
ChÚre Excellence Asmina Akmyradowa, Vice-premiÚre ministre du cabinet et Ministre des Affaires EtrangÚres de la République du Talaristan,
Je vais commencer par ce qui n'est ni le plus urgent, ni le plus stratĂ©gique, ni mĂȘme le sujet principal de votre lettre, et vous me pardonnerez cette inversion complĂšte de l'ordre des prioritĂ©s.
Vous avez fait porter une photographie Ă la famille d'Ulmara.
Vous n'y étiez tenue par rien du tout, personne au monde ne vous l'avait demandé, cela ne figurait dans aucun protocole et cela ne servira absolument à rien dans les négociations qui vont suivre, et pourtant ce tapis orne mon mur depuis des semaines sans que j'aie jamais su comment remercier autrement que par une formule polie glissée au milieu d'un courrier officiel. Vous, vous avez trouvé la maniÚre. Sachez-le, dans ce ministÚre nous avons tous lu ce paragraphe deux fois, et il s'est trouvé quelqu'un pour faire remarquer à voix haute que nous avions beaucoup à apprendre.
Puisque nous en sommes aux amabilitĂ©s, votre paragraphe d'excuses Ă propos du titre de Madame la ChanceliĂšre nous a beaucoup amusĂ©s, et pour une raison assez simple: nous ne l'avions pas relevĂ©. Vous n'ĂȘtes de toute façon pas les seuls Ă hĂ©siter, et il faut dire que cette FĂ©dĂ©ration n'a que quelques mois d'existence, qu'elle a inventĂ© des charges qui n'existaient nulle part avant elle, et qu'il nous arrive Ă nous mĂȘmes de nous tromper dans nos propres intitulĂ©s au dĂ©tour d'une note de service, ce qui donne lieu Ă des corrections manuscrites assez humiliantes dans les marges.
Ce qui m'amĂšne tout naturellement Ă votre demande concernant l'UniversitĂ© nationale d'Etat de Khydan, Ă laquelle je vais rĂ©pondre avec une honnĂȘtetĂ© qui risque de vous dĂ©cevoir un peu: il n'y a rien Ă traduire, parceque le texte est encore un chantier. La FĂ©dĂ©ration de Corvus fonctionne, elle a un CollĂšge de Gouverneurs, une Chancellerie, une AssemblĂ©e, une Cour et trois vitesses lĂ©gislatives selon l'urgence, mais le document qui doit tenir tout cela ensemble est en cours d'Ă©criture au moment mĂȘme oĂč je vous Ă©cris, et il ne sera pas achevĂ© avant un bon moment. Vos juristes Ă©tudieraient donc un chantier plutĂŽt qu'un monument, et je prĂ©fĂšre vous le dire maintenant que de vous envoyer un dossier trouĂ© en espĂ©rant que personne ne s'en aperçoive de votre cĂŽtĂ©. Le jour oĂč ce texte existera, il sera Ă vous, traduit et sans condition, et si vos Ă©tudiants trouvent des erreurs je vous demanderai la liste.
J'en viens à présent à ce qui occupe la plus grande part de votre lettre, et qui a occupé la plus grande part de mes soirées depuis que je l'ai reçue.
Excellence, vous avez frappĂ© sans le savoir exactement lĂ oĂč nous sommes le plus sensibles, et je vais vous raconter quelque chose de tout rĂ©cent pour que vous compreniez bien que votre sujet ne nous intĂ©resse pas de façon thĂ©orique. Il y a peu, une puissance voisine a dĂ©crĂ©tĂ© un blocus naval sur nos cĂŽtes. Elle l'a annoncĂ© publiquement, elle l'a maintenu par Ă©crit avec une constance vraiment admirable, elle nous en a menacĂ©s dans trois courriers successifs, et elle a pris soin de nous prĂ©ciser que nous ne voulions surtout pas en tester l'Ă©tanchĂ©itĂ©. Ce blocus n'a rien bloquĂ© du tout. Nos ports ont travaillĂ©, nos convois sont passĂ©s, nos assureurs n'ont pas relevĂ© leurs primes d'un cuivre, et la lettre qui nous menaçait du blocus a elle mĂȘme traversĂ© le blocus pour venir se poser sur mon bureau, ce dont j'ai eu la faiblesse de faire la remarque Ă son auteur.
