11/06/2017
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Activités étrangères à Westalia - Page 3

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Bien loin des grandes avenues du pouvoir, les quartiers ouvriers de Saranti-Nord, étaient une épaisse plaque de tissu cicatriciel en béton froid, encore humide des neiges fondues. Elle était ceinte d'immeubles de briques où la pauvreté s'accrochait aux murs comme un lierre tenace. Ou un traumatisme générationnel. Ce soir-là,une marée humaine tendue formait un cercle autour d'une estrade improvisée, faite de palettes récupérées. Des visages burinés par le labeur et une colère sourde. Des ouvriers, des employés de service, des étudiants endettés, des curieux, aussi. Il faisait froid, mais moins que la veille. C’était tolérable. La communauté tenait chaud à l’ensemble.

Et au centre, sous la lumière blafarde d'un unique projecteur, Mokoto Saint-James.

Elle n'avait pas la stature imposante d'un politicien traditionnel, ni même le charisme travaillé des tribuns habituels de la gauche intellectuelle, mais était animée de cette étincelle farouche. Cette énergie vitale, pure. Son regard parcourait la foule et disait intuitivement « je suis des votres », et chaque mouvement de ses mains fines semblait sculpter l'air glacial. Elle souriait. Autour d'elle, une demi-douzaine de smartphones étaient levés, enregistrant. Pour les réseaux. Pour la guerre de l'information. On le savait, c’était autant une tribune qu’une usine de munitions. Des balles idéologiques qui seraient découpées, remontées, assemblées pour internet. Chosisies pour leur viralité, leur potentiel mémétique. Mokoto le savait. Chaque inflexion de sa voix, chaque pause, tout ce qu’elle disait était une arme pour le mouvement.

Face à elle, la foule, des visages rougis par le froid, où une colère patiente couvait depuis des semaines. Son succès, ce soir, ne serait pas jugé par les applaudissements qui s'évanouissent dans la nuit, mais par sa capacité à se propager, à rallier.

Elle s'avança, son souffle formant de petits nuages. L’espace d’un instant, le stress disparu. C’était comme le théâtre. Elle aimait ça, le théâtre. Elle en avait fait toute sa jeunesse. Dans des squats, des usines désaffectées. Dans la rue, sur des petites scènes. Théâtre populaire. Théâtre d’improvisation. Culture sans subvention. Culture indépendante. Elle leva le menton.
« Et maintenant, les entreprises veulent nous tenir responsables du climat ! Du climat ! » Un temps. « Mais c'est vrai mes amis, nous n'avions qu'à ne pas partir en vacances ! Nous sommes corvéables à merci. Le temps libre qu’ils nous laissent ? Mieux vaut ne pas le passer trop loin de l'usine, du bureau, du magasin, car nos patrons nous le feront bien payer ! »

La foule gronda son approbation. C’était l'ouverture parfaite. L’ironie et l’humour étaient les armes de celui qui manquait de tout. Rire pour ne pas pleurer. Rire pour rendre dérisoire. Rapetisser son adversaire. Le rendre minable. Un jour, lui marcher sur la gueule, un coup de talon, une semelle épaisse d’ouvrier, dans sa mâchoire parfaitement rasée.

« Ils nous traitent comme une ressource, comme du bétail ! Ils ont jamais digéré les droits sociaux », continua-t-elle, sa voix se faisant plus dure, plus tranchante. « Une ressource ça doit être productif, c’est vrai. Si la neige bloque la route, c’est nous qui sommes défectueux. Si le froid nous tue, c’est une perte sèche ! Notre humanité, notre fatigue, nos familles... Tout ça, ce sont des obstacles pour leur profit ! On nous a volé notre paie, pas parce que la neige est tombée, mais parce qu’ils veulent que chaque imprévu soit une occasion de nous presser un peu plus, de nous prendre un peu plus ! Chaque maladie incurable parce que les médicaments sont trop chers ! Chaque panne de bagnole parce qu’on peut pas en racheter ! Chaque flocon de neige, chaque pluie, chaque deuil, tous ces trucs qui nous pourrissent la vie, pour ceux, c’est une occasion de nous voler un peu plus ! »

Elle fit un geste de main, comme si elle en passait d’autre. Combien, dans cette foule, combien avaient été humiliés par le petit chef ? Le contre-maître ? Le patron ? Combien avaient porté la responsabilité des hasards de leur vie, combien voyaient s’ajouter, à la pression économique, celle de leurs oppresseurs ?

« Et le gouvernement ? Oh, le gouvernement est intervenu ! Il a sorti le chéquier de l'État. » Elle rit. Un rire froid. On la suit. « Mais y a rien de drôle. Ce chéquier, c’est NOTRE chéquier ! Il a payé à la place des patrons qui ont refusé de le faire. C'est généreux, n'est-ce pas ? Mais qu'est-ce que ça veut dire, vraiment ? Ça veut dire que le pouvoir élu, celui qui est censé nous représenter, n'a pas la force, pas la volonté, n’est pas capable de faire plier les intérêts privés ! Ça veut dire que quand les patrons de ce pays disent non, nos ministres disent "d'accord, nous paierons à votre place". Dans quelle démocratie vit-on si les propriétaires résistent aux élus de la nation ? Je croyais que la gauche avait gagné, pourquoi donner l’argent de nos taxes à ceux que les entreprises devraient payer ? »

La gauche. La sociale démocratie. Mokoto n’était pas idiote. Elle avait consciente des enjeux du gouvernement et de sa coalition. L’échec de la loi Latender était devenu un argument de poids dans sa section locale du mouvement. Sans doute partout ailleurs dans le pays. La première vraie mesure du gouvernement, la première qui aurait pu avoir un impact significatif sur la vie des gens, balayées. Trop « radicale ». Il existait un peuple ouvrier, un peuple rural, un peuple étudiant, un peuple qui avait besoin de ces aides. Un peuple qui sentait, même instinctivement, que cette gauche n’était pas la sienne. Pas tout à fait. La gauche libérale. Celle des petits bourgeois. Des progressistes. De ceux dont les problèmes sont moins existentiels qu’éthiques.

