20/07/2020
06:40:33
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Les Signes des Temps [Politique] - Page 2

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— Ouah compliqué cet épisode.

— Je préfère quand y a de l'action.

— Chhhh j'entends pas.

Ils se turent avec les pistaches. Sur la grosse tablette mise à l'horizontale sur le pouf vacant, se déployaient les graphiques compliqués et la musique épique d'une série azuréenne quelconque et qui n'a rien à voir avec ce que vous allez vous prendre dans le cul : des Etats du Golfe vendaient de la dette impériale, accélérant une catatonie économique et financière qui foudroierait en quelques années le plus superbe empire de l'Histoire.

— On s'en fout de la dette en vrai.

— C'est le genre de truc qui excite que Dilara.

— Ta gueule j'essaie de suivre.

— Tu prends des notes ?

Les deux hommes éclatent de rire.

— Bah ouai tu vas faire quoi.

— Dilara la boursicoteuse.

— Jamais...

— Parie à Messalie tiens, je m'y suis présenté l'autre fois. J'ai failli être élu.

Son petit doigt pointait le plafond.

— Blocus, contre-blocus...

— Ils se renvoient la balle...

— Le coût politique tu penses ?

— Diplomatique tu veux dire ?

— Ouais.

— Non tout le monde s'en fout.

— Ttt ttt, dis pas ça. On s'en fout pas d'avoir un casus belli avant de balancer une bombe nucléaire.

— Le temps passe, il va leur filer entre les doigts le casus belli.

— D'où une frappe préventive rapide.

— D'où le fait de simuler de vouloir une frappe préventive rapide, bien vu.

— En réalité ils sont bloqués.

— Hein, Dilara, ils sont bloqués ?

Elle prenait vraiment des notes. Le générique de fin d'épisode défila devant leurs yeux.

— Y reste des pistaches ?

— Je vais me rentrer moi les gars.

— Moi aussi.

— On remet ça la semaine prochaine ?

— La semaine prochaine ? Attend tu veux pas qu'on se revoie avant de sauter dans le trou de ver ?

Ils éclatèrent de rire parce que la durée d'une semaine était devenue une blague récurrente en Azur depuis que le Pape noir avait oublié de compter les jours.

— Tu te rentres comment ?

— Je fais simple, hélico.

— Attendez je vous appelle un pilote. Ali je te compte dedans ?

— Pas besoin. Les rues sont dégagées, en voiture j'irais plus vite.

— Je te ramène en moto sinon.

— Bon les amoureux je vous laisse.

— Bisous Dilara.

— Bisous.

— A très vite.
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Nuées



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Assis à l'avant, Jayn décapsula la petite bouteille d'eau et aspira trois grandes gorgées. Son oreillette bourdonnait des indications des services de sécurité. Il constata sur sa montre connectée les lenteurs signalées par les autres voitures du convoi. Il expira. Derrière, dans la grande voiture noire, Jamal, Hussein et Nejma regardaient par la fenêtre, conversant à voix basse. Le conseiller tenait quelques fiches qu'il parcourait machinalement. L'assistante faisait défiler des boucles de conversation sur son téléphone. Le Grand Vizir scrutait la foule qui se massait derrière des grilles et un cordon de police.

— Nous allons passer par l'entrée sud, prévint Jayn.

Il venait de recevoir l'alerte que les manifestants étaient trop nombreux pour que le trajet par l'entrée principale soit possible. On distinguait déjà derrière les lampadaires, les panneaux de publicité, les arbres et les immeubles, la ronde crénelée du majestueux Fort Rouge. Le chauffeur acquiesça. Avec la douceur d'un grand serpent, le convoi bifurqua depuis l'avenue couronnée de manguiers bleus, vers une rue qui filait directement vers le lac, et servait surtout à la logistique du palais. Une rumeur monta de la foule, dont les milliers de visages se tournaient vers les voitures qui passaient à travers la place.

— Ils vous acclament, remarqua Hussein al-Kârzûki.

