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La Guerre des Ombres / Vöynÿa n Kÿyerneyta - Page 6

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Rémaucourt
17 Octobre 2018

Soucieux de voire l'offensive dans la région de Séralpine gagner de l'élan sous les ordres du Général de Vitriers, la MIRA lance un assaut discret en pleine nuit pour prendre le contrôle de la ville de Rémaucourt, alors lieu stratégique pour couper la route aux renforts venus supporter les hommes de Corvus. S'attendant à trouver sur place des conscrits gardant les lieux et cherchant à minimiser le bruit de leur plan, l'attaque consiste uniquement en force d'infanterie discrète, composée en grande partie par des agents de la MIRA et non des soldats de l'ARA à proprement parler.

Cependant, dans la ville se cache tout autre chose. En effet, un contingent kartien du nom de la Compagnie Zagraniczna arrivé en territoire contrôlé par Corvus récemment était justement en train de se préparer à rejoindre l'offensive dans le nord et était stationné à Rémaucourt en attendant de nouveaux ordres. La force de frappe était maigre, cinq cent soldats environ, mais leur motivation à l'égard de supporter leur nation sœur n'était pas un détail inconsidérable.

Carte des AffrontementsCarte Stratégique, datée du 17 Octobre 2018





Résultat :Drapeau de la Compagnie Zagraniczna

LA COMPAGNIE ZAGRANICZNA EST VICTORIEUSE

"Seuls les morts ont vu au delà de l'ombre"

112 MORTS
11 Zagraniczna / 101 MIRA


Les soldats professionnels kartiens se rendent rapidement compte de l'offensive antarienne et décident de prendre la liberté d'y résister sans attendre les ordres de Corvus. Une décision qui s'avère être la bonne, puisque les soldats assument rapidement des positions défensives contre un ennemi misant sur la discrétion et la rapidité.

La grande majorité des escouades de la MIRA sont prises par surprise et anéanties une par une par les militaires qui tiennent des points stratégiques, ne comptant donc que très peu de pertes contre un ennemi désorienté et rapidement dépassé en termes de puissance de feu. Malgré le petit nombre de kartiens, c'est leur organisation qui fait la force, et ainsi poussant la MIRA à abandonner sa stratégie et se replier presque immédiatement.




Bonus :
Absolute Karty
10749
[♜] Kÿķä ya hÿrÿ
Kapöli III: Västäyokäÿs

"Zgodba o vrani" Nia-Maja Ambrožič, 2018 (Art Numérique, Musée des Torturés, Ville de Rigault)

"Zgodba o vrani"
Nia-Maja Ambrožič, 2018 (Art Numérique, Musée des Torturés, Ville de Rigault)



Pas beaucoup de bavardages dans la salle de réunion de la MIRA. Quelques discussions, quelques murmures, mais rien de concret. Jack et VNC papotaient en silence. Cassandra essayait de ne pas crouler sous le poids de ses propres émotions. Exply avait du travail, et regardait sans cesse sa montre. Et Wiff jouait avec un stylo.

Seules deux personnes ressortent du lot. Mauser et Electre. Les deux se fixant, tous deux les bras croisés, tous deux aux antipodes de l'hémicycle qui servait de table de réunion. Mille mots étaient prononcés juste par ce contact visuel, un contact qui n’en était même pas un puisque tous deux portaient un masque. Mais ils continuaient à se dévisager, en silence.

Soudain, l’Escoffier fit irruption dans la pièce, et tout le monde se leva.

"Asseyez-vous, on a peu de temps et beaucoup de sujets à traiter. Merci pour votre avance et excusez le retard. Commençons."

L’Escoffier avait horreur des réunions qui s'éternisent. Il prit rapidement place debout en face d’eux et commença son discours.

"Bon, déjà on commence par ce qui est nouveau. En ce qui concerne la zone humanitaire. Déjà, est-ce qu’on a enlevé tous nos agents stationnés là bas ? Exply ?"

Exply répondit du tac au tac, avec un débit de parole élevé, manifestant son caractère pressé de retourner à son poste de travail.


"Oui, tout est bon. On est partis sans trace et sans broncher. On a essayé de détruire les preuves mais la police en a saisies quelques-unes. Rien de compromettant, juste des factures."

"Et ces factures, elles disent quoi ?"

"De l’électricité, des déplacements, des soins, et quelques traces lorsqu’on a aidé les troupes humanitaires après l’invasion. Il y a aussi, il me semble, les bons de commande pour les uniformes du concordat qui n’ont jamais été réalisés. Encore une fois, rien d’important. Même si on mettait la main dessus."

"Très bien. Est-ce que nos services d’espionnage sont toujours dans la zone cependant ? Mauser ?"

Mauser leva les yeux, trop occupé à fixer Electre jusque là. Il prit un instant avant de répondre de sa voix rauque.

"Oui. On a quelques agents, ainsi que notre assassine."

"Et comment est-ce que ça se déroule ?"

"Pour l’instant, on ne veut pas risquer de la perdre. Surtout qu’avec l’escapade en loduarie, j’y ai vu un risque de rapprochement entre elle et une agente engagée par Corvus."

"Rappelez-moi qui c’est ?"

"Une certaine Edwige Marlieu. Complètement freelance, se spécialise dans l’espionnage industriel. Elle travaille avec un compagnon, Luca Corbino. Il était déjà sur plusieurs de nos listes noires pour très bon nombre de cas de fraude. Et après quelques enquêtes, mademoiselle Marlieu avait aussi été la protagoniste dans plusieurs casses d’entreprise classés sans suite puisqu’elle ne laisse pas de bavures. Les corvuns ont vraiment réussi à choper les meilleurs, mais rien qui nous inquiète."

"Et vous ne comptez pas les tuer ?"

"Si, absolument. On a plusieurs agents en repérage, notamment dans les soirées mondaines où Marlieu est souvent aperçue. Mais jusque-là, on n’a pas pu les identifier. Ils sont malins, ils doivent savoir qu’on les cherche. Mais au bout d’un moment, Corvus va finir par leur donner des missions, et on les interceptera, puis on enverra notre assassine les tuer."

"Très bien. Rassurez-moi, aucun de ces agents n’a été compromis ?"

"Aucun. Mais nous devons faire profil bas. Le Président du Conseil est en train de mettre en place des services secrets auxiliaires, et de travailler avec les forces de la République Fédérale Kartienne pour essayer de nous traquer. Il faut dire qu'il ne nous fait pas confiance."

"Bien sûr qu’il ne me fait pas confiance. Mais bon, je doute qu’il ira très loin. Évitez de prendre des risques pour l’instant. Tant qu’on ne voit rien, on ne fait rien."

"Reçu."

Une fois cela prononcé, il retourna à sa position aux bras croisés et se mit à nouveau à fixer Electre. Justement, l’Escoffier aborda cette dernière.

"Electre, on a du nouveau sur les fouilles archéologiques ?"

Sans changer sa position et altérer son regard, elle répondit sèchement.

"Non."

"Des détails peut-être ?"

"Aucun. Il n'y a rien à ajouter."

"Très bien. À présent, nous devons parler d'un sujet qui fâche. Arthur Dabi."

On entendait déjà des grognements sous le masque de Jack, des bruits remarqués par l'Escoffier qui l'interrogea.

"Quelque chose à dire, Jack ?"

"Faut le tuer. Il n'y a pas dix mille solutions."

"Tu sais très bien que ça ne marche pas comme cela."

"Et pourquoi pas ?"

La salle restait en silence. Personne n'osait aborder le sujet.

"On parlera du sujet une autre fois. Pour l'instant, il n'a rien fait de mal. Tant qu'on a pas de problèmes avec lui, il reste. Il nous apprécie, c'est le moins qu'on puisse demander. Et puis, on va pas prendre de risques. Et surtout, il y a plus urgent, comme par hasard les bombardements qu'on était censés faire dans le nord qui ne sont jamais arrivés. Bloater ?"

L'homme évidemment quinquagénaire se redressa avant de lâcher quelques mots bruts.

"On préfère faire ça sur Daxe. On leur mettra un bon coup au moral."

"Et tu comptes viser quoi en particulier ?"

"Tout. Je veux raser la ville au caramel incendiaire."

"Dois-je te rappeler de ce qui est arrivé la dernière fois qu'on a bombardé une ville ?"

"Il va rien se passer. Il n'y a pas de civils. Ils n'ont pas d'excuse. Ils utilisent Daxe comme base d'appui pour Carnaux, et après leur défaite la dernière chose qu'ils veulent voir c'est la ville crouler sous les flammes."

"Parles-en à Samson. Je ne veux pas de désaccords entre vous deux."

"Aucun soucis."

"Très bien. On a fait le tour. Si il y a autre chose, venez me saisir. On reparlera de Arthur si la situation s'aggrave. Bonne soirée."

Et ainsi, aussi vite qu'il s'était installé, l'Escoffier sortit de la salle en congédiant le reste, visiblement tous assez pressés de retourner à leur poste de travail. Tous sauf Electre et Mauser, toujours en train de se dévisager.

Lorsque la porte de la salle se referma, les laissant seuls derrière, Electre lâcha.

"Pourquoi tu me fixes ?"

"C'est toi qui me fixes."

"Fais pas le con."

"Je suis très sérieux."

"Qu'est-ce que tu veux ?"

"Rien de spécial."

"Quoi donc ?"

"Je te trouve curieuse."

Electre s'arrêta un instant avant de reprendre.

"C'est quoi, tu veux coucher avec moi ?"

"J'ai vingt cinq ans de plus que toi."

"Alors pourquoi ces remarques ?"

"Tu es curieuse. C'est un fait."

"Et qu'est-ce qui me vaut ce titre ?"

"J'ai l'impression de te voir assez stressée ces temps ci."

"Qui ne l'est pas ?"

"C'est pas ça. Tu prends du temps à réagir. Tu es pensive. Tu passes des années aux toilettes, et de façon répétitive. Soit tu es malade, soit quelque chose te tracasse."

"Depuis quand Mauser s'inquiète pour ma santé ?"

"Depuis qu'on est censés travailler ensemble, Electre"

"Je ne vois pas comment. Tu sembles juste obsédé par mon travail."

"Et avec raison, j'étais le second de l'Escoffier avant que tu ne débarques."

"Tu es jaloux ?"

"Même pas en rêve. J'ai passé cet âge là. Au contraire, j'ai une certaine admiration pour toi et ton parcours. Tu as gravi les échelons de l'un des ordres les plus sévères du continent à un si jeune âge, et ça ne sert à rien de cacher le fait que tu as même tué pour pouvoir te permettre le siège dans lequel tu te tiens actuellement."

"Donc tu espérais trouver un moment pour me flatter ?"

"Ce n'est pas ça Electre."

Il se redressa et posa ses bras sur la table.

"Nous deux, on est les seuls à connaître l'Escoffier, mais vraiment."

"Tu veux en venir où ?"

"Disons qu'il se comporte différemment avec moi et avec toi. Et pour cause, lorsque tu étais encore au bas-conseil, déjà il semblait te remarquer, et on a eu des discussions à ce propos. À propos de toi."

"Ah bon ?"

"Crois le ou non, il semblait comme obsédé par toi. Comme si tu étais sa fille."

"Il a dit ça ?"

"Non, mais presque. Il parlait de toi comme si tu l'étais."

"Et il disait quoi ?"

"Tu vois, qu'est-ce que je t'avais dit, curieuse."

"Arrête ton jeu."

"Ce que j'essaye de te faire comprendre, c'est que l'Escoffier semble avoir un parcours pour toi. Mais pas un parcours tout tracé. Un que tu dois essayer de découvrir par toi même."

"Et c'est nouveau ? L'Escoffier fait toujours ça."

"C'est là où tu te trompes. Il ne fait jamais ça. Il ne l'a pas fait avec moi. C'est quelqu'un de méthodique. Mais lorsqu'il parle de toi ou interagit avec toi, il devient irrationnel. Comme s'il était animé par quelque chose."

"Je ne le trouve pas plus spécial avec moi qu'avec vous autres."

"L'Escoffier n'est pas spécial. C'est toi qui l'est. Dis moi Electre, qu'est-ce qui te rend spéciale ?"

Electre prit un instant pour réfléchir, avant de répondre sèchement.

"Je ne pense pas savoir."

"Et pourtant il y a bien quelque chose. Tiens par exemple, tu parles corvun. Tu as appris ça où ?"

"Je..."

Electre hésita. Elle ne s'était jamais posé la question, à vrai dire. Elle n'avait que des souvenirs très flous de son passé, comme si elle était née dans les rangs de la MIRA. Et d'ailleurs comment est-ce que Mauser savait cela ?

"Comment tu sais, déjà ?"

"Tu sais, moi aussi j'ai besoin d'utiliser les toilettes de temps en temps. Et de t'entendre grogner des prières corviennes ça m'est arrivé assez souvent."

"C'est que tu as posé ton oreille contre la porte ?"

"Oui, j'ai peut-être un peu triché dans cet aspect là. Quoi qu'il en soit, tu sais parler corvun. Par exemple ça, ça ne figurait pas sur ton dossier, si ?"

"Non. D'ailleurs je le parle très mal. Je ne me souviens pas l'avoir appris."

"Je suppose qu'il en va de même pour ton allemand ?"

"Je l'ai appris grâce à Wiff."

"C'est faux Electre. Wiff parle néerlandais. Et tu le sais. Mais tu es angoissée à l'idée d'être mise à nu comme cela. Tu as réussi jusqu'à présent, mais maintenant, tu travailles avec des personnes aux qualités semblables. Si tu étais dans ma position, tu te serais posée les mêmes questions. Donc je te demande à nouveau, qu'est-ce qui te rend spéciale, Electre ?"

Electre ne savait pas quoi répondre. Pendant un bref instant, elle eut cette même vision, celle où elle était couchée sur un autel. Elle murmura.

"As-tu déjà vu l'Escoffier pleurer ?"

Mauser se rapprocha avec son corps, n'ayant entendu que quelques souffles.

"Je te demande pardon ?"

"Rien, oublies."

"Ah, c'est donc à ça que tu veux jouer."

"Je n'ai rien à te prouver ni à te dire. Pourquoi tu veux savoir même ?"

"Parce que ce n'est pas toi que je cherche à comprendre. C'est l'Escoffier."

Ayant prononcé ces mots, c'est justement l'Escoffier lui-même qui pénétra dans la salle. Il jeta un rapide coup d'œil aux deux avant de prononcer quelques mots.

"Encore là vous deux ?"

Ni Electre, ni Mauser ne répondirent.

"Il me semble que vous avez tous les deux du travail. Allez."

Ils se levèrent et se dirigèrent vers la porte, Mauser le premier. À peine franchi le seuil, l'Escoffier se retourna.

"D'ailleurs Electre. J'aimerais un peu plus de détails sur comment vont les opérations. S'il te plait."

Electre acquiesça, puis se retourna à nouveau pour sortir, et trouver Mauser en face d'elle les bras croisés. Elle passa simplement à côté de lui sans le regarder et quitta la salle.

À présent, Mauser fixait l'Escoffier. Les deux se regardaient entre eux, dans le silence complet, mais des milliers de mots éclaboussaient leurs visages, des mots suffoqués et imprononçables. Toujours dans le silence. L'Escoffier rebroussa chemin et comme Electre quitta la salle sans plus croiser le regard de Mauser.

C'est à cet instant là que l'homme comprit. Il n'était pas question de guerre civile. Il y avait, dans les strates les plus profondes de la MIRA, des réponses qui dépassaient de loin tout ce qu'il pouvait imaginer.

Et il n'allait pas laisser Electre en être la victime.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Réunion du Haut Conseil de la MIRA: Exply confirme le retrait propre des agents de la zone humanitaire, Mauser rapporte le risque de rapprochement entre Kira et une certaine Edwige Marlieu, repérée mais pas encore identifiable, et le plan de la faire tuer par Kira une fois la mission de Corvus interceptée. Jack veut assassiner Dabi, l'Escoffier temporise; Bloater réclame de raser Daxe au "caramel" incendiaire. Restés seuls, Mauser pousse Electre sur ses origines floues: corvun parlé sans explication, mensonge sur l'allemand, visions d'un autel... Il comprend qu'il touche à quelque chose qui dépasse la guerre civile.
10494
[☙] Meidän on kayvëtäva syvëmmäle
Kapöli III: Västäyokäÿs

"Les Chevaliers des Enluminures" Erell Larcelet, 2022 (Construction au Feutre, Musée des Torturés, Ville de Rigault)

"Les Chevaliers des Enluminures"
Erell Larcelet, 2022 (Construction au Feutre, Musée des Torturés, Ville de Rigault)


Pour plus de contexte, lisez le préquel associé à cette partie du RP

Dure matinée pour Chloé.

La soirée dernière, elle l'avait passée à bouquiner sur son lit jusqu'à l'épuisement, ce qu'elle faisait d'habitude quand elle n'avait rien à faire le jour suivant. Elle lisait, tout simplement, à la lueur de son abat jour, parfois jusqu'à quatre heures du matin sans interruption. Et quand elle en avait marre de lire, elle écrivait. Quoi exactement ? Rien de spécial, des mémorandums sur ses recherches, des pensées ça et là, pour profiter des moments d'Euréka que garantissait la nuit et éviter que ces idées ne s'évanouissent une fois le soleil levé.

C'était une routine silencieuse et calme qu'elle adoptait lorsqu'elle ne s'occupait pas de sa mère une fois par semaine, alors qu'elle souffrait de la grippe antarienne, ou bien entre ses corvées pour assurer sa survie comme se cuisiner à manger. Elle n'était justement pas spécialement une amatrice des imprévus, raison pour laquelle elle s'était levée toute barbouillée, plissant des yeux et encore en plein sommeil, alors que quelqu'un sonnait à sa porte de bon matin.

Avait elle oublié quelque chose qu'elle avait commandé ? S'agissait-il du propriétaire de son appartement qui venait lui réclamer des sous ? Ni l'un ni l'autre, elle avait payé son loyer déjà et elle n'attendait personne, raison pour laquelle elle était allée dormir si tard le jour précédent. Alors que la sonnette continuait de couiner, elle annonça d'une voix grave.

"J'arrive, j'arrive !"

Elle ne prit même pas la peine de se changer, portant un espèce de bas de pyjamas et un t-shirt blanc avec des motifs de lapin, se disant que ce n'était surement personne d'important, ou en tout cas pas assez pour devoir être présentable.

C'est donc toujours avec cette moue quelque peu morose et les cheveux décoiffés au cinquième degré qu'elle ouvrit la porte de son appartement, pour se retrouver nez à nez avec Marsile Valéron. Oui, Valéron lui-même. L'un des plus grands auteurs du pays, membre du Salon de l'Académie des Lettres Modernes et Anciennes de Roncevaux, avec qui elle avait échangé quelques mots il y a dix mois de cela et avec qui elle avait été trop timide pour garder contact, cette même illustre personne se tenait là, devant elle.

"Bonjour Chloé, je te dérange ?"

Chloé, sous le feu de l'adrénaline et de la honte, rougit à vitesse éclair. Elle se cacha d'abord la bouche de stupeur, puis se rendant compte qu'elle était habillée en pyjama lapin en face de son idole, elle chercha à cacher son accoutrement, balbutiant.

"Je... Je..."

Marsile, voyant qu'elle venait tout juste de se réveiller, fit un pas en arrière étant pris lui aussi d'une certaine honte.

"Oh seigneur... Je suis désolé, je ne pensais pas..."

"Non c'est... Ce n'est rien, je... Tu me donnes cinq minutes ?"

"Bien sûr, autant de temps que tu veux !"

Chloé lui claqua la porte au nez et s'écroula à terre, au bord des larmes, prise d'une honte monumentale. Comment allait-elle pouvoir passer une seule journée de sa vie sans se rappeler du fait qu'elle s'était pointée en pyjama en face de Marsile Valéron, avec une tête de sans abri ?

Après une minute de désespoir, elle se redressa soudain. Elle ne voulait pas le faire attendre en plus de la scène à laquelle il venait d'assister. Elle s'habilla, se brossa les dents et les cheveux, fit son lit et rangea le bazar qu'était son appartement, tout cela en moins de cinq minutes, comme elle l'avait promis, pour enfin ouvrir à nouveau la porte de son appartement, essoufflée cette fois, mais présentable.

"Je suis... Tellement désolée, je ne sais pas quoi dire..."

"Mais ce n'est rien Chloé, si tu voyais l'état de mon appartement à moi ! C'est bon, j'ai l'air de quelqu'un d'exigeant ?"

"C'est... Je ne m'attendais pas..."

"C'est ma faute, j'aurais du venir en fin d'après midi, là pour le coup c'est entièrement ma faute... Mes excuses..."

"Non... Non, ça ne fait rien... Vas-y, entre. Tu veux quelque chose ? Un café ? Du lait ?"

"C'est bon pour moi, ne t'en fais pas..."

