Au sein des organes représentatifs kabaliens : le bloc d'opposition divisé face aux soutiens du régime

Le paysage politique kabalien se laisse entrevoir par petites touches : après plus d'une année à se structurer, les équilibres politiques internes des natifs kabaliens nous apparaissent désormais plus clairement. Trois blocs se dessinent désormais : le premier, dit "loyaliste", est celui organisé autour de la figure du dernier chef kabalien encore en vie et PDG-Protecteur de la RAD, Balsilek Ishak. Ses membres reconnaissent et se fédèrent autour de l'autorité traditionnelle des clans kabaliens, et ont fait le choix de faire confiance au dernier chef encore en vie pour les représenter à la tête de la République actionnariale. Face à ce bloc, l'opposition forme un camp capable de s'opposer d'une seule voix, mais divisée dès lors qu'il s'agit d'être force de proposition. En témoigne la galaxie de micro-factions aux objectifs et revendications contradictoires les unes avec les autres. Enfin, entre les deux se trouve le bloc des indécis, parfois en mesure de faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. Ceux-là sont les dignitaires kabaliens les plus indépendants, fils et filles d'anciens propriétaires terriens ou de notables locaux qui ont acquis la confiance de leur communauté. Ni d'un camp ni de l'autre, ils temporisent et font preuve d'opportunisme, cherchant avant tout à faire valoir des objectifs clientélistes, plus qu'une vision politique à longs termes.
Si les loyalistes sont bien connus du paysage politique kabalien, l'opposition, elle, a plus de mal à se faire entendre. Elle a mis plus de deux ans à se rassembler, éclipsée par l’ascension des Kabaliens pro-régime, et elle commence tout juste à se doter de ses propres tribunes et chambres de résonance au sein de la population. Il faut dire que certaines de leurs ambitions sont parfois difficiles à suivre. Ainsi, si le groupe des décoloniaux radicaux s'est fédéré derrière une revendication claire et simple : le départ de tous les Carnavalais de la région, d'autres projets politiques sont quant à eux plus originaux. On pense notamment au petit mais populaire groupe des nomades spatiaux, qui réclament la reprise du plan MARS pour s’exiler dans l'espace et visiter d'autres galaxies, ou le groupe technomade, qui exige de la part de la RAD qu'elle lui fournisse des chameaux mécaniques. Plus classique est la création du Parti Communiste Kabalien (PCK) en faveur de la collectivisation des terres et des oasis, mais qui se voit chahuter par la Ligue de l'ouest (LDO) qui, elle, prône l'invasion de la RUPK dont elle accuse les clans de lui avoir volé des morceaux de terrains...
Une opposition bigarrée, donc, qui peine encore à parler d'une seule voix tant ses visions de l'avenir divergent. Une chose les unit toutefois : l'opposition au bloc loyaliste et la critique de Balsilek Ishak, dont les politiques sont jugées trop complaisantes avec les Carnavalais. S'ils savent s'unir pour réclamer le blocage de certains projets ou des politiques réparatoires du génocide plus ambitieuses, l'opposition se cantonne le plus souvent à un rôle politique défensif, et peine à imposer son agendas face aux clans unis derrière le PDG-Protecteur. Il faut dire qu'en plus de peiner à parler d'une seule voix, l'opposition souffre également du sentiment de lassitude des Kabaliens qui, pour le moment encore, semblent vouloir faire confiance à Balsilek Ishak pour améliorer la situation. Encore en état de grâce un an seulement après sa prise de fonctions, beaucoup d'espoirs reposent sur les épaules du PDG estropié qui, s'il n'est pas exempt de critiques, a aussi obtenu plusieurs beaux succès que ce soit sur le plan diplomatique ou en matière de politique intérieure. La plupart des Kabaliens sont encore en train de panser leurs plaies et ils redoutent le déclenchement d'une guerre civile où ils se retrouveraient immédiatement en situation défavorable face à la masse des Carnavalais. Ces craintes et l'espoir d'une vie meilleure, entretenu par les autorités lucifériennes, tendent à fédérer les natifs derrière la figure consensuelle du PDG-Protecteur.
