11/09/2020
11:44:42
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La Guerre des Ombres / Vöynÿa n Kÿyerneyta - Page 7

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Ville de Séralpine
10 Novembre 2018

Fonçant à toute vitesse à travers la région et enchaînant victoire sur victoire, les hommes du Général de Vitriers arrivent en vingt quatre heures aux portes de la ville de Séralpine, alors peu défendue.

En effet, les forces de la MIRA s'étant retirés après le nombre de désastres qu'ils avaient subi, ils n'avaient laissé que très peu de personnes à défendre le centre de la région. Malgré des renforts en route depuis Javellaux et d'autres essayant de retenter une percée depuis Tableroi, Corvus avance à une vitesse sans précédents même avec des effectifs considérablement plus réduits que leurs adversaires.

Carte des AffrontementsCarte Stratégique, datée du 10 Novembre 2018





Résultat :Drapeau de Corvus

CORVUS EST VICTORIEUX

"Seuls les morts ont vu au delà de l'ombre"

817 MORTS
103 Corvus / 714 MIRA


Corvus perce dans la ville de Séralpine avec une agilité effrayante, couppant immédiatement les issues grâce à des détachements d'infanterie ayant encerclé le lieu au préalable. Les appartements et les positions légèrement fortifiées d'Antares sont nettoyées depuis l'intérieur, et ceux qui cherchent à s'échapper sont rapidement interceptés sur les axes les plus importants.

Du côté de l'ARA, ils sont attaqués en pleine hésitation sur si oui ou non il était judicieux de simplement abandonner la ville. Le Général de Vitriers interrompt la prise de décision au moment le plus sensible, où les soldats sont les plus relâchés, et parvient ainsi à en prendre l'avantage.

En quelques heures seulement, Séralpine tombe et avec elle près d'un millier de soldats antariens et des centaines d'autres faits prisonniers, tout cela sans que les corvuns ne perdent un seul blindé dans le processus.


1475
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Carier-Jousy
11 Novembre 2018

Séralpine étant tombée, au beau matin du 11 Novembre les forces de renforts de l'ARA venues de Javellaux décident de lancer immédiatement une contre offensive dans le nord de la région, persuadés d'y trouver des défenses fragilisés par le passage plus tôtif des unités spécialisées en combat alpin.

Cependant, Corvus ayant justement souffert quelques heures auparavant avait décidé de s'établir de façon plus solide dans ces reliefs boisés et espérer couper la voie à toute tentative de contre attaque éclair par l'ARA tandis que le gros de l'armée renforçait Séralpine.

C'est ainsi que les deux forces s'entrechoquent sur les fronts de deux communes formant la petite agglomération de Carier-Jousy, au milieu des bois et des montagnes.

Carte des AffrontementsCarte Stratégique, datée du 11 Novembre 2018





Résultat :Drapeau de Corvus

CORVUS EST VICTORIEUX

"Seuls les morts ont vu au delà de l'ombre"

158 MORTS
71 Corvus / 87 MIRA


Malgré la préparation corvienne, le volume important des effectifs de l'offensive de la MIRA surcharge rapidement leurs positions défensives, si bien qu'ils arrivent à peine à stopper les véhicules sur la route.

Cependant, ls soldats de l'ARA reçoivent en plein milieu du conflit des ordres de se replier depuis l'état major, obligeant leur repli vers Javellaux et la fortification de cette région pour permettre à la défense antarienne de respirer.

Alors même que Corvus semble sur le point de perdre cet affrontement, leur série de victoires reste inébranlée par la retraite de leurs adversaires en n'accumulant qu'un nombre similaires de pertes à celui-ci. Cette résistance cimente ainsi la prise totale de la région de Séralpine par le blitzkrieg spectaculaire commandé par le Général de Vitriers.


22439
[⚯] Hyrvet ovät lyjansyöjä
Kapöli IV: Merën Särnat

"Preboden glas" Nia-Maja Ambrožič, 2018 (Art Numérique, Musée des Torturés, Ville de Rigault)

"Preboden glas"
Nia-Maja Ambrožič, 2018 (Art Numérique, Musée des Torturés, Ville de Rigault)



Le soleil se couchait doucement sur la Ville de Roncevaux, comme depuis le début de la guerre grouillant d'activité de parts et d'autres. Mais surtout, les vents froids de la mi novembre forçait les campements humanitaires de fortune à remballer mettant une pression sans précédent sur les établissements de santé comme les hôpitaux ou les cliniques. Et avec cela, une nouvelle vague de blessés après l'assaut corvun sur Séralpine.

Mais de tout cela, Kira n'en avait aucune idée. Elle était exilée comme un chien de fourrière dans une chambre sans fenêtres et sans aucun accès au monde extérieur. Elle attendait simplement, assise sur son lit à regarder le mur blanc qu'elle avait devant elle, conservant au plus l'effet de ses médicaments, voire essayer d'en garder pour les urgences. Après avoir été enfermée durant toute une semaine et n'ayant pas été déployée depuis, elle avait dû trouver un équilibre pour conserver ses capacités au mieux, autrement dit ne rien faire pendant des mois si ce n'était se nourrir en dépensant le moins d'énergie possible. C'était sûrement moins douloureux que de souffrir de manque, mais c'était tout de même une torture longue et silencieuse qui cernait la partie la plus fragile de sa personne, autrement dit son espirt.

Ce soir là, Mauser toqua à la porte de la gamine pour la première fois depuis qu'il l'avait libéré de son calvaire dans lequel lui même l'avait jetée. Elle ne prit même pas la peine de dire "entrez", restant silencieuse malgré le fait qu'elle trésaillait d'émotions à l'intérieur d'elle.

