- Sans avis.
- Ça ne t'intéresse même pas un peu ?
- Pourquoi voudrais-tu que ça m'intéresse ?
- Je ne sais pas... c'est quand-même curieux.
- Oui, non, je m'en fous... les gens tombent malades quand ils tombent malades, point. C'est pas comme si on pouvait y changer quelque chose.
- Certes, certes, mais enfin... enfin, ce sont quand même nos deux établissements à Messalie qui nous signalent la même semaine qu'ils vont manquer de moyens et auront besoin de plus de budget.
- Et alors ? Au risque de me répéter : les gens tombent malades quand ils...
- Oh mais arrête avec ça ! Ça ne te fait pas tilter toi ? Deux établissements de santé reçoivent au même moment un afflux de patients...
- Limité. L'afflux.
- Oui, oui, limité, très bien. Mais tout de même, en même temps. Alors qu'ils n'y a rien pour le justifier : pas de vague épidémique, pas d'allergies particulières...
- C'est passé, les allergies.
- Oui je sais, merci, tu veux bien me laisser terminer ? Je veux dire, il n'y a vraiment rien qui expliquerait que tous ces gens viennent à Hygie ou à la Timonerie maintenant. Rien de rien. Hormis si...
- Hormis si quoi ? Tu vas me sortir que Grand Clinique se prépare à fermer, comme l'autre excité à la clinique ? Que les Carnavalais mettent la clé sous la porte ? J'en ai vu des théories fumeuses, mais celle-là elle est pas mal. C'est pas avec leurs moyens et ce qu'ils ont investi dans ce putain de complexe de santé qu'ils risquent de fermer boutique !
- Wow wow wow, on descend d'un étage. Déjà, je te permets pas : "l'autre excité" comme tu dis est un génie dans son domaine, et on n'en serait pas là sans lui. Et puis, regarde, les chiffres sont là...
- Les chiffres, les chiffres ! Tu n'as que ça à la bouche. Moi, je te dis que la santé, ce n'est pas une histoire de chiffres, mais de hasard. Un putain de hasard !
- Si tu veux... mais regarde quand-même : on a deux établissements, pas trop loin de Callinople, qui voient une hausse de leur fréquentation récemment, sans que rien ne puisse la justifier. Idem pour les établissements voisins, pour ce qu'on en sait...
- "Pour ce qu'on en sait." C'est-à-dire rien.
- Oh arrête un peu !
- J'essaie d'être réaliste, c'est tout.
- Oh, ton réalisme tu peux... merde, désolé. Je veux dire, il faut juste qu'on soit prêts.
- Prêts pour quoi ?
- Quand Grand Clinique fermera...
- Si Grand Clinique ferme.
- Si Grand Clinique ferme, il faut qu'on soit prêts...
- Prêts pour quoi à la longue ? »
*Friiiicht, crac. Raté. Friiiiicht, fluch ! Il tire sur sa cigarette.*
« Ça va finir par te tuer.
- Moins que tes conneries. Alors, prêts pour quoi ?
- Je ne sais pas... on pourrait... 'fin, ils ont des infrastructures incroyables, à Callinople. »
*Shiiifwuit ! Kof kof kof.*
« Je t'avais prévenu...
- Putain t'es trop con, j'ai failli avaler ma clope.
- Fallait pas en prendre...
- Oh, ça va avec ça. Par contre, t'es sérieux là ? Tu veux vraiment racheter Grand Clinique ?
- Pourquoi pas ?
- Mais... putain, tu veux nous couler ou quoi ? On a des fonds, oui, mais ça tombe pas du ciel !
- T'exagères. Je connais les comptes comme toi : la fondation ne s'est jamais aussi bien portée. Le Consortium continue à enregistrer des bénéfices record, notamment du fait de la vivacité du marché messaliote.
- Vivacité en berne, au cas où tu n'aies pas suivi l'actualité. Et pour l'instant, on vit sur les dividendes de 2018, qui sont certes très conséquentes, mais pas infinies non plus. Maintenant, si tu veux prendre une hache pour ouvrir une brèche dans la coque, libre à toi.
- Oh arrête, tu vas pas me faire le coup des chiffres, ce serait hypocrite venant de toi. Et puis tout le monde sait que si on le demande Alienov nous filera des sous.
- La santé et l'économie, c'est pas pareil... »
*Soupir.*
« Ok, pas de chiffres. Mais tu crois pas qu'on a assez profité comme ça ? Regarde ça... elle a dépensé sans compter à Messalie, et on n'est franchement pas le secteur le plus rentable.
- On l'est même pas du tout...
- Voilà, tu le dis toi-même.
- Mais n'empêche que...
- Non non non et non putain ! On peut pas racheter Grand Clinique comme ça !
- Alors on pourrait... passer un accord avec eux ? »
*Il en lâche sa clope - presque terminée.*
« Éteins-la avant de brûler un truc. »
*Bruit de chaussure qui frotte contre le bitume.*
« Je retire ce que j'ai dit. C'est pas à la hache mais à la tronçonneuse que tu veux faire une brèche.
- Tu exagères...
- Tu parles de pactiser avec les Dalyoha ! Avec les Dalyoha putain !
- "Pactiser", tout de suite les grands mots. Et puis, arrête de dire ce mot comme s'il te brûlait la gorge, ce ne sont pas des démons.
- Pas si loin... Pense à Cramoisie.
- C'était les Obéron. La vieille Pervenche était folle à lier.
- Et qui a fabriqué les produits chimiques pour les missiles ?
- Comment auraient-ils pu savoir qu'elle tirerait sur la Kabalie pour en faire une colonie ?
- Ne te moque pas de moi s'il te plaît... Les Dalyoha savaient très bien ce qu'ils faisaient.
- Peut-être... peut-être bien oui... mais indépendamment de ça... je veux dire... ils ont fait Grand Hôpital aussi... et Grand Clinique... et ils ont une avance colossale en médecine...
- Tu serais prêt à vendre ton âme au diable pour quelques secrets médicaux...
- Oh arrête, je ne te savais pas si croyant. Et puis, on parle de pouvoir sauver des milliers, que dis-je, des millions de vies ! Tu leur dis quoi, à ceux qui passent des accords avec Drovolski ou l'Antegrad ? Hein ? Tu leur dis quoi ? Et eux ne sauvent pas des vies, à ma connaissance !
- J'en dis que c'est dégueulasse. Mais que ça ne nous regarde pas, et que ce n'est pas le sujet. »
*Soupir. Il s'adosse au mur et s'affaisse jusqu'au sol.*
« Je veux juste...
- Hé. Je sais que tu penses pas à mal. Mais si on passe un accord avec les Dalyoha, la fondation va en prendre un coup. Et pas un petit.
- Je sais, je sais... peut-être...
- Peut-être ?
- Peut-être qu'on pourrait faire ça discrètement ? On n'est pas obligés de se pointer avec la fondation, sauf à vouloir racheter, et...
- Et ça c'est non.
- Et donc je disais, on peut passer par des sociétés-écran, et conclure un accord pour l'achat de technos et de brevets sur des molécules... et autres trucs dont ils ont le secret.
- On... pourrait, à la limite. Mais on n'en est pas encore là. Assez de plans sur la comète pour aujourd'hui. Allez debout, on a encore des dossiers sur la planche. »
*Il l'aide à se relever.*
« Si les rumeurs se confirment, on verra ce qu'on peut faire pour en tirer parti. En attendant, pas de précipitation, ok ?
- Ok...
- Et change de fringues, tu pues la clope.
- Oh le... c'est toi qui a fumé espèce de fumier ! »
*Rire.*