Il y a un biais évident qu'il faut toutefois rappeler : les Kabaliens les plus opposés à la présence des Carnavalais dans le désert rouge sont également ceux qui refusent de siéger au sein des institutions. On sait qu'au moins deux clans historiques du désert ont déclaré faire sécession de la République actionnariale et vivent désormais en totale autonomie dans le désert. Ils ne sont toutefois pas à confondre avec les communautés kabaliennes vivant dans le désert mais ayant, elles, accepté de jouer le jeu des institutions républicaines en envoyant leurs représentants à Salem-Aleykoum.
Il faut aussi rappeler que plusieurs obstacles concrets s'opposent à la stabilisation d'une opposition politique. Le désert rouge, toujours inhabitable, ne permet aucune alternative politique crédible tant que la Kabalie rouge ne se sera pas dotée des outils qui permettront de le rendre viable à nouveau. Nappes phréatiques polluées, pistes ancestrales balayées, faune et flore dévastée, rien de ce qui permettait hier un mode de vie traditionnellement nomade n'existe plus. En témoigne les communautés kabaliennes retournées dans le désert, qui sont toujours dépendantes des livraisons d'eau et de vivres depuis les villes. "La situation sanitaire et humaine des clans ayant fait sécession avec la République est terrible" relèvent plusieurs organismes de vigilance et de Santé publique. "Nous devons en passer par les Kabaliens rouge pour commercer avec leurs frères sécessionnistes et indirectement leur permettre de survivre" explique Henri Holistique, représentant des Laboratoires Dalyoha dans le désert rouge. Les livraisons de médicaments et de produits de première nécessité restent difficiles et le refus obstiné de ces clans à dialoguer avec le PDG-Protecteur ou toute émanation directe de la RAD rend l'évaluation des risques très périlleuse.
Outre l'invivabilité du désert, il y a les risques que font peser l'Azur et le Churaynn sur les Kabaliens. Les menaces d'invasion proférées par le Sadr et les intrusions militaires dans l'espace souverain de la Kabalie rouge pilotées par le Diwan font craindre à la fois une monté des tensions à l'intérieur du pays, mais aussi des changements de priorité stratégique pour l'Etat kabalien. Numa Gaber, la porte-parole des communautés natives de Kabalie rouge, en témoigne : "les pressions militaires qui pèsent sur les lucifériens rendent de plus en plus compliquées les négociations budgétaires. On demande davantage de châteaux d'eau, on nous répond qu'il faut avant tout penser à l'entretien de la flotte d'avions de guerre." Si les sanctions économiques ne sont heureusement pas vraiment suivies d'effets, elles impactent malgré tout marginalement l'économie locale : "Si au lieu d'acheter vos engrais 10 CC, vous les payez 15 CC parce qu'ils doivent contourner les navires de l'Azur et de l'OND, forcément à la fin cela se ressent sur le budget national et nous avons moins de marges de manoeuvre pour mettre en place des politiques publiques nécessaires aux plus démunis."
Autre tabou : la rentabilité des actionnaires. S'il est acquis que la Kabalie rouge n'a pas vocation à être rentable à courts termes (la Société Luciférienne Universelle et la Dalyoha Compagnie, les deux principaux actionnaires de la RAD à ce jour, poursuivent chacun des objectifs non lucratifs), les pressions politiques exercées sur la Kabalie rouge rendent les investisseurs plus frileux. "On avait commandé six cents panneaux solaire à un prestataire carnavalais, mais il a annulé au dernier moment. Trop dangereux, le risque de se faire saisir la cargaison le dissuade, il préfère vendre à Carnavale. On a beau lui expliquer que les navires azuréens n'ont pas assez de ravitaillement pour représenter une menace, l'effet d'annonce rend frileux et c'est nous qui en pâtissons." Résultat, tendanciellement moins d'investissements, malgré une reprise soutenue de la croissance, seuls les plus grandes fortunes ou les partisans du luciférisme en Eurysie prennent le risque de parier sur la Kabalie. "Nous sommes dans un moment crucial où nous avons encore besoin de tout, chaque route doit être construite, chaque hôpital bâti à la force des bras... et alors que notre survie est en jeu, certains estiment judicieux de nous mettre des sanctions..."