Son responsable entra dans la salle, toujours aussi mystérieux, avec un dossier à la main. Les deux se fixèrent sans un mot pendant de longues secondes, remplaçant tout type de conversation standard, là où on aurait pu s'imaginer un "comment vas-tu ?", "Bien, et toi ?". Au lieu de cela, l'homme lui tendit l'objet qu'il avait dans la main et lâcha.

"J'ai besoin de toi en particulier. Pas d'un autre agent, pas de quiconque d'autre. J'ai besoin de toi."

La jeune fille articula une réponse brève.

"Tu dois tuer quelqu'un ?"

"Potentiellement. Ça sera à toi de voir. Mais j'ai une contrainte. La MIRA ne doit pas savoir."

Cette fois, Kira était réellement intriguée. Elle regarda Mauser de travers avant de demander.

"Comment ?"

"Y'a du sable dans l'engrenage. Corvus n'a rien fait depuis des mois, comme s'ils préparaient quelque chose. Je t'ai épargné du travail de reconnaissance. En attendant, il y a du sable dans l'engrenage."

"Une taupe ?"

"Non. Quelqu'un qui maltraite une personne qui m'est chère."

Ignorant complètement le sujet, Kira le ramena sur quelque chose qu'elle voulait savoir véritablement.

"Tu as des informations sur Edwige ?"

"Si j'en avais, je t'aurai déjà envoyé les tuer. Tu dois être patiente."

Patience ? Après avoir passé des mois à regarder le seul et même mur blanc de sa chambre ? La jeune fille n'en revenait pas qu'on lui demande d'attendre. Mais d'un autre côté, elle avait justement fait preuve de patience jusqu'à présent. Si elle devait attendre un mois de plus pour tuer sa némésis, cela ne lui faisait ni chaud ni froid. Après tout, elle avait soif de vengeance pour celle qui l'avait condamnée au bagne, et puisque la vengeance se mange froide, le plat devait d'abord refroidir.

Reprenant ses esprits, Kira arracha des mains de l'homme le dossier qu'il tenait et se mis à le feuilleter. En parallèle, Mauser lui faisait un petit résumé de la mission qui l'attendant.

"C'est simple. Tu vas à l'hôpital Nicola Maleville de Roncevaux, tu trouves le bureau d'un médecin psychiatre que la MIRA avait contacté il y a longtemps pour fournir une fiche médicale de l'un de nos agents. Tu t'empares du dossier portant le code spécifique que je t'ai donné dans ton briefing. Tu butte le mec si il le faut. Et cette fois, je ne veux pas d'histoires avec les médocs. Je ne décrocherai pas si c'est pour ça."

La jeune fille lisait attentivement tous les détails. Ce n'était certainement pas sa mission la plus compliquée qu'elle avait exécutée jusque là, elle s'imaginait déjà pouvoir plier le travail rapidement et obtenir une nouvelle recharge de médicaments jusqu'à une éventuelle prochaine mission. Elle s'était peu attardé sur le fait que quelque chose se passait dans la MIRA d'assez important pour que Mauser y fasse attention, mais tout de même cela occupait une petite partie de sa réflexion. Mais il ne lui était pas donné d'être curieuse, elle était engagée pour exécuter. Littéralement.

Une fois sa lecture terminée, elle repassa le fichier à Mauser qui se retourna subitement et quitta la salle, en lâchant une dernière phrase avant de refermer la porte derrière lui.

"Bon courage."

À présent, Kira était de retour sur scène, et cela faisait longtemps qu'elle attendait de pouvoir respirer une bouffée d'air frais de l'extérieur.

Une nouvelle paire de chaussettes, une jupe et un pull noir, une chemise mieux repassée et une cravate rouge plus resplendissante plus tard, Kira était dans les rues de Roncevaux qu'elle ne pouvait qu'imaginer plus tôt. Elle avait correctement représenté dans son esprit le nombre de tentes de fortunes réduit dans les rues, bien que tout de même des installations plus permanentes comme des boxes issus de fournisseurs de chantiers avaient fait leur apparition. À mesure qu'elle s'approchait du centre hospitalier, la jeune fille remarquait tout de même l'amas de plus en plus évident de personnes venues chercher du traitement, des mutilés de guerre parfois, des malades d'autres fois, ainsi que ceux en état critique coupant la file devant tout le monde. L'établissement n'était évidemment pas fait pour ce genre d'affluence, mais la foule ne pouvait pas simplement attendre à l'extérieur en plein novembre. C'était ainsi une espèce de halle formée d'une bâche blanche gigantesque qui avait assumé le rôle d'aile d'attente temporaire ainsi que de traitement des cas les plus légers, une installation chauffée et réparée du vent bien entendu. Personne n'était ainsi vraiment malheureux, surtout que les autorités et les volontaires faisaient de leur mieux pour contenter tout le monde.

Au milieu de cette valse des infirmes, Kira marchait en ligne droite, se démarquant certainement selon un certain œil observateur, mais sinon restant complètement fondue dans la masse. Après tout, c'était son assurance qui trompait le plus souvent, personne ne questionnait si oui ou non elle avait le droit d'être là si elle n'avait pas un caractère évasif.

Elle n'emprunta cependant pas la route que tous les malades prenaient pour se rendre à l'intérieur de l'un des plus grandes infrastructures médicales de la ville. Elle avait épluché le dossier de reconnaissance que lui avait fourni Mauser, et ainsi savait qu'il y avait à l'arrière un accès pour le personnel. Un accès qui en plus d'être constamment utilisé par les professionnels qui rentraient et sortaient, les relèves qui accédaient à l'établissement et ceux qui rentraient chez eux pour la journée ou pour la nuit, était aussi un accès mal surveillé et qui n'avait qu'un registre que la moitié des personnes ne remplissait pas. Car qui allait vraiment s'introduire dans un hôpital, à quoi bon ? Surtout que le périmètre était déjà très bien gardé par des militaires kartiens qui effectuaient des vas et des viens, et qui à la première alarme auraient bloqué toutes les issues en quelques secondes seulement comme le voulait leur protocole. Ainsi, la partie qui aurait été la plus compliquée de la mission, autrement dit s'introduire dans le lieu, était la plus facile.