Des battements de mains, des saluts, des sourires indistincts accueillaient ce qui ne pouvait être que le convoi du Grand Vizir. La foule se serrait sur les pavés, sur les bords curieuse, au centre agitée, frénétique, et depuis une grande estrade disposée comme dans un festival techno, par des raveurs qui firent ce jour-là leur entrée dans l'histoire, les ondes tremblantes et répétitives d'une entêtante ferveur faisait vibrer l'air jusque dans la voiture.





— Ce n'est pas moi qu'ils acclament, souffla Afaghani Pasha.

C'est ce qu'ils perçoivent de moi. Avec une ride de souci il contempla la foule d'Agatharchidès sous les drapeaux de la Nahda et des confréries scander les prières et les chants du courage d'Abulfazal, entendant par écho des revendications énergiques reprises par les gens. Au-delà des militants des organisations islamiques, des gens sortant de la mosquée, du marché ou de chez eux avaient rejoint l'attroupement, qui était l'un des plus grands depuis le début de l'état d'urgence. Au pied du fort qui abritait le complexe institutionnel, bloquant la Porte Splendide, le peuple était venu dire une foule de mots emmêlés, liés autour du martyre, du courage et de la fierté nationale.

Le convoi entra dans le palais par un souterrain, et la foule, la place, les arbres, la journée errant entre soleil et grisaille, disparurent dans le noir quasi complet. Des luminaires guidèrent les voitures noires et brillantes jusqu'au coeur de la forteresse médiévale aux tours arrogantes.

Une agitation certaine régnait aussi à l'intérieur de la grande salle où se retrouvaient des dignitaires du régime, choisis parmi les oulémas, les délégués du Sérail, et un panel de grands représentants issus de la Nahda. De cette réunion en présence des présidents des principales institutions, on attendrait la levée, la reconduction ou la transformation de l'état d'urgence. En entrant, Jamal al-Dîn al-Afaghani eut l'impression d'une immense colonne à oiseaux, virevoltant en tous sens, pépiant et criant avec fureur et décision. Il fut accueilli par de vifs encouragements et un tourbillon de déclarations emmêlées, émises autant par des amis de longue date que par des ennemis pour la vie, parmi lesquels il reconnut Khayzari, le président du Majlis, haute chambre des savants de la religion, ou encore Rahmatullah, le chef de l'autre parti islamique, conservateur et intransigeant, l'Association pour la Paix et le Progrès. Le premier, en robe grise, portant son turban noir de descendant du Prophète, était assis majestueusement sur le fauteuil de la présidence. Il échangeait à voix basse avec un jeune homme barbu, revêtant un voile blanc, que Jamal n'avait jamais vu. Le second parlait avec force à ses voisins de banc, qui lui répondaient non sans vigueur. C'étaient des sheikhs de tariqas provinciales, dont l'influence était à la mesure des barbes, et des tissus simples desquels ils se vêtaient. Certains d'entre eux n'étaient même pas Azuréens, car les confréries ne s'encombraient pas de frontières. Ainsi Jamal put se frayer un chemin pour saluer dignement le vieux sheikh de la Qabaliyya, Amenay Ag Aylan, dont il avait pris le fils dans son gouvernement. Le vieux berbère lui fit un sourire. Son visage, parsemé de profondes rides sur une peau burinée, laissait percer un regard pâle et brillant. Il était venu avec quelques compagnons en qui Jamal trouvait de précieux alliés au milieu des gens de cette salle. Parmi eux, rares étaient les hommes en veste, et portant les cheveux courts. C'étaient le plus souvent des délégués laïques, ou bien des militaires en uniforme. Leurs chemises tirant entre le vert et le brun les distinguaient sur une rangée de la salle, ainsi que leur attitude stoïque, reflétant le calme de ceux qui ont le dernier mot. Afaghani s'assit sur le fauteuil qu'on lui désigna, faisant face à l'assemblée avec ses conseillers, contemplant ces dizaines de visages. Depuis l'extérieur, le tumulte de la manifestation parvenait avec un écho assourdi.

