24/03/2020
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La Guerre des Ombres / Vöynÿa n Kÿyerneyta - Page 3

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[℈] Pylkäväkÿntÿlä
Kapöli (℈): Kÿntylät

"Cierge Moqueur" (Kärlä Släkk, 2019, Salle de l'Hécatombe)
"Cierge Moqueur"
Kärlä Släkk, 2019 (Salle de l'Hécatombe, Académie des Lettres Modernes et Anciennes, Roncevaux)


⇩ Musique d'Ambiance pour la lecture ⇩


Le rire est certainement la forme d'expression la plus complexe et propre à l'Homme qui soit. Les animaux rient, oui, mais de façon bien différente. Non, le rire humain a quelque chose de derrangeant lorsqu'il est sorti de son contexte. Quleque chose d'effrayant. Quelque chose de presque macabre.

Le rire fait plus peur qu'il ne fait de bien. Il indique la supériorité. C'est le son qu'emmet un trappeur lorsque sa proie a posé pied dans son piège. C'est le son qu'emmet un père de famille lorsque son fils est trop jeune pour comprendre. C'est le son qu'emmet un individu lorsqu'il délire. Et alors, nul ne peut le sauver de ce qu'il est sur le point de faire. Nul ne peut empêcher le rire.

Te voilà en proie, petit et pathétique. Tu n'a su te repentir face au Saint-Sauveur, et à présent tu pleures les conséquences. Si elle ne fait pas vomir, ta stature fait rire...

Shaula décrète par maintes fois que l'individu puni doit servir sa sentence. Il doit goûter au désespoir. Il doit avoir le sentiment d'être abandonné, seul.

Le Cierge Moqueur est indépendant de cette volonté. Lui, accompagne les punis. Mais un accompagnement mauvais, un accompagnement scabre. Il est toujours dit qu'il vaut mieux être seul que mal accompagné. Le Cierge Moqueur est là pour mal vous accompagner.

Et vous ? Vous, qui êtes à la merci de Dieu, qui cherchez l'amour, refuseriez-vous une figure souriante, amicale dans votre vie ? Non, et vous vous y attacherez, vous en serez dépendante ! Le Cierge Moqueur sait rassurer. Il sait s'approcher de sa victime en créant un lien comme celui-ci. Mais plus le temps passe, plus il y a de dents dans son sourire, et plus son rire est audible. Car à mesure que sa torture se profile, il n'a plus à cacher sa manigance, le fait de vous faire mal. Et ainsi, cela se termine par un moment encore plus douleureux que votre sentence, c'est à dire la trahison du pseudo-ami.

Mais il ne s'arrête pas là. Il vous donne le choix de recommencer. Encore et à nouveau. Et nigaud que vous êtes, vous accepterez ses excuses plastiques, celles qui sont faites pour vous traîner dans l'abîme à nouveau. Car oui, dès à présent le dilemme s'offre à vous: continuer à souffrir de façon constante, ou bien profiter d'une seconde de plaisir pour ensuite être torturé encore plus violemment.

...Je ris, je ris de ta personne, de ta stature. Je ris de ton addiction au factice. Tu cherches les limbes alors même que tu es piégé en enfer, tu découpes tes membres pour me divertir, ton seul but est de t'arracher en vue de mon spectacle...

Le Cierge Moqueur n'apparaît pas de toute pièce. Comme tous, il apparaît dans le sommeil, là où l'homme est vulnérable de son intellecte, en proie à son propre inconscient. Mais c'est au réveil que celui-ci se montre particulièrement assassin. C'est dans le sommeil que la schizophrénie s'installe, et c'est de jour qu'elle agit. C'est lui, le principal vecteur de cette pathologie ! Et nul médicament, nulle aripiprazole, nulle clozapine pourra vous sauver du rire infernal, du châtiment divin qui va au delà de la modification corporelle. Car ce rire vient de votre âme, une âme possédée et corrompue, une âme tenue par les fils de la volontée divine. Et l'âme appartient au Saint-Sauveur et le Père, et selon le Père elle brise ou bien elle répare. Le Cierge Moqueur se profile au plus profond, là où vous n'avez donc aucune juridiction, là où Dieu vous à renié. Le rire persiste donc, et seule volonté divine pourra vous en débarrasser.

C'est ainsi, c'est ainsi donc que persiste, toujours et sans merci, encore et sans satisfaction, sans pleurs et sans rires, les infamies du cierge moqueur. Il vous regarde, ils vous fixe, il vous rit. Il se pavane devant vos pensées et se moque de votre esprit. Il continue dans la douleur et nage dans le dépit. Et surtout il tape, il frappe et vous fait abandonner. Car quelle meilleure réussite que la capitulation d'autrui, là où l'autre se décide en retrait ?

...Ecoute, entends tu ? C'est le son de la conséquence. Le rire, celui que tu as provoqué en moi. Tu n'est qu'un enfant face à mon action, et tu n'es que cobaye face à la souffrance que je t'inflige. Tu ne pourras pas me quitter, même si tu combats cette dépendance si puissante, car je serai toujours là pour te narguer, et te tenter de la véracité de mes actions factices. Je continuerai à te hanter jusqu'à ce que tu te rendes au Seigneur, et par cela la mort ou l'abandon. Abandonnes-toi donc à ma grâce, que je puisse te faire saigner à nouveau...

Le Cierge Moqueur n'a pas de merci pour les Corvuns. Il n'en a pas pour les Antariens. Il n'en a pour quiconque.

Et certainement, il en a le moins pour ceux qui osent s'attaquer à leurs victimes et leur donner le luxe de la mort.

Car au final, les étrangers qui interviennent dans sa danse macabre sont les premiers à en périr.

...Mon fils, quel divertissement que de te voir souffrir de mon amour !


Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Hors chronologie. Le Cierge qui punit par l'esprit: contexte folklorique corvun, utile pour comprendre plusieurs passages obscurs de la Guerre des Ombres.
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[℈] Syöväkÿntÿlä
Kapöli (℈): Kÿntylät

"Cierge Dévoreur" (Kärlä Släkk, 2019, Salle de l'Hécatombe)
"Cierge Dévoreur"
Kärlä Släkk, 2019 (Salle de l'Hécatombe, Académie des Lettres Modernes et Anciennes, Roncevaux)



L'Homme ne connaît pas de prédateurs naturels. Il a toujours vécu au dessus de toute espèce, et même religieusement celles-ci ont été crées pour lui et lui seul. Il n'a de place qu'au sommet de par son intelligence et sa capacité à converser avec la grâce du Saint-Sauveur.

Mais l'Homme désormais se voit confronté à plus fort que lui. Non pas seulement plus fort, mais un prédateur. Un personnage qui se nourrit de la chair de celui-ci. Qui chasse l'homme et qui le démembre vivant. C'est lui, le Cierge Dévoreur.

Tu n'as plus d'âme, tu n'as plus de coeur. Il fut arraché par le Saint-Sauveur !
Si belle est ta faute, bonne est ta chair. C'est la sentence des dissidents du Père !


Comme tous les Cierges, il apparaît dans le sommeil. Mais il n'est point là pour discuter, vous narguer ou même essayer de vous sauver. Le Dévoreur agit, et par action, il est le seul à infliger de la douleur physique.

Car oui, même au fond des rêves des traîtres de la volonté divine, il y a de la place pour la torture corporelle. Et celle-ci puise ainsi son drame de la peur innée d'être chassé par une bête affamée. Nulle part où aller, nul endroit où courrir. Personne pour vous entendre hurler alors que le Cierge se matérialise, et produit son cri traumatisant avant de donner l'assaut. C'est cette peur d'être attaqué par quelque chose que vous n'avez jamais connu, une entité faite pour vous digérer.

Il n'a pas de conscience, il ne parle pas. Il est animal après tout, même si de forme vaguement humanoïde. Non, il n'a rien d'humain, ni d'extra-terrestre. Il est divin. Infernal. Il sort tout droit des malédictions les plus puissantes de la fantassine. Il sort d'un cercle rouge telle une invocation. C'est d'ailleurs le seul à se produire ainsi. Rouge. Non pas noir. Ce n'est pas l'anxiété qu'il faut créer en la victime. C'est le sentiment de proie. Car la victime est une proie, et une proie seulement.

Je me dresse sous tes yeux pleins d'effroi. Tu te figes lorsque je me jette sur toi !
Et alors débute donc le festin. Je plante mes crocs dans tes intestins !


Lorsqu'il est enfin dans sa forme principale, il vous repère immédiatement. Pas difficile de poursuivre quelqu'un dans une chambre à coucher, tétanisé par la peur. Et ainsi, il bondit gueule ouverte, hurlant.

Il commence par percer le ventre, en y arrachant vos entrailles sous vos yeux. L'Homme sous cette vision aurait l'habitude de s'évanouir, de partir autrepart pour atténuer la douleur et se défaire de la vision de sa propre mort. Mais non, le Saint-Sauveur n'a pas cette volonté. Et cela se passe au sein de vos rêves. Vous êtes pourchassé chez vous, dans votre propre tête, dans votre lieu sûr. Il n'y a pas d'échappatoire à la volonté divine.

Puis, lorsque vous vous retrouvez enfin complètement éventré, il arrache vos membres un par un, en commençant par les jambes puis chacun de vos bras. Ils ne vous serviront point, et de toute façon de vous ont jamais servi, sauf pour trahir le Père. Ils sont plus utiles en nourissant le dévoreur des enfers que montés sur votre torse, si c'est pour commettre le péché irréparable et ne point chercher la rédemption. Ou pire, la renier.

Et alors que vous êtes sur le point de sombrer, vidé de votre sang, privé de vos membres, éventré à coups de crocs, il finit par vous arracher la tête d'une morsure sèche, vous donnant comme ultime vision celle de ses intérieurs où vous méritez d'être.

C'est ainsi, c'est ainsi donc que persiste, toujours et sans merci, encore et sans satisfaction, sans pleurs et sans rires, les infamies du cierge dévoreur. Il vous regarde, ils vous fixe, il vous rit. Il se pavane devant vos pensées et dévore de votre esprit. Il continue dans la douleur et nage dans le dépit. Et surtout il tape, il frappe et vous fait abandonner. Car quelle meilleure réussite que la capitulation d'autrui, là où l'autre se décide en retrait ?

Je dévore tous tes membres un par un. Les bras d'un pêcheur ne servent plus à rien !
Et saignant par terre, tu payes ta dette. C'est bien une danse à en perdre la tête !


Le Cierge Dévoreur est donc là pour ajouter une note de douleur physique à l'arsenal psychologique du châtiment divin.

Il ne parle pas, il crie. Il est animal. Il est bête. Il est douleur.

Nulle utilisation de la raison ne vous sortira de là. Vous auriez dû l'utiliser lorsque vous avez refusé de chercher la rédemption, il est désormais trop tard. L'ombre rouge est apparue.

Ô mon fils, quel bon goût que tu as ! Tu appelles à l'aide, mais Dieu n'est plus là !


Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Hors chronologie. Le pendant physique du Cierge Moqueur, celui qui punit par le corps. Contexte folklorique corvun (à garder en tête pour certains cauchemars à venir).
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[℈] Vapaütäväkÿntÿlä
Kapöli (℈): Kÿntylät

"Cierge Libérateur" (Kärlä Släkk, 2019, Salle de l'Hécatombe)
"Cierge Libérateur"
Kärlä Släkk, 2019 (Salle de l'Hécatombe, Académie des Lettres Modernes et Anciennes, Roncevaux)


⇩ Musique d'Ambiance pour la lecture ⇩


La salvation est mère, la salvation est soeur. Mais la libération, elle dérive de celle-ci ! Elle libère de toute forces, même celles gravitationnelles, car il n'y a de plus accablant que la rédemption.

Vous avez péché. Shaula a reconnu votre dangereuse proximité avec l'ombre de la Fantassine, et pourtant, a usé de sa merci divine pour vous offrir une dernière chance, celle du purgatoire terrestre.

Vous avez affronté l'impossible. Vous avez frôlé tout d'abord les confins de l'Odium, vos membres dévorés par les Cierges, votre psyché torturée et trahie par leurs méfaits, vos nuits infinies qui n'ont connu que peu de sommeil, et celui-ci étant empli de malédiction. Mais vous avez résisté, vous avez prié et, à défaut de demander l'intervention divine, vous vous êtes repenti de votre péché et vous avez accepté d'être remis sur le droit chemin !

Avec courage, vous avez franchi la vallée du Fou qui sépare les univers de l'Odium et celui de l'Agape, vous y avez rencontré des cierges corrompus, des Cierges bienfaisants et malfaisants, vous avez été tenté et tiraillé de votre position. Toutes les raisons vous ont été offertes pour que vous continuiez à péché, encore et toujours. Mais encore une fois, vous avez su tenir tête à la Fantassine et à ses envoûtements, vous avez tourné le dos au Mal futur en échange de Mal présent, avec derrière celui-ci la promesse de la vie éternelle aux côtés du Saint-Sauveur.

Et puis, la partie la plus difficile, la conquête du Bien, celui du Royaume des Cieux. Vous avez été éprouvé de toutes manières, vous avez prié, conversé avec les anges pour obtenir la rédemption, vous avez retracé tous vos péchés pour les anéantir et enfin, vous avez ouvert votre coeur pour y accueillir Son amour et y avez reconstruit votre âme alors sur le bord du précipice.

Et une nuit comme les autres, là où vous étiez déterminé à faire d'avantage, à rencontrer un nouveau Cierge, à vous défaire d'un nouveau piège, vous vous êtes réalisé entre deux prières. Et là, à travers les fenêtes, craquelures et plis des murs autour de vous, la lumière divine est apparue comme un rayon.

Il était là. C'était la victoire en personne.

Ainsi le Cierge le plus proche de l'Agape du Saint-Sauveur, il dérive de toute la bonté qui lui a été accordée pour bénir l'individu pardonné. C'est la sortie la plus digne du purgatoire terrestre.

Tout ce que j’ai fait laisse des cicatrices
Ça me déchire, me brise, rend complice
Que puis-je vraiment faire aujourd’hui ?
Je ne supporte pas l’idée de te perdre sous cette pluie
Où dois-je aller, dis-moi, sans détour
Retrouver enfin mon amour ?
Dois-je me noyer dans ma rancœur
Et laisser sombrer tout mon cœur ?


Il arrive en fanfare, par détonations et explosions que seule votre ouïe vous est permise de capter, car autrui n'aura pas droit à cette récompense. Vous avez vaincu le purgatoire terrestre par la voie la plus glorieuse, celle qui transforme votre chagrin en accomplissements et qui rendent rentable les larmes que vous avez coulé pour y parvenir !

Dansons ensemble dans cette pluie
Rouge sang, tombant, dans mon esprit
Transformer mon corps en œuvre d’art
Peinte par la rage, éclatée sans regard
Des traces d’une colère lavée trop souvent
Et ces accidents heureux, perdus dans le temps
Ont bâti ce drame immense, dévastateur
Un chaos profond, noyé dans la douleur
Je me sens chuter sous tout ce vacarme !


Lorsque vous vous êtes réalisé, il apparaît comme tout cierge. Cependant, au lieu de se contenter d'une apparition à l'intérieur, lui se manifeste à l'extérieur. Il annonce votre libération, vous invite à sortir et respirer l'air frais du succès. Et là, il se dresse, flotte vers les cieux, annéantissant votre péché et annonçant la nouvelle au Saint-Sauveur !

Je refuse que la peine devienne mon arme
Revenir en arrière, fermer ces cercueils
Et les laisser voguer loin de mon deuil


Le Cierge Libérateur est la fin heureuse. Il est succès. Il est Agape. Il est l'unique qui par votre accomplissement vous glorifie sans dire un mot, mais plutôt en vous offrant l'expérience salvatrice que vous ne saviez même pas de pouvoir y prétendre. Et pourtant, vous voilà invité à la droite de Dieu et ainsi pour l'éternité, chantant dans son coeur !

J’entends une voix m’appeler

Pour me libérer !



Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Hors chronologie. Le terme heureux du parcours des Cierges, celui de la rédemption. Contexte folklorique corvun, en contrepoint des deux précédents.
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[✝] Vräyöt Köstävat
Kapöli (✝): Pelysöpymüs

"Derrière chaque balle..." Päcsä Nööl, 2020 (Salle des Douces Calamités, Académie des Lettres Modernes et Anciennes, Roncevaux)

"Derrière chaque balle..."
Päcsä Nööl, 2020 (Salle des Douces Calamités, Académie des Lettres Modernes et Anciennes, Roncevaux)



Ryämö Köwnatör, leader du mouvement Corvun a écrit :
Mes amis, des inconnus aux plus chers,

Si nous nous sommes gardés jusqu'à présent d'assumer notre affinité politique sur le champ de bataille, c'était car ce combat était avant tout ethnique. Nous combattons pour des valeurs que nous avons cachés, et même en faisant cela elles ont été décelés puis détruites. Sans en assumer la moindre conséquence. D'autres part, ce combat est culturel. Je dirais même plus, il est personnel et traditionnel. C'est car vous et vous seuls avez choisi de prendre à coeur cet affrontement qu'il est advenu. Que des pays étrangers s'y mêlent, cela n'aurait relevé que de deux problèmes: La stabilité régionale, cette valeur que nous avons juré de protéger par notre sang, est lésée par la perfidie de notre voisin, et des intérêts politiques. C'est sur cette question là que je m'attarde à présent.

Admettons-le à présent, si nous voulons voir un état Corvun resurgir, ce n'est pas seulement pour faire remonter notre culture. C'est aussi car vous représentez sans doute l'écrasante majorité des œuvriers[1] de ce pays.

Nos camarades corvuns ont bâti ce pays, même après avoir capitulé leur culture à un nouvel état qui promettait une économie industrielle forte. Cette promesse a été tenue pendant de nombreuses années, certes. Mais à présent, c'est une insulte. Une insulte à ces œuvriers qui nous nourrissent et qui durant les dix dernières années nous ont maltraités, détruit nos prix pour favoriser l'import, acheter nos produits et les vendre bien plus chers à l'étranger sans rien nous verser. Il est de même dans le secondaire, où le pays a fait appel a des entreprises étrangères pour assurer sa production, la déplacer par delà nos frontières et nous arracher des mains notre travail. Et cela est sans parler des assurances, notamment celle médicale, qui continue de nous réserver des mauvaises surprises.

Vous avez donc essayé de faire grève, mais les médias ont refusé d'en couvrir la grande majorité en suggérant au contraire que tout allait bien. Des individus ont été licensiés, les QG des entreprises historiques du secteur secondaire du pays ont été transférés de Henne à Margaux, loin de ceux qui osaient remettre en question leur corruption. Et, évidemment, la goutte qui fit déborder le vase, ni plus ni moins la déstruction de tout ce qui restair de notre accord, c'est à dire le patrimoine.

Un pays n'a point à devoir se reposer sur d'autres tandis que des hommes et des femmes travaillent d'arrache pied pour qu'il soit auto-suffisant. Ce qui était une République juste et dont la puissance industrielle était louée devint un pôle d'une bureaucratie complexe, faite en sorte pour que vous et moi ne puissions comprendre ce qui se trame dans les locaux de la capitale.