Ils prirent place tous les deux dans la minuscule salle à manger de Chloé, avec la table encore pleine de notes et des livres qu'elle avait oublié de ranger le soir dernier et ce matin même. Elle se dépêcha de faire de la place pour son invité.

"Désolé, je n'ai pas exactement de bureau, c'est vraiment un bordel..."

"C'est normal, ne t'inquiète pas. On dirait que tu as travaillé jusqu'à tard hier ?"

"En quelques sortes... J'ai lu quelques bouquins, j'ai pris des notes..."

"Des notes ?"

"Oui, c'est rien..."

"À propos de quoi ?"

"Rien de spécial..."

"Tu m'excuses si je prends un peu de tes nouvelles, ça m'a manqué de te lire, et c'est l'une des raisons pour laquelle je suis venu ici..."

"Venu ici...? Pour me lire ? Moi ?"

"Quelle question, voyons. Sois pas timide, on est entre nous !"

"C'est... Je ne sais pas quoi dire, à vrai dire... Comment tu sais où j'habite déjà ??"

"Disons que j'ai demandé à ton amie la bibliothécaire... Désolé si ça parrait comme une invasion, mais j'avais quelques trucs important dont je voulais parler avec quelqu'un, et je me suis dit que tu serais la mieux placée pour l'entendre."

"Moi ?? La mieux placée ??"

"Tu as étudié la culture corvienne, n'est-ce pas ?"

"J'ai écrit quelques mémorandums à ce sujet, rien de plus !"

"Figure toi que c'est déjà pas mal, voire mieux que l'écrasante majorité des historiens et écrivains qualifiés y compris ceux du Salon. Tu sous-estimes énormément tes recherches à propos de Corvus, et d'ailleurs je crois que tu aurais du en faire un doctorat."

"Tu parles, personne va vouloir m'épauler sur un projet comme celui-ci, ils ne font que du contemporain..."

"Si. Moi je veux bien."

"Quoi ?"

"Je veux bien t'épauler sur ta recherche. Et c'est justement pour cela que je suis venu aujourd'hui"

Marsile sortit un lourd manuscrit de son cartable et le posa doucement sur la table. Puis, il s'adressa de nouveau à Chloé, l'air curieux.

"Tu sais ce que c'est que ça ?"

"Je ne crois pas ?"

"C'est le seul ouvrage écrit intégralement en Corvun dans toute la bibliothèque de l'ALMA. Le seul et l'unique."

"Un manuscrit ? En corvun ??"

"Je n'y croyais pas moi-même, je suis tombé dessus par accident. Je savais qu'il existait, mais il n'était pas répertorié."

Chloé n'en revenait pas. Elle savait qu'un manuscrit corvun se cachait quelque part dans l'Académie, mais faute de temps pour pouvoir le trouver et une recherche qui atteignait son énième impasse, elle avait fini par abandonner. De toutes façons, comme elle l'avait dit, personne ne la soutenait financièrement et intellectuellement dans sa recherche, et elle avait besoin d'un vrai emploi.

Mais voir cet ouvrage posé là, dans sa salle à manger, ce n'était certainement pas ce à quoi elle s'attendait. Pas le moins du monde à vrai dire.

"C'est lui ?"

"En chair et en papier. Tu m'excuseras, j'y ai jeté un petit coup d'œil avant de te le montrer, mais bon... Puisque je ne parle pas corvun, je n'ai pas vraiment pu en déchiffrer une grande partie. Ni son titre d'ailleurs. Tu saurais m'en dire plus ?"

Chloé s'approcha du manuscrit et de sa page de couverture. Pressé dans le cuir, les lettres étaient écrites en contre-relief repassé avec une sorte de vernis, ou de cire. c'était une technique utilisée très souvent dans les manuscrits d'époque, mais elle ne croyait pas que la même tradition s'appliquait aussi à ceux préantariens. Chloé savait parler Corvun, elle était certes un peu rouillée, mais elle l'avait appris grâce à sa mère. C'est justement sur la base de cette langue qu'elle s'était lancée à la recherche de ses origines.

Mais cette écriture là était différente. Des caractères bizarres, parfois ressemblant à du cyrillique, une combinaison presque aléatoire... C'était du Corvun, du vrai. L'ancien Corvun.

Elle se tourna vers son partenaire.

"C'est du corvun ancien."

"J'avais remarqué que ça ne ressemblait en rien aux textes récents que j'ai pu voir passer dans la presse corvienne. D'abord j'ai cru au dialecte, mais même dans un dialecte les caractères restent les mêmes... Tu arriverais à le déchiffrer ?"

"Je peux oui... Laisse moi une seconde."

Elle se leva, alla fouiller dans la pile gigantesque de notes qu'elle avait accumulée près de son lit pour en extraire une feuille pliée en quatre. Elle revint s'asseoir près de Marsile, déplia la pièce et révéla un espèce de petit dictionnaire phonétique qu'elle mit de côté et utilisa pour commencer son déchiffrage.

Le saloniste n'en croyait pas ses yeux. Il avait devant lui une experte de ce qui était probablement la facette la plus mystérieuse du pays. Même les corvuns qui se battaient sur le front n'avaient pas la moindre idée de ce que s'agissait ce manuscrit. Et à présent, Chloé avait dans ses mains la réponse.

Après une courte minute de lecture, elle se redressa en silence et lâcha.

"Яꙩëkëlÿyn tǝstämǝntÿ."

"Et ça veut dire quoi ?"

"Le Testament de Roëkël."

Ils restèrent tous deux à méditer pendant une minute sur ce titre. Un testament ? S'agissait il d'un document important, voire fondateur ? Et qui était Roëkël ? Un homme ? Une femme ? Une famille ? Marsile fut le premier à interroger.

"Tu sais qui c'est, Roëkël ?"

"Pas le moins du monde..."

"Tu es sûre que c'est pas juste un ancien mot ?"

"Non, sinon la conjugaison serait différente. C'est quelqu'un. Tu as dit avoir commencé à lire certaines pages, tu n'as pas trouvé des infos ?"

"Non, seulement quelques parties en gras ou qui contenaient des enluminures. C'est vraiment un ouvrage bizarre, il a été imprimé à la presse sur la majorité de l'œuvre, sauf les derniers chapitres qui sont écrits à la main. J'ai émis l'hypothèse qu'il a été complété dans la panique, ou bien que d'autres pages sont venues se greffer après la première version. Mais il semble y avoir des références en bas de page un peu partout qui font référence à d'autres parties du livre. Et certaines des parties imprimées font référence à celles manuscrites."

"C'est quoi, on lui a volé son imprimante ?"

"Dans tous les cas, je ne crois pas qu'il ait apprécié. Il y a un grand nombre de points d'exclamation dans la partie manuscrites, soit il est aux anges, soit il est en colère. Je sais que c'est beaucoup te demander, mais est-ce que tu as le temps de m'aider à traduire certaines parties ?"

"Tu as besoin de... mon aide ?"

"Plus que ça. J'aimerais qu'on travaille ensemble."

Chloé n'en revenait pas. Malgré sa timidité initiale, Marsile semblait déterminé à vouloir travailler avec elle. Et autant qu'elle le voulait, elle ne pouvait pas se résoudre à être simple amis avec quelqu'un qui avait été sa lumière indirecte pendant une grande partie de ses études. Elle n'arrivait pas à se sentir autre chose que subordonnée.

Marsile l'avait remarqué ce caractère, et n'étant pas spécialement doué dans les relations amicales, il avait cherché à détendre l'atmosphère. Ce n'était pas simple pour lui non plus à vrai dire. Peut être que la solution était d'abord de se rapprocher en dehors du travail ?

"Dis, et si on oubliait tout cela pour le moment et qu'on allait déjeuner ensemble et mettre en commun ce qu'on sait, histoire de faire un peu connaissance ?"

Chloé était en train de réfléchir. Il était évident que Marsile essayait de lui tendre des perches, mais elle n'arrivait pas à se résoudre au fait que c'était lui qui devait faire des efforts pour ramener leur relation au stade amical. Après tout, il avait besoin d'elle pour un travail important. Elle devait prendre son avenir en main. D'un coup de détermination, elle lâcha.

"Et si au lieu de ça, on allait étudier le manuscrit maintenant, à l'ALMA ?"

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Chez elle à Roncevaux, Chloé reçoit la visite inopinée de Marsile Valéron, du Salon de l'ALMA, venu lui montrer un manuscrit trouvé par hasard. Ce n'est nul autre que le seul ouvrage entièrement écrit en corvun ancien de toute la bibliothèque, en partie imprimé, en partie achevé à la main pour une raison qui leur échappe. Chloé, rare lectrice de cette langue, en déchiffre le titre: Il s'agit là d'un certain "Testament de Roëkël". Ni l'un ni l'autre ne sait qui porte ce nom, ni quelle signification cet ouvrage porte. Et un seul moyen d'en savoir plus: travailler avec Marsile, son idole et maintenant partenaire.
14143
[✚] Helvetÿyn sydämeķä
Kapöli III: Västäyokäÿs

"Nos Bons Artificiers" Sally Väytkä, 2018 (Photographie Spectaculaire, Musée des Arts Photographiques de Tassel)

"Nos Bons Artificiers"
Sally Väytkä, 2018 (Photographie Spectaculaire, Musée des Arts Photographiques de Tassel)



Minuit et demie dans la ville de Daxe.

Le chaos absolu, tout simplement.

La ville autrefois pleine de vie, d'habitants attentionnés, de bienveillance et bien d'autres causes, à présent était en feu.

Le bruit strident des CIWS, SAMs et des batteries anti-aériennes rugissait comme un tonnerre artificiel dans la nuit, pendant que les bombardiers et les bombes incendiaires qu'ils faisaient pleuvoir sur l'une des bases d'appui les plus importantes de Corvus croisaient dans les cieux. C'était une valse macabre, un spectacle digne d'une apocalypse.

Sous les décombres et les flammes, des milliers de conscrits, du matériel et surtout les appartements et les maisons des familles qui avaient habité cet endroit auparavant. On entendait des cris, parfois des pleurs. Des ordres surtout, du désespoir, de l'adrénaline. Tout cet orchestre chantait ensemble pour en assembler un opéra de la l'horreur.

Parmi ces malheureuses victimes, une petite fratrie était recroquevillée dans le sous sol d'un appartement. Un homme et une femme, tous deux nouveaux conscrits de l'armée corvienne, qui se préparaient à partir pour les lignes de front, et se voyaient à présent pris au piège avant même qu'ils aient eu la possibilité de frôler le champ de bataille. La vérité était sordide, le champ de bataille était désormais partout.

Les deux se tenaient dans leurs bras, l'un contre l'autre, ébranlés par la peur et les secousses des bombes au dessus de leur tête. Ils devaient résister encore un peu, et espérer pourvoir s'extraire de leur cache avant la seconde salve et rejoindre un lieu plus sûr. Mais comment sortir d'un tel goulot si toute la surface était en feu ?

Le plafond était en train de lâcher. De la fumée entrait depuis les dessous de la porte de la cave. Si ils n'allaient pas mourir par explosion, ils seraient bientôt asphyxiés par le feu, ou carbonisés alors que la température du sous-sol continuait de grimper.

En larmes et en sueur, la sœur s'exclama.

"C'est vraiment comme ça que ça se termine ?"

"Non... Garde espoir... Les pompiers vont arriver, j'ai émis un appel de détresse..."

"Tu crois vraiment que les systèmes de détresse fonctionnent encore ?"

"Je ne sais pas... On doit espérer..."

Et ils se mirent à sangloter, l'un contre l'autre, comme au bord du précipice.

Soudain, l'une des parois du sous-sol commença à trembler. Des fissures commençaient à apparaitre et un bruit aigu de perceuse se fit entendre. Avant que les deux ne puissent réagir, un homme produisit une brèche immense et d'un coup d'épaule pénétra dans la salle minuscule, comme s'il venait de détruire le mur à main nues. Il avait une carrure assez normale, mais c'était surtout son accoutrement qui était spectaculaire: une combinaison rouge, une myriade d'accessoires, des gants en latex, des cordes et harnais en tous genres, une perceuse montée sur sa poitrine, un casque avec les lunettes couvertes d'une pochette protectrice, et une cagoule qui était censée couvrir son visage, mais dont le bas était relevé pour exposer sa bouche. Et bien évidemment, une lampe torche presque aveuglante sur le haut de son couvre-chef.

Malgré le caractère extrêmement alarmant de la situation, il souriait, et lâcha d'un ton fier.

"Désolé pour vous les gars, mais vous allez devoir vivre encore un peu !"

Les deux n'en revenaient pas. Qui était cet homme ? Comment les avait-il trouvés ? À peine eurent ils le temps de se poser ces questions qu'il y répondit, comme si il lisait dans leur pensées.

"Rex, enchanté. Je suis de la première brigade de Sauveteurs-Extracteurs de l'Ordre Humanitaire de Roncevaux. On a reçu votre appel de détresse. Tenez bon, je vous sors de là."

Il dégaina de sa ceinture une paire de masques respiratoires et les tendit aux deux.

"Tenez, mettez ça !"

Les deux conscrits étaient trop abasourdis pour pouvoir réagir. Ils hésitèrent une seconde avant de tendre leur main pour attraper les objets.

Malheureusement, la seconde d'hésitation fut de trop. Sans donner notice, le plafond du sous sol finit par s'écrouler sur eux, et un nuage dense de poussières ainsi que des flammes noyèrent l'atmosphère jusque-là intacte de la salle. Le choc violent de l'écroulement fit tomber Rex à terre, qui se redressa immédiatement pour aller porter assistance aux deux conscrits. La sœur s'était extraite d'un tas de débris, toussant au milieu de la fumée, le visage défiguré par ce qui venait de se produire. Sans hésiter, Rex la prit par le corps et porta la jeune femme entre ses bras, toujours à la recherche du frère.

Celui-ci était enfoui sous les décombres, avec seule sa main qui ressortait. Le sauveteur l'aperçut et essaya de tirer dessus, sans succès. Au contraire, depuis le tas de gravats, un gémissement en ressortit.

"Allez-y, mettez ma sœur en sécurité !"

Rex perdit patience. Il n'allait pas laisser quelqu'un là, comme cela. Tout le monde devait en sortir vivant.

"Arrête tes conneries, c'est pas le moment de jouer les héros."

D'un coup, il retourna la sœur qu'il tenait dans ses bras, à moitié inconsciente, et la prit sur son épaule gauche, libérant l'autre main qu'il utilisa pour dégager la voie. Après même pas quelques secondes de creusage, il put enfin apercevoir l'homme enfoui. Alors que la pièce continuait de se remplir de gaz et les flammes commençaient à prendre le dessus, il plongea sa main entre les débris, empoigna le frère par le col et d'un geste sec l'extirpa de ce qui aurait dû être sa tombe. L'homme hurla de douleur, mais Rex ne voulait rien entendre. Mieux vaut blessé que mort.

"On sort de là maintenant !"

Il prit l'homme et le porta sur son autre épaule, puis fit volte face et se mit à courir vers la brèche qu'il avait créé avec grande célérité, malgré les deux personnes qu'il transportait avec une force surhumaine.

Le trou donnait sur un système d'égouts qu'il avait utilisé pour se frayer un chemin vers le sous-sol où l'appel de détresse avait été passé. Celui-ci était en très mauvais état, certaines parties s'étaient déjà écroulés, mais pour Rex cela n'avait aucune importance. Il courut deux cent mètres avec un individu gémissant sur chaque épaule, sans réfléchir, telle une machine, jusqu'à son point d'extraction, soit un harnais qu'il avait utilisé pour descendre. D'un geste impossible, il accrocha le mousqueton à sa veste et tira d'un coup sec, le signal pour remonter. À mesure qu'il se levait du sol, on pouvait entendre parmi les bombes qui tombaient le son d'un hélicoptère qui les tirait vers le haut.

C'était une scène digne du cinéma. Trois personnes sur un seul harnais, un hélicoptère blanc en plein milieu d'un champ de bataille, flottant entre les bombes qui continuaient de pleuvoir. Alors que le sauveteur et les victimes avec n'était qu'à mi-chemin entre le sol et l'appareil, celui-ci commença à s'éloigner pour prendre de l'avance et éviter de rester une seconde de plus, là où il aurait pu être visé par mégarde.

En moins de quatre vingt dix secondes, ils étaient déjà à l'extérieur de la ville, et Rex avait été remonté avec les deux conscrits. L'opération, bien que d'une dangerosité affreusement élevée, avait été un succès. Et malgré son exploit, il n'était pas que félicité. L'un des techniciens à bord, alors qu'il aidait les trois à remonter, s'écria.

"Mais bordel Rex, ça t'arrive de pas faire le con ?!"

"Tu veux aller leur dire ça ?"

"Le harnais peut pas tenir autant de poids, et ils étaient même pas attachés !"

"En attendant j'ai ramené tout le monde en un morceau."

"Et si la corde avait lâché ?!"

"La corde a pas lâché et on est en sécurité, le reste je m'en branle !"

"On aurait tous pu mourir Rex !"

"On avait plus de chances de se prendre un missile dans la gueule. La mission était risquée de base. C'était pas un risque inconsidéré. C'était le strict nécessaire."

L'opérateur n'était pas convaincu, mais au fond, le sauveteur avait raison. La prise de risque de Rex était minuscule comparée à la grandeur de la situation. Et il y avait vraiment peu de gens qui était disposés à prendre le même nombre de risques pour deux conscrits.

Dans tous les cas, il fallait s'éloigner le plus possible des combats et apporter les victimes là où ils allaient être en sécurité, c'est à dire dans la Zone Humanitaire Indépendante de Roncevaux.

Mais à peine étaient-ils en route que le pilote de l'appareil se retournait déjà, signe de problèmes.

"Les gars, on a un autre problème, ils ont besoin de l'hélico à Daxe."

"On vient d'en sortir, ils pouvaient pas nous demander plus tôt ?!"

"Je sais pas, mais ils peuvent pas attendre. Ils ont quelqu'un en état critique !"

"Nous aussi figure toi !"

Rex intervint dans la discussion.

"Non. Je peux m'occuper d'eux."

Tout le monde se tourna vers lui, comme si il venait de dire une mauvaise blague. Mais il était pourtant très sérieux.

"Oh pilote, on est où là ?"

"Là ? Je sais pas, on en plein milieux de Rameaux !"

Rex jeta un coup d'oeil à l'extérieur. C'était une campagne complètement ouverte et déserte, avec quelques maisons dispersés. Sans lever les yeux du sol, il s'écria.

"Fais nous descendre ici !"

"Hein ?!"

"Fais nous descendre ici bordel !"

L'opérateur n'en revenait pas.

"T'en a d'autres des blagues comme ça ?!"

"Vous avez pas le temps, je descend ici avec les deux sinistrés et vous retournez à Daxe."

"Mais on va pas te laisser seul comme ça, t'es complètement fou putain ?!"

"Arrête de me faire chier, on appellera un autre hélico depuis Roncevaux. On a pas le temps ! Pilote !"

Le pilote hésita mais se résigna à écouter le sauveteur. L'idée était peut-être mauvaise, mais c'était le peu de solution qu'ils avaient.

"On descend, tenez vous prêts !"

D'un coup de manœuvre rapide, l'hélicoptère s'arrêta dans sa course et flotta jusqu'au sol, là où la portière latérale s'ouvra et Rex descendit avec les sinistrés. Et comme ils avaient atterrit, l'appareil décolla à nouveau pour retourner vers Daxe.

Malgré la scène presque spectaculaire de de dépôt en pleine campagne de la région de Rameaux, Rex n'avait pas le temps de regarder. Il courut vers une petite maison abandonnée près du lieu où ils avaient désembarqué, enfonça la porte en bois d'un coup de pied et utilisa sa lampe torche pour jeter un coup d'œil à l'intérieur.

"Y'a quelqu'un ?"

Pas de réponse. L'endroit avait été probablement été abandonné par ses résidents, partis vers la zone humanitaire, surtout après les nouvelles de l'assaut sur Carnaux. C'était donc le lieu parfait pour s'occuper des civils en attendant l'arrivée d'un second hélicoptère.

Reproduisant son exploit précèdent, il s'empressa d'aller récupérer les sinistrés, un sur chaque épaule, les apporta péniblement dans la demeure et monta à l'étage, là où il trouva un lit double encore défait. C'était juste ce qu'il fallait pour y déposer la fratrie.

La sœur était encore inconsciente, mais après un rapide examen elle respirait encore et son pouls était plus ou moins normal. C'était surtout le frère qui avait besoin d'aide. Il était bien lucide, mais avait bien plus souffert lors de l'écroulement. Il avait probablement quelques côtes cassées, et la violence de l'extraction de Rex lui en avait probablement cassés deux ou trois autre en plus. Mais ce n'était pas important, tant qu'il en ressortait vivant. En tout cas, aucun d'entre eux n'avaient de plaies ouvertes, ce qui était assez bonne nouvelle.

