Posté le : 21 mars 2026 à 12:45:06
Modifié le : 21 mars 2026 à 14:28:53
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Préludes
Le consensus actuel au sein de la communauté de l'intelligence libertaire, qui contrairement au nom qu'elle s'est donnée concerne en fait moins le monde libertaire que le Grand Kah et ses dépendances et alliés les plus proches, était qu'il n'existait en somme pas de meilleure raison de coopérer qu'une absence d'intérêts antagonistes. La formule, employée par la citoyenne Styx Notario lors d'une réunion du 8 janvier 2013, revenait parfois dans les bouches, une espèce de slogan. "Nous n'avons pas de raison de nous opposer." Une sagesse commune. Un aphorisme qui prétendait résumer à lui seul l’entièreté immense du cynisme des gouvernements.
Ce cynisme supposé – disons avéré – ne résistait cependant pas à une étude approfondie des faits tels qu'ils se sont déroulés, et si la plupart des coopérations de cette "Communauté de l'intelligence libertaire" avait essentiellement répondu à une logique de patronage et de retour d'ascenseurs, dans laquelle un pays aidait un autre pays dans ses opérations afin d'obtenir les moyens de peser sur d'autres sujets clefs, la plupart des analyses a posteriori tendent à confirmer que ces coopérations se firent bien à l'avantage de chaque pays participant, plutôt qu'à l'avantage d'un et sans désavantage pour les autres.
Ainsi, le cynisme avéré ou fantasmé de ces communautés, participant en fait à solidifier le sens de leur propre supériorité ainsi qu'une certaine forme d'appartenance à une même corporation, communauté de fait caractérisée par une même vision du monde, semble avant tout être une posture. En pratique, ces nombreuses coopérations, fussent-elles envisagées à l'angle du patronage et fussent-elles comprises comme autant de moyens d'obtenir d'autres avantages à d'autres moments, participèrent à former l'un des plus formidables réseaux d'espionnage de la planète, tant en termes matériels et humains qu'en expertise accumulée.
Naturellement il semble presque impossible de faire l'historique complet de ces réseaux, de leur influence et de leur impact effectif durant la guerre. Le renseignement est une nébuleuse tentaculaire et d'autant plus illisible que celui du monde libertaire, en particulier, prétend couvrir toute la planète et fait la part belle aux cellules dormantes, projets avortés ou en attente, opérations long terme, etc. Si l'on saurait citer avec assez de justesse le soutien de ces regroupements à l'opposition Rimaurienne, ou une implication de ses trolls dans la polarisation de la politique Westalienne (ou peut-être plus spécifiquement, dans l'émergence d'une offre politique de gauche non-ouvriériste), on pourrait difficilement établir avec certitude une liste de l'ensemble de ses manœuvres à travers le monde. Combien de pays sont le sujet d'un réseau dormant ? Combien d'autres sont pleins d'hommes et femmes attendant un ordre, une situation s'y prêtant, pour prendre les armes, saboter, assassiner quelques responsables ? Une arme est réellement utile lorsqu'elle n'a pas à être utilisée. La pression d'une arme seule doit suffire à obtenir gain de cause sans réellement mettre en danger qui que ce soit.
Si cette logique peut assez rapidement atteindre ses limites – et, nous l'avons vu, elle inspira en fait un usage disproportionné de la force aux forces armées du Grand Kah dans l'espoir, justement, devenir à bout par l'intimidation – elle s'applique tout de même et de la même manière au monde de l'espionnage. Les réseaux kah-tanais ont une certaine réputation qui suffit presque à remplir la majorité de ses missions par simple voie de conséquence. Cela étant dit il existe un certain nombre d'objectifs moins stratégiques que tactiques que l'on ne peut pas remplir sans une utilisation réelle de cette force. Obtention d'informations clefs sur un pays ou ses forces armées, mise au service d'une part de sa population, sabotage de ses moyens techniques, etc. Ces opérations plus lourdes sont évidemment plus difficiles à organiser que les simples missions d’observation, et c’est dans ce contexte que la collaboration entre les différents services du monde libertaire trouve tout son sens.
J’avais dit reprenons ? Continuons. Cette histoire ne s’est, en fait, jamais interrompue.
La Fédération des États du Mokhaï est un petit pays. Pire encore : la Fédération des États du Mokhaï est un petit pays divisé. Son statut "fédéral" cache mal une répartition du territoire et des richesses pensée au service de baronnies locales, progressivement fossilisées autour de postures ethniques déconnectées de la réalité du pays, et d'autres, idéologiques, donnant lieu à une contamination progressive des derniers bastions de la bourgeoisie par une gauche radicalité et syndicalisée.