Donc, je vous le dis à présent, sachez que nous avons combattu surtout pour notre patrimoine. Mais n'oubliez pas la raison fondamentale de notre colère, celle du manque de respect, celle d'une élite qui a trahi ses œuvriers, eux qui ont sacrifié leur passé pour être reconnus à leur juste valeur. Mademoiselle Maxine n'est pas morte pour voir cela. Béatrice Nivose non plus, ainsi que les héritiers du patrimoine qui nous a précédé. Rappellez-vous ainsi de ce que vous avez à gagner, outre le droit de revenir sur vos origines. C'est cette même élite que nous combattons aujourd'hui, une élite soutenue par la MIRA, une élite bourgeoise qui mérite d'être anéantie pour le tort qu'elle nous a causé, qui se repose en ce moment même à Margaux dans les quartiers financiers alors que de braves gens comme vous donnent leur vie à travers les rues de Henne.

Si je vous en parle, c'est aussi pour illustrer l'ironie du moment que nous vivons à présent. Sachez-le, nous avons des alliés qui respectent et adhèrent à nous valeurs sociales, telle que la République Fédérale Kartienne, qui dès la montée de notre mouvement ont cru à notre ascension et en ont fait les louanges. Non par haine du camp adverse, non, mais par amour du nôtre. Sans doute d'autres contrées partageant ces mêmes idéaux auront tendance à manifester leur support envers notre cause. Bien que nous l'acceptons, nous avons les moyens de nous faire valoir par nous mêmes contre les acteurs de la MIRA qui ont décidé de nous utiliser comme bouc émissaires pour leurs opérations. Cependant, certains se donnent non seulement la permission de tirer sur ceux et celles qui partagent ces mêmes idéaux sociaux, mais rouler sur notre terre en vertu de ceux-ci. Encore une fois je le répète. Oui, nous combattons pour un nouvel avenir politique du pays. Mais aussi pour notre patrimoine. Et l'intervention étrangère viole cette deuxième condition. Et nous ne ferons pas de compromis en choisissant l'une pour l'autre. Nous voulons changer notre pays, et nous voulons le faire de notre propre main.

Cela semble ne pas poser problème à la Loduarie, qui pense faire trôner des valeurs mais qui ne fait trôner qu'une volonté millénaire de nous assiéger. Qu'ils eurent raison lorsque le pays étaient gouverné par des élites, cela est discussion autre. Mais à présent, alors même que notre contrée se prépare à un changement révolutionnaire, cette destruction nous la condamnons. Et quand bien même nous oeuvrons selon les même pensées, le sang corvun continuera de couler tant que toute âme loduarienne n'aura point disparue de notre sol.

Que la malédiction de Shaula emporte ces hypocrites aux pieds de la fantassine !

- Ryämö Köwnatör

[1] œuvriers : Terme antarien, l'équivalent du prolétariat.

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[✝] Lukÿjä
Kapöli (✝): Pelysöpymüs

"Raymond" Kärlä Släkk, 2021 (Musée des Martyrs, Ville de Lyra)

"Raymond"
Kärlä Släkk, 2021 (Musée des Martyrs, Ville de Lyra)



Les montagnes des hauts-plateaux étaient certainement l'un des reliefs les plus prisés du pays. La lumière s'abattait toujours sur les neiges éternelles des sommets et se réfléchissait de vallées en vallées. De journée, l'atmosphère était jaunie par ces couleurs, comme si la région était restée coincée dans une carte postale des années 60. Au contraire, à l'aube et au coucher du doux soleil de fin d'été, c'était un charme rosé qui se posait là comme un voile, apportant le calme de fin de journée aux habitants des environs.

C'est justement durant ces temps morts que Raymond lisait son journal, ou bien un livre qu'il avait débusqué chez un bouquiniste l'autre jour. Sur cette maudite chaise en plastique, sur laquelle sa cousine jurait tout le temps qu'elle allait la jeter. En effet, celle-ci cassait le charme de ce petit balcon où une multitude de plantes et de décorations faisaient vivre l'espace. La chaise était tout aussi intrue que l'était Raymond dans la famille, et c'est pour cela qu'il l'aimait autant. Tout ce qu'il faisait, c'était de partager sa condition.

Et pourtant, dire que Raymond était un intrus, c'était une exagération. Ayant souffert d'un mauvais divorce, il avait cherché le refuge temporaire chez sa cousine, aussi bien pour lui que pour l'aider elle à s'occuper de son nouvel enfant en bas âge lorsque elle et son mari travaillaient. Il avait toujours été très docile avec les plus petits, c'est sans doute ce qui lui a valu la séparation avec son ex-femme qui n'en voulait point. Dans tous les cas, sa nouvelle vie était désormais plus calme. Il lisait, et les enfants le regardaient, là, seul sur le balcon, toujours sur cette maudite chaise.

Aujourd'hui, il avait lu plus que d'habitude. Le soleil s'étant couché, il devenait difficile de lire dans la pénombre. Surtout, l'odeur berçante du poulet rôti l'avait attiré à table. Et à chaque fois qu'il se levait après sa séance, les enfants le bombardaient de questions diverses et variés.

"Oncle Raymond ! Oncle Raymond ! il parlait de quoi ton livre aujourd'hui ??"

Raymond souriait. Les enfants avaient pris l'habitude de l'appeler oncle. C'était presque assez pour réparer son petit cœur déchiré. Il répondait calmement.

"Une très belle histoire à propos d'une amitié entre un berger et un fantôme. Très poétique."

Les enfants étaient émerveillés comme à leur habitude.

"Tu crois aux fantômes, oncle Raymond ?"

"Je ne sais pas. Et toi ?"

"J'aimerais bien être un fantôme, je peux jouer dans ma chambre au lieu d'aller à l'école !"

"Tu ne trouverais pas cela ennuyeux à force ?"

"Toi non plus, tu ne trouves pas cela ennuyeux de lire toute la soirée ?"

Raymond se mit à sourire. Tellement de tendresse, et dire qu'une poignée d'égoïstes pouvaient mettre fin à cela.

Une fois à table, tous se mirent à converser de leur journée. Les parents parlaient une énième fois de projets qu'ils avaient entamés, tandis que les enfants citaient leurs découvertes et apprentissages du jour à l'école. Raymond, lui, restait quelque peu exilé. Il était présent et écoutait diligemment, mais rien de cela ne le concernait vraiment. Et pourtant, même en étant cet intrus, il faisait bien partie de cette famille désormais.

Alors qu'il réfléchissait, le nez dans son plat, sa cousine l'interpela.

"Alors Ray, tu nous racontes un peu cette lecture du jour ?"

Raymond sourit.

"J'en ai déjà parlé aux enfants. Disons que c'est une histoire de fantômes."

Le mari de sa cousine était particulièrement fasciné par le calme de Raymond. Il lui posait sans cesse des questions sur les ouvrages qu'il lisait, à défaut de les lire lui même. C'était typiquement l'homme avec une grande curiosité, mais trop pressé ou occupé pour alimenter celle-ci.

"De quel auteur ? C'est de la philosophie ?"

"Luna de Basildon. Ce n'est pas son ouvrage le plus nouveau, mais c'est une belle métaphore. Celui-ci était dans ma liste depuis un moment."

"C'est quand même dingue, j'aurais jamais la patience de m'asseoir sur une chaise pendant des heures pour lire. C'est quand même génial."

"Après, ça me détend. Je peux penser à autre chose. C'est si calme dans votre quartier..."

Sa cousine prit la parole.

"Tu sais, même si c'est calme au coucher, tu devrais essayer de partir pour une promenade nocturne. C'est vraiment sûr par ici, tu risques rien. Tu pourrais essayer ça."

C'est vrai que Raymond était plus du genre statique, il ne se promenait pas souvent. Il préférait s'asseoir et lire. Mais il était aussi très ouvert aux choses nouvelles. Peut être que partir quelque part au milieu de la nuit, c'était un bon moyen de se retrouver face au silence et approfondir ses réflexions sur ses lectures. D'habitude, il aurait fait cela en regardant le plafond alors qu'il cherchait de s'endormir le soir sur le canapé-lit. Mais pour une raison ou une autre, une petite escapade le tentait.

"Peut-être... C'est une bonne idée que tu proposes… Tu connais un bon itinéraire ?"

"Il n'y en a pas. C'est toute la magie. Laisse toi porter par tes pas."

"Porter par mes pas ?"

Raymond était complètement à l'écart du concept de vagabonder physiquement. Et pourtant, il le faisait déjà souvent dans ses pensées. Mais encore une fois, c'était son esprit sédentaire qui le faisait douter.

"Personne te force. Si tu veux, on ira demain ensemble. Ou ce soir ?"

"Demain. Demain c'est mieux."

Pourquoi avait-il renvoyé au lendemain ? Il se connaissait pourtant assez bien que cela, dans son jargon, signifiait l'abandon pur et simple de l'idée. Il n'allait pas faire cela demain. Ni le jour d'après, d'ailleurs.

Qu'importe. Ce n'était pas sa première initiative qui passait à la trappe…

* * *

Le plafond était accusateur ce soir là. Il l'était bien souvent, mais aujourd'hui il était plus bas que d'habitude selon sa perspective. Cela l'oppressait. Allongé sur son lit, il n'avait pas envie d'être écrasé par la métaphore de ses pensées divagantes. Il voulait qu'elles puissent exploser. Partir plus haut. À y repenser, dormir à la belle étoile aurait réglé son problème.

Il continuait à repenser au dîner. Il s'était levé de table, comme d'habitude. Il avait aidé à la vaisselle, comme d'habitude. Il avait même couché les enfants, là aussi comme à son habitude. Et comme d'habitude, il était couché lui même à présent, face au plafond des pensées perdues. Il aimait l'habitude, et ne laissait pas des pensées parasites le dévier de ce chemin goudronné. Mais ce soir là, il n'y arrivait tout simplement pas.

Pourquoi donc avait-il décliné ? Pourquoi ce geste, exactement ?

C'était un réflexe. Il n'avait pas agi. Il s'était rabattu sur son planning habituel, celui qu'il connaissait assez bien pour ne jamais être surpris. Mais il avait besoin de cette surprise pour le changer. Pour le sortir de sa stase. La surprise l'appelait de l'extérieur.

C'était donc décidé. Il allait sortir, maintenant.

Sans faire de bruit, il enfila ses souliers en prenant soin d'oublier tout l'essentiel, tout sauf les clés pour éviter de devoir dormir sur le paillasson. Et le voilà qu'il se retrouvait dans la rue. Déserte, à peine illuminée, sans idée de où aller plus qu'autre part que l'endroit d'où il était venu.

Cela lui était assez simple, à sa grande surprise. Il se mit à marcher sans réfléchir, comme s'il avait fait cela tous les jours de sa vie. En réalité, il réfléchissait bien. Il réfléchissait mieux. À cet ouvrage qu'il avait dévoré aujourd'hui.

Même seulement après quelques minutes de marche, il commençait déjà à questionner ses anciennes habitudes. Comment pouvait il réfléchir en étouffant dans cette pièce ? C'était tout simplement inenvisageable. Dans sa tête, il se croyait divaguant dans la jungle, même si entre nous, il se construisait un tout nouveau chemin goudronné…

Qu'importe. Il se laissait surprendre. Et cela ne pouvait que l'amener dans un endroit meilleur. Il pensait déjà aux analyses et aux réflexions qu'il allait fournir aux enfants, ou au mari de sa cousine qui en demandait si souvent. Peut-être que son aversion pour cette pratique venait simplement du fait qu'il séchait à ce sujet. Dans tout les cas, il se sentait nouveau.

Et tout cela grâce à sa cousine.

Il jeta un œil à sa montre. Bientôt une heure du matin. Il était à bonne distance de son domicile, il aurait pu rentrer. Mais ce moment était trop magique. Qu'importe, il aura tout le temps de récupérer des heures de repos plus tard.

Alors qu'il s'éloignait des rues pour rejoindre des parcs en périphérie, sa transe matérialisée par le silence et l'atmosphère vide fut soudainement interrompue.

Un pas de côté. Une décision horrible. Un tir. Et la destruction d'une histoire.

Il leva les yeux au ciel, le même qui lui avait ouvert un nouveau monde et qui s'apprêtait à le trahir. Une ombre, puis deux, puis cinq, découpant l'espace céleste trop rapidement pour qu'il puissent en distinguer quoi que ce soit. Sauf un détail.

Une lueur. En réalité, des dizaines. Des lueurs qui devenaient plus puissantes, plus intenses.

Et puis, plus rien.

Rien. Réduit à néant.

Tout simplement.

* * *

Alors que la vallée brûlait, que les habitants hurlaient et les bâtiments s'écroulaient, la famille autre fois faisant partie d'une routine en fut violemment extraite. Les téléphones sonnaient par milliers avec des alertes gouvernementales. Des policiers et des militaires poussaient les individus dans les souterrains et les métros. La panique. La peur. Toutes au rendez-vous.

Dans cette panique, la "famille" de Raymond attrapaient des objets de première nécessité. La cousine pleurait, son mari était ironiquement le plus calme de la situation. Tous étaient prêts à évacuer, les enfants compris.

Avant de quitter l'appartement, le plus curieux des petits jeta un dernier coup d'œil au balcon. Raymond était nulle part. On ne voulait pas l'oublier. Mais dans la panique, on avait à peine remarqué sa disparition.

La vérité ? Raymond n'avait pas disparu. Il avait seulement découvert un autre monde. Certainement un monde meilleur. Là, sur le balcon, à travers les yeux du jeune, il apparut. Ou, plus précisément, c'est son ombre qui apparut.

Il était devenu une ombre. Certes, très tôt. Mais une ombre, c'était désormais son statut.

Et c'était mieux comme cela. Car seuls les morts voient au delà de l'ombre.

Et seules les ombres témoignent de la fin du conflit.

Ainsi partaient les victimes civiles de l'invasion, une par une. Des personnes avec des histoires. Avec des avenirs. Réduites à des ombres.

La zone des Hauts-Plateaux n'était même pas touchée par la guerre civile. Elle vivait paisiblement. Et la voilà à présent touchée par des tirs d'artillerie loduariens. Des tirs qui en l'espace de quelques minutes, ont fait plus de victimes civiles que l'entièreté de la Guerre des Ombres jusqu'à présent.

C'est fini.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
L'un des nombreux témoignages, adaptés en nouvelles, sur les victimes civiles de l'attaque éclair loduarienne. Ces textes sont imprimés sur des tracts et distribués tout au long de la résistance, à l'intention de ceux qui ne voient pas encore les objectifs réels de cette "opération humanitaire".
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[✝] Entoÿmë
Kapöli (✝): Pelysöpymüs

"La Béatrice Immolée" Kärlä Släkk, 2019 (Musée des Arts Photographiques de Tassel)

"La Béatrice Immolée"
Kärlä Släkk, 2019 (Musée des Arts Photographiques de Tassel)



Journal Nömnä nä Körvä a écrit :
Incendie sur la Chapelle Sainte Béatrice
Suite aux bombardements liées à l'invasion par la Loduarie Communiste, l'église emblématique des Pavés devient cendres dans l'espace de quelques heures

Alors que les forces Loduariennes faisaient leur entrée vers une heure du matin dans l'espace aérien du pays pour en prendre possession, des bombardements importants ont été effectués sur l'entièreté des villes de Robaltes et de Henne, épicentres du soulèvement Corvun dans le pays. Bien que les combats liés à la Guerre des Ombres faisaient rage depuis maintenant quelques mois malgré plusieurs trêves angoissantes laissées par la MIRA pour nous donner l'occasion d'évacuer les civils et soigner des blessés, cette simple opération a emporté avec elle plus de vies innocentes et bâtiments historiques en quelques heures seulement. Des bâtiments protégés que les deux parties auparavant avaient juré ne point désacrer, et des civils auxquels un couloir d'évacuation était dédié avant cette attaque. À présent, plus de garanties humanitaires. Plus de règles du jeu.

Les premières flammes ont été déclarés que peu de temps après que les premiers obus et missiles firent contact avec le sol. Dans la panique, les résistants Corvuns alors principaux occupants de la ville ont été pressés vers des abris d'artillerie, y compris les pompiers qui n'ont dès l'ors pas pu être présents pour éteindre le carnage se déroulant devant leurs yeux.

Ceux qui ont pu avoir une vue sur la Sainte Béatrice ont pu témoigner du spectacle macabre. Trois cent années d'histoires. Des ouvrages religieux des plus précieux. Sans doute l'attraction touristique la plus prisées du quartier historique de Henne, volatilisé sous les braises causées par les chutes d'obus.

La chapelle était le premier point de discussion lorsque l'encadrement de la guerre civile avait été discuté en premier lieu. Ce lieu de culte était l'un des monuments catholiques les plus importants, certes, mais renfermait tout aussi bien une quantité non-négligeable d'archéologie corvienne ce qui en faisait un point de rencontre hybride entre les deux parties. Nul n'aurait osé s'en servir ou la détruire, même par accident. Ni le périmètre d'ailleurs, composé de bâtiments d'origines avec certains des plus beaux colombages du pays.

Ce matin, il ne reste plus rien. Un champ de bois noir, des montagnes de cendres et des corps de résistants qui n'ont pu rejoindre leurs abris à temps.

Des fidèles ont notamment été aperçu en train de se recueillir sur le seul artefact restant, une croix de pierre érigée sur la place du parvis de l'église. Autrefois grisâtre, elle était devenue noire comme l'ébène. Et seule survivante du cataclysme.

Les individus s'étant rendus sur place ont rapidement été dispersés par les militaires loduariens ayant pris en charge la ville, pour raisons dites de sécurité. Mais derrière les rubalises étendues sur le périmètre, des corps sans vie aux pieds de la Croix.

Désormais sous tutelle, les résistants l'ont murmuré à notre antenne: "Sainte Béatrice sera vengée, et Shaula n'aura pas de miséricorde pour les malfaiteurs."

Klarnä avait enfin fini de taper sur sa machine. Derrière elle, Heykÿ s'apprêtait à lui arracher la page des mains pour courir à l'imprimerie et en disperser un maximum d'exemplaires.

Ils avaient répondu présent au début de la guerre civile. Et maintenant, c'était de leur devoir d'en faire de même contre cette injure étrangère.

Suite à la prise en charge de la ville par les militaires loduariens, la publication devient à présent clandestine. Les informations sont relayées de mains en mains grâce à des tracts, et des clichés des zones restreintes commençaient à être diffusés. Derrière ces périmètres, les vrais dégâts de l'opération. Ceux que personne ne voit, et ne verra peut-être jamais en dehors du pays.