Au milieu de tous les volontaires, la fillette de seize ans était certainement une vision assez insolite, surtout accoutrée comme elle l'était. Et de ce fait, plusieurs personnes tournaient la tête à mesure qu'elle marchait dans les couloirs, mais avec la panique générale et les emplois du temps débordés, personne n'avait ni raison, ni le temps de réellement questionner quoi que ce soit. À vrai dire, tous les travailleurs se disaient que la réception allait attraper quiconque essayait de se fondre dans l'équipe, ne sachant pas que la réception elle même comptait sur ces mêmes travailleurs pour faire remonter des anomalies et au passage aurait détesté devoir gérer un autre problème au dessus de tout le travail qu'ils avaient déjà. Donc si Kira ne passait pas inaperçue, personne n'allait vraiment chercher loin.

Mais la jeune fille était une professionnelle. Elle aurait pu simplement déambuler jusqu'à trouver le bureau où elle devait s'introduire, mais elle ne voulait pas prendre de risques inutiles juste pour son plaisir personnel. Après avoir passé la porte du personnel, elle se dirigea vers ce qui semblait être un vestiaire et enfila une blouse blanche et un masque vaguement à sa taille qui traînaient sur un porte manteau dans l'entrée. Encore une fois, ce n'était pas plus la faute de désorganisations, mais surtout du manque du temps et de personnel. Qui allait vraiment se mettre à faire une histoire pour une blouse qui manquait ?

Munie donc de son tout nouvel accoutrement, elle commença à naviguer les différents couloirs de l'hôpital.

À mesure qu'elle marchait, elle regardait dans chaque chambre les différents patients qui y séjournaient. Il n'y avait plus vraiment d'organisation, on mettait les blessés là où il y avait de la place, même s'il fallait mettre plusieurs lits dans une seule chambre. Le confort était en effet la première chose qui partait durant les temps de crise comme celui-ci, un sacrifice nécessaire pour éviter de perdre en qualité de traitement.

Ainsi, le spectre des infirmes était étonnamment large. Il y avait déjà bon nombre de patients âgées atteints de l'infâme grippe antarienne qui faisait des ravages tous les hivers et qui prenait avec elle des centaines de milliers de vies. C'était vraiment un fléau sans nom présent sur le territoire et les environs depuis des décennies maintenant, et dont le traitement dépendant entièrement de la disponibilité des réserves d'Héliox, et par conséquent d'hélium, qui manquaient cruellement surtout en période de guerre. Surtout que l'approvisionnement venant notamment de l'Everia avait reçu des coups durs après des différents avec l'Icamie qui contrôle activement sa projection maritime par le détroit...

À côté de ces pauvres âmes, des soldats corvuns, complètement mutilés pour certains, des membres en moins et des visages défigurés par la guerre. Kira n'avait pas de remords pour ces créatures qui lui avaient tout pris auparavant et qui l'avaient réduite à une assassine au bord de la schizophrénie devant survivre sur des médicaments introuvables, au contraire. Elle souriait sous son masque de les voir pleurer dans l'agonie de la bataille dans laquelle ils s'étaient jetés, une guerre qui leur aura apporté que du mal et qui pour l'instant ne leur offrait pas le moindre soupçon de libération pour leur peuple. Et le pire dans cette histoire était le nombre de corvuns partout en Antares qui ne croyaient pas au mouvement de leurs propres frères, ces poltrons préféraient partir pour Roncevaux plutôt que se battre. Ces vermines n'avaient décidément aucun esprit fraternel, et c'était mieux comme cela.

Mais parmi ces adultes et personnes âgées, il y avait tout de même bon nombres d'enfants hospitalisés. Grippes accentués par des remords, orphelins d'une guerre qui aura divisé plus de familles que tué de personnes, évadés d'un système qui les opprimait pour venir quémander son aide plus tard, c'était la face cachée des conflits. Les volontaires antariens et corvuns qui abandonnaient leurs enfants, convaincus de rentrer en vie, pour les laisser avec des miettes comme héritage et un traumatisme qui les détruira plus tard comme un cancer, elle était là la vraie perte du pays. Mais Kira ne préférait pas y penser, elle devait tout ignorer. Si elle commençait à jouer des émotions, elle pouvait vriller si facilement et perdre le contrôle...

Après plusieurs minutes de marche, elle démarqua devant ce qui semblait être une ancienne réserve réaménagée en bureau. La lumière était éteinte et la porte était verrouillée, mais la jeune fille distinguait un bon nombre de cabinets et piles de dossiers bien rangés malgré la petite taille de la pièce. La description concordait, c'était bien là qu'elle allait trouver la circulaire portant le code qu'elle recherchait.

Sans attirer l'attention de personne en attendant que le couloir se libère, elle crocheta rapidement la serrure et s'introduisit à l'intérieur, refermant la porte derrière elle et allumant la lumière. Le petit boxe sentait vraiment l'archive, le papier officiel jauni et les registres bien tenus. Le petit bureau juste à gauche de l'entrée était étonnamment bien entretenu lui aussi, digne d'un vrai professionnel psychiatrique. l'endroit était aussi très bien insonorisé pour une raison qui lui échappait, sans doute les montagnes de papiers qui couvraient les murs et agissaient en tant qu'isolant, mais elle avait cette impression de se sentir chez elle dans son cocon. Elle avait presque honte de devoir violer un espace si sacré et personnel, si bien organisé et immaculé pour obtenir un dossier.

