26/09/2019
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Carnavale - Après Mardi Gras... - Page 5

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Colchiques dans les prés

Personne n’avait vu venir la destruction des colchiques. Ce vieux quartier historique, populeux et industriel, posé sur les rives d'un des innombrables fleuves (à moins que ce ne soit un canal ?) de Carnavale avait été en une après-midi réduit en cendres chimiques par la puissance de feu balistique de l’OND. « La mule a rué » titrait Carnavale Matin par-dessus une image des ruines. L’OND frappe, mais à l’aveugle. Après avoir tenu en respect les troupes ennemies en les empêchant de pénétrer dans ses faubourgs, au risque d’y être avalé, ce qui avait cantonné l’offensive moraliste au siège de la ville, la Cité noire montrait enfin l’étendue de ses capacités de défense. Un labyrinthe de ponts, de rues, de quartiers superposés et de bidonvilles inextricables rendaient la visibilité de l’ennemi nulle. Dans les sous-sols, on s’affairait, au-dessus la brume marine se mêlait aux vapeurs industrielles évacuées par le gigantesque réseau d’aération de la ville. Comme une illusion d’optique totale, Carnavale l’incompréhensible trompait, changeait de forme, troublait les perceptions et les consciences, donnant un sens nouveau et jamais vu à la guerre asymétrique.

« Peut-être que tout cela n’est qu’un mirage ? » ironisait Léonpold Castelage, cousin d’Améthyste, en interview. « Peut-être que Carnavale n’est même pas là où tout le monde pense qu’elle est ? Peut-être sommes-nous sur un autre continent ? Peut-être n’avons-nous jamais existé ? » Car depuis le début de la guerre, Carnavale a s'est affairée à réaliser ce qu’elle sait faire de mieux : s’adapter. L’increvable peuple péninsulaire n’en est pas à son coup d’essai et la précarité crasse de son existence l’a forgé dans des flammes plus ardentes que toute autre nation. Industries enfouies, hangars secrets, réorganisations des chaînes de production dirigées vers la défense et la production militaire, abandon de la doctrine balistique, la Cité noire s’enorgueillit désormais de posséder la quatrième plus grande armée de terre au monde, et travaille désormais à reconstituer son aviation. Mais la menace du ciel est toujours présente, pour le moment. Au sol, on peint de faux avions pour attirer les missiles comme des mouches. Les milices Castelage ont construit de gigantesques QR codes qui propagent des virus aux drones aériens trop curieux. Des secrets circulent, tous faux, et créent en plus de la brume dissimulatrice un bruit informationnel constant. Qui croit avoir un tuyau découvre rapidement qu'on ne s'improvise pas plombier.

« Le quartier des colchiques, c’est un dommage collatéral. » Chez les élites, les paroles sont crues, comme à leur habitude, et si Améthyste Castelage a fait le choix de se porter immédiatement aux côtés des victimes, promettant reconstruction et vengeance, au sein de la bourgeoisie d’affaire on considère cela comme un non-évènement. « Les quartiers frontaliers absorberont les réfugiés, on ne manque ni d'immeubles vides à Carnavale, ni de ruines, en voici une de plus » commente un célèbre industriel listonien. Reste que le clan Castelage ne semble pas sur cette ligne et si la Carnavale d’antan aurait rit du malheur des pauvres et organisé un galas de charité pour leur offrir des pulls pour l’hiver, la Banque Princière joue une autre carte. Améthyste Castelage, mère de la nation ? « Elle est un peu jeune pour ça » confie un conseiller en communication anonyme, « mais elle a le potentiel de devenir notre nouvelle princesse… »

Les Princes de Vale, surtout dans leurs dernières générations, s’étaient en effet illustrés par leur bienveillance protectrice vis-à-vis du petit peuple. La Princesse Eugénie, dernière du nom, s’était ainsi forgée une réputation à l’apogée de la Principauté dont le souvenir réchauffe encore l’imaginaire national carnavalais. Aujourd'hui, c'est le visage du clan Castelage qui endosse la lourde tâche de venir s'agenouiller au chevet du peuple martyr. « Nous reconstruirons les colchiques » a déclaré Améthyste dès le soir du bombardement. « Nous les reconstruirons plus belles, plus grandes et plus glorieuses. Elles illumineront l’Eurysie et modifieront à jamais l’imagination des hommes. Ce sera un quartier à la gloire de la Principauté de Carnavale, à la gloire de l’Eurysie et à la gloire de l’humanité ! »