Car avec cette chapelle qui tombe, c'est la foi du pays qui est touchée. L'intouchable. À présent, ce n'était plus un combat d'indépendance, mais d'une certaine manière, religieux.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
L'un des journaux d'information indépendants et clandestins diffusés pour mettre en évidence les dégâts réels de l'invasion dite humanitaire. Celui-ci porte sur une cible que rien, absolument rien, ne désignait comme militaire, et fait basculer le conflit sur un terrain nouveau.
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[✝] Vespernacht
Kapöli (✝): Pelysöpymüs

"Vespernacht ou la Noctonuit" Kärlä Släkk, 2020 (Photographie Paranumérique, Musée des Arts Photographiques de Tassel)

"Vespernacht ou la Noctonuit"
Kärlä Släkk, 2020 (Photographie Paranumérique, Musée des Arts Photographiques de Tassel)



Un battement de cœur. Plusieurs, en réalité. C'est tout ce qu'on entendait dans les couloirs de l'institut carcéral psychiatrique de Margaux Est, en périphérie de la capitale.

Un battement toutes les passes secondes. C'était un rythme plutôt calme, plutôt détendu. Trop ? Certainement. Mais il y avait du bon dans l'air. Les gardes ne trouvait rien d'anormal. Mais les carcérés, eux, si. Ils le sentaient. Ils frémissaient.

En toute habitude, on en entendait certains taper sur leurs portes renforcés, demandant à être libérés. C'était souvent des jeunes, souvent même des mineurs. De toutes façons, des pathologies comme celles-ci, elles ne donnaient point d'espérance de vie bien longue. Et avec cela, les récentes épidémies de grippe antariennes ne réglaient rien au problème. C'était comme si on les enfermait ici dans l'attente de quelque chose.

Les premiers cris et sifflements des bombardements côtiers loduariens commençaient déjà à faire rage. Fort-heureusement, la banlieue était assez éloignée pour subir quoi que ce soit. Mais assez proche pour voir leur capitale brûler.

Dans l'office des gardes, tout le monde était scotché à la baie vitré. La plupart n'avait pas de famille, et que peu d'amis qu'ils pouvaient ou devaient appeler. Ils regardaient le drame silencieusement.

"Les Corvuns ?"

"Ils nous auraient prévenu."

"La Loduarie ?"

Tous étaient silencieux. De toute évidence, cela ne pouvait pas venir de quiconque. Surtout qu'il était maintenant assez évident que le blocus naval se rapprochait dangereusement des côtes. C'était tout de même dur à accepter. Pourquoi maintenant ? Pourquoi comme cela ?

"Donc c'est enfin arrivé..."

Ces gens là n'auraient plus de vie à laquelle retourner une fois le soleil levé. L'armée allait bientôt arriver et les bombardements allaient s'en suivre. Ils allaient probablement être évacués bientôt. En parlant d'évacuation, tous eurent la même peur au même moment. L'un d'eux s'écria.

"Attendez... On en fait quoi des deux cents schizos ?"

"Ils évacueront avec nous, non ?"

"T'es fou ? Tu sais à qui on a à faire ?"

"C'est bon, on les endort et voilà."

"Et puis quoi ? On les mets où ?"

Tous se regardèrent l'un l'autre. C'était du suicide. Ils savaient pertinemment que les personnes incarcérés sur le site avaient toutes tué par le passé, ou comptaient le faire. Et si les loduariens prennaient le contrôle de la zone, ils allaient tous et toutes être tués ou torturés. Il n'y avait pas dix mille solutions, en réalité il n'y en avait qu'une.

"On doit les libérer."

Ils se retournèrent tous pour dévisager celui qui venait de proposer l'idée, comme si il venait de dire une immondice. Et pourtant, ils savaient qu'il venait de dire ce que tous pensaient tout bas.

"On peut pas. Ils vont déclencher une guerre si on les relâche dans la nature."

"Une guerre est déjà en cours de toute façon. Et ils vont mourir d'une manière ou d'une autre. Autant leur laisser une soirée de liberté. Ce sont de personnes, eux aussi."

Les gardes n'avaient pas à être convaincus. En réalité, ils l'étaient déjà. Ce dont ils avaient besoin, c'était une bonne raison pour le faire. Car ils refusaient comme tout homme de s'abandonner à la fatalité de la seule option. Ils voulaient avoir le sentiment d'avoir choisi.

"On doit faire en sortes qu'ils ne fassent rien de dangereux."

"Je peux leur proposer un marché..."

Les gardes se mirent à rire. Celui qui avait prononcé la phrase aussi. Mais au bout de quelques secondes seulement, les rires joyeux fanèrent en réalisations absurdes. Absurde en effet était l'idée de négocier avec des demeurés. Mais il n'y avait plus rien d'absurde à présent car ils avaient tout vu. Ils avaient vu Margaux en feu, c'était pour eux bien au delà de leur ligne rouge.

Se regardant les uns les autres comme pour essayer de se passer la responsabilité, l'un d'entre eux se leva.

"Bon, je tente ma chance. Appelez Ouest et Nord-Est pour savoir ce que eux ils font. Demandez aussi à Roncevaux et Rigault."

Et de cette manière, sans savoir réellement comment, la ruche des gardes s'activa.

Dans les couloirs, rien. En réalité, personne. Seul ce garde, en route pour la cellule 33. Il savait à qui il devait parler pour s'adresser à tous. La fameuse détenue numéro 33. Celle qui avait su réunir et pacifier les deux cents et plus individus dans le centre, assez pour permettre à la direction de les autoriser à déjeuner en groupe complet dans la cafétéria sans qu'il y ait d'incidents sanglants. Les gérants avaient parlé de "réussite" lorsqu'ils étaient interrogés sur le calme anormal de leurs détenus, lorsqu'en réalité, c'est à cette gamine qu'il fallait remettre des remerciements. C'était une triste métaphore de comment ces patients étaient traités dans le pays.

Après seulement quelques minutes de marche, il était arrivé à une impasse. Et au bout, la cellule. Normalement, pour ouvrir cette porte, il aurait du être encadré par deux gardes armées. Mais il avait la sensation, et l'espoir, que la fille allait coopérer. Il tapa un code, tourna la lourde poignée et tira vers lui le pavé d'acier qui le séparait de la salle blanche.

À l'intérieur, le calme. Rien, juste des coussins blancs. Et surtout, personne. Le garde eut un instant de panique, il fit un pas malhabile à l'intérieur et la vit là, dans un coin adjacent à la porte.

La fille avait tout d'une personne normale. Elle souriait normalement, avait l'air innocente. Elle semblait même attendre l'arrivée de ce même garde. Avec sa voix douce, elle prit la parole.

"Vous en avez mis du temps à vous décider."

Le garde ne se laissa pas impressionner et décida de suivre le protocole.

"Détenue numéro trente trois, on aimerais vous proposer un marché."

"J'écoute."

"À cause d'une situation exceptionnelle, nous devons évacuer le bâtiment. Nous ne pouvons pas transporter les détenus ou les relocaliser."

"Donc vous allez suivre votre gentil protocole et nous laisser crever ici ?"

"On comptait vous remettre en liberté. Mais sous une condition. Que vous ne porterez pas atteinte à aucun citoyen antarien à votre sortie."

"Vous savez pertinemment que je ne peux rien garantir. Qui plus est, si nous sommes tous ici, c'est car quelqu'un ou plusieurs personnes nous ont infligé une certaine détresse. Vous y compris, je n'ai pas beaucoup apprécié l'usurpation de mes efforts. Ce que je vous propose, c'est une libération sous mes conditions."

"Lesquelles ?"

"On veut des armes."

"Il est hors que question que-"

"Quoi ? Vous comptez vous battre contre la Loduarie comme ça, habillé comme une courgette ?"

Le garde ne savait pas quoi répondre. Tout de même, il ne pouvait pas accepter un tel marché.

"Et parce que vous comptez vous battre, vous ? Qu'avez-vous à y gagner ?"

La jeune fille se leva d'un bond et se mit à faire les mille pas alors qu'elle entama son explication.

"Voyez-vous, ce pays comme il l'existe nous a causé beaucoup de torts. Vous saviez pertinemment que ce pays portait un lourd fardeau de personnes isolées et mal traités, entre autres. Et puis, vient un groupe de nostalgiques, qui décide de vous rappeler quel Dieu vous priez. Un Dieu qui vous a enseigné la miséricorde. Et une ange, Shaula, pour vous l'accorder. Nous avons tout intérêt à défendre des individus qui connaissent notre potentiel et nous traitent comme des êtres humains. C'est tout ce que nous demandons et ce depuis des décennies. Donc oui, il y aura des morts. Mais rassurez-vous. Les ingrats auront péri tôt ou tard. Après tout, nous ne pouvons pas laisser tout ce travail de correction à Dieu seul. Qu'en pensez vous ?"

Le garde dévisagea la jeune, perplexe. Il ne s'attendait pas à une explication si poussée de ses intentions réelles.

"Donc quoi ? Vous allez monter sur Henne et rejoindre la guerre civile ?"

"La guerre civile n'est plus, et sachez-le, elle nous manque. Pour la première fois, elle nous a donné un sentiment d'appartenance. Mais comment pouvons nous changer le pays, si le pays n'existe plus ?"

"C'est ridicule ! Pour quelques bombes !"

"C'est votre décision. Je ne vous parlerai point de devoir moral, ni de peines perdues. Je vous laisserai constater par vous-mêmes. En attendant, j'aimerai récupérer quelques heures de sommeil si ce n'est pas trop demandé."

"Très bien. C'est votre décision, détenu trente trois."

"Par pitié, appelez-moi Jade."

Et comme il était venu, il ferma la porte derrière lui et retourna a la salle de contrôle.

Lui qui s'attendait à voir ses collègues téléphoner, ou l'aborder avec une autre solution, ils étaient à nouveau scotchés à la vitre, cette fois plus détruits qu'inquiets. Dans le ciel, des parachutistes tombaient sans riposte. Les défenses anti-aériennes étaient tombées, en l'espace que quelques minutes, et à présent les militaires loduariens prenaient déjà en otage la ville. Dans le coin de la pièce, le téléviseur était allumé. D'un côté l'allocution du Président du Conseil. De l'autre, des images des corps et des bâtiments écroulés dans le centre-ville de Margaux. Même le parc des Lipres était en flammes, avec en son centre la statue noircie de l'Ange Spectateur.

Le chaos. Une situation qui n'était que quelques obus et tirs était à présent une invasion éclair. le garde regarda à nouveau la transmission. Les corps. Les bombes. Les morts.

Il bégaya quelques paroles pour attirer l'attention des autres.

"Ils veulent qu'on les relâche avec des armes."

Ils s'attendaient à ce que ses collègues lui rétorquent que c'était une idée de merde, que c'était du suicide. Mais personne ne le fit. Au contraire, ils acquiescèrent tous. L'un d'eux murmura.

"De toute façon, elles ne nous serviront plus. Moi, je me casse d'ici."

Pendant ce temps, Jade était par terre en train de roupiller. Elle savait, mais elle attendait.

Et soudain, elle entendit un clic.

Elle se leva d'un bond, s'avança doucement vers la porte et la poussa.

Devant elle, les portes des autres cellules s'ouvraient aussi, avec des détenus qui sortaient, confus.

Elle se mit à rire. Elle riait de bon coeur. Après tout, elle savait.

Dix minutes plus tard, une foule de deux cent personnes se tenaient devant la porte d'entrée de l'asile. Et sur les épaules d'un des détenus, Jade. Elle s'adressa a tous.

"On a une seule chance. Il n'y aura pas jour tant que nous ne réussirons pas. Il n'y aura que la nuit. La Noctonuit. So beginnt die Vespernacht"

Tous applaudirent. Tous rirent de joie. C'était comme si ils renaissaient une deuxième fois.

Alors qu'ils étaient sur le point de quitter l'établissement, ils furent interpelés par un groupe de gardes au fond du couloir.

"Eh !"

Ils se retournèrent tous. Une poignée de gardes, armés, faisant face aux détenus. Tous prirent peur. Tous firent un pas en arrière.

Tous, sauf Jade.

Elle descendit des épaules du détenu qui la portait, se fraya un chemin dans la foule et vint se présenter face au garde qui l'avait appelée. Ils se dévisagèrent pendant de longues secondes, jusqu'à ce que le garde leva son arme et la tendit à Jade. La fille s'en empara doucement, et le garde fit un pas de côté pour montrer l'accès à l'armurerie de l'établissement.

"Vous avez oublié ça."

Jade sourit, puis elle se tourna vers le reste, et lâcha.

"Servez-vous."

* * *

Ce soir là, deux cent détenus armées vagabondèrent ensemble à travers la périphérie Margalaise. Tandis que les autoroutes étaient bloqués par des civils cherchant à tout prix à évacuer, ils disparaissaient dans la forêt.

Et ce cas là n'était pas isolé. Au contraire.

Dans les autres périphéries de Margaux, à Roncevaux jusqu'au large de Henne, tous les établissements prirent de similaires décision. Le bâtiment devait être évacué. Il n'était que moral que les personnes soient libérés.

L'invasion Loduarienne avait causé certainement des situations les plus inédites. Mais celle-ci était certainement l'une des plus sérieuses. Des carcérés pro-Corvus, envieux d'une vie nouvelle d'un pays qu'ils devront d'abord délivrer.

C'est le début de la Vespernacht

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
L'invasion loduarienne fait tomber plusieurs institutions carcérales, dont les établissements psychiatriques, qui n'ont plus les moyens d'évacuer leurs détenus et choisissent d'ouvrir leurs portes. Indépendamment de toute décision gouvernementale, des dizaines de milliers d'individus en marge s'organisent et posent les bases d'un groupuscule de résistance souterrain travaillant au nom de Shaula.
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[✝] Nädän sëlä, Hayä-vuörëlä!
Kapöli (✝): Pelysöpymüs

"Là-Haut" Növä Salterton, 2022 (Galerie de l'Institut Culturel Kartien, Ville de Margaux)

"Là-Haut"
Növä Salterton, 2022 (Galerie de l'Institut Culturel Kartien, Ville de Margaux)



Les environs du Mont Hayä étaient certainement un des paysages des plus pittoresques présents sur le sol Kartien. Une vraie merveille pour les yeux: des neiges éternelles à perte de vue, des falaises vertigineuses, montagnes escarpées comme si elles venaient de sortir tout fraîchement de terre, et ces nuées qui brossaient sans cesse les angles crochus des rochers. Mais surtout, le silence. Le calme. Et la distance.

C'est donc dans ce cadre que se tenait aujourd'hui la cérémonie maritale de la figure la plus influente du pays. Angèle Orlovski, icone d'un pays nouveau et plus fort, renaissant des cendres d'une guerre civile dévastatrice qui avait plongée la contrée dans l'abîme.

C'était presque ironique à présent de voir Antares subir le même sort. Quand bien même la Guerre des Ombres était encadrée comme il se fallait, la nouvelle présence de la Loduarie avait retourné le côté traditionnel et presque respectueux de la guerre qui prenait place avant cela. Dès à présent, des civils qui autrefois avaient été tenus à l'écart se voyaient pris dans la turbine, et le pays entier était défigurer. Réussiraient-ils à venir à bout de la Loduarie l'envahissant, l'avenir de la guerre des ombres était compromis. Cette invasion était réellement des plus scabres, puisque quoi qu'il arrivait, Antares serait plongée dans une période de stase difficile même dans le meilleur des scénarios.

Et le paysage n'aidait pas à la récupération de ses émotions. Même si ces montagnes étaient certainement plus hautes que celles qu'on pouvait retrouver sur les Hauts-Plateaux, on ne pouvait s'enlever de l'esprit les premiers bombardements et coups d'artillerie loduariens sur la frontière qui ont touché des dizaines de villages et petites villes durant leur sommeil.

Loin de tout cela, loin des horreurs, Lÿsä Köwnatör était là, seule, assistant à cette petite cérémonie en toute intimité dans ce magnifique chalet de montagne. Quelque part oui, elle se sentait coupable d'être ici plutôt que dans son pays natal. Mais elle portait en elle la tâche sans doute la plus importante. Celle de garder l'héritage de Corvus aussi intact et indépendant que possible dans le cas des pires scénarios. Mais à présent, elle ne pouvait qu'attendre, et espérer qu'elle n'ait pas à coordonner à distance une résistance qui devra s'imposer en cas de victoire totale de la Loduarie Communiste.

Qu'importe. L'heure était venue de célébrer l'amour, et cela via un mariage. Lÿsä s'était rendue sur les lieux avec la première dame Pamela Roos et le Président de la République Arthur Dabi, et bien qu'ils avaient un peu discuté entre eux, les deux étaient bien plus proches de l'un l'autre que d'elle. Après tout, elle n'était que la porte parole du mouvement Corvun, pas une représentatrice du gouvernement. Cette même isolation c'était renforcée une fois sur les lieux, puisqu'on l'avait laissée seule pour parler politique avec Orlovski. Lÿsä aurait bien aimé féliciter les deux heureux époux, mais seule comme elle l'était, difficile de faire bonne impression.

C'était assez ironique après tout, que la porte parole d'une entité résistante puisse être aussi timide en dehors de son travail. Peut-être que la situation actuelle l'a poussé sur ce bord ? Quoi qu'il en soit, elle était différente depuis qu'elle était en Karty.

Certainement, elle a toujours voulu visiter le pays. Depuis maintenant quelques années, plusieurs milliers d'antariens se déplaçaient tous les ans en Karty pour leurs vacances d'été, ou bien pour aller skier lorsque les Hauts-Plateaux étaient bondés. Egalement pour ses plages, et notamment d'importants tournois de surf organisés dans la région. Nul doute que Karty serait devenu un spot vacancier important une fois la guerre civile achevée, si seulement elle s'était achevée dans les "règles de l'art"...

Mais Lÿsä ne pouvait pas apprécier être dans un si bel endroit sans être avec sa soeur, son frère et son père. Eux auraient voulu être là à ses côtés, mais ont du rester en Antares. Cette seule pensée la démangeait, la faisait vriller. Elle souffrait plus du fait qu'elle était en sécurité contrairement à sa famille plutôt que si elle était restée dans un environnement potentiellement hostile surtout avec l'avancée de la Loduarie Communiste. C'était une torture, mais une torture qu'elle devait accepter. Encore une fois, elle savait être potentiellement la seule a survivre. Et si son père, Ryämö Köwnatör, avait décidé de l'envoyer en exil, c'est qu'il savait qu'elle résisterait plus que le reste de sa progéniture.

L'atmosphère de la réception était très joviale, bien qu'intime. Il y avait certainement peu de monde, mais assez pour remplir la sale principale et éveiller un air de discussion constant. La décoration était très exotique aussi, des petits bonsai jashuriens sur des meubles ça et là, des tapis d'ours et même un petit palmier dans le coin de la pièce, posé là discrètement à l'écart. Si seulement elle avait un camarade avec qui discuter de tout cela... Tout de même, elle était curieuse de savoir qui était présent. Des Latruants surtout, des Kahtanais, des Raskenois et autres délégations, discutant, discutant toujours. Et elle, seule, à contempler tout ce beau monde.