Mais bien évidemment, il n'était pas le temps de rester là et de douter. Elle ouvra le premier set de cabinets pour fouiller rapidement tout ce qu'il y a avait à l'intérieur. La plupart de ces circulaires avaient des noms attachés, ce qu'elle ne cherchait pas. Cet homme avait été engagé il y a longtemps par la MIRA pour fournir une étude tierce et la seule protection avait été de chiffrer le prénom de l'agente par un code. Après tout, qui se serait amusé à voler quelque chose de si insignifiant des mains de quelqu'un qui ne travaillait plus désormais avec les services secrets ? Surtout que seul les membres du Haut Conseil connaissaient son existence et le fait qu'il détenait ces fichiers méticuleusement rangés et verrouillés dans le même espace où se trouvait Kira en ce moment même.

Après quelques minutes de recherche seulement, elle tomba sur une rangée de fichiers qui étaient justement triés par code. Elle se rapprochait de plus en plus de son objectif, elle devait seulement le trouver dans ce compartiment. Et c'est ce qu'elle fit, même pas une seconde après l'avoir ouvert.

Cependant, Kira n'eut pas le temps de se féliciter de sa trouvaille que soudain, un homme débarqua dans la pièce. La jeune fille se retourna et prit peur. Devant elle, la personne qui correspondait exactement à la description du briefing: Cheveux gris bouclés, barbe bien tenue, lunettes au bords jaunes et surtout sa blouse portant ses initiales. C'était bien le gardien des lieux, le psychiatre tant redouté qui faisait irruption dans le casse qui était en train de se produire.

Kira ne perdit pas de temps, elle savait quoi faire dans ces situations. Avant que l'homme ne puisse réagir, elle attira son attention en pointant du doigt le dessous du bureau.

"Docteur, il y a un rat qui s'est introduit ici, il est sous votre bureau."

De l'extérieur, cela semblait stupide, mais le psychiatre était assez confus pour y jeter un coup d'œil rapide. Bien entendu, l'objectif de la jeune femme n'était pas de se trouver une excuse, mais de faire en sortes qu'il fasse un pas de plus pour être complètement à l'intérieur du bureau. Après tout, l'humain était étonnamment facile à manipuler.

Le docteur était sur le point de se relever pour peut être lui hurler dessus, ou lui demandant ce que cette inconnue faisait là dans son bureau une circulaire à la main, mais Kira le devança. Une fois la porte derrière lui fermée, elle dégaina son pistolet silencieux et tira avec une précision effrayante sans même viser une balle en plein front, suivie d'une dans le ventre, le coup signature de l'assassine. Ainsi deux balles plus tard, le psychiatre était sans vie sur le sol de son bureau, et bientôt une flaque de sang allait se propager si elle n'agissait pas vite.

Fort heureusement, le lieu jouait en sa faveur. Déjà, le caractère isolé de la pièce avait contribué à cacher les bruits de ses deux coups, facilement confondus pour des sons lambdas d'un hôpital malgré le silencieux sur son arme. Personne n'avait donc remarqué l'assassinat. Mais en plus de cela, elle avait dix mille moyens de se débarrasser du corps, le meilleur d'entre eux elle l'avait déjà choisi et planifié dans sa tête.

Elle rangea son arme et sortir discrètement du bureau, regardant à droite et à gauche. Personne, c'était le moment d'agir. Elle courra vers le fond du couloir pour attraper un chariot et un drap utilisés pour transporter les malheureux décédés, l'achemina jusqu'au bureau et se releva les manches. Avec une dextérité surprenante, elle décrocha d'un coup sec deux bouts de tissu de la blouse du médecin pour combler rapidement les impacts de balle de la victime et éviter qu'il se vide de son sang en chemin. Puis vint la partie pénible de son travail, soit essayer de monter le corps sur le chariot.

Malgré le poids de l'homme, elle effectua la tâche assez rapidement, et même en étant essoufflée elle termina le travail proprement en voilant le corps avec le drap blanc. Au sol dans le bureau il n'y avait presque rien, à part quelques bavures de sang peu suspectes même au regard d'un potentiel agent d'entretient. Une fois que tout était en ordre, elle n'oublia pas d'attraper ce pour quoi elle était venue, éteignit la lumière et verrouilla la porte du bureau, ni vu, ni connu.

À présent, elle poussait le chariot à travers les couloirs et vers un ascenseur où elle prit place à côté d'autres professionnels désireux de se rendre à d'autres étages de l'établissement.

Malgré le fait qu'il y avait sous ce drap potentiellement leur ex-collègue, Kira restait calme encore une fois. Tant qu'elle agissait comme si elle savait ce qu'elle faisait, personne n'était là pour la questionner. Et qui diable demanderait dans une discussion d'ascenseur d'inspecter un cadavre ?

Après plusieurs arrêts et une vitesse de trajet vertical d'une lenteur impossible, Kira atteignit enfin son étage, soit le plus profond de l'établissement: la salle de la Morgue.

Toujours sous couverture, elle achemina le chariot parmi tant d'autres, tous drapés, tous cachant des corps de ceux qui n'avaient pas survécu et qui attendaient avec impatience l'heure de leur enterrement. Mais pour le psychiatre, il n'allait pas pouvoir goûter à ce luxe. Ou plutôt, il allait directement passer à la phase finale.

Malgré la confusion qu'il y avait dans l'hôpital en général, la morgue était plutôt calme. Il y avait quelques personnes qui étiquetaient les différents morts et faisaient des vas et de viens entre les plusieurs salles du sous sol, eux aussi visiblement débordés par le travail. Personne ne remarqua la jeune fille, c'était une infirmière qui transportait là un mort parmi tant d'autres. Mais à la différence des professionnels, elle n'était pas là pour déposer un corps, elle était là pour terminer un travail.