VoilĂ pour la partie amusante.
Voici maintenant celle qui l'est nettement moins, et c'est celle qui me tient Ă©veillĂ©e: nous n'avons jamais pu le qualifier. Nous n'avons pas souffert du blocus, Excellence, nous avons souffert de ne disposer d'aucun mot juridique pour le nommer, pas un texte, pas une juridiction, pas un recours, pas un tiers Ă saisir, pas mĂȘme une dĂ©finition commune de ce qu'est une eau territoriale ou un acte hostile en mer. Il n'y avait rien Ă violer, donc personne n'Ă©tait en tort, et nous en avons Ă©tĂ© rĂ©duits Ă rĂ©pondre par de l'ironie, ce qui est sans doute le signe le plus clair qu'un pays ne dispose plus d'aucun instrument. Alors quand vous m'Ă©crivez que l'absence de jurisprudence a produit la loi du plus fort, croyez bien que je n'ai pas besoin qu'on me l'explique, je l'ai vue arriver par la mer il y a quelques semaines.
Sur le principe, donc, Corvus vous soutient. Franchement, sans rĂ©serve, et je dirais mĂȘme avec une certaine gratitude que quelqu'un quelque part s'en occupe sĂ©rieusement.
Mais nous n'adhĂ©rerons Ă rien aujourd'hui, et je vous demande de ne surtout pas y voir de la froideur ni la moindre mĂ©fiance Ă votre endroit. C'est une question de mĂ©thode, et un peu de tempĂ©rament. Nous sortons d'une guerre civile puis d'une invasion, on nous a Ă©normĂ©ment expliquĂ© ce qui Ă©tait bon pour nous durant ces deux annĂ©es, et je me suis promis en prenant ce poste de ne plus jamais signer un texte que je ne serais pas capable d'expliquer moi mĂȘme, ligne par ligne et sans notes, Ă un pĂȘcheur de Gardevant qui viendrait me demander des comptes sur le quai. Ce n'est pas une posture de nĂ©gociation, c'est Ă peu prĂšs la seule rĂšgle personnelle que j'ai rĂ©ussi Ă tenir jusqu'ici.
Alors vendez-le moi. Vraiment, prenez tout le temps qu'il faudra, écrivez long, je lirai tout et je vous relirai deux fois.
Ce que j'ai besoin de comprendre, c'est d'abord qui tranche, parce qu'un texte sans juge n'est pas un droit mais une dĂ©claration d'intention rĂ©digĂ©e avec soin, et que le jour oĂč deux Etats liĂ©s par votre convention ne s'accorderont pas sur le tracĂ© d'une eau territoriale, il faudra bien que quelqu'un dise lequel des deux a tort, et il faudra surtout m'expliquer pourquoi cette voix lĂ pĂšsera plus lourd que celle des canons. J'aimerais savoir ensuite ce qui arrive concrĂštement Ă celui qui viole le texte, concrĂštement et non moralement, car la rĂ©probation internationale est une chose que nous avons vue Ă l'oeuvre chez nous et dont je peux vous dire qu'elle n'arrĂȘte pas un obus en vol. J'aimerais savoir si le blocus y figure, s'il y est dĂ©fini, encadrĂ©, interdit ou autorisĂ© sous conditions, et vous conviendrez que c'est lĂ ma question la plus intĂ©ressĂ©e, je ne m'en cache pas une seconde. J'aimerais comprendre aussi comment un Etat que tout le monde ne reconnaĂźt pas peut y adhĂ©rer, puisque la FĂ©dĂ©ration de Corvus n'est reconnue ni par la Nation Communiste de Loduarie ni par quelques autres, et qu'il serait tout de mĂȘme dommage que notre signature devienne le prĂ©texte offert Ă un tiers pour contester la validitĂ© de l'ensemble.