Le sauveteur prit place assise, à bout de forces, dans un fauteuil à côté du lit. Décidément, il avait bien travaillé. Les sinistrés étaient plus ou moins en sécurité et ils attendaient seulement les renforts. Tout était rentré en ordre.

Voyant que le frère continuait à gémir, Rex essaya de lancer une conversation pour le distraire de la douleur.

"Ne t'inquiète pas fiston, t'es en sécurité maintenant. On va venir vous chercher, je resterai avec vous, promis."

"Ma... Ma sœur..."

"Elle va bien, elle est juste inconsciente. T'auras pas à donner ta vie pour elle, pas cette fois en tout cas."

"On doit... On devait partir au front..."

"Ah non, commence pas ! C'est bon, tu as frôlé la mort, t'as quatre côtes cassées, je vous amène à Roncevaux et vous regardez la guerre depuis la ligne de touche."

"Non ! On doit... Corvus..."

"Eh, petit. Je te comprends. C'est honorable de se livrer à cette cause. Et je respecte ça. Mais deux gringalets comme vous, ça va pas faire la différence. Ce qui va faire la différence, c'est si oui ou non vous êtes vivants à la fin de cette guerre."

"Je ne veux pas vivre sous un régime fasciste."

"Fasciste ! Fiston, tu sais ce que c'est que le fascisme ? La MIRA c'est des connards, je te le fais pas dire. Mais ça n'a rien de fasciste. C'est une junte militaire comme une autre. Et jusqu'à il y a quelques mois, c'était tes frères. Raison pour laquelle on ne discrimine pas nos sauvetages. Que ce soit des agents ou des conscrits."

"Mais comment est-ce que tu nous a trouvés au fond de ce sous sol ?"

"Vous avez émis un signal de détresse et on est venus. L'appartement au dessus était complètement carbonisé, donc on a voulu passer par le sous-sol. Vous avez eu de la chance."

"Et maintenant, quoi ?"

"Maintenant ? On attends l'extraction. L'hélico est allé chercher d'autres gens. J'allais pas vous laisser tout seuls ici quand même ?"

Alors que Rex terminait sa phrase, et au cœur de ses gémissements, l'homme se mit à sangloter tout à coup. Le sauveteur s'approcha de lui, par peur qu'il ne lui soit arrivé quelque chose.

"Eh oh ! Qu'est-ce qu'il se passe ?"

"...Pourquoi... Pourquoi ils nous bombardent ? Pourquoi est-ce qu'ils font ça ?"

Rex soupira avant de répondre.

"Dis, comment tu t'appelles fiston ?"

"M... Maxence..."

"Tiens, comme moi ! Bah je vais t'expliquer un truc très simple Maxence. À ton avis, comment est-ce qu'on gagne une guerre ?"

"En se battant."

"Si seulement ! Non, on ne gagne pas une guerre simplement en se battant. Et en particulier une guerre civile. Ceux qui gagnent la guerre, en réalité, ce sont ceux déjà d'une qui sont prêts à faire des sacrifices. Mais pas en termes de perte humaines. En termes de psychologie. La MIRA a une psychologie rigide. Elle est absolutiste dans sa vision. Elle ne reconnaît que les victoires. Sauf que ça, c'est dangereux. Et c'est ce qui vous a étouffés à Carnaux. Ce qui gagne la guerre, c'est le mental. C'est surtout la plasticité de celui-ci. D'accepter de faire les choses différemment. De changer en tant que personne. On ne va pas au front en tant que civil. On y va en tant que combattant, et on y ressort en tant que vétéran."

"Je ne comprends pas..."

"Et pourtant, tu souhaites retourner au combat alors que tu es handicapé. Dans une guerre, les batailles qui comptent ce ne sont pas celles qui arrivent par accident. Ce sont celles qu'on choisit. Et surtout celles qu'on décide de ne pas faire. Aujourd'hui, tu vivras pour te battre un autre jour."

"Je vois..."

"Bon, en tout cas faut que tu te rétablisses. Compte au moins trois mois. T'as de la chance, tu passeras le nouvel an avec ta sœur en sécurité."

"Mais... Vous n'étiez pas qu'à la recherche de civils ?"

"Techniquement vous n'avez pas encore été déployés, et vous avez émis un signal de détresse. En théorie c'est un peu une zone grise. Sinon on vous aurait amené à Henne chez vos amis. Mais là on va ferme un œil, surtout que les filous de la MIRA ne se sont pas gênés pour placer leurs soldats dans la zone humanitaire..."

"M... Merci... Tu nous as sauvés..."

"Garde tes remerciements pour une autre fois. Je fais que mon travail. Et encore une fois, tu vivras pour te battre un autre jour."

De l'extérieur, on aurait dit la première d'une longue série d'opérations humanitaires. Mais Rex était dans le métier déjà depuis un certain temps, ce n'était pas non plus sa première extraction lors de la guerre.

Et certainement, ça n'allait pas être sa dernière.

Au loin, on entendait encore le tonnerre des bombardements de Daxe qui secouaient l'atmosphère. Les gens comme Rex n'étaient plus des simples sauveteurs à ce stade. Ils étaient la véritable colonne vertébrale de la préservation du pays, malgré cette guerre le déchirait.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Sous les bombes qui rasent Daxe, principal bastion corvun, un sauveteur de l'Ordre Humanitaire de Roncevaux nommé Rex arrache deux jeunes conscrits aux décombres, sans distinction de camp: doctrine assumée de la zone neutre. Entre deux extractions, il glisse en aparté que des soldats de la MIRA se sont eux aussi discrètement installés dans cette même zone censée rester hors du conflit. Face au frère blessé qui veut malgré tout repartir se battre, Rex avance sa propre théorie de la guerre civile. Celle-ci se gagne par la souplesse d'esprit, jamais par la rigidité.
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[♠] Öto mürye
Kapöli III: Västäyokäÿs

"Seul ?" Sally Väytkä, 2013 (Photographie Spectaculaire, Musée des Arts Photographiques de Tassel)

"Seul ?"
Sally Väytkä, 2013 (Photographie Spectaculaire, Musée des Arts Photographiques de Tassel)



À des kilomètres des horreurs sans nom qui se produisaient au nord, le sud lui était paisible. Surtout les marécages des environs de Gardevant.

Comme d'habitude à la mi-octobre, des brumes d'une épaisseur effrayantes venant tout droit des hauts plateaux se fusionnant avec l'air plombant du golfe des empires créait une atmosphère presque apocalyptique et pourtant, d'un silence impossible. Prisée des réalisateurs et photographes, la vague macabre qu'avait laissé la Guerre des Ombres sur le pays avait réduit la zone à un désert aveugle, parfois interrompu par le son d'une grenouille ou d'une libellule décollant d'un nénuphar. Et c'était peut-être mieux ainsi: les habitants des côtes étaient encore sûrs dans leurs demeures, non soucieux de voir les coups de feu se profiler sous leur nez.

Paul était l'une de ces personnes qui aimait profiter des catastrophes ou sinistres uniques pour photographier leur effet sur les personnes qui les vivent. Il avait réussi à s'échapper du nord du pays avant que la guerre ne prenne une vraie ampleur, seulement quelques jours avant le blitzkrieg monumental de l'armée corvienne. Il avait notamment essayé d'apprendre un peu de corvun, qu'il prononçait assez bien d'ailleurs, avec un accent très propre. Antares avait été comme figée dans le temps, et pourtant, elle avançait.

Paul avançait justement, dans ces marécages, avec ses bottes en caoutchouc gardant ses pieds bien secs. Que cherchait il dans cette brume, il ne savait pas vraiment. Il savait juste une chose; qu'il voulait être surpris.

Et la surprise, il ne lui a pas fallu beaucoup de temps pour la trouver.

Au milieu de toute cette atmosphère, une silhouette se dessinait à l'horizon. Une personne ? Dans cet endroit paumé ? Sûrement il s'agissait d'un tronc, ou quelque chose de similaire. Mais à mesure que le vacancier avançait, il distinguait de plus en plus la carrure d'un homme. Une personne d'abord qui semblait assez petite, s'il n'était pour le fait qu'il était à moitié dans l'eau, vêtu d'une combinaison de pêche étanche, et bien évidemment une canne qu'il tenait en face de lui.

C'était très certainement spectaculaire comme vision. On lui avait dit que certaines personnes venaient ici pour pêcher, mais il ne s'imaginait pas voir une figure aussi curieuse, mystérieuse et presque effrayante. On aurait dit un opérateur chimique venu décontaminer la zone.

Le pêcheur ne semblait pas l'avoir remarqué, malgré le fait qu'il se tenait à quelques mètres de lui. Bien entendu, Paul ne pouvait pas laisser passer cette chance de discuter avec un habitant, sans être complètement invasif.

"Bonjour monsieur !"

Malgré la politesse du vacancier, le pêcheur l'ignorait complètement. Comme s'il n'avait jamais prononcé ces mots. Diable, n'avait-il été pas assez bruyant ? Peut être qu'il voulait la paix, tout simplement, et les paroles faisaient fuir les poissons. Mais si c'était le cas, il aurait au moins réagi en lui disant de se taire.

Et si il ne comprenait pas le français ?

C'était peut-être l'occasion en or de mettre à l'essai ses compétences en corvun. Paul se racla la gorge, et s'exclama à nouveau avec une éloquence presque parfaite.

"Payvä, Herä !"

Cette fois-ci, le pêcheur tourna sa tête en sa direction. Avant que le vacancier ne puisse réagir, il murmura depuis le dessous de sa cagoule.

"Herä."

Paul était ravi de voir qu'il avait réussi à établir un contact. Visiblement, l'homme n'était pas très bavard, mais il allait essayer tout de même de créer une discussion.

"Tulevätkö te useÿyn tänne kalastamän ?"

Cette fois-ci, c'est le pêcheur qui le regarda d'un coup d'œil curieux, comme si le vacancier venait de lui parler en azuréen. Il pencha la tête d'un côté, signe d'incompréhension, avant de rétorquer.

"Kaas vööiksite seda korräta ?"

Paul ne comprenait pas. Ses connaissances en corvun étaient-elles si limités jusqu'à ne point pouvoir comprendre les mots de cet individu ? Il n'avait jamais entendu ces sons, et pourtant cela ressemblait bien à du corvun. Était ce une autre langue ? Ou bien... Un étrange dialecte ?

Le vacancier reprit, en prenant soin de bien articuler comme s'il parlait à un enfant.

"Pün Körvunyä. Mitä kyeltä te pünye ?"

Le pêcheur semblait comprendre. Il leva son bras en signe de compréhension, en riant.

"Hä ! Körvä ! Pööja-Körvä !"

Paul commençait à comprendre. "Pööja", cela ressemblait à "Pojöy" qui voulait dire "Nord". "Pööja-Körvä" voulait donc dire... Corvun du Nord ?

Il était complètement incrédule. Comment ça, Corvun du Nord ? Y'avait-il d'autres types de Corvuns au sud ? Et ce dialecte, en était il la preuve ? Le pêcheur n'en avait visiblement que faire du fait que son interlocuteur ne le comprenait pas. Il commença à partir sur un espèce de monologue indéchiffrable.

"Teäd, meie siin lööunas imetleme sind vääga. Ja sa oled juba pikka aega vööidelnud, suguläne. Vööib-olla on aëg sulle appi tulla..."

Au même moment, la canne à pêche de l'individu se pencha violemment, signe qu'il avait touché quelque chose. Il tira de toutes ses forces, rapprochant la proie de sa position avec une force surhumaine, tout cela sous les yeux du vacancier. Mais la surprise ne s'arrêta pas là, loin de là. Lorsque le poisson, se débattant sous les flots, était arrivé à bonne distance du pêcheur, celui-ci leva une main de sa canne à pêche pour venir dégainer de sa main droite un revolver qu'il tenait accroché à sa ceinture. Et d'un geste, il pointa l'arme vers la direction générale du poisson et tira la gâchette, faisant partir un son assourdissant depuis leur position. Puis un deuxième tir, alors même que Paul s'agenouilla, couvrant ses oreilles par réflexe.

Satisfait de son accomplissement, le pêcheur rangea son arme à feu, lâcha sa canne à pêche flotter dans le marécage et s'avança plus loin dans les eaux. Sans l'ombre d'un effort, il plongea ses bras dans l'eau aussi opaque que le brouillard pour en ressortir ce qui ressemblait à un gigantesque saumon qu'il tenait par la queue.

La carcasse de l'animal était complètement ensanglantée, avec deux impacts de balle visibles sur son flanc d'où s'échappait le liquide pourpre. Le pêcheur, tenant dans une main seule et fière sa prise, se tourna alors vers Paul toujours secoué par ce qui venait de se passer. Et malgré un accent corvun très lourd, il articula quelques mots.

"Aujourd'hui, ce n'est qu'un poisson. Demain, ce sera un soldat."

Et sans dire un autre mot, il se pencha pour décrocher l'hameçon de la gueule de la créature, prit son butin sur une épaule et sa canne à pêche sur l'autre et s'en alla, marchant en direction du vide et de la brume.

Des minutes s'écoulèrent sans que Paul ne puisse comprendre ce qui venait de se dérouler sous ses yeux. L'homme était déjà parti depuis longtemps, et il restait là sans bouger sans la moindre idée de quoi que ce soit.

Le pêcheur avait sortit de nulle part une arme à feu. Un revolver. Une arme qui, à priori, même pour un chasseur avec licence était interdit. Mais visiblement, il n'en avait que faire de l'interdiction.

Pire encore. Aujourd'hui, il avait tiré sur un poisson. Demain, il allait tirer sur un soldat.

Malgré les apparences et la curiosité du vacancier, ce qu'il venait de découvrir à présent n'était pas nouveau. Au fond du brouillard, cachés dans les plaines et sur les côtes, des hommes et des femmes étaient en colère. Ici aussi, la Guerre des Ombres allait se manifester. Et ce dialecte en était la preuve vivante.

Décidément, il l'avait trouvé, la surprise qu'il cherchait. Et elle ne présageait rien de bon.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Dans les marais brumeux de Gardevant, région du sud épargnée jusque là par les combats, le photographe Paul croise un pêcheur solitaire qui répond à son salut dans un dialecte corvun qu'il ne connaît pas, laissant deviner l'existence d'une variante méridionale jamais mentionnée jusqu'alors. Et d'un coup, L'homme abat sa prise à l'arme à feu sans un mot d'explication, sauf une seule phrase: "Demain, ce sera un soldat", avant de s'évanouir dans le brouillard. Paul comprend alors que la Guerre des Ombres a gagné jusqu'à cette zone qu'on croyait à l'écart, et qu'une population corvienne du sud, jusqu'ici invisible, pourrait bientôt s'y manifester.
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[♠] Synÿnen lypaläkejä näkyvyķä
Kapöli IV: Merën Särnat

"Les Casquettes Bleues" Kärlä Släkk, 2018 (Huile sur toile, Musée des Beaux Arts de Margaux)

"Les Casquettes Bleues"
Kärlä Släkk, 2018 (Huile sur toile, Musée des Beaux Arts de Margaux)



Dure soirée d'automne pour les travailleurs de l'industrie de la pêche. Le froid mordant de la brise venant du nord et envahissant le bassin du golfe des empires, alors doux en été, venait freiner les efforts déterminés des employés de la haute mer. La situation ne favorisait point non plus celle de ceux restés au chaud dans leur poissonneries, ou bien réparés dans la rade de Gardevant. La ville se vidait de ses familles parties pour la zone humanitaire, malgré le caractère lointain des combats, pour y trouver refuge stable et garantit. Et cela forçait les commerçants à les suivre, créant un cercle vicieux de désertion du milieu. Ceux qui résistaient à ce phénomène presque fatidique étaient justement ces pêcheurs, qui à défaut de pouvoir vendre, pouvaient se nourrir de leur propre pêche et profiter de leurs connections amicales pour créer un espèce de commerce de services entre les quartiers des "wharfs", c'est à dire les différents pontons industrie petite et secondaire qui alimentaient la ville, littéralement.

Heureusement, dans toute cette morosité, il y avait du réconfort de fin de journée, c'est à dire une tournée des divers alcools et liqueurs pour oublier et se mettre à dos toutes ces douleurs accumulées durant les longues heures de travail.

Les hommes n'y allaient point seuls, souvent avec leurs collègues, et surtout habillés tels quels. Les pêcheurs ainsi que les braves navigateurs hauturiers revenus de leur tournée avaient leurs cirés bleu foncés, noirs et parfois kaki, avec leurs iconiques bonnets et cols qu'on retrouvait sur tous les habitués des grands flots. Les artisans et les teneurs de commerces eux étaient vêtus avec leur longs manteaux, gilets, cravate et bien évidemment, la fameuse casquette bleue. Accoutrements souvent transmis entre générations, ce style n'avait pas changé depuis cent ans, raison pour laquelle ils semblaient tous droit sortis des années 1900. Même pour des travailleurs comme eux, habitués à se salir les mains, la cravate ainsi qu'une belle chemise blanche était toujours apprécié du consommateur et de l'artisan lui même, bien évidemment couverts à moitié par un tablier durant la journée.

Mais le soir, il n'était pas question de se salir. Dès que les commerces commençaient à fermer, les teneurs enlevaient leurs uniformes protectrices pour enfiler leurs accessoires de soirée, retrouver leurs amis dans la rue et se diriger vers leur lieu de prédilection, souvent le même, parfois en rotation.

Cette réalité était certes très éloignée des personnes vivant dans le centre ville, les riches familles qui n'en avaient que faire de ces traditions et qui jouissaient de bureaux chauffés et climatisés. Eux n'avaient aucune raison de se retrouver après un effort qui existait moins, ou d'entretenir une vie de quartier, habitudes centenaires à l'appui. Mais tout de même, tout ce beau monde se retrouvait parfois dans les mêmes lieux. Parfois, très rarement à vrai dire.

Jäkkö Nëëkermän était justement l'un de ces individus qui participait à cette vie de quartier. Le gardevantais était poissonnier de profession, son frère aîné était pêcheur, son cousin travaillait dans un petit chantier naval d'accastillage et bien évidemment, son frère cadet étant le rebelle du groupe était devenu boucher. Et bien que le commerçant s'entendait bien avec sa fratrie, il préférait largement boire son verre quotidien avec ses voisins d'affaires. Un cordonnier en face, le menuisier d'à côté et surtout le tailleur du bout de la rue. Ce petit groupe se retrouvait presque tous les soirs, déjeunaient ensemble tous les dimanches après la messe, allaient faire de la voile durant les beaux jours, pêcher durant les mauvais et chasser lorsque la saison était ouverte. C'était ces petites activités, ces plaisirs, les cigares et cigarettes, les familles qui grandissaient et surtout les soirées à regarder les matchs d'icebreaker dont leur équipe, les fameux Cuirassés de Gardevant, étaient en tête du classement avec toujours aucune défaite sur quinze journées.

Ces activités auraient sûrement été vécues avec plus de joie, et surtout de manière plus récurrente si la Guerre des Ombres n'était pas venue chambouler leur quotidien.

Le tailleur avait été le premier à avoir été convaincu de partir. Il faut dire que le nombre d'investisseurs qui venaient dans sa boutique, lui chantant les louanges de la beauté et la sécurité de Roncevaux, comme s'il était en train de pleuvoir des bombes sur la côte, et la stabilité financière que les services gouvernementaux apportaient, tout ce cortège en plus de la perte de ses clients progressive l'avait poussé à déménager vers la Zone Humanitaire. Au début, ses amis s'étaient montrés compréhensifs, il allait faire faillite s'il restait un trimestre de plus. Après une petite cérémonie intime d'adieu, il disparut. Puis, ce fut au tour du menuisier. Lui aussi avait des difficultés à boucler les fins de mois, et avec le peu de tourisme survenu cet été qui avait mis à mal son partenariat avec une office de réparations de vieux gréements qui louait à des vacanciers, l'hiver allait être trop compliqué pour lui à supporter. Ses deux amis l'avait supplié de rester, mais la vérité était cruelle. Lui aussi se voyait aspiré par ce tourbillon d'exode. Et soudain, ce fut aussi le tour du cordonnier, cette fois car sa mère avait contracté la grippe antarienne, et la plupart des meilleurs services hospitaliers s'étaient déplacés dans la zone humanitaire. Jäkkö s'était presque disputé avec lui, croyant qu'il utilisait cela comme excuse pour partir lui aussi vers un horizon plus prospère en suivant la foule. Mais il s'était ravisé, sachant que tout compte fait, ce n'était pas son choix. Et que peut-être bientôt, ce serait son tour à lui.

L'homme n'avait pas de famille à proximité, contrairement à ses amis. Après un douloureux divorce avec sa femme, cette dernière étant partie en Clovanie, sa fille devenue adulte peu après voulut poursuivre des études de lettres à Henne il y a un an de cela. Depuis, Jäkkö n'avait reçu aucune nouvelle, ni même après le début de la guerre civile. "Ma petite" comme il l'appelait était très indépendante depuis qu'elle était toute jeune, il ne se faisait point de soucis. Mais elle avait aussi tendance à chercher la solitude, ce qui mettait son père dans une certaine inquiétude. Dans tous les cas, il n'avait pas l'intention de la brusquer ni de la retenir. Mais l'ironie du sort faisait que, à présent, c'était à son tour d'être seul malgré lui, et non par choix.

