
Épisode 3 : Cramoisie c'est fini, mais Dalyoha est toujours là
Publié le 28.12.2018

« En Dalyoha nous croyons » : la devise officieuse du luciférisme n'a pas de quoi faire sourire. Derrière ce nom se cache plus qu'un homme : une vision. Vision apocalyptique, terminale et cauchemardesque des humains et de l'univers, comme nous allons le voir. Dalyoha, principe fondateur de l'extermination coloniale, inspire la religion luciférienne dans son grand « jihâd » contre l'univers. Après la chute de Carnavale et la conquête du pouvoir cramoisien par la Société Luciférienne Carnavalaise, l'enterrement de Dieu n'a pas restitué l'humanité à son égalité fraternelle mais l'a soumise à un nouveau prophète, le Blaise, que certains ne tarderont pas à affubler d'un épithète cringe emprunté au folklore. Conservant ses vingt-cinq pour cent au Conseil d'Administration, la Compagnie Dalyoha, autrice de l'Holocauste d'Estham, a regardé passer les régimes successifs à Cramoisie comme une vache dans un pré regarde les trains passés. La Compagnie Dalyoha n'a rien à craindre des réinventions intempestives de l'identité politique cramoisienne. Et pour cause : elle est la seule source du « peuple neuf » promis par le Pape Noir Petipont dans son premier discours de politique générale, en 2017. Scientifiques ou magiciens, ceux qui prétendent recréer jusqu'à la Nature elle-même n'ont à attendre de la Cramoisie que prières et supplications. Les Lucifériens sont leurs obligés. Car qui, sinon les Laboratoires Dalyoha, pourrait créer l'être idéal que les Lucifériens brûlent de voir exister ?
Révolution luciférienne et continuité actionnariale
Dans les épisodes précédents, nous avons appris comment la Cramoisie a été fondée et instituée sur le massacre et l'exploitation coloniale de la Kabalie. Dans le présent épisode, nous abordons la période laissée en suspens après l'effondrement de la glorieuse Carnavale. A l'Armaggedon't, des changements se produisent aussi bien métropole que dans le « protectorat colonial. » Après une période de massacres et de violences, la Cramoisie se retrouve isolée : son actionnaire majoritaire, la Maison Obéron, s'effondre et se voit annexée par une secte opportuniste, celle des Lucifériens, qui recrutent en masse dans son clergé survivant. Carnavale n'est plus en mesure d'alimenter la colonie, qui doit trouver une raison d'être autonome. La Société Luciférienne Carnavalaise entre alors en scène.
L'idéologie luciférienne promeut, à partir de janvier et de la mi-2017 surtout, une vision « syncrétique » et « réconciliée » de la nation cramoisienne. Pour les Lucifériens, le génocide appartient au passé et, en substance, à Pervenche Obéron, reine-mère de Carnavale. L'heure n'est plus au « nettoyage » mais à la « tolérance. » Petipont propose aux colons de se boucher le nez pour supporter l'odeur des indigènes, plutôt que de les tuer. Les massacres s'interrompent alors dans la zone n°5 ; en lieu d'un nettoyage ethnique total, les colons, qui viennent de déclarer leur indépendance formelle vis-à-vis de la métropole, décident de faire de Cramoisie un vaste terrain de jeu et de défoulement de leurs pulsions racistes. Lancer de kabaliennes paraplégiques, diplomatie désopilante retranscrite comme une téléréalité pour vendre à l'audimat les tokens kabaliens de la R.A.C., ou encore réparation du génocide avec du paracétamol amusent autant les colons que leurs actionnaires, qui se satisfont pleinement d'une transition politique conforme à leurs intérêts capitalistiques. Le luciférisme est un humanisme mais surtout un capitalisme ultralibéral qui voudrait bien s'affranchir de toutes les limites éthiques, biologiques et physiques pour stimuler l'enrichissement des propriétaires de capitaux. Le remplacement du drapeau colonial à la tête de chèvre par un montage rougeâtre (à ne pas confondre avec le drapeau de l'Ouaine) ne change fondamentalement rien à l'orientation droitière, bourgeoise et propriétaire du régime cramoisien avant, après, pendant, à l'intérieur et à l'extérieur des multiples opérations de repoudrage de façade destinées à attirer des opportunistes moins courageux dans leur ignominie.
