues sont dégagées, en voiture j'irais plus vite.

— Je te ramène en moto sinon.

— Bon les amoureux je vous laisse.

— Bisous Dilara.

— Bisous.

— A très vite.
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Nuées



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Assis à l'avant, Jayn décapsula la petite bouteille d'eau et aspira trois grandes gorgées. Son oreillette bourdonnait des indications des services de sécurité. Il constata sur sa montre connectée les lenteurs signalées par les autres voitures du convoi. Il expira. Derrière, dans la grande voiture noire, Jamal, Hussein et Nejma regardaient par la fenêtre, conversant à voix basse. Le conseiller tenait quelques fiches qu'il parcourait machinalement. L'assistante faisait défiler des boucles de conversation sur son téléphone. Le Grand Vizir scrutait la foule qui se massait derrière des grilles et un cordon de police.

— Nous allons passer par l'entrée sud, prévint Jayn.

Il venait de recevoir l'alerte que les manifestants étaient trop nombreux pour que le trajet par l'entrée principale soit possible. On distinguait déjà derrière les lampadaires, les panneaux de publicité, les arbres et les immeubles, la ronde crénelée du majestueux Fort Rouge. Le chauffeur acquiesça. Avec la douceur d'un grand serpent, le convoi bifurqua depuis l'avenue couronnée de manguiers bleus, vers une rue qui filait directement vers le lac, et servait surtout à la logistique du palais. Une rumeur monta de la foule, dont les milliers de visages se tournaient vers les voitures qui passaient à travers la place.

— Ils vous acclament, remarqua Hussein al-Kârzûki.

Des battements de mains, des saluts, des sourires indistincts accueillaient ce qui ne pouvait être que le convoi du Grand Vizir. La foule se serrait sur les pavés, sur les bords curieuse, au centre agitée, frénétique, et depuis une grande estrade disposée comme dans un festival techno, par des raveurs qui firent ce jour-là leur entrée dans l'histoire, les ondes tremblantes et répétitives d'une entêtante ferveur faisait vibrer l'air jusque dans la voiture.





— Ce n'est pas moi qu'ils acclament, souffla Afaghani Pasha.

C'est ce qu'ils perçoivent de moi. Avec une ride de souci il contempla la foule d'Agatharchidès sous les drapeaux de la Nahda et des confréries scander les prières et les chants du courage d'Abulfazal, entendant par écho des revendications énergiques reprises par les gens. Au-delà des militants des organisations islamiques, des gens sortant de la mosquée, du marché ou de chez eux avaient rejoint l'attroupement, qui était l'un des plus grands depuis le début de l'état d'urgence. Au pied du fort qui abritait le complexe institutionnel, bloquant la Porte Splendide, le peuple était venu dire une foule de mots emmêlés, liés autour du martyre, du courage et de la fierté nationale.

Le convoi entra dans le palais par un souterrain, et la foule, la place, les arbres, la journée errant entre soleil et grisaille, disparurent dans le noir quasi complet. Des luminaires guidèrent les voitures noires et brillantes jusqu'au coeur de la forteresse médiévale aux tours arrogantes.

