02/12/2020
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Les Signes des Temps [Politique] - Page 2

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— Ouah compliqué cet épisode.

— Je préfère quand y a de l'action.

— Chhhh j'entends pas.

Ils se turent avec les pistaches. Sur la grosse tablette mise à l'horizontale sur le pouf vacant, se déployaient les graphiques compliqués et la musique épique d'une série azuréenne quelconque et qui n'a rien à voir avec ce que vous allez vous prendre dans le cul : des Etats du Golfe vendaient de la dette impériale, accélérant une catatonie économique et financière qui foudroierait en quelques années le plus superbe empire de l'Histoire.

— On s'en fout de la dette en vrai.

— C'est le genre de truc qui excite que Dilara.

— Ta gueule j'essaie de suivre.

— Tu prends des notes ?

Les deux hommes éclatent de rire.

— Bah ouai tu vas faire quoi.

— Dilara la boursicoteuse.

— Jamais...

— Parie à Messalie tiens, je m'y suis présenté l'autre fois. J'ai failli être élu.

Son petit doigt pointait le plafond.

— Blocus, contre-blocus...

— Ils se renvoient la balle...

— Le coût politique tu penses ?

— Diplomatique tu veux dire ?

— Ouais.

— Non tout le monde s'en fout.

— Ttt ttt, dis pas ça. On s'en fout pas d'avoir un casus belli avant de balancer une bombe nucléaire.

— Le temps passe, il va leur filer entre les doigts le casus belli.

— D'où une frappe préventive rapide.

— D'où le fait de simuler de vouloir une frappe préventive rapide, bien vu.

— En réalité ils sont bloqués.

— Hein, Dilara, ils sont bloqués ?

Elle prenait vraiment des notes. Le générique de fin d'épisode défila devant leurs yeux.

— Y reste des pistaches ?

— Je vais me rentrer moi les gars.

— Moi aussi.

— On remet ça la semaine prochaine ?

— La semaine prochaine ? Attend tu veux pas qu'on se revoie avant de sauter dans le trou de ver ?

Ils éclatèrent de rire parce que la durée d'une semaine était devenue une blague récurrente en Azur depuis que le Pape noir avait oublié de compter les jours.

— Tu te rentres comment ?

— Je fais simple, hélico.

— Attendez je vous appelle un pilote. Ali je te compte dedans ?

— Pas besoin. Les rues sont dégagées, en voiture j'irais plus vite.

— Je te ramène en moto sinon.

— Bon les amoureux je vous laisse.

— Bisous Dilara.

— Bisous.

— A très vite.
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Nuées



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Assis à l'avant, Jayn décapsula la petite bouteille d'eau et aspira trois grandes gorgées. Son oreillette bourdonnait des indications des services de sécurité. Il constata sur sa montre connectée les lenteurs signalées par les autres voitures du convoi. Il expira. Derrière, dans la grande voiture noire, Jamal, Hussein et Nejma regardaient par la fenêtre, conversant à voix basse. Le conseiller tenait quelques fiches qu'il parcourait machinalement. L'assistante faisait défiler des boucles de conversation sur son téléphone. Le Grand Vizir scrutait la foule qui se massait derrière des grilles et un cordon de police.

— Nous allons passer par l'entrée sud, prévint Jayn.

Il venait de recevoir l'alerte que les manifestants étaient trop nombreux pour que le trajet par l'entrée principale soit possible. On distinguait déjà derrière les lampadaires, les panneaux de publicité, les arbres et les immeubles, la ronde crénelée du majestueux Fort Rouge. Le chauffeur acquiesça. Avec la douceur d'un grand serpent, le convoi bifurqua depuis l'avenue couronnée de manguiers bleus, vers une rue qui filait directement vers le lac, et servait surtout à la logistique du palais. Une rumeur monta de la foule, dont les milliers de visages se tournaient vers les voitures qui passaient à travers la place.

— Ils vous acclament, remarqua Hussein al-Kârzûki.

Des battements de mains, des saluts, des sourires indistincts accueillaient ce qui ne pouvait être que le convoi du Grand Vizir. La foule se serrait sur les pavés, sur les bords curieuse, au centre agitée, frénétique, et depuis une grande estrade disposée comme dans un festival techno, par des raveurs qui firent ce jour-là leur entrée dans l'histoire, les ondes tremblantes et répétitives d'une entêtante ferveur faisait vibrer l'air jusque dans la voiture.





— Ce n'est pas moi qu'ils acclament, souffla Afaghani Pasha.

C'est ce qu'ils perçoivent de moi. Avec une ride de souci il contempla la foule d'Agatharchidès sous les drapeaux de la Nahda et des confréries scander les prières et les chants du courage d'Abulfazal, entendant par écho des revendications énergiques reprises par les gens. Au-delà des militants des organisations islamiques, des gens sortant de la mosquée, du marché ou de chez eux avaient rejoint l'attroupement, qui était l'un des plus grands depuis le début de l'état d'urgence. Au pied du fort qui abritait le complexe institutionnel, bloquant la Porte Splendide, le peuple était venu dire une foule de mots emmêlés, liés autour du martyre, du courage et de la fierté nationale.

Le convoi entra dans le palais par un souterrain, et la foule, la place, les arbres, la journée errant entre soleil et grisaille, disparurent dans le noir quasi complet. Des luminaires guidèrent les voitures noires et brillantes jusqu'au coeur de la forteresse médiévale aux tours arrogantes.

Une agitation certaine régnait aussi à l'intérieur de la grande salle où se retrouvaient des dignitaires du régime, choisis parmi les oulémas, les délégués du Sérail, et un panel de grands représentants issus de la Nahda. De cette réunion en présence des présidents des principales institutions, on attendrait la levée, la reconduction ou la transformation de l'état d'urgence. En entrant, Jamal al-Dîn al-Afaghani eut l'impression d'une immense colonne à oiseaux, virevoltant en tous sens, pépiant et criant avec fureur et décision. Il fut accueilli par de vifs encouragements et un tourbillon de déclarations emmêlées, émises autant par des amis de longue date que par des ennemis pour la vie, parmi lesquels il reconnut Khayzari, le président du Majlis, haute chambre des savants de la religion, ou encore Rahmatullah, le chef de l'autre parti islamique, conservateur et intransigeant, l'Association pour la Paix et le Progrès. Le premier, en robe grise, portant son turban noir de descendant du Prophète, était assis majestueusement sur le fauteuil de la présidence. Il échangeait à voix basse avec un jeune homme barbu, revêtant un voile blanc, que Jamal n'avait jamais vu. Le second parlait avec force à ses voisins de banc, qui lui répondaient non sans vigueur. C'étaient des sheikhs de tariqas provinciales, dont l'influence était à la mesure des barbes, et des tissus simples desquels ils se vêtaient. Certains d'entre eux n'étaient même pas Azuréens, car les confréries ne s'encombraient pas de frontières. Ainsi Jamal put se frayer un chemin pour saluer dignement le vieux sheikh de la Qabaliyya, Amenay Ag Aylan, dont il avait pris le fils dans son gouvernement. Le vieux berbère lui fit un sourire. Son visage, parsemé de profondes rides sur une peau burinée, laissait percer un regard pâle et brillant. Il était venu avec quelques compagnons en qui Jamal trouvait de précieux alliés au milieu des gens de cette salle. Parmi eux, rares étaient les hommes en veste, et portant les cheveux courts. C'étaient le plus souvent des délégués laïques, ou bien des militaires en uniforme. Leurs chemises tirant entre le vert et le brun les distinguaient sur une rangée de la salle, ainsi que leur attitude stoïque, reflétant le calme de ceux qui ont le dernier mot. Afaghani s'assit sur le fauteuil qu'on lui désigna, faisant face à l'assemblée avec ses conseillers, contemplant ces dizaines de visages. Depuis l'extérieur, le tumulte de la manifestation parvenait avec un écho assourdi.