— Écoute le peuple, Vizir !

— L'ennemi doit être averti !

Rahmatullah était la tête de proue de cette énergique contestation de la tranquille politique gouvernementale. L'ultimatum d'un prétendu pape noir, luciférien à tête de bouc, contre la nation azuréenne, avait électrisé les fractions les plus intransigeantes du régime. En même temps qu'avait été déclenchés la mise en état d'alerte des forces militaires et un état d'urgence pour préparer la société à des frappes imminentes, cette provocation, émise depuis l'un des plus méprisables pans du système adverse, avait en partie touché son but : une incandescence furieuse flambait à travers les déclamations de cet imam Rahmatullah, qui n'en perdrait pas une pour mettre le réformateur Afaghani en difficulté.

— Il faut le frapper immédiatement, sans attendre qu'il nous frappe !

Un grand mouvement d'approbation soutenait cette tempêtueuse intention, surtout dans l'opinion publique où les Azuréens n'en étaient que davantage confortés dans l'idée fixe de leur fraternité avec la Qabalie et de leur adversité totale vis-à-vis du régime carnavalo-luciférien. Puisque l'ennemi menaçait de frapper, alors il constituait d'ores et déjà une menace existentielle, justifiant des frappes préventives. C'est sans ignorer l'effet électrisant de cette rhétorique de combat que la plupart des dignitaires nationaux et religieux s'en étaient emparés, appelant toutes les semaines à détruire l'ennemi et à faire venir la justice par le feu des armes.

— L'ennemi s'anéantit lui-même, répliqua Afaghani Pasha.

Le Grand Vizir n'avait aucune affection particulière pour les effervescences militaires, mais il en avait compris l'effet stimulant, comme d'une drogue dont on ne se sèvrerait que dans le sang et les larmes, auprès des gens simples comme des dirigeants politiques. Engagés dans ce qu'ils percevaient comme une lutte pour la survie, les Carnavalais étaient l'exemple même du potentiel guerrier dont tous les peuples, sans exception, sont capables. Afaghani n'était pas un nationaliste ni un sadique, il avait des réformes sociales et économiques à faire passer, et un pays à transformer en paradis sur la Terre. Se gardant prudemment d'ambitions blasphématoires, mais priant et méditant de longues heures au soleil, conversant parfois avec le Khalife entouré de fauves, il savourait en réalité la puissance dont il était désormais à la tête.

— Il n'a pas agi et il n'agira pas, car nous l'en dissuadons déjà.

A plusieurs reprises, le Grand Vizir avait joué sa tête face à des colonels aux yeux féroces, des espions aux dents longues, des stratèges aux mâchoires fortes. Une armée de terre, une marine, que valaient ces forces circonstanciées, prête à conquérir un pont ou à bloquer un détroit, quand un empire de missiles suffisait à dire : ne franchissez pas la ligne rouge ? Et depuis, cette ligne n'avait pas été franchie. Il remercia intérieurement Zélandia.

— Il faut frapper immédiatement. Nous pouvons anéantir l'ennemi une bonne fois pour toutes !

Rahmatullah tenait dans sa main un document que le Grand Vizir reconnut avec colère. C'était une liste de cibles potentielles. Certains autour de l'orateur demandèrent à voir la carte. Jamal se pencha vers Kârzûki, lui murmurant que c'était là une fuite d'un document majeur, et qu'on convoquerait immédiatement le ministre de la Guerre à l'issue de la journée.

— Mon frère, ne troublez pas notre assemblée avec ceci. Soyez simplement assuré, mes frères, que la Force Orion se chargera, le cas échéant, de dépasser vos espérances.

C'est le principe de la dissuasion, pensa Jamal, qui fut satisfait de constater que le président de séance demanda à Rahmatullah de bien vouloir cesser de diffuser ces cartes et de les remettre à l'un des assistants. On n'y verrait pas les cibles nombreuses et étonnantes que prévoyait l'armée azuréenne en cas de frappe contre ses intérêts.