Tout change pour que rien ne change durant plusieurs mois. Après avoir loué l'innovation dalyohyène pour tirer l'Humanité du marasme idéologique bourbeux dans lequel il l'a plongé, le PDG-Protecteur change de posture pour justifier la rentabilité des capitaux investis dans le projet colonial. Loin de remettre quoi que ce soit en cause de la structure illégale et capitalistique de la Cramoisie, Balsilek Ishaq, qui s'affiche comme le token kabalien d'un régime raciste que ceux qui n'ont pas vu font semblant de ne pas voir, remercie la Dalyoha Compagnie et défend ses intérêts au mépris de ses propres enfants victimes du terrorisme colonisateur carnavalais. Tous frères, mais certains plus que d'autres : pour avoir envisagé un rapprochement avec les pays voisins au détriment des intérêts de Blaise Dalyoha, un diacre luciférien est radié de ses fonctions, symbole éclatant de la suprématie de Blaise Dalyoha sur un territoire qui prétend s'en être émancipé. En fait, depuis le 7 octobre 2016 et jusqu'à aujourd'hui, les Laboratoires conservent une pleine mainmise sur l'appareil d'Etat, et sont au coeur du dispositif colonial cramoisien. Mais qui sont les Dalyoha ?
Seigneur à Carnavale comme Satan l'est en enfer
Le Grand Sheytan pourrait bien n'être qu'un homme comme un autre. Avec plusieurs dizaines de milliards de crédits internationaux totalisant des actifs dans de nombreux pays du monde, par le biais de holdings et de filiales offshore mais surtout des grands fleurons du CACnavale40 Laboratoires Dalyoha et Grand Hôpital, Blaise Dalyoha est présumé l'homme le plus riche du monde. Vendeur de produits pharmaceutiques, de matériel médical, de clones animaux et humains, ainsi que de fleurs d'ornements et de matières premières pour la parfumerie, l'héritier de l'une des plus anciennes familles nobles au monde (peut-être à égal avec la famille impériale du Burujoa, qui se prétend descendante d'Amaterasu, la déesse du Soleil) est incontestablement au sommet d'un empire industriel et commercial considérable. Le business model de l'entreprise est d'une redoutable efficacité : il vend aux Carnavalais les remèdes aux maux qu'elle crée ! Ainsi, que ce soit sous la forme de compléments alimentaires antidépresseurs, de solutions religieuses pour personnes paumées, de pilules sans retour pour suicidaires, de prothèses, de masques, ou de tout autre produit nécessaire à la survie dans la jungle infernale qu'est la ville de Carnavale, l'entreprise capte un pourcentage considérable d'un marché de quarante-cinq millions d'âmes. Positionnée en monopole sur les secteurs de la santé, de la beauté, de l'horticulture, de la chimie et des assurances-vies, la Compagnie Dalyoha est le reflet contemporain d'une réalité carnavalaise plus ancienne : celle du féodalisme.