— Écoute le peuple, Vizir !

— L'ennemi doit être averti !

Rahmatullah était la tête de proue de cette énergique contestation de la tranquille politique gouvernementale. L'ultimatum d'un prétendu pape noir, luciférien à tête de bouc, contre la nation azuréenne, avait électrisé les fractions les plus intransigeantes du régime. En même temps qu'avait été déclenchés la mise en état d'alerte des forces militaires et un état d'urgence pour préparer la société à des frappes imminentes, cette provocation, émise depuis l'un des plus méprisables pans du système adverse, avait en partie touché son but : une incandescence furieuse flambait à travers les déclamations de cet imam Rahmatullah, qui n'en perdrait pas une pour mettre le réformateur Afaghani en difficulté.

— Il faut le frapper immédiatement, sans attendre qu'il nous frappe !

Un grand mouvement d'approbation soutenait cette tempêtueuse intention, surtout dans l'opinion publique où les Azuréens n'en étaient que davantage confortés dans l'idée fixe de leur fraternité avec la Qabalie et de leur adversité totale vis-à-vis du régime carnavalo-luciférien. Puisque l'ennemi menaçait de frapper, alors il constituait d'ores et déjà une menace existentielle, justifiant des frappes préventives. C'est sans ignorer l'effet électrisant de cette rhétorique de combat que la plupart des dignitaires nationaux et religieux s'en étaient emparés, appelant toutes les semaines à détruire l'ennemi et à faire venir la justice par le feu des armes.

— L'ennemi s'anéantit lui-même, répliqua Afaghani Pasha.

Le Grand Vizir n'avait aucune affection particulière pour les effervescences militaires, mais il en avait compris l'effet stimulant, comme d'une drogue dont on ne se sèvrerait que dans le sang et les larmes, auprès des gens simples comme des dirigeants politiques. Engagés dans ce qu'ils percevaient comme une lutte pour la survie, les Carnavalais étaient l'exemple même du potentiel guerrier dont tous les peuples, sans exception, sont capables. Afaghani n'était pas un nationaliste ni un sadique, il avait des réformes sociales et économiques à faire passer, et un pays à transformer en paradis sur la Terre. Se gardant prudemment d'ambitions blasphématoires, mais priant et méditant de longues heures au soleil, conversant parfois avec le Khalife entouré de fauves, il savourait en réalité la puissance dont il était désormais à la tête.

— Il n'a pas agi et il n'agira pas, car nous l'en dissuadons déjà.

A plusieurs reprises, le Grand Vizir avait joué sa tête face à des colonels aux yeux féroces, des espions aux dents longues, des stratèges aux mâchoires fortes. Une armée de terre, une marine, que valaient ces forces circonstanciées, prête à conquérir un pont ou à bloquer un détroit, quand un empire de missiles suffisait à dire : ne franchissez pas la ligne rouge ? Et depuis, cette ligne n'avait pas été franchie. Il remercia intérieurement Zélandia.

— Il faut frapper immédiatement. Nous pouvons anéantir l'ennemi une bonne fois pour toutes !

Rahmatullah tenait dans sa main un document que le Grand Vizir reconnut avec colère. C'était une liste de cibles potentielles. Certains autour de l'orateur demandèrent à voir la carte. Jamal se pencha vers Kârzûki, lui murmurant que c'était là une fuite d'un document majeur, et qu'on convoquerait immédiatement le ministre de la Guerre à l'issue de la journée.

— Mon frère, ne troublez pas notre assemblée avec ceci. Soyez simplement assuré, mes frères, que la Force Orion se chargera, le cas échéant, de dépasser vos espérances.

C'est le principe de la dissuasion, pensa Jamal, qui fut satisfait de constater que le président de séance demanda à Rahmatullah de bien vouloir cesser de diffuser ces cartes et de les remettre à l'un des assistants. On n'y verrait pas les cibles nombreuses et étonnantes que prévoyait l'armée azuréenne en cas de frappe contre ses intérêts.

— Vous laissez l'ennemi se constituer des alliés. Qu'attendez-vous pour réagir ?

C'était cette fois le président de séance lui-même qui s'en prenait au gouvernement. Kârzûki déglutit, Nejma levait les yeux de ses notes, alerte comme une petite souris. Khayzari tança le Grand Vizir, qui reconnut dans ses paroles implicites les énoncés d'une note du Bureau des Enquêtes.

— La mafia Dalyoha est étendue et ses ramifications sont souterraines. Mais nous n'avons pas besoin de les déterrer !

L'assistance fronça les sourcils, déçue de cette passivité apparente.

— Qu'ils se cachent, nous ferons semblant de ne pas les voir. S'ils sortent au grand jour, soyez assurés que la première victime de leur imprudence sera leur vaine intuition qu'ils sont d'un quelque secours pour quiconque. Si les amis de l'ennemi nous frappent, nous répliquerons sur l'ennemi lui-même.

Les oiseaux tourbillonnant furent satisfaits, mais leur envie d'ébattre leurs ailes n'était pas consommée.

— Ces acolytes nous ont trompé sur leur compte, sifflèrent-ils. Punissez ces trompeurs, et prévenez-nous en !

— Ils sont leur propre châtiment, répondit doucement le Grand Vizir. Leur dévoilement leur appartient. En mutant comme des virus, ils se dénaturent, se défigurent et se délitent de l'intérieur, leur structure fond, leur parole se dévalue, leur cohérence s'évapore et de leur crédibilité le monde se désintéresse. Il est inutile de frapper un adversaire qui se détruit lui-même.

La salle était semi-convaincue, semi-pas convaincue. Khayzari et Afaghani s'éclipsèrent dans un couloir et tinrent un conciliabule difficile pour élaborer leur position de synthèse. L'un et l'autre tirant vers eux la corde du pouvoir qui, le jour de la mort du Khalife, tomberait soit d'un côté, soit de l'autre. Leur antagonisme secret et brutal leur apparaissait chaque année plus clairement. Ils convinrent, pour se quitter en bons termes, d'adopter une ligne de conduite synthétique et souple. Afaghani espéra avoir fait le bon choix. Khayzari se préparait à la suite.

En quittant la grande salle à la fin de la matinée, des centaines de pigeons blancs tournoyaient au-dessus de la forteresse, et la foule, saoûlée d'espérance, de peur et de courage, commençait à se disperser pour le déjeuner. Des odeurs de grillades montaient de la ville. Du côté du lac, la surface limpide et immense des eaux reflétait le gris bleu du ciel. Afaghani donna une série d'ordres sévères à ses ministres, et convoqua son conseiller et le secrétariat du Khalifat pour rédiger une proposition de paix.



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Proposition


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L'arrosage automatique s'arrêta alors. Le bruit continu et saccadé de la pression dans les rigoles caoutchoutées du jardin s'éteignit. La brise brûlante, passant entre les feuilles séchées, fut la dernière à baisser d'un ton. Dilara plongea sa cuillère dans la crème glacée, absorbant la noisette pelliculée de gel fondu derrière ses dents. Elle laissa la saveur de la rose couler sous son palais. Quelque part dans le ciel, un hélicoptère passa.

Les vents brûlants du désert avaient succédé à la furieuse saison des orages, poussant devant eux des hordes d'éleveurs et de ruraux surpris la férocité de ces nouvelles attaques venues de l'ouest. Barré derrière la muraille naturelle des Monts du Tigre, le Plateau ne recevait qu'un filet de ces bouillantes éruptions atmosphériques, qui passait néanmoins à travers les cols désolés, fouettant rageusement au-dessus de la tête des oasis et des jardins clos. Dans la vallée parsemée de caméras de surveillance, la propriétaire de SKYRAVAN entretenait sa jolie propriété, rénovée et reconstruite autour d'un ksar du vingtième siècle. Plongeant à deux cent mètres dans la profondeur de la montagne, une nappe perforée par un qanat apportait une eau pure en voie d'extinction. En terminant sa glace, Dilara eut la sensation légèrement désagréable du gradient thermique entre son front fiévreux et la pointe froide de ses dents. Elle se passa la langue sur les lèvres.