Alors que les infirmiers, les vrais, étaient occupés par leur travail, Kira achemina son chariot vers la salle crématoire et toujours avec la même assurance, ouvra l'un des fours qui était libre et y glissa rapidement le corps sans vie de celui qu'elle avait tué il n'y a même pas une vingtaine de minutes de cela. Personne n'avait prêté attention à elle ou au fait que celui qu'elle venait de charger dans le four était complètement habillé et présentait un front et un ventre fraîchement ensanglantés, ce qui amusa presque la jeune fille. Elle avait pourtant l'habitude de savoir sans que d'autres sachent...

À propos de savoir, elle venait de refermer la porte de la machine et s'apprêtait à la lancer quand elle eut un instant d'hésitation. Comme beaucoup de personnes, elle n'avait jamais vraiment appris comment marchait un four crématoire, elle ne savait donc pas quoi faire à partir de là.

C'est là qu'un infirmier, l'un des mêmes qu'elle avait moqué dans son esprit pour avoir été ignorant et qui voyait sa détresse vint à son secours.

"T'inquiète, je m'en charge. Va aider Marie."

Et avec grande dextérité, il appuya sur une série de boutons juste avant que le four ne commence à gronder sous les yeux des deux jeunes. Kira aurait tant voulu rester là, en face de cette fenêtre pour observer la soixante dix-septième victime de sa carrière brûler tendrement à plusieurs milliers de degrés centigrade, mais il lui restait la partie la plus importante de sa mission, soit l'exfiltration. Elle glissa un rapide "merci" à l'infirmier avant de rebrousser chemin et regagner l'endroit par lequel elle était entrée, naviguant à nouveau les couloirs de l'établissement hospitalier.

Une fois à l'extérieur, elle retira son masque et sa blouse, les jeta dans une benne à ordure et comme si de rien n'était, s'éloigna du lieu, un dossier à la main.

* * *

Mauser était tranquillement en train d'écrire de nombreux rapports et de travailler en général à son bureau lorsque Kira fit irruption dans la salle et jeta devant lui ce pour quoi elle était sortie ce soir là. Sans un mot, elle fixa l'homme alors qu'il scruta l'objet qui lui venait d'être transmis. Et sans en rajouter, il ouvrit un tiroir, en sortit un petit sachet et le lança à la petite fille qui l'attrapa comme un chien enragé. Elle murmura quelques mots avant de sortir en fermant la porte derrière elle.

"...M... Merci..."

Mauser ne réagit même pas à ce qui venait de se produire. Il n'attendait qu'une chose, de dévorer le contenu de ce dossier.

Pendant les prochaines minutes, il feuilleta les pages avec grande admiration, mais aussi avec ambition et détermination. Il cherchait une réponse, une réponse qu'il était convaincu de trouver là.

Mais à mesure qu'il lisait, le sourire caché par son masque s'effaça.

Les mots devenaient de plus en plus lourds à comprendre. Il n'était plus si convaincu de trouver quoi que ce soit. Au contraire, il avait peur de trouver plus qu'il ne lui était permis de savoir.

Son regard s'assombrissait de page en page.

À présent, il ne lisait plus. Il ressentait des émotions. Chaque mot devenait un dard qui le piquait en pleine colonne vertébrale et dans le ventre. Ses muscles se crispaient à chaque point d'exclamation, à chaque mot du jargon médical. Chaque petit bloc noir qui censurait une partie de phrase le faisait sursauter. Il ne savait pas ce qu'il lui arrivait, il avait comme l'impression d'être possédé.

Et cette solidité d'esprit inébranlée depuis trente ans fléchissait pour la première fois.

Son rythme s'accéléra. Il tournait les pages avec une frénésie maladive. Il transpirait, il avait chaud. Il manquait d'air, il n'arrivait plus à respirer. Ses yeux ricochaient dans sa boîte crânienne à chaque saut de ligne, et son cerveau ressentait pour la première fois de la douleur.

Ce qu'il venait de lire l'effrayait. Ça lui donnait envie de vomir. À bout de forces, les mains tremblantes, il lâcha le dossier sur son bureau et agrippa ses cheveux avec ses mains, cherchant avec désespération à retrouver le calme.

Il jeta un coup d'œil rapide à l'horloge pendue au mur. Cinq heures du matin. Il avait passé trois heures à lire. Trois heures qui étaient passés comme trois minutes.

Il n'osa même pas reprendre la lecture. Il avait grandement sous-estimé ce qui aurait pu se trouver dans ce feuilleton, et la vérité que cela cachait. Il avait honte comme personne d'autre, il avait complètement perdu toute la confiance en soi qu'il avait bâti des années durant lors de ces quelques heures. Il avait tout simplement l'impression que sa vision du monde venait d'être remise en question.

Il ne parla pas. Il inspira grandement, et se leva.

Sans un bruit, il marcha le long du couloir pour rejoindre la chambre de Kira, où il entra sans toquer.

À l'intérieur, la petite fille était assise comme avant, en tailleur sur son lit devant un mur blanc. Elle se retourna après l'entrée subite de son mentor, et comme tout à l'heure, elle le fixe.

Mais quelque chose n'allait pas. Kira sentait dans ce regard que quelque chose était différent.

Et lentement, Mauser leva sa main pour la poser sur son masque et l'arracher de son visage d'un coup sec.

En dessous, un visage détruit. Une cicatrice qui courait tout le long de sa face et à travers le socle d'un œil blanc du côté gauche. Malgré le fait qu'il était borgne, ses deux yeux étaient couverts de larmes qui s'accumulaient mais ne tombaient pas. Mais sa lèvre inférieure tremblait.