Carnavale a peut-être connu une révolution mais celle-ci n'est toujours pas écrite et surtout elle n'a en rien entaché la préséance des seigneurs Dalyoha dans le rang aristocratique de la Principauté. Même la famille princière, qui n'a pas survécu au Chaos des années trente, ne peut atteindre l'aura quasiment religieuse de la Maison Dalyoha dans le pays. Vu comme un bon prince dispendieux, Blaise Dalyoha cultive une relation de supérieur patriarcal vis-à-vis du peuple carnavalais, dont il récolte la clientèle et l'intérêt obsessionnel des tabloïds. Rien de nouveau : la domination politique de la famille Dalyoha est attestée depuis au moins le VIIème siècle, comme le démontrent les analyses ADN des restes humains attribués à la bataille des Pouilleux qui fonde l'existence politique de la Principauté après la dislocation des empires du Haut Moyen Âge. La tradition carnavalaise fait même remonter la dynastie aux premiers temps du consulat viémontois, à la fin du Ier siècle d'avant notre ère. Le peintre Crillière immortalise cette scène fantasmée pour servir le narratif des seigneurs, qui occupent au moins l'île de Bourg-Léon et détiennent de nombreux vassaux, ainsi que des fiefs dans les montagnes du sud, sur le continent : l'art carnavalais sert aux Dalyoha de vecteur politique pour légitimer leur position sociale et l'ancrer dans la nature des choses. Intendants du Palais, mécènes, grands vassaux du Prince, ducs autonomes, les Dalyoha jouent un rôle central dans l'évolution politique et sociale de la Principauté à travers les siècles. De même qu'au Burujoa, ils jouent un rôle de parangon pour plusieurs prétendants au trône, et contrôlent la Cour en coulisses, menant à des affrontements répétés à travers l'histoire. Cloral, Obéron, Mullinsart, Ulexandre, et finalement Obéron à nouveau tentent tour à tour d'obstruer l'éclat de la Maison Dalyoha et de la racornir dans une lutte sans merci pour le pouvoir. Le morcellement politique et les guerres civiles récurrentes contribuent à isoler la Principauté autant qu'à stimuler un appétit interne pour les technologies d'armement. Ce n'est pas un hasard si c'est à Carnavale qu'est développée la première méthode de guerre bactériologique dès le Moyen Âge, ni que ce soit Carnavale qui se lance à l'assaut du dangereux archipel des Îles Marines au début du XVIIIème siècle, dont elle réalise la conquête presqu'entière. La rivalité interne dope la Maison Dalyoha et stimule une constante carnavalaise : la recherche de tactiques militaires, politiques ou commerciales de plus en plus dévastatrices, par tous les moyens possibles. L'Académie Princière de Médecine et de Biologie du Vale, qui professe l'abolition de toute éthique scientifique pour continuer à alimenter les clients en brevets, en poisons, en armes de destructions massives, constitue le point focal de cette politique maximaliste affûtée au fur et à mesure des siècles.
La Maison Dalyoha fait de Carnavale un enfer. Pendant que quelques rares privilégiés jouissent d'une espérance de vie décuplée par les implants et les injections chimiques, la majorité de la population vit avec moins d'un crédit international par jour. La pauvreté est abyssale, et des millions de personnes survivent au jour le jour dans une métropole vidée de ses services publics. L'air, l'eau, la nourriture, sont intensément pollués et seul la contribution néoféodale en corvées et en prix exorbitants permet au tout-venant de survivre. Les conditions sanitaires sont effroyables, du fait de la prolifération de nuisibles et des contaminations de millions de gens par des bacilles médiévaux et des souches lépreuses qu'on n'isolerait pour rien au monde : la Maison Dalyoha compte bien sur l'exposition de la population à toutes sortes de cataclysmes pour continuer à sélectionner ses maladies synthétiques. Les médicaments Dalyoha se payent du prix du malheur de millions de personnes. Le « monde idéal » de santé et de longévité promis par les Laboratoires et par Grand Hôpital n'est réservé qu'à une élite privée : sans le malheur des uns, ce bonheur exclusif ne serait pas possible. L'ouverture prétendue de nouveaux droits médicaux en Kabalie occupée ne procèderait en ce sens que d'une communication marketing, et d'une compensation cynique d'un pestiféré à un malade guéri.
La Maison Dalyoha nie tout droit et toute dignité aux malheureux qui tombent entre ses mains gantées. Fidèle à son système de valeurs « technocapitaliste », la plus vieille maison noble de la Principauté est également cohérente avec l'ordre symbolique carnavalais. Cette société pulvérisée par les guerres civiles et l'exploitation capitaliste tient pourtant, et elle tient bien : son ciment social s'appelle le racisme. Grand Hôpital et ses foires y contribuent beaucoup, en « démontrant » la supériorité supposée de la « race aryenne », ou bien en se prêtant aux jeux carnavalesques de grimages et de plaisanterie mettant en scène des sujets racisés. Mesures anti-musulmans et persécution des immigrés afaréens contribuent à inscrire Carnavale dans un ordre occidental somme toute classique, où le pacte racial entre une élite finie à la pisse et une population réduite à l'état de masse grouillante rend cohérentes les divagations idéologico-politiques qui prétendent fonder l'Etat et les valeurs de la société. La Maison Dalyoha n'est pas innocente de cette structure sociale, qui la cimente elle-même : on a pu ainsi attribuer au zoo humain de Bourg-Léon un rôle essentiel dans les relations intrafamiliales des membres du clan. Le zoo humain, qui objectifie et animalise des sujets captifs en toute connaissance de cause des chancelleries, fait partie des « tolérables exceptions » dont jouit la pire entité technoféodale à l'égard du reste de l'Humanité. Voilà qui sont les partenaires de ceux qui touchent la main des Dalyoha.