— Ils ne veulent rien entendre, pesta Sajjad.

L'homme, dont la chemise au col rond ceignait la nuque sous une veste professionnelle survêtue pour le climat, venait de raccrocher son téléphone. Sur sa banquette, Dilara ne répondit rien.

— Même le Majlis ?

— Même le Majlis. Ils se sont entendus entre eux : ils veulent nous faire payer.

Dilara fronça les sourcils en époussetant son voile de soie.

— Le cabinet d'Afaghani est catégorique, ils ne veulent pas intervenir avant les élections. Ils nous recommandent de céder, Madame.

— Avez-vous tenté de joindre Rashid ?

— Beylan Pasha ? il est toujours en convalescence.

— Je ne crois pas qu'il nous soit d'une grande aide, Madame, soupira Sajjad.

Elle dévisagea son ancien directeur des affaires publiques, l'un de ses fidèles.

— Et si nous leur faisions une proposition ?

Amrad, Sajjad et Dilara échangèrent un regard silencieux. Assise sur sa banquette, face au jardin de sa propriété oasienne bâtie comme une demeure antique à la résurgence privatisée d'un réseau d'irrigation, Dilara Kurbanzadeh médita l'hypothèse du pilote et ingénieur de la Société Caravanière des Airs, sa propriété presqu'entière. La femme d'affaires était alors aux prises avec un gouvernorat provincial, qui s'était saisi, à quelques mois d'élections générales majeures pour le pays, des fréquentes plaintes adressées par de petits porteurs contre le géant SKYRAVAN et les activités industrielles qu'elle développait, pour faire chanter la Nahda.

— Ce ne serait pas opportun, répondit Sajjad à Amrad. Trop risqué.

Le développement des dirigeables de la SKYRAVAN avait de quoi susciter les récriminations des forestiers et des ruraux du Mirobansar, grande province méridionale arrosée de généreuses moussons et jouissant d'un luxuriant climat tropical. En effet, dans ses tentatives de rendre le bijou de technologie qu'elle avait développée rentable, Madame Kurbanzadeh l'avait associé aux activités d'une autre des entreprises dont sa famille détenait les créances, la Maison Shamsûr, fabricant d'articles de luxe. Deux dirigeables effectuaient ainsi régulièrement, notamment au-dessus des forêts primaires du Sharmiraj, des observations régulières, identifiant, parmi les touffes crépues de la canopée, la lueur particulière des arbres à bois de rose, au-dessus desquels il suffisait désormais de dérouler un filin d'acier pour déposer des bûcherons, abattre le tronc et repartir avec un très précieux chargement de bois rare. De ces prélèvements destinés à la fabrication d'instruments de musique, de meubles illustres, de coffres et de panneaux de bois décoratifs destinés aux grandes demeures privées à travers la planète, des plaintes avaient surgi, et avec elle, l'appétit électoral de certains gouverneurs en mal de reconnaissance.

— Afaghani l'a décidé, il veut pactiser avec Rajanakara.

Sîta Rajanakara, gouverneure de Mysore et du Mirobansar, était la seule qui, à la tête d'une province constitutive du Califat, n'était pas issue des rangs de la majorité islamique. Figure du Parti de la Joie, cette Hindoue du Nand Sangh prônait, avec son mouvement politique aux bannières oranges frappées du sceau du particularisme et de l'autonomie, l'adhésion à une secte rejetée par les autres brâhmanes, mais aussi une alternative au pouvoir hégémonique de la Renaissance islamique. Autrefois alliée à l'opposition démocratique, dont elle avait pris ses distances depuis quinze ans en s'aventurant dans des revendications hindouisantes propres, Sîta Rajanakara avait tendu la main à la Nahda pendant des années ; et dans cette province, où les minorités confessionnelles prises ensemble dépassaient le nombre des musulmans, dans le Mirobansar métisse et complexe, elle avait établi un pouvoir continu remporté depuis deux élections.

— Il n'a pas de couilles.

Dilara souffla sur les questionnements politiques du Diwan avec l'indifférence et l'agacement de quelqu'un qui expulse une fourmi de son coude gauche. Quelles que soient les intentions du pouvoir de composer avec le Nand Sangh et de retrouver un accord électoral avec lui, la remise en cause par la gouverneure Rajanakara des activités de la Maison Shamsûr n'était pas recevable.

— On ne peut pas laisser le Grand Vizir négocier ses alliances électorales dans notre dos, rouspéta Amrad Ultaray, le troisième participant à cette conversation, dont les rides de sportif soulignaient la virilité du visage. Madame, vous représentez l'un des fleurons du pays, sacrifier l'excellence de vos produits pour gagner la faveur de trois bidonvilles d'Hindous, c'est un marchandage auquel le pouvoir doit renoncer.

— Kârzûki m'a confirmé qu'Afaghani Pasha était déterminé, répliqua Sajjad.

Le diplomate élégant avait les bras et les jambes croisés, s'adossant nonchalamment à la table du jardin. Il venait de raccrocher un appel de deux heures avec le conseiller du Grand Vizir, négociant, sans succès, une solution alternative pour que la Nahda renonce à sa délicate entreprise de conciliation au Mirobansar, qui se ferait autrement aux dépends des intérêts de sa patronne.

Sajjad était revenu la veille de Poëtoscovie, où il avait assisté, envoyé informel, à une tentative ratée de préparation d'un G20. Rentré de la froide Hernani couverte de neiges en ce début de printemps, il s'était retrouvé dans le soleil chaud soufflé par le désert azuréen, esquivant un rendez-vous à la capitale pour venir témoigner à son ancienne patronne et proche soutien, Madame Dilara Kurbanzadeh, de son aide dans cette affaire locale qui embarrassait la compagnie pour laquelle il avait travaillé neuf ans continus. La fatigue et un léger décalage horaire, une longue conversation avec le cabinet du Grand Vizir, désormais les idées farfelues de ce pilote de dirigeable devenu l'un des favoris de Madame Kurbanzadeh, lui tenaient encore la jambe. Il avait envie de faire la sieste dans le jardin. Seule Dilara cependant avait l'autorisation de s'asseoir, privilège de cheffe.

— A quoi tu penses, par proposition ?

Dilara s'était retournée vers Amrad, qui avait le premier suggéré l'idée d'un pot-de-vin vers la gouverneure Rajanakara.

— Risqué, répéta Sajjad.

Il savait que les moeurs politiques avaient déjà trop évolué pour que la pratique d'arrangements secrets puisse être envisagée sans danger. Dilara l'ignora néanmoins.

— Il paraît que les Hindous adorent les pierres, insista Amrad. On pourrait par exemple lui faire parvenir un collier d'émeraudes...

— Insuffisant, trancha Dilara.

— Un coffret avec un gros diamant ?

— Ultaray, le Nand Sangh est une secte populariste, qui rejette les signes de distinction sociale. Et vous voulez offrir un diamant à sa gourou ?

— Bien sûr. Les gourous sont les personnages les plus matérialistes et corruptibles de tous les mystiques.

— En période électorale, je suis sûr qu'elle saura faire monter les enchères.

— Vous l'avez déjà rencontrée ? Moi je suis sûr que...

— C'est bon, trancha Dilara. Sajjad a raison, c'est inutile.

Elle se leva, commençant à se dégourdir les jambes.

— Madame ?

— Sajjad, confirmez au cabinet d'Afaghani que nous nous rangeons à sa proposition. N'en parlons plus.

— Oui Madame.

— Mais...