Les chiffres ne mentent pas : le PAS et l'OND subissent un fort rejet dans l'opinion publique, ayant été identifiés comme le principal frein au développement du pays. Certains représentants kabaliens d'opposition témoignent d'ailleurs de leur amertume vis-à-vis de ceux qu'ils auraient pu considérer comme des alliés. "Si au moins ils proposaient quelque chose, s'ils apportaient des capitaux, des ressources, ou même des idées, on pourrait leur faire confiance, mais ils ne savent qu'entraver et ralentir..." Le rappel douloureux d'une énième promesse non tenue par le PAS, celle d'aider au développement du projet MARS en fournissant des matières premières et de l'argent pour les acquérir, sert de leçon aux Kabaliens. "Ne faites jamais confiance à un Azuréen, ils vous disent qu'ils viennent vous aider mais à part déstabiliser le pays, qu'ont-ils fait pour nous ? Je n'aime pas les Carnavalais, je ne leur pardonnerais jamais, mais ce sont eux qui érigent les serres, mettent un toit sur nos têtes et soignent nos enfants. Ça compte toujours plus que ceux qui ne font que parler sans jamais agir."
Autre obstacle à surmonter pour le bloc d'opposition : leurs divergences sur des sujets fondamentaux. Si les plus radicaux réclament encore le départ pur et simple de tous les Carnavalais du pays, ceux-là sont loin de faire l'unanimité, y compris au sein de l'opposition. Alors que le pays est ravagé, le besoin de capitaux, de main d'oeuvre, d'ingénieurs, de scientifiques et de médecin s'impose comme une absolue nécessité. Face à des voisins gourmands, au premier chef d'entre eux la RUPK, beaucoup de natifs du désert s'inquiètent à juste titre de devenir une fois de plus les proies des puissants. "Ceux qui s'imaginent que le Pays des Trois Lunes était une sinécure ne connaissent rien au désert. Les clans se vouent une rivalité profonde depuis la nuit des temps pour le contrôle des pistes, des oasis et des voies commerciales. La RUPK a bien joué sa partie en s'unissant face à nous mais je ne crois pas une seule seconde que s'ils prenaient le pouvoir, ils n'en profiteraient pas pour imposer leurs revendications historiques sur nos terres." Face à cette menace et au fait accompli du génocide, les lucifériens semblent paradoxalement un moindre mal puisqu'ils se proposent de développer le désert et non de le piller. "La RUPK existe depuis plus d'un an et pas un seul sous n'a été investi dans les infrastructures, ils ne font qu'acheter des armes. Ça ne laisse rien présager de bon, ni sur leurs intentions vis-à-vis de nous, ni sur leur volonté de faire quelque chose du désert. Si demain les Carnavalais partent et la RUPK prend le contrôle du territoire, il y a toutes les raisons de penser qu'ils se contenteront de redistribuer les pistes à leur avantage et d'abandonner l'ouest dans son marasme."