Raciste et capitaliste, la Maison Dalyoha pèche aussi sur le tableau préféré de ses alliés : pratiquant un esclavage plus ou moins déguisé, une bonne part de son modèle économique repose sur l’asservissement de femmes pondeuses dédiées à la production de clones humains, comme l’a indéniablement confirmé une source anonyme très haut placée à Grand Hôpital. Né en 1972, le premier clone humain de l’Histoire est breveté par la Dalyoha Compagnie. Bien que le clonage par division de blastocyste soit une technique relativement répandue dans le monde pour produire des médicaments ou à des fins de recherches fondamentales, la Maison Dalyoha est la première, et la seule, à s’être engouffrée avec succès sur le secteur des clones d’exportation. Basée sur une technique réussie de transfert génétique sur un ovule, cette production est liée au développement de la science génomique : loin de rechercher la seule production de « jumeaux », les cloneurs extraient d’abord le matériel génétique qu’ils exposent à des mutations multiples par radioexposition, et qu’ils triturent par divers outils moléculaires. Le progrès des OGMs (organismes génétiquement modifiés) nourrit l’eugénisme humain et la fabrication, avec succès, d’individus dotés de caractères génétiques inédits dans l’espèce humaine. Essentiellement destinés à des fins commerciales plutôt que militaires de ce que l’on sache, la Maison Dalyoha n’en crée pas moins de troublants clones de personnes réelles, comme le témoigne le clonage de sa fille par Arthur Castelage dans les années 1990. La production de clones est essentiellement destinée à assurer l’existence d’organes sains pour le sujet cloné : dans cette optique de grandes familles carnavalaises recourent régulièrement au clonage de leurs enfants pour leur assurer des organes ou du sang « de remplacement », génétiquement compatible à cent pour cent. On estime que des milliers d’enfants clones servent encore aujourd’hui d’ « étagères à organes » dans la Cité Noire. L’esclavage des enfants clones défraye les limites de l’éthique générale des autres pays, qui ont pour la plupart interdit la commercialisation du matériel génétique humain et son utilisation à des fins de reproduction artificielle. L’esclavage de leurs mères « naturelles » est un autre motif nécessaire et suffisant de condamnation de la Maison Dalyoha pour les organisations féministes internationales. La technique Dalyoha repose, chirurgicalement, sur l’insertion d’un matériel génétique étranger dans des ovocytes humains : processus délicat, pratiqué in vitro, et qui suppose une douloureuse étape de prélèvements de leurs ovules sur le corps de jeunes femmes. Les cadences, la recherche de coûts de production viables, et l’absence d’éthique humaine des Laboratoires Dalyoha suggèrent l’existence d’une véritable industrie de clonage impliquant des « couveries » comptant plusieurs centaines, peut-être plusieurs milliers de « pondeuses. » Ces installations, sur lesquelles la Maison Dalyoha garde le plus grand secret, relèvent des intérêts stratégiques vitaux de Carnavale. « Ce sont parmi les unités les mieux protégées de la forteresse souterraine », estiment les renseignements azuréens. Carnavale compterait ainsi beaucoup sur le clonage pour la production de soldats d’élite puissants et infatigables. En réalité, que ce soit pour la production de cobayes humains afin de tester les médicaments ou les armes chimiques, pour la production d’organes à greffer au Sanatorium André Jules-Ponce, pour le marché intérieur friand de clones dotés de phénotypes atypiques, ou encore pour la substitution de la force de travail médiocre d’immigrés et de malades « naturels », la production d’ouvriers « artificiels » est essentielle aux intérêts de la compagnie et de ses actionnaires. « Phénoménologie des clones » et explorations psychophilosophiques de la rupture du lien filial comme base de reproduction de l’espèce humaine participent d’ailleurs aux enseignements de l’Académie Princière de Médecine et de Biologie du Vale, dont les étudiants adhèrent de plus en plus à la conception luciférienne de l’Humanité (« no limits »), ainsi qu’à la croyance en la toute-puissance Dalyoha, être divinisé régnant sur l’enfer de Carnavale.