— Amrad, dites-moi, vous êtes de Syrane, c'est bien cela ?

— ... Oui ?

— De Sijilmassa ?

— De Kyzylksar, précisa-t-il.

— Combien de forages par chez vous ?

— Euh... Cinq concessions gazières, deux concessions pétrolières. Sept autres avaient été envisagées en 2015, mais c'était avant qu'Afaghani mette le Plan Gazier à la poubelle.

— C'est bien ce que je me disais. Voulez-vous bien appeler mon ami Bashir et me passer votre téléphone, j'aimerai m'entretenir avec lui.

— Bashir Sabarian, de PETRAZUR ?

— C'est bien ce que je viens de vous dire.


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Gamberge


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— Bashir.

— Allo Dilara comment sa va vieille branche. Pas trop secouée

— Un peu, pour être honnête.

— Oh, merde.

— Merci.

— T'as perdu tes feuilles ?

— Ma résine carrément.

— Cette affaire de bois de rose ?

— Les activités de la compagnie sont suspendues jusqu'à nouvel ordre. Interdit de survoler la forêt. On a dû annuler des commandes.

— C'est grave ?

— La princesse de Mednalsahra n'aura pas son piano en palissandre. Et les portes en flamboyant du Troisième Temple d'Irushlim ne seront pas livrées avant le Kali Yuga.

— Ils s'en remettront...

— Et ma réputation Bashir ? C'est moi la reine du luxe, et je me fais insulter par une mendiante en m'excusant auprès des clients ? Non, ça ne va pas.

— Mais non, le Diwan ne va pas laisser passer...

— ...

— ... Tu as des nouvelles de la Porte ?

— Fin de non-recevoir. Ils me la claquent au nez.

— La porte ?

— Au nez.

— Eh bé il me surprend de plus en plus cet Afaghani.

— Tu le connaissais ?

— Un tout petit peu avant sa prise de poste. On avait fait un déplacement en Eurysie ensemble. Le mariage de je sais plus qui avec je sais plus quoi. C'était y a longtemps. Taciturne, un peu dans la lune... La fibre libérale, on avait bien discuté sur le ferry des merveilles.

— Libéral ?

— Le hijab la capote le permis de conduire pour les femmes.

— Hm.

— C'est fou ce qu'il se passe. Je suis vraiment désolé Dilara. Cette meuf du Mirobansar, elle

— me le paiera en tant voulu. C'est plus la passivité d'Afaghani qui m'inquiète.

— Comme je te dis : dans la lune.

— Dis, comment t'avais géré toi ?

— Géré... ?

— L'abrogation du Plan Gazier.

— Ah ! Bah... J'avais commencé par ouvrir ma gueule, ça les avait un peu tendu, finalement on s'en était sorti à étrangler des piafs dans les couloirs du Sérail, tu fais ça moi je dis ça, tu dis ça moi je te paye ça, résultat on va sortir du gaz en trente ans et on fermera boutique.

— Et c'est tout ce que ça te fait ?

— On est pas les mêmes Dilara, moi à PETRAZUR je gérai une boîte publique moitié Etat moitié fondations islamiques, toi c'est du privé, c'est différent, tu as plus de marges de manoeuvre...

— Et ça te fout pas la haine qu'on te mette en pré-retraite comme un vieux pantouflard ?

— Ce qui me fout la haine c'est surtout pour mes équipes. On a fait un taff merveilleux à PETRAZUR, on aurait pu être les premiers au monde à l'heure qu'il est, si on l'avait gardé, le Plan.

— C'est quoi son point faible, à Afaghani ?

— Tu veux t'attaquer au vieux hamster Dilara ?

— Je pose la question pour une pote.

— Ah bon d'accord. Eh ben, je sais pas trop. Il est malin, sous ses bons airs de mangeur de loukoum...

— Comme tu me fais rire Bashir.

— ... Il a mis dehors Beylan sur le Plan Gazier, il a bien joué avec les oulémas. Les savants sont soucieux de leurs petites économies mais ils sont aussi accrochés au pouvoir, à leur influence... Ce Plan Gazier, il en avait fait une menace à leurs yeux. Il a joué sur leur corde sensible. On s'était pris les chrétiens de face en plus. Au bout de la troisième manif on a compris que c'était baisé.

— Et le Congrès ?

— Après y a eu le Congrès, c'était pas gagné d'avance non plus, le Khalife préférait Taşdemir, conservateur, un classique de la Nahda. On a fait ce qu'on a pu en sous-marin mais la planche était bien savonnée. Assumer l'échec du Plan de Beylan Pasha, lourd fardeau pour son successeur... Les instances ont jeté leur dévolu sur Afaghani. Moitié par adhésion, moitié en espérant qu'il se pète la gueule sur la planche savonnée... C'était stupide ! Il est écolo depuis les années quatre-vingt, évidemment qu'il n'allait pas arriver pour faire les choses à moitié. Et t'en as bien profité d'ailleurs.

— Bon, Bashir.

— Arrête Dilara ! Sois franche, combien de milliards ? Combien de milliards de subventions ? C'est un secret pour personne que SKYRAVAN n'a pu décoller que grâce aux subventions de l'Etat. Ses programmes de « décarbonation » des transports de mes couilles là

— Tu te trompes Bashir, pas tant de milliards que ça, pas tant que ça.

— ... Sans parler des réformes pour mondialiser l'Azur, c'est le luxe, ton secteur, qui en a profité. Et le tourisme.

— Tout le monde en a profité, ces réformes étaient nécessaires.

— Ah je dis pas que Qasimi n'a pas fait du bon boulot. Mais toi là tu m'appelles, tu t'es pris un mauvais coup dans la gueule, rappelle-toi quand même ce que tu gardes... Moi dans trente ans PETRAZUR l'aura perdu, on n'en parlera plus.

— Tu es bien défaitiste.

— Réaliste, tu veux dire. Regarde : les élections, il va les plier. Il va se passer du Nand Sangh, de l'A.I.P.P. aussi probablement, et pourtant il va les gagner, je te prend le pari. Il a le soutien d'en-haut, qu'est-ce que tu veux ! Il a bien joué avec les Kabaliens. La Qabaliyya le soutient à fond, il a neutralisé Kaysari au Majlis, si tu veux mon avis c'est lui le prochain Khalife. Qu'est-ce que tu veux faire ? Les moeurs changent, c'est comme ça, on s'adapte.

— En Azur c'est certainement pas une Hindoue de merde qui va me dire comment gérer ma boîte.

— Fais gaffe, bientôt ce seront des dhimmis protégés par la Constitution. J'espère que t'es pas enregistrée.

— Et les Enquêtes, tiens ? Dans les services, y a pas des patriotes que ça emmerde ?

— Les Enquêtes c'est comme l'armée, c'est surtout le Khalife qui chapotte. Afaghani est malin, il ne s'en mêle pas trop.

— Faudra que je prenne contact, juste pour voir.

— Tiens-t'en à bonne distance, c'est un panier de crabes.

— Moi aussi je peux pincer.

— ... Je te comprend Dilara, moi aussi j'avais trop la rage quand j'étais à ta place. Mais faut voir le bon côté, tes affaires sont prospères, tu as besoin de l'Etat et l'Etat a besoin de toi. Ce que tu effaces au Mirobansar, tu le gagneras au triple ailleurs, j'en suis sûr.

— Je suis bien entourée, oui, on va bien se démerder de toutes façons.

— Rigolo ton nouveau gars, le Ultaray. Il a des glandes. Et puis Askari, je connaissais, un sucre. C'est une bonne équipe.

— Je te compte dedans.

— Ha ha !

— Et on prendra Ali avec nous.

— ... T'es marrante. Enfin si tu veux te mettre Ali dans la poche, c'est simple.

— Oui ?

— Lance-le sur le Plan Mars. Ça, il l'a pas digéré.