Durant les semaines à venir, il continua sa routine seulement dans la solitude. Il allait pêcher, seul. Il allait chasser, seul. S'il pouvait faire de la voile seul, il l'aurait fait. Les matchs d'Icebreaker avaient perdu leur piment, et de toutes façons de plus en plus de matchs se voyaient suspendus à cause des conflits. Même l'alcool de son bar préféré commençait à avoir un certain goût fade. Au fil des journées, son quotidien s'évanouissait dans l'ombre.

Cette journée n'était point différente. Il n'avait jamais été autant déprimé qu'à présent, et le monde autour de lui semblait suivre la cadence. Les groupes d'amis qui parcouraient les rues à cette heure-ci s'étaient rétrécis, voire disparus complètement. On ne riait plus, on murmurait. Il n'attendait plus l'heure de fermeture avec impatience, il restait les bras croisées derrière son comptoir à moitié vide de pêche à réfléchir à son avenir.

Il ne pouvait pas partir. Il n'allait pas abandonner Gardevant. Et il n'allait pas se plier à une bande de bourgeois qui partaient pour Roncevaux comme s'il s'agissait d'un tour de camping.

Non. Il allait rester autant qu'il le fallait. Même si cela voulait dire finir à la rue. Même si cela voulait dire mourir.

Soudain, une figure passa à toute vitesse en face de sa poissonnerie. Curieux, il releva la tête. Qui est-ce que ça pouvait être, à courir comme ça alors que le soleil était déjà couché depuis longtemps et les commerces allaient fermer ? Peut être quelqu'un dépêcheux de retirer une commande qu'il avait oublié ?

Rien de tout cela. À peine cette figure avait elle passé sa vitrine, elle rebroussa chemin tout à coup et pénétra violemment dans le commerce du poissonnier.

Le sang de Jäkkö se glaça. Devant lui, une figure féminine se tenant l'épaule, cheveux longs, un gros sac de sport sur le dos, une combinaison noire d'agente et surtout un masque noir avec deux pointillés à la place des yeux, couvrant son visage.

C'était une agente de la MIRA.

Avant même que l'homme ne puisse réagir, la femme l'interpela.

"Je... J'ai besoin de me cacher..."

Jäkkö ne voulut pas en entendre plus. Il lui fit signe de passer derrière le comptoir et de se réfugier dans l'arrière-boutique sans poser de question. À peine avait-elle disparu derrière un rideau qui en couvrait l'entrée, deux autres individus pénétrèrent dans la boutique. Le poissonnier fit mine d'en être surpris, après tout il avait compris que quelqu'un pourchassait cette femme. Ce n'était pas la première fois que des demoiselles se faisaient violenter dans les environs, et il avait sa propre procédure pour palier à ces problèmes. Le seul hic, c'est que ces deux n'étaient pas de simples voyous. C'était eux aussi des agents de la MIRA, eux aussi avec leur masque icônique.

Dès leur entré, Jäkkö les salua.

"Je ferme bientôt messieurs. Je peux vous aider ?"

Les deux agents se regardèrent l'un l'autre avant que l'un ne réponde.

"Avez-vous vu, par pur hasard, passer par là une jeune femme vêtue de noir avec un sac sur le dos ?"

"Une jeune femme ? On parle de quoi ? Une mère de famille ? Une touriste ?"

"Non. Là, à l'instant."

"Comme je vous l'ai dit, je suis en train de fermer. Je ne suis pas le mieux placé pour savoir ce qui se passe à l'extérieur, surtout dans cette obscurité. Peut-être que si au lieu d'aller faire les marioles au nord vous me répariez les lampadaires à l'extérieur, j'aurai pu vous aider."

Les agents n'étaient clairement pas convaincus. D'autant plus que le rideau qui donnait sur l'arrière boutique tremblait encore, signe que quelqu'un y avait pénétré tout récemment.

"Il y a quelqu'un à l'arrière ?"

"Oui, ma femme. Vous n'allez pas me la voler, j'espère ?"

"Vous ne portez pas d'alliance."

"C'est que vous ne connaissez pas bien les traditions Corviennes !"

"Vous êtes corvun ?"

"Sud-Corvun pour être précis. Ou corvun des mers si vous préférez. Ou casquette bleue, mais c'est plus familier."

"Et je suppose que votre femme l'est aussi ?"

Avant même que Jäkkö ne puisse répondre à cette question qui aurait été une impasse dans son jeu d'acteur autrement, la voix de la femme s'échappa de l'arrière boutique.

"Jah, ütle jah ! Ma räägin Lööna-Körvuny keelt !"

Jäkkö avait du mal à cacher sa stupeur. Une agente de la MIRA qui parle le Sud-Corvun ? Il n'était décidément pas au bout de ses surprises, mais fit mine d'avoir une conversation normale pour continuer à dérouter les deux agents devant lui.

"Lööna-Körvuny keelt rääkiv agent – see on küll midagi uut !"

Puis il se tourna vers les deux.

"Vous avez votre réponse. Autre chose ?"

"Vous lui avez dit quoi ?"

"Que j'ai deux visiteurs désireux de me faire travailler une demie heure après fermeture."

Encore une fois, du fond de la boutique, la femme s'exclama.

"Kuula mind, me peame neist lahti saama. Nad ei paista tahtvat minna."

Après une seconde d'hésitation, Jäkkö répondit.

"Mul on üks idee, aga see sulle ei meeldi."

Il se retourna à nouveau vers les deux et se présenta avec un grand sourire.

"Vous avez de la chance, on a encore un sublime espadon en stock. Ma femme insiste pour vous en donner une part vu que nous n'allons plus pouvoir le vendre après aujourd'hui. Je reviens !"

Et Jäkkö disparut à l'arrière, l'air nigaud, laissant les agents seuls. Ils restaient calmes, malgré ce qui semblait être le plus grand foutage de gueule qu'ils avaient jamais vu se déroulant sous leurs yeux.

L'un d'entre eux murmura à l'oreille de l'autre.

"Le couple est en train de la cacher à l'arrière, c'est sûr."

"On rentre ?"

"Il vaut mieux avant qu'elle ne trouve une échappatoire."

"On appelle des renforts ?"

"Pour un poissonnier ? Me fait pas rire. Et puis, si on l'attrape seuls, à nous la promotion."

Ayant dit cela, il dégaina son arme et s'avança derrière le comptoir. Et alors qu'il s'apprêtait à passer le rideau, une bruyante explosion s'échappa soudain de l'arrière boutique, et l'un des deux agents fut violemment projeté en arrière avec un impact de balle en plein milieu de son masque. Avant même que son acolyte ne puisse réagir, Jäkkö sortit de l'arrière boutique avec un fusil de chasse et logea une seconde balle entre ses deux yeux. En moins de cinq secondes, le poissonnier avait abattu deux agents de la MIRA d'un tir chacun, à présent immobiles sur le sol, dégoulinant de sang. Derrière Jäkkö, l'agente qu'il avait cherché à protéger surgit soudain, voyant ce qui venait de se produire. En panique, elle s'exclama.

"C'est ça ton plan bordel ?!"

"Je t'ai bien dit qu'il te plairait pas."

"Et tu vas faire quoi des corps ? Demain ils vont parcourir les rues en essayant de les retrouver !"

"C'est bon, je suis poissonnier. Y'a toujours du sang partout, je jette un thon ici tu vas voir que personne va venir fouiller. Je les met au frigo et un s'occupera d'eux une autre fois."

"Mais t'as déjà tué des gens comme ça ?!"

"Jamais, et pour être honnête la situation m'angoisse un peu malgré les apparences mais je préfère ne pas y penser..."

"Putain..."

La jeune femme s'assit par terre et décrocha le masque de son visage d'un coup sec, respirant à grand coups. Derrière celui-là, un visage ressemblant à celui d'une gamine. Si il l'avait vu sans cette couverture, Jäkkö ne lui aurait point donné plus de vingt ans. Et pourtant, si elle portait cet accessoire iconique des services de renseignements antariens, c'est qu'il ne s'agissait pas de quiconque, mais d'un agent haut gradé. Décidément, elle lui devait quelques explications.

"Bon... C'est quoi du coup ? Tu leur devait de l'argent ?"

"Non... J'ai... C'est compliqué..."

"Tu t'appelles comment ?"

"Je sais pas, ça dépend. Tu veux mon nom d'agente ou mon vrai nom ?"

"Je peux avoir les deux ?"

"Si tu veux... Je m'appelle Eeva, mais dans la MIRA je suis connue sous le pseudonyme de Calliope."

"Calliope ?! C'est toi qui gérait la base militaire d'à côté ?!"

"Hein ? Mais comment tu sais ça toi ?!"

"J'avais rencontré l'an dernier deux agents bourrés dans un bar, ils m'ont dit que s'ils rentraient trop tard, ils allaient se faire assassiner par une certaine Calliope..."

"Putain... Je sais exactement de qui tu parles, c'est ça le pire. J'ai foutu les deux en tôle, et ils y sont encore d'ailleurs."

Jäkkö jeta un coup d'œil à sa montre avant de grimacer.

"Par contre moi faut que je ferme la boutique. Tu veux m'aider à me débarrasser des deux ?"

"Mais vraiment vous en avez rien à branler de moi ?"

"Ah non ! Je suis un gentilhomme, je vais vous amener boire un verre. Tu ne penses pas que c'est suspect de rester ouvert après l'heure de fermeture ? Allez, viens m'aider sœurette."

Eeva n'en revenait pas. Cet homme là avait soudainement pris la décision de prendre soin d'elle comme s'ils se connaissaient depuis toujours. Elle avait grandement sous-estimé l'hospitalité des ouvriers qui travaillaient dans les quartiers des wharfs de Gardevant, mais d'un autre côté elle n'avait nulle part d'autre où aller. Elle allait donc devoir faire confiance à cet homme malgré elle.

* * *

Les deux individus étaient assis à un bar, attendant que d'autres clients reçoivent leur breuvages pour demander les leurs. Malgré la situation hautement anormale, Jäkkö semblait détendu de l'extérieur. Au contraire, Calliope semblait sur les nerfs. Elle avait été entrainée au sein de la MIRA pour être à l'épreuve de toute situation, et d'habitude elle l'était. Mais là, elle était complètement perdue. Elle ne pouvait même pas réfléchir, faute de pensée par où commencer.

Le barman se présenta enfin à eux, l'air fatigué malgré le nombre assez réduit de clients.

"Bon, je vous sert quoi ?"

Jäkkö répondit d'un ton clair.

"Je vais vous prendre un Cassandel sur glace avec le fond de mûre. Tu prends quoi sœurette ?"

Eeva releva la tête, et après une seconde lâcha sèchement.

"Un verre de lait. Froid."

Le barman la regarda avec des gros yeux, comme si elle venait de lui demander une friandise.

"Mais elle a dix-huit ans elle ?"

Jäkkö haussa des épaules.

"Je sais pas, ça se demande pas. Un verre de lait froid, c'est ce qu'elle veut."

"Soit... Je vous fait ça."

Jäkkö tourna la tête en direction de l'agente, comme pour lui réclamer quelque chose. Il s'échangèrent un regard, avant que la femme ne soupire.

"Vingt quatre ans. Content ?"

"Vous ne les faites point."

"Tu me traites de gamine ?"

"Et si on s'éloignait de ces sujets bouillants pour parler un peu de... Tout ça ?"

"Tout ça ?"

"Bah, j'ai pas abattu deux agents pour rien, si ? Je suis un minimum curieux."

Eeva regarda autour d'elle avant de lâcher.

"J'ai été complètement stupide..."

"Mais encore ?"

"J'ai toujours été corvienne. Depuis le début de la guerre, j'ai du vivre avec et briefer des soldats qui se croyaient pouvoir effectuer un nettoyage ethnique du nord. Pour la première fois de ma vie, je me suis sentie trahie par mon propre camp. Et je ne pouvait en parler à personne. Malgré mon rang élevé, j'étais poussée à alimenter cette machine de guerre. J'ai fait de mon mieux pour concentrer l'attention sur le nord, pour éviter qu'on ne découvre les corvuns qui vivaient ici. Mais après des mois de guerre, et des dossiers qu'ils continuaient de me demander sur la recherche de potentielles insurrections corviennes dans la zone, j'étais dans l'impasse. Je ne pouvais pas renvoyer plus que cela, ou ma couverture aurait été dévoilée. Et je n'avait aucun moyen de transférer des informations à l'Etat major corvien. Donc ce soir, alors que mes informaticiens s'apprêtaient à envoyer les données collectées au haut conseil pour une meilleure analyse, j'ai coupé le courant, je suis rentrée dans la salle des serveurs, j'ai tué tous ceux qui étaient dans mon chemin et j'ai arraché les disques durs des machines avant de m'évader avec."

"Et du coup ?"

Calliope était abasourdie. Comment ça, "Et du coup" ?!

"Pardon ? Mais des histoires comme ça ça vous arrive tous les jours ?"

"Non, je ne comprends juste pas en quoi tout cela est stupide. Vous avez dit être complètement stupide, non ?"

"Non, c'est... Je..."

L'agente soupira avant de continuer.

"C'est Aradus. Mon second. Celui que tu as butté. Il est complètement avide de pouvoir, et voyant mes décisions irrationnelles il a été le premier à se douter de quelque chose. Je savais qu'il cherchait une excuse pour prendre ma place. Et justement, lorsque j'ai fait mon casse, il m'a poursuivi avec ce qui aurait dû être son futur second."

"Mais attendez, vous n'aviez pas de flingue ? Et ils vous poursuivaient seuls ?"

"Je n'avais plus de balles. Je ne pensais pas en avoir besoin d'autant. S'ils m'ont poursuivie seuls, c'est parce qu'ils auraient obtenu des récompenses pour bravoure solitaire ce qui aurait assuré une promotion voire une double promotion."

"C'est des guignols ! S'ils avaient appelé du monde, on serait tous les deux en tôle !"

"Oui, tu comprends pourquoi j'ai dit que c'était stupide. J'aurais dû m'en douter..."

"Allons, vous êtes en vie et entre de bonnes mains, c'est l'essentiel."

Jäkkö lui fait un clin d'oeil amical alors que le barman leur livra leurs verres. L'agente avait visiblement soif, et avala le lait en deux gorgée, tandis que son accompagnateur n'en fut pas surpris, se contentant de boire son liquide à lui. Tout de même, cette histoire était drôlement curieuse.

"Mais donc, dites moi. Votre sac là, vous avez des données sur la branche Sud-Corvienne, c'est ça ?"

"Pas juste des données comme ça. C'est quatre mois de recherches et fichage de tous les individus et leurs mouvements, tous les potentiels points de révolte, tout pour assurer que Gardevant ne puisse pas devenir ce que Henne et Robaltes sont devenues."

"Attendez, attendez. Vous êtes en train de me dire que actuellement, à Gardevant, la porte est grande ouverte pour une autre révolution corvienne ?!"

"Pas que ça, j'ai toutes les informations sur comment exactement mettre à genoux la ville s'il le faut..."

Le visage de Calliope s'illumina soudain. Et avec elle, le sourire de Jäkkö qui s'élargit. Il fit une petite tape amicale dans le dos de la jeune femme avant de s'exclamer.

"Eh bah sœurette ! Tu n'y a pas pensé à ça ?"

"Si, mais... Mais qui va vouloir faire ça ? Je ne peux rien faire, je suis recherchée par la MIRA, je n'ai aucune connexion. C'était impensable d'essayer de fomenter quoi que ce soit."

"Bah attendez, moi je connais des gens."

"Des gens ? On parle de combien de personnes ?"

Jäkkö réfléchit un instant avant de répondre d'un ton assuré.

"J'ai trois très bons amis dans mon répertoire de connaissances."

Calliope se frotta les yeux. Elle allait devoir vivre le restant de ses jours caché avec ce pêcheur limite prétentieux, qui croyait pouvoir mettre à genoux l'appareil organisé le plus sophistiqué du pays, l'un des deux belligérants de la Guerre des Ombres, avec une équipe de quatre artisans et une rescapée des services.

"Trois personnes... On va foutre quoi avec trois personnes ?!"

"Attendez, moi je connais trois personnes. Mais ces trois personnes en connaissent trois autres chacune. Et ainsi de suite. Ici, c'est notre quartier. On est un demi millions de coeurs qui battent pour la ville pour faire en sortes que votre maison ne s'écroule pas, que votre habit est bien taillé et que vous ayez une bonne escalope d'espadon pêchée le même jour le soir quand vous rentrez du travail ! Cette ville, c'est nous qui l'avons bâtit, et c'est nous qui la gardons en vie. Regardez putain, regardez ce que Gardevant est devenue avec tous ces bourges du milieu financier, les gros avides des pêcheurs industriels qui vont attraper de la dorade radioactive près de Grand Hôpital pour la vendre moins cher que la nôtre, tous ces baltrous sont partis pour Roncevaux dans le confort de la Zone Humanitaire nous laissant sans emploi et avec aucune autre solution que de les suivre ou crever de faim. On en a ras le cul nous de toutes ces merdes, de la MIRA qui fait rien pour nous aider et qui aux dernières nouvelles s'amuse à nous suivre comme si on était des terroristes. Eh bah ! Terroristes, soit. S'ils pensent que nous sommes une menace, nous serons la meilleure putain de menace que nous pouvons être."

"Vous comptez vraiment... Vous battre ?"

Jäkkö sourit, sortit son téléphone portable, tapa un numéro et avant d'appuyer sur le bouton d'appel, lâcha.

"On verra."

Il apporta l'appareil sur son oreille en attendant que la connexion téléphonique s'établisse. Une fois que son interlocuteur avait décroché, c'est à dire moins d'une seconde après le début de l'appel, Jäkkö l'aborda d'une manière sympathique.

"Marcus ! Mon vieux Marcus, comment ça va là bas ? Il pleut, tu m'étonnes. Comment va ta femme ? Ah, je vois. Bien. Oui. Bien..."

Il jeta un coup d'œil fugace à sa partenaire suivi d'un large sourire mesquin, avant d'enchaîner d'un ton interrogateur cette fois.

"Dis Marcus, tu connais du monde, n'est-ce pas ? Bien... J'ai une idée, mais elle va pas te plaire."

* * *

Cette nuit là, au bon milieu du sommeil de plusieurs, des dizaines de milliers de voitures faisaient route depuis la Zone Humanitaire Indépendante de Roncevaux jusqu'à Gardevant sans le moindre embouteillage. Les trains de nuit et les bus étaient tous soudainement complets, et ceux qui pouvaient covoituraient. Ce n'était pas une migration, et ce n'était pas un hasard non plus. Simplement un quartier entier, un quartier de cinq cent mille hommes qui voulaient rentrer chez eux. Et tous avaient la même idée en tête. Ils en avaient ras le bol.

Pendant des décennies, tous ces individus avaient animé le cœur qui faisait battre Gardevant dans l'ombre. Un cœur fébrile jusqu'à ce soir là. Un cœur qui à présent reprenait du nerf d'un coup, tel un choc électrique de réanimation.

Et tous, tous attendaient en silence, le regard déterminé, les épaules soudées, le moment où inévitablement tout allait basculer.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
À Gardevant, Jäkkö Nëëkermän alors poissonnier sud-corvun héberge une officière de la MIRA en fuite et abat ses deux poursuivants. Trahissant ce qui était son "camp" depuis des mois, elle avait fait défection avec des données de surveillance sur la communauté locale et les points faibles exploitables de l'infrastructure antarienne, traquée par son propre second convoitant sa place. Le poissonnier y voit une occasion inespérée et mobilise son réseau de quartier, fort de centaines de milliers d'habitants, sans attendre l'aval du reste de Corvus. La nuit se referme ainsi sur un retour massif et concerté d'exilés vers la ville, promesse d'une insurrection à venir.
31717
[♠] Olën terästä
Kapöli IV: Merën Särnat

Marceline
Marceline


Alors que les jours de novembre s'installaient et l'hiver commençait à se faire sentir, l'aérodrome militaire au loin de Robaltes grouillait d'activité. Les cortèges d'opérateurs, ingénieurs et équipiers au sol virevoltaient autour des aéronefs dont les premiers décollages d'essai devaient avoir lieu aujourd'hui. Et justement, les quelques pilotes qui étaient prêts à partir étaient en train d'enfiler leurs combinaisons.

Dans le coin du vestiaire, alors que tout le monde se dépêchait, Marceline était assise et déjà prête, en train de relire un manuel d'une densité effrayante. Elle avait passé ces dernières semaines à lire des dizaines de pages d'instructions et de fiches techniques pour le modèle de chasseur qu'elle allait devoir piloter, les manœuvres et tous les petits détails que même un pilote expérimenté ne saurait pas. Après tout, cela allait de pair avec son caractère studieux, elle avait toujours été très forte quand à la théorie. Mais elle n'avait jamais eu le courage de se jeter complètement dans la pratique.