Son accoutrement ne l'aidait certainement pas à être moins timide qu'elle ne l'était déjà. Puisqu'elle était partie en panique, elle n'avait pris que quelques robes de cérémonie. D'autant plus que dans la tradition corvienne, le blanc était surtout porté lors des enterrements, tandis que le noir était présent lors des ouvertures plus joyeuses à contrario de la plupart des pays eurysiens. Et cerise sur le gâteau, elle avait décidé d'enfiler des talons pour l'occasion. Elle qui ne les avait portés que peu de fois, elle réussissait très bien à cacher le fait que ses pieds la tuaient et qu'elle n'arrêtait pas de perdre l'équilibre.

C'est justement en se regardant autour, en scrutant les visages et en faisant des petits pas dans les petits groupes de la "foule" qu'elle manqua son appui et sans que personne ne remarque perdit l'équilibre sur l'un de ces tapis d'ours, et se mit à tomber sur le côté, murmurant une injure en corvun se faisant.

Heureusement, avant qu'elle puisse réellement prendre de la vitesse, un jeune homme se retourna par reflexe et la prit dans ses bras, la sauvant d'une chute certainement plus embarrassante que douloureuse. Et même là, personne n'avait vraisemblablement remarqué sa perte d'appui, si ce n'était cet individu. Sans un mot, il l'aida à se redresser puis lui murmura.

"Önkö teÿlä kaÿkÿ hÿvÿn, Nëytÿ ?"
(N.B: Survolez le texte en Corvun avec votre souris pour afficher la traduction)

"Jä, kaÿkÿ hÿvÿn, kÿ-"

Elle s'arrêta en plein milieu de sa phrase pour lever la tête et regarder l'homme dans les yeux. On aurait dit un jeune garçon démangé par le travail, avec une moue sérieuse mais assurée. Il souriait du coin de ses lèvres tout au plus.

Mais dans l'espace de cette simple seconde, ce simple échange, et un simple coup d'oeuil, elle avait déjà remarqué plusieurs choses qui n'allaient pas.

Déjà, son accent. Jamais elle n'avait entendue un accent antarien aussi fort lorsqu'il lui a demandé si ça allait en Corvun. Mais surtout, le fait qu'il lui a posé la question en Corvun en premier lieu. Avait-il ouï l'injure qu'elle avait prononcé en perdant l'équilibre ? Avait il peut être remarqué l'accoutrement ?

À propos de celui-ci, justement. Lui aussi était vêtu de noir. Et pas n'importe quelle tenue. Sa veste était ouverte, contrairement à celle de la plupart des invités qui était fermée.

Enfin, sa montre. Une Frescaline 440, emblématique pièce de manufacture antarienne. Certes, le modèle était plus ou moins populaire dans le reste du monde, mais avec le reste des indices, tout portait à croire qu'il s'agissait d'un antarien qui se faisait passer pour un corvun. Dès lors qu'elle eut compris tout cela, c'est à dire à peine une seconde après l'avoir rapidement scruté des yeux, elle fronça des sourcils. L'homme, comprenant qu'elle avait compris, l'aborda cette fois-ci en français.

"Un problème, Mademoiselle ?"

"Vous êtes antarien, n'es-ce pas ?"

"Vous êtes perspicace..."

"Et pourtant vous m'avez abordé en Corvun..."

"C'est mon accent qui vous dérange ?"

"Nullement. Je trouve cela curieux qu'un antarien puisse prendre autant à coeur notre cause pour en apprendre notre langue... Et s'habiller comme nous, qui plus est. Il vous manque plus que le chapeau."

"Rassurez-vous, je porte cette tenue depuis bien des années, même avant que la guerre des ombres ne soit. Quand à la langue, j'ai trouvé cela sympathique de prendre quelques leçons. Ce n'est pas une langue si difficile à apprendre lorsqu'on s'y met."

"Je vois... Et vous êtes ?"

Le jeune homme tendit sa main.

"Appelez moi Gaspard, je vous en prie. Et vous ?"

"Lÿsä Köwnatör."

"Köwnatör vous dites ? Quelle surprise de vous voir ici, à des kilomètres de Henne !"

"Et vous alors, je croyais qu'une petite partie des représentants antariens ont réussi à s'extirper avant que l'invasion ne prenne de l'ampleur ? Qu'es-ce qui vous amène ici ?"

"C'est dommage, vous avez été très perspicace jusqu'à présent. En réalité je suis déjà ici de longue date, je travaille pour le renseignement."

"La MIRA ?"

"Peut-être. Es-ce que ça change quoi que ce soit ?"

"Du tout, je n'ai pas à manquer de respect à mes adversaires."

"Je vois..."

Gaspard fit une courte pause avant de reprendre.

"Et alors ? Pourquoi êtes-vous si seule au milieu de tout le monde ?"

"J'étais censée suivre la délégation antarienne... Mais moi et eux nous ne nous connaissons pas bien, pas assez en tout cas pour avoir une discussion qui tient la route."

"Vous ne vous entretenez pas avec les autres délégations ?"

"J'aimerais bien discuter avec les officiers Kahtanais, c'est évident..."

"Mais quelque chose vous retient ?"

"Je ne sais pas. Je suis censé être heureuse en Karty, mais abandonner ma famille derrière a été une décision difficile. Mon père était pourtant si convaincu que j'allais réussir à être forte..."

"Et vous ne l'êtes pas ?"

"Je ne sais pas... Je n'ai pas l'impression de l'être..."

"Cela peut vous paraître trop simple, mais j'estime que vous vous découragez, surtout vis-à-vis de ce que votre père vous a dit. Peut-être voulait-il entendre qu'une expérience comme celle-ci servirait à vous rendre aussi forte que vous deviez l'être ?"

Lÿsä s'arrêta sur ces mots. Elle n'y avait pas pensé, certainement car elle avait bien d'autres responsabilités à garder sous les yeux. Mais ce faisant, a perdu de vue ce que son père voulait vraiment dire.

Durant la plupart de sa vie, sa petite soeur avait été celle a suivre le chemin de Ryämö. Stratégie, énergie et actions concrètes. De son côté, Lÿsä s'était recroquevillée dans les humanités. Elle estimait que son père n'aurait pas apprécié, mais au contraire. C'est ce qu'il avait toujours voulu. Depuis qu'elle était petite, il lui disait "Lÿsä, je veux que tu sois forte". Une force qu'elle devait trouver.

Plus tard, en devenant la porte parole de la résistante, elle avait commencé à comprendre l'objectif réel de son père. Il ne voulait pas une fille qui puisse tout accomplir. Il voulait une qui menait des actions à bien, et une qui était assez forte pour motiver autrui à suivre cette dernière. Et dans la panique de l'invasion de la Loduarie Communiste, elle avait perdu cela de vue.

À présent, cet individu était le premier à exprimer oralement ce qu'elle devait entendre depuis bien longtemps. On attendait pas d'elle qu'elle soit forte immédiatement. Elle devait se préparer à le devenir.

Après trois secondes de cogitation, elle regarda Gaspard dans les yeux et murmura.

"Je ne suis pas forte, mais je vais le devenir."

"En tout cas, vous avez le caractère pour. À mon avis, il vous en manque seulement de confiance !"

"C'est vrai, et justement j'entends user de cette confiance pour aller m'entretenir avec les officiers Kahtanais. Si cela ne vous dérange point que je m'ôte de votre présence."

"De rien, mais je suppose qu'à l'issue de vos pourparlers vous vous retrouverez à nouveau seule ?"

Lÿsä fronça des sourcils.

"Qu'entendez-vous ?"

"Eh bien, peut-être reprendrions nous notre discussion ? Je ne vais tout de même point laisser une demoiselle seule de loisir."

Lÿsä fit une courte grimace avant de sourire.

"Très bien. À plus tard."

Et avec plus d'assurance qu'elle n'en avait jamais eu, elle prit son courage à deux mains et s'approcha des officiers Kahtanais. Il était bien temps de devenir la fille forte que Ryämö Köwnatör avait toujours désiré.

* * *

[Discussion avec le Kah]

* * *

Il commençait déjà à se faire tard sur les environs du Mont Hayä, la nuit était déjà tombée depuis longtemps et quelques unes des délégations avaient d'ors et déjà quitté les lieux. Lÿsä venait tout juste de terminer sa discussion avec les représentants Kahtanais ainsi qu'avec quelques autres personnes, avec une assurance qu'elle n'avait jamais connue auparavant. Il se pourrait que ce Gaspard avait en effet touché un nerf sensible pour la ramener à la réalité, mais c'est elle qui avait décidé de la suite. Tout de même, elle attendait avec impatience d'en savoir plus sur lui: Au fur et à mesure de ses discussions, sa curiosité commençait à se développer. Notamment, que faisait là un agent des services de liaison, possiblement même de la MIRA, dans un cadre aussi intime que celui-ci ? Peut-être après tout qu'il bluffait, et sans le savoir il s'agissait de la garde rapprochée du Président de la République Arthur Dabi et de la Première Dame Pamela Roos. Qui sait, il avait sûrement des histoires à raconter tandis que ces deux derniers continuaient leurs dialogues avec d'autres, notamment les mariés.

En parlant de Gaspard, le voilà qu'il surgissait depuis sa droite, comme s'il était resté là tout le temps à l'attendre. Il souriait, et elle aussi. Après tout, ils s'étaient laissés sur un bon nombre de suspense. Dès que le jeune homme vit la demoiselle, il lui demanda déjà si elle voulait s'asseoir. Il n'eut même pas le temps de finir sa phrase qu'elle s'exclama.

"Oui, par pitié. Je ne sent plus mes pieds."

Et les voilà donc assis, l'un à côté de l'autre, à l'écart du reste, silencieux d'abord, puis Lÿsä prit le relais avec sa question qu'elle brûlait de poser depuis à présent plusieurs heures.

"J'ai fait le tour des personnalités invités à cette cérémonie, et j'aimerais en savoir plus sur votre compte. Je ne crois pas une seule seconde qu'un agent de la MIRA puisse se retrouver en Karty comme cela, d'autant plus dans un contexte aussi intime que celui-ci. Vous êtes quelqu'un que je connais ?"

"Disons qu'officiellement, je sert de garde rapprochée à la délégation antarienne."

"Sacré garde qui papote avec la première jeune femme qu'il voit trébucher sur un tapis..."

Gaspard essuya un petit gloussement avant de reprendre.

"Rassurez-vous, je fais très bien mon travail, vous faites partie de la délégation antarienne aussi malgré votre statut de corvienne."

"Et pourtant vous n'aviez pas l'air de me connaitre ?"

"Disons qu'on ne m'a pas fourni tellement d'informations. Mais je dois l'avouer, je vous ai menti. Sachez que je connais très bien Ryämö."

Lÿsä n'en revenait pas. S'agissait il d'un individu envoyé par son père ? Cela ne serait pas la première fois que Sieur Köwnatör décidait d'entreprendre quelques manoeuvres discrètes pour faire passer un message. Tout d'un coup, toute la confiance en elle qu'elle avait accumulée semblait artificielle, ou pire, faussée.

"Vous avez été envoyé par mon père ?!"

"Non, pas du tout. Nous ne nous connaissons pas encore assez bien pour cela, voyez-vous. Il m'a cependant parlé de vous, donc j'ai jugé nécessaire de vous rappeler ce qu'il pense réellement de vous."

"On joue les anges gardiens donc ?"

"Je ne l'entendrais pas ainsi. Disons plutôt que je suis curieux. Très curieux. À propos de cette curiosité, justement, sauf si cela vous peine, de me donner votre vision sur la guerre des ombres. Notamment son début."

Lÿsä réfléchit un instant, avant de poursuivre.

"En réalité, des informations sur les réels débuts de la guerre civile, elles sont encore assez obscures à l'heure actuelle. Mais de ce que nous savons, plusieurs artéfacts archéologiques corvuns ont été délibérément détruits par la MIRA dans une tentative d'effacer, ou de s'approprier de la culture pour nourrir leur ascension au pouvoir. Ils cherchaient à diviser le pays et nous utiliser comme boucs-émissaires pour prendre le contrôle et rester au gouvernement."

"Ils n'ont pas essayer de nier les accusations ?"

"Si, surtout du côté des artéfacts. Dans leur version, ils parlent d'un sabotage tiers. Apparemment, quelqu'un d'autre on ne sait qui serait responsable pour la destruction."

"Et si c'était le cas ?"

"Ce n'est pas le cas. Même si une organisation entière devait faire cela, ils auraient du passer sous le nez de la MIRA s'ils ne travaillaient pas avec eux. L'histoire ne tient pas debout."

"C'est vrai que ça peut paraître absurde..."

"Dans tous les cas, c'est du passé. À présent nous jouons notre futur."

"Certainement. Mais sans la clairvoyance du passé, comment entendez vous construire un futur stable ?"

"Déjà, il vaut qu'un puisse se défaire de la Loduarie Communiste. Et vu ma présence ici, cela semble complexe à réaliser à court terme. Ils bombardent déjà les villes et les frontières, tout ceux qui ne s'étaient pas déplacés à cause de la guerre civile seront déplacés à présent. Et les morts déjà ont dépassé l'espace d'une heure toutes les morts civiles de la guerre des ombres jusqu'à présent. Pas plus de quelques douzaines d'innocents tout au plus ont perdu la vie lors des combats a Henne, et presque aucun à Robaltes. Le conflit ne s'était même pas étendu à échelle du pays. Ainsi des personnes vivaient paisiblement même seulement à quelques kilomètres des zones de combats au nord."

"Il est vrai que la guerre des ombres ne semble rien sur le même pied de l'invasion... Sachez-le, j'y ai presque perdu ma soeur, à quelques heures près."

"Qu'est-il arrivé ?"

"Elle travaillait dur pour maintenir sa boutique à Riaux. Etant ville frontalière à la partie sud de la Loduarie Communiste, la ville a été directement ciblée en plein centre par des tirs d'artillerie transfrontaliers. Heureusement, seulement quelques heures avant l'invasion, c'est à dire le jour qui précédait l'événement, je lui ai conseillé de prendre des vacances en Lyra ou Colombes. J'étais originellement parti pour Laxande, mais elle a refusé. Et heureusement, puisque Laxande a aussi été victime de tirs. Elle a réussi à partir dans la nuit peu avant que l'invasion ne débute. Il me semble qu'elle est à présent en sécurité à Lyra, mais elle veut aller à Roncevaux où se trouve la zone humanitaire. Je ne sais pas quoi lui dire..."

"Et vous avez de la famille autre part ?"

"J'ai... Une fille."

"Vous êtes marié ??"

Pour une raison ou pour une autre, Lÿsä se voyait frustrée par cette information.

"Non, ce n'est pas vraiment ma fille. Mais c'est quelqu'un que j'ai élevé. Elle est restée en Antares et travaille avec moi. Si je pouvais changer de place avec elle, je le ferais immédiatement."

"Cette fille, a-t-elle un nom ?"

"Oui, je..."

Garspard s'arrêta net, comme si Lÿsä venait de le piéger. Il regarda dans le vide en essayant de trouver une réponse adaptée. De son côté, la jeune femme croyait avoir touché un nerf sensible.

"Je suis désolée, n'aurais-je pas dû ?"

"Non, ce n'est rien, c'est... Je ne peux pas en dire trop sur elle puisqu'elle travaille pour le renseignement. Et de moi même d'ailleurs, il me semble que je vous en ai bien trop dit..."

"Si vous me le permettez, il en va de même pour moi. Je n'avait aucune intention de partir en monologue sur mes problèmes personnels. D'autant plus qu'ils sont réglés."

"Rassurez-vous, cela m'a fait grand plaisir de venir en aide à une demoiselle comme vous."

Lÿsä prit un ton accusateur.

"Que voulez vous dire ?"

Embarassé, Gaspard balbutia.

"Je... Je veux dire..."

Lÿsä, se rendant compte du caractère déplacé de son exclamation, s'excusa.

"Je m'excuse, je ne sais ce qui m'a pris..."

"Vous êtes très certainement fatiguée, il se fait tard. Comptez-vous dormir lors du trajet du retour ?"

"Il sera certainement trop tumultueux pour y fermer l'oeuil, je préfère attendre d'être arrivé dans le complexe où nous avons été stationnés. Et vous ? Où dormez-vous ?"

"On m'a assigné un charmant petit appartement dans la périphérie de Volkingrad. Réellement charmant."

"Et vous vous amusez, seul là bas ?"

"Si je m'amuse... Je pourrais vous poser la même question à vous."

Il y avait quelque chose de différent dans l'air. Une certain quelque chose, qui rapprochait les gens. Lÿsä était soudainement devenue plus légère, comme si elle avait trouvée quelqu'un qu'elle cherchait depuis toujours. Alors qu'elle désespérait il y a seulement quelques heures, elle se voyait renouvelée. Elle n'avait qu'une seule envie, c'était qu'ils se rencontrent à nouveau.

Ils continuèrent à échanger jusqu'à ce que la soirée ne touche à sa fin, là où ils décidèrent d'essayer de reprendre contact et de se rencontrer si Lÿsä se sentait seule avec la délégation antarienne. Et, bien évidemment, si elle avait besoin de quelqu'un avec qui parler. C'était une affinité vraiment spéciale qui s'était construite.

Et pourtant, cette affinité avait tout d'un impossible.

Surtout dans les yeux de Gaspard.

* * *

Tard le soir, dans un petit appartement dans la périphérie de Volkingrad. Le jeune homme était assis sur son lit. Sa cravatte était défaite, et il réfléchissait. Devant lui, une petite fenêtre donnant sur une allée à présent paisible. La lune était déjà bien haute, et la nuit avancée. Mais malgré l'heure tardive, il savait qu'il n'allait pas pouvoir trouver le sommeil.

À côté de lui, sur un coin de table, un masque. Il le regarda longuement, avant de se tourner à nouveau vers la fenêtre. Puis, il regarda derrière lui et murmura.

"Sept ans à attendre et c'est maintenant que tu me fais le coup ?"

De l'extérieur, il semblait parler tout seul. Mais au fond de la salle, dans l'ombre, une paire d'yeux. Et une voix sortie d'un autre monde.

Tu n'est point châtié, Gaspard. Non, aujourd'hui je te Sauve.

"Sacré salvateur à me coller un destin comme ça. Je n'ai rien fait pour mériter tout cela, et tu le sais."

Tu te trompes, Gaspard. Tu as volontairement matérialisé la miséricorde de Shaula.

"Je n'ai rien à prouver. Je n'ai pas à me sauver."

Mais Shaula elle-même te désire à ses côtés. Ou préfères-tu sombrer sous l'épaule du Fou ?

"Très justement. Si je deviens Cierge, je ne rejoindrai point le camp de manipulateurs que vous êtes. Surtout après le coup bas que vous avez décidé de me faire."

Si tu pouvais sentir l'horreur qu'est l'enfer même l'espace d'une seconde, tu ramperais nu sur du gravier jusqu'au monastère le plus proche.

"Ma place au monsatère est déjà garantie. Ce que tu veux, c'est que je rejoigne le tien. Je sers déjà une maîtresse, et celle-ci est Folie."

Soit. Et avec cela, tu abandonnes un amour vrai pour de l'amour factice.

