
Son Excellence Aimé Bassé, Ministre des Affaires étrangères de Son Excellence Aimé Bolila, Premier Ministre de Sa Très Pieuse Majesté Louis VI de Marcine et d’Antérinie ; Négusa-Négast, Le’ul de Kalindi, Empereur d’Antérinie, Grand-Duc du Scintillant, Comte des Marches et de Luz, Duc d’Antrania, Commandeur de l’ordre de Saint-Jérôme, Abbé de Flatan et descendants des Augustes Empereurs des Rhêmiens.
À
Son Excellence Kader ben Shawri, représentant diplomatique en poste à Marcine de Son Excellence Amastan Ag Amenay Ag Aylan, ministre des Affaires étrangères du Califat Constitutionnel d’Azur, Voix de Sa Sémillante Altesse Kubilay Ibn Sayyid, Illustre Calife d’Azur et protecteur des Musulmans d’Afarée et du Monde.
Objet : Réponse à votre précédente missive.
Nous sommes nous aussi ravis de constater à quel point vos intentions vis à vis des Kabaliens sont justes et sincères ; il est rassurant de voir des États conserver leur dignité quand d’autres préfèrent brandir l’argument humanitaire, souvent hors de propos, injustifié et hypocrite pour légitimé des opérations militaires qui font des victimes civiles de simples chiffres ; des statistiques qu’il serait bon d’optimiser pour donner une image chirurgicale de la guerre, comme quelque chose de propre face aux caméras, peu de blessés, peu de victimes collatérales, peu d’actions moralement condamnables face aux médias. Mais cela, dans la plupart des cas, reste une pure façade ; les guerres de libération amènent souvent des famines, des crises humanitaires abominables, des pertes bien plus élevées que prévu. Et malheureusement, loin de s’en soucier, les impérialistes en culotte courte se fichent éperdument de ces milliers, de ces millions, d’affamés ; tant qu’on ne les voie pas sur les caméras, tant que l’on peut accuser l’autre bord, ces corps rachitiques, squelettiques, au bord de l’inanition deviennent un capital sympathie insoupçonné, tristement agité pour convaincre les militaristes en tout genre de continuer à verser les crédits de guerre suffisants… Une tragédie qui semble s’être popularisé à travers le monde, un concept malsain de guerre psychologique et communication médiatique qui n’a pas manqué de succès depuis des décennies. Mais pour vous, comme pour nous, ce principe, ce respect absolu de la vie humaine, la sacralité même de cette dernière ne sont pas de simples principes fumeux, comme l’émancipation des travailleurs par le sang et le chaos, ou une lutte acharnée entre les diverses « races » qui peuplent ce monde pour le contrôle et la domination absolu de la planète. Vous et moi Excellence partageons ce ligne de conduite morale visant à préserver le plus de vies humaines, à croire en la diplomatie et au dialogue autant que possible. Et si, vous percevez un ton acerbe derrière certaines observations tout au long de cette lettre, je vous prie de ne pas y voir une quelconque forme d’irrespect, ni même de malice, Seulement une critique de la part d’un ami qui note que certains faits, certains gestes, puissent paraître profondément suspects et alarmants. Et c’est au nom de cette sincérité morale, ce code de la droiture qui nous guide que je m’accorde le droit, si vous me permettez l’expression, de « mettre les pieds dans le plat ».
Dans votre courrier, si dense, si plein, si sincère aussi, plusieurs points ont retenu mon attention, tellement d’ailleurs que je ne sais où donner de le tête. La paix, la guerre, la justice, toutes ces notions fondamentales qui firent les grandes nations sont savamment présentées ; pour vous, si je comprends bien, la guerre peut s’avérer nécessaire pour construire une paix durable, dans ce cas-ci si le conflit permet de forcer, bon gré mal gré les dirigeants de la Cramoisie à se retirer et à assumer leurs responsabilités devant la justice des hommes avant de répondre devant Dieu de leurs actes. Si je vous suis dans le principe ; la guerre est parfois bien meilleure diplomate que la diplomatie elle-même, je reste dubitatif quant aux résultats réels. Et surtout, quant aux conséquences de tels évènements. Vous le savez tout aussi bien que moi ; si un conflit éclate dans cette région du monde ; c’est l’embrasement de l’Eurysie du Sud et de l’Afarée du Nord. Cramoisie est trop proche d’un détroit stratégique ; d’un goulot d’étranglement que traversent chaque jours des dizaines, si ce n’est des centaines de navires de commerce. D’après vous, comment réagiraient les amirautés fortunéennes, youslèves, jashuriennes et alguarenaises en apprenant que le commerce international serait mis en péril par une guerre de haute intensité entre vous et Basilek Ishak ? Si le Royaume peut retenir les chiens de guerre antériniens, je doute sincèrement que nous ayons suffisamment d’influence à l’O.N.C pour retenir des flottes entières.