Une agitation certaine régnait aussi à l'intérieur de la grande salle où se retrouvaient des dignitaires du régime, choisis parmi les oulémas, les délégués du Sérail, et un panel de grands représentants issus de la Nahda. De cette réunion en présence des présidents des principales institutions, on attendrait la levée, la reconduction ou la transformation de l'état d'urgence. En entrant, Jamal al-Dîn al-Afaghani eut l'impression d'une immense colonne à oiseaux, virevoltant en tous sens, pépiant et criant avec fureur et décision. Il fut accueilli par de vifs encouragements et un tourbillon de déclarations emmêlées, émises autant par des amis de longue date que par des ennemis pour la vie, parmi lesquels il reconnut Khayzari, le président du Majlis, haute chambre des savants de la religion, ou encore Rahmatullah, le chef de l'autre parti islamique, conservateur et intransigeant, l'Association pour la Paix et le Progrès. Le premier, en robe grise, portant son turban noir de descendant du Prophète, était assis majestueusement sur le fauteuil de la présidence. Il échangeait à voix basse avec un jeune homme barbu, revêtant un voile blanc, que Jamal n'avait jamais vu. Le second parlait avec force à ses voisins de banc, qui lui répondaient non sans vigueur. C'étaient des sheikhs de tariqas provinciales, dont l'influence était à la mesure des barbes, et des tissus simples desquels ils se vêtaient. Certains d'entre eux n'étaient même pas Azuréens, car les confréries ne s'encombraient pas de frontières. Ainsi Jamal put se frayer un chemin pour saluer dignement le vieux sheikh de la Qabaliyya, Amenay Ag Aylan, dont il avait pris le fils dans son gouvernement. Le vieux berbère lui fit un sourire. Son visage, parsemé de profondes rides sur une peau burinée, laissait percer un regard pâle et brillant. Il était venu avec quelques compagnons en qui Jamal trouvait de précieux alliés au milieu des gens de cette salle. Parmi eux, rares étaient les hommes en veste, et portant les cheveux courts. C'étaient le plus souvent des délégués laïques, ou bien des militaires en uniforme. Leurs chemises tirant entre le vert et le brun les distinguaient sur une rangée de la salle, ainsi que leur attitude stoïque, reflétant le calme de ceux qui ont le dernier mot. Afaghani s'assit sur le fauteuil qu'on lui désigna, faisant face à l'assemblée avec ses conseillers, contemplant ces dizaines de visages. Depuis l'extérieur, le tumulte de la manifestation parvenait avec un écho assourdi.

— Écoute le peuple, Vizir !

— L'ennemi doit être averti !

Rahmatullah était la tête de proue de cette énergique contestation de la tranquille politique gouvernementale. L'ultimatum d'un prétendu pape noir, luciférien à tête de bouc, contre la nation azuréenne, avait électrisé les fractions les plus intransigeantes du régime. En même temps qu'avait été déclenchés la mise en état d'alerte des forces militaires et un état d'urgence pour préparer la société à des frappes imminentes, cette provocation, émise depuis l'un des plus méprisables pans du système adverse, avait en partie touché son but : une incandescence furieuse flambait à travers les déclamations de cet imam Rahmatullah, qui n'en perdrait pas une pour mettre le réformateur Afaghani en difficulté.

— Il faut le frapper immédiatement, sans attendre qu'il nous frappe !

Un grand mouvement d'approbation soutenait cette tempêtueuse intention, surtout dans l'opinion publique où les Azuréens n'en étaient que davantage confortés dans l'idée fixe de leur fraternité avec la Qabalie et de leur adversité totale vis-à-vis du régime carnavalo-luciférien. Puisque l'ennemi menaçait de frapper, alors il constituait d'ores et déjà une menace existentielle, justifiant des frappes préventives. C'est sans ignorer l'effet électrisant de cette rhétorique de combat que la plupart des dignitaires nationaux et religieux s'en étaient emparés, appelant toutes les semaines à détruire l'ennemi et à faire venir la justice par le feu des armes.

— L'ennemi s'anéantit lui-même, répliqua Afaghani Pasha.

Le Grand Vizir n'avait aucune affection particulière pour les effervescences militaires, mais il en avait compris l'effet stimulant, comme d'une drogue dont on ne se sèvrerait que dans le sang et les larmes, auprès des gens simples comme des dirigeants politiques. Engagés dans ce qu'ils percevaient comme une lutte pour la survie, les Carnavalais étaient l'exemple même du potentiel guerrier dont tous les peuples, sans exception, sont capables. Afaghani n'était pas un nationaliste ni un sadique, il avait des réformes sociales et économiques à faire passer, et un pays à transformer en paradis sur la Terre. Se gardant prudemment d'ambitions blasphématoires, mais priant et méditant de longues heures au soleil, conversant parfois avec le Khalife entouré de fauves, il savourait en réalité la puissance dont il était désormais à la tête.

— Il n'a pas agi et il n'agira pas, car nous l'en dissuadons déjà.