Il fallait appuyer cette rhétorique. Son ton changea. Appuyer cette rhétorique, et proposer d’autres options.

« Mais laissons-les à leurs villas, leurs résidences secondaires, leurs conseils d'administration. Ces types ne se battent pas pour nous. Et pendant que l'État négocie et que les entreprises comptent leurs économies, qu'est-ce qui s'est passé, ici, dans nos rues ? Je vais vous le dire.

J'ai vu des jeunes vérifier si les personnes âgées isolées de leur immeuble avaient assez de chauffage. J'ai vu des familles partager le peu de nourriture qu'elles avaient avec des voisins qu'elles connaissaient à peine. Vous le savez. Vous y étiez. J'ai vu des sans-abris, abandonnés par la ville, être accueillis dans des squats, chauffés par notre seule solidarité ! Pas loin d’ici, à une rue, vous le savez, vous y étiez ! On a déneigé les entrées les uns pour les autres, on a fait des soupes populaires avec trois fois rien ! La chaleur humaine comme principal ingrédient ! Ça, mes amis, c'est le vrai esprit de Westalia ! Pas celui des drapeaux et des défilés officiels, pas celui de ces entreprises et de ces conseils privés ! Pas celui des calculs comptables et des économies sur notre dos ! C’est la Westalia de l'entraide ! Celle qui dit : "Si tu tombes, je te relève. Si tu as faim, je partage mon pain." Vous l’avez vu de vos yeux ! C’est de ça qu’ils ont peur. Eh, et si le gouvernement n’avait pas payé nos chèques, ça serait allé encore plus loin. Vous le savez bien, non ? On ne peut pas nous laisser crever la bouche ouverte, parce qu’on est plus fort que ça. Parce que la communauté réagit. Alors ils nous donnent notre salaire dérisoire pour qu’on meure lentement. Mais on a bien vu notre force, non ? Et contrairement à nos salaires, ils ne pourront jamais nous la prendre ! »

La foule applaudit, plus fort cette fois. Elle ressent une once de fierté dans ces visages. C’est vrai, pourtant. La communauté et la solidarité étaient une force. Et la croyance en cette force était le premier moteur d’espoir pour les communalistes. Mokoto sourit, sentant qu'elle avait touché juste. Elle-même ressentait une émotion bizarre. Quelque chose de mélancolique. L’espace d’un instant, elle s’était dit que son pays pourrait être sauvé. Que ces gens ne resteraient pas « pauvres » tout leur vie. Qu’on abolirait la pauvreté en même temps que la richesse, en même temps que le salariat. Qu’on redeviendrait, enfin, des humains. Des humains se parlant, travaillant ensemble. Travailler les uns pour les autres. Elle pensa au Grand Kah. Au fait que des millions d'âmes vivaient déjà ce rêve. Que c'était réalisable. Que c'était réellement réalisable! Le sentiment lui tordit l'estomac.

Tout était encore possible. Elle embraya.

« Le système nous a laissés tomber. L'État a compensé, mais il n'a rien résolu. Ce n’est pas grave. Nous allons construire notre propre solution : nous savons le faire. C’est déjà en cours. Dès la semaine prochaine, nous lançons les Cuisines Populaires. Nous n’avons pas de sécurité sociale ? Eh bien créons-la ! Ce sera un mécanisme d'entraide alimentaire permanent et destiné à toutes et tous  Chacun cotise ce qu'il peut : un talir par mois, dix, ou simplement une heure de son temps pour aider en cuisine ou à la distribution. Avec cet argent et ce temps, nous achèterons en gros, directement aux producteurs ruraux que le système étrangle, et nous proposerons des repas chauds, nutritifs, à un prix dérisoire, voire gratuit, pour tous les travailleurs, les chômeurs, les étudiants, pour tous ceux qui en ont besoin ! »

Elle marqua une pause. Tout était très délibéré, et dans la suite logique des mécanismes de coopération déjà établis dans le paysage rural où le mouvement avait pris racine. Il fallait maintenant créer une solidarité entre la ruralité et la ville. L’aspect essentiellement systémique de l’oppression capitaliste serait plus évident à mettre en avant le ventre chaud et le sentiment de communauté rétablit.

« N’attendons plus qu'ils nous donnent les miettes de leur festin ! Nous allons construire notre propre table, avec notre propre nourriture, et nous y inviterons tout le monde. La communauté prendra soin de la communauté, parce que personne d'autre ne le fera pour nous. Ils ont l'argent, nous avons les gens ! »

Sur les téléphones, les enregistrements s'arrêtèrent. Ce n’était pas la révolution, évidemment. Pas encore. Mais c’était un peu d’espoir, et la promesse de ventres pleins.
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