L'homme lâcha son masque qui vint tomber d'un bruit sec par terre, et ensuite tomba lui même en avant, sur ses genoux. Ne pouvant résister, il couvra son visage avec ses mains et se mit à sangloter.

Kira ne comprenait pas. Elle pensait comprendre, mais ne comprenait pas. Mais machinalement, sans savoir pourquoi, elle se leva de son lit, s'approcha de lui et le prit dans ses bras.

Entre deux sanglots, l'homme balbutia quelques mots.

"J'ai été trahi, toute ma vie..."

Kira ne savait pas quoi dire. Elle n'avait jamais pris le temps d'aider. La dernière fois que ça lui était arrivé, c'était avec Edwige, celle qui l'avait condamnée. Et à présent, avec celui qui la maltraitait. Pourquoi avait elle ce réflexe d'aider ceux et celles qui la détruisaient ? Avait elle au fond d'elle même une humanité divine, cachée en temps normal, ressortant lorsque les cieux le pensaient nécessaire ?

Dans un élan de compassion, elle répondit.

"Moi aussi. Nous sommes tous deux victimes d'un système qui nous a trahi."

À ce jour, elle ne sait toujours pas comment cette phrase lui était venue. Du hasard, probablement. Ou bien un signe de l'avenir.

À bout de forces, essuyant ses larmes, Mauser reprit peu à peu son état normal. Kira fit un pas en arrière pour le laisser respirer et se relever péniblement.

Une fois qu'il était débout. Il fixa à nouveau la jeune fille dans les yeux. Cette fois, le regard voulait dire quelque chose. Cette fois, il ne passait plus par l'intermédiaire d'un objectif forgé par la MIRA. À présent, c'était le vrai Mauser qui parlait par son seul œil fonctionnel.

Et avec mélancolie parsemée d'un soupçon de rage, l'homme lâcha.

"Kira... J'espère qu'un jour, tu me pardonneras..."

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Après une semaine d'isolement total suivi de plusieurs mois sans l'ombre d'une mission, Kira reçoit de Mauser une tâche qui est de récupérer un dossier codé protégeant, dit-il, quelqu'un qui lui est cher. Elle l'exécute avec son sang-froid habituel, tuant au passage le psychiatre qui le gardait, tandis que sa propre vengeance contre Edwige reste ajournée. Mais la lecture du document par Mauser a suffi à briser en quelques heures une assurance qu'il affichait depuis trente ans. Il retire alors son masque devant la jeune fille, révélant un visage défiguré, avouant avoir été trahi toute sa vie.
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[♠] Pujüa sumä mutykäsa
Kapöli IV: Merën Särnat

"Les ruines de Ceux qui nous ont Précédés" Sally Väytkä, 2019 (Photographie Développée, Musée des Arts Photographiques de Tassel)

"Les ruines de Ceux qui nous ont Précédés"
Sally Väytkä, 2019 (Photographie Développée, Musée des Arts Photographiques de Tassel)



Il était tard dans la base avancée de Daxe.

Durant les derniers mois, celle-ci s'était faite bombarder au moins une vingtaine de fois, et les batteries anti-aériennes n'en pouvaient tout simplement plus. Nörä était impatiente de recevoir les services de ses chasseurs qui auraient été sûrement plus efficaces pour abattre les menaces que ces lances missiles d'une ère passée. Mais en attendant, elle devait supporter de devoir entendre des explosions presque permanentes sur la surface du bâtiment, et avec eux les pertes matérielles qui s'accumulaient de jour en jour.

Depuis le début de la guerre, elle s'était endurcie à force de devoir crier des ordres et passer des nuits à revoir des plans militaires. Elle avait beaucoup appris grâce à Vitriers, mais manquait d'expérience. Si elle voulait en apprendre plus, elle n'allait pas pouvoir faire cela toute seule au prix de perdre une grande partie des volontaires qui se battaient pour Corvus.

Au milieu de ces cogitations, alors qu'elle sirotait un café noir assise à son bureau, c'est Lÿsä, sa grande sœur, qui fit irruption dans la salle.

C'était certainement une vision assez unique que de la voir ici, loin de Henne, loin des tables diplomatiques et surtout loin de leur père. Mais elle savait que si elle était là en personne et pas à travers un coup de fil, c'est qu'elle voulait surtout entretenir la relation qu'elles avaient.

"Salut p'tite sœur, tu as du travail ?"

Malgré le fait que Nörä aurait pu s'endormir à tout moment, elle fit l'effort de sourire et de donner une réponse franche.

"Qui l'eut cru que gagner une guerre demandait autant d'efforts..."

"En tout cas je suis vachement fière de toi, si j'avais eu assez de connaissances je t'aurai bien aidé."

"T'en fais pas, j'ai Jules et Thomas avec moi pour m'aider..."

"Jules c'est le Capitaine Corvinal c'est ça ?"

"Et Thomas de Vitriers, ouais. C'est bizarre de s'appeler par nos noms de famille entre nous, surtout que moi ils m'appellent bien Nörä..."

"C'est toujours mieux que les cons de la diplo qui m'appelle Lise ou Lisette parce qu'ils n'arrivent pas à prononcer mon prénom..."

"C'est une blague ?"

"Je crois que c'est le i grec et les trémas. Bref, rien d'important."

"Nan, dis moi, comment ça va en ce moment le taf ? Vas-y, assieds toi."

Lÿsä prit place et se mit à discuter.

"Ecoute, ça fait des moins qu'on essaye de convaincre les autres sous ethnies de Corvus de nous rejoindre, mais ils ont soit été réprimées par la MIRA, soit ils n'ont pas de chef clair à qui on peut parler..."

"Y'en a autant que ça des Corvuns en Antares ?"