Gaspard se retourna, comme pour en demander d'avantage. Devant lui dans l'ombre, les yeux devenaient plus brillant.

"Tu n'est point salvateur. Un salvateur m'aurait extirpé de la peine dans laquelle tu m'as mis."

L'ombre se mit à ricaner.

Là est donc ton erreur. Tu crois que nous perdons notre temps à te confectionner des obstacles comme tel ?

"Qu'es-ce que ça veut dire ?"

Je ne viens pas te convaincre, je t'offre une chance. Car nous pouvons te protéger de la douleur à venir.

"Je... Je ne comprends pas..."

Et pourtant si. Tu as voulu devenir Cierge, mais Cierge n'est qu'incarnation d'une douleur. C'est cette douleur que tu devras subir pour avoir ce que tu cherches.

"...Ce n'est pas possible..."

À présent, tu vois clair. Tu ne peux côtoyer Folie sans qu'elle t'ait trahie. C'est pourquoi nous crachons sur sa progéniture. C'st pourquoi je te Sauve.

Gaspard ne pouvait plus bouger. Du coin de son oeuil, une larme. Une larme seule. Après une seconde de réflexion, il regarda l'ombre droit dans les yeux.

"En me sauvant, tu me condamneras. Tu n'as pas à m'adresser tes propositions lâches."

Très bien. Je viendrai t'accompagner vers la Soeur lorsque tu rendras ton âme. Et de là, nous serons adversaires.

Gaspard eut un instant de rire nerveux.

"Nous le sommes déjà, et depuis longtemps."

Et sur ce, l'ombre disparut.

Si peu pour tellement, et tout cela dans les coulisses du plus beau mariage de l'histoire récente en Eurysie. Nous vous y retrouverons donc, là-bas sur le mont Hayä !

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Au mariage de la gouverneure de la République Fédérale Kartienne, l'amitié entre Lÿsä Köwnatör et Gaspard prend un tour plus trouble. Mais cet attachement a ses défauts: il semble naître d'un passé lourd que Gaspard porte à l'insu de tous et qui promet un avenir très différent de celui qu'elle imagine.
16069
[✝] Mala Fide
Kapöli (✝): Pelysöpymüs

"Jade" Détenu Anonyme, 2018 (Huile sur Toile, Académie des Lettres Modernes et Anciennes, Ville de Roncevaux)

"Jade"
Détenu Anonyme, 2018 (Huile sur Toile, Académie des Lettres Modernes et Anciennes, Ville de Roncevaux)



L'homme peut survivre trois jours sans la moindre goutte d'eau, et jusqu'à trois semaines sans ingérer quelconque aliment. Factuellement, l'être humain peut vivre en cavale aussi longtemps qu'il le souhaite, puisse-t-il réussir à satisfaire ces conditions.

Mais le cerveau ? C'est une autre histoire. Le cerveau est gourmand en interactions sociales, en divertissements et loisirs pour le garder loin des éternelles cogitations qui le rendront fou à terme. Surtout s'il est déjà fou de base, ses chances de survie se réduisent considérablement. Et alors, il vaut peut-être mieux s'enfuir à deux que tout seul.

Et si, à la place d'un ou deux, nous étions pas loin de cinq cent ?

Dans un vieil entrepôt de la campagne rigaultaise, autrefois rattaché à une usine de production de cuivre raffiné, c'est bien cinq cent ex-détenus qui ont posé leur camp, après une nuit de marche depuis Margaux. Certains les avaient même rejoints depuis Roncevaux, ou même Tassel. Et tous portaient avec eux des armes en tous genres, la plupart malheureusement non-létales, un terrible manque de munitions, des vivres débusqués sur le chemin et, surtout, le plus grand des sourires.

Il était rare de voir des individus comme eux sourire aussi longuement. C'est que quelque chose avait changé. Et ce quelque chose, c'était la liberté qu'ils ont obtenu. Et tout cela, tout cela grâce aux efforts d'une gamine qui voyait les siens comme les membres d'une famille qu'elle n'a jamais su avoir. C'était le projet de Jade.

Bien qu'elle avait ce léger sourire lorsqu'elle s'était échappée avec ses co-détenus, puisqu'elle avait cet espoir qu'elle avait gardé en elle depuis bien des années, à présent c'était une certaine moue crispée qui avait pris place, elle semblait paradoxalement plus énervée que derrière les barreaux de sa prison. Et pourtant, lorsque n'importe qui lui adressait la parole, elle retrouvait le sourire le temps d'une discussion.

La vérité, c'est que Jade réfléchissait. Lorsque c'était le cas, elle fronçait les sourcils et plissait les yeux, lui donnant cet air vindicatif, énervé et insoumis. Loin d'être leader malgré elle, à présent ce n'était plus le jeu auquel elle était habituée à jouer. À l'époque, c'était presque une guerre d'attrition, les petites actions, les petits gestes sur une longue durée, les promesses et services, des petits pas qui lui ont progressivement donné la crédibilité de modeler l'institut à sa façon. Certes, l'administration voyait cela comme une mine d'or pour pouvoir dire qu'ils géraient bien leur détenus. Jade n'aimait certainement pas qu'on s'approprie de son dur labeur, mais c'était la condition nécessaire pour pouvoir obtenir plus de libertés qu'elle n'en aurait jamais eu. Et lorsque la guerre civile avait débuté, elle n'avait qu'une seule attente: Que Corvus viennent les libérer. Et à défaut de Corvus, que la Loduarie détruise par mégarde un mur porteur.

Mais maintenant, c'était un autre type de combat. C'était de la survie. La plupart des accessoires garantis par leur précédente institution, comme un toit sous lequel dormir, de la nourriture en quantité plus ou moins abondante et autre nécessités primaires et secondaires étaient désormais de son oeuvre complète. Assise dans une cabine à l'écart du groupe, sur une chaise de bureau mal huilée, elle était donc là, à gribouiller des plans, à décider de la suite.

Pour l'instant, bien évidemment, aucun plan. Que pouvaient-ils faire de concret ? Surtout que le terrain extérieur était toujours hostile à toute forme de guérilla, la guerre ne s'était pas encore cimentée dans le pays de façon assez important pour y mener quelconque opération. Et même pour faire cela, ils allaient devoir se coordonner avec les corvuns.

Et pas n'importe lequel. Ce que beaucoup ignoraient, c'est que Jade tenait des promesses à l'extérieur des murs de la prison aussi. Elle était très forte à rendre service, et encore plus à faire en sorte que d'autres le lui rendent. Elle savait exactement qui contacter et quand lorsqu'elle aurait voulu régulariser son statut et celui de ses frères et soeurs, ou bien lorsqu'il sera temps de se battre pour en obtenir les honneurs. Mais avant cela, c'est ses promesses qu'elle devait traiter. Et avant toute chose même, ses propres vengeances et celles communes au groupe.

La MIRA avait en effet pris l'habitude depuis quelques années de ramasser certaines personnes de ces institutions pour nourrir leurs efforts de guerres ou leur missions à haut risques. Souvent des mineurs tenus sous le joug d'un chantage articulé, cette entité était bien évidemment l'une des cibles numéro une. Le gouvernement antarien était aussi à cibler pour son apathie contre ce qui se passait dans leur pays à propos de tous ces individus avec des nécessités importantes, qui étaient négligés par les élites. Là encore cependant, influencés par le lobby de la MIRA. Mais même au dessus de la MIRA, quelque chose régnait. Quelqu'un en réalité. Et c'est justement à ce propos qu'elle voulait s'entretenir avec ses amis les plus proches du groupe, de faits ses bras droits.

Alors qu'elle continuait à gribouiller, deux individus pénétrèrent dans la petite niche, évitant sur le passage des morceaux de métal rouillés qui jonchaient le sol. Le premier d'entre eux, un grand et jeune homme, toqua à la porte. Derrière lui, une femme, avec une attitude blasée. Tous deux avaient probablement vingt ans, soit presque trois ans de plus que leur cheffe. Et pourtant, c'est elle qui avait certainement plus de charisme et d'intelligence sociale.

Le jeune homme prit la parole.

"Jade. Tu as besoin de nous ?"

Sans lever la tête, Jade lui répondit.

"Oui, on doit faire un point feuille de route. Es-ce que ça va de ton côté pour tout ce qui est orga et logistique ?"

"De mon côté, ça avance. Mais ce qui nous retient principalement c'est que les gens ont déjà besoin de s'installer ici un peu mieux."

"Vous avez réussi à remettre le courant ?"

"Mall est allée chercher de quoi bricoler quelque chose. Elle sera probablement revenue à l'aube."

"Parfait. On a de la chance, il fait encore chaud. Bon. Venez là. "

Tous deux prirent position sur deux tabourets posés là, tous sur le même bureau, alors que Jade tirait de son carnet une feuille et se mit à écrire quelques lignes dessus à la va-vite.

"Voilà où on est aujourd'hui. On est en positif théorique sur les services que j'ai offert versus ceux que j'ai demandé. Théorique, ça veut dire qu'on doit encore faire quelques trucs pour qu'on puisse avoir ce qu'il faut."

La jeune femme répondit.

"Et c'est quoi le but de tout ça ?"

"Tu te souviens du fameux Projet ?"

"... L'initiative tu veux dire ?"

"Exactement. Ce qu'on fait là, c'est pour en faire une réalité. Mais pour ça, on doit d'abord finir de troquer certains services. Voler des trucs, menacer des personnes, tuer des gens. Pas grand chose, une liste d'une dizaine de personnes et la plupart sont des mercenaires, des cibles assez faciles pour nous. Le problème c'est qu'il va falloir bouger. Donc on doit mettre en place des équipes le plus rapidement possible. Je veux que vous ayez résolu le problème logi le plus rapidement possible pour ce faire."

"On est dessus. Je crois pas que ça va nous prendre longtemps, quelques jours à tout casser."

"Parfait. Maintenant, l'objectif principal. Notre cible numéro un. Si on ne l'élimine pas, on n'aura jamais de garanties de sécurité. Et si elle tombe, la MIRA tombe aussi. Sauf que là, ça se complique. Parceque Corvus aussi joue sur ce terrain, donc on a deux choix. Se coordonner, mais on s'expose plus et on prend des risques. Ou pas, et là on pourrait très bien se les mettre à dos si on fait de la merde. Vous me connaissez, on prend la deuxième option jusqu'à nouvel ordre."

La feuille de route était assez claire pour les deux. Mais une question les tracassait encore, et la plupart des échappés aussi. Qui était cette personne ?

* * *

Difficile de motiver des "troupes" lorsque celles-ci sont à la rue. Heureusement, même après seulement une journée de travail collectif, le petit entrepôt dans lequel ils logeaient ressemblait à présent à un vrai chez-eux. Des distributions de rations étaient à peine organisés, tout le monde mangeait à sa faim et raisonnablement, des personnes faisaient des rondes aux alentours et les premiers groupes étaient à présent formés. Une vraie communauté bâtie que quelques jours seulement, par des personnes décidés de prospérer ensemble. Ils avaient réussi à déblayer la plupart du complexe, réparé des tuiles de plafond, des carreaux de baie vitrée, des accès et même du générateur, bien que celui-ci était encore capricieux. Ils avaient réussi à se procurer une quantité d'objets, vivres et autres grâce à la panique crée par l'invasion de la Loduarie. C'était d'une pierre deux coups d'ailleurs, car lorsque les loduariens venaient piller les magasins pour ensuite redistribuer leurs trouvailles sous forme de "aide humanitaire" dans leurs "camps humanitaires", ils ne trouvaient rien.

Heureusement pour l'instant, il n'était que questions de parachutistes, pas encore de blindés ou quoi que ce soit. Les patrouilles des échappés pouvaient donc passer inaperçues lorsqu'elles partaient pour des expéditions dans le sud pour les fameux services dictés par Jade. Le seul problème ? Les patrouilles ne revenaient jamais seules.

Avec le nombre ahurissant de centres carcéraux psychiatriques ayant été abandonnés, beaucoup étaient laissés errants à travers le pays, et les équipes de recherche étaient souvent là pour les retrouver et les ramener dans leur nouveau chez eux. Ainsi, le nombre de vivres et le confort augmentait, mais la population aussi. Tous savaient pertinemment qu'ils allaient avoir besoin d'un lieu plus permanent. Mais ils ne pouvaient faire cela tant que la guerre contre la Loduarie faisait rage. Ces "sales fils de rats" comme on les appelait devaient dégager.

La recherche pour des armes continuait tout autant. Bien sûr, il était bien plus complexe de les subtiliser. Mais à mesure que les équipes tombaient sur les premiers corps, les premiers blockhaus et même une fois, une cache de munitions et d'armes que l'armée corvienne avait commencé à disséminer dans l'éventualité d'une guérilla, l'armurerie commençait à se garnir lourdement. Bien sûr, ils ne voulaient pas de mal aux Corvuns. Mais eux, ces armes, ils allaient les utiliser à court terme.

De son côté, Jade avait pris le temps de réaménager son nouveau "bureau", qui était cette fois plus accueillant et bien plus organisé. Et surtout, pas de piles de fer rouillé jonchant le sol. Depuis la dernière visite de ses "sous-officiers", elle n'avait presque pas quitté ces quatre murs, passant la journée à appeler des personnes, arranger des rencontres, et surtout en montant le plan au long terme. Mais surtout, la question du financement commençait à se poser. C'était un art délicat que de se procurer des services inconditionnels surtout lorsque l'avenir du pays était compromis, mais Jade était convaincante, surtout que de se mettre à dos un réseau de schizophrènes enfermés pour meurtres c'était une très mauvaise idée.

Quoi qu'il en soit, l'équipe reposait aussi sur Jade pour leur trouver et administrer les soins médicaux adaptés pour chaque individu. Peu d'entre eux savaient vraiment ce qu'on leur faisait lorsqu'ils étaient enfermés, seuls les détenus qui ont réussi à faire parler les médecins lors de conversations ont pu se procurer quelques bouts d'informations. Certains des traitements que prenaient les détenus étaient difficiles à trouver, même en pillant une pharmacie, qui plus est ils auraient besoin de vrais médecins à long terme pour pouvoir avoir une chance de rester unis.

En somme, beaucoup de taches diverses et variés à mesure que le temps passait.

Mais il y avait aussi les imprévus.

À l'extérieur, quelques détenus gardaient les lieux, armés bien sûr, scrutant les horizons de la petite forêt qui avait grandi depuis le temps autour du complexe. C'était un lieu difficile à trouver, même grâce aux indications que Jade avait réussi à se procurer, mais il fallait tout de même garder un périmètre. Avec peu d'accès aux informations en général et la panique qui s'était établie suite aux parachutages, et les corps qu'ils avaient retrouvés même pas à quelques kilomètres de là, tout indiquait qu'une sécurité renforcée devait être mise en place. Surtout qu'on pouvait à présent très bien les confondre avec des trafiquants, des terroristes ou un détachement sous-terrain Corvun.

Justement, au nord du complexe, deux ex-détenus étaient étendus derrière un tronc. Derrière eux, une large prairie jaune qui s'étendait sur des kilomètres, et au fond de celui-ci, un village. Ils étaient aux confins de la forêt soit sur le bord du périmètre qu'ils avaient à surveiller. Ils n'étaient pas très bien armés, l'un avait une arme de service antarienne de production polk tandis que l'autre avait une carabine de précision loduarienne. Leur accoutrement ne correspondait pas non plus à ce qu'ils avaient dans les mains, ils étaient en pantalon jean, des sweat à capuche et des chaussures de sport légères, des casquettes et des gants de moto pour la sécurité de leurs mains. De loin, c'était juste deux enfants de campagne, et c'est ce qui tenait à l'écart déjà la plupart des personnes qui passaient près de là. Aucun des ex-détenus n'ont eu encore eu le besoin d'utiliser leurs armes à feu, pas encore en tout cas. Non, au contraire, ils ne s'étaient entraînés que dans un stand de tir approximatif qu'ils avaient installé dans un coin extérieur de la raffinerie.

Bien que l'été touchait bientôt à sa fin, les journées étaient encore longues. Cela laissait la place pour converser librement, une pratique dont ils avaient perdu l'habitude régulière après tant de temps en isolement.

"Tu crois que quand tout ça sera fini, on aura un avenir ?"

Le jeune homme avec la carabine de précision lui répondit.

"À mon avis, Jade travaille dur pour. Elle est très intelligente, et je crois en elle. Après, si nous sommes ici, c'est qu'on peut être ailleurs."

"Mais... Je veux dire... En société."

"Tu as envie, toi, de faire partie de la société ?"

"Je sais pas... Je ne sais pas à quoi ça ressemble... J'ai peur."

"C'est normal d'avoir peur. Moi aussi j'ai peur."

"Vraiment ?"

"Regarde ce que j'ai entre les mains. Un seul tir de cette gâchette peut mettre fin à des décennies de vie. Tu le prends comment, toi ?"

"Je peux comprendre mais... Je veux dire... C'est plus à propos de ce qu'on peut devenir. On aura probablement pas d'emplois, je doute qu'on aura une éducation, et même fonder une famille..."

"Moi je crois en Jade. Elle dit avoir une idée en tête. Peut-être qu'elle fera en sorte que nous pouvons nous réintégrer... Ou rester entre nous si tel est notre désir..."

"Je sais pas, ça parait trop beau pour être vrai."

"Et pourtant, le fait que l'on soit ici l'est tout autant, non ?"

"C'est vrai..."

"Regarde autour de toi, tous les animaux, ils sont si libres. Et pourtant, il y a bien des animaux en captivité qui sont heureux dans leurs habitats. Si je crois une chose, c'est que Jade nous laissera le choix. Un choix que nous n'avons jamais eu. T'en penses quoi ?"

"Je me dis qu'on a intérêt de se battre si on veut rendre ça possible. Après tout, Jade n'est pas une déesse, elle à besoin de notre soutien."

"Bien entendu !"

Ils rirent tous deux de bon coeur alors qu'ils regardaient une nuée d'oiseaux voler à proximité de la prairie, faisant des allers-retours réguliers comme un grand jeu de spectacle aérien.

"Dis, tu crois que si on en touche un, on peut se le cuisiner là ?"

"Si tu sais me faire un feu j'en descends un maintenant."

"Aller. On se fait trop chier de toute façon."

Décision prise, celui avec la carabine s'allongea sur le sol et commença a bidouiller son viseur comme il avait appris quelques jours plus tôt. À côté de lui, son partenaire s'allongea aussi avec des jumelles, scrutant l'horizon. Toujours regardant droit devant, il murmura.

"Je suis en train de regarder si on peut en choper un bien gros."

"T'arrives à les distinguer ?"

"Pas vraiment... Par contre..."

"Y'a quoi ?"

"Y'en a un il fait un truc bizarre. Tu le vois ?"

"Celui qui vole tout droit là ?"

"Ouais, essayes de le toucher pour voir."

Après une profonde inspiration, le jeune homme appuya sur la gâchette et ne serais-ce qu'une seconde plus tard, ils virent ce qui semblait être un oiseau perdre sa trajectoire et s'écraser au sol, tandis que les autres oiseaux prirent peur et disparurent, volant vers l'horizon.

