22/07/2019
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Activités étrangères à Messalie - Page 18

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Taylor et Casey avaient déjà tué.

C’était bien normal : on les payait pour ça. Dans l’écosystème du meurtre sur commande, ils occupaient même une place de premier rang. Tous les exécutants de la Nouvelle Firme pouvaient s’en prévaloir, certes, mais rares étaient ceux qui pouvaient se targuer d’un régicide pleinement assermenté. Même cette vénérable institution – dont le qualificatif de "nouvelle" renvoyait moins au caractère neuf de son existence qu’au récent renouvellement de sa direction, après quelques sordides affaires internes – avait ses limites. Du reste, on tendait à considérer que l’art du meurtre bien exécuté était un art mourant.

En la matière, Taylor et Casey avaient exécuté un chef-d’œuvre de massacre, aboutissement d'une infiltration de haut vol dans un pays sous tension, assiégé par des forces étrangères, en proie à une révolution, et ayant abouti à la chute non pas d'un homme, mais de toute sa dynastie. Leur cote avait quelque peu augmenté suite à cet évènement.

Maintenant, ils n’étaient pas venus en Messalie pour reproduire cet exploit. Peut-être que leur cible était un homme qui aimerait être roi, mais la question restait en suspens et, s'ils adoraient s'écouter parler, ils n'étaient pas vraiment là pour faire de la philosophie, ou même de la politique. Oui, vraiment, les deux tueurs à gage s'en foutaient complètement.

Installée à l'avant de la camionnette, Casey conduisait à vive allure. Ses cheveux noirs corbeau, ramassés en queue-de-cheval, lui donnaient l'air un peu plus jeune qu'elle ne l'était. Ce pays, jugeait-elle, était à chier. On y crevait de chaud. Ce pourquoi elle avait exceptionnellement troqué les tenues élégantes qu'elle affectionnait tant contre un ensemble qui pouvait la faire passer pour une vacancière vaguement baba cool. Une chemise à fleurs colorées, des bracelets aux poignets, un pantalon ample couleur crème… Elle essayait d'avoir quelque chose de la bohémienne bien pensante, avec ses lunettes de soleil léopard qui cachaient mal la gueule de six pieds de long qu'elle tirait. Ses mains étaient crispées sur le volant. L'autoradio égrenait les nouvelles politiques d'un ton plat et Taylor, pour sa part, avait les mains plongées dans la boîte à gants, dont il sortait des sachets vides. Il les pliait soigneusement, puis les rangeait dans un sac poubelle accroché à son siège, au fond duquel se trouvait déjà un verre en carton floqué du logo d’une chaîne de malbouffe. Contenance : un litre.

« Ils ne sont pas encore passés au non-jetable », fit-il remarquer.

Casey garda les yeux rivés sur la route.

« Excusez-moi cher collègue, vous disiez ?
Qu'ils ne sont toujours pas passés aux verres non jetables », répéta-t-il sur le même ton, vidant une pleine poignée de vieux sachets de hamburgers dans le sac poubelle. « À Teyla, ils te donnent des verres en plastique si tu manges sur place. Tu es censé les rendre, ça fait moins de déchet. Tu sais, ils passent un coup d’eau sous pression pour éliminer les germes et les remettent en circulation.
C’est pour la planète.
Je suis comme tout le monde, je ne veux pas que les tortues s’étouffent sur des pailles, ce genre de chose. Mais si tu n'as pas terminé ta consommation, honnêtement, qu'est-ce que tu fais ?
Il y a toujours un bac à côté des poubelles, pour vider les glaçons et les restes de soda.
Non. La nourriture, ça s'entend. C’est bourratif, on est vite plein. Mais les boissons ? On a toujours soif. Et là on ne devrait pas emporter le verre ?
Ce n'est pas comme ça que c'est prévu.
Je sais bien. Mais je trouve ça idiot. Regarde. On s’est installé pour manger. Finalement tu n’avais plus faim. On s’est levé. On a pris le gobelet avec nous. Si c’était un verre en plastique, on aurait fait la même chose.
Tu partirais avec le verre en plastique d’un fast-food ?
Oui, je suppose ?
Eh bien tu n'es pas censé le faire. »

Il la fixa, fronça les sourcils. Devant eux, la route se prolongeait, grimpant le long des collines, la vallée était occupée par une petite ville. Taylor reprit d’un ton où perçait une pointe d’indignation.

« Je ne vais pas pleurer pour les chaînes de fast-food.
Je sais bien, je dis simplement qu’en principe…
Des verres en plastique ils en ont des centaines, et ils se font des marges pas possible, ne serait-ce que sur le travail des gens. S’il leur en manque, ils peuvent en racheter.
Nous aussi nous nous faisons des marges "pas possible".
Je ne vois pas le rapport. »

Casey lui lança un regard en coin, puis haussa les épaules.

« N’importe quel paumé avec un flingue peut tuer. Tu lui donnes une arme, une cible, de bonnes raisons… » Il ne répondit pas, et elle jugea utile d’illustrer sa thèse. « Comme en Westalia. Ils ne se sont pas fait chier à payer la Firme, ou d’autres tueurs de qualité. Ils ont envoyé un tocard en mode kamikaze.
Et donc ?
Et donc ça a dû leur coûter trois dollars, plus le prix du flingue. À supposer que ce n’était pas celui du type. En comparaison, on se fait une marge pas possible. »

Taylor fronça les sourcils. Quand elle répondit, sa voix contenait un soupçon de reproche.

Je ne suis pas sûr qu’on puisse nous comparer à un fast-food.
Nous spécifiquement ?
La profession dans son ensemble.
Je reconnais que ce n’est pas adapté. »

Taylor pivota vers la fenêtre à sa droite, et fixa un instant le village en contrebas. Une accumulation de façades blanches, de tuiles roses, d’histoires tranquilles et sans intérêt. Il se retourna vers la conductrice.

« En plus tu adores tuer. Tu ferais ça pour le plaisir, si tu n’avais pas ce job.
C’est vrai », confirma-t-elle. Et un sourire s’étira lentement sur ses lèvres.

Lui aussi souriait, mais cela ne dura pas bien longtemps. Casey poussa un soupire, un bruit désespéré, comme si on venait de lui apprendre une nouvelle réellement révoltante.

« Putain de merde, Taylor. J’ai la dalle.
Encore ?
Je sais », fit-elle, « mais j’ai vraiment faim.
On a mangé il y a même pas une heure.
C’était rien, ça. Même pas un en-cas !
Parce que tu m’as dit que tu n’avais "pas très faim" !
Oui oui c’est vrai, mais là j’ai la dalle !
Putain Casey t’es qu'une casse-couilles ! »

Il se redressa un peu dans son fauteuil, se pencha en avant pour fixer son regarde sur la route devant eux. Un passage qui courait entre les arbres secs et les rochers et les panneaux indiquant des sorties. Pas un restaurant, ou une aire, ou une maison abandonnée. Il se laissa retomber contre le dossier et leva les mains en signe d’abandon.

« Si on retombe sur une aire ou quelque chose, on s’arrête.
Mais ça ne te dérange pas ?
Tu as faim.
Je ne veux pas que ça te fasse chier.
Non non. Et puis on est en avance.
Putain c’est chic de ta part. »

Cette fois, Casey pivota pleinement vers Taylor, lâchant le volant d'une main pour poser sa paume sur son épaule. La camionnette fit une embardée, mordant sur la voie de gauche. Taylor écrasa ses paumes contre le tableau de bord.

« Casey, merde ! La route !
T'es vraiment bath, tu sais ? »
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