
Piotroff jeta un œil à son ordinateur, ses lunettes carrées penchées sur le bout de son nez, dans cette position que connaissent bien ceux dont la vue est parfaite jusqu'au triste naufrage de la vieillesse. Il vérifiait une dernière fois sur son ordinateur le contenu du mail qui lui avait été adressé, quelques jours auparavant, par le citoyen Lartillot-Calandre. Il émit un grognement de satisfaction, plia ses lunettes et rabattit l'écran de son portable.
Piotroff habitait dans un appartement du centre de la capitale, au troisième étage. Le quartier était celui des universités et des intellectuels, et celui aussi dont les avenues étaient les moins larges s'il on exclue la Vieille-ville. Lorsque les Kah-tanais toquèrent à sa porte, ce fut Piotroff lui-même qui ouvrit ; il n'était pas seul cependant, puisque son lieutenant Hervé Lepput se tenait debout dans le salon où ils furent introduits, et leur tendit sa main osseuse.
Piotroff avait eu l'occasion d'offrir à serrer sa main potelée, et de se fendre d'un grand sourire aux compliments de ses hôtes. En les écoutant, il hochait sa tête chauve avec un petit sourire chaleureux.
« Je crois, citoyens, que vous avez raison de soutenir les liens entre gallèsants et kah-tanais à Axis Mundis. Votre travail est utile, et il paiera, j'en suis sûr. D'ailleurs vous avez raison Edmeon - je peux vous appeler Edmeon ? -, le pendule va à droite à toute vitesse. Dans quelques temps, c'est la droite pure qui gouvernera ce pays, au train où ça va je vois pas comment on y échapperait. Mais vous voyez, nous avons gouverné depuis quoi, plus de vingt ans ? Changer de gouvernement est la petite mode de mes compatriotes, ça leur passera !
Nous financer, c'est très gentil de votre part. Il faudrait juste s'assurer que ça reste... discret. Comme je m'emploie à dire beaucoup de bien du Kah ici, si ça venait à se savoir un peu trop, vous voyez... Enfin bref.
Je dois vous rassurer sur nos marges de manœuvre. Je crois que j'aurai plus d'influence sur le gouvernement de droite à venir que sur l'actuel gouvernement de gauche. Ceux qui s'apprêtent à rendre le pouvoir sont d'anciens camarades, mais il se sont employés à me virer du gouvernement. Aujourd'hui, mon parti a petit à petit changé de ligne. Le vrai enjeu pour rapprocher durablement le Kah de la Gallouèse, c'est de remettre les idées socialistes au PSL avant que le Parti communiste ne s'en empare. Comme ça, quand la gauche reviendra au pouvoir, ce ne sera pas une version onédienne de la gauche, si vous me passez l'expression. »