Ils jetèrent rapidement un coup d'oeuil aux environs avant de sortir de leur cachette pour aller récupérer leur proie. En courant vers le cadavre, ils s'imaginaient déjà qu'il allait finir dans leur ventre, leur mettant l'eau à la bouche. Déjà ils s'imaginaient en train de raconter cette histoire à leurs amis. Sans savoir qu'ils allaient avoir une bien meilleure histoire à raconter.

Arrivés sur le lieu de la "carcasse", ils le virent. Pas un animal. Un drone. Une carcasse de drone.

Il avait une forme bizarre, comme un oiseau mais avec des formes simplifiés. L'intérieur semblait d'une complexité presque militaire, mails il ne ressemblait en rien à un appareil utilisé par des soldats. Non, c'était quelque chose de différent. Quelque chose qui faisait froid dans le dos. Qui plus est, de la fumée commençait à s'échapper de l'engin. Une seule chose envisageable.

Il fallait l'apporter à Jade.

* * *

Le choc. Seule émotion passant à travers ces yeux noirs. Entre ses mains, le drone. Tous autour d'elle étaient confus. Elle, pour une fois, était la seule à avoir peur.

"Vous avez trouvé ça où ?"

"On tirait sur des oiseaux et on l'a eu. De loin, on aurait dit un oiseau comme un autre."

Jade marqua une pause. Moins d'une semaine. Ils avaient tenu moins d'une semaine avant de se faire retracer. Elle aurait voulu hurler, prévenir tous du danger. Elle ne pouvait pas. Mais elle devait.

"C'est quoi le problème, Jade ?"

"Peut-être que vous comprenez pas assez bien ce qui se passe ici. C'est un vrai miracle que vous l'ayez pris en plein vol."

"Mais c'est quoi ? C'est quoi cette histoire même ?"

Jade releva la tête et les fixa tous avec la même moue énervée qu'elle avait d'habitude. Mais cette fois, c'était différent. Cette fois, c'était sincère.

"Elle nous a trouvés."

"Qui ça ??"

"...Saturne."

Du fond d'une chambre sombre, dans la campagne de Tassel, un écran d'ordinateur brillait et sur lui, une myriade de pointillés verts. Tous verts sauf un, rouge. Et c'est sur celui là qu'elle cliqua.

Trouvés.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Suite de l'histoire ouverte par la faillite des institutions carcérales, où remontent aussi certains antécédents cachés de la guerre civile. On découvre que cette communauté de marginaux, d'orphelins et de sans-abris entretient avec les fronts souterrains du conflit un lien bien plus profond, et surtout bien plus hostile, qu'on ne pouvait le croire.
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[℈] Höllër
Kapöli (℈): Kÿntylät

"Folie" Pacsä Näär, 2011 (Sculpture Calcaire, Parc des Lipres, Ville de Margaux)
"Folie"
Pacsä Näär, 2011 (Sculpture Calcaire, Parc des Lipres, Ville de Margaux)


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Elle a certainement plus de noms que quiconque dans la généalogie du purgatoire terrestre, et tous lui attribuent un point de vue et une opinion différente.

D'une part, Folie, son terme le plus courant. Déjà, il prend en compte son caractère féminin. Beaucoup d'individus rejetant son statut préfèrent l'appeler "Le Fou" pour lui retirer son caractère humain, le placer un parmi d'autres, et réduire son statut. Mais surtout il englobe malgré lui le préjugé majeur de sa philosophie.

Ensuite, Höllër. L'équivalent Corvun. Là aussi, frôlant l'insulte. Très proche du germanique "Hölle" signifiant "Enfer", cette appellation suit la croyance qu'elle sied à la droite de la Fantassine pour tracter les ingrats et rejetés en enfer, et donc une seconde incarnation féminine du diable. Mais c'est certainement ce nom là qui nous ouvre le plus l'esprit en termes théologiques pour la compréhension de son impact dans la culture populaire, un nom qui a donné des mots comme "Hollerielles" dont tout le monde fait utilisation, ne sachant son réel significat.

Puis enfin et le plus contesté, celle de Descendante. En effet, dans la mythologie corvienne, Höllër descend directement de Shaula, qui elle même descend d'Antares, la plaçant au rang de petite-fille d'Antares et fille de Shaula. Mais cette version est parfois rejetée par les sceptiques, jugeant que Shaula l'aurait reniée et qu'elle aurait trouvé refuge chez la Fantassine. Bien que cette version soit plus séduisante car elle cache la partie la plus difficile du purgatoire terrestre, à savoir celle des Cierges déchus, elle existe et est reconnue. Au contraire, elle sert une partie capitale du processus, soit une discorde qui crée au final un équilibre stable. Et tout cela grâce à Höllër, ange haï et rejeté, mais qui ne s'en plaint guère.

Si tu viens à moi à présent, c'est que tu as connu mon sort. J'ai été rejetée. Mais tu m'acceptes, donc je t'accepterai à ton tour.

Höllër est peu représentée dans la culture de par sa mauvaise réputation, surtout dans les peintures. Cependant, elle est un modèle très prisée parmi les sculpteurs, des oeuvres qu'on retrouve surtout dans des parcs, à l'écart, parmi les hommes mais sans vraiment en faire partie. En somme, là où règne la paix mais sans y participer.

Favorite des individus solitaires, elle guide et prend sous son aile ceux et celles qui souhaitent, malgré eux ou non, des Cierges déchus. Elle est notamment la gardienne de cet ordre transversal, composé de figures non reconnues, sans autorité, mais qui donnent une dimension évolutive au purgatoire terrestre. Ils aident là où les Cierges maudissent, et maudissent là où les Cierges aident. Ils servent de contrepoids à un ordre catégoriquement manichéen, et mis à part la dimension religieuse, sont les individus les plus proches finalement de l'être humain.

Höllër est aussi à l'origine de la devise la plus importante de Corvus:

Syvä ëto, Shön ëmnö

Toujours dans la douleur, jamais dans la plainte. C'est peut-être ce qui représente le mieux la philosophie de Folie, une réflexion sur la souffrance assumée, et un appel au stoïcisme comme aucun autre ordre. Et c'est justement sur ces mots que Höllër gagne de plus en plus de popularité, dans un monde de plus en plus polarisé, ou les individus s'isolent, où la dépression s'installe, ils peinent à trouver l'amitié ou l'amour, sont rejetés de toutes parts et font face à la douleur, toujours et encore, sans s'en plaindre à quiconque.

Il est aussi important de noter que Höllër est à l'origine de la redécouverte populaire de la culture corvienne. Initiée sur des forums internet au début des années 2005, les internautes s'empressent de théoriser sur ce mystérieux cliché, d'une mystérieuse statue, cachée dans un coin de verdure au fond du parc de Lipres derrière des troncs d'arbres et des ronces.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Hors chronologie. Contexte folklorique sur Höllër, dite Folie, et sur l'origine de la devise corvienne. À lire si certains passages des RP vous ont laissé perplexes (apparemment celui-là plus que les autres, vu le nombre de questions qui m'ont été adressées).
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[✝] Pelysöpymüs
Kapöli (✝): Pelysöpymüs

"Chez Nous" Siim Nolë, 2018 (Académie des Lettres Modernes et Anciennes, Roncevaux)

"Chez Nous"
Siim Nolë, 2018 (Académie des Lettres Modernes et Anciennes, Roncevaux)


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Il était six heures du matin.

Mardi 11 Septembre.

Deux amants de la province de Laxande étaient assis côte à côte sur les débris de leur appartement, au deuxième étage d'un bâtiment défiguré. Ils regardaient devant eux, au loin, le soleil se lever. Et sous celui-ci, des mouvements de troupes incessants.

Devant eux, la frontière avec la Loduarie Communiste.

Ils se tenaient la main alors qu'ils étaient assis sur un tas de gravier recouvrant exactement l'endroit où leur canapé était autrefois présent. En silence, et avec une légère mélancolie dans leurs petits sourires.

Il était advenue en une nuit, cette nuit-là, plus que tout le continent Eurysien avait probablement connu en plusieurs années.

A une heure du matin, des sirènes et alertes diverses et variés sonnaient à travers la ville à mesure que des avions loduariens plongeaient sur le milieu urbain, rasant les infrastructures et détruisant les appartements, le leur inclus. Des parachutistes tombaient du ciel comme des graines de sycamore et des coups de feu retentissaient à travers les rues. C'était une vision d'horreur, et si cela n'avait pas eu lieu en pleine nuit, on aurait pu croire au cauchemar.

Et puis, tout d'un coup, moins de deux heures après cet assaut, tout s'arrêta. Les avions Loduariens retournaient vers la loduarie comme si il s'agissait d'une mauvaise blague. Au même moment, des pas de tir Antariens firent rage à des kilomètres de là, et sept lueurs vinrent illuminer le ciel avant d'être rejoints par une myriade de petites roquettes anti-aériennes. Les populations ne le savaient pas encore, mais en ce même moment, c'est un missile Kartien qui frappa Lyonnars et tuer la dictatrice de cet empire rouge.

Enfin, vers quatre heures du matin, alors que les blindés loduariens s'apprêtaient à traverser la frontière, ce sont d'autres avions qui prirent le contrôle de l'espace aérien. C'était la soeur kartienne qui avait répondu à l'appel, et qui par sa simple présence fit fuir les chasseurs loduariens et ainsi reprendre la souveraineté de l'espace aérien.

Les pluies d'obus s'étaient achevées. Les blindées faisaient volte-face. Le ciel redevenait à nouveau calme. Les sirènes se turent. Et un seul mot s'installa dans les esprits de tous. Celui de la victoire.

Les deux amants étaient alors comme perdus, sans espoir de survie il y a même pas quelques heures de cela. Mais l'intervention des militaires du Concordat avait été rapide pour distribuer des aides aux zones touchées. Ils avaient été donnés de la nourriture, de quoi survivre ainsi qu'une chambre plus loin, où ils allaient pouvoir passer le reste de la nuit. Ils traitaient cette invasion momentanée comme un vaccin: une piqure qui faisait mal sur le moment, pendant un court instant, mais qui une fois soignée allait rendre tout le monde plus fort.

Cependant, le couple décida de rester. Ils venaient d'emménager dans cet appartement tout récemment, c'était pour eux un objet capital dans leur relation. Mais bien sûr, son endommagement ne détruisait en rien la relation qu'ils avaient entretenue jusque là.

Toujours assis sur les gravats, la femme interrogea son futur fiancé.

"C'est vraiment fini ?"

L'homme répondit doucement.

"On dirait..."

"Tu es sûr que ça ne recommencera pas ?"

"Certain."

Ils restèrent là, pensifs.

Pendant de nombreuses années, la ville de Laxande avait vécu plus douloureusement les confrontations et montées en tension avec la Loduarie Communiste. Des mauvais regards par-delà la frontière, des exercices de tir, tout un spectacle menaçant. Il est certain que la guerre civile les avait distrait de cette peur, une peur qui est revenue frapper plus fort, on l'espère pour la dernière fois.

Cette rentrée s'annonçait déjà difficile pour le couple. Les deux avaient un emploi à plein temps, et la question du mariage commençait à flotter dans les airs, sans jamais être prononcée. En plus du nouvel appartement, le nouveau quartier et les nouvelles habitudes, ils n'avaient pas l'occasion de se voir si souvent que cela, en tout cas pour l'instant. Il fallait une solution pour les rapprocher. Quelque chose pour leur donner du temps. Cette invasion était peut-être ce qu'ils recherchaient tous les deux, en particulier la femme. Elle savait quelque chose que l'autre ne savait pas.

Toujours avec le même air, elle questionna le jeune homme.

"C'est ironique, tu sais ?"

"Qu'es-ce qu'il l'est ?"

"Je voulais te parler de quelque chose, justement ce soir là..."

"Quoi ? Déjà une promotion au travail ?"

"Pas exactement..."

Silence. La femme prit son courage à deux mains et annonça.

"Je suis enceinte."

Ces mots résonnaient à travers l'esprit de l'homme. Enceinte. Si elle lui avait fait cette annonce plus tôt, aurait été là à s'imaginer de devoir élever un enfant en crise, en guerre, dans un gouvernement contrôlé par un autre pays, sous les bombes et la menace. Mais à présent, c'était différent. Une naissance d'un enfant, et une renaissance d'un pays.

Il était tellement surpris par la nouvelle qu'il ne put s'empêcher de faire autre chose que de sourire avec satisfaction. Et une question, une seule, qui le tracassait.

"Et tu veux l'appeler comment ?"

"Si c'est un garçon, je ne sais pas trop..."

"Et si c'est une fille ?"

"Si c'est une fille... On l'appellera Victoire."

À présent, il n'était question que de cela. La guerre civile pouvait attendre. La politique pouvait attendre. Le reste, tout le reste pouvait attendre. Le réunir, s'aimer, construire et reconstruire. Et surtout, en profiter. Profiter de cette victoire.

Et à des kilomètres de là, en haut, par dessus les nuées et l'espace, un être regardait.

Certainement, la Miséricorde de Shaula pouvait faire ses miracles...


Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Probablement l'un des derniers vrais points de passage du volet "Pelysöpymüs" consacré à la guerre contre la Loduarie Communiste. Vue depuis un appartement en ruines de Laxande, la fin de l'invasion se joue en quelques heures. Le pays entre désormais en phase d'entre-deux-guerres: préserver le territoire, se reconstruire.
8337
[✝] Kortÿën Aläpuölÿ
Kapöli (✝): Pelysöpymüs

"Funambulismes" Kärlä Släkk, 2020 (Musée des Arts Photographiques de Tassel)

"Funambulismes"
Kärlä Släkk, 2020 (Musée des Arts Photographiques de Tassel)



Il faisait bon en Karty, surtout vers la mi-septembre. Certainement, moins chaud qu'en Antares, mais la brise douce était juste ce qu'il fallait pour se retrouver à un stade de température agréable. C'est dans ce havre climatique que se retrouvait aujourd'hui Volkingrad, nageant dans la paix des beaux jours qui laissaient doucement la place aux automnes et bientôt aussi, à l'hiver. Pas de précipitation cependant, surtout puisqu'à présent, c'était fini.

La délégation antarienne commençait a faire ses valises après avoir été accueillis certes durant un court lapse de temps, mais avec la plus grande des diligences digne de leurs traditions par la sœur Kartienne. L'avion devait décoller plus tard, certes, mais le reste de la délégation s'était attardé a discuter avec des diplomates ça et là, laissant deux individus à l'écart: Lÿsä Köwnatör et Clara Malmaison.

Lÿsä ne savait pas pourquoi elle avait toqué à la porte de la ministre des Affaires Etrangères, surtout qu'elles n'avaient jamais eu la chance de parler. La ministre n'était en effet pas du genre très sociable sauf dans le cadre de son travail. Mais elle avait observé Lÿsä avec une certaine ferveur durant la réception du mariage de la chancelière, comme si elle avait observé quelque chose de particulier. Et cette théorie semblait prendre du poids alors que celle-ci répondit présente lorsque la corvienne lui proposa une dernière promenade dans le centre de Volkingrad.

Ainsi se retrouvaient elles à marcher dans ces rues, avec cette brise, dans cette atmosphère. Il fallait dire qu'elles se ressemblaient beaucoup, ne serait-ce que leurs habits principalement noirs, tout comme leur chevelure. Elles auraient presque pu passer pour deux sœurs...

Après une bonne vingtaine de minutes de silence lourd à marcher, c'est Lÿsä qui posa la première question... ou plutôt la première excuse.

"Je dois le dire, je m'excuse de vous avoir proposé une promenade si ennuyeuse..."

"À mon avis, à ce stade, tu peux me tutoyer. Et non, je suis reconnaissante pour cet entracte. Il me semble que nous devons discuter de quelques points ensemble."

"Des points ?"

"Je crois que tu m'as bien remarquée durant le mariage. J'imagine que c'est aussi la raison qui t'a poussé à en savoir plus ?"

"Disons que nous n'avons jamais eu l'occasion de vraiment discuter..."

"Eh bien, discutons. De quoi veux-tu me parler ?"

"À vrai dire, j'espérais plutôt que ce soit toi à me porter des révélations."

"Révélations, c'est un grand mot. Mais je peux répondre à tes questions."

Lÿsä prit une seconde pour réfléchir avant d'enchaîner.

"Déjà, que penses-tu de toute cette situation ?"

"La Loduarie qui met le pied dans un piège à ours ou la guerre civile ?"

"Plutôt la guerre civile..."

"Il n'y a pas grand chose à dire que tu ne sais pas déjà. Mais je vais te dire quelque chose, la MIRA n'a aucun intérêt à suivre les règles de la guerre si cela revient à vous détruire. Beaucoup pensent qu'ils recherchent le pouvoir, et c'est certes le cas. Mais j'ai des raisons de croire qu'ils veulent plus que cela. Ils veulent éliminer le culte des Cierges."

C'était certainement une réponse d'une honnêteté bien plus vaste que Lÿsä n'avait prévue d'entendre. Elle enchaîna les questions.

"Comment ça ? C'est quoi leur problème maintenant ?"

"Peut-être que tu devrais en savoir un peu plus sur comment la MIRA est devenue alors. Le pays était très enclin à protéger sa sécurité nationale il y a bien des années, mais sans armée avec un poids réellement important, c'est les opérations souterraines et les infiltrations qui étaient le nerf de la guerre. Bien sûr, la réponse pratique était de leur conférer beaucoup de pouvoir, tellement qu'ils agissaient presque comme une entité séparée, veillant à la souveraineté nationale, le Président du Conseil et le Président de la République. Aujourd'hui, vous arrivez après vingt années de renaissance et nostalgie corvienne, et dans les yeux de la MIRA, c'est dangereux. Non pas car ça l'est essentiellement. Mais parce que chaque membre du conseil, tous à l'exception d'un, ont été élevés dans la peur des Cierges. Vois cela comme un enfant qui prends assez confiance en soi pour se lever et battre à son tour ses parents. C'est ça, dans mon avis, ce qui se cache sous la surface de la guerre."

"Les cierges étaient utilisés pour les entrainements des membres de la MIRA ?"

"C'est plus compliqué que cela. Mais ils en ont peur. Terriblement peur. Et dans leur yeux, vous n'êtes rien d'autres que leurs disciples. Ce que vous devez faire, dans le meilleur des cas, c'est les convaincre du contraire. Mais vous n'allez réalistiquement pas supprimer des années de traumatismes comme cela. Il faudrait l'intervention de Shaula elle-même pour que ce soit le cas."

"En toute honnêteté, je ne comprends pas qu'on puisse détester les cierges sans être détestable soi-même. Ou alors, qu'on ait exposé la religion sous un regard plus sombre qu'il ne l'est vraiment."

"Justement. Et c'est cela, dans mon avis, que vous devrez traiter en premier lieu lorsque vous gagnerez le conflit. Si vous gagnez le conflit."

"C'est aussi grand que cela ?"