Cela devait être la cinquième fois qu'elle relisait ce passage. C'était à propos de comment désengager le limiteur d'angle d'attaque manuellement et ainsi effectuer divers types de roulages, colloquialement appelés manœuvres du cobra. Elle n'en avait jamais faite, mais tout était clair dans sa tête.

Déjà, l'entrée. Le vol stabilisé en palier, vitesse modérée d'environ quatre cent à quatre cent cinquante kilomètres par heure. Si l'appareil va trop vite, il y a un véritable risque structurel pour ce dernier, et une perte d'énergie dangereuse si il va trop lentement. Puis vient la désactivation des limiteurs de décrochage, s'il est engagé, et c'est là que ça devient dangereux. Traction franche et totale du manche vers l'arrière, un geste sec pour déclencher la manœuvre, suivie d'une montée verticale jusqu'à cent vingt dégrées, ailes complètement décrochées. L'avion glisse par inertie pendant quelques secondes, et c'est à ce moment là qu'advient une décélération très brutale qui prend le poursuivant à dépourvu et inverse complètement la tendance du duel. Marceline souriait, car c'était si simple dans sa tête. Encore fallait il avoir le courage de faire cela dans la réalité.

Alors qu'elle continuait à bouquiner et à rêvasser, Siam s'approcha d'elle alors qu'il enfilait son casque.

"Alors, comment elle va la cadette ?"

Marceline ajusta ses lunettes avant de répondre.

"Je... Bien. Je vais bien."

"C'est pas trop le moment de se mettre à lire les manuels, non ?"

"Je suis en train de le relire. C'est vraiment passionnant."

"C'est du sarcasme ?"

"Non ?"

Visiblement un peu gêné de s'être moqué du passe temps de sa coéquipière, il se frotta la tête avant de venir s'asseoir à côté d'elle, retentant sa chance.

"Et du coup, comment ça se fait que tu lises autant ?"

"J'aime bien lire, ça me détend. Et j'adore apprendre aussi. Vu que je n'ai pas suivi des études d'aéronautique comme vous, je me suis dit que j'allais peut être essayer de rattraper..."

"Attends, tu t'es tapé toute la lecture du manuel de pilotage des modèles de l'ARA ?!"

"J'ai aussi lu les fiches techniques et d'entretien, y compris pour les modèles Spada, même s'ils sont un peu vieux et je doute qu'on en récupèrera des mains de la MIRA..."

"Tu n'es pas sérieuse ?"

"Je voulais juste pouvoir être à votre niveau..."

"Je ne crois pas que y'a besoin de lire tout ça, à mon avis, faut que tu comprennes là haut et que tu gagnes en expérience."

"Je ne sais pas... Je suis très forte en théorie. Tu peux me poser des questions si tu veux ?"

"Je n'en doute pas, surtout si t'as le cran pour lire un truc aussi indigérable. Mais bon, on va voir de quel bois tu te chauffes, hein ?"

"On verra..."

Malgré le caractère amical de Siam, Marceline était tendue. Elle avait certes un très bon brevet, mais son expérience s'arrêtait là. Elle regrettait déjà d'avoir dit à cet individu à Henne qu'elle rêvait d'être pilote. À présent confrontée à son ambition, elle ne pouvait faire autre chose que d'y renoncer.

Et pourtant, elle ne pouvait pas abandonner maintenant. Elle devait au moins essayer. Dans sa main droite, elle tenait son petit porte clé en forme d'ourson que lui avait laissé son père quand elle était jeune. Marceline devait au moins le faire pour lui, sinon pour elle même.

Une fois que tout le monde était prêt, les pilotes furent appelés dans la salle de briefing, où leur instructeur était présent. À en croire les apparences, il s'agissait d'un brave type, le genre de personne sévère mais juste, qui ne veut que le meilleur pour son équipe et sera prêt à toutes sortes de châtiments pour qu'ils l'atteignent. Il souriait légèrement du coin des lèvres malgré ses sourcils froncés, comme s'il réservait quelque chose de mesquin pour le premier jour en face à face avec ses recrues. À peine tout le monde était assis, il se mit à hurler d'une voix portante.

"Pilotes ! Aujourd'hui, c'est un grand jour pour vous, et un grand jour pour Corvus. Je ne sais pas si vous avez regardé les infos récemment, mais on se fait bombarder le cul de partout. À Robaltes, à Henne, et à Daxe aussi. Ces trois villes vont être réduites en cendres, et avec elles tout espoir pour nous de pouvoir mettre à genoux ces salauds de la MIRA. Et croyez le ou non, cet espoir aujourd'hui repose sur vous. On a quelques semaines avant d'atteindre notre date limite pour vous jeter sur le champ de batailles et commencer les missions, et je vais faire en sortes en tant qu'instructeur et chef de mission que vous soyez prêts et dispos à faire du un contre dix. Ouais, vous avez bien entendu. Si on veut leur botter le cul, chacun de vous va devoir abattre dix avions et revenir en vie. Vous croyez que c'est désespéré ? Eux aussi. C'est pour ça qu'on compte les surprendre. Ils sont complètement avachis sur leurs lauriers, donc on va devoir utiliser l'élément de surprise autant qu'on peut.

Du coup. Je me présente. Pronto, tout simplement. Je veux pas de conneries du genre chef ou instructeur. Ici c'est pas l'armée de terre. Ici, on vit à quatre cent cinquante kilomètres par heure. Je veux que vous m'appeliez par ce nom et ce nom seul, et j'y répondrait. Vous aussi vous allez avoir vos propres callsigns, courts et efficaces. Vous deux devant, rappelez moi les vôtres."


Siam et Sparrow se regardèrent l'un l'autre avant de répondre chacun leur tour.

"Moi c'est Siam."

"Sparrow pour moi."

"Et la demoiselle à côté ?"

Marceline répondit d'un ton timide.

"Marceline..."

"Très bien. Les autres, retenez bien. Ces trois là vont être nos chasseurs de pointe. Si vous avez un antarien qui vous colle au cul, vous les appelez. Le reste, votre job sera de bombarder d'abord. Rappelez vous les gars, on a pas beaucoup d'avions. Chaque perte, même en éjection, c'est une grosse perte. C'est bien d'avoir les pilotes, mais faut les appareils qui vont avec. Donc gardez ça en tête.

Maintenant, vous les chasseurs. Aujourd'hui le programme pour vous va être chargé. On va faire déjà un tour de dogfighting normal entre vous pour du beurre avant le déjeuner, histoire de voir si vous savez utiliser les appareils. On refait un point avant l'après midi, et puis on repart pour une deuxième tournée. Cette fois, je veux voir du niveau. Les deux d'entre vous qui feront le pire résultat vont faire cent pompes sur le tarmac dès que vous atterrissez. Je vous préviens tout de suite, c'est vous qui allez devoir descendre le plus d'avions. Je vais faire de vous des machines de guerre, et je vous assure que vous allez souffrir. La question n'est pas si oui ou non vous allez devoir faire des efforts, c'est si vous serez assez confiants pour tuer sans discriminer. Pour les bombardiers, voyez avec mon second, il vous expliquera les exercices de largage. Allez, go, go, go, tous aux appareils !"


Tout le monde se leva et se dépêcha de rejoindre ses hangars. Avant de se quitter, Siam glissa un dernier mot à Marceline.

"Montre nous de quoi tu es capable, on compte sur toi !"

Marceline acquiesça timidement avant de partir vers son aéronef.

Une fois en face de celui-ci, elle s'arrêta une seconde pour le contempler, lui et les opérateurs qui couraient autour effectuant bon nombre de réglages de dernière minute. Son père aurait été extrêmement fier de la voir ici, devant quelque chose de cette taille. C'était certainement un modèle un peu vieilli, un modèle originellement teylais modifié pour les application de l'ARA, mais tout de même très manœuvrable et polyvalent. La jeune femme le connaissait par cœur désormais.

L'une des opératrices s'approcha d'elle et l'interpela.

"C'est vous la pilote ?"

"C'est moi."

"Mariah, enchantée. Je serai votre opératrice référente. Si vous constatez quoi que ce soit, vous me faites un rapport et je transfert aux mécanos. Allez, montez et je vous montre comment ça marche."

"C'est bon, je m'y connais déjà !"

"C'est ça, et je suis la mère noël."

"Je suis sérieuse, je vous le démarre sans problème !"

"Et t'as appris à faire ça où toi, jeune comme tu es ?"

"Bah j'ai lu les manuels !"

"Qui lit les manuels putain ? Même moi je les lis pas !"

"J'aime bien lire et j'avais du temps à perdre."

"Bon, alors on va voir si la première de classe sait se débrouiller là haut ! Sinon, pour tes lunettes, t'as check avec Pronto si c'est bon ?"

"C'est bon normalement."

"Parfait. Monte alors, fais moi rêver !"

Marceline ne perdit pas de temps. Elle se dépêcha de s'asseoir dans le cockpit et une fois en place, jeta un rapide coup d'œil à ce qu'elle avait devant elle pour comparer au matériel qu'elle avait appris. Peu à peu, la procédure de démarrage lui revenait. Actionner le ventilateur, moteur droit, check de batterie, moteur gauche... Elle actionnait chaque levier et chaque bouton comme si elle jouait du piano, sous le regard ébahi de Mariah qui ne put s'empêcher de commenter.

"Putain ! La première de classe sait se débrouiller !"

Pas moins de trois minutes plus tard, Marceline souriait. Elle était prête à décoller alors que ses deux coéquipiers étaient encore en train de recevoir un briefing préalable sur l'appareil. Mariah courut vers l'opérateur de piste pour dégager la voie, et d'un signe de main donna le feu vert à la jeune femme pour le décolage.

"Allez petite, fais moi rêver !"

Marceline s'élança sur la piste de décollage, toujours stressée, attendant l'autorisation pour décoller. Celle-ci arriva rapidement, et un deuxième opérateur au sol sur le bord de la piste lui fit signe d'y aller. C'est parti. Elle engagea l'accélérateur, dévala l'asphalte à toute vitesse et peu à peu s'envola à vitesse folle dans les cieux de Robaltes.

Libre, c'était peut être ce qui qualifiait mieux le ressenti de Marceline. Elle savait exactement ce qu'elle faisait, naviguait au ressenti et à l'habitude, comme si chaque bouton en face d'elle avait une petite infobulle qui lui disait ce qu'elle faisait. Et pourtant, elle était toujours aussi sur les nerfs. Elle essaya de se détendre en effectuant quelques tours et prendre pleinement possession de son jouet surdimensionné avant que la voix grésillante de Pronto ne résonne dans les écouteurs de son casque.

Bon les pilotes, je vous explique. On va faire un tous contre tous pour débuter la matinée. Vos canons ont été calibrés pour l'entrainement, donc vous pourrez tirer sans vraiment descendre vos coéquipiers. Cependant, je ne veux aucune merci. Je veux voir du talent, je veux voir le plus de touches possibles avec le moins de balles possibles. À la fin, je garde compte du ratio entre balles tirées et touches. Bon courage les pilotes !

Le cœur de Marceline se mit à battre à toute allure. Se battre. Elle devait se battre, tout simplement. Qu'est-ce qui pouvait aller mal après tout ?

Tout alla mal.

Pendant au moins une heure, elle fut pourchassée par Sparrow et Siam qui n'arrêtaient pas de la toucher à plusieurs reprises. Marceline n'osait pas tourner au delà des quatre vingt degrés, ses manœuvres étaient lentes et prévisibles, elle pilotait son appareil comme une véritable pilote de ligne. Durant les rares occasions où elle pouvait effectuer un tir, elle n'avait pas assez de réflexes et manquait constamment la fenêtre de tir. Et lorsqu'elle essayait de faire une manœuvre qu'elle avait pourtant étudiée encore et encore, cette petite voix dans sa tête qui lui disait qu'elle était mieux à terre le nez dans ses livres la faisait hésiter juste assez pour oublier tout le savoir qu'elle avait pourtant.

Cette performance aurait été un début assez normal si les pilotes n'étaient pas en train de travailler en temps limité avec des hommes qui avaient désespérément besoin de support aérien sur la frontière. Et cette pensée seule rongeait Marceline de l'intérieur. Comment pouvait on croire en elle, si elle même n'y croyait point ?

Après cette ronde de torture, Pronto les rappela à la base où ils atterrirent tous les un derrière les autres et furent acheminés vers leurs hangars respectifs. Lors de la descente, Marceline entendait Siam et Sparrow rire joyeusement, contents de leur prestation, alors que la jeune femme n'avait même pas réussi à leur infliger le moindre coup. Elle se dirigea vers la salle de briefing, les yeux presque larmoyants, où elle prit place en face de leur instructeur à côté de ses coéquipiers. Siam avait remarqué son caractère recroquevillé et dépité, mais n'eut pas le temps de lui demander comment ça allait avant que la voix de Pronto ne résonne dans la salle.

"Bon. Les pilotes. Je vais être francs avec vous. On a perdu la guerre si c'est pour voler comme ça."

Marceline était au bord des larmes. Elle avait l'impression d'être une impostrice. Mais Pronto reprit.

"Eh, les deux cons. Oui, vous deux, Sparrow et Siam. On peut savoir ce qui vous faisait rire avant ? Vous êtes vraiment fiers de ce que vous avez fait ? Déjà, on va commencer par les manœuvres. J'ai jamais rien vu d'aussi prévisible. Je suis à deux doigts d'enfiler une combinaison pour venir là haut vous foutre une raclée. Vous allez vous faire assassiner par n'importe quel cadet. Vous vous contentiez d'utiliser des commandes simples, vous avez gâché des centaines de coups et j'en ai pas vu un seul aller au delà des quatre G. Vous êtes minables si c'est comme ça que vous comptez piloter. Je vous conseille vivement de prendre un manuel ou deux et d'en lire le contenu si vous voulez espérer vous rattraper cet après midi. J'ai l'impression que vous n'avez pas pris assez au sérieux l'exercice, donc soit. Les cent pompes que j'avais promis aux perdants viennent tout juste de passer à cinq cent. Peut être que comme ça vous arrêterez de vous foutre de ma gueule. Je veux du sérieux, je veux du talent, et je veux de la prise de risque contrôlée. Compris ?"

Puis, le regard de Pronto se riva sur celui de Marceline. Son sang se glaça, si déjà les deux avaient eu droit à une raclée verbale, elle allait être découpée en rondelles pour ce qu'elle avait fait. Comme si ce n'était pas assez, il lâcha.

"Sortez les deux. Marceline, j'ai deux mots à te dire."

Siam et Sparrow sortirent de la salle, tête basse, alors que Marceline ne pouvait pas se retenir de désespérer. Mais une fois la porte fermée, Pronto changea complètement d'attitude.

"Marceline. Dans ma carrière, j'en ai vu des pilotes qui avaient des problèmes, et jusqu'à aujourd'hui je croyais avoir tout vu. Mais quelqu'un comme toi, qui sait utiliser son chasseur comme le clavier d'un piano et qui n'arrive pas à toucher ses adversaires, c'est du jamais vu. Des trois pilotes, ton avion est revenu intact, tous les indicateurs au vert. Sparrow a failli s'éjecter par accident deux fois, et Siam a complètement foutu en l'air le système d'oxygène parce qu'il n'arrêtait pas de prendre trois secondes pour retrouver le bouton qu'il devait appuyer. Donc d'un côté, t'as deux pilotes qui son forts mais cons comme des pieds, et toi tu es intelligente mais tu refuses de tuer. Je veux savoir s'il y a quelque chose qui te retient."

Marceline ne s'attendait pas à voir l'homme compréhensif de sa situation. Et pourtant, elle ne pouvait point se résoudre à lui parler de son insécurité. Elle balbutia quelques paroles.

"Je... Je ne sais pas... Je ne suis pas faite pour ça..."

"Arrête de me dire des conneries. Je t'ai vu, tu était sur le point de monter à six G, et tu es redescendue parce que tu avais peur. Tu es tout l'inverse de ce qu'un pilote fait d'habitude. Il y a des centaines de personnes qui viennent ici, qui n'ont qu'une envie, c'est de descendre le plus d'avions possibles. Mais dès que tu les met sur un avion, ils font de la merde. Toi, tu sais faire. Mais tu ne te sens pas capable. J'ai raison ?"

"...Oui..."

"Allez, je veux te voir prendre un peu de nerfs. Tout le monde compte sur toi Marceline. Tu dois avoir confiance en toi."

"...D'accord."

"Allez, va déjeuner. Et rappelle toi. Je ne peux rien t'apprendre de plus que tu ne sais déjà. Tu es disciplinée. Ce que je ne peux pas t'apprendre, c'est l'envie."

Marceline acquiesça timidement, se leva et quitta la salle en silence.

* * *

Au fond du vestiaire, vide, là où ce matin elle lisait tranquillement, la jeune femme était recroquevillée, sanglotant. Elle avait passé le déjeuner à l'écart de tous, se remémorant constamment la catastrophe survenue plus tôt. Malgré la tentative de Pronto a essayer de lui donner du courage, elle n'y voyait qu'un homme désespéré à l'idée de voir l'un de ses seul trois pilotes donner de si mauvais résultats dès le premier jour. Du moins c'est ce qu'elle pensait.

Alors qu'elle était seule à se noyer dans ses larmes, Siam fit soudain irruption dans le vestaire.

"Marceline ? Tu es là ?"

La jeune femme ne répondit pas, comme s'il n'était jamais rentré. Bien évidemment, le pilote la remarqua et vint lentement s'assoir à côté d'elle.

"C'est à cause de ce que Pronto t'a dit ?"

Marceline secoua la tête.

"C'est à cause de ce matin ?"

Elle acquiesça, comme un enfant qui boude.

"Tu sais... Depuis le début je te vois dans ton coin, même à Henne lorsqu'on s'est fait recruter au Pieu Vert. J'aurai jamais cru que quelqu'un comme toi puisse nous battre sur le côté théorique. Il t'a dit Sparrow qu'il a failli s'éjecter par erreur ?"

La jeune femme ne prononça pas un mot, toujours au bord des pleurs.

"C'est dur d'avoir confiance en soi. Après tout, c'est facile de se dire qu'on n'est bon à rien, qu'on est juste quelqu'un de normal et que c'est au autres de faire. Surtout lorsque tout le monde semble t'en demander beaucoup. C'est oppressant, ça fout le trac. Et je comprends. Mais la vérité, c'est que tu ne dois faire ça pour personne. Personne n'attend rien de toi. Toi en revanche, c'est comment tu te vois toi qui compte. Quand j'étais gamin, mes parents ne me demandaient jamais comment ça allait à l'école, et au fil du temps j'ai commencé à devenir mauvais élève. De toutes façons, il n'y avait personne pour me gronder si ça allait mal. Mais le soir, quand je me couchais, j'avais la tête vide. Je n'avait aucune fierté, et chaque jour devenait un regret. Et puis bordel, s'il n'y a personne pour cracher sur toi lorsque tu te plantes, autant faire de ton mieux ! Personne ne sera là pour te juger. Mais au bout d'un moment, si autant de personnes te disent que tu es capable, c'est que tu peux le faire, tu ne crois pas ?"

Marceline essuya ses larmes et acquiesça. Elle comprenait plus ou moins où Siam voulait en venir. Mais ces mots là, elle les avait entendu des dizaines de fois, et rien avait changé...

"Bon, écoute. Le prochain briefing est dans une heure. Je t'ai apporté un petit quelque chose pour te remonter le moral, et peut être te donner un peu de nerfs au passage."

Il sortit de sa poche un petit walkman électronique avec une paire d'écouteurs pliables.

"D'habitude j'écoute un peu de métal avant de prendre les airs. Moi aussi j'ai le trac, figure toi. Mais j'ai écouté la même chanson tellement de fois en boucle que le refrain m'aide à me motiver. Tu connais Made of Steel ?"

"...Non."

"Ecoute. Ca va te plaire. On se retrouve là haut ?"

"Et tes écouteurs ?"

"Garde les autant que tu en auras besoin. De toutes façons, je te l'ai dit. J'ai la musique gravée dans la tête !"

Et d'un ton joyeux, Siam quitta la salle.

À nouveau seule, Marceline scruta l'objet qu'elle avait entre les mains, perplexe. Elle n'avait pas l'habitude d'écouter de la musique, elle préférait réfléchir en silence la plupart des fois, même dans les transports. Mais au point où elle en était, elle aurait mieux fait d'essayer que de rester là, larmoyante. Elle enfila donc le casque, et avant d'appuyer sur play, fouilla dans sa poche pour ressortir encore une fois ce fameux porte clé ourson.

Elle le regarda longuement, comme s'il s'agissait d'une personne. Et en soi, c'était le cas. C'était son père qui lui disait "courage !". Sans réfléchir, elle actionna le walkman et ferma les yeux.