C’est là en effet mon premier constat ; l’Organisation des Nations Commerçantes n’agit que si le commerce, les affaires, les intérêts commerciaux, sont mis en péril. Je n’essaierai pas de vous le nier ; il est de notoriété publique que ces organisations visant à défendre des intérêts communs plus que des principes moraux. Nous ne sommes pas comme l’Organisation des Nations Démocratiques ou l’Alternative Libertaire ; Nous sommes bien moins attachés à toutes ces valeurs, à toutes ces conceptions. Nous autres les Marcinois, sommes très probablement les moins cyniques de ce milieu ; la morale signifie encore quelque chose pour nous. Mais pour le financier d’Aserjuco qui voit ses actions chuter à cause d’une guerre en Leucytalée occidentale, pour la Sérénissime de Fortuna, qui verrait en un conflit Azur-Cramoisie un camouflet à son influence régionale ; un pied-de-nez à son pré carré, il est certain qu’un homme aussi brutal que Son Excellence le Custode Deria n’hésitera pas une seule seconde à s’afficher du côté des « méchants » pour rétablir l’ordre. Certes, vos opérations ne contreviennent d’aucune manière aux dispositions de la Charte fondamentale de l’Organisation, en revanche leur location peut radicalement changé l’image qu’ont les membres de cette organisation vis à vis du Califat.
Ne voyez pas en ces quelques lignes un avertissement déguisé, mais au contraire un conseil d’ami. Malgré les profondes divergences culturelles, cultuelles, politiques et philosophiques qui nous séparent, je respecte profondément les Azuréens et leurs coutumes, ainsi que leur engagement pour l’autodétermination des peuples afaréens. Je n’entends pas tenter de vous mettre des bâtons dans les roues pour des raisons mesquines, seulement je tenais à vous détromper sur l’Organisation des Nations Commerçantes ; nous ne faisons pas d’humanitaire et les voix du pragmatisme sont plus nombreuses que celles de l’idéalisme, et de la morale. Considérez aussi que des acteurs pourraient venir à se montrer plus direct, si cela est possible, que l’Organisation des Nations Commerçantes… Il me paraît tout aussi certain que le Forum de Coopération de l’Afarée du Nord n’apprécierait pas forcément une telle initiative, d’autant plus que la confiance en l’Azur et en sa capacité à résoudre pacifiquement ce conflit, je ne fais que répéter de simples bruits de couloirs, pourraient pousser certains États membres du Forum à se montrer bien moins amicaux avec le Califat si ce dernier venait à entrer en guerre. Et pour ma part, je crains que cela ne destabilise la région toute entière, et avec cela, son lot de réfugiés de guerre, de crises politiques et économiques, d’ingérences et toutes les joyeusetés que l’on sait… C’est pour cette raison là, Excellence, que le Royaume de Marcine, et avec lui la Confédération toute entière, devront se contenter d’un rôle passif en cas de conflit armé entre la République actionnariale du Désert Rouge et le Califat Constitutionnel d’Azur. Même si je me doute que vous n’attendiez pas de nous un soutien décisif.
Cette décision, loin d’être guidée par une profonde lâcheté ou une secrète sympathie pour la cause carnavalienne doit-être comprise comme une bienveillante neutralité à votre égard. Tout comme vous, nous ne saurions confondre bravoure et suicide ; loin d’être téméraires nous préférons la prudence. Aux bruit des canons, nous y substituons les bruissements des feuilles de papier des antichambres ouatés et feutrées. Évidemment, nous sommes persuadés que pour vous la guerre ne reste qu’une option parmi d’autres, et que la paix, l’échange et les tractations diplomatiques seraient l’option à privilégier. Et sachez, que les canaux diplomatiques du Royaume de Marcine restent à votre entière disposition pour vous servir d’intermédiaire (si vous le souhaitez) ou de caisses de résonance de certaines de vos positions auprès du reste du monde, et notamment vis à vis de certains de nos partenaires privilégiés.Si il est tout à fait probable que le panel de moyens à utiliser pour pousser l’entité cramoisiste à payer pour ses crimes odieux, à le réparer aussi, nous considérons que la plupart de vos exigences sont loin d’être tout à fait fantaisistes ; la plupart par ailleurs ne manquent pas de bon sens ; traduire devant la justice les reponsables du génocide, décideurs et petites mains, exécuteurs et commandeurs me paraît fondamental pour que l’Afarée puisse accepter la balafre qui la défigure ; la justice comme vous dites, et fondamentale, pour ne pas dire absolument nécessaire à la réconciliation générale du continent. Sachez que si des négociations se tiennent, Marcine se tiendra à vos côtés pour réclamer une plus grande transparence vis à vis des exportations d’armes chimiques de la R.A.D, mais aussi pour l’arrestation et le jugement équitable des responsables et des exécutants du génocide kabalien.