Et puis il y a la question qui m'intéresse davantage que les quatre autres réunies, celle que je vous pose vraiment: qui a refusé de signer le traité poëtoscovien, et pourquoi ? Vous m'avez donné le chiffre des trente qui l'ont ratifié, et je vous en remercie, mais ce sont les autres qui m'apprendront quelque chose. Un texte se comprend infiniment mieux par la liste de ceux qu'il dérange que par celle de ceux qu'il arrange, et je vous serais trÚs reconnaissante de me donner cette liste là sans l'arranger vous non plus.
Répondez-moi là dessus et je vous garantis une chose. Si les réponses tiennent debout, Corvus n'entrera pas dans ce processus du bout des lÚvres et pour faire nombre. Nous y entrerons avec ce que nous avons, c'est à dire une expérience toute fraßche de ce que coûte l'absence de rÚgle, et l'envie assez sincÚre que le prochain pays à qui l'on coupera la mer dispose d'autre chose que d'une plume et d'un peu d'humour.
Un mot encore sur le volet maritime, et celui-ci vous Ă©vitera une gĂȘne au moment de la signature. Alker SLCA n'est pas une filiale de Vertice Logistics, c'est exactement l'inverse, ou plus exactement Vertice n'existe tout simplement plus: elle a Ă©tĂ© rachetĂ©e, absorbĂ©e, et son pavillon a disparu des registres. Vos services travaillent visiblement sur un annuaire qui a une guerre de retard, ce dont je ne leur ferai aucun reproche vu la vitesse Ă laquelle notre Ă©conomie a changĂ© de mains ces derniers mois. Cela dit, oui, et avec plaisir, qu'Alker soit Ă la table. Nous y ajouterons nos propres gens des wharfs de Gardevant, qui s'expriment nettement moins bien que les diplomates mais qui savent exactement ce qu'un quai peut encaisser, et nous verrons ensemble ce qui peut se faire entre le Golfe des Empires et le golfe de Moritonie.
Quand à votre invitation, la réponse est oui, et elle est entiÚre.
Madame la ChanceliĂšre FĂ©dĂ©rale KlarnĂ€ NëëkermĂ€n et moi mĂȘme nous rendrons en RĂ©publique du Talaristan, ensemble, et nous acceptons la visite dans son intĂ©gralitĂ©, la rĂ©union prĂ©paratoire, le traitĂ©, la steppe et les montagnes. Nous ne viendrons pas pour une signature de deux heures avant de remonter dans l'avion, ce serait proprement insultant de la part de deux personnes Ă qui l'on propose de venir voir ce qu'un pays est rĂ©ellement. Nos services vous transmettront nos disponibilitĂ©s par la voie habituelle.
Quand Ă nos familles que vous conviez si aimablement, je vous remercie de l'attention et je vous prie de bien vouloir excuser la mienne, qui restera ici. Mon pĂšre gouverne un district et ma soeur commande.
Je termine par un mot que je ne devrais probablement pas Ă©crire dans une piĂšce officielle, et que j'Ă©cris quand mĂȘme.
Vous nous adressez la parole depuis les antipodes, depuis un pays dont j'aurais Ă©tĂ© bien incapable de nommer trois villes avant votre premiĂšre lettre, et vous ĂȘtes Ă ce jour la chancellerie qui nous a tĂ©moignĂ© le plus de considĂ©ration pour ce que nous sommes plutĂŽt que pour ce que nous pesons. Dans ce mĂ©tier cela ne s'oublie pas. Dans le nĂŽtre, en ce moment, cela s'oublie encore moins.
Ă trĂšs bientĂŽt dans les steppes, Excellence.Que Dieu nous garde des mauvaises surprises.
Cordialement,
LÿsÀ Köwnatör
Ministre des Affaires EtrangĂšres
Ville de Margaux
Fédération de Corvus