* * *

Marceline s'avança d'un pas décidé vers son chasseur, complètement transformée. Elle souriait du coin des lèvres, avait la tête haute et remontait ses lunettes sur son nez. Mariah guetta son arrivée et vint la saluer.

"Marceline ! Alors, prête à tout casser ?"

"Prête !"

"On m'a dit que tu ne te sentais pas bien durant ton premier tour ?"

"Ça tombe bien, maintenant je suis d'attaque."

"Ha bon ? D'attaque carrément ?"

"Carrément. Jette un œil plus tard, tu verras."

"Reçu cheffe ! Allez, fait nous rêver !"

Et cela dit, Marceline embarqua dans son aéronef, actionna comme elle l'avait fait avant toutes les touches dans l'ordre et en moins de dix minutes, elle décollait déjà.

Cette fois, pas de demie mesure. Elle empoignait sa commande de toutes ses forces, effectuait des virages saccadés et osait brûler le rideau des cinq G. Dans sa tête, des lignes et des lignes de page de manuel défilaient à toute vitesse, comme une machine. Elle était prête à en découdre et c'est à ce moment là que Pronto donna le signal.

Allez les pilotes, je veux du sérieux cette fois. C'est parti.

Assez rapidement, elle aperçut Sparrow près de sa position. C'était sa chance pour faire ses preuves.

Avant qu'il ne puisse réagir, la jeune femme vira violemment et se mit à le pourchasser. Voyant cela, le pilote chercha à se défaire d'elle avec quelques virages, mais à sa grande surprise elle anticipait tout. Elle restait derrière lui, constamment, mirrorant tous ses mouvements, en poursuite anticipée. C'était une décision risquée, si Sparrow était un bon pilote il aurait pu couper, rendant le chasseur de Marceline complètement exposé. Mais elle savait ce qu'elle faisait, et connaissait aussi son adversaire.

Pris de panique, il chercha donc à produire des manœuvres plus complexes, monter en altitude, atteindre les six G et même décélérer. Rien n'y faisait, Marceline ne lâchait rien et Sparrow commençait à fatiguer. Sa vision se brouillait sous les effets répétés de la gravité positive, ses virages devenaient de plus en plus larges, il n'avait plus la force de jouer la verticalité. Elle mordait chaque virage qu'il tentait, comme cousue à sa dérive.

Du côté de la cadette, c'était tout l'inverse. Elle respirait normalement, contractait ses jambes et ses abdos pour pousser le sang vers le cerveau et ainsi réduire l'effet des G. Elle arrivait à lire le chasseur de son adversaire comme un livre, ne se fatiguait presque pas dans le processus et tenta même quelques "dérapés" pour lui faire peur. Elle aurait pu se concentrer et obtenir une fenêtre de tir plus tôt, mais l'homme était à bout de forces de toutes façons. Elle restait légèrement en retard sur son cercle de virage cette fois-ci, une mesure plus sûre en évitant de le dépasser sans refermer la distance.

En effet, Sparrow était au bord de l'évanouissement. Cela faisait près de dix minutes de combat acharné pour se défaire de sa poursuivante de toutes les manières qu'il connaissait. Il manquait terriblement d'air, ses clignements devenaient de plus en plus longs et il perdait la main sur son contrôleur. Malgré sa carrure plus apte à l'effort, son endurance n'arrivait même pas à la cheville de Marceline, non car il était moins fort mais car elle savait comment point se fatiguer. Elle exploitait le plein potentiel de son appareil, tandis que Sparrow se limitait à ce qu'il connaissait.

Enfin, plusieurs minutes après le début de cet enfer, l'homme capitula. Il prit un virage un peu trop large, juste assez pour venir se découvrir sous le feu des "projectiles" de la jeune femme. Non seulement il était touché, mais dans un scénario réel il n'aurait même pas eu la force de s'éjecter. Victoire écrasante pour Marceline.

Cependant, le moment d'euphorie fut court. Elle avait vu depuis le coin de son œil le chasseur de Siam, observant le combat de loin. Et justement, sa transmission résonna dans le casque de la cadette.

On dirait que tu as pris du poil de la bête !

Elle rigola, puis s'exclama.

"Les doigts dans le nez !"

On va voir si avec moi tu t'en sors aussi facilement.

Et dès ces mots prononcés, Marceline remarqua qu'elle se faisait déjà pourchasser. Siam prenait des virages courts, imprévisibles, et dès les premières secondes du duel semblait déjà bien plus expérimenté dans le dogfight que son adversaire précédent. Il suivait de loin, et se débrouillait tout le temps pour coudre le tracé comme un vrai professionnel. Il travaillait dur et gardait un accrochage constant que la cadette aurait eu du mal à gérer sur la durée.

Mais elle ne paniquait pas. Elle gardait un avantage théorique et technique considérable sur son poursuivant. Et elle comptait en prendre complètement l'avantage. Lentement, elle emmena le combat haut, très haut, presque au dessus des nuées.

Contre toute attente, elle prit soudain une décision qui semblait absolument insensée: dégager le nez vers le ciel, mettre les pleins gaz, la post combustion, tout droit vers les cieux. Siam, regardant depuis derrière, était abasourdi. Son adversaire était en train de convertir toute sa vitesse restante en altitude au lieu de la garder pour manœuvrer et justement se défaire de son sillage. Quel pilote prudent ferait jamais ce choix en position défensive ? C'était de la pure folie, et pourtant c'était bien la stratégie que Marceline entendait utiliser. Elle n'était pas une pilote prudente, du moins elle ne l'était plus. Déstabilisant ainsi son adversaire avec cette décision qui n'avait aucune raison tactique de se produire, elle fonça en verticale.

Alors qu'elle continue son ascension, une poignée de secondes seulement plus tard elle avait perdu toute sa vitesse alors qu'elle était toujours à la verticale. L'appareil flottait pendant quelques instants, ni ne montait ni ne descendait franchement, le somment de son geste technique et là où tout allait basculer. Alors que les alarmes retentissaient dans ses écouteurs et que l'engin était au bord du décrochage, elle ferma les yeux. À ce stade de la manœuvre, les repères visuels extérieurs comme l'horizon ou bien la position de Siam devenaient presque inutiles. L'appareil était cabré, elle ne voyait plus grand-chose d'utile par le pare-brise de toute façon.

Ce qui comptait, c'était le ressenti.

L'accélération qui décroît dans le ventre, le silence progressif du souffle d'air sur la verrière, la légèreté du manche qui n'a presque plus de prise. Fermer les yeux, et prendre pleinement possession de la machine. À présent, elle ne pilotait plus avec les yeux, elle pilotait avec le corps, basculant de la théorie à l'instinct en une fraction de seconde, comme une voiture qui change de vitesse.

Sans vitesse pour maintenir la portance, la gravité reprenait soudain la main. L'appareil commençait à glisser vers l'arrière, nez le premier, alors que les ailerons suivaient en tournant. De l'extérieur, on aurait dit qu'elle avait perdu le contrôle, que le chasseur avait décroché, qu'elle allait tomber ou pire, qu'elle s'était évanouie aux commandes. Alors que Pronto hurlait dans ses oreilles l'avertissant sur le décrochage, elle gardait l'esprit vide. Avec le flux de vent venant maintenant de l'avant, les commandes classiques ne répondaient presque plus. Malgré le fait qu'elle flottait, elle garde les mains légères, laissant l'appareil basculer sans forcer, maitrisant le chaos. Et durant ces quelques secondes où cette valse s'était déroulé à toute vitesse, Siam regardait en dessous, sans mots et surtout sans échappatoire.

S'il avait voulu la suivre dans une telle perte de vitesse, il allait devoir décrocher lui aussi. Aucun chasseur en pleine poursuite offensive n'avait ni la raison ni le réflexe de sacrifier son énergie de cette façon. Ainsi, Il se retrouvait à passer sous elle, sans plus la voir dans son champ de vision immédiat.

À mesure que la queue de l'appareil de Marceline continuait de tomber, le nez lui pivotait vers le sol après avoir effectué une sorte de flip de cent quatre-vingts degrés mêlé d'une rotation d'une beauté spectaculaire et terrifiante. Et ainsi, le chasseur se retourne complètement, jusqu'à pointer vers le bas, dans la direction opposée à celle d'où elle venait alors que son adversaire l'avait dépassée.

Mais ce n'était pas fini. Elle ne voulait pas seulement perdre son poursuivant. Elle voulait l'abattre.

Et dans son micro, elle murmura.

"I'm made of Steel."

C'est à ce moment là que la jeune femme greffa une véritable vrille à sa manœuvre. Au lieu de laisser la bascule se stabiliser en un piqué droit, reprendre de la vitesse et passer derrière Siam, elle introduisit un léger appui au palonnier au moment où le nez traversa l'horizon. Doucement, sans forcer, toujours les yeux fermés, assez pour transformer la chute en une plongée tournante, une spirale descendante plutôt qu'une ligne droite, perdant rapidement de l'altitude. Et dès qu'elle se voyait tourner après avoir volontairement abandonné le contrôle, elle ouvra enfin les yeux, pupilles rivées sur son objectif.

Sa mire balaie le ciel en tournant a mesure qu'elle vrille, les nuages passaient devant elle à toute vitesse. Elle attendait patiemment de voir l'accomplissement de son mouvement calculé, la voltige qu'elle avait exécuté. Et justement, à l'instant précis où elle croisa enfin la silhouette de Siam au dessus d'elle, toujours filant dans le ciel et convaincu qu'elle se trouvait quelque part là haut, elle appuya sur la gâchette de son tir simulé. Le "kill" tombe alors qu'elle est encore en pleine rotation, à la microseconde près, toujours en train de plonger en dessous de lui en vrille, touchant la partie vitale du bas du chasseur.

Siam était perdu. Devant lui, la notice qu'il avait été abattu. Il n'avait pas la moindre idée d'où était même venue cette touche, regardant d'un air paniqué au dessus de sa tête. Il était terrifié d'entendre toujours dans sa transmission Pronto hurler du haut de ses poumons, suppliant Marceline de se rattraper. Car de l'extérieur, la jeune femme semblait avoir complètement perdu le contrôle. Sans que Siam ne le sache, elle était à plusieurs mètres plus bas et derrière lui, toujours en train de vriller à des centaines de kilomètres par heure vers le sol.

Du côté de la pilote, elle faisait toujours abstraction de ses communications. Elle ne paniquait point, elle n'avait aucune raison de le faire. Au contraire, elle prenait le temps de trouver la fenêtre pour récupérer le contrôle. Lentement, elle appuya sur le palonnier opposé pour stopper la rotation, puis relâcha le manche vers l'avant pour casser l'incidence, et enfin mit ses moteurs pleine puissance pour reprendre de la vitesse avant que la vrille ne devienne trop difficile à rattraper. Un spectacle à couper le souffle pour certains, à donner des sueurs froides pour bien d'autres.

À présent, Marceline avait repris sa croisière normale, filant à toute vitesse dans les cieux de Robaltes, pendant qu'au sol Mariah, qui avait vu toute cette prestation, sautait véritablement de joie. Et pour marquer le point final de son exploit, la jeune femme cria dans son micro.

"I'm made of Steel !"

* * *

Une fois que Marceline avait touché le sol et s'était garée dans sa place de hangar, elle s'extirpa du cockpit pour venir courir sur le tarmac en direction de son équipe technique qui étaient là pour l'acclamer. Mariah fut la première à la prendre dans ses bras et hurler.

"Ça c'est ce qu'on veut voir ! Pour Marceline, hip hip hip !"

Et tout le monde suivit à l'unisson.

"Hourra !"

Elle fut relevée du sol et jetée dans les airs à plusieurs reprises par le groupe porté par un puissant sentiment de joie conviviale, tandis qu'elle était aux anges. La jeune femme était au bord des larmes, mais cette fois elle pleurait de joie. Jamais elle n'avait été autant acclamée, jamais elle n'avait été autant encouragée. Et cela faisait bien des années qu'elle n'avait pas été autant aimée.

Une fois l'euphorie redescendue, elle croisa Sparrow et Siam, tous deux venus la féliciter. Sparrow fut le premier à venir lui faire une tape dans le dos, visiblement encore lessivé par la course poursuite qui l'avait achevé si tôt dans l'exercice.

"Putain la cadette, t'as assuré là haut ! J'ai jamais vu quelqu'un piloter comme ça, même chez l'ARA !"

"C'est que... Tu es un peu prévisible."

"Il n'empêche que je me suis presque évanoui à essayer de me défaire de ta poursuite. T'es un sacré ratel des airs toi !"

"Merci, je suppose..."

Mariah, toujours à ses côtés, lui susurra à l'oreille une petite précision.

"Ratel dans le jargon veut dire que tu lâches pas facilement prise."

"Ah ! Merci, du coup."

Au tour de Siam cette fois de s'approcher, souriant et secouant la tête lentement, comme si elle venait de faire une bêtise. Il lâcha.

"Tu sais, j'ai vraiment failli faire une crise cardiaque quand je t'ai vu décrocher comme ça. Ne me dis pas que t'as fait ça exprès ?"

Marceline remonta ses lunettes de vue et expliqua.

"En réalité, ce n'est pas très compliqué. Il faut savoir utiliser le palonnier droit seulement, et utiliser le gauche seulement lorsqu'il y a une fenêtre de récupération. À vrai dire, j'ai combiné deux manœuvres du manuel que je connaissais assez bien, j'ai compris qu'il fallait que j'arrête de piloter selon les instructions et plutôt au ressenti dérivé de ces instructions..."

"Pas très compliqué tu dis ?"

"Un peu..."

"En tout cas, je regrette de m'être moqué de toi pour avoir fourré ton nez dans ces bouquins. Peut-être que moi aussi je devrais m'y mettre..."

Au même moment que Siam terminait sa phrase, Pronto débarqua dans la foule qui s'était créée sur le tarmac, se frayant un chemin jusqu'au chasseurs. Arrivé devant eux, il jeta un regard noir à Marceline l'espace d'une seconde avant de lâcher.

"Marceline."

Tout le monde se tut. Il semblait visiblement fâché, mais la jeune femme n'était pas seule. Mariah était à côté d'elle prête à la défendre, et ses deux coéquipiers aussi. Mais au lieu de recevoir une verbalisation énervée, Pronto se frotta les yeux et se mit à ricanner.

"Trente ans que je fais ce métier et je n'ai jamais vu quelqu'un faire ça. Surtout après ce que tu m'as fait ce matin. C'est quoi, tu jouais la comédie avant pour ridiculiser les deux l'aprèm ? Tu n'as pas idée de la frayeur que j'ai eu, j'ai cru que tu t'étais évanouie aux commandes. T'as pas intérêt à me refaire des coups comme ça sans prévenir !"

"J'ai... J'ai simplement suivi mon instinct..."

"Ton instinct ? T'es née dans un cockpit pour parler comme ça ?"

La jeune femme remonta timidement ses lunettes de vue.

"Je suis juste studieuse..."

Pronto eut un instant de fou rire.

"Studieuse ! Eh bien, peut être que les autres saucisses auraient mieux fait d'être studieux aussi ! Vous allez voir la gueule de l'état major lorsque je vais leur dire qu'une fillette de dix huit ans à foutu une sale raclée à deux aspirants avancés de la chasse !"

Pronto soupira avant de reprendre.

"Bon, les opés rangez moi tout ça et laissez faire les mécanos. Vous et Marceline attendez moi dans la salle de débrief pour le résumé du soir."

Siam et Sparrow, visiblement confus de pas avoir été mentionnés, interrogèrent leur instructeur.

"Et nous ? On vient pas ?"

Pronto se retourna, le regard sévère pourtant toujours avec ce petit sourire au bord des lèvres.

"Vous croyez vraiment que j'ai oublié la sanction imposée aux deux derniers ?"

Les deux hommes se regardèrent l'un l'autre, le teint blanc de peur.

"Allez, cinq cent pompes ici maintenant. Peut être que ça vous apprendra à vous moquer de la seule qui prend cette mission au sérieux. Mariah, surveille les pendant qu'on fait le débrief, je te passe les détails après."

"Reçu chef !"

"Allez, le reste venez."

Marceline regrettait un peu d'avoir refilé à ses deux coéquipiers la punition colossale qui les attendait, mais d'un autre côté elle se voyait soulagée. Elle savait pertinemment qu'elle même n'en pouvait à peine faire quelques unes avant de lâcher...

Alors qu'elle marchait la tête basse, Pronto s'approcha d'elle pour lui murmurer à l'oreille.

"Je sais pas ce que t'as mangé à midi, mais je suis fier de toi. C'est exactement ce que je voulais voir, et c'est pour cela que j'ai autant cru en toi."

Marceline hésita un instant avant de répondre.

"J'ai reçu un peu d'aide..."

"Certes, mais tu l'as acceptée cet aide. Donc chapeau à toi, et continue comme ça."

Avant qu'il ne s'éloigne, il rajouta.

"Ah, et tu devras m'expliquer ce que ça veut dire I'm made of Steel"

Marceline se mit à sourire. Dans sa tête, elle avait encore le refrain de cette chanson qui l'avait transformée.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
À l'aérodrome militaire de Robaltes, la première journée d'essais aériens tourne d'abord au désastre pour Marceline. Trop prudente, elle a perdu contre Siam et Sparrow avant que l'instructeur Pronto n'humilie les trois pilotes devant l'escadrille naissante. Un tête-à-tête avec lui suivi d'un entretient avec Siam la pousse enfin à cesser de réciter la théorie pour se l'approprier, sous les notes énergétiques de cette chanson qui la propulse vers une transformation. L'après-midi, elle a retourné la situation, battant Sparrow puis Siam lui-même grâce à une manœuvre que personne ne lui avait enseignée. Pronto, abasourdi, y voit la preuve que la future aviation corvienne pourrait compter une recrue hors norme.
18553
[♏︎] Jenseits der Bildschirme
Kapöli IV: Merën Särnat

"Le Bercail du Poisson" Erell Larcelet, 2019 (Photographie Paranumérique, Musée de la Cité de l'Underspace Initiative, Grand Rigault)

"Le Bercail du Poisson"
Erell Larcelet, 2019 (Photographie Paranumérique, Musée de la Cité de l'Underspace Initiative, Grand Rigault)



Pas de bruit, le village était désert.

la plupart des habitants avaient abandonné leurs maisons il y a bien des mois, dès que la Guerre des Ombres commençait à se faire sentir. L'endroit était si dépourvu de vie que la nature avait peu à peu commencé à prendre le dessus. Des chevreuils se baladaient dans les ruelles, les oiseaux étaient tranquillement sur les toits et les chats errants qui avaient été abandonnés avec tout le reste profitaient à présent des quelques lueurs restantes de soleil sans être dérangés par des enfants jouant sur la place. Et pourtant, la fraîcheur de fin Octobre s'était déjà installée, et la brise avait fini de caresser. À présent, elle mordait.

Et pourtant, à mesure que la nuit tombait silencieusement, plongeant la région dans l'une des obscurités les plus totales, une petite lumière s'échappait de volets fermés à l'étage d'une des nombreuses maisons qui peuplaient ce coin de campagne. Une lueur fine, assez fine pour ne pas être distinguée de loin, mais assez éblouissante pour venir casser le noir complet qui habitait la rue.

À l'intérieur de cette maison, quatre individus armés, Assis sur des fauteuils ou couchés sur un lit, gisant tranquillement dans une pièce vielle mais à la lumière tamisée, aux odeurs de pin et de grenier. Il faisait certainement bon à l'intérieur comparé à ces vents qui traversaient les ruelles à l'extérieur comme des maraudeurs, mais surtout l'endroit était d'un confort presque hypnotisant. Toutes les surfaces au sol étaient recouvertes de tapis, si bien qu'une espèce de moquette fabriquée et asymétrique jonchait le sol et aidait les habitants à conserver la chaleur de leurs pieds. Les murs aussi étaient revêtus d'un papier peint doux, et là où il n'y avait point de vide il y avait une myriade de tableaux, parfois peints, parfois photographiés, laissés par une famille qui jouissait sûrement autrefois de ces lieux. Figée dans le temps mais toujours aussi accommodante, cette pièce offrait aux jeunes individus la possibilité de se détendre, et par conséquent réfléchir. À quoi ? À la suite, très certainement.

Justement, malgré l'accueil tacite des lieux, tout le monde présent semblait légèrement sur les nerfs à leur propre façon. Déjà, Esteban était collé à la vitre qui donnait sur la rue, persuadé de pouvoir y voir quelque chose, comme s'il attendait un colis ou plutôt de la visite. Il savait au fond de lui que cela ne servait pas à grand chose, qu'il n'y avait aucune veille qui leur serait utile, mais il était plus le cas de se rassurer dans la situation où ils l'étaient. Comme pour beaucoup de personnes, il se calmait en étant sûr de ses environs. Après tout, il était entraîné à tirer à distance, ces réflexes il les avait déjà...

