Deux cent vingt-quatre d’entre eux n’avaient pas seize ans. C’est par ce chiffre, plus que par le plus gros, que le pays a compris ce que contenait le verdict. Mille cinq cents rebelles avaient été capturés dans les collines de Ngomba, au sud-ouest ; mille deux cent soixante-seize ont été condamnés à mort, le Vieux du fleuve en tête ; deux cent vingt-quatre, trop jeunes, échapperont à la sentence et seront placés dans un établissement pour mineurs, doté d’un centre éducatif. Voilà ce que la cour a lu, pendant deux jours, à voix égale, par lots de cent noms, dans une salle où personne ne bougeait. La règle est la règle, a expliqué le tribunal : à partir de seize ans révolus, un accusé de terrorisme ou de haute trahison répond de ses actes comme un adulte. Le code pénal fixe la majorité à dix-huit ans, mais une disposition d’exception, applicable à ces deux crimes seulement et dont l’état d’urgence en vigueur dans la région permettait l’usage, abaisse le seuil. Au-dessous, il n’y a ni peine de mort ni détention ordinaire. Les mineurs resteront enfermés, sous surveillance, mais l’école, obligatoire jusqu’à seize ans dans tout le pays, les y suivra, avec des classes, des ateliers, des éducateurs dont la moitié dépendra du ministère de l’Éducation. On ne sait pas encore qui viendra les voir, ni combien de temps ils resteront. Il faut pour comprendre remonter à l’offensive. Il y a neuf mois, l’armée lançait sa grande opération dans le Luba, et trois mois plus tard, elle avait repoussé jusqu’à la frontière du Makeba les combattants d’un autre chef, plus jeune, plus radical, que le pays connaît moins. Le groupe du Vieux du fleuve, lui, ne les avait pas suivis. Coupé de la route du sud dès les premières semaines, il s’était replié dans le massif de Ngomba, forêt épaisse et ravins profonds où l’on ne pénètre qu’à pied et où l’on se perd vite. L’armée l’y a encerclé. Pas d’assaut, pas de grand fracas : des postes sur chaque sentier, chaque gué, chaque crête, des patrouilles pour tenir les accès, des vivres coupés l’un après l’autre. Au loin, des mortiers tapaient les positions repérées ; des hélicoptères évacuaient les blessés de l’armée ; des camions peinaient sur des pistes que la saison des pluies avait presque effacées. Il pleuvait sans arrêt. Les soldats se souviennent de leurs vêtements qui ne séchaient jamais, de leurs nuits sans feu, de la fièvre qui prenait un homme sur trois. Nul n’avait jamais tenu un siège aussi long. Derrière les lignes, c’était pire. Ils étaient des milliers, au début, avec les familles, avec les enfants, avec tout ce qu’un groupe armé traîne quand il n’a plus de lieu où aller. Des vivres pour trois mois, quand on en aurait eu besoin pour cinq. On a chassé, cueilli, pillé les villages restés à portée ; puis les villages ont été évacués, les sentiers fermés, et la faim s’est installée. Dans les camps abandonnés, on a retrouvé des cuillères de bois rongées jusqu’au manche, des marmites où bouillaient des écorces. Au troisième mois, les chefs de village des environs ont arraché un couloir : près d’un millier de civils, femmes, vieillards, jeunes enfants, ont franchi les lignes en file, sous la garde de soldats qui ne les regardaient pas. Restaient les combattants, que l’armée refusait de laisser partir, et ceux, plus nombreux qu’on ne l’avait cru, qui ne portaient une arme que depuis peu. Le gouvernement l’avait annoncé dès le premier jour : pas de négociation, pas d’amnistie, pas de passage vers le Makeba. La fin est venue par une nuit de pluie, au cinquième mois. Quatre cents hommes ont tenté de percer par le nord, dans l’espoir de gagner la frontière ; ils ont été arrêtés à moins de trois kilomètres de leur point de départ, et plus d’une centaine sont restés sur le terrain. Au matin, quelqu’un est sorti de la forêt en agitant un drap blanc accroché à une branche. Derrière lui, sur une civière, avançait le Vieux du fleuve, dont les jambes ne le portaient plus, puis la longue colonne des survivants, hâves, boueux, les yeux brûlés de fièvre. Les soldats les ont comptés à la sortie. Ils ont trouvé mille cinq cents personnes, et c’est en les comptant qu’ils ont découvert combien étaient des enfants. Aucun discours ce jour-là. Un communiqué de trois lignes, et le pays, qui avait cru le vieux chef mort depuis longtemps, a appris sa capture comme on apprend une mauvaise nouvelle attendue. Il fallait juger tout ce monde. La justice zafongolaise, qui prononce rarement plus de quelques dizaines de condamnations capitales par décennie, s’est retrouvée devant une affaire sans précédent. On a ouvert six chambres en parallèle, loué des salles, requis des magistrats de tout le pays, commis d’office des avocats qui, pour beaucoup, n’avaient jamais plaidé une affaire criminelle. Les débats ont duré dix semaines. On y a examiné des villages attaqués, des embuscades, des exécutions