— Vous laissez l'ennemi se constituer des alliés. Qu'attendez-vous pour réagir ?

C'était cette fois le président de séance lui-même qui s'en prenait au gouvernement. Kârzûki déglutit, Nejma levait les yeux de ses notes, alerte comme une petite souris. Khayzari tança le Grand Vizir, qui reconnut dans ses paroles implicites les énoncés d'une note du Bureau des Enquêtes.

— La mafia Dalyoha est étendue et ses ramifications sont souterraines. Mais nous n'avons pas besoin de les déterrer !

L'assistance fronça les sourcils, déçue de cette passivité apparente.

— Qu'ils se cachent, nous ferons semblant de ne pas les voir. S'ils sortent au grand jour, soyez assurés que la première victime de leur imprudence sera leur vaine intuition qu'ils sont d'un quelque secours pour quiconque. Si les amis de l'ennemi nous frappent, nous répliquerons sur l'ennemi lui-même.

Les oiseaux tourbillonnant furent satisfaits, mais leur envie d'ébattre leurs ailes n'était pas consommée.

— Ces acolytes nous ont trompé sur leur compte, sifflèrent-ils. Punissez ces trompeurs, et prévenez-nous en !

— Ils sont leur propre châtiment, répondit doucement le Grand Vizir. Leur dévoilement leur appartient. En mutant comme des virus, ils se dénaturent, se défigurent et se délitent de l'intérieur, leur structure fond, leur parole se dévalue, leur cohérence s'évapore et de leur crédibilité le monde se désintéresse. Il est inutile de frapper un adversaire qui se détruit lui-même.

La salle était semi-convaincue, semi-pas convaincue. Khayzari et Afaghani s'éclipsèrent dans un couloir et tinrent un conciliabule difficile pour élaborer leur position de synthèse. L'un et l'autre tirant vers eux la corde du pouvoir qui, le jour de la mort du Khalife, tomberait soit d'un côté, soit de l'autre. Leur antagonisme secret et brutal leur apparaissait chaque année plus clairement. Ils convinrent, pour se quitter en bons termes, d'adopter une ligne de conduite synthétique et souple. Afaghani espéra avoir fait le bon choix. Khayzari se préparait à la suite.

En quittant la grande salle à la fin de la matinée, des centaines de pigeons blancs tournoyaient au-dessus de la forteresse, et la foule, saoûlée d'espérance, de peur et de courage, commençait à se disperser pour le déjeuner. Des odeurs de grillades montaient de la ville. Du côté du lac, la surface limpide et immense des eaux reflétait le gris bleu du ciel. Afaghani donna une série d'ordres sévères à ses ministres, et convoqua son conseiller et le secrétariat du Khalifat pour rédiger une proposition de paix.



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Proposition


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L'arrosage automatique s'arrêta alors. Le bruit continu et saccadé de la pression dans les rigoles caoutchoutées du jardin s'éteignit. La brise brûlante, passant entre les feuilles séchées, fut la dernière à baisser d'un ton. Dilara plongea sa cuillère dans la crème glacée, absorbant la noisette pelliculée de gel fondu derrière ses dents. Elle laissa la saveur de la rose couler sous son palais. Quelque part dans le ciel, un hélicoptère passa.

Les vents brûlants du désert avaient succédé à la furieuse saison des orages, poussant devant eux des hordes d'éleveurs et de ruraux surpris la férocité de ces nouvelles attaques venues de l'ouest. Barré derrière la muraille naturelle des Monts du Tigre, le Plateau ne recevait qu'un filet de ces bouillantes éruptions atmosphériques, qui passait néanmoins à travers les cols désolés, fouettant rageusement au-dessus de la tête des oasis et des jardins clos. Dans la vallée parsemée de caméras de surveillance, la propriétaire de SKYRAVAN entretenait sa jolie propriété, rénovée et reconstruite autour d'un ksar du vingtième siècle. Plongeant à deux cent mètres dans la profondeur de la montagne, une nappe perforée par un qanat apportait une eau pure en voie d'extinction. En terminant sa glace, Dilara eut la sensation légèrement désagréable du gradient thermique entre son front fiévreux et la pointe froide de ses dents. Elle se passa la langue sur les lèvres.