A plusieurs reprises, le Grand Vizir avait joué sa tête face à des colonels aux yeux féroces, des espions aux dents longues, des stratèges aux mâchoires fortes. Une armée de terre, une marine, que valaient ces forces circonstanciées, prête à conquérir un pont ou à bloquer un détroit, quand un empire de missiles suffisait à dire : ne franchissez pas la ligne rouge ? Et depuis, cette ligne n'avait pas été franchie. Il remercia intérieurement Zélandia.

— Il faut frapper immédiatement. Nous pouvons anéantir l'ennemi une bonne fois pour toutes !

Rahmatullah tenait dans sa main un document que le Grand Vizir reconnut avec colère. C'était une liste de cibles potentielles. Certains autour de l'orateur demandèrent à voir la carte. Jamal se pencha vers Kârzûki, lui murmurant que c'était là une fuite d'un document majeur, et qu'on convoquerait immédiatement le ministre de la Guerre à l'issue de la journée.

— Mon frère, ne troublez pas notre assemblée avec ceci. Soyez simplement assuré, mes frères, que la Force Orion se chargera, le cas échéant, de dépasser vos espérances.

C'est le principe de la dissuasion, pensa Jamal, qui fut satisfait de constater que le président de séance demanda à Rahmatullah de bien vouloir cesser de diffuser ces cartes et de les remettre à l'un des assistants. On n'y verrait pas les cibles nombreuses et étonnantes que prévoyait l'armée azuréenne en cas de frappe contre ses intérêts.

— Vous laissez l'ennemi se constituer des alliés. Qu'attendez-vous pour réagir ?

C'était cette fois le président de séance lui-même qui s'en prenait au gouvernement. Kârzûki déglutit, Nejma levait les yeux de ses notes, alerte comme une petite souris. Khayzari tança le Grand Vizir, qui reconnut dans ses paroles implicites les énoncés d'une note du Bureau des Enquêtes.

— La mafia Dalyoha est étendue et ses ramifications sont souterraines. Mais nous n'avons pas besoin de les déterrer !

L'assistance fronça les sourcils, déçue de cette passivité apparente.

— Qu'ils se cachent, nous ferons semblant de ne pas les voir. S'ils sortent au grand jour, soyez assurés que la première victime de leur imprudence sera leur vaine intuition qu'ils sont d'un quelque secours pour quiconque. Si les amis de l'ennemi nous frappent, nous répliquerons sur l'ennemi lui-même.

Les oiseaux tourbillonnant furent satisfaits, mais leur envie d'ébattre leurs ailes n'était pas consommée.

— Ces acolytes nous ont trompé sur leur compte, sifflèrent-ils. Punissez ces trompeurs, et prévenez-nous en !

— Ils sont leur propre châtiment, répondit doucement le Grand Vizir. Leur dévoilement leur appartient. En mutant comme des virus, ils se dénaturent, se défigurent et se délitent de l'intérieur, leur structure fond, leur parole se dévalue, leur cohérence s'évapore et de leur crédibilité le monde se désintéresse. Il est inutile de frapper un adversaire qui se détruit lui-même.

La salle était semi-convaincue, semi-pas convaincue. Khayzari et Afaghani s'éclipsèrent dans un couloir et tinrent un conciliabule difficile pour élaborer leur position de synthèse. L'un et l'autre tirant vers eux la corde du pouvoir qui, le jour de la mort du Khalife, tomberait soit d'un côté, soit de l'autre. Leur antagonisme secret et brutal leur apparaissait chaque année plus clairement. Ils convinrent, pour se quitter en bons termes, d'adopter une ligne de conduite synthétique et souple. Afaghani espéra avoir fait le bon choix. Khayzari se préparait à la suite.

En quittant la grande salle à la fin de la matinée, des centaines de pigeons blancs tournoyaient au-dessus de la forteresse, et la foule, saoûlée d'espérance, de peur et de courage, commençait à se disperser pour le déjeuner. Des odeurs de grillades montaient de la ville. Du côté du lac, la surface limpide et immense des eaux reflétait le gris bleu du ciel. Afaghani donna une série d'ordres sévères à ses ministres, et convoqua son conseiller et le secrétariat du Khalifat pour rédiger une proposition de paix.



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