"Il y a beaucoup que tu ne sais pas. Il y a même beaucoup que je ne sais pas non plus. Et c'est justement grâce à toi que je cherche à savoir."

"Grâce à moi ?"

"Oui. On se reverra bientôt je crois, avec des nouveaux sujets de discussion. Je compte sur toi pour m'apporter des nouvelles."

"Si tu le dis..."

Ils passèrent une autre minute en silence. Clara semblait vouloir quelque chose, mais la corvienne n'arrivait pas à mettre le doigt dessus. Peut-être était ce juste une intuition ? Mais elle semblait en savoir plus, un savoir qui certainement à présent n'était pas très important, mais qui allait pouvoir se révéler plus important plus tard, ou bien pour d'autres personnes.

Lÿsä enchaîna cette fois avec une autre question qui la tracassait depuis un moment.

"Et pour Gaspard ? Pourquoi l'as-tu dévisagé durant la cérémonie à plusieurs reprises ?"

"Gaspard... Cela fait longtemps que je n'avais pas entendu ce nom. D'habitude, on l'appelle autrement avec Luca..."

"Luca ? Le Président du Conseil ?"

"En effet. Lui et moi discutons très souvent, nous avons une bonne relation amicale en dehors de nos politiques divergentes."

"Et Gaspard fait partie de votre groupe d'amis ?"

"Pas... Exactement. Disons que nous discutons beaucoup. Mais nous ne sommes pas nécessairement amis. Pourquoi, il t'a dis quoi lui ?"

"Je... Je ne sais pas... Il est sympathique."

"Sympathique ? Elle est nouvelle celle-là... Je ne le qualifierait pas de sympathique."

"Pourquoi, il vous a fait quoi à vous deux ?"

"Il ne nous a rien fait de bien particulier. À vrai dire, c'est plutôt l'inverse, c'est ce qu'il n'a pas fait."

"Si je suis ta logique, c'est encore une autre chose que je vais devoir découvrir ?"

"Il vaut mieux pas. Si il est sympathique pour toi, mon avis sur la question n'a aucun poids."

"Mais pourquoi alors en parler ?"

"C'est toi qui m'a posé la question."

"Simplement parce que tu avais l'air de le dévisager durant la cérémonie, rien de plus."

Clara fit une pause dans son discours pour sourire. Ceux qui la connaissaient savaient qu'il ne s'agissait pas de quelque chose de bien commun que de la voir faire un effort pour tirer vers le haut le coin de ses lèvres.

"Disons que c'est quelque chose que j'avais vu venir, même si cela m'a surpris. Mais il m'avait l'air heureux avec toi, donc je n'ai rien dit. Tu aurais préféré que j'intervienne ?"

"Je ne sais pas... Je ne comprends pas vraiment à vrai dire. Qu'es-ce qui ne va pas avec Gaspard ? C'est quelqu'un de sympathique, il est doux et qui plus est semble connaître mon père. Il va de l'ordre de l'évidence que je lui fasse confiance, n'es-ce pas ?"

"Bien sûr, et je n'en fait point de remarque. Je te décris seulement mon expérience personnelle avec lui."

Lÿsä prit un instant pour réfléchir avant de continuer.

"Donc il fait vraiment partie de la MIRA ?"

Clara ne répondit pas, comme si la question n'avait jamais été posée. Lÿsä, croyant qu'elle n'avait pas bien entendu, se répéta.

"Fait-il partie de la-"

"Je croyais que tu était sarcastique. Bien sûr qu'il est de la MIRA. Mais tu t'en doutes, on ne peux pas dire ça haut et fort. Et surtout, il ne portait pas son masque."

"Il est aussi haut dans la hiérarchie ?"

"Je n'en suis plus si sûre au point où on en est. Je vais éviter de te dire ça tout de même. Saches juste que ça n'aura aucun impact sur ce que tu veux faire."

"Ce... Ce que je veux faire ??"

Clara ne répondit pas. Lÿsä reprit.

"Je ne sais pas ce que tu entends par là, mais il n'y a rien que je ne veuille outre ma simple curiosité."

"Bien sûr..."

"C'est la vérité !"

"Soit. Je te dis seulement que tu es tombée sur la bonne personne. Et aussi la pire. On verra ce qu'il en sort."

Lÿsä ne savait pas quoi penser. De l'extérieur, ce que venait de faire Clara était certainement la pire chose à faire, et probablement la plus méchante. Mais c'était bien ce moment là qui allait la sauver.

Il n'y eut aucune conversation après ces derniers mots. Ils rentrèrent promptement de là où ils étaient partis et se séparèrent comme si ils ne s'étaient jamais rencontrés.

Peut-être que l'objectif de Clara n'était pas de changer quoi que ce soit, mais de montrer à Lÿsä une fenêtre que peu d'individus avaient jusqu'à présent, c'est à dire un réel aperçu d'ensemble sur l'écosystème de cette guerre civile.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Lÿsä interroge Clara sur des faits volontairement vagues, et en ressort avec plus de questions que de réponses. L'épisode ouvre un nouveau pan de la guerre civile, là où deux fronts qui s'ignoraient jusqu'ici se rencontrent enfin.
5791
[✝] Rölystä
Kapöli (✝): Pelysöpymüs

"On ne peut laisser Shaula s'occuper de tout travail" Kärlä Släkk, 2018 (Musée des Arts Contemporains de Margaux)

"On ne peut laisser Shaula s'occuper de tout travail"
Kärlä Släkk, 2018 (Musée des Arts Contemporains de Margaux)


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Lorsqu'un patient est blessé, souvent lorsque la blessure est grave, on lui fait des points de suture pour que sa cicatrice puisse se refermer plus facilement. C'est simple, efficace, et ça guérit vite sans perte de sang. Mais lorsque c'est plus grave, bien plus grave, pas le choix. Il faut abandonner le membre, l'amputer.

C'est cette mentalité que va retenir l'Antares de l'invasion qui lui a causé des dizaines de milliers de civils ainsi que des pertes militaires considérables. Une amputation pure et simple de sa puissance militaire et revoir toute la doctrine de zéro.

L'Antares n'est, et ne sera jamais probablement une puissance militaire importante et reconnue. "Ici, c'est pas Karty" répétaient sans cesse les armateurs antariens lorsqu'il produisait leur matériel, principalement à usage défensif. Bien sûr, il est certainement important de pouvoir compter sur des puissances qui le sont, et les alliés arrivent toujours à faire de leur mieux pour ne pas voir leurs sœurs périr. Mais comme nous l'avons vu durant cette courte invasion, lorsqu'il s'agit d'une infraction à son propre territoire, chaque seconde compte. Et ces secondes, ce sont celles qui séparent l'Antares d'un allié de l'autre coté du continent, et de tant d'autres. Donc, une seule solution: Le pays doit devenir une forteresse.

Les militaires loduariens partis, il n'y a pas le temps de célébrer quoi que ce soit. Oui, une bouteille de bière, pourquoi pas. Mais là c'est un avenir qui se joue. Ce soir là, Antares a eu un coup de chaud qui lui a couté des vies. C'était très simple à comprendre: Plus jamais.

Ces principes étaient ce qui allait devenir bientôt le plan Parabellum, qui allait faire son début durant cette phase de paix où Antares était encore unie pour les intérêts communs du pays, un intérêt sur lequel il fallait s'empresser de "surfer" avant que les parties ne recommencent à trouver de la haine contre l'une l'autre et retomber dans le stade de guerre civile. Paradoxalement, c'était à ce stade là qu'il fallait entrer en économie de guerre.

Ce qui tombe à pic, c'est que la MIRA ayant déjà déclaré la loi martiale, il était bien plus simple de se mettre à produire en masse. En plus de cela, les populations nageaient dans la rage d'avoir perdu leurs frères et leurs sœurs durant l'assaut, les motivant à produire toujours plus. C'est comme cela que la plupart des réfugiés toujours stationnés à Roncevaux trouvèrent un emploi pour certains, un passe-temps pour d'autres: les centres de production de Taxara Précision, Syllogis, et même Tecla avait retrouvé du nerf ici dans la capitale culturelle du pays, une production qui allait augmenter de presque neuf fois avec une main d'œuvre hors du commun disponible dans la ville.

Le gouvernement n'allait certainement pas regarder cela se faire. Non, la zone humanitaire prenait trop d'ampleur, et se voyait à présent devenir le centre industriel et militaire du pays. C'était une bénédiction, certes, mais à contrôler.

Déjà, il fallait encourager cette vague. Les refugiés allaient probablement le rester pendant longtemps, et une réelle proto-économie était née dans la ville. C'est ainsi que la mairie commença a distribuer des mérites supplémentaires pour favoriser la production militaire dans les usines, transformant une zone simplement humanitaire en un havre neutre en Antares, un havre qui allait devenir le coeur, le cerveau et les poumons d'un état déchiré en tentative de reconstruction.

Cependant, ils ne pouvaient pas courir le risque que tout cet armement produit allait tomber entre les mains de l'un des deux camps belligérants du pays, que ce soit Corvus ou la MIRA. Non, ils ne produisaient pas pour alimenter une guerre, mais pour stopper celles du futur. Ils produisaient de l'armement défensif qui allait pouvoir être déployé à la seconde près, dès qu'une quelconque invasion territoriale allait se produire. Ils accumulaient enfin de quoi reconstruire le pays une fois l'un des deux camps ayant été couronné vainqueur, quel qu'il soit.

Dans la ville se profilaient déjà des dizaines de rumeurs sur ce qu'allait devenir Roncevaux alors que la guerre allait reprendre son envol. Certains parlaient d'une forteresse, ou bien d'une zone toute simple. En réalité, ceux qui comprenaient le mieux la situation voyaient très bien où cela allait dériver: plus qu'une zone humanitaire, une région autonome temporaire, avec aux rennes de celle-ci, le gouvernement dit "Légitime".

Quoi qu'il en soit, quelque soit le nom donné à cette nouvelle région qui allait certainement s'étendre, elle allait conduire en elle une nouvelle poussée, ou en d'autres termes, la croissance du pays à elle seule tandis que se jouait, au delà des murs, son propre avenir.

Bien évidemment, faire cela toute seule n'allait pas être simple. Vous vous souvenez des alliés mentionnés précédemment ? Quoi de mieux que d'avoir une sœur qui veille au progrès de l'autre tout en assurant sa sécurité ?

En effet, Antares allait compter sur l'aide humanitaire et diplomatique de Karty pour se remettre sur pied et assurer la chute lors du très certain prochain malaise que sera le renouveau de la guerre civile déjà en cours. Une aide considérable, puisque Karty n'est nulle autre que la meilleure alliée du Concordat actuellement. En plus de porter à bien le plan Parabellum poussée par les populations, elle assurera l'impartialité de la production, et qu'elle ne tombe pas d'un côté ou d'un autre.

D'un autre côté, ce renouveau va de l'ordre religieux. Il est souvent dit "Laissez les Cierges faire leur travail", et même si cette phrase est considérée comme vraie par la plupart des croyants comme des athées, il va de l'ordre de l'évidence de se préparer à la confrontation physique comme nul autre, d'autant plus que ce n'est pas à défaut de ce qu'on peut croire le travail d'un Cierge que de défendre le seul pays qui le garde en vie. En effet, plus d'Antares, plus de Cierges. Et plus de Cierges, plus de Shaula. Et Dieu seul sait à quel point les antariens ont de l'amour pour celle qui leur apporte la miséricorde dans ce purgatoire terrestre. Certes, il était question de se défendre. Certes, il y avait un enjeu de souveraineté. Mais l'enjeu principal est celui de la défense d'un ordre chrétien qui garde cousues les différences entre la population d'un même pays, et anime les esprits de bien des générations d'hommes vivant sur ces terres.

C'était un nouveau début. C'était un départ. C'est le moment, maintenant, de mettre le turbo. Car après tout, nous ne pouvons point laisser Shaula s'occuper de tout le travail.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Début du plan Parabellum, et premières rumeurs autour du nouveau statut de la ville de Roncevaux pendant la guerre civile.
10492
[✝] Kompäktÿ
Kapöli (✝): Pelysöpymüs

"Shaula ou la Miséricorde des Enfants" Pacsä Näär, 2015 (Statue au Calcaire, Parc de Saint Lazare, Ville de Roncevaux)

"Shaula ou la Miséricorde des Enfants"
Pacsä Näär, 2015 (Statue au Calcaire, Parc de Saint Lazare, Ville de Roncevaux)


Une camionnette se gara sous le toit du même dépôt abandonné qu'ils avaient laissé il y a plus d'une semaine de cela. Une fois le contact coupé, la porte s'ouvrit.

Edwige. Kira. Märtÿ. Erwin.

Ils avaient le visage fatigué, quelques bleus par ci, par là, et des cernes qui frôlaient le sol. Mais au moins, ils étaient à la maison.

Bien sûr, Luca était au rendez-vous. Et pour la première fois en public, en voyant sa dulciné sortir du véhicule, il retira ses lunettes de soleil. Il avait le visage d'un homme désolé, mais heureux. Heureux que tout cela soit derrière eux. Heureux de voir le groupe enfin réuni.

Sans attendre, Edwige fondit en larmes et se jeta dans les bras de l'homme, sanglotant. Certes, elle avait vu plus que quiconque, Kristina exécutée par Aurore, la douleur de Giuseppe face à cette vision d'horreur, et surtout le cadavre d'Aurore se faire balayer par l'onde de choc du missile Kartien et venir se disloquer contre les gravats de l'étage supérieur où elle fut ensevelie et cachée à tout jamais du monde extérieur.

Ce soir là, ils avaient troqué une amie pour une guerre. Une personne qu'ils avaient su connaître que quelques heures avant l'assaut, mais avec qui ils se sont attachés. "Ne vous attachez pas à vos partenaires" répétaient sans cesse les agents de la MIRA durant l'entraînement, et quelque part, c'était vrai. À présent, ils devaient vivre avec la douleur d'avoir perdu cette connaissance. Adieu, Kristina. Et aussi, probablement, Adieu aux autres agents les accompagnant.

Après, leur présence ici relevait certainement du miracle. Ils avaient prévu que des couacs pouvaient se produire durant la mission, et qu'ils seraient arrêtés tôt ou tard. Le problème était que l'information avait fuité trop tôt. Peut-être était ce à cause de cette scène au bar ? Ou une autre étape qu'ils avait omis ? On s'accordait à dire que c'était du manque de bol. Dans tout les cas, ils avaient peur d'être emmenés trop loin pour pouvoir profiter de la distraction causée par les missiles.

Mais au final, c'est peut être la faillite de cette mission qui à permis la réussite globale du plan d'assassinat. En effet, la capture si tôtive a pu jouer sur la personnalité vindicative d'Aurore, insistant de les garder dans le palais pour les interroger et les torturer, et ainsi faire en sortes qu'elle soit présente lorsque le missile a frappé.

Ce qui a probablement joué le plus, c'est le fait qu'ils aient gâché une bonne heure et demie à essayer de faire parler Kira. Etant la seule mineure du groupe, ils l'ont évidemment prise pour cible durant les interrogatoires solitaires. Déjà, impossible de rentrer dans sa tête. Elle n'avait pas de famille, pas d'amis et sa seule source de bonheur était ses médicaments contre sa schizophrénie. Mais cela, ils ne le savaient pas. Ils jetèrent des menaces dans sa figure, en vain. Puis vint la souffrance physique. Après avoir passé quatre ans à subir diverses tortures au sein de son établissement carcéral psychiatrique, autant dire qu'elle a encaissé pas mal de coups. Et justement, elle ne revenait pas sans blessures à l'abdomen, sortant de la salle avec un grand sourire au lèvres avec la bouche ensanglantée, riant hystériquement.

Suivant cette logique, la deuxième interrogée aurait dû être Edwige, elle aussi était jeune mais n'avait même pas un brin de tolérance contrairement à Kira. Si elle avait été interrogée à ce moment là, certainement les services Loduariens auraient suspecté une deuxième attaque. Mais les agents n'avaient été tenus au courant de rien, on leur a seulement dit d'évacuer les lieux le plus rapidement possible, insinuant qu'une opération plus musclée pouvait se produire. Dans tous les cas, la chance qu'ils n'ont pas eu avant leur sourit cette fois-ci: Aurore opta pour une autre approche, celle d'interroger ceux qui semblaient être aux commandes de l'opération plutôt que les plus fragiles du groupe. Ainsi, les deux chefs d'opération antariens et kartiens, Erwin et Connor, furent à leur tour soumis à maintes souffrances pour essayer d'extraire quoi que ce soit d'eux. Encore une fois, sans succès. Ce fut le tour de Giuseppe, le plus résistant avec Kira. Lui aussi venait de perdre ce qu'il avait de plus cher, il restait complètement imperméable à toute sortes de techniques. C'est alors qu'ils interrogèrent Märtÿ, qui pour le coup était le moins concerné du groupe. Et enfin, Edwige leur fit comprendre que quelque chose arrivait. Mais quoi, ils ne savaient pas. Peut-être avaient-ils été plus perspicaces, ils auraient remarqué plus tôt que Edwige n'était qu'une simple citadine.

Ils allaient le découvrir très bientôt cependant, car la révélation d'Edwige arriva trop tard. Les prisonniers furent apportés vers les sous-sols pour y être enfermés, et à peine eurent ils dépassé le rez-de-chaussée qu'ils furent violemment secoués par l'impact du missile kartien qui mit fin à la lignée du régime Lorenziste.

La panique s'était désormais installée. Les forces spéciales se ruèrent à l'étage pour aller tenter de secourir Aurore, déjà morte de l'impact. Parmi les débris, Edwige gisait, bloquée sous les gravats, jusqu'à ce que Kira tente de la secourir. Pour au final réussir à s'extraire avec elle, comptant d'importantes blessures et surtout, la perte de leurs amis disparus qu'ils durent laisser derrière eux pour profiter de la fenêtre d'échappatoire.

Ils avaient certainement réussi une partie capitale de leur exfiltration, celle de s'extirper de la ruche qu'était ce palais présidentiel, mais le vrai défi s'avérait être le suivant. À présent, pour les deux antariennes, elles devaient retourner chez elles. Et des embûches, elles en ont vécu.

Déjà, elles ne pouvaient pas prendre les routes. Elles étaient très certainement recherchées et le pays était en état d'alerte maximale. Plus que ça, les troupes loduariennes étaient en train de battre en retraite, les avions circulaient partout dans l'espace aérien et elles pouvaient très facilement se retrouver nez à nez avec des militaires si elles ne faisaient pas gaffe. Rejoindre la frontière avec la Gallouèse leur prit au moins quatre jours de marche, jours durant lesquels elles ont dû camper à travers les champs et les forêts, et où Kira revenait toujours avec des la nourriture et du sang sur les mains après s'être absentée une trentaine de minutes, et où Edwige racontait ses aventures passées pour les distraire la nuit.

Une fois au Gallouèse, malgré un petit hic avec les services de police du pays, elles purent retourner saines et sauves en Antares, où elles allaient pouvoir retrouver ceux qui les attendaient.