— Ils ne veulent rien entendre, pesta Sajjad.

L'homme, dont la chemise au col rond ceignait la nuque sous une veste professionnelle survêtue pour le climat, venait de raccrocher son téléphone. Sur sa banquette, Dilara ne répondit rien.

— Même le Majlis ?

— Même le Majlis. Ils se sont entendus entre eux : ils veulent nous faire payer.

Dilara fronça les sourcils en époussetant son voile de soie.

— Le cabinet d'Afaghani est catégorique, ils ne veulent pas intervenir avant les élections. Ils nous recommandent de céder, Madame.

— Avez-vous tenté de joindre Rashid ?

— Beylan Pasha ? il est toujours en convalescence.

— Je ne crois pas qu'il nous soit d'une grande aide, Madame, soupira Sajjad.

Elle dévisagea son ancien directeur des affaires publiques, l'un de ses fidèles.

— Et si nous leur faisions une proposition ?

Amrad, Sajjad et Dilara échangèrent un regard silencieux. Assise sur sa banquette, face au jardin de sa propriété oasienne bâtie comme une demeure antique à la résurgence privatisée d'un réseau d'irrigation, Dilara Kurbanzadeh médita l'hypothèse du pilote et ingénieur de la Société Caravanière des Airs, sa propriété presqu'entière. La femme d'affaires était alors aux prises avec un gouvernorat provincial, qui s'était saisi, à quelques mois d'élections générales majeures pour le pays, des fréquentes plaintes adressées par de petits porteurs contre le géant SKYRAVAN et les activités industrielles qu'elle développait, pour faire chanter la Nahda.

— Ce ne serait pas opportun, répondit Sajjad à Amrad. Trop risqué.

Le développement des dirigeables de la SKYRAVAN avait de quoi susciter les récriminations des forestiers et des ruraux du Mirobansar, grande province méridionale arrosée de généreuses moussons et jouissant d'un luxuriant climat tropical. En effet, dans ses tentatives de rendre le bijou de technologie qu'elle avait développée rentable, Madame Kurbanzadeh l'avait associé aux activités d'une autre des entreprises dont sa famille détenait les créances, la Maison Shamsûr, fabricant d'articles de luxe. Deux dirigeables effectuaient ainsi régulièrement, notamment au-dessus des forêts primaires du Sharmiraj, des observations régulières, identifiant, parmi les touffes crépues de la canopée, la lueur particulière des arbres à bois de rose, au-dessus desquels il suffisait désormais de dérouler un filin d'acier pour déposer des bûcherons, abattre le tronc et repartir avec un très précieux chargement de bois rare. De ces prélèvements destinés à la fabrication d'instruments de musique, de meubles illustres, de coffres et de panneaux de bois décoratifs destinés aux grandes demeures privées à travers la planète, des plaintes avaient surgi, et avec elle, l'appétit électoral de certains gouverneurs en mal de reconnaissance.

— Afaghani l'a décidé, il veut pactiser avec Rajanakara.

Sîta Rajanakara, gouverneure de Mysore et du Mirobansar, était la seule qui, à la tête d'une province constitutive du Califat, n'était pas issue des rangs de la majorité islamique. Figure du Parti de la Joie, cette Hindoue du Nand Sangh prônait, avec son mouvement politique aux bannières oranges frappées du sceau du particularisme et de l'autonomie, l'adhésion à une secte rejetée par les autres brâhmanes, mais aussi une alternative au pouvoir hégémonique de la Renaissance islamique. Autrefois alliée à l'opposition démocratique, dont elle avait pris ses distances depuis quinze ans en s'aventurant dans des revendications hindouisantes propres, Sîta Rajanakara avait tendu la main à la Nahda pendant des années ; et dans cette province, où les minorités confessionnelles prises ensemble dépassaient le nombre des musulmans, dans le Mirobansar métisse et complexe, elle avait établi un pouvoir continu remporté depuis deux élections.