— Le truc des fous à la Cramoisie là ?

— AZURIUM aurait pu fournir le plus grand projet spatial de l'Histoire. Il s'y était vraiment cru, le pauvre, il s'est fait rouler.

— Il y a cru ?

— Afaghani lui a fait croire, c'est pas dit qu'il y ait même pas cru lui-même. Envoyer Petipont sur Mars... C'est ça son truc, tu vois ! Il croit tellement à ce qu'il dit, ça devient difficile de ne pas le suivre.



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Tartare



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— Que ça fait du bien de respirer au grand air !

— Cela doit vous changer de vos habitudes.

— Ça oui, madame. Permettez-moi de vous remercier encore pour cette invitation à votre bord...

— Non, commandant, je vous en prie. Remerciez plutôt notre ami Amrad.

— Votre voilier est une merveille.

— Merci.

— Oserai-je vous demander son chantier d'origine ?

— Je l'ai fait moi-même, commandant.

— Ah tiens ! SKYRAVAN fabrique des bateaux ?

— Exceptionnellement pour cet Albatros, à ma seule destination. Toute la technologie est de la maison.

— Vous êtes bien chanceuse.

Dilara Kurbanzadeh s'abstint de révéler au commandant Nasserallah que les brevets avaient été empruntés à d'autres constructeurs sans leur consentement.

— En effet, car j'ai enfin l'honneur de vous recevoir à bord.

— Oh, Madame, je vous en prie, tout le plaisir est pour moi.

— Mais non, j'insiste. Amrad m'avait tellement parlé de vous, je m'en serai voulu d'avoir encore délayé notre entrevue.

— Madame Kurbanzadeh est une grande amatrice de vos découvertes, commandant.

Amrad Ultaray fit un clin d'oeil à un servant de bord. L'apéritif touchait à sa fin.

— Je suis heureux de les partager avec des hôtes tels que vous.

— Est-ce que le Diwan est au courant de nos petites affaires ?

— Peut-être, Madame, mais vous savez, le Diwan en est lui-même un grand demandeur.

— Afaghani ? Je croyais qu'il était végétarien.

— Ah bon ? Cela expliquerai bien des choses...

— Le Grand Vizir lui-même, je ne saurai pas vous le dire, mais nous avons à Agatharchidès d'excellents et fiables partenaires.

— À la bonne heure !

— Je vous mettrai en contact. Après tout, entre gens de bon goût, il est naturel de partager les bonnes choses en commun.

— Cela fait peu de gens.

Ils s'en amusèrent.

— Je vous l'accorde, c'est un produit rare pour un marché de niche.

— Et vos hommes, commandant ?

— Oui ?

— Est-ce qu'ils y touchent ?

— Ah ! Non jamais.

— Vous leur interdisez ?

— Nullement, il y a simplement que la chair n'est pas comestible sans un traitement adéquat. Nous n'avons pas à bord le nécessaire pour...

— ... On m'a dit qu'elle était mortelle.

— C'est le cas. C'est pourquoi il faut en extraire les composés nocifs au préalable, à l'aide d'une solution liquide ou gazeuse...

— Vous êtes alchimiste !

— Chimiste, je ne sais pas, mais cuisinier, peut-être. Hé hé ! A notre époque, un militaire doit savoir faire mieux qu'aligner des divisions de cavalerie. Les guerres ne se mènent plus sur les champs de bataille.

— Des composés nocifs ?

— La chair mature très lentement et se dégrade très vite, sa conservation avant le service est un défi, que nous relevons en utilisant des ogives à atmosphère contrôlée, dont l'efficacité reste limitée dans la durée. C'est pourquoi nous ne pouvons la servir qu'en peu de temps.

— C'est intéressant. Mais Amrad, vous m'aviez parlé de solutions plus efficaces ?

— Oui, Madame Kurbanzadeh, c'est tout l'intérêt des purificateurs qu'on utilisait à l'époque, et dont nous sommes tout prêts de reconstituer une forme opérationnelle. Le commandant Nasserallah nous a fourni beaucoup d'éléments en ce sens.

— Ah bon !

— Monsieur Ultaray est trop généreux, je n'ai rendu que de menus services...

— Le commandant est trop humble.

— Il n'était que temps de vous remercier, je n'aurai pas supporté que la maison continue à bénéficier de vous sans vous rendre la pareille, je ne suis pas une avare.

— Merci, Madame, mais...

— J'insiste, commandant. Ce sont de rudes traversées que les vôtres, n'est-ce pas ? Et la vie sur cette base, n'est-elle pas usante ?

— Monotone, certes, Madame. Surveiller l'océan, assis sur un tas de missiles prêts à enflammer l'atmosphère, n'est pas aussi tripant qu'on le pense. Les journées, je l'avoue, se ressemblent. Enfin, surtout quand on est à terre...

— Et en mission ?

— C'est complètement différent. La notion du temps à bord d'un sous-marin est très différente, je dois dire, j'aurai du mal à l'expliquer ; enfin, ces dernières années, j'ai passé plus de temps dans les profondeurs qu'à la surface, ce qui exagère un peu ma sensation peut-être.

— Je ne sais pas comment vous faites pour supporter ça... La promiscuité, je déteste ça.

— C'est quelque chose auquel on s'habitue, surtout chez les militaires. Ce qui est le plus perturbant, à vrai dire, c'est l'ombre. Sans voir la lumière du jour, on s'acclimate à des lueurs qui sont parfois hallucinées. Sous la mer, au-delà de douze jours, il est fréquent de souffrir de troubles oculaires ou nerveux, liés à la surpression. C'est aussi le prix à payer pour officier à bord d'un sous-marin furtif...

— C'est horrible !

— Non, je vous rassure, l'objet n'est pas de faire souffrir. Nous avons des médicaments spécialisés, et les marins mâchent du khat, ce qui est de plus en plus autorisé dans l'Exaltée. Les recrues soufies...

— Qu'en est-il de ces fameuses soirées ?

— Les soirées techno sont interdites en mission, mais je vous avoue qu'il nous arrive parfois de finir un trimestre de furtivité avec une petite rave dans une faille océanique. C'est une expérience unique. Si vous êtes curieuse, vous...

— Madame Kurbanzadeh est claustrophobe, commandant.

— En effet, je déteste tout ce qui est reclus et obscur. Je préfère le grand air.

— Ah, pour ça je vous comprend. C'est ce qui vous a fait choisir les dirigeables ?

Les servants de bord débarrassent.

— Disons que c'est une somme d'opportunités.

Dilara échange avec Amrad un regard entendu.

— Dites, commandant, entre nous, qu'est-ce qui vous a fait choisir le corps des sous-mariniers ?

— Euh, le patriotisme ?

— On peut être patriote sans s'enfermer six mois par an dans une capsule pressurisée.

— Le goût de l'aventure, j'imagine.

— Le salaire ?

— Ha ha !

— Il paraît que le traitement des militaires azuréens est parmi les plus faibles au monde.

— Je ne suis pas habilité à...

— Ne vous inquiétez pas, commandant, vous êtes avec nous en toute confiance.

— Et puis, ce n'est pas comme si nous avions des choses à nous cacher.

— Dans nos affaires, nous pouvons parler en toute liberté.

— Hum ! Merci, Monsieur Ultaray. Non, Madame, je dois vous le confirmer, c'est un métier austère.

— Vous n'avez pas l'air d'un homme austère pourtant.

— C'est parce que j'ai le goût de l'aventure.

Il sourit de toutes ses dents.

— La pêche au harpon, c'est aussi une passion.

— Vous vivez pour ainsi dire de poisson et d'eau fraîche ?

— Certes non, j'ai des besoins matériels qu'on ne comble pas qu'avec de belles paroles ; mais pour un capitaine de sous-marin, je m'avance sur un terrain glissant. Comme je vous l'ai dit, sous-marinier est un métier plutôt austère. Qui est d'ailleurs taillé pour l'être.