À vrai dire, seulement Edwige attendait vraiment de retrouver son futur mari. Kira n'avait pas envie de se confronter à Mauser à nouveau. Dans tous les cas, ils étaient heureux de pouvoir descendre de cette camionnette et pouvoir enfin se dire qu'ils étaient rentrés.

* * *

"Je... Je t'aime..."

Il fallait dire que, malgré la distance, cette opération avait grandement rapproché Luca et Edwige. Ayant su que l'opération s'était mal passée, Luca pour la première fois de sa vie avait été inquiété par la sécurité de sa compagne. Et dire qu'ils n'étaient que partenaires de travail il y a quelques semaines de cela ! Mais à présent, tout allait bien. Luca était là pour la consoler. Il la tenait dans ses bras alors qu'elle sanglotait, caressant ses cheveux, comme une enfant. Les retrouvailles tant attendu avait donc enfin lieu.

Luca salua d'un signe de la main les autres individus, puis souleva Edwige dans ses bras et l'emmena en ricanant vers sa voiture.

"Allez, c'est fini. Tout ira bien."

Le trajet vers leur appartement était long. Edwige, ayant essuyé ses larmes et retrouvé du nerfs, prit le courage de raconter le périple à Luca. C'était très certainement une histoire fascinante, avec beaucoup de hics et surtout des parties un peu moches comme celle de l'interrogatoire. Tout de même, le fait que cette sacré Kira ait passé presque deux heures à rire au nez d'Aurore alors qu'elle se faisait rouer de coups mit le sourire aux lèvres de Luca. Disons qu'au final, toute cette histoire pouvait presque être confondue avec un road trip qui avait mal tourné...

"Et du coup, je suppose que tu as appris à mieux connaître la schizo ?"

Edwige fit une pause dans son discours. En y réfléchissant, elle avait l'impression de ne pas en avoir fait assez. Kira n'avait certainement jamais connu l'amour comme celui de sa sœur à laquelle elle avait été arraché. Et à présent, elle était tenue en laisse par Mauser et son chantage avec les médicaments. Si elle avait été plus responsable, elle lui aurait proposé de fuir, de venir avec elle et Luca, qu'ils allaient trouver les médicaments tôt ou tard et qu'elle pourrait même, peut-être, retrouver sa sœur. Mais elle n'avait pas le courage. Elle n'avait pas cet instinct maternel en elle, pas encore. Elle se sentait impuissante face à toute cette situation.

"Luca... Toi, qu'es-ce que tu aurais fait à ma place ?"

"Quoi donc ?"

"J'ai le sentiment d'avoir abandonné Kira..."

"Abandonnée ? À qui ?"

"À Mauser. Il la maltraite."

"Mauser... Tu sais qu'on a parlé un peu vu qu'on vous attendait ?"

"C'est un monstre ?"

"C'est vraiment un monstre pour le coup. Je sais pas comment on en est arrivé à parler de religion, mais lui est complètement athée. Le pire dans tout ça, c'est qu'il ne croit pas juste en Dieu, il croit que Dieu doit être tué, et pas juste en tant que concept hein, vraiment en mode il faut détester Dieu et mettre le feu aux églises. Limite fantassiniste, sauf qu'il croit pas en la Fantassine. J'ai pas cherché à questionner quoi que ce soit, mais j'ai l'impression que son aversion pour Corvus vient du fait qu'il veut pas d'un renouveau religieux dans le pays. Après, de ce que j'ai compris, c'est un cas assez isolé, les autres membres du haut conseil eux sont religieux... Bref, un gros bordel. C'est en effet un sale type, il me parle de torturer des enfants pour en faire des machines de guerre bridés par la schizophrénie, et là j'ai tout de suite pensé à Kira."

"Tu comprends pourquoi j'ai voulu l'aider ? C'est une enfant, putain. Elle se retrouve à être cobaye d'une théorie fasciste qui la fait souffrir et la rend encore plus violente qu'elle ne l'est déjà."

"Après, elle ne partira pas de son plein gré tant que Mauser a les médocs..."

"Justement. Je veux retrouver ces médocs. Voir comment on s'en procure."

"Je pense pas que c'est le genre de truc qu'on trouve en pharmacie, je crois que c'est directement distribué aux centres psychiatriques."

"Il y a forcément moyen d'avoir un mot avec le fournisseur."

"Bah il faudrait déjà obtenir toutes les certifs, avoir un établissement reconnu, fin bref, un tas de trucs."

"Et... Y'a pas moyen de faire... Je sais pas... De la fraude ?"

Le visage de Luca s'illumina. Comment n'y avait-il pas pensé plus tôt ? C'était lui après tout le fraudeur-en-chef, c'était lui l'homme qu'il fallait pour contourner quelque règle qu'il soit. Le fameux, l'infâme, Luca Corbino.

"Fraude tu dis ?"

"Je suis sûre que t'as des amis dans le pharmaceutique, non ?"

"Il se peut, oui..."

"Alors on peut faire ça. Tu sais si ils organisent un gala dans les parages ?"

"Il y a une convention bientôt sur les internats psychiatriques, vu que la plupart ont relâché tous leurs détenus avec l'invasion Loduarienne, surtout ceux frontaliers et à Margaux. Et devine quoi, c'est à Roncevaux. On joue à domicile."

"C'est parfait, on peut faire ça."

"On va pouvoir sauver cette pauvre fillette. Ça sera notre mission pour ce mois-ci."

L'idée de sauver une petite fille d'un maniaque fantassiniste sonnait bien aux oreilles du couple, telle une folle aventure de noces, comme si ils n'en avait pas déjà vécu assez. Mais quelque chose flottait encore dans leurs esprits, quelque chose qui les empêchait d'être complètement heureux.

La guerre civile allait reprendre tôt ou tard. Et Kira, quelque soit la motivation, allait les tuer tous les deux. Il fallait agir vite pour pouvoir la ramener de leur côté.

Mais dans l'absolu, ce qu'ils ne savaient pas, c'est qu'il était déjà trop tard.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Edwige rentre à Roncevaux avec Kira, et retrouve Luca. Ensemble, ils décident d'aider Kira à s'extraire de la relation abusive qu'elle entretient avec Mauser. Ce qu'ils ignorent, c'est le temps qu'il leur reste réellement pour le faire.
9960
[✝] Vÿhä
Kapöli (✝): Pelysöpymüs

Mauser

Mauser


Une explosion.

Un bruit sourd.

Puis, plus rien. Juste le noir. Et puis, doucement, la douleur.

Kira ouvrait doucement les yeux, couchée dans une pile de gravats. Elle avait le visage ensanglantée, sentait la douleur aiguë des fractures sur son flanc droit, et surtout l'étourdissement de ses jambes ensevelies sous une pile de ciment.

Elle toussa à maintes reprises, cherchant à reprendre ses repères dans l'immense chaos qui l'entourait.

Elle eut soudain une poussée d'adrénaline. Au dessus d'elle, un ciel étoilé. Elle reprit conscience à ce même instant. Elle était dehors.

Il y a quelques minutes de cela, elle était à la merci de deux agents loduariens l'escortant. Ces mêmes agents étaient à présent couchés devant elle, décapités par barres rouillées de ciment renforcé.

Elle se leva donc, d'un coup, se libérant des gravats grâce à sa petite taille et se dressa au dessus du cimetière gris qui la contournait.

Rien. Que des corps. Ses amis étaient nulle part. Ses ennemis aussi. Elle voulut crier, chercher de l'aide, mais c'est là qu'elle les entendit.

Ces sirènes d'ambulance, de pompiers et autres services, sirènes dont elle ne reconnaissait pas le son. Elle était encore en Loduarie, prisonnière. Elle devait s'échapper.

Elle commença a dévaler les décombres, cherchant à rejoindre la rue et se fondre dans la masse. Sous ses pieds, des visages défigurés, des membres et de la fumée s'échappant de crevasses suffoquant des flammes prêtes à exploser au premier appel d'air. Rien que de la destruction.

Et pourtant, dans toute cette confusion, Kira entendit tout de même une voix.

Rien de spécial, de la toux. Quelqu'un qui toussait. C'était une femme, c'était sûr. Mais qui ? Kira était partagée: Jeter un coup d'œil et risquer de perdre sa seule échappatoire ou prendre les jambes à son cou. Et à présent, sous la confusion du moment probablement, elle fit l'impensable. Elle se retourna, fit quelques pas vers l'origine du son pour y découvrir Edwige, ensevelie sous les décombres. Prise d'une panique soudaine, elle commença à dégager la zone avec une frénésie surprenante, alors qu'Edwige cherchait à s'en extirper toute seule. Elle gémissait à mesure qu'elle essayait de ramper, elle avait visiblement été touchée aux jambes. Kira balbutia quelques mots.

"Arrête de bouger, je vais t'aider."

"N... Non... C'est bon... Ils vont nous coincer..."

"Dis pas de conneries putain ! Dis pas de la merde !"

Kira commença a sangloter. Edwige fixa son visage: elle pleurait, oui, mais pas des larmes ordinaires. Des larmes de Sang. Et à mesure qu'elle enlevait les briques de ciment qui bloquaient ses jambes, les larmes coulèrent depuis son visage pour venir tâcher le sol. Elle pleurait. Pire, elle hurlait, comme si chaque mouvement qu'elle faisait était une lame qui se plantait dans son dos. Elle ne savait même pas pourquoi elle aidait Edwige, où elle trouvait toute cette force. Pourquoi ? Pourquoi donc ?!

Et soudain, dans un dernier sanglot, elle ralentit pour venir s'évanouir sur le sol. Edwige en voyant cela prit peur.

"Kira !"

Edwige avait à présent assez d'espace pour réussir à se relever péniblement, ignorant complètement la douleur face à cette enfant à terre dans une flaque de son propre sang. Une fois debout, sans même reprendre ses marques, elle se baissa pour attraper le corps et dévala le bâtiment en ruines avec Kira dans ses bras, toujours inconsciente. Et puis, plus rien. Elle courrait, loin, on ne sait où. Tout simplement loin, le plus loin possible. Et ce moment là, Kira ne s'en souviendra jamais. Mais si cela avait été le cas, tout cela aurait été bien différent. Et derrière les deux filles, on l'espère, les corps encore en vie de Giuseppe, Erwin, Märtÿ et Connor.

* * *

Cette nuit là s'évanouit comme un mauvais cauchemar. Edwige ne la mentionnera jamais d'ailleurs, comme si elle n'avait jamais vu Kira pleurer son propre sang, comme si elle ne l'avait pas emmenée dans les rues de Lyonnars, comme si elle n'avait pas dû passer la nuit dans une ruelle humide avec la ville en état d'alerte et aucune indication sur comment retrouver son chemin.

De son côté, Kira s'était réveillée exactement vingt quatre heures plus tard, alors qu'Edwige l'avait déjà emmené au loin de Lyonnars sur son dos. Ils avaient passé probablement tout le reste de la semaine à sillonner le pays en essayant de survivre, trouver des bandages et des soins pour leurs séquelles et chercher une brèche dans la muraille loduarienne qui s'était à présent dressée devant eux. Pendant des jours, ils ont cru devoir rester bloqués à l'intérieur de la Loduarie Communiste. Cependant, par un certain miracle, ils purent trouver une brèche au nord, près de la frontière gallèsante, où ils réussirent à s'extirper de cette véritable ruche. Epuisées et à bout de souffle, ils errèrent jusqu'à la petite ville la plus proche, avant de se faire arrêter par les services policiers du pays.

Justement, cet interrogatoire avait certainement été un petit imprévu dans leur trajet, mais il leur a facilité la vie, du moins du point de vue d'Edwige. Kira, elle n'avait pas le même avis.

Elles étaient assises toutes les deux à une table avec en face d'eux une paire de policiers. L'un d'entre eux martela.

"Bon. Déjà, qui êtes-vous ?"

Edwige se souvenait encore de son faux nom donné par Luca, et répondit d'un ton fatigué.

"Pacsa Holzriese... Et... Elle c'est... Ma cousine..."

"Et elle a quel âge votre cousine ?"

"Dix-huit ans."

Kira tremblait de rage. Déjà, elle en avait seize. Et puis à son gout, le policier posait trop de question. Elle s'écria.

"De quoi vous vous mêlez même ? Foutez-nous la putain de paix !"

"Non mais je rêve ? Eh, vous dites à votre cousine de se calmer là ?"

"Elle a raison, c'est quoi le problème ?"

"Le problème c'est que vous êtes deux femmes qui sortent d'une apocalypse à en croire vos vêtements, vous avez pas de papiers, rien sur vous qui prouve votre identité. Vous êtes pas fichés, personne dans le village ne vous connais, et surtout vous avez l'air de deux ivrognes ! C'est pas assez ça pour justifier un interrogatoire ?"

Kira lui retorqua.

"Nous ivres ?! On s'est mutuellement extraites d'une pile de gravats après l'explosion d'un putain de missile balistique, on a laissé derrière quatre de nos camarades, on a vécu comme des charognards pendant cinq jours en plein territoire loduarien, on a passé une nuit entière a entrer en Gallouèse tout ça juste pour pouvoir rentrer en Antares, et c'est un putain de poulet chauve à la con qui vient nous traiter, nous, de putain d'ivrognes ?!"

Le policier avait du mal à comprendre. À vrai dire, il n'avait rien compris, et surtout refusait de comprendre. Il avait juste retenu le "passer la frontière" et "Antares". À court d'options, il regarda son second assis à côté de lui, tout aussi incrédule, et lâcha.

"C'est quoi, des gitans ?"

Kira s'enflamma.

"Des gitans ? Des gitans ?! Je lui nique sa daronne au putain de gitan !!"

Edwige perdit patience. Elle avait la tête qui explosait.

"Mais putain, tu peux te calmer une seconde Kira ?!"

"T'as pas intérêt à me parler comme ça Edwige, je t'assure que dès qu'on sort d'ici je vais te faire la peau !"

Le policier se tourna à nouveau vers son second.

"Donc c'est quoi, leur nom avant c'était des salades aussi ? Honnêtement, c'est ce que je te disais hier. On nous paye pas pour gérer cette merde là !"

Le second répondit.

"Bah quoi, on peut pas juste les expulser, si ?"

"Si si ! Justement ! Pas de papiers, des antariens qui sautent la frontière je les dégage ! C'est pas le premier qu'on rattrape d'ailleurs, tu le sais bien !"

Kira n'arrivait plus à rester là sans bouger. Elle commença à gesticuler en essayant en vain de se défaire de ses menottes, sous les regards ébahis des policiers, leur donnant une raison de plus pour les dégager le plus vite possible.

Et c'est ce qu'ils firent. Même pas quelques heures après, ils étaient lâchés des l'autre côté de la frontière Antarienne, encore une fois au milieu de nulle part. Mais à présent, ils étaient chez eux . À présent, ils ne craignaient plus pour leur vies. Ils pouvaient trouver une cabine téléphonique et appeler le numéro de Mauser qu'ils soient récupérés au plus vite et ramenés à Roncevaux.

* * *

Kira était jalouse. Devant elle, Edwige sanglotant dans les bras de Luca dans lesquelles elle s'était jetée. Elle avait quelqu'un qui l'attendait. quelqu'un qui l'aimait. Au contraire, Kira n'avait aucune hâte de retrouver Mauser, pas après avoir goûté à un brin de liberté comme elle avait su l'avoir il y a longtemps. Et justement, il l'attendait là, avec les bras croisés, et son regard sévère qui transparaissait à travers son masque.

Il fit mine d'accueillir lui aussi la petite fille dans ses bras, le temps que Luca et Edwige s'en aille, puis il reprit son ton habituel une fois seuls.

"Allez, viens."

Il emmena Kira vers sa voiture, et une fois à l'intérieur, il soupira.

"Donc non seulement la mission a échoué, mais vous avez laissé derrière vous cinq personnes dont deux antariens ?"

Kira n'en revenait pas. Elle s'exclama.

"Mais ! On s'est fait chopper même avant d'entrer sur les lieux ! Et on pouvait pas aller les aidés, on a été touchés par votre putain de missile balistique !"

"Je m'en fous. La mission a échoué."

"Elle n'a pas échoué, Aurore est morte."

"Si. Elle a échoué. Vous avez échoué. Tu as échoué."

Ils restèrent en silence pendant quelques minutes, avant que Mauser n'aborde la question à nouveau.

"Et pourquoi c'est Edwige qui doit s'occuper de tout ? Tu sympathises avec elle, c'est ça ? Avec la personne qui n'hésitera pas à te buter dès que le conflit recommencera ? Tu es lâche, Kira. Tu flanches dès que quelqu'un te montre ne serait-ce qu'un brin d'amour. C'est pour cela que je t'en donne pas. Tu ne mérites pas l'amour, car tu fonctionnes mieux sans."

"Je..."

"D'ailleurs, ne crois pas que je n'ai pas remarqué qu'il manquait des médocs dans mon tiroir. Donc en plus maintenant, tu voles à la main qui te nourrit ?"

"Non ! C'est Edwige, je sais pas pourquoi elle a fait ça, je suis désolé, je..."

"Je m'en fous de tes conneries. Allez."

Mauser coupa le contact. Ils était arrivés à destination. L'agent escorta la petite fille vers sa chambre avant de lâcher.

"Peut être que si tu avais réussi ta seule et unique mission, peut être bien que j'aurais été clément. Mais tu as subtilisé assez de médicaments pour une semaine. Très bien. Tu passeras donc cette semaine sans, voire ce que ça te fait."

Et cela dit, il poussa la jeune fille dans sa chambre, avant de refermer la porte et de la verrouiller de l'extérieur. Et à mesure qu'il s'éloignait, derrière lui Kira pleurait, hurlait et tapait sur la porte en espérant trouver la merci d'un être qui n'en avait point. Elle se mit à pleurer, pleurer encore et toujours du sang de ses yeux, s'écroulant à terre suivant une crise d'épilepsie, gisant spastique sur le sol.

* * *

Une semaine plus tard, cette même porte qui l'avait condamnée s'ouvra. Kira tremblait encore à intervalles réguliers. Elle avait cherché à boire l'eau de son robinet pour éviter de se déshydrater, et avait profité de la seule source de nourriture qui lui avait été offerte vers le milieu de la semaine, soit un morceau de pain. Devant elle se dressait Mauser, toujours avec la même expression. Il lâcha.

"C'est très simple Kira. Quand tu sortiras d'ici, tu n'échoueras plus. En attendant, essaye de ne pas mourir."

Et ayant dit cela, il lui tendit un sachet avec deux comprimés à l'intérieur. Comme à son habitude, elle se jeta dessus, en arracha l'un et l'avala, les larmes aux yeux.

Elle se disait que tout cela était peut-être vraiment de sa faute. Elle n'aurait pas dû profiter de ces jours de liberté. Elle aurait du abandonner Edwige et refuser ses médicaments. Mauser avait raison.

Elle ne méritait pas l'amour.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
La même échappée, cette fois du point de vue de Kira. On comprend en la lisant qu'elle n'est pas tout à fait comme les autres, surtout du point de vue de sa relation abusive avec Mauser.
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