— Il n'a pas de couilles.

Dilara souffla sur les questionnements politiques du Diwan avec l'indifférence et l'agacement de quelqu'un qui expulse une fourmi de son coude gauche. Quelles que soient les intentions du pouvoir de composer avec le Nand Sangh et de retrouver un accord électoral avec lui, la remise en cause par la gouverneure Rajanakara des activités de la Maison Shamsûr n'était pas recevable.

— On ne peut pas laisser le Grand Vizir négocier ses alliances électorales dans notre dos, rouspéta Amrad Ultaray, le troisième participant à cette conversation, dont les rides de sportif soulignaient la virilité du visage. Madame, vous représentez l'un des fleurons du pays, sacrifier l'excellence de vos produits pour gagner la faveur de trois bidonvilles d'Hindous, c'est un marchandage auquel le pouvoir doit renoncer.

— Kârzûki m'a confirmé qu'Afaghani Pasha était déterminé, répliqua Sajjad.

Le diplomate élégant avait les bras et les jambes croisés, s'adossant nonchalamment à la table du jardin. Il venait de raccrocher un appel de deux heures avec le conseiller du Grand Vizir, négociant, sans succès, une solution alternative pour que la Nahda renonce à sa délicate entreprise de conciliation au Mirobansar, qui se ferait autrement aux dépends des intérêts de sa patronne.

Sajjad était revenu la veille de Poëtoscovie, où il avait assisté, envoyé informel, à une tentative ratée de préparation d'un G20. Rentré de la froide Hernani couverte de neiges en ce début de printemps, il s'était retrouvé dans le soleil chaud soufflé par le désert azuréen, esquivant un rendez-vous à la capitale pour venir témoigner à son ancienne patronne et proche soutien, Madame Dilara Kurbanzadeh, de son aide dans cette affaire locale qui embarrassait la compagnie pour laquelle il avait travaillé neuf ans continus. La fatigue et un léger décalage horaire, une longue conversation avec le cabinet du Grand Vizir, désormais les idées farfelues de ce pilote de dirigeable devenu l'un des favoris de Madame Kurbanzadeh, lui tenaient encore la jambe. Il avait envie de faire la sieste dans le jardin. Seule Dilara cependant avait l'autorisation de s'asseoir, privilège de cheffe.

— A quoi tu penses, par proposition ?

Dilara s'était retournée vers Amrad, qui avait le premier suggéré l'idée d'un pot-de-vin vers la gouverneure Rajanakara.

— Risqué, répéta Sajjad.

Il savait que les moeurs politiques avaient déjà trop évolué pour que la pratique d'arrangements secrets puisse être envisagée sans danger. Dilara l'ignora néanmoins.

— Il paraît que les Hindous adorent les pierres, insista Amrad. On pourrait par exemple lui faire parvenir un collier d'émeraudes...

— Insuffisant, trancha Dilara.

— Un coffret avec un gros diamant ?

— Ultaray, le Nand Sangh est une secte populariste, qui rejette les signes de distinction sociale. Et vous voulez offrir un diamant à sa gourou ?

— Bien sûr. Les gourous sont les personnages les plus matérialistes et corruptibles de tous les mystiques.

— En période électorale, je suis sûr qu'elle saura faire monter les enchères.

— Vous l'avez déjà rencontrée ? Moi je suis sûr que...

— C'est bon, trancha Dilara. Sajjad a raison, c'est inutile.

Elle se leva, commençant à se dégourdir les jambes.

— Madame ?

— Sajjad, confirmez au cabinet d'Afaghani que nous nous rangeons à sa proposition. N'en parlons plus.

— Oui Madame.

— Mais...

— Amrad, dites-moi, vous êtes de Syrane, c'est bien cela ?

— ... Oui ?

— De Sijilmassa ?

— De Kyzylksar, précisa-t-il.

— Combien de forages par chez vous ?