De l'autre côté de la pièce, sous une arcade et couchée de côté sur une moitié de canapé, Céleste roupillait avec entre ses mains son fusil d'assaut, telle une fillette avec sa peluche. Parmi les quatre, elle était certainement la moins stressée, d'autant plus qu'elle était déjà profondément endormie, qui sait à quoi elle pensait alors qu'elle était perdue dans ses rêves. Sûrement rien de bon non plus, elle avait très mal pris les quelques décisions que le groupe avait effectué durant les derniers jours, il était peut être plus judicieux de la laisser dormir et de renvoyer la confrontation à plus tard lorsque le reste de la troupe sera plus reposée pour pouvoir la supporter.

Elle n'était pas la seule utilisatrice du meuble, puisque sur l'autre moitié se trouvait Cléo, réveillée et en position assise, les yeux fixés dans le vide et visiblement perturbée par quelque chose qu'elle même ne réussissait pas à définir correctement. Tout le monde avait peur, tout le monde était perturbé. Mais elle l'était certainement d'avantage que le reste, bien qu'elle ne le manifestait pas physiquement. C'était un peu elle la cadette du groupe, mais au delà de ça elle se débrouillait moins bien que ses coéquipiers lorsqu'il était question de combat. Son rôle était celui de support, elle transportait le matériel de secours et était prête à intervenir s'il le fallait, quitte à opérer un membre sur une voie de circulation ou perdue dans un champ de maïs. Depuis qu'elle était petite, elle avait toujours eu cette obsession pour l'aide médicale en milieu risqué et malgré le fait qu'elle aimait bien ce qu'elle faisait, il n'empêche qu'elle se sentait tout de même assez impotente lorsqu'il lui était donné l'obligation de participer au combat, chose qu'encore une fois elle ne savait maîtriser. La vérité, s'il nous venait de poser la question à son équipe, c'est qu'elle manquait de confiance quand au moment de tirer sur la gâchette. Sa précision était bonne, elle contrôlait bien le recul de son arme. L'ironie du sort faisait que la salvatrice du groupe n'avait pas le mental nécessaire pour tuer de façon assurée.

En parlant de tuer, c'était justement dans ce domaine là qu'excellait Vesper, avachi sur un fauteuil non loin d'Esteban. Lui aussi semblait détendu, plissait les yeux à moitié, hésitant à chercher le sommeil. Mais dans son esprit, tout se rentrait dedans. C'était lui le chef d'escouade, et il savait pertinemment que la décision finale lui revenait quoi qu'il arrivait. Il manquait peut être un peu de sérieux parfois, et n'était pas le plus responsable du groupe, mais c'était à lui qu'on attribuait sans l'ombre d'un doute leur sauvetage miraculeux qui s'était produit il y a bientôt un mois. Ils avaient failli se retrouver dans une autre altercation, mais il avait su se retenir en mesurant le risque contre la récompense éventuelle. Ainsi, lui et ses coéquipiers étaient encore en vie, mais dont le moral flanchait silencieusement à mesure que les jours s'enchaînaient.

Il y a une semaine de cela, ils avaient envoyé leur dernière communication radio à la base des détenus avant de disparaître hors de portée des antennes, prenant la décision difficile de se scinder indéfiniment du groupe par raisons de sécurité. La MIRA avait doublé son activité dans la zone, et revenir aurait signifié potentiellement compromettre toute une population. Même les patrouilles mandatés par Jade avait été réduites et leur portée aussi, si bien qu'ils commencèrent à se recroqueviller à mesure que les forces de l'ARA prenaient le dessus des environs. S'il s'agissait peut être d'un miracle s'ils n'avaient pas été encore débusqués, l'escouade des quatre n'en saurait plus rien puisqu'ils étaient à présent profondément insérés dans la campagne tableroise. Ils allaient donc devoir vire les prochaines semaines, peut être les prochains mois en espérant qu'ils n'étaient pas plus que les seuls détenus encore en liberté, ou en vie. Et surtout, ils portaient en eux un message. De l'aide, du secours et de la détermination.

C'était aussi certainement à cause de la nature vague du futur qui les attendait. Ils n'avaient pas réellement échafaudé de plan, ils n'avaient aucune informations pour se faire. S'ils en avaient su d'avantage sur les positions de Corvus, ils auraient pu tenter de trouver un lieu d'insertion et passer du côté corvun sans se faire repérer. Mais passer la frontière en étant armé relevait du suicide, ils allaient devoir convaincre quiconque ils croisaient qu'ils n'étaient pas hostiles, et hors de question d'abandonner leurs outils pour la cause.

L'une des options aurait été de déclencher un signal de détresse et espérer attirer l'attention de sauveteurs-extracteurs sur leur position, mais cette voie s'avérait être un potentiel problème juridique puisqu'ils étaient activement recherchés. Si les services de sauvetage les avaient extraits, ils les auraient tout d'abord désarmés avant de les apporter à Roncevaux où ils auraient été remis aux mains de la police.

Ainsi, à court d'options et sans réelle information sur le monde extérieur, ils continuaient d'errer de village abandonné en village abandonné, se nourrissant sur des vivres laissés derrière et les quelques conserves qu'ils trouvaient ça et là.

Sur le long terme, cela n'allait pas durer, et c'est justement cela qui mettait tout le monde dans un état de tension. Ils vivaient au jour le jour, en sachant pertinemment qu'une épée de Damoclès planait sur leurs têtes à chaque fois qu'ils prenaient quelconque décision.

Cléo, toujours les yeux rivés dans le vide, fut la première à briser le silence qui trônait jusqu'alors dans la pièce.

"Alors ? Demain on bouge ?"

Vesper se releva, étirant ses membres et laissant échapper un bâillement silencieux.

"C'est pas mal ici, mais on doit essayer de rejoindre le nord."

"Tu crois qu'on sera plus en sécurité là haut ?"

"Je ne sais pas, mais en tout cas on aura plus de chances de trouver une radio qui fonctionne et avoir un minimum d'infos."

"Je croyais qu'on essayait d'éviter les grandes villes ?"

"On restera loin de Blisonne. À mon avis, on peut réussir à rejoindre les hauts plateaux après quelques jours de trajet. De toutes façons, on a assez de rations pour se faire, non ?"

"On va pas tarder à en manquer. Je ne sais pas si c'est la meilleure idée de faire des paris à ce stade..."

Esteban, toujours guettant l'extérieur, se glissa dans la conversation le ton sérieux.

"On a des balles et on ne les utilise pas. On doit être plus agressifs."

Cléo fut arrachée de son état de transe par les mots de son compagnon et lui jeta un regard foudroyant, indignée par cette réponse. Elle rétorqua.

"T'as pété un câble ? Je viens de te dire que c'est pas le moment de faire des trucs comme ça ! Pourquoi on doit s'enfoncer dans de la merde comme ça ?!"

"Réfléchis une seconde, si on arrive à se procurer des uniformes et des masques ça sera bien plus simple pour nous de rentrer dans la ville. C'est pas un pari, c'est une évidence."

"Bien sûr, parce que tu crois que des agents de la MIRA ça se balade comme ça seuls ?"

Vesper plissa les yeux. Il comprenait la détresse de Cléo, mais Esteban avait peut être raison sur ce coup là.

"Attends, ce qu'il dit c'est pas non plus bête. Vous vous souvenez du merdier qu'on a causé juste en buttant quelques antariens ?"

"On va pas se mettre à jouer les terroristes alors qu'on risque de crever de faim putain !"

"Non, attends. Si on arrive à se procurer des masques, on aura plus besoin de se déplacer sur pied. On pourra voler un véhicule."

"Mais je suis la seule qui trouve que c'est une idée de merde ?!"

"On s'en sortira pas si on est prudent. Au contraire, je suis d'accord avec Esteban. Faut qu'on agisse maintenant qu'on a de la bouffe et pas attendre quand on en aura plus."

Cléo était au bord de la colère. Pourquoi prendre des risques pour si peu ? Ne pouvaient-ils pas attendre le bon matin pour prendre de telles décisions ?

"S'il vous plaît, les garçons... Vous pouvez pas être un peu raisonnables ? On n'est pas des héros, on est une bande de gamins avec des armes à feu. On ne peut pas faire ce genre de trucs."

"Et pourtant si, regarde ce qu'on a fait jusqu'ici Cléo. On a foutu une raclée à vingt professionnels, même toi tu en as descendu deux ! Tu dois avoir plus confiance en toi et en ton équipe, on surveille tes arrières et on sait que tu surveilles les nôtres."

"Je ne sais pas... On était censés partir en patrouille, pas en expédition."

"Et on assure, tu ne trouves pas ?"

"C'est pas une raison pour prendre des risques inconsidérés !"

"Sans le risque on arrivera à rien. On s'est échappés de Margaux est, on a fait toute la nationale à pieds jusqu'à un lieu paumé au milieu de la campagne rigaltoise, on a failli se faire descendre par les flics au moins une vingtaine de fois. Et maintenant, on botte le cul aux militaires. Ça fait pas de nous des surhommes, c'est sûr, mais on forme une bonne équipe. Et tu fais partie de cette équipe. Tu dois juste nous faire un peu plus confiance."

Cléo hésitait. Toutes choses considérés, ils n'avaient pas beaucoup à gagner à rester prudents. Peut être que la meilleur alternative qu'ils avaient était finalement de tenter le tout pour le tout...

Esteban leva enfin les yeux de la fenêtre pour venir croiser ceux de sa coéquipière. La rassurer était devenu plus important que de regarder une ruelle sombre où personne n'allait passer de toutes façons.

"Cléo, pense à ce que Jade aurait fait à notre place. Elle se serait battue, elle nous aurait fait assez confiance pour prendre des risques. Elle n'a pas objecté au fait qu'on se détache du groupe à notre initiative pour les protéger. Elle nous fait entièrement confiance. Et d'ailleurs, elle fait plus confiance à toi qu'à nous trois apparemment puisqu'elle insistait que ce soit toi à leur relayer les informations. Donc si on te fait autant confiance, c'est pour une bonne raison. Mais tu dois savoir nous la retourner, cette confiance."

Elle resta la, pensive. Elle réfléchissait à tous ces mots et ces discours prononcés par Jade avant qu'ils ne partent pour cette foutue patrouille qui les avait condamnés. Comme beaucoup, elle aspirait à devenir comme leur leader. Pragmatique, sérieuse, inspirante. Ils n'allaient jamais s'en sortir en restant tapissés dans l'ombre. Ils devaient agir.

Vesper s'allongea à nouveau, satisfait d'avoir pu au moins prendre une décision dans la journée qui ne fâchait pas tout le monde. Enfin, tout le monde. Il fallait encore prévenir Céleste, toujours endormie comme une pierre en espérant qu'elle prenne la nouvelle avec optimisme. Mais Cléo se leva soudain du canapé, le regard déterminé. Ils avaient pris une décision, mais ils devaient la suivre. Et dans le plus court des délais possibles.

"Si on doit prendre des risques, alors vaut mieux ne pas attendre. On part maintenant."

Les deux garçons étaient ahuris. Il y a cinq minutes, elle était au bord de l'exaspération et des larmes parce qu'ils avaient proposer d'agir. Et à présent, c'était elle à vouloir faire le premier pas. Aussitôt couché, Vesper se releva à nouveau, interrogeant la cadette.

"Attends, t'es pas sérieuse là ?"

"On doit rejoindre Blisonne, non ?"

"C'est une option..."

"Eh bah ? C'est pas vous qui vouliez prendre des risques ?"

"Mais de là à partir maintenant, on a passé la journée à..."

"À quoi ? On s'est à peine déplacés. Il faut en profiter, qui sait si demain Corvus lance une offensive sur Tableroi ? On sera pris au piège."

"T'as raison petite. On a pas de temps à perdre. Esteban ?"

"De mon côté, je suis partant. Juste comptez pas sur moi pour réveiller Céleste."

Vesper regarda Cléo et lâcha.

"Tu t'en charges Cléo ?"

"Je m'en charge. Commencez à préparer le matos au rez de chaussée."

"Allez les gars, on s'active. C'est parti pour Blisonne."

Et cela étant dit, les quatre aventuriers éteignirent la seule lumière de l'appartement pour ensuite disparaître dans la nuit.

* * *


Il faisait chaud dans la salle des serveurs de la tanière des scorpions. Les informaticiens tapaient rapidement sur leurs claviers comme les touches d'un piano, et les différentes lumières des interfaces se reflétait dans leurs pupilles ou sur les verres de leurs lunettes. Personne ne parlait, seulement le bruit des notifications et des touches animaient la salle, une sorte de symphonie productive qui témoignait directement de leurs efforts.

Depuis que Jade avait essayé de trouver des talents parmi les détenus pour essayer de stopper, ou tout simplement d'éloigner l'éventuelle menace que représentait Saturne pour leur position, ils travaillaient dur pour rester à l'affût de n'importe quel le tentative d'attaque à distance dans leurs systèmes. Bien qu'ils n'utilisaient pas de manière importante des technologies sensibles contrairement aux belligérants conventionnels, leur point faible principal venait surtout du fait qu'ils devaient rester dissimulés. Et cela, la pirate informatique le savait pertinemment.

Dans tous les cas, pour l'instant la menace ne planait pas réellement sur eux. Ils travaillaient en silence, léger sourire aux lèvres, scrutant le trafic pour essayer d'y trouver quelconque trace de leur assaillante. Jade avait effectué une sélection selon des volontaires pour monter cette équipe, il s'agissait sûrement des meilleurs passionnés de cybersécurité qu'on pouvait trouver parmi les détenus, même si tous avouaient silencieusement que Saturne était plusieurs crans au dessus de tout ce qu'ils savaient faire. Ils ne préféraient pas tout de même se frotter à cette évidence, puisqu'évidemment elle gênait terriblement.

Justement, à propos du loup, Jade pénétra dans la salle alors que les informaticiens travaillaient. Personne ne se retourna à son arrivée, comme s'ils l'attendaient. Elle scruta rapidement tous les visages de son regard sévère avant de faire ce pour quoi elle était venue, autrement dit poser des questions et effectuer un compte rendu.

"Comment ça avance ?"

L'un des informaticiens qui gérait la section releva la tête pour lui répondre.

"Tout se passe très bien. Les brouilleurs sont opérationnels, on a une couverture efficace du périmètre. Pour l'instant, on n'a pas encore eu d'autres incidents quand aux drones."

"Pas de nouveaux drones du coup ?"

"Aucun."

"Et de la MIRA, vous en avez vu qui s'étaient approchés un peu trop de notre lieu ?"

"Pas vraiment, ils sont en train de s'installer de manière plus permanente à Rigault vu que leurs bases militaires sont dans la zone. Mais il y a tout de même bien moins d'activité, on suppose qu'ils préparent une offensive autrepart et ont donc déplacé leurs effectifs. En tout cas, la panique causée par notre groupe de patrouille errant semble s'être achevée."

"Et vous avez des infos sur eux ?"

"On a complètement perdu le contact suite à leur décision collective. Aux dernières nouvelles, ils vont tenter de rejoindre le côté corvun, mais on en saura rien jusqu'à ce que nous aussi nous fassions de même."

"Bon. On leur fait confiance de toute façon."

"Mais sinon... On a observé quelque chose de curieux à propos de Saturne."

"Dites moi tout."

"Eh bien, on à l'impression qu'elle n'est pas en train de lancer d'attaque contre Corvus, du moins pour l'instant."

"Mais elle hais Corvus, comment ça se fait qu'elle n'ait pas encore attaqué ?"

"Peut être qu'ils ont de la vraiment bonne cyberdéfense, mais j'en doute. Corvus n'est pas très doué dans ce domaine là."

"Serait elle en train de préparer un gros coup ?"

"Sinon elle n'essayerait pas de nous attaquer non plus. Elle semble donner la priorité à nous plutôt qu'à Corvus, ce qui est assez étrange."

"Surveillez ce qui se passe. Si Corvus se fait attaquer par Saturne je veux être la première à le savoir."

"Reçu."

"Et sinon ? D'autres hics ?"

"Alors on a un truc, mais c'est assez minime."

"Dites moi."

"Je ne sais pas, j'ai l'impression que quelqu'un est en train d'utiliser une grosse partie de la bande passante et ça nous ralentit."

"Vous avez pas essayé de contacter ceux qui gèrent notre connexion ?"

"Si, mais le problème c'est qu'elle marchait très bien dans les premiers jours où on a commencé notre travail."

"C'est peut être tous ces serveurs."

"On fait attention à ce qu'on utilise, ça vient pas de nous."

"Et c'est qui alors ? Vous devez bien avoir une idée ?"

"Alors on a une piste, mais y'a pas d'adresse IP et pour une raison ou une autre elle est prioritaire sur l'utilisation globale."

"En français ça donne quoi ?"

"Il y a bien quelqu'un, mais on a pas moyen de savoir qui c'est et ce quelqu'un a des accès prioritaires."

"Vous êtes sûrs que c'est pas un mec du réseau qui fait le guignol ?"

"Avec ce débit d'utilisation, soit il est en train de réinventer la roue, soit il essaye de télécharger l'intégralité des livres de l'ALMA..."

"Y'a personne d'autre qui aurait pu faire ça par accident avec leurs ordis ?"

"Encore une fois, avec une utilisation telle ça peut pas être un accident, c'est voulu."

"Mais c'est pas vous les informaticiens du groupe ?"

"Justement, notre piste principale pour l'instant c'est un problème de câblage..."

"Bon, tenez moi au courant. S'il faut remplacer du matériel, il va falloir faire des expéditions maintenant ou jamais."

"Très bien."

"Bon, continuez comme ça. Ça me plait."

Jade se retourna et s'apprêtait à quitter la salle quand elle entendit soudain derrière elle quelqu'un l'appeler.

"Du machst das auch gut, mein Kind."

Le sang de la jeune femme se glaça. Elle se retourna d'un coup, l'air paniquée.

"Qui a dit ça ?"

Les informaticiens se regardèrent les uns les autres, confus.

"Nous on a rien dit Jade... Un problème ?"

"Non... C'est rien, j'ai juste cru entendre... C'est rien. Continuez à bosser."

Et elle quitta la pièce, refermant la porte derrière elle.

À mesure qu'elle marchait vers son bureau, elle se frottait la tête en permanence. Les voix qui autrefois n'étaient là qu'au réveil avaient pris depuis quelques jours le dessus sur son audition en pleine journée au quotidien. Elle avait peur de voir cette condition s'aggraver, surtout dans un moment critique comme celui-ci.

Mais après tout, c'était dans sa tête. Et tant qu'elle pouvait y résister psychologiquement, elle n'allait pas en être affectée.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Quelque part dans la campagne rigaltoise, quatre détenus évadés se sont retranchés une semaine durant, coupés par prudence du reste du groupe, hésitant entre attendre et agir. Cléo, la plus réticente, impose finalement un départ immédiat vers Blisonne, au nom de la confiance que leur portait Jade. Celle-ci supervise en parallèle la cyberdéfense de leur base, où la menace de Saturne délaisse étrangement Corvus pour s'en prendre à eux, tandis qu'un intrus non identifié monopolise leur bande passante. Restée seule, elle croit entendre une voix inconnue s'adresser à elle en allemand, confirmation glaçante de troubles auditifs qu'elle avait tus jusque-là.
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[♠] Punaynën valkoysëlä
Kapöli IV: Merën Särnat

"Comme le voulaient les Roëkël" Sally Väytkä, 2018 (Photographie à l'Argentique Numérique, Musée des Arts Photographiques de Tassel)

"Comme le voulaient les Roëkël"
Sally Väytkä, 2018 (Photographie à l'Argentique Numérique, Musée des Arts Photographiques de Tassel)



La base avancée qui avait été improvisée à la frontière entre la région de Séralpine au nord et celle de Robaltes grouillait d'activité malgré le calme des environs, un calme qui ne présageait rien de bon.

Cela faisait maintenant quelques semaines que des dizaines de petits groupuscules de soldats s'étaient aventurés profondément en territoire antarien pour effectuer de la reconnaissance et harceler les convois ennemis, certains de ces groupuscules avaient notamment été constitués de kartiens volontaires de la compagnie Zagraniczna. Depuis leur arrivée, ils avaient été très utiles notamment dans leur défense du village de Rémaucourt qui avait permis aux forces corviennes de s'implanter plus profondément dans la région montagneuse, une victoire tout à fait importante qui n'aurait sûrement point été possible grâce à ces hommes. Tout de même, la doctrine avait changé en même temps que les saisons, et à mesure que les premiers flocons de neige couvraient les reliefs des hauts plateaux, le déplacement en blindés devenait difficile et pénible. Le nord était devenu donc un terrain instable de petites rencontres entre unités restreintes à pied, de l'infanterie dissimulée et des éclaireurs de tirant dessus sans réellement se disputer du territoire. C'est l'une des raisons pour laquelle la MIRA ne pariait pas beaucoup sur Séralpine, entre autres le fait qu'elle avait des plans autrepart.