— Pourtant le recrutement ne faiblit pas.

— Les soufis l'alimentent avec de jeunes disciples motivés par une vie de dévouement. Mon ancien supérieur s'en était amusé, une fois : « un sous-marin, c'est un monastère englouti avec une hélice dans le cul. » Les marins sont de plus en plus religieux, à vrai dire.

— Pas vous ?

— Pas plus que ça. La tradition laïque de l'armée est ancienne, même depuis la fin de la République, et je suis de l'ancienne école. Ce spiritualisme, c'est un phénomène relativement nouveau.

— Vous avez confiance en vos hommes ?

— Absolument, le lien d'armes est le plus fort. Enfin, tant que le gouvernement civil ne met pas trop le nez dans nos affaires, mais ça, c'est comme partout, vous le savez vous qui êtes une créatrice de richesse.

— Je savais que nous avions des choses à nous dire, commandant Nasserallah.

— Madame, Messieurs, je vous propose de passer à table.

— Fort bien. Continuons cette conversation sur la terrasse, de l'autre côté du pont.

Plus loin, au soleil sur le parquet de sycomore, des assiettes leur sont présentées. Une brise légère soulève à peine un carré de nappe.

— Elles ont beaucoup de sang.

— On en a rarement d'aussi parfumé.

— J'espère que vous l'aimez en tartare, commandant, car c'est ma version favorite.

— Le Tartare, Madame, c'est là où on en pêche le plus. J'y retourne d'ailleurs la semaine prochaine. Monsieur Ultaray, vous m'accompagneriez ?



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Dehors !


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La mer est grande, muette et sombre à l'image de Dieu. Jamal al-Dîn écoute les oiseaux de mer fuser au-dessus de la jetée et disparaître au coin des vagues. En contrebas, des joggers et des familles parsèment les rochers de la plage entre lesquels se fracasse une écume tranquille. L'océan fait une ligne où se distinguent à peine les reliefs mystérieux du domaine maritime azuréen, ses îlots de corail et ses atolls de coquillages, hérissés de sondes, de dauphins kamikazes et de requins rouges. S'il avait eu un télescope à la place du troisième œil, Jamal al-Dîn aurait pu observer les mâts arrogants de l'Albatros de Madame Kurbanzadeh, pointus et offensés, croisant à bonne hauteur des îles dépeuplées. Aujourd'hui cependant son troisième œil est fermé, de fatigue et d'usure. Autour des lui, sortant en pause, les sheikhs qui se sont fait couler un café et les oulémas qui se roulent une clope se dispersent pour un quart-d'heure.

Jamal al-Dîn était hypervigilant parce que sa mère le battait, d'après son psychologue. Ses yeux valaient plus que des radars terrestres à la portée limitée, il s'en servait pour analyser le contenu des pièces, le mouvement des humeurs, et son intuition s'était portée à anticiper les quelques secondes qui séparent l'instant présent de l'instant d'après. Anticiper les coups, physiques ou acerbes, l'avaient rendu attentif et courtois, deux qualités essentielles pour un peoplepleaser. On entre facilement en religion mais au-delà des premiers étages, les portes étroites ne sont plus ouvertes qu'à ceux qui savent faire la différence entre les degrés du silence, les signes des habitudes et la teneur des horaires. Il n'y a qu'un seul skill, celui de la politique, tous les autres on peut les contrefaire.

Jamal al-Dîn se laisse dorer comme un beignet sous le soleil d'Anaxandre. Le rassemblement au temple sati va bientôt reprendre, son conseiller Kârzuki fait défiler des messages sur son téléphone de l'autre côté du jardin. Les Hindous du Sud s'y sont retrouvés pour l'un de leurs festivals absurdes, et le Grand Vizir a obtenu d'en faire un colloque oecuménique. La cheffe du Nand Sangh l'a accueilli dans l'après-midi, ils ont pris quelques minutes ensemble, et se retrouveront pour les travaux communs avant la soirée. Sîta Rajanakara et Jamal al-Dîn al-Afaghani ont des choses à se dire. Opposés par la couleur, l'un en blanc, l'autre en safran, ils partagent peut-être une vision de Dieu mais surtout l'intérêt pour une solution négociée avant les élections. L'épisode Kurbanzadeh est passé par là, vexée la navigatrice se délecte de poissons innommables sur le pont ensoleillé de son yacht, mais il va bien falloir trouver une solution, le Grand Vizir veut éteindre les flammes, une confrontation entre musulmans et hindous n'a pas lieu d'être avant les élections n'est-ce pas ?

Le Pope Antioque de Méroème, qui a fêté ses quatre-vingt-cinq ans cette année, s'appuie sur une canne et un compagnon plus jeune et barbu. Le patriarche de la montagne de l'Arche de Noé salue le Grand Vizir en s'asseyant sur un banc à proximité. Ils se sourient à distance, ils se connaissent car ensemble ils ont dégommé le Plan Gazier il y a quelques années, PETRAZUR voulait forer du gaz de schiste sur la montagne sacrée des orthodoxes. Touche pas à la montagne sacrée de mon pote.

Pour l'Eglise catholique, plusieurs prélats sont venus, mais pas Monsiegneur Sinwâr qui est en soins pour une pneumonie. Le doyen des représentants avait participé à l'élection précédente, membre éminent du collège cardinalice, proche du Pape Augustin, le meilleur Pape qu'on avait eu depuis longtemps. Le nouvel arrivé laisse Jamal al-Dîn circonspect. Si des notes évoquent sa participation aux soirées endiablées de la mafia Dalyoha, c'est aussi pour son volontarisme évangélique qu'il reste jugé avec circonspection par le Diwan. L'Azur n'aime pas les prosélytes, mais il déteste encore plus les menteurs.

En soupirant face au ressac brillant de la mer, Jamal al-Dîn épluche les réformes des mutuelles confessionnelles envisagées pour son deuxième mandat. Si les prières pour l'harmonie mondiale ont permis d'échauffer les discussions, c'est surtout sur les systèmes d'assurances sociales de chaque communauté institutionnelle du Califat que se portent les discussions des dignitaires religieux. A partir du moment où les instances religieuses assurent la gestion des cotisations sociales de leurs adhérents, se pose la question de l'alignement des droits sociaux entre les ressortissants des différentes communautés. A juste titre, les Juifs, qui ne sont pas connus comme de mauvais négociateurs, revendiquent leur revenu moyen structurellement plus faible au regard du niveau de diplôme comme droit à un statut particulier dans l'alignement des régimes d'assurance sociale et de retraite. Les Chrétiens, les plus riches, sont divisés : les orthodoxes et les églises de leur constellation rassemblent essentiellement en ruralité, tandis que les catholiques envoient leurs enfants dans des universités internationales où ils percent dans la finance, la mode et les écoles de management. Les musulmans ont plusieurs caisses, dont une kyrielle de micro-mutuelles réservées aux membres des tariqas respectives, avec un régime général que Jamal al-Dîn propose d'étendre à toute la population.

En tant que minorité non protégée, les Hindous ont dû s'organiser différemment. Jamal al-Dîn est leur Vizir préféré. Dès les années 1990, il avait participé aux ateliers participatifs avec les brahmanes d'Aryânapour et de Mysore, patriarches à longue barbe et aux dents longues, contre lesquels se révolte le petit peuple des bidonvilles. La secte sati, le Nand Sangh, les illuminés du Parti de la Joie, ont pris le pas sur ces brahmanes depuis dix ans, revendiquant crânement leur retrait de la Constitution et réclamant pour le Mirobansar, la seule province où ils comptent, un statut particulier d'autonomie en vue d'y construire une province égalitaire et aryenne. Sîta Rajanakara sait mettre autant d'eau dans le vin que d'huile sur le feu. Les négociations avec la Nahda ont repris. Jamal al-Dîn veut signer avec elle un accord pour l'instant secret, qui sécurisera sa victoire aux élections nationales, en échange d'un référendum local. Les Hindous gagneront leur statut constitutionnel et régulariseront la situation de leur protection sociale, aujourd'hui largement frauduleuse. Il était temps de le faire, pense Jamal al-Dîn qui ferme les yeux au soleil pour l'instant.