— Euh... Cinq concessions gazières, deux concessions pétrolières. Sept autres avaient été envisagées en 2015, mais c'était avant qu'Afaghani mette le Plan Gazier à la poubelle.

— C'est bien ce que je me disais. Voulez-vous bien appeler mon ami Bashir et me passer votre téléphone, j'aimerai m'entretenir avec lui.

— Bashir Sabarian, de PETRAZUR ?

— C'est bien ce que je viens de vous dire.


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Gamberge


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— Bashir.

Allo Dilara comment sa va vieille branche. Pas trop secouée

— Un peu, pour être honnête.

Oh, merde.

— Merci.

T'as perdu tes feuilles ?

— Ma résine carrément.

Cette affaire de bois de rose ?

— Les activités de la compagnie sont suspendues jusqu'à nouvel ordre. Interdit de survoler la forêt. On a dû annuler des commandes.

C'est grave ?

— La princesse de Mednalsahra n'aura pas son piano en palissandre. Et les portes en flamboyant du Troisième Temple d'Irushlim ne seront pas livrées avant le Kali Yuga.

Ils s'en remettront...

— Et ma réputation Bashir ? C'est moi la reine du luxe, et je me fais insulter par une mendiante en m'excusant auprès des clients ? Non, ça ne va pas.

Mais non, le Diwan ne va pas laisser passer...

— ...

... Tu as des nouvelles de la Porte ?

— Fin de non-recevoir. Ils me la claquent au nez.

La porte ?

— Au nez.

Eh bé il me surprend de plus en plus cet Afaghani.

— Tu le connaissais ?

Un tout petit peu avant sa prise de poste. On avait fait un déplacement en Eurysie ensemble. Le mariage de je sais plus qui avec je sais plus quoi. C'était y a longtemps. Taciturne, un peu dans la lune... La fibre libérale, on avait bien discuté sur le ferry des merveilles.

— Libéral ?

Le hijab la capote le permis de conduire pour les femmes.

— Hm.

C'est fou ce qu'il se passe. Je suis vraiment désolé Dilara. Cette meuf du Mirobansar, elle

— me le paiera en tant voulu. C'est plus la passivité d'Afaghani qui m'inquiète.

Comme je te dis : dans la lune.

— Dis, comment t'avais géré toi ?

Géré... ?

L'abrogation du Plan Gazier.

Ah ! Bah... J'avais commencé par ouvrir ma gueule, ça les avait un peu tendu, finalement on s'en était sorti à étrangler des piafs dans les couloirs du Sérail, tu fais ça moi je dis ça, tu dis ça moi je te paye ça, résultat on va sortir du gaz en trente ans et on fermera boutique.

— Et c'est tout ce que ça te fait ?

On est pas les mêmes Dilara, moi à PETRAZUR je gérai une boîte publique moitié Etat moitié fondations islamiques, toi c'est du privé, c'est différent, tu as plus de marges de manoeuvre...

— Et ça te fout pas la haine qu'on te mette en pré-retraite comme un vieux pantouflard ?

Ce qui me fout la haine c'est surtout pour mes équipes. On a fait un taff merveilleux à PETRAZUR, on aurait pu être les premiers au monde à l'heure qu'il est, si on l'avait gardé, le Plan.

— C'est quoi son point faible, à Afaghani ?

Tu veux t'attaquer au vieux hamster Dilara ?

— Je pose la question pour une pote.

Ah bon d'accord. Eh ben, je sais pas trop. Il est malin, sous ses bons airs de mangeur de loukoum...

— Comme tu me fais rire Bashir.

... Il a mis dehors Beylan sur le Plan Gazier, il a bien joué avec les oulémas. Les savants sont soucieux de leurs petites économies mais ils sont aussi accrochés au pouvoir, à leur influence... Ce Plan Gazier, il en avait fait une menace à leurs yeux. Il a joué sur leur corde sensible. On s'était pris les chrétiens de face en plus. Au bout de la troisième manif on a compris que c'était baisé.

— Et le Congrès ?

