
LA GUERRE DES DROITES

La maîtresse des sondages adore les chiffres et les barres de couleur, et s'il lui est arrivé dans le passé de les truquer un peu, elle estime que « l'erreur fait partie de notre marge brute », comprendra qui pourra. En revanche, elle a passé plusieurs longues slides sur la méthodologie employée par l'Institut Doimouyé pour écrire le rapport des chiffres ; plusieurs experts confirment la solidité des estimations avancées par Madame Fataly, en particulier quant au « revirement » sondagier depuis l'hiver : « le printemps arrive avec des bonnes nouvelles » pour la démocratie messaliote, selon Samaël Attable, ex-chapelain afaréen devenu conseiller en communication dans la capitale.

« La période de domination de "L'Olivier" sur les intentions de vote est révolue », clame Madame Fataly, dont les origines bourgeoises ne sont sans doute par pour rien dans sa détestation des « populistes. » Celle-ci a dévoilé que le parti arrivant en tête des sondages était en effet, pour la première fois de l'histoire, le Parti chrétien-démocrate mené par Elisabeth d'Almirante. « C'est un sacré come-back », commente-t-elle au sujet du changement de match en deuxième mi-temps : à la première manche, la présidente des chrétiens-démocrates avait été éjectée de son siège de maire d'Ayx-en-Garance au profit d'Estève Calaudel, le candidat oliviériste. Et ce, dès le premier tour. « On pensait que le parti allait crever », dit un observateur : c'est tout le contraire qui semble se produire. « Les adeptes du Christ vivent la résurrection », s'amuse-t-on dans la salle, avant de rappeler la petite phrase du ministère : « l'abus de sondage nuit à la santé » et « les sondages n'ont pas de valeur prédictive. » Si tout reste à faire dans les urnes, au moins Elisabeth d'Almirante et ses collègues pourront-ils se féliciter d'avoir mené une pré-campagne efficace : tapant sans ménagement sur « L'Olivier », allant jusqu'à l'accuser de « fascisme » et de vouloir « exterminer 20 % des Messaliotes », les chrétiens-démocrates avaient mené une campagne très agressive pour rediaboliser un mouvement populiste en ascension ; cela semble avoir eu un effet important sur les publics indécis. Mieux : cela semble avoir attiré au Parti chrétien-démocrate des faveurs venues du centre, et notamment des anciens soutiens de la majorité.
« Le Parti réformateur ne convainc plus beaucoup », observe-t-on ensuite : celui-ci atteint péniblement la troisième place, se hissant tout juste au-dessus de la barre des dix pour cent ; un seuil vertigineusement bas par rapport à son « grand chelem » de 2015, qui lui avait permis de ravir la majorité des sièges au Parlement. Néanmoins, « le libéralisme politique n'est pas mort » ; les « Prométhéens », qui avaient connu leur heure de gloire au premier semestre 2017 avant d'être déçus au second tour des municipales, semblent se rapprocher de la ligne libérale. « Le populisme est de moins en moins à la mode », se risque Veronica Fataly : « malgré leurs manifestations, les communistes ne percent pas dans l'opinion. » Un journaliste de gauche objecterait que la création de l'organisation eurycommuniste loduariste n'est que très récente, et que les sondages sous-estiment la mobilisation des classes populaires en fin de campagne ; néanmoins, un constat objectif s'impose : une détestation anime une partie de l'électorat envers ceux qui veulent remettre en cause la liberté du commerce.