de civils, des attentats attribués au groupe depuis des années, et il s’y est dit des choses qu’on n’avait jamais entendues. Une mère a décrit, d’une voix nette, le soir de saison des pluies où l’on avait enlevé ses trois fils. Un ancien combattant a répondu qu’il avait pris les armes à seize ans et qu’il n’avait jamais rien connu d’autre. Le tribunal n’en a pas tenu compte : l’ensemble des faits a été retenu, et la peine capitale est tombée sur tous ceux qui avaient l’âge, y compris sur ceux que la défense présentait comme de simples exécutants. Le nombre de condamnations à mort prononcées en une seule fois dépasse, de très loin, celui de toute l’histoire judiciaire du pays. Le pays, lui, n’a pas répondu d’une seule voix. Dans les villages qui avaient le plus souffert, on a reçu la nouvelle en silence, avec une gravité qui ressemblait à du soulagement. À Mateta, un vieil homme a confié à un journaliste qu’il aurait voulu que tout cela se règle plus tôt, et qu’il ne savait plus s’il devait s’en réjouir. Des avocats ont dénoncé la rapidité des audiences et la nature collective des condamnations, des organisations étrangères ont demandé que les sentences soient commuées, et plusieurs chancelleries ont fait savoir qu’elles suivaient le dossier de près. À l’Assemblée, les députés luba de la gauche ont réclamé la détention à perpétuité pour tous, rappelant que la justice du pays y avait presque toujours recours et que les exécutions, ici, restaient rarissimes. Aucune date n’a été fixée. L’exécutif détient désormais le dernier mot, et n’a rien dit. Quant aux deux cent vingt-quatre mineurs, on les a déjà transférés vers un établissement dont l’emplacement n’a pas été précisé. À Mateta, une institutrice s’est inquiétée à voix haute : qui leur apprendra à lire, ceux qui n’ont connu que la forêt ? Un éducateur affecté au centre a répondu, sans fard, qu’il ne savait pas ce qu’il allait trouver, que certains de ces enfants avaient vu des choses qu’aucun adulte ne devrait voir, et qu’il commencerait par leur apprendre à dormir dans un lit. C’est le Président Kéïta qui a pris la parole, au lendemain du verdict, et ce qu’il a dit a surpris plus que la sentence. Devant les caméras de la télévision nationale, bref, sans notes, il a salué la fin de la guerre sur le sol zafongolais. Puis il a ajouté qu’il ne s’en contenterait pas, tant qu’il resterait, de l’autre côté de la frontière du Makeba, des hommes en armes qui préparaient de nouvelles attaques. Son souhait, a-t-il dit, était d’intervenir militairement au Makeba, d’anéantir ces rebelles et d’en finir, une bonne fois, avec une guerre qui avait coûté trop de vies au pays. Souhait : tous les commentateurs ont relevé le mot. Pas de décision, pas de calendrier, pas d’ordre. Une volonté, seulement. Le Premier ministre Issa Bemba, interrogé le soir même, a précisé qu’il s’agissait d’une intention, que le gouvernement en étudiait les options, et que rien ne serait tranché sans consultation. L’état-major, de son côté, a rappelé qu’on ne mène pas une opération hors des frontières comme on mène une patrouille : il y faut des moyens, une préparation, des accords que le pays n’a pas encore. Les juristes, eux, se sont demandé ce que la Constitution autorisait. Elle n’a jamais prévu d’opération militaire hors du territoire en temps de paix, et la neutralité que le Zafongo revendique depuis toujours s’accommode mal d’une incursion chez un voisin qui n’a rien déclaré. Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Baptiste Dzila, a tenu à préciser que le pays restait attaché au dialogue avec le Makeba, qu’aucune démarche n’avait été entreprise, et que les canaux diplomatiques resteraient la voie privilégiée. Le Makeba, jusque-là silencieux, a fait savoir qu’il suivait la situation avec attention et ne commenterait pas des propos dont il attendait confirmation par la voie officielle. Le silence a repris sa place des deux côtés de la frontière, et rien ne dit qu’il soit plus rassurant que les mots. C’est dans ce climat, entre une paix à peine achevée et une menace que le chef de l’État voudrait voir disparaître, que la présidence a publié, quelques jours après le verdict, un texte de soixante pages. Lu à la télévision nationale, distribué ensuite dans toutes les préfectures, il s’intitule Njia ya Maelewano : la voie de l’harmonie. N’y cherchez pas un programme politique au sens habituel. C’est plutôt une déclaration, calme et sans hésitation, de ce que le Zafongo entend être après quarante-trois ans de guerre, un changement d’économie, et une paix dont il sait bien qu’elle est fragile. Le texte repose sur cinq principes, que le Président a énumérés un à un. Le premier est la souveraineté du sous-sol : ce que la terre contient appartient à l’État, et seules les entreprises zafongolaises peuvent l’exploiter. Le deuxième est l’harmonie des huit peuples : aucun d’eux ne doit dominer les autres simplement parce qu’il est plus nombreux. Le texte cite le Conseil des communautés, où le Sira a la même voix que le Bakongo, comme la preuve que le Zafongo a trouvé sa propre manière de faire fonctionner une démocratie. Le troisième principe est la stabilité, placée avant tout le reste : un pays qui mange à sa faim et vit en paix est plus libre, dit le texte, qu’un pays qui débat sans cesse et ne tient pas debout. Le choix de ce mot, quelques jours après un verdict de mort et la déclaration du Président sur le Makeba, n’a rien d’un hasard. Le quatrième principe est la neutralité : le Zafongo ne s’allie à aucun pays et ne prend parti pour personne. Mais le texte précise aussitôt que rester neutre ne veut pas dire rester passif face à ceux qui menacent la paix à l’intérieur. Le cinquième, enfin, est le partenariat entre l’État et les grandes entreprises nationales, qui ne doivent être ni les maîtres du pays ni ses employés, mais des alliés qui travaillent avec lui. Ce qui frappe, à la lecture, c’est la manière dont le texte parle de la démocratie. Il ne la nie pas ; il la redéfinit. Une démocratie qui voudrait imposer aux huit peuples les habitudes de l’un d’eux, ou celles de pays qui ne les connaissent pas, ne serait qu’un déguisement, affirme-t-il. La démocratie zafongolaise, elle, se reconnaît à ce que chaque communauté y choisit ses représentants à sa façon, à ce que les chefs de village et les anciens portent la parole de ceux qui ne siégeront jamais à Ménaka, et à ce que l’État y gouverne par la concertation avant de gouverner par le vote. Les modèles venus d’ailleurs peuvent inspirer, dit le Président, mais jamais se substituer. Il a ajouté que le pays n’avait de leçon à donner à personne, et qu’il n’en recevrait pas non plus. Le texte n’est pas une loi. Et c’est là toute l’astuce, si l’on ose le mot : un texte qui ne commande rien ne peut être attaqué devant personne. Aucun juge n’aura à dire s’il est conforme à la Constitution, puisqu’il ne prétend pas en faire partie, et la Cour suprême, qui aurait pu s’en saisir, n’a même pas eu à s’en détourner : personne n’a songé à la lui soumettre. Njia ya Maelewano plane au-dessus du droit comme une promesse qu’on ne pourrait ni signer ni rompre. Cela ne l’a pas empêché de recueillir des signatures. L’Assemblée l’a approuvé par une résolution, votée à cinq cent trente et une voix contre soixante-quatorze, quarante-cinq élus préférant s’abstenir. Un score de loi, pour un texte qui n’en est pas une. Le Conseil national de l’économie et du développement, que préside le chef de l’État en personne, a aussitôt fait savoir qu’il y puiserait désormais ses références, chaque fois qu’il aurait un avis à rendre. Quant à l’éducation nationale, elle n’a pas attendu : dès la prochaine rentrée, les grandes lignes de la voie de l’harmonie entreront dans les cartables, avec des marges d’adaptation pour le Teke, comme c’est déjà le cas pour les programmes religieux. Reste à trouver les mots. À Kouraba, une enseignante a reconnu, avec une franchise qui l’honore, qu’elle ne voyait pas encore comment expliquer à des enfants de dix ans ce que peut bien être une démocratie qui ne se mesure pas au nombre. Elle a réfléchi un instant, puis elle a haussé les épaules. Elle essaiera, a-t-elle dit. Les réactions ont été partagées, et le plus souvent prudentes. Les élus du Sira ont salué le texte, mais rappelé que la transparence, dont ils avaient fait leur cheval de bataille à chaque étape, n’y tenait qu’une phrase. À gauche, plusieurs élus du Luba et du Yomba ont compté : les mots stabilité et harmonie reviennent dix fois, le mot opposition pas une seule. D’autres ont relevé la contradiction entre l’éloge de la neutralité et le souhait d’une intervention chez le voisin, que le texte, estiment-ils, ne résout pas. Des universitaires y voient un récit commun dont le pays avait besoin ; d’autres, une pensée qui s’arrête exactement là où elle deviendrait gênante. À l’étranger, quelques commentateurs ont noté que le Zafongo se dotait d’une doctrine officielle au moment même où il consolidait son économie autour de dix groupes nationaux et d’une Garde de sept cent mille hommes. Le gouvernement a répondu que la voie zafongolaise n’avait pas à être jugée selon les critères des autres, et que ceux qui doutaient de sa solidité n’avaient qu’à regarder le Luba. Reste une question que personne, ces jours-ci, ne semble pressé de poser tout haut. Le texte parle de l’harmonie de huit peuples, et il est vrai que, sur le sol zafongolais, la guerre est finie : au prix de 43 année de guerre. Mais à quelques kilomètres de là, de l’autre côté d’une frontière que l’armée ne franchit pas, d’autres hommes, sous un autre chef, regardent encore vers le Luba. Le Président a dit qu’il voulait en finir. Il n’a pas dit comment, ni à quel prix, ni avec qui.