Posté le : 19 jui. 2026 à 17:48:25
Modifié le : 10 août 2026 à 11:17:13
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Quelques jours après la promulgation du décret de nationalisation de l’Ouaine - Zone d’activités Droujba de Liberurbo
Le feu s’était propagé avec une rapidité que les incendiaires n’avaient pas prévue. Les flammes couraient sous la toiture comme un renard invisible, puis réapparaissaient aux fenêtres où elles éclairaient un instant les poutres noircies avant de les faire disparaître. Les manufactures Matriochka semblaient immenses dans cette nuit sans lune et pourtant Rasim Boublikov savait que lorsque le jour se lèverait, il n’en resterait que des murs calcinés et cette odeur caractéristique du tabac que l’on ne cultivait que dans cette partie du territoire et qui faisait la fierté des habitants du cru. Un dernier hommage pour une aventure qui avait traversé les générations.
Il ne pensait pas à sa richesse, si tant est qu’en Ouaine, ce mot ait signifié quelque chose. Depuis le décret, ce mot avait perdu toute signification. Les registres, les machines, les réserves de tabac, les comptes, tout cela pouvait être évalué, saisi, inscrit dans un inventaire. Mais il existait dans cette manufacture une autre réalité, étrangère aux chiffres. Son grand-père avait créé cette entreprise et s’était acharné pour la faire tenir jusqu’à ne plus pouvoir redresser le dos. Son père y avait passé les années de mauvaises récoltes sans jamais renvoyer un seul ouvrier, alors que le pays sombrait dans le chaos. Rasim se souvenait encore des matins d’hiver où il traversait les ateliers avant l’aube, où les visages de ces hommes et de ces femmes s’affairaient à préparer les machines avant les récoltes. Les hommes retiraient leurs gants près des poêles, les femmes parlaient à voix basse en préparant les premières feuilles. Aucun d’eux ne pensait écrire une page d’histoire. Ils faisaient seulement ce qu’ils avaient à faire. Peut-être est-ce ainsi que les choses importantes entrent dans la vie des hommes : sans éclat, à force d’être répétées.
Le décret proclamait que la manufacture qui produisait les meilleures cigarettes de ce côté-ci de la Mer Blanche appartenait désormais au Peuple. Rasim n’avait jamais cessé de considérer ceux qui y travaillaient comme les premiers concernés par son destin, mais il lui semblait qu’un mot pouvait parfois servir à masquer son contraire. Le peuple dont parlait le décret n’avait ni visage ni voix ; il s’exprimait par des cachets, des signatures et des formules qui ne laissaient place à aucune réponse. Ce “Peuple” défiguré et anonyme lui demandait de remettre les clés d’une maison qui n’était pas seulement la sienne, mais celle des morts auxquels il devait son nom. Cette pensée l’avait poursuivi toute la journée, jusqu’au moment où, avec Misha et quelques autres, il avait franchi le seuil une dernière fois, une torche à la main. Le “Peuple” entendait saisir les cigarettes Matriochka : il n’en aurait que les cendres noircies. Cette manufacture était dans sa famille depuis trois générations et le “Peuple” entendait remplacer sa famille par un “comité d’experts en planification” … Autant dire qu’il s’agissait d’une mise à mort par un long étranglement.
Le gouvernement de l’Ouaine entendait saisir sa fabrique, s’arroger le droit de donner les directives et supprimer toute indépendance à son affaire. Il le faisait soit-disant au nom de ce “Peuple” dont le visage ressemblait de plus en plus à celui d’un fonctionnaire vérolé. En supprimant toute possibilité à ses citoyens d’exister en-dehors de son contrôle, l’Etat ounais étouffait du même coup l’esprit d’entreprise et l’esprit d’initiative. Les cigarettes Matriochka, figures de cette population ouainaise cultivant les allures de dissidence, allaient désormais passer dans le giron ouaté de l’Etat, perdre leur saveur symbolique de liberté et devenir, comme toutes les entreprises, des produits anonymes pour un pouvoir impersonnel. La marque Matriochka ne se remettrait jamais d’une telle trahison … Il valait mieux tout détruire, plutôt que de la laisser s’avilir.
