
Votre lettre est arrivée un lundi, entre deux dossiers sur l’état des routes du Bateke. Je l’ai lue une première fois en diagonale, comme on lit le courrier diplomatique, puis une seconde fois lentement, parce qu’une phrase m’a arrêté : celle où vous parlez des dernières grandes initiatives de votre règne. On ne lit pas souvent un roi qui sait compter ce qu’il lui reste. Venez. C’est la réponse, et je ne vois pas pourquoi je la ferais attendre derrière trois paragraphes de précautions. Le Zafongo ne ferme sa porte à personne, c’est même à peu près tout ce que nous avons en guise de doctrine : nous parlons avec les monarchies comme avec les républiques, avec ceux qui nous ressemblent comme avec ceux qui nous détestent poliment. Vous trouverez chez nous une chose rare, un pays qui ne vous demandera pas de choisir un camp avant de s’asseoir à votre table. Je dois vous prévenir de ce que vous verrez. Ménaka n’est pas une capitale qui se tient droite pour recevoir ses invités. Elle est bruyante, dense, mal peignée, et son cortège officiel se fraie un chemin entre les étals comme n’importe quel taxi-brousse. Votre protocole souffrira un peu. Le nôtre aussi, pour être honnête. Mais personne ici ne vous fera sentir que le bruit est une insulte, et si un enfant joue au ballon entre deux voitures de votre escorte, je vous demande de n’y voir qu’un signe d’hospitalité. Vous évoquez la coopération économique, diplomatique et sécuritaire. Nous en parlerons, longuement, et nous serons francs, parce que je ne sais pas faire autrement. Nous avons du zafongi, du pétrole, de l’uranium, et nous avons appris à nos dépens que la richesse d’un sous-sol attire plus de voisins que d’amis. Nous avons aussi appris, de 1977 à 1987, ce qu’il en coûte de ne pas s’écouter à temps. Alors quand vous dites que la stabilité du continent tient à des nations qui se parlent en face, je n’ai rien à ajouter, sinon que je suis d’accord, et que nous avons les cicatrices pour le prouver. Si votre calendrier le permet, évitez le 12 mai. Ou au contraire, faites-en l’étape centrale : vous verriez l’avenue, le vieux palais de pierre dorée, les blindés qui font trembler les vitres, et surtout ce silence au début, qui en dit plus sur nous que n’importe quelle brochure. À vous de choisir ce que vous voulez voir de nous, la force ou la mémoire. Nous avons les deux, et je crois que vous comprendrez qu’elles vont ensemble. Mes services contacteront les vôtres cette semaine pour les dates, la délégation et le reste, toutes ces choses nécessaires dont je laisse volontiers le détail aux gens plus patients que moi. Je serai là, moi, le jour de votre arrivée.