Ces deux points là sont à mon sens ceux qui doivent à tout prix être défendus et adoptés lors de l’hypotéthique conférence qui se tiendrait en Baskonie si j’en crois vos propos qui laissaient poindre, ou du moins espérer, une résolution de crise autour de négociations diplomatiques, ce que je ne saurai qu’encourager comme vous vous en doutez. Évidemment, ne voyez en ces paroles que ce qu’elles sont ; une simple opinion que l’on pourrait difficilement qualifier de conseil. Et je ne doute pas une seule que vos diplomates défendront avec succès l’honneur et la dignité de l’Afarée et des Kabaliens face aux représentants cramoisistes. J’espère simplement que les deux parties soient suffisamment sages, modérées, réfléchies pour refuser la guerre et les implications internationales, continentales, intercontinentales devrai-je dire que cela amènerait dans son sillage. Et tout compte fait, je ne suis pas certain qu’un interminable conflit entre puissances de premier rang puisse réellement résoudre les problèmes d’autonomie des natifs encore nomades, ni même des natifs vivant dans les grands centres urbains et qui seraient surexposés aux bombardements… Je prie donc vivement pour que vous puissiez, avec le représentant cramoisiste, vous accordez sur des points fondamentaux.
De mon côté, en toute transparence, je vous informe que nous contacterons bientôt les autorités diplomatiques cramoisienne afin d’aborder ces questions là sous un axe moins conflictuel ; Marcine ne s’est pas illustrée par sa férocité et son aggresssivité, et puis il se dit que nous sommes plus conciliants que vous autres, c’est peut-être vrai. Vous affirmez que vos mains sont plus frêles et plus douces que les nôtres, probablement, même si le Califat a su faire preuve de tenacité et du pugnacité vis-à-vis de ses adversaires, et sincèrement je suis convaincu que vos proies n’ont aucune chance face à des hommes d’une telle tenacité. Nos mains sont bien trop lourdes pour causer de réels dégâts, alors que les vôtres, sont véloces et habiles. Bien entendu, je tiens à vous rassurer sur ce raprochement ; nous n’agirons qu’avec les conseils de Baki Tabet avant d’aborder les négociations avec les autorités en place. Si vous avez quelques informations salutaires à son sujet, nous vous en serions gréé de bien vouloir les partager.
Enfin nous nous montrons à la fois extrêmement réceptifs mais aussi dubitatifs face à votre proposition d’intégrer le Pacte Afaréen de Sécurité. Loin de voir cela comme un déshonneur, nous considérons au contraire que c’est un moyen de permettre la reconnaissance d’entités autonomes, et même semi-indépendantes, appartenant à des États transnationaux. Une réalité qui doit s’ancrer et permettre aux nations possédant des territoires autonomes en Afarée (comme l’Empire du Nord) d’appréhender et de mieux comprendre les mouvements décoloniaux sans percevoir ces derniers comme des menaces planant au-dessus d’eux. Et ce serait un sincère honneur de pouvoir montrer que même limité par une législation confédérale, même « handicapé » par son statut d’État confédéré, le Royaume de Marcine peut participer à la décolonisation et agir pour représenter ces millions de voix que l’on n’entend pas. Ce silence assourdissant causé par le feu croisé d’un décolonialisme radical, dogmatique, qui refuse de prendre en compte les réalités locales, le rapport coût/bénéfice et les véritables conséquences d’une indépendance trop brutale, presque non voulue, presque imposée. De l’autre nous avons les nationalistes en tout poils qui préfèrent maintenir un statut de domination absolu, raciste et inique, maintenir le pillage institutionnel des ressources de régions entières, l’asservissement de peuples entiers, leur avilissement tout entier pour couvrir de gloire une nation qui s’est faite dans le déshonneur. Au milieu se trouvent les défenseurs de l’autonomie, ce qui peuvent voir en une libre association un moyen pertinent pour conserver ou accroître son influence ; mais aussi une sorte de garantie de ne pas devenir un Gondo bis ; un terrain de jeu pour les puissances néo-coloniales.