"Tu serais surprise, papa a ressorti des bouquins ultra vieux qu'on avait dans notre librairie, il paraît qu'on a des cousins dans le sud et dans les collines."

"Et ils parlent corvuns eux ?"

"Oui, ou des dialectes. Dans tous les cas on se comprend. Mais la MIRA nous devance tout le temps. Ils ont procédé à des centaines d'arrestations sur des potentielles figures importantes et en ont réprimés des milliers d'autres... C'est vraiment la merde."

"Et donc c'est ça ton quotidien ? Passer des coups de fil ?"

"Je sais, c'est moins palpitant que d'envoyer des gens se faire tuer. Mais bon, écoute..."

"Je te jure que c'est déprimant. Et encore j'ai des officiers qui font du travail. Mais ils sont tous merdiques. C'est pour ça que j'essaye de voir avec Corvinal s'il peut me prêter des gens de chez lui, ou de chez Vitriers. Moi je peux prendre n'importe quel citoyen et en faire un soldat, mais des officiers c'est compliqué. Tu sais combien j'ai dû en virer à cause des conneries qu'ils ont fait ?"

"Bon, en tout cas c'est pas si catastrophique ?"

"Moyennement. On sait que la MIRA prépare quelque chose, mais nous aussi. J'ai mis au point une autre approche avec Vitriers pour passer via le nord. C'est risqué, mais si on réussit, tout ça sera fini bien plus tôt."

"Et tu crois qu'on peut réussir ?"

Nörä restait silencieuse. Corvus était une force révolutionnaire. Ils n'avaient pas beaucoup de personnel professionnel, ils manquaient cruellement d'équipement et de blindés et même selon les prédictions les plus optimistes, ils n'allaient jamais pouvoir rejoindre Margaux avant plusieurs années, ou avant de se prendre l'énième contre attaque de la MIRA qui terminera tous leurs espoirs. C'était la réalité dans laquelle devaient se réveiller tous les jours la commandante, qui depuis qu'ils avaient percé les sièges de Henne et de Robaltes à présent se trouvaient verrouillés dans un conflit qui n'allait pas évoluer de sitôt.

"Je ne sais pas... Tout peut arriver."

"En tout cas, tu fais déjà de ton mieux."

"Mais même mon mieux n'est pas assez. Ce n'est jamais assez."

"Je sais. Je comprends..."

Elles restèrent toutes les deux là, en silence. La sororie qui était pourtant contente de se retrouver il y a quelques minutes se voyaient rapidement confrontés à la montagne colossale de travail que les deux avaient accumulés et qui n'allait probablement servir à rien si la guerre se terminait en défaite. C'était un véritable pari, et ils y avaient parié toute leur vie.

Nörä n'avait pas besoin d'un rappel que sa situation était quelque peu désespérée, ni Lÿsä d'ailleurs. Elle essaya de changer de sujet vers quelque chose de plus clément.

"Et sinon... C'est qui Gaspard ?"

Lÿsä rougit presque immédiatement en entendant ce nom sortir de la bouche de sa petite sœur. Elle balbutia, les yeux complètement écarquillés.

"Hein ?! Qui t'a parlé de Gaspard ?!"

"J'ai eu des vents..."

"Nörä !"

"Bon, j'ai discuté il y a longtemps avec Mademoiselle Malmaison pour lui demander si tout allait bien en Karty vu que tu décrochais pas..."

"J'en reviens pas ! La ministre des affaires étrangères t'a dit que je trainais avec Gaspard ?!"

"Pas vraiment, elle m'a juste dit que tu avait fait connaissance avec lui. Toi aussi, pourquoi tu décroches pas ?!"

"C'est pas une raison !"

"Ça l'est !"

Lÿsä soupira. Cela faisait longtemps qu'elle ne lui avait pas écrit à ce Gaspard. Il devait sûrement être encore en Karty.

"C'est qui du coup ?"

"Rien, un mec que j'ai rencontré au mariage de l'ex-chancelière de la République Fédérale Kartienne..."

"Et il est sympa ?"

"Oui, il est sympa..."

"Rien de plus ?"

"Quoi ?"

"Bah tu vas pas me faire des cachotteries !"

"C'est pas ça !"

"C'est quoi alors ?"

"Il est de la MIRA..."

"Ah, merde..."

"Il est chou mais c'est chiant... Bien sûr que le seul mec sur lequel je tombe c'est un agent de la MIRA !"

"Putain, il est vraiment aussi mignon que ça ?"

"Je crois bien..."

"T'es sûr qu'il cherche pas à te rouler ?"

"Je ne crois pas..."

"Tu ne crois pas ?"

"J'ai parlé à Clara."

"Clara ?"

"Malmaison, Clara Malmaison."

"Elle t'a dit quoi ?"

"Qu'elle connaissait le type, qu'il n'y avait pas de risque mais qu'il y avait des choses que je devais savoir."

"Mais encore ?"

"Je sais pas Nörä, elle m'a rien dit. Mais elle déteste la MIRA, si il y avait vraiment un danger elle m'aurait arrêté."

"Tu lui fais confiance ?"

"À Clara ou à Gaspard ?"

"Les deux."

"Bien sûr que je fais confiance à Clara, si il y a vraiment quelqu'un à qui je fais confiance dans le gouvernement c'est elle. Pour Gaspard, j'aimerais bien."

"Mais ?"

"Mais quoi ?"

"Je sais pas, t'aimerais bien mais ?"

"Je ne sais pas... J'ai l'impression qu'il trouve la situation aussi assez insolite de son côté."

"Demandes lui alors !"

"T'es folle ?"

"Je suis sérieuse, t'as son numéro ?"

"Pour lui dire quoi ??"

"Je sais pas, tape la discut !"

"Je vais pas juste lui écrire comme ça !"

"Et pourquoi pas ?"