Cette fédération n'est pas respectée par ses alliés et ses partenaires, au même titre qu'on ne respecte pas la chenille ou la chrysalide en tant que telle. Pour le Grand Kah, qui a sécurisé l'indépendance du pays et participé à protéger sa jeune assemblée élue d'une dictature eury-communiste d'une violence qui passait encore pour exceptionnelle en 2008,
Sa forme actuelle est au mieux un compromis, au pire une survivance ultime des intérêts de la caste des barons de l'indépendance et de la bourgeoisie native coloniale. Le pays a été renversé à plusieurs reprises, d'abord par ses habitants en arme, puis par une clique de ces habitants, enfin par des syndicats imposant un nouveau monde, fait d'égalité et d'une certaine vision du monde débarassée de critères ethniques ou de classe. La réaction de celles et ceux qui ne souhaitaient pas voir ces critères disparaître fut donc de proposer une structure délimitant le pays en frontières internes, permettant d'artificiellement coincer les syndicalistes dans leurs fiefs, et de préparer la défense des derniers bastions de la bourgeoisie.
Ces bastions, progressivement, sont contaminés, et il ne fait aucun doute pour les observateurs du monde socialiste que le Mokhaï, bientôt, très bientôt, rejoindrait pour de bon les rangs des pays libérés de leurs chaines. En attendant il reste un gouvernement fédéral, cache-misère un peu absurde, faisant mine de tenir un pays dont toutes les fonctions vitales sont déjà aux mains des syndicats, ou bloquées par ceux-là. Et quand il faut s'adresser au Mokhaï, par un respect désuet des institutions, c'est à ce gouvernement que l'Union du Grand Kah s'adresse.
Cela nous amène à la question des espions et, donc, de l’Empire.
De part sa nature, ce gouvernement n'a jamais effectué d'opérations hors de ses frontières, sinon lors de timides participations à des manœuvres communes menées avec leurs camarades libertaires. De part sa nature, toujours, le gouvernement fédéral ressent une certaine frustration face à des partenaires qui, s'ils permettent effectivement le "développement productif et équitable" d'un Mokhaï désormais bien indépendant, ne voient pas dans leurs interlocuteurs actuels autre chose que des régents – nous venons de l'établir. Les kah-tanais eux-mêmes considèrent, c'est ce que révèlent des notes internes, que le Mokhaï "manque d'initiative stratégique" et ne saurait "sous sa forme idéologique et structurelle actuelle, être porteur de propositions de rupture concernant la situation [régionale]".
C'est pour ça que lorsqu'elle fut invitée à une rencontre par les Services Communaux Secrets, dits RCCMS, de la Fédération, Stux Notario – citoyenne chargée du Commissariat Suppléant à la Sûreté, leurs homologues kah-tanais – fut assez surprise. En bonne experte qu'elle était, elle n'en montra évidemment rien. Ni à ses pairs, ni aux mokhaïens lorsqu'ils se rencontrèrent enfin. Le Grand Délégué du RCCMS était un homme qu'elle connaissait vaguement pour s'être déjà entretenu avec lui lors de collaborations passées. Il ne l'avait jamais vraiment impressionné ou frappé de quelques manières que ce soit, mais elle avait toujours été capable de trouver quelque chose de positif à dire à son sujet. Il en allait de même pour chaque allié sincère, efficace, ou les deux à la fois.
Les deux individus n’avaient à première vu pas grand-chose à voir. La première était une représentante tout à fait habituelle de la radicalité vieux jeu de l’Union. Originaire des îles marquises, elle exprimait sa personnalité par un costume pour homme coupe ancienne, et une coupe légèrement asymétrique lui donnant un air androgyne. Face à elle se dressait un Asiatique sombre, de petite taille, un peu gras et portant des lunettes. Il ressemblait parfaitement au haut fonctionnaire qu'il était. Et elle, elle le savait, avait l'apparence convenue de la malfaisante kah-tanaise venue donner des ordres et détruire l'ordre moral d'un pays. Ils se sourirent, se serrèrent la main, s'installèrent autour d'une table, sur des sièges confortables, dans une salle de réunion où se trouvait un grand écran mural représentant une carte de la région. Elle était, nota la kah-tanaise, centrée sur le Mokhaï.