Des ambitions affirmées, mais s’il y a bien quelqu’un à Carnavale – et sans doute dans le monde – capable de les réaliser, c’est bien la Banque Princière Castelage dont les fonds ont la réputation d’être infinis. Sans doute faudra-t-il attendre la fin de la guerre, imminente selon certains experts, pour lancer les travaux, mais d’ici là Améthyste Castelage ne compte pas abandonner les habitants des colchiques, chassés de leurs foyers. « Elle se pose en anti-Blaise Dalyoha » analyse le conseiller en communication anonyme. « Là où les Laboratoires ont sacrifié leurs propres salariés pour remporter une bataille décisive, Améthyste montre qu’elle en a quelque chose à foutre de la vie humaine. Les deux maisons soufflent le chaud et le froid, elles savent ce qu’elles font, il y a un côté bon flic, méchant flic. » Si certains parlent d’une stratégie cynique pensée dans les antichambres du pouvoir, d’autres espèrent y voir un tournant sincère. La lutte millénaire entre les grandes familles de Carnavale, si elle a parfois été grandement destructrice, a également abouti à de saines émulsions : patronage des arts, investissements dans les sciences, charité bien ordonnée, tout est bon pour favoriser son camp et s’acheter la sympathie des masses.

Surtout, la reconstruction des colchiques est un symbole : celui de la résilience de Carnavale. Faire feu de tout bois, ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort, pourraient être les crédos de la Cité noire. Ruine à ciel ouvert, cloaque où misère et luxe indécent s’entremêlent, pour beaucoup le mystère de Carnavale réside dans sa capacité à ne pas s’effondrer sur elle-même, malgré les crises violentes qu’elle semble condamnée à travers tous les demi-siècles. Chaos et Armageddon’t, autant d’épreuves qui auraient laissé d’autres nations exsangues et qui constituent pourtant aujourd’hui l’identité de Carnavale. En bas, ça grouille. En haut, ça conspire. Comme une termitière, les petites mains des travailleurs s’affairent à rendre les faubourgs viables, à défaut de donner envie d’y vivre. Pourtant certains y trouvent leur compte. Dans son studio, Hector Beaugalond contemple depuis sa fenêtre les lumières erratiques de la Cité noire. Dans la nuit, elle semble clignoter.

Dès le lendemain du bombardement, le cabinet d’Améthyste Castelage a annoncé avoir pris rendez-vous avec le commissaire en chef de Commissariat Central afin d’organiser l'accompagnement des Carnavalais du quartier des colchiques. Si les blessés ont d’ores et déjà été pris en charge par Grand Hôpital, que faire des plus de cent-cinquante mille personnes que l’OND a privé de toits et de travail ? Car il ne s’agit pas que de pierres – dont la valeur historique n’a d’égal que leur valeur sentimentale – mais aussi d’une part de l’industrie locale qui est partie en fumée, et des emplois avec. Abriter, orienter, recaser… c’est la première fois depuis longtemps qu’une grande famille de Carnavale proposait de prendre en charge tant de pauvres et de démunis. Généralement, elles se contentaient d’injecter une grande quantité d’argent dans divers organismes de charité, qui en prélevaient une bonne partie pour leurs frais de fonctionnements. La noblesse ne se salissait pas les mains au contact de la plèbe. Mais Améthyste Castelage n'était pas de la noblesse, et les choses semblaient en train de changer à Carnavale...
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Sacrifice

20 000 Chèques Carnavalais, en cash. C'est la somme exigée pour reconstruire les colchiques, quartier martyr. 20 000 Chèques Carnavalais, l'équivalent de l'or pur, l'une des monnaies les plus redoutable du monde, en vigueur dans tous les marchés noirs et qui ouvre toutes les portes. 20 000 Chèques Carnavalais qui disparaitront en fumée, avalés par la très opaque industrie du BTP de la Cité noire.

Une foule s'est réunie sur le parvis de l'Hôtel d'Eurysie, la merveille du monde. Pour la seconde fois depuis le début de la guerre, Carnavale est frappée du feu des bombardements ennemis. On attend des mesures, mais faute de Dieu, on ne sait à quel saint se vouer. Faut-il prier la banque ? Sur certains panneaux, le visage d'Améthyste est représenté comme une icône catholane. On murmure à l'hérésie, d'autres se signent et s'agenouillent. La Banque peut tout réparer. La Banque nous sauvera. Elle est l'alpha et l'oméga de la vie, de la mort, de la guerre. Son début et sa fin. L'infinie richesse de Carnavale est convoquée, l'or nous sauvera, il y a sous ces ruines, dans ces souterrains, caché au cœur des quartiers inondés ou dans les sous-sols de la Banque assez d'or et de patrimoine pour tout régler.

Hier on criait "Ave Dalyoha". Désormais, ils psalmodient "Ave Castelage". Puisse la Banque nous sauver tous et de tout.

Viens. Prends. Sers toi. L'argent est là.
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