La démocratie sociale est confessionnelle. Le Grand Vizir songe que si les atlas voulaient être exacts, ils ne désigneraient pas le régime azuréen sous l'impropre épithète de théocratie parlementaire, mais s'en référeraient à l'organisation des mutuelles pour identifier la démocratie confessionnelle en tant que telle. Faudra-t-il faire une note pour rectifier cet abus de langage ? Kârzuki vient de le rejoindre. Les travaux ne vont pas tarder à reprendre à l'intérieur, et la gourou Rajanakara vient de reprendre la parole dans l'auditorium.

Pour ce colloque des communautés sociales et des représentants religieux, des invités venus de loin sont là. Sur le perron de l'auditorium, le Grand Vizir salue des participants qu'il n'a pas vu ce matin. Le Rabbi Yakub, le sheikh Alawi de la Qadiriyya, dont le long burnous blanc tombe des épaules. Il y a même une envoyée d'une des Pagodes de Jashurie, là pour prendre des notes, et un joli petit chien — ce n'est pas un chien c'est un évêque luciférien ! et enfin un bonze au crâne chauve, que Jamal al-Dîn reconnaît en un sourire éclair. Le maître Ozaki ! Eh comment il va ? Il est venu spécialement de la Terre Pure et il a fait bon voyage. Comment va le vénérable Abbé, bien a priori, moyennant quelques discussions à avoir sur l'avenir de l'archipel du Sûtra de la Mer où le sultan de Sindar menace de reprendre sa guerre d'indépendance. Ils s'appuient sur l'épaule en convenant, de quelques mots polis, de poursuivre la conversation à l'issue du colloque car à l'intérieur on commence à se concentrer sur le projet d'Afaghani de refondre le régime des mutuelles religieuses au profit de cent pour cent des Azuréens.

Jamal al-Dîn al-Afaghani s'asseoit dans la salle, Kârzuki à son côté, dont le badge traîne au bout d'un long ruban jusque sur l'intérieur de la cuisse. L'après-midi bourdonne et la tête encore salée de l'écume répétitive de la plage, le Grand Vizir laisse son regard dévisager les membres de l'assistance — et ses yeux tombent sur un visage inconnu mais étrangement familier. Ces yeux noirs piquants, c'est qui déjà. Jamal al-Dîn screene comme un enfant battu mais la mémoire ne lui revient pas. Dans l'embrasure d'une des entrées, cet homme s'adosse avec raideur au mur. Le Grand Vizir tire la manche de son conseiller et lui souffle discrètement à l'oreille ; qui déjà est ce frère. Hussein Kârzuki hausse les épaules en éteignant l'écran de son téléphone qui affichait la conversation d'avec sa copine. Je ne sais pas, il murmure, c'est un Zoroastrien visiblement. Un Zoroastrien ? Jamal al-Dîn fronce soudain les sourcils et un orage passe furtivement sur sa figure. Discrètement pendant que l'oratrice lui jette un coup d'oeil, il tonne à ses équipes : foutez-moi cette merde dehors !




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Serpent de mer


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Ce n'est pas parce qu'il n'y a rien devant qu'il y a quelque chose derrière. L'intuition est pour un enfant une façon de connaître les ténèbres sans se lever de son lit. L'existence est une toile d'araignée. Il y a entre la plante du pied et les organes, les dents et le cerveau des fils indiscernables autrement que par les massages ou l'acupuncture, et qu'aucune autopsie ne révèle. Il faut pour cela se trouver une copine qui sait faire des massages de pied. Ou bien ce sera votre passion à vous. Dans tous les cas, le lien entre le pied et la rage de dent, vous le découvrirez par un miracle de soins dont la rationalité vous échappe. Dans la grande toile du monde, des fils invisibles relient une cause ténue à un effet insoupçonné, et le battement d'ailes d'un papillon provoque un typhon à l'autre bout de l'univers. Pour autant, tout n'est pas relié à tout. Il y a des connexions absurdes qu'on aura tort de faire. Celle qui associe le monstre du Loch Ness à la réforme des retraites est de celles-ci.

Les comptables, même de fées, sont rarement cryptozoologues. Cette discipline est pourtant la science du futur, celle qui culbute les workflow de projets corporate, plus forte que l'intelligence artificielle. Les amateurs de pornographie infantile achètent les token vains de leur technologie déjà morte, pendant que les vivants tchadiens s'adonnent aux mystères des cryptides, ces espères disparues, inconnues ou cachées, qui peuplent les océans, les forêts et les montagnes. Qu'ont-elles à nous apprendre ? Dérobées de rumeurs, plus subtiles que des ovnis, plus jolies que des martiens, de quels dieux sont-elles les naïades ? Ce ne sont pas vos prompts qui y répondront et bientôt toutes les grandes puissances mondiales auront des départements d'affaires occultes, des sous-marins océanographiques et des cerfs-volants de la taille d'une ville. Il faut prendre le train de la cryptozoologie en marche, au risque de perdre votre emploi si vous êtes un cadre du tertiaire.

Le monstre du Loch Ness est un serpent de mer à double titre. D'abord pour sa forme écailleuse et longue, lugubre et gluante qui se glisse dans des eaux froides d'où on se rapatrie fissa sur la berge. Ceux qui l'ont aperçu l'ont décrit à plusieurs années d'intervalles. Comme s'il dormait au fond du loch pour ne paraître qu'à l'ouverture de longs cycles de sommeil. Comme s'il revenait à la lumière et chaque fois aveuglé s'en retournait à une nouvelle itération, promettant que la prochaine serait la bonne. Les serpents de mer glissent imprévisibles à travers les cellules des calendriers et repointent le bout de leur museau amphibie selon des motifs temporels qu'on finit par repérer. Nessie est un serpent qui ondule à travers le lac et à travers le temps.

En Azur, les assurances sociales sont gérées par des caisses confessionnelles. Les communautés se répartissent le fruit du travail de leurs disciples selon leurs règles propres. L'autonomie de chacune est le ciment de la théocratie parlementaire. La gestion des étrennes est l'exercice même de la politique. Pendant que les idéologues se gargarisent de grands principes et de théories, j'fais. De la gauche on retiendra surtout son génie matérialiste. En traçant les circuits du capital à la culotte, en décrivant leurs ondulations et constatant qu'il est la cause première des événements du monde social, le centre de la toile pour araignées intuitives, les deux barbus ont ouvert à la plume une faille de lumière dans l'obscurité de la pensée qui toujours nous éclaire.

Pour que les imams, les prêtres et les rabbins distribuent les pensions, les indemnités de chômage et règlent leurs factures aux malades dans les hôpitaux, encore faut-il qu'ils réunissent dans leurs mutuelles communautaires les fonds nécessaires à ces remboursements. Ceux-ci sont dans la plupart des cas basés sur des cotisations, mais nous le savons, l'Azur est un pays pauvre. Douze pour cent de la population vit de l'agriculture, sur des surfaces de moins de cinq hectares par exploitation. Un peu plus habite dans les maisons tissées de tôle, de briques et de cartons, en abords de rizière, dans les tours incendiées de soleil, ouvriers, fabricants de toutes choses, diplômés de rien. Ce ne sont pas eux qui à cinq heures étalent les dattes, les mangues et les ananas sur des nattes pour le marché de l'aube, récoltent dans leurs mains rugueuses les petits billets d'un système social aussi clientéliste.

