<< Fils et filles de l'Empire, les cieux bienveillants nous ont fait dons à force de travail acharné et de dévotion sincère d'une prospérité certaine. Nos greniers se sont remplis à vue d'oeil, les eaux Tumultueuses de la Yongzu ont été domptés par nos ingénieurs, la terre elle même se fait essence l'abondance qui bénie notre empire. Pourtant l'auguste grande azuréenne demeure maussade, les nuages s'amoncelant alors que la tempête menace. Les cieux menacent de déverser leurs larmes, de nous oindre de leur tristesse alors qu'ils contemplent avec regrets l'état dans lequel survivent à peine nos frères et soeurs, les sujets perdus du Fils du Ciel qui sous le Joug de l'épicentre de la corruption de ce continent, de l'homme malade du Nazum, le Cong du Chandekolza, ne cessent de souffrir, érigés en martyr par des obscurantismes se servant de leurs malheurs comme d'une manière de canaliser un pouvoir moribond et vicié. Il n'est pas plus grand crime que de détourner l'oeil en ces temps et de laisser à leurs misères nos semblables qui prient de tout leur coeur que l'Empire vienne les étreindre de sa douceur et de sa bienveillance. Ushongs ! Il est de notre devoir le plus sacré de transmettre la prospérité de l'Empire à ses sujets, ici comme ailleurs, les cieux le commande ! Le Mandat Céleste l'exige ! >>
Ainsi le proclama le Grand Duc de Leishang, Long Zhuan en s'adressant il y a quelques jours à une vaste assemblée devant les remparts de la Cité Interdite qui se composait de bonnes gens de toutes les strates de la société, de l'humble paysan au grand aristocrate en passant par les classes moyennes naissantes et mêmes des étrangers s'attardant afin de constater l'évènement. Ces paroles furent transmises ci et là à travers l'Empire par les hérauts du Trône qui portèrent aussi la nouvelle allant de pair avec ces déclarations engagées.
L'empire ne resterait pas les bras croisés, l'Empire n'oublie pas ses fils et ses filles qu'importent qu'ils soient oppressés par des tyrans réfractaires, d'ex vassaux ingrats ou des traitres à la solde de puissances étrangères. L'Empire soutiendrait ses enfants, car c'était là son devoir de vertu, c'était le commandement du Céleste Mandat.
Ainsi dans toute la vallée de la Yongzu, les hérauts furent suivis de près par les agents de la Capitale, les récolteurs, qui s'en venaient quérir auprès des magistratures locales des quantités notables de vivres et de denrées dont le grenier à blé produisait des quantités pharamineuses, achetant aux rares organismes privés s'étant implantés leur surplus, octroyant la transmutation d'impôts cette année aux ruraux, fermiers, cultivateurs et autres éleveurs de la monnaie pure en grains ou en tête de bétails. Une longue file ininterrompu de camions allant et venant, la vaste chaîne de la logistique impériale supervisée avec minutie par un nouveau Bureau du Grand Secrétariat spécialement crée pour l'occasion avec des régulations allégées afin de se débarrasser de la lourdeur bureaucratique habituelle des autres services. Dans le même temps à l'est, les grands travaux s'accéléraient, là où le béton tardait encore, l'on aménagea des routes provisoires, mettant à contribution les conscrits et jeunes soldats manquant encore de muscles sous la supervision rigoureuse d'officiers vétérans afin de mêler l'utile aux grands projets de l'étendard écarlate. Ce tandis que les magistratures orientales le long des frontières recevait des successions d'ordre de réquisition de bâtiments et d'espaces, l'on faisait de la place dans les greniers, l'on agrandissait les entrepôts, l'on préparait des aires de transit. Tout les efforts étaient orientés et se dirigeaient d'un commun accord vers une finalité claire et définie.
L'Empire à ce moment précis avait un but, un objectif, il savait où il se dirigeait, chacun à sa place et avec sa propre tâche pour participer à ce grand effort commun, ce "Focus national".
C'était un secret de polichinelle après tout que les près de deux millions d'Ushong vivant encore au Chandekolza tenaient plus en tant que tel du mort-vivant que de l'humain, subsistant plutôt que vivant. Subissant de plein fouet au même titre que le reste de la plupart de la population des famines bien trop régulières causés tant par la pauvreté endémique de cette région qui n'avait fait que s'enfoncer dans un marasme perpétuel depuis son indépendance sans jamais réussir à se relever réellement, que par les sévices et la discrimination institutionnalisé par un gouvernement bien trop heureux de pouvoir disposer sous la main de boucs émissaires sur lesquels blâmer ses erreurs et méfaits. Les maux de tout le Chandekolza étaient après tout la faute du Maléfique Empire des Ushong et de ces Démons de Xin n'est-ce-pas ? Comment pourrait-il en être autrement après des décennies à affamer le pays et à le pousser à sa ruine ? Le Cong n'oserait guère mentir après tout. Pas plus que ses prédécesseurs, tous tenaient le même discours. Les maudits Ushongs, ces satanés Xin, la source des maux du Chandekolza, ceux là même qui complotaient dans les ombres sa ruine.