L'Institut Doimouyé a fait une compilation de sondages, « en bouchant les trous si nécessaire », pour évaluer la dynamique des partis depuis le deuxième trimestre 2017. Boucher les trous, c'est ce qu'on appelle le « lissage », une technique de sondeur. On observe, sur le graphique évolutif proposé par l'Institut, la montée de « L'Olivier » au long de 2017, avec notamment la date d'octobre, échéance du premier tour des municipales ; puis, une ascendance importante, liée au succès de « L'Olivier » pour se présenter comme la seule alternative au régime réformateur. Une croissance du mouvement populiste qui a longtemps fait de lui le grand favori des législatives, laissant même à penser à des investisseurs internationaux qu'il pourrait prendre le pouvoir. Ainsi, la Zecca de Velsna s'est récemment fendue d'une dont le Directoire veut se plaindre de « l'ingérence » ; « cette note se mêle de politique interne », en plus de « nous qualifier de Ponzi. » Mal en a pris les Velsniens : Messalie est pleine de surprises, et si elle a bien culminé en avril 2018, la vague oliviériste semble céder le pas à un duel féroce avec les chrétiens-démocrates. Les deux partis conservateurs, flirtant avec le protectionnisme, se divisent sur une question essentielle : celle du rapport aux institutions. Si « L'Olivier » se démarque par sa volonté de faire table rase, les chrétiens-démocrates se posent en défenseurs du régime de libertés individuelles qui est consacré par la Constitution. A noter : le déclin du gouvernement est graduel depuis 2017. Mais le printemps 2018, marqué par une campagne violente, la suspension du journal El Horizonte par la mairie oliviériste d'Ayx-en-Garance, des manifestations, des tentatives d'intimidation et l'apparition de petits partis compétitifs, a vu les choses se recomposer en profondeur.
« Je ne pensais pas que les malus seraient si impactants », regrette quelqu'un qui tape sur son ordinateure : « le protectionnisme est vraiment diabolisé », et les partis qui appellent à supprimer le Conseil d'Administration voient désormais leur part dans les intentions de vote s'éloigner de la majorité absolue. Selon l'institut Doimouyé, c'est plutôt « une guerre des droites » qui s'annonce, surtout entre les chrétiens-démocrates et « L'Olivier » : « l'inversion des rôles est frappante », le parti bleu acier devenant le nouveau favori, tandis que le parti vert olive repassant du côté des challengers. « Le centre reste en embuscade », estime Madame Fataly qui essaie de cacher ses petites préférences : en ajoutant ce qu'il reste des réformateurs, des panhellénistes, des protestants-messaliotes et des unionistes, un bloc pesant autour de 30 % des voix semble se dégager : très éclaté, « il prend le risque de louper beaucoup de second tours » : une question majeure est donc posée à ces partis. Resteront-ils divisés ?
Avec une satisfaction non feinte, l'institut Doimouyé a savouré « la quasi-disparition de la gauche » du paysage messaliote : les communistes et les républicains, dont l'alliance avait scellé la victoire de 1961 et l'instauration d'un régime social protecteur, ne pèsent ensemble que huit petits pourcents ; les micro-formations néoanarchistes, tels que le Club des Phalanges, « restent microscopiques » et invisibles dans les intentions de vote. Le tassement de la gauche messaliote, incertaine et divisée, est-il dû à la progression du populisme et à la confusion avec des idées réactionnaires ? « La gauche devrait défendre le peuple de gauche », estime Kareem Abdalzuri, porte-parole de l'association « Queers Against Borders » qui milite pour la fin de la politique « injuste et sadique » à l'égard des immigrés sans-papiers. S'il soutient officiellement le Parti eurycommuniste, Kareem Abdalzuri souligne un fait central dans les études d'opinion : le « vote censitaire », qui « retire ses droits civiques au peuple » et « l'empêche d'exprimer sa voix. » La critique de la Loi électorale en vigueur est forte à gauche : celle-ci prévoit que seuls les citoyens messaliotes occupant un emploi ou ayant fait valoir leurs droits de travailleurs auprès de l'assurance retraite puissent être inscrits sur les listes électorales. Une règle qui élimine l'essentiel de la jeunesse en études, mais aussi les chômeurs. De plus, les étrangers, qui représenteraient autour de 10 % de la population majeure, n'ont pas non plus le droit de vote, ce qui est contesté par des franges radicales. « La gauche est forte sur le terrain social », veut croire un syndicaliste de l'Union Générale, « mais c'est un nain électoral. »
La grande question, selon Veronica Doimouyé, va être celle désormais de l'enracinement local. « Les intentions de vote au niveau national ne présagent pas forcément de l'issue des législatives », estime-t-elle, en prenant l'exemple des municipales de 2017 : malgré un score important, des partis comme les « Prométhéens » ont été éliminés, faute de passer sinon au second tour, du moins même au premier : le scrutin à deux tours fait des ravages, et avantage les partis dominants. « Le défi va être de s'implanter », considère en off un militant du Parti républicain ; « ou plutôt de se réimplanter. » Il déclare que « même si on fait un bon score, par exemple dix ou quinze pour cent », cela « n'apportera aucun siège si on ne se qualifie nulle part au second tour. » L'objectif est donc, pour les petits partis à l'ombre du match « olivéristes contre chrétiens-démocrates », d'émerger dans au moins quelques territoires, qu'ils pourraient remporter pour glaner des sièges.