Dalyoha, propriétaire colonial
Avec entre 24 et 27 % des parts au Conseil d'administration de la CRAMOISIE©, la Maison Dalyoha est le deuxième actionnaire historique de l'entité. Les Obéron, dont les parts ont été réattribuées aux Lucifériens, occupent une majorité absolue de voix, mais le rôle des Dalyoha dans le projet colonial est loin d'être anecdotique. Ainsi, ce sont bien les Laboratoires qui sont à l'origine de l'agent CRAMOISI, toxique responsable de la première vague du génocide lors du bombardement du 7 octobre 2016. Ce sont encore eux qui mettent en oeuvre les frappes chimiques dans la zone n°5 et dans les autres portions du terrain contestées par les survivants kabaliens : la responsabilité de la Maison Dalyoha dans le génocide est directe. Ce génocide, la Maison le nie pourtant : son zoo humain garantit la possibilité de reproduire des Kabaliens sous atmosphère contrôlée...
Les scientifiques du clan sont également un rouage essentiel à la prise de contrôle du territoire martyr, en déployant des équipes sanitaires au profit des colons. Le contrôle biologique du territoire est dévolu à la Maison Dalyoha, qui encadre l'expression du « patrimoine génétique » par ses recensements et son suivi du peuplement colonial, mais aussi par la plantation de vergers OGM strictement contrôlés, dont la propriété lui revient : les habitants ne disposent que de l'usufruit des fruits. La production alimentaire et les moyens de santé, deux leviers essentiels pour assurer la survie des colons et leur développement, sont aux mains de la Maison Dalyoha dès le début de la colonisation. Rien ne change après le coup d'Etat luciférien, ni après l'intronisation de Balsilek Ishaq et de la « République actionnariale du Désert rouge », qu'on ne manquera pas d'appeler « Communes-Unies » après un énième ravalement de façade. Au contraire, les activités des Laboratoires se développent, conformément au projet initial de la colonie : le contrôle biologique reste assuré jusqu'à aujourd'hui, liant le projet colonial à la propriété capitaliste de Blaise Dalyoha sur l'entièreté des espèces cultivées et domestiquées sur le territoire. Le monopole sur le vaccin frontalier conditionnant l'entrée sur le territoire lui revient également, donnant un contrôle de fait sur les entrées et sorties de territoire. La Compagnie rachète tout spécimen autochtone et défend sa suprématie en interdisant l'émergence de quelque concurrent que ce soit : conformément à ses intérêts historiques, le clan se positionne seul et sans rival sur le monopole de la ressource biologique. La Maison Dalyoha se dote ainsi d'un pouvoir bien plus conséquent et bien plus réel que ne le laissent supposer les nouvelles institutions de la « Kabalie rouge ».
Le projet ÉDEN ROUGE
La CRAMOISIE© est le produit de Carnavale. On l'a vu à l'épisode précédent : elle est la planche de salut d'une économie carnavalaise atrophiée par l'hyperinflation, et d'une aristocratie atteinte du complexe infantile de toute-puissance. Synthèse des intérêts religieux de Pervenche Obéron et de l'appétit biolucratif de Blaise Dalyoha, la colonie avance à la fois comme un projet idéologique et comme un programme d'infrastructures inédit. Derrière un discours millénariste aisément remplaçable par un nouveau charabia progressiste-luciférien-humaniste-communaliste, c'est une politique très concrète et constante qui caractérise le colonialisme exterminateur de la CRAMOISIE©. Le Projet ÉDEN ROUGE est mentionné dès les premières heures de l'entité, et c'est pour son deuxième actionnaire principal un enjeu central : isolée sur Bourg-Léon du fait de la puissance Obéron puis de la guerre contre l'OND, la Maison Dalyoha en déclin relatif depuis quelques décennies espère redorer son blason par un projet technofuturiste sans égal. Loin de rechercher la seule autosuffisance alimentaire ou le monopole sur les semences agronomiques, les Dalyoha utilisent le projet colonial pour déployer une science génomique prétendument sans égale. Les plants OGM viennent pourvoir à tous les