Il regardait désormais les flammes sans éprouver la satisfaction que donne parfois la vengeance. On pouvait croire qu’il contemplait son œuvre mais il assistait en réalité à une perte qui ne trouverait jamais de réparation. Misha s’approcha de lui, posa une main sur son bras et lui intima l’ordre de partir. Rasim acquiesça sans mot dire. Il avait l’impression étrange que quitter la cour avant l’effondrement du dernier toit reviendrait à abandonner quelqu’un qui lui avait été confié. Il était toujours étrange de voir comment la mémoire s’attachait aux lieux aussi bien qu’aux hommes. Cette manufacture était toute sa vie. C’était celle de son père. C’était celle de son grand-père. C’était celle de tous les hommes et de toutes les femmes qui avaient un jour travaillé pour eux. Des dizaines de vies s’étaient déroulées ici et tout ce que les murs avaient engrangé de mémoire et d’histoire disparaissaient pour toujours. Le gouvernement n’aurait rien. Il n’aurait pas leur histoire, il n’aurait pas leur mémoire.
Le bruit des véhicules militaires rompit le silence, leurs pneus crissant sur la neige encore fraîche, maculée de boue. Les soldats descendirent des voitures, avant même que leurs moteurs ne s’arrêtent complètement. Des colosses armés jusqu’aux dents : l’avant-garde du peuple, selon les dirigeants de l’Ouaine. Une avant-garde révolutionnaire, flanquée d’un petit commissaire à grand képi : des armoires à glaces avec un épouvantail. Tout se passa ensuite avec cette simplicité brutale que prennent les événements tragiques lorsqu’ils deviennent inévitables. Rasim voulut courir, mais sa jambe céda sous le poids d’une vieille blessure. L’entrepreneur l’avait reçue alors qu’il était encore apprenti auprès de son père, il y a de cela des années … un mauvais mouvement près d’une machine lui avait laissé une belle estafilade qui de temps à autre, se rappelait à lui sous la sensation mordante d’un coup de couteau. Rasim cria de douleur et s’effondra dans la neige. Misha voulut le secourir et le porter, mais la crosse d’un des soldats le stoppa net dans son élan, faisant voler dans la neige ses dents blanches. Son corps s’affala dans la poudreuse, à quelques mètres de lui. Les coups suivirent presque aussitôt. Il sentit la douleur, puis cessa bientôt de distinguer chaque choc. Ce qui demeurait, c’était le souffle court, le goût du sang et la certitude que les flammes continuaient de monter derrière lui, indifférentes à ce qui arrivait aux vivants.
Lorsqu’on le força à s’agenouiller, le commissaire politique s’avança jusqu’à lui. Les deux hommes restèrent un instant sans parler. Le bâtiment brûlait avec un grondement continu ; de temps à autre une poutre s’effondrait, soulevant une pluie d’étincelles qui montait dans la nuit avant de s’éteindre. Au loin apparaissaient enfin les pompiers. Ils hâtaient le pas, tiraient leur pompe avec une obstination presque touchante, comme si l’effort conservait un sens alors même que tout semblait perdu.
« Citoyen Boublikov ! Vous avez détruit un bien de l’État », éructa le commissaire.
Rasim leva les yeux vers lui. Son visage était couvert de suie et de sang ; pourtant son regard demeurait calme.
« Plutôt crever la gueule ouverte que de vous céder ce que ma famille a bâti sur plusieurs vies, répondit-il. »
Le commissaire répondit par un claquement de doigts. Aussitôt, la crosse d’un fusil vint s’encastrer dans les côtes de l’incendiaire, lui coupant le souffle et le faisant s’effondrer dans la neige. Le commissaire politique le fit relever immédiatement et les coups fusèrent à nouveau. La tête comme prise dans du coton, Boublikov cracha du sang et murmura quelques paroles incompréhensibles. A ses côtés, Misha et les autres subissaient le même terrible traitement. L’officier lui cria quelque chose, mais dans son état, Rasim semblait l’entendre dans comme au travers d’une paroi métallique. Voyant que son prisonnier ne répondait pas, il reprit, plus près, plus fort.
« Qu’est-ce que vous dites, Boublikov !? »
Rasim cracha du sang sur le sol et sourit.
« Je m’demandais … si … vous n’auriez pas une cigarette … »
Un ricanement étouffé se fit entendre à ses côtés. Misha goûtait à la bonne blague. Rasim continua à sourire à son tortionnaire. Le rire était désormais tout ce qui leur restait. L’envoyé du gouvernement émit un rire sardonique et claqua à nouveau des doigts. Rasim sentit son corps se soulever du sol. Les soldats le trainaient vers le fourgon kaki qui l’amènerait vers les innombrables cellules de détention qui couvraient le pays. La dissidence se payait cher en Ouaine …