« C'était la force des chrétiens-démocrates quand ils étaient un petit parti », rappelle Veronica Fataly ; avec moins de 15 %, ceux-ci étaient fortement implantés dans des territoires historiques, tels que le Maurac ou Ayx-en-Garance ; « tout ceci a disparu depuis 2015 », et l'ancrage territorial semble moins que jamais un atout pour les partis en mal de sièges. « Nous devons aller dans les villages, dans les territoires, dans les quartiers », estime un militant du Parti réformateur : « ce qui compte, ce n'est pas le pourcentage que peut pondre cette conne de Madame Fataly » ; pour lui, « l'essentiel, c'est de gagner des sièges en gagnant des circonscriptions. » La même analyse avait été faite par Maximilien Moreira, ténor de l'aile gauche du Parti républicain : « Il suffit d'un faible écart de voix pour gagner des dizaines de sièges », et pour cela, ce qui compte, c'est « être au second tour, au moins quelque part » plutôt que faire acte de présence au niveau national, « mais n'avoir aucune circo à la fin de la journée. »
Être au second tour : voilà qui devrait obséder tous les partis. Les élections législatives, qui auront lieu en octobre 2018, seront non pas une grande élection, mais une série de duels. L'objectif : arriver en premier ou en deuxième dans une majorité de dèmes. « Les municipales 2017 ont montré à quel point le système à deux tours était redoutable », déplore un professeur de droit, engagé pour le passage à la proportionnelle : « si vous n'êtes pas dans les deux premiers, vous disparaissez » : c'est ce qui était arrivé aux « Prométhéens », et qui avait renforcé la domination de « L'Olivier » sur l'opposition à l'issue du second tour : « beaucoup de gens qui voulaient protester contre le gouvernement ont voté par défaut pour les candidats populistes », dit-il, « cela a été mon cas » : résultat, des dizaines de mairies gagnées par un parti qui semblait marginalisé sur la scène politique.
Comment séduire les territoires ? « Il faut y aller », déclare le militant qu'on avait interrogé auparavant : « il faut parler de l'histoire locale, des problématiques locales. » Les réformateurs, en off, ne cachent pas leur admiration pour un cas spécifique : celui de Georgio Lavare, élu malgré lui maire du Haut-Teyras, qui a redonné de la fierté à son territoire en promettant l'installation d'un réacteur nucléaire de pointe. Le dème rural, bientôt une petite puissance technologique mondiale ? « Les gens du coin aiment l'idée », regrettent avec lucidité les opposants au maire, qui veulent désormais séduire « les militants écolos » pour les aider dans leur combat. « Dans plein de dèmes, il y a eu des constructions anarchiques d'usines » qui ont pu avoir des conséquences négatives auprès des locaux. Sites spatials, aciéries polluantes, ou encore agences de communication pleines de bobos peuvent effrayer les autochtones ; au contraire, dans d'autres cas, la création d'emploi pourrait soutenir l'enracinement local. « Il faut parler aux gens de choses qui les concernent », conclut-il. C'est ce qui fera la différence.