besoins, mais surtout, les projets des horticulteurs importés de la Pharmacopée s'étendent au territoire tout entier. La grande forêt OGM est depuis longtemps un projet de Blaise Dalyoha, comme le relève la presse cramoisienne : d'un « vaste verger » attendu pour 2017 par les premiers génocidaires arrivant en Afarée, en passant par « le jardin d'Eden rouge » des satanistes antagonistophiles du passage à vide armageddontien, puis par le « paradis » espéré des Lucifériens et promis ardemment par le Pape Noir Bartholoméon de Petipont, jusqu'à la « reforestation » de la « Kabalie rouge », c'est bien le « miracle » de la science Dalyoha qui est attendu par l'entité coloniale. Le passage du temps, les différents dirigeants, la valse des orientations idéologiques et les rebondissements sans fin de la politique interne cramoisienne n'ont en rien entravé, ralenti ou nui d'aucune manière que ce soit à la réalisation du grand projet de Blaise Dalyoha : celui d'un monde à sa seule main, soumis à son seul contrôle, peuplé de ses seules créatures. Contrôle du patrimoine génétique camouflé derrière les oeuvres sociales, contrôle des frontières, contrôle des semences agricoles et des fruits dans les arbres, contrôle des bestioles qui pullulent sur la terre et dans le sable, contrôle de la température, de l'humidité, de l'atmosphère par l'enfermement des cultures et des gens dans des serres et des cages en verre, contrôle des allées et venues au-dessus de l'espace aérien et en travers de l'espace souterrain, le projet paradisiaque marketté par la Compagnie Dalyoha n'est destiné qu'à un seul homme. Et ceux qui s'y soumettent, noteront ses « alliés. »
Technoféodalisme, futurisme, écofascisme : cinquante nuances de tropisme autoritaire
Antagoniste discret mais public, auteur du cauchemar carnavalais et kabalien, Blaise Dalyoha passe pour un simple collectionneur de voitures de course. Fiancé il y a quelques années à une bourgeoise de son cru, on le dit peu assidu aux conseils d'administration de ses entreprises : au Docteur Géminéon, il aurait délégué la gestion des affaires courantes. Entre le jeune propriétaire, âgé de vingt-quatre à vingt-cinq ans si l'on en croit sa date de naissance, et son fondé de pouvoir, qui commence à se faire vieux, qui influence l'autre ? De quel cerveau émane le modèle violent sur lequel est construite la puissance technologique et financière du Clan Dalyoha ? Qui a eu l'idée d'un projet brutal et agressif de colonisation et de re-terraformation d'un continent étranger ? Jusqu’où ira la génération d’une « humanité nouvelle » modelée dans la transgression et le traumatisme ? On l'a vu, la Compagnie imprègne et se laisse imprégner du climat guerrier et raciste qui sature l'atmosphère de Carnavale. L'analyse semble confirmer, derrière la surenchère de brutalité et de contrôle de tout manifestée par les Dalyoha, le souci de ne pas se faire dépasser par la véritable puissance ascendante à Carnavale depuis les années quatre-vingt : la Maison Obéron. Décapité en urgence lors de l'Armageddon't, le clan de Pervenche Obéron était en lice pour décrocher la primauté au sein de la Cité Noire, grâce à sa puissance industrielle, à ses missiles redoutables, et à l'aura inconstestée de son « impératrice. » Depuis 2016, l'effondrement de ce concurrent aurait dû ouvrir la route à la vieille maison de Bourg-Léon : avec la reprise en main du projet CRAMOISIE©, celle-ci doit lutter contre de nouveaux concurrents soumis mais indisciplinés. Mais comment gérer cette lutte ? Entre le naïf Blaise et le sénile Géminéon, qui porte la culotte ? Quelle mémoire transcendant les âges pousse Dalyoha à se battre pour sa suprématie ? Comment la pauvre nation de Carnavale a-t-elle pu accoucher de projets génocidaires et écofascistes ? Pourquoi la Maison Dalyoha semble-t-elle aujourd'hui prête à sacrifier jusqu'aux équilibres biophysiques de la planète Terre pour conserver ses profits ? Mais surtout, la question que tout le monde se pose : que s'est-il passé le 14 mars 1916 chez Madame Ulexandre ?