Clientéliste est aussi vilain et méchant que le sont les adversaires des systèmes de redistribution directe. Incomparable à eux Nessie est un gentil monstre. Pour autant le Califat ne serait pas depuis cinquante ans l'étoile filante de l'Afarée si, par une stabilité sociale fondée sur les paiements réguliers des caisses communautaires, la paix sociale n'était pas assurée. Il faut manger et partager. Les communautés sont des communes mais en vrai. Elles assurent le droit à la retraite, le droit au chômage, le droit au logement, le droit aux études, le droit aux congés payés, le droit d'être toujours soigné. De ces droits dont nous ne sommes pas encore nostalgiques, les Azuréens jouissent avec une grandissante sensualité. Merci père, sheikh et rabbi !

Les gestionnaires des caisses de cotisations respectent des règles byzantines propres à l'organisation de leur communauté et au droit religieux qui en gouverne les affaires sociales. Pour autant tous prélèvent moins qu'ils ne redistribuent. Ce système, structurellement déséquilibré depuis quarante ans, ferait hurler dans les studios. Déséquilibré il l'est parce qu'il est égalitaire. Si les communautés s'en remettaient aux cotisations de leurs seuls adhérents, la majorité d'entre elles seraient en faillite. Les cultivateurs de taro, les éleveurs de chèvres, les fabricants de casseroles, les mineurs de soufre, les pêcheurs d'écrevisses, comment se paieraient-ils leurs droits promis par le Califat ? Bien sûr, une partie de cet argent qui soulage leurs peines vient d'ailleurs. Il vient d'ajustements prélevés comme des saignées sur les bénéfices de la vente du pétrole. Comptablement oui, ce système est déséquilibré, mais moralement il tient droit.

PETRAZUR appartient à l'Etat, donc à l'Azur, à son Khalife, ses clercs et son peuple. Le mastodonte industriel est un géant commercial. Il emploie plus d'un million de salariés, qui mettent leurs casques et leurs équipements de sécurité tous les jours quand il fait encore nuit, qui font des trois-huit permanents sur les sites de forages, qui assurent en tenant des chiens en laisse la sécurité des dépôts et des gazoducs. Des millions de mètres cubes par an transitent dans ces installations recouvertes d'absurdes tuyaux dorés et dans la poussière de provinces reculées on génère l'énergie naturelle liquéfiée qui s'échappe, par d'autres tuyaux ou vers les terminaux de condensation, auprès du marché mondial. Le marché mondial paye cher pour respirer les gaz que pète l'Azur, et l'Azur à ce monde tordu donne encore du gaz. C'est donnant-donnant car l'argent n'a pas d'odeur.

L'argent qui ne sent rien appartient à PETRAZUR, donc au Califat, donc à son système social. Les règles qui en flèchent les bénéfices vers le système social sont soutenues par quatre-vingt-dix pour cent des citoyens, cinquante pour cent des économistes et cent pour cent des imams. Si quelques autres fleurons rapportent aussi un peu de précieuses devises internationales, en général l'économie azuréenne reste domestique. PETRAZUR finance donc le système social. En tant qu'Etat gazier l'Azur peut se le permettre. Tous n'ont pas ce luxe. Dans d'autres Etats, qui n'ont ni matière première ni ressource stratégique, financer un système social en déficit structurel est une gageure qui suppose une comédie démesurée. Dans d'autres Etats, il faut élire des politiciens de droite qui se lamentent du système qu'ils protègent à des fins électorales. Tu votes pour moi, je pleure sur les retraites, les marchés sont rassurés, ils achètent notre dette, tu touches ta retraite. C'est donnant-donnant.

Il n'y a pas d'Etat au monde, fût-il de conte de fées, qui se maintienne sans pacte interne entre les générations et les classes sociales pour le financement du loyer des mamies. L'humain ne peut éluder l'impossible financement d'êtres incapables de gagner eux-mêmes leur pitance. La solidarité n'est pas une question morale mais une question comptable. Femmes enceintes, cancéreux, bébés, papis brisés par quarante ans de dur labeur, jeunes sans emploi victimes de corporations tyranniques, on ne va pas les laisser mourir de faim, sinon c'est la société elle-même qui arrête de se reproduire et là même pas besoin de l'intelligence artificielle pour fermer le cercueil de la civilisation. Il n'y a pas d'Etat au monde qui ne doive, à un moment ou un autre, négocier le paiement de la survie des êtres non rentables.

En Azur c'est PETRAZUR qui paye, et de plus en plus. Les dernières décennies ont vu se multiplier les forages mais surtout, c'est la hausse de la demande mondiale en gaz naturel qui dope les exportations. On ne rentrera pas dans les déterminants de cette demande, ici pour financer l'électricité des éoliennes quand y a pas de vent, là pour décarboner les centrales à charbon qu'on prétend vouloir fermer, ailleurs parce que c'est ce qui coûte le moins cher tout simplement. Le monde veut du gaz et l'Azur lui en donne, avec les devises occidentales il paye le chômage, les prothèses dentaires et l'allocation minimum vieillesse.

En 2020, Afaghani Pasha est Grand Vizir depuis quatre ans lorsque le serpent de mer réapparaît devant lui. La dernière fois, c'était en 2015, lors du Plan Gazier. La fois d'avant, c'était fin 2009, et les cycles précédents, on en a perdu le souvenir. Le serpent ondule dans les ténèbres liquides du sous-sol géologique et jaillit à nouveau au loin sur le lac — tu l'as vu ?

Ce serpent, c'est celui de la réforme du système. Réforme des retraites, moui réforme des caisses de communauté surtout, pour s'acheter un hôtel rue de la Paix certes mais pour faire vivre les Azuréens surtout. Le Grand Vizir veut décarboner, extirper l'Azur de sa dépendance aux exportations d'hydrocarbures, relancer l'économie de la verdure et de l'harmonie, interrompre le désastre climatique qui à bas bruit et à l'approche d'un hiver d'insoutenables orages de glace n'est plus un point de détail de l'histoire. Il est scientifiquement et économiquement nécessaire de faire cette transition et d'ailleurs de nombreux secteurs de pointe, aux ingénieurs prometteurs, se frottent les mains. Finalement, avec le capital, ça sera donnant-donnant ?

Remplacer PETRAZUR n'est ni facile ni anodin et les imams le savent bien. En rejetant le Plan Gazier contesté par leur base électorale, ils ont mis touillé à la surface de l'eau et le serpent de mer, attiré par le bruit, est réapparu. Remplacer PETRAZUR ? Mais par qui ? Par les nouveaux fleurons technologiques ? Mais vous croyez qu'ils seront d'accord ?

Pour cela il faudrait modifier les règles qui gouvernent l'économie azuréenne. On appelle ça la réforme des mudharabas. Elle ondule et le soleil fait briller ses écailles. Est-ce qu'elle va replonger ?

Il y a des cycles et des fins de cycle. Après avoir tourné pendant un siècle une roue soudain se brise. Gérer les comptes d'une mutuelle ça devrait aller. Encore faut-il que quelqu'un le fasse. Réformer les retraites, à défaut de faire table rase du système redistributif pour créer comme dans les pays de fous de formidables fonds de pension agglutinant vos cotisations pour financer l'insensée intelligence artificielle, on peut le gérer en reculant l'âge. A défaut de verser votre épargne au pot commun de grandes masses monétaires plus faciles à gérer pour les capitalistes et leurs investissements criminels, on vous fera raquer les gueux. Vous nous le paierez en chômage non rémunéré, en soins mal remboursés et en APL rognées. Mais surtout, vous les vieux, vous allez vous sortir les doigts du cul, on va vous faire courir rouquins encore un peu, on va décaler l'âge de la retraite et ça sera ça ou le pire.

A la fin des cycles, le pire est toujours sûr. Armez-vous déjà contre les fascistes. Votez Afaghani.



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