Si seulement les choses étaient aussi simples. L'Empire avait cordialement ignoré ces inepties des décennies durant, quand bien même ils n'avaient guère plus de lien depuis désormais fort longtemps avec le Chandekolza si ce n'était via les rares échanges à l'échelle individuelle sur la frontière, l'on continuait à en faire le maître esprit, celui qui tirait les ficelles du mal. Peut être que finalement blâmer était plus simple que réaliser la réalité des choses et faire des efforts pour se sortir des sables mouvants mortels qui engloutissait le pays ? Oh ce n'était pas peut être, c'était certains. Cela faisait bien longtemps que l'Empire des Ushongs avait perdu ses fenêtres et ses moyens de pouvoir influencer ses ex vassaux directs, et ne souhaitait de toute façon guère le faire notamment pour la région Chandekolzane tant celle ci était un gouffre économique où il y avait plus à perdre qu'à gagner. Quand bien même une fraction conséquente de ses sujets étaient encore par delà la frontière à espérer, à subir. C'était peut être là le plus grand pêché des impériaux que de faire mine de ne pas savoir et de détourner le regard par commodité.
Mais plus maintenant. Le vent avait tourné, les opinions s'étaient renversés, et la main de l'Empereur avait reçu de nouvelles cartes qui changeaient la donne. L'on ne pouvait corriger les tords passés, mais l'on pouvait encore altérer le présent de tel manière à poser les bases d'un futur plus radieux.
Les grands prélats de la Cour avaient déjà décidés de la marche à suivre dès le retour du Grand Duc du Jashuria. Et tout ce mettait en place progressivement, les pièces s'avançaient sur le plateau d'échec avec pour objectif net comme certains de faire tomber le Roi d'en face, le Cong. Et rien de tel que pour ça, afin de court-circuiter jusqu'à ses mensonges et sa propagande, que de le mettre face à ses échecs en exposant son incompétence flagrante. La solution de l'Empire pour cela était toute trouvée alors que ce dernier bénéficiait d'un véritable miracle économique, une résurgence sans pareille qui le remettait dans la course à la grandeur et la puissance. Puisque l'abondance et la prospérité étaient ainsi de retour chez les Ushongs, pourquoi ne pas l'afficher et l'étaler ? Et en faire profiter les méritants... Soutenir les pauvres hères, leurs compatriotes qui traversaient clandestinement la frontière afin de troquer et d'obtenir l'aumône auprès des magistratures frontalières ne suffisait plus. Il fallait voir plus grand, viser plus loin, passer à l'offensive et pousser les vils et les fourbes dans leurs retranchements.
Les frontières, presque inanimés depuis des décennies, voies impériales fermés et presque délaissés, revinrent soudainement à la vie sans crier garde alors qu'en de multiples points, sur les chemins vers les enclaves Ushongs par delà la frontière, les files de camions arrivèrent avec à leurs bords cargaisons de denrées et de vivres à destination des minorités impériales côté Chandekolzan. Une surprise inattendu qui déconcerta certainement plus d'un garde frontière, occasionnant une incompréhension certaine et des situations délicates car les chauffeurs impériaux avaient leurs ordres et ne sauraient accepter une fin de non recevoir, après tout quel genre de sinistre idiot oserait refuser la délivrance de vivre alors qu'une bonne part du pays subissait la famine sous prétexte qu'il fallait quémander des ordres à ses supérieurs et à la capitale ? Non. Les Impériaux n'entendaient pas se plier à ces inepties. Cela faisait partie du plan d'ailleurs. Pour les plus "sensibles" des douaniers et gardes frontières, l'on tendit la main et l'on offrit de profiter des bienfaits de la bienveillance de la Yongzu aux même titres que les sujets de l'Empereur pour peu qu'ils ne causent pas de troubles. Pour les autres, les plus véhéments et les plus audacieux, la présence de l'Armée Impériale qui s'était accentuée sur la frontière et de façon très convéniante autour des principaux points de passage des convois de vivres, et qui ne cachait guère les regards mauvais et de travers à l'attention de ces "obstacles" se mettant sur le chemin de la satiété de leurs congénères. Dans le doute, l'intimidation en convaincrait plus d'un, et si d'aventures le Cong et ses laquais réagissaient avec véhémences, car l'on n'avait de surcroit délibérément omis de les prévenir, ce serait là l'occasion de se servir d'excuses toutes trouvées pour... Appliquer des méthodes plus radicales.
En tout état de cause, on mettait tout ce beau monde devant le fait accomplis. La balle dans leur camp. Laisser faire et donner l'occasion à la bienveillance impériale de faire ses preuves, de démontrer les bienfaits de la prospérité des Ushongs, de la solidarité des fils et filles des cieux, ou s'opposer à une cause évidemment juste, et mettre en évidence le cas échéant son ignominie ainsi que sa corruption tout en s'exposant à des conséquences beaucoup plus radicales qui de surcroit seraient justifiés quand à démanteler son influence néfaste. Un dilemme habile et rusé que les stratèges de Beiyfon supervisaient de main de maître, jouant cette partie d'échec avec sérieux, visant la victoire finale et absolue sans aucun doutes possibles quand à leurs volontés.
Pousser à l'erreur. Le cap était clair.