« Que voyez-vous, citoyenne ?
– Votre pays. »
Il acquiesça doucement.
« Mais encore.
– La région autour de votre pays. D’autres pays où nous avons des intérêts, d’autres que nous avons intérêt à surveiller, d’autres encore à voir chuter dans les prochaines années.
– Le sens réel de ce qu’on voit n’apparaît jamais clairement.
– Pas sans les informations utiles, non.
– Comme vous le savez la Fédération des États du Mokhaï est dans une situation complexe.
– A quel titre ?
– De manière générale.
– Cela s’entend, oui.
– Du thé ?
– Merci. »
Il se leva pour la servir. Ici comme dans d’autres pays du monde libertaire, on avait éliminé au maximum les rôles subalternes, et Styx pensa que ni lui ni elle n’auraient aimé tenir cette discussion en présence de qui que ce soit. Le Grand Délégué continua.
« Le développement de nos États fédérés dépend d’un contexte politique plus large. Un sous-investissement chronique de la part de la Yukanaslavie et du Magdanie participent à faire de nous la principale porte d'entrée de cette façade du continent nazuméen. L'invasion du Luzestan par la maison Aykhanides et la guerre civile en Ramchourie ont aussi effrayé les investisseurs, redirigeant mécaniquement les flux logistiques et financiers en direction de nos propres pôles d'attractivité.
– C’est très bien.
– C’est conforme à vos prévisions.
– Aux nôtres ?
– Celle du Grand Kah.
– Naturellement. Une lecture et matérialiste de la situation permet d’établir des plans clairs pour chaque circonstance. Cela dit, ce n’est pas notre mode d’action privilégié. Si on vous a dit que c’était le cas, on vous a menti.
– Non, je sais que vous ne représentez pas un acteur rationnel.
– Ce n’est pas non-plus ce que je disais, citoyen.
– Veuillez m’excuser. En tout cas vos plans pour le Mokhaï se sont avéré fondé.
– Bien. Et donc ?
– Ils sont actuellement menacés. »
Styx s'était légèrement penchée sur son siège. L'homme la fixait d'un air patient. Il lui sourit.
« Que voyez-vous, citoyenne ? »
Qui signifiait en fait "Qu’est-ce que nous n’avons pas encore évoqués ?" Ses yeux retournèrent à la carte, la parcoururent. Les frontières était comme des cicatrices taillées au couteau dans la chair du monde. Pour beaucoup issues de conquêtes, de colonisations, autant de violences faites au monde. Elle parcourait les noms des pays, chacun faisait naître en elle une constellation d'images, d'idées, d'informations chiffrées pour incertaines. Flux commerciaux et humains, participation à telle alliance, telle action militaire, tel coup de main culturel. Réseaux, interactions, et les veines qui courraient sous la terre, les forces telluriques qui animaient tout le reste. Elle fronça les sourcils, se força à penser en dehors des présupposés de ses propres services.
La kah-tanais pencha légèrement la tête sur le côté, puis repoussa la tasse de porcelaine d’une main. Elle sourit à son tour.
« Très bien, citoyen. Vous allez maintenant m’expliquer quel est le problème du Mokhaï avec l’Empire du Churaynn. »
Pouvait-il en être autrement ? Et la menace pouvait-elle avoir un lien avec quoi que ce soit d'autre que l'enfant terrible de l'Afarée ? De l'Afarée et du Nazum, aimerait-on prétendre. La vérité c'est que les deux continents comptent bien d'autres enfants terribles, lesquels sont tous, à leur échelle et pour leur environnement immédiat, autant de risques indéniables. Enfant terrible, pour l'être vraiment, c'est à dire pour obtenir la reconnaissance de ses pairs et ennemies, il faut vivre par le coup d'éclat, sortir de ses frontières, porter la mort au-delà du raisonnable. L'Antérinie tue, déporte et exterminer sur des critères ethniques. C'est dans ses frontières, c'est raisonnable. Le Ninchi se baise en deux, mène une guerre interne fratricide. C'est insupportable, car l'un des camps est socialiste. Le Khardaz s'arme au service d'une guerre promise, surjoue la provocation avec ses voisins, fait à part belle aux milices fascistes. De façon un peu contre-intuitive, c'est raisonnable : une certaine hypocrisie permet aux pays de survivre.