Seulement, même si je salue votre proposition, le gouvernement marcinois et plusieurs partis restent suspicieux quant à la sincérité de vos intentions. Alors qu’ils commencent à peine à oublier l’innommable affront que vous avez commis à l’encontre de la dignité de la Couronne et du peuple Marcinois, voilà qu’une nouvelle affaire vient de relancer la machine, si vous me permettez l’expression. En effet, nous avons appris par le biais d’un média althajir qu’Agarchitadès avait financé des groupes musicaux décoloniaux dans l’objectif de se fournir un moyen de s’ingérer dans les affaires intérieures. Une accusation extrêmement grave s’il en est ; nous autres Marcinois refusons de combattre le feu par le feu. De combattre le colonialisme par l’ingérence injustifiée, et ce même si la cause est profondément juste. Comprenez donc que beaucoup de ministres, de députés, de simples citoyens verraient en une adhésion au Pacte Afaréen de Sécurité trois signaux considérés comme inquiétants par une large part de la population ; d’une part une sorte d’approbation tacite de vos méthodes, que nous récusons, mais aussi une forme de moyen détourné de désavouer le Forum de Coopération d’Afarée du Nord sans nommer les quelques frictions causées par la présence d’éléments moralement douteux au sein du Pacte.
Ce qui retient évidemment notre attention est justement comment on vous accuse de traiter vos amis ; Imcelet était un État musulman, qui entretenait de très bonnes relations avec Agarchitadès jusqu’à ce que cet évènement, cette découverte ne vienne contredire, embrouiller ce que l’on pensait pour acquis. Jamais un allié ne devrait se permettre de telles choses ; n’y voyez pas une condamnation mais simplement un reproche. Pour nous, un partenaire doit nous respecter, ne dois pas voir nos concitoyens comme des électeurs que l’on peut influencer à peu de frais ; une sorte de pâte à modeler… Je vois cela comme quelque chose de profondément irrespectueux. La souveraineté, n’a pas de prix, la violer, détourner les rouages de la démocratie à son profit relève d’actes fondamentalement contraires aux valeurs qui devraient nous guider. C’est justement ce constat là, ce rapport, qui peut se révéler être une véritable bombe au Parlement marcinois, et qui pourrait à lui seul justifier le refus absolu du Parlement à adhérer au Pacte Afaréen de Sécurité. Par ailleurs, si des tensions diplomatiques venaient à émerger et à s’installer durablement entre l’Azur et l’Althaj, Marcine ne saurait se résoudre à provoquer ses partenaires du Forum de Coopération d’Afarée du Nord en adhérant en même temps au P.A.S, co-fondé par l’Azur ; cela reviendrait pour nous et (probablement pour eux) que nous ne poursuivons que nos intérêts, au détriment de ceux de nos partenaires privilégiés. Une décision qui amènerait probablement l’incompréhension et le mépris de ces derniers.
Dernier point enfin ; la présence de membres pour le moins problématique au sein du Pacte Afaréen de Sécurité ; si nous ne donnerons pas de noms, nous avons tous une image en tête ; des dictatures militaires extrêmement brutales ayant occupés illégalement des territoires appartenant à des États légitimement reconnus comme indépendants aux méthodes de répression particulièrement brutales et au comportement agressif ; en atteste des opérations extérieures à répétition et des escarmouches balistiques avec d’autres États ayant menés à des opérations navales d’envergure ; que ce soit en Leucytalée ou dans le Deltacruzando. Même si le Pacte doit être ouvert à tous ; c’en est là sa principale caractéristique, que je considère tout à fait légitime, cela s’entend. En revanche, laisser entrer des États n’ayant que faire de l’Afarée, ne voyant cela que comme un outil de puissance à leur service, c’est ce point là qui pose problème. Comme il est à mon sens hors de question d’afficher des États en particuliers, je pense tout de même qu’il est inutile de développer plus sur ce point là pour noter l’incohérence entre la position de ces derniers qui prétendent décoloniser l’Afarée tout en cherchant à la dominer pour leurs intérêts propres ; ces chevaux de Troie sont des menaces et à la cohérence interne de l’organisation mais aussi vis à vis des autres États afaréens. Un point qui ne manquera pas d’être relevé par le Parlement en session plenière à Kalindi.
Je sais que cette subite suite d’arguments peut sonner comme un refus poli, mais comprenez que je crois en ce Pacte et qu’il me paraît nécessaire de convaincre les parlementaires du bon fondé de l’adhésion ; c’est donc à son co-fondateur et à son défenseur le plus convaincu que j’adresse ces quelques réfutations théoriques pour me permettre d’être certain de la nécessité de l’adhésion au Pacte.
Enfin, sachez que je suis favorable à l’opération que vous aviez mentionné dans votre précédente missive.