En effet, cela pouvait paraitre suicidaire que de vouloir longer la frontière loduarienne qui sait jusqu'où, pour au final se faire piéger par des fortifications Antariennes ou voir son territoire se faire scinder en deux. Après tout, attaquer par le nord était un pari risqué, puisque le seul lieu réellement stratégique que cette tactique pouvait atteindre était les deux bastions de Rigault et Camille, véritables cœurs militaires de l'ARA, mais la route pour les atteindre était encore une fois semée d'embûches. Sans compter la météo bien évidemment.

C'est dans cette optique là que depuis quelques jours, les éclaireurs corvuns revenaient avec des informations toutes similaires: La MIRA fortifie le nord mais n'amasse pas de ressources, ils se concentrent sur Tableroi et utilisent Blisonne comme base d'appui. Et une quantité inquiétante de blindés qui quittent complètement le secteur nord. À ce stade, envoyer des personnes en plus obtenir du renseignement était devenu inutile, et la situation demandait de l'action. Cela allait bientôt faire un mois que le front n'avait pas vu d'affrontement majeurs et cela commençait à se faire sentir. Antares continuait à bombarder les villes, en particulier Daxe où il n'allait bientôt plus rester que des cendres et leur réserve limitée de blindés baissait de jour en jour. Mais magré cela, et surtout après la catastrophe survenue à Carnaux, personne n'osait faire quoi que ce soit avant de prendre le temps d'analyser le terrain, du temps qu'ils n'avaient pas.

À la différence des armées commandées par Nörä Köwnatör et ses officiers, le Général de Vitriers lui commandait son régiment qui avait fidèlement décidé de virer au noir à ses côtés aux débuts de la Guerre des Ombres. Il n'avait certainement pas des centaines de milliers de conscrits à devoir entrainer et à utiliser pour saturer les fortifications antariennes, mais il avait des professionnels. Des professionnels qui connaissaient exactement qui ils avaient en face, puisqu'ils faisaient partie de l'armée qu'ils combattaient à présent.

Depuis le début de la guerre, Vitriers avait été donné carte blanche pour ses plans et ses stratégies à partir de Robaltes, et jusqu'à présent il avait enchainé une série de victoires écrasantes. Certes, l'artillerie l'avait aidé là où elle n'était point présente à Henne, mais même après le blitz il avait su prendre les antariens à dépourvu dans les débuts de Séralpine et réussir à presser l'ennemi alors qu'il se préparait potentiellement pour une contre-attaque sur Daxe. C'était pour l'instant à lui et lui seul qu'on devait la réussite stratégique de Corvus, et il n'allait pas penser à s'arrêter là.

Naturellement, lorsqu'il appela le commandement central à Henne pour leur dire qu'il avait une idée, ils étaient tout ouïe. C'était très simple, Antares préparait quelque chose et Corvus aurait fini par être écrasé avec la supériorité aérienne et leur coordination bien plus efficace que ceux de la guérilla révolutionnaire. Il fallait donc surprendre avant d'être surpris. Vitriers savait pertinemment que leurs adversaires ne les croyaient pas capable de partir sur une autre offensive et se retrouvaient à court d'options, c'est pour cela qu'ils abandonnaient le nord avec grande sécurité. Il fallait donc pousser là dessus.

Le Général comptait utiliser ses hommes pour prendre les régions les plus au nord à cause de son nombre réduit d'effectifs et sa coordination supérieure, c'est à dire tenter de rejoindre Javellaux par Séralpine pour ensuite essayer de sécuriser Blisonne et Froson. Encore une fois, personne ne s'attendait à voir Corvus débarquer sur ces deux dernières régions, elles étaient toujours habitées par des civils d'ailleurs, ce qui était devenu un indicateur remarquable pour déterminer les meilleurs points de pressions. En effet, les habitants des villages voyaient passer de plus en plus de convois et seulement après eux décidaient de quitter leurs domiciles pour Roncevaux. Si personne ne partait, cela voulait dire que la MIRA ne circulait point. Et là était toute la startégie de Vitriers.

Nörä avait rejoint le Général à ce sujet, en ajoutant à cette tactique une offensive tampon par Tableroi. Selon les renseignements, la région était assez défendue et surtout supportée directement par Blisonne, ce qui aurait été difficile à percer avec un régiment seul. Mais si les officiers corvuns et le grand nombre de conscrits réussissaient à faire pression, alors Vitriers aurait pu avancer plus rapidement au nord et encercler les troupes antariennes, à condition que les deux armées réussissent à avancer ensemble. Cependant, le seul défaut qui avait été soulevé par la jeune femme était aussi le plus important, autrement dit la défense de Henne et de Daxe. Bien qu'un assaut sur Daxe aurait été effectué tôt ou tard par la MIRA, une offensive sur Tableroi lui aurait coupé le souffle nécessaire pour percer réellement. Et quand à Henne, l'ARA devrait prendre le risque de stationner des troupes sur Rameaux et Bellecour pour pouvoir attaquer la région, ce qu'aucun d'eux ne voyait envisageable.

Ainsi, le Général de Vitriers se tenait devant ses officiers, à quelques heures d'un départ qu'il avait étudié et mis en place depuis plusieurs semaines à présent, l'opération la plus complexe prévue depuis le blitzkrieg de Henne et de Robaltes. Il savait exactement où trouver de la résistance et où allouer ses blindés tandis que son infanterie travaillera par petits groupes dispersés dans le terrain montagneux et boisé pour faire en sortes d'éviter les embuscades routières. Ils avaient déjà des duos de tireurs d'élite éclaireurs stationnés profondément en territoire antarien, ils avaient donc un avantage écrasant qu'ils comptaient exploiter.

Aujourd'hui, un grand nombre de blindés antariens avaient fait route vers le sud, ce qui leur donnait une fenêtre pour débuter l'assaut. Vitriers avait quelques part un peu de remords à chaque fois qu'il était question de "botter le cul" à ceux qui étaient autrefois ses frères d'armes. Et pourtant, ils ne se sentait pas du moins comme un traître, au contraire. L'une des raisons principales pour son abandon du camp antarien avait été Samson. Il avait déjà travaillé avec lui il y a très longtemps, sur une opération différente certes mais son caractère lui avait fortement déplu. Le voir prendre les commandes était le plus insupportable. À mesure que la Guerre des Ombres avait évolué, il avait aussi remarqué des changements radicaux de doctrine et de protocoles du côté antariens qui n'auraient jamais eu lieu d'être s'il avait été encore à la tête de quoi que ce soit. Il ne croyait pas possible que les généraux qu'il côtoyaient auparavant avaient revisité leurs standards, c'était plutôt la MIRA qui leur imposait les leurs. Et justement, Antares combattait comme une unité anti-terroriste combattrait, c'est à dire pas du tout adapté à l'ennemi qu'ils avaient en face. À présent, le quinquagénaire n'avait donc plus aucun regret sur le fait de vouloir raser cette génération de soldats corrompus et lâches, leur manque de compétence s'est vu très clairement lors de l'invasion loduarienne entre autres.

Maintenant, plus de temps à perdre. Ils allaient bientôt être à la mi-novembre et devaient essayer de rejoindre Javellaux d'ici décembre. Ils devaient donc s'activer maintenant où jamais.

Avec une sècheresse sans précédent, le Général de Vitriers fixa les hauts représentants qui étaient devant lui, attendant son aval.

"Bon. J'ai rediscuté avec la commandante Köwnatör. C'est le moment d'y aller."

"Est-ce que eux sont prêts pour partir sur Tableroi ?"

"Ils auront volontairement une longueur de retard, ça prendra les antariens au dépourvu et ça leur fera très mal."

"Ils ramèneront l'artillerie par le sud donc ?"

"Oui, au sud de Séralpine. On aura l'élan nécessaire pour atteindre Javellaux et casser sur Blisonne. Une fois que Blisonne sera tombée, on sera aux portes de Rigault et là ils vont souffrir."

"Très bien. On relaie aux unités ?"

"Je veux des communications constantes. Pas de vides, même si c'est pour me dire qu'il y a un groupe de chevreuils devant vous. Tant qu'on a des yeux, on avancera."

"Très bien. Des derniers ordres mon Général ?"

"Non, tout est bon. Feu vert."

À présent, ce sont plusieurs centaines de petits groupes d'infanteries qui s'enracinaient dans la région de Séralpine, une invasion qui, comme la neige qui tombait désormais, était complètement silencieuse.

Et à mesure que l'hiver s'installait, le sang rouge commençait à couler sur cette neige blanche.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Depuis la base d'appui sur la frontière entre Robaltes et Séralpine, le Général de Vitriers lance l'offensive préparée depuis des semaines vers Javellaux et Blisonne en passant par Séralpine, une offensive censée être épaulé par une diversion de Nörä Köwnatör sur Tableroi plus tard pour jouer sur l'élément de surprise. On apprend au passage ce qui l'a poussé à quitter le camp antarien, un dégoût viscéral envers Samson plutôt qu'un désaccord de principe, sa prise de pouvoir ayant achevé de le convaincre. Encore traversé de remords face à d'anciens frères d'armes, il n'a aucun regret et jette ses troupes dans la neige de Séralpine, où le sang ne tardera pas à couler.
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⇩ Musique d'Ambiance pour la lecture ⇩




Nerne
9 Novembre 2018

Poussé encore une fois par le génie stratégique du Général de Vitriers, les soldats professionnels de l'armée de Corvus s'engagent dans un assaut coordonné sur le terrain montagneux et boisé de la région de Séralpine. Ils rencontrent ainsi leur premier obstacle, le village fortifié de Nerne au milieu d'une vallée serrée.

Comme le lieu est un point de passage routier important de la région, les antariens stationnés dans le village sont surarmés avec des défenses anti véhicule et des armes sans recul, prêts à en découdre avec toute menace blindée qui passera par là. Malgré le fait qu'eux mêmes n'ont pas de véhicules importants, ils comptent réussir à prendre par surprise une quelconque avancée corvienne en étant dissimulée.

Carte des AffrontementsCarte Stratégique, datée du 9 Novembre 2018





Résultat :Drapeau de Corvus

CORVUS EST VICTORIEUX

"Seuls les morts ont vu au delà de l'ombre"

462 MORTS
31 Corvus / 431 MIRA


Contrairement à ce qu'Antares croit, les tireurs-éclaireurs du Général de Vitriers ont déjà le lieu sous haute surveillance depuis plus d'une semaine, ils savent donc exactement comment aborder le village en minimisant les pertes amies et maximisant celles ennemies.

Qui plus est, l'assaut est presque entièrement composé d'infanterie mobile qui exploite la végétation et le relief pour offrir au gros de l'armée une couverture par le dessus de la vallée et ainsi réussir à la sécuriser rapidement.

Du côté antarien, c'est une catastrophe sans nom. Les troupes ne prévoyaient pas un tel assaut et une telle discrétion, et leur manque de véhicules de transports les empêche de battre en retraite. Ceux qui ne sont pas tués capitulent et sont capturés, avec presque aucune marge de temps pour pouvoir appeler des renforts ou prévenir les unités avoisinantes de l'offensive.

C'est donc une victoire écrasante pour Corvus qui ouvre grand les portes de la région et offrent aux blindés de ces derniers une voie directe vers la ville de Séralpine.


1649
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Le Marcin
9 Novembre 2018

Alors qu'un assaut frontal à lieu sur la route vers Séralpine, un détachement complètement différent de l'armée du Général de Vitriers s'avance au nord pour sécuriser les reliefs les plus extrêmes de la région et avec cela, contourner une grande partie du territoire en longeant la frontière avec l'étranger. Ils ne s'attendaient pas à retrouver de la résistance dans le domaine skiable du Marcin, abandonné depuis maintenant plusieurs mois après les débuts de la Guerre des Ombres.

Comme au sud, la résistance antarienne est surtout équipée avec du matériel spécialisé pour des petites unités ou bien des blindés. Il ne s'attendent pas à être attaqués en plein jour de tous les côtés par des petites équipes travaillant ensemble.

Et comme si ce n'était pas assez pour les deux camps, les récents épisodes de neige et l'abandon précédemment mentionné du domaine rend pénible les déplacements en pleine nature comme sur les routes couvertes de verglas.

Carte des AffrontementsCarte Stratégique, datée du 9 Novembre 2018





Résultat :Drapeau de Corvus

CORVUS EST VICTORIEUX

"Seuls les morts ont vu au delà de l'ombre"

115 MORTS
40 Corvus / 75 MIRA


Malgré les conditions extrêmes que doivent faire face les troupes sur pied professionnelles du Général de Vitriers, ils arrivent sans problème à surcharger les défenses du domaine encore une fois en utilisant le relief à leur avantage.

Contrairement au village de Nerne, Antares prend la décision assez rapide de battre en retraite face à celle menace organisée. Cependant, ils sont rapidement stoppés par les conditions météorologiques plus qu'autre chose et les pneus non adaptés au verglas des routes causent des accidents assez notables pour permettre à Corvus de se procurer des prisonniers en plus.

Encore une fois, une victoire spectaculaire pour les équipes de Vitriers et une défaite cuisante pour Antares qui abandonne le nord de Séralpine dans cette offensive coordonnée.


1705
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Oriette
9 Novembre 2018

Pendant que l'offensive à lieu au nord, les troupes antariennes stationnées plus au sud sont alertés du phénomène et décident de tester la solidité du front alors que les effectifs attaquants ne sont pas encore connus. Cette manœuvre visant à exploiter une défense potentiellement délaissée et de lourds dégâts subis sur les bombardements de Daxe se matérialise dans la commune de Oriette, se situant tout juste derrière la ligne de front et contrôlée par Corvus.

Du côté de ces derniers, l'offensive retardée sur Tableroi laisse une large partie de l'armée encore stationnée en position défensive contrairement à ce que croit la MIRA, notamment dans la zone frontalière à Carnaux, là où ils redoutaient le plus une offensive.

Ainsi, deux groupes lourdement armés se rencontrent dans ce village au loin du théâtre séralpin.

Carte des AffrontementsCarte Stratégique, datée du 9 Novembre 2018





Résultat :Drapeau de Corvus

CORVUS EST VICTORIEUX

"Seuls les morts ont vu au delà de l'ombre"

317 MORTS
122 Corvus / 195 MIRA


Corvus résiste de toutes leurs forces alors qu'ils se font attaquer de tous les côtés y compris au cœur de la ville avec des combats entre blindés et à l'extérieur entre infanterie. Ils réussissent tout de même à garder le contrôle sur l'endroit assez longtemps pour faire perdre à l'Armée Républicaine Antarienne l'élan qu'elle avait préparé, les forçant à battre en retraite avant de perdre plus de soldats que nécessaire.

De leur côté, les attaquants sous estiment la préparation de la force de résistance corvienne et sont rapidement stoppés alors qu'ils font irruption dans la commune. Si la perte de blindés et minimale, celle humaine l'est bien moins. Même s'ils auraient réussi en fin de compte à prendre le contrôle de la commune, ils n'auraient pas été assez dispos pour pouvoir la défendre. Ainsi, ils abandonnent le combat, à présent convaincus qu'une attaque surprise de ce genre ne suffira pas à percer les défenses des forces révolutionnaires dans la région de Daxe.


1615
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Raillat
10 Novembre 2018

Accompagnant l'offensive du Général de Vitriers en longeant le flanc de la région de Tableroi, les kartiens de la Compagnie Zagraniczna atterrissent nez à nez avec des forces antariennes venues soutenir le nord vers une heure du matin, empruntant une route de campagne justement gardée silencieusement par les volontaires.

Antares ne s'attend pas à ce que l'offensive de Corvus surveille à ce point ses propres arrières et compte affaiblir la logistique et ralentir leur cadence. Ils s'élancent alors à toute vitesse depuis la périphérie de Tableroi avec des blindés léger pour pouvoir offrir une résistance éclair en plein milieu de la nuit, emportant avec eux que peu d'infanterie vraie et propre.

Carte des AffrontementsCarte Stratégique, datée du 10 Novembre 2018





Résultat :Drapeau de la Compagnie Zagraniczna

LA COMPAGNIE ZAGRANICZNA EST VICTORIEUSE

"Seuls les morts ont vu au delà de l'ombre"

76 MORTS
51 Zagraniczna / 25 MIRA


Les soldats kartiens, munis de lances missiles antichars, tendent une embuscade phénoménale aux chars légers antariens en tête du convoi, ce qui crée un incident routier majeur laissant les autres blindés et véhicules complètement exposés au feu de la compagnie.

Cependant, le peu de soldats antariens qui voyageaient dans des transporteurs de troupes blindés à l'arrière ont été alerté rapidement par les explosions de leurs chars plusieurs centaines de mètres devant. Ayant donc le temps de débarquer, ils infligèrent de lourds dégâts à un groupe de militaires à présent découverts et ne s'attendant pas à se retrouver à devoir combattre avec de l'infanterie si tôt.

Les kartiens réussissent tout de même à tuer la plupart d'entre eux, alors en infériorité numérique, et capturent ceux qui restent. Bien que les pertes humaines jouent en faveur de la MIRA, la perte de matériel est conséquente, et l'opération de coupure du ravitaillement corvun est avortée.


1898
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Sainte-Maximilienne-sur-Morne
10 Novembre 2018

Un détachement de l'ARA stationné dans la région de Tableroi ayant reçu notice de l'offensive sur Séralpine décident eux aussi d'essayer de tester la solidité de la défense corvienne légèrement plus au nord de la dernière tentative, vers trois heures du matin sur la petite ville frontalière de Sainte-Maximilienne-sur-Morne.

Cependant, les militaires n'avaient pas été prévenus de cette autre tentative qui avait eu lieu à Oriette et qui s'était terminé sur une défaite il y avait quelques heures de cela, et l'Etat Major antarien confond cette attaque avec celle contre la Compagnie Zagraniczna, approuvant aussi un assaut à l'aveugle sur un ennemi averti.

Et justement, Corvus avait relayé aux autres positions sur la frontière de s'attendre à une éventuelle offensive de la MIRA pour déstabiliser leurs défenses après ce qui était advenu plus tôt, l'après-midi du 9 Novembre. Ils étaient cette fois plus préparés à accueillir l'ARA comme ils savaient le faire.

Carte des AffrontementsCarte Stratégique, datée du 10 Novembre 2018





Résultat :Drapeau de Corvus

CORVUS EST VICTORIEUX

"Seuls les morts ont vu au delà de l'ombre"

539 MORTS
161 Corvus / 378 MIRA


L'offensive s'avère être un désastre sans nom pour la MIRA, qui marche tout droit dans un piège sans merci mis en place par les défenses corviennes de la zone, prêtes à en découdre.

Les blindés de l'ARA pénètrent rapidement et sans résistance dans la petite ville avant que celle-ci ne se referme sur eux même grâce au travail coordonné des forces révolutionnaires. Mitrailleuses lourdes, lances missiles antichars et explosifs improvisés furent tous utilisés contre les véhicules, explosant les uns après les autres et carbonisant les soldats qui essayaient d'y trouver refuge.

De leur côté les antariens cherchent désespérément à s'extirper du piège, abandonnant leurs véhicules quitte à s'exposer au feu des positions de mitrailleuses dissimulés dans les habitations pour essayer de rejoindre les échappatoires. Après une heure de combat acharné, seuls quelques centaines de militaires de l'ARA réussissent à quitter les lieux, la plupart des autres sont faits prisonniers et avec eux tous les véhicules qui n'avaient pas été détruits.


1380
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Montay-Hauy
10 Novembre 2018

Après leur victoire dans le domaine skiable du Marcin, le détachement parti vers le nord décide de profiter d'un repos improvisé dans la commune de Montay-Hauy, en prenant des tours de garde pour assurer leurs avants comme leurs arrières.

C'est justement vers le début de matinée, vers six heures que plusieurs équipes spécialisées en combat alpin de l'Armée Républicaine Antarienne décident de profiter de ce moment de relâchement temporaire pour stopper l'avancée des hommes du Général de Vitriers et espérer reprendre de la place sur le relief de la région de Séralpine.

Les corvuns sont donc réveillés par des coups de feu dans une bataille improvisée au milieu de nulle part.

Carte des AffrontementsCarte Stratégique, datée du 10 Novembre 2018





Résultat :Drapeau de Corvus

CORVUS EST VICTORIEUX

"Seuls les morts ont vu au delà de l'ombre"

447 MORTS
312 Corvus / 135 MIRA


L'offensive de la MIRA fonctionne merveilleusement bien, Corvus est pris au dépourvu alors qu'ils ne s'attendaient pas à une riposte si rapide. Malgré les avertissements de ceux restés éveillés pour monter la garde, les soldats se voient obligés à combattre tout étourdis.

Pourtant, les hommes de l'ARA sous estiment grandement le nombre de personnes qui composaient la force de frappe adverse, et tour par tour des renforts dispersés tout au long de la vallée sont appelés à venir en aide à ceux stationnés à Montay-Hauy.

Voyant cela, les antariens préfèrent ne pas prendre de risques et se retirent du combat malgré leurs importantes pertes humaines infligés à l'ennemi dans le processus, ce qui fait de la défense corvienne un succès au goût amer.


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