Le Churaynn menace des dirigeants de morts, largue des missiles à l'autre bout du monde, tente des expéditions militaires dans les mers du nord et du sud. C'est un enfant terrible. Ses gesticulations navrantes attirent l'attention des hégémonies locales. Pour celles-là, cependant, le Churaynn est une puissance sans impacte. Elle peut bien crier, ses moyens d'action sont limités. À jamais destiné à être l'idiot utile d'autres puissants, le Churaynn n'intimide pas les grands qu'il veut faire flancher, et pousse les autres à un effort de concertation autour de la question : que faire de ce voisin ?
Le Grand Kah a-t-il pensé le Churaynn ? Oui. La citoyenne Actée a dû donner un ou deux discours à ce sujet, et a proposé une rencontre à son dirigeant de facto. Rencontre qui ne fut finalement jamais organisée, qui n'eut jamais lieu. Le Churaynn avait exigé l'aide de l'empire libertaire et, finalement, oublia jusqu'à sa demande. Passa à autre chose. D'une aventure, l'autre. Pour l'Union ce fut la fin de l'Histoire. Ce turbulent pays d'Afarée orientale ne représente ni un risque ni un intérêt immédiat, il y avait d'autres dossiers plus urgents à traiter ailleurs, partout. Pour le Mokhaï c'est différent. Petit pays en voie de développement, aux moyens militaires limités, sa position au plein centre d'un triangle donc chaque angle est une colonie impériale impose une pensée stratégique très particulière, celle d'un pays potentiellement assiégé. Sinon activement, au moins par la simple bêtise d'un Chuaynn dont il est impossible de prévoir la nature exacte des prochaines exactions. Qui sait quel prochain pays recevra des tirs, des menaces, tout le reste ? Pouvant certes compter sur le soutien kah-tanais, le Mokhaï n'en est pas rassuré pour autant.
Et puis il y a l'autre aspect, aussi. Que l'on tend à oublier. La géopolitique est une compétition sordide où l'avantage des uns ne saurait être lu et compris comme le désavantage des autres. C'est cette notion même qui rend la collaboration du monde libertaire, "nous n'avons pas de raison de nous opposer" proprement merveilleuse. Or, l'Empire du Churaynn a des intérêts croissants dans ses colonies. Une situation proprement intenable au sein des principales métropoles de ces territoires a poussé l'Empire à se resaisir et à réinvestir massivement, c'est en tout cas ce qui est prétendu, dans ces territoires oubliés. Leurs ressources ne vont pas s’extraire toutes seules, leurs citoyens asservis ne vont pas se tuer à la tâche sans infrastructures dédiées. Capitalisme est machine de mort, et ses moteurs tournent à l'argent. Depuis peu, l'Empire la prétention de fournir ces fonds à ces machines, de réactiver ses colonies dans leur fonction première : mouroir à ciel ouvert où l'on sacrifie quotidiennement des milliers d'âmes au service d'un dessein plus grand : les intérêts économiques d'un pays, et à travers ce dernier, d'une élite. La Bourgeoisie, la Noblesse, la classes des propriétaires et des financiers, la classe qui n'a pas à travailler, mais dicte et commande le travail.
C’est le cas à des milliers d’autres endroits. Le Mokhaï n’en fait pas une affaire morale.
Mais l'Empire part de loin, de très loin. Ces ruines se reconstruiront sur des décennies entières et un jour, peut-être, deviendront de formidables moteurs économiques sur la façade Ouest du Nazum. Et il est impensable, du point de vue de la sécurité et de la décence, de permettre à cet empire instable, incontrôlable, de développer les moyens de ses ambitions brutales. Ce ne furent certes pas les termes employés par le Grand Délégué, mais c'est ainsi que Styx les reçus. Le Mokhaï voulait surveiller ce pays parce qu'il avait peur, qu'il était terrifié, de la perspective d'un Churaynn développé. Est-ce que c'était seulement possible ? Le vrai développement était, par bien des aspects, fortement incompatible avec la pratique kleptocratique du pouvoir. Sans réformes importantes, l'Empire pourrait au mieux tirer un bénéfice à moyen terme de régions qui, au mieux retourneraient en déshérence, au pire finiraient sans un état de conflit civil larvé. Possibilités ; opportunités, Styx ne serait plus là pour le voir, plus que vraisemblablement.
Mais puisqu’il le fallait : il était assez rare que les camarades du Mokhaï émettent une demande, et celle-là semblait assez inoffensive. Surveiller le pays ne coûterait pas grand-chose à la communauté de l’intelligence libertaire.