Après y a eu le Congrès, c'était pas gagné d'avance non plus, le Khalife préférait Taşdemir, conservateur, un classique de la Nahda. On a fait ce qu'on a pu en sous-marin mais la planche était bien savonnée. Assumer l'échec du Plan de Beylan Pasha, lourd fardeau pour son successeur... Les instances ont jeté leur dévolu sur Afaghani. Moitié par adhésion, moitié en espérant qu'il se pète la gueule sur la planche savonnée... C'était stupide ! Il est écolo depuis les années quatre-vingt, évidemment qu'il n'allait pas arriver pour faire les choses à moitié. Et t'en as bien profité d'ailleurs.

— Bon, Bashir.

Arrête Dilara ! Sois franche, combien de milliards ? Combien de milliards de subventions ? C'est un secret pour personne que SKYRAVAN n'a pu décoller que grâce aux subventions de l'Etat. Ses programmes de « décarbonation » des transports de mes couilles là

— Tu te trompes Bashir, pas tant de milliards que ça, pas tant que ça.

... Sans parler des réformes pour mondialiser l'Azur, c'est le luxe, ton secteur, qui en a profité. Et le tourisme.

— Tout le monde en a profité, ces réformes étaient nécessaires.

Ah je dis pas que Qasimi n'a pas fait du bon boulot. Mais toi là tu m'appelles, tu t'es pris un mauvais coup dans la gueule, rappelle-toi quand même ce que tu gardes... Moi dans trente ans PETRAZUR l'aura perdu, on n'en parlera plus.

— Tu es bien défaitiste.

Réaliste, tu veux dire. Regarde : les élections, il va les plier. Il va se passer du Nand Sangh, de l'A.I.P.P. aussi probablement, et pourtant il va les gagner, je te prend le pari. Il a le soutien d'en-haut, qu'est-ce que tu veux ! Il a bien joué avec les Kabaliens. La Qabaliyya le soutient à fond, il a neutralisé Kaysari au Majlis, si tu veux mon avis c'est lui le prochain Khalife. Qu'est-ce que tu veux faire ? Les moeurs changent, c'est comme ça, on s'adapte.

— En Azur c'est certainement pas une Hindoue de merde qui va me dire comment gérer ma boîte.

Fais gaffe, bientôt ce seront des dhimmis protégés par la Constitution. J'espère que t'es pas enregistrée.

— Et les Enquêtes, tiens ? Dans les services, y a pas des patriotes que ça emmerde ?

Les Enquêtes c'est comme l'armée, c'est surtout le Khalife qui chapotte. Afaghani est malin, il ne s'en mêle pas trop.

— Faudra que je prenne contact, juste pour voir.

Tiens-t'en à bonne distance, c'est un panier de crabes.

— Moi aussi je peux pincer.

... Je te comprend Dilara, moi aussi j'avais trop la rage quand j'étais à ta place. Mais faut voir le bon côté, tes affaires sont prospères, tu as besoin de l'Etat et l'Etat a besoin de toi. Ce que tu effaces au Mirobansar, tu le gagneras au triple ailleurs, j'en suis sûr.

— Je suis bien entourée, oui, on va bien se démerder de toutes façons.

Rigolo ton nouveau gars, le Ultaray. Il a des glandes. Et puis Askari, je connaissais, un sucre. C'est une bonne équipe.

— Je te compte dedans.

Ha ha !

— Et on prendra Ali avec nous.

... T'es marrante. Enfin si tu veux te mettre Ali dans la poche, c'est simple.

— Oui ?

Lance-le sur le Plan Mars. Ça, il l'a pas digéré.

— Le truc des fous à la Cramoisie là ?

AZURIUM aurait pu fournir le plus grand projet spatial de l'Histoire. Il s'y était vraiment cru, le pauvre, il s'est fait rouler.

— Il y a cru ?

Afaghani lui a fait croire, c'est pas dit qu'il y ait même pas cru lui-même. Envoyer Petipont sur Mars... C'est ça son truc, tu vois ! Il croit tellement à ce qu'il dit, ça devient difficile de ne pas le suivre.



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