Une Kabalie rouge vidée des Carnavalais serait, de fait, une proie facile pour tous les impérialistes, même parés de bons sentiments. Si certains pays ont proposés des garanties aux Kabaliens, "who watch the watchmen ?" comme dit l'adage. Ainsi, peu nombreux sont les Kabaliens, même d'opposition, à faire confiance aux garanties du PAS. "Une alliance où on trouve à la fois l'Antérie et le Churaynn pour nous protéger ? Merci mais non merci." Qui ira en effet s'opposer au PAS le jour où celui-ci décidera d'imposer à la Kabalie rouge ses conditions ? "Les Carnavalais créent du rapport de force, il y a plusieurs blocs qui nous courtisent, ça oblige tout le monde à se tenir tranquille. Je ne rêve pas d'un scénario où l'un des camps aurait pris le pas sur l'autre, l'équilibre me convient mieux" nous confie l'une des représentantes de l'opposition. La Kabalie, si elle veut un jour compter dans le concert des nations, doit se doter d'un appareil industriel et d'une souveraineté énergétique, militaire et scientifique. C'est le pari de Balsilek Ishak, partagé y compris par certains groupes de l'opposition. Si tous ne désirent pas préserver la République actionnariale, les opinions sont divisées quant aux futurs possibles sans les Carnavalais, au point d'envisager sérieusement les modalités de la cohabitation. Encore plus prosaïquement, certains Kabaliens apprécient sincèrement leurs nouveaux compatriotes : "Bien sûr qu'il y a eu le génocide mais mes voisins sont arrivés après, ce sont des pauvres gens, certains sont à peine éduqués, ils viennent fuir la misère et contribuer à reconstruire le pays. J'ai beau essayer, je n'arrive pas à les haïr autant que le revendiquent certains des clans."
Le cas de la maison Dalyoha est lui aussi complexe et fait objet de tensions. Dans l'esprit des Kabaliens, il y a une distinction entre la maison Dalyoha, qui a participé au génocide en créant l'agent CRAMOISI, les Laboratoires Dalyoha qui sont source d'innovation et les cliniques Dalyoha qui soignent, il faut bien le dire, mieux que personne. "On peut être révolté du génocide et heureux de voir son enfant sauvé ou une fausse couche évitée, plus le temps passe plus cette ambivalence s'impose et j'ai de plus en plus de proches qui se demandent s'il est vraiment judicieux de renoncer à un système de soins performant par fierté ou au nom d'une justice un peu abstraite." Certains qualifient cela de chantage insidieux, d'autres y voient la raison capitaliste, mais les médecins Dalyoha ne peuvent pas être contraints à rester dans le désert s'ils ne sont pas rémunérés et n'y trouvent pas un niveau de vie acceptable pour leurs standards. Il faudra dix ans à la Kabalie rouge pour former des médecins natifs, et faire marcher les machines Dalyoha nécessite de suivre un cursus à Bourg-Léon, ce qui revient encore à se placer dans la main du colon. Si les loyalistes ont choisi de négocier avec cet état de fait en exigeant de la maison Dalyoha des avantages pour la Kabalie rouge ainsi que des partages de brevets, l'opposition, elle, se déchire sur la question. Car si la réalisation de certains objectifs politiques passe par le départ de la maison Dalyoha (c'est le cas du groupe Kabalie souveraine), d'autres en revanche ont besoin des Dalyoha pour atteindre leurs objectifs. Ainsi le groupe technomade mise tout sur la technologie pour retrouver un mode de vie nomade, entre tradition et modernité. Sans parler des partisans du nomadisme spatial qui savent qu'ils devront travailler avec les scientifiques carnavalais s'ils veulent un jour s'envoler vers la planète Mars ou au-delà.
Résultat, des votes souvent dispersés, qui ne parviennent que rarement à s'imposer face au bloc majoritaire. Chaque débat fait l'objet de longues tractations pour attirer à soi les incertains du bloc central, où cohabitent toutes sortes de profils qu'il faut convaincre individuellement. La structure même des organes représentatifs kabaliens fait objet de débat, certains lui reprochant de favoriser le consensus et donc de laisser les clefs aux Carnavalais. Une chose est certaine cependant, tant que Balsilek Ishak conservera la confiance des natifs, l'équilibre des pouvoirs à l'intérieur du pays ne devrait pas être trop bousculé.