Alors que les deux femmes conversaient, c'est le Capitaine Corvinal qui fit irruption dans la salle, sans toquer bien évidemment. Nörä se leva, furieuse.

"Corvinal, putain ! Je dois vous dire combien de fois de toquer ?!"

Le capitaine, toujours avec son sourire taquin, s'arrêta net pour observer les deux femmes avant de répondre, loin d'être dérangé par l'outrage de sa supérieure.

"Désolé, est-ce que je vous dérange ?"

Lÿsä répondit immédiatement.

"Non, de toutes façons on ne parlait de rien d'important."

Nörä se tourna vers sa sœur avant de crier.

"Quoi ?! Tu plaisantes ?! Corvinal, dites lui, vous avez bien eu des relations amoureuses par le passé ?"

Lÿsä n'en revenait pas. Elle s'écria.

"Mais ! J'en reviens pas ! Pourquoi tu dois aller répéter ça à tout le monde ?!"

Corvinal, voyant qu'il venait de débarquer dans une discussion chauffée, essaya malgré sa personnalité naturellement agitatrice de calmer la chose.

"Allons allons, mesdames. Vous pouvez tout à fait me faire confiance avec vos confidences. Mais j'irai pas jusqu'à dire que j'ai eu beaucoup de succès, ma dernière petite amie m'a quitté parce que selon elle j'étais trop arrogant... Quelle pute celle là !"

"Mais je ne vous demande pas votre avis ! Pourquoi tu l'as incrusté dans la conversation Nörä ?"

"C'est toi qui veut pas faire le premier pas ! Si j'étais toi, je lui écrirais direct pour fixer un rencart !"

Le capitaine acquiesça.

"Je concorde, il faut être courageux si on veut des résultats. Regardez votre sœur, elle se débrouille si bien depuis qu'elle ose de nouvelles stratégies !"

"Vous êtes fous. Tous les deux. Je ne veux rien savoir."

Corvinal prit place dans le second fauteuil en face du bureau de la commandante avant de prendre un ton un peu moins moqueur.

"Plus sérieusement, je ne prétends pas tout savoir, mais de ce que je comprends vous voulez de cette relation n'est-ce pas ?"

Lÿsä répondit en jetant un regard noir à Nörä.

"En effet, mais je ne vois toujours pas où ça vous regarde."

"Eh bien, vous aimeriez bien que lui fasse le premier pas n'est-ce pas ?"

"Ça m'arrangerai."

"Peut être que lui se dit aussi la même chose. Il y a de grandes chances que ça l'arrange aussi. Autant faire cela vous même."

"... C'est peut être vrai."

"D'autant plus que vous n'avez rien à perdre, on n'a jamais rien à perdre dans ces trucs là. Pas vrai ?"

"Je suppose..."

Nörä s'assit à nouveau avant de lâcher.

"Bah voilà, tu vois. Si même Corvinal te dis ça c'est que j'ai bien raison. Il est fort, je te dis."

"Ça n'enlève rien au fait que c'était irrespectueux de dévoiler mes affaires privées."

"On est une grande famille Lÿsä. Je n'y peux rien. Et encore une fois, il t'a bien aidé n'est-ce pas ?"

"Moyennement... Je vais voir ce que je vais faire."

"Ecris lui, ça t'enlèvera ça de l'esprit. Plus vite tu avances, plus vite tu découvriras si c'est un connard."

"Bon... Mais vous le répétez à personne d'autres, je veux pas d'ennuis avec ça !"

Le capitaine mit sa main sur sa poitrine avant de répondre.

"Vous avez ma parole, mademoiselle."

"La mienne aussi, grande sœur."

Lÿsä jeta un dernier coup d'œil curieux aux deux avant de se lever.

"Bon, j'ai du travail. On aura la chance d'en rediscuter. Contente de voir que tu es en si bonne compagnie."

Et cela dit, elle tourna les talons et quitta le bureau, fermant la porte derrière elle que le capitaine avait bien évidemment oublié de fermer.

À présent, le duo de Henne était seul dans le bureau, et dès que la sœur de la commandante avait quitté les lieux, Corvinal se retourna pour regarder sa supérieure d'un regard amusé.

"Votre sœur à de la chance mademoiselle Köwnatör, elle est certainement ravissante. Elle a votre même caractère mais en plus adulte."

"Vous insinuez que je suis une gamine ?"

"Point du tout, je dis simplement qu'entre les deux, on voit bien qui est la grande sœur."

"Donc vous dites que je suis petite ?"

"Rassurez-vous, j'ai des tankistes dans mon unité bien plus petits en taille que vous, je ne me fais aucun soucis."

"Mais comment il se permet ! Et vous vous demandez toujours pourquoi vous n'êtes pas commandant à l'heure qu'il est !"

"On rigole mademoiselle, on rigole seulement. Vous savez bien le respect que j'ai pour vous."

"Mon œil, vous êtes le seul con dans toute mon armée qui m'appelle mademoiselle Köwnatör au lieu de Ma Commandante, je regrette déjà d'avoir chanté vos louanges auprès de ma sœur."

"Plus sérieusement, nous devons tenir une petite discussion sur la situation actuelle, c'est la raison pour laquelle je suis venu vous retrouver."

"Ah, mais ça vous arrive de vous prendre au sérieux ?"

"En effet, ça m'arrive parfois. Mais bon, pour revenir au sujet, on doit faire un état des lieux de ce qu'on peut faire."

"À vrai dire, tout dépendra de Vitriers."

"Non, ce n'est pas vraiment ça."

"C'est quoi alors ?"

"Mademoiselle, je vais être franc. Vous avez d'étonnantes qualités pour motiver vos troupes à combattre sur un front large. Même le Général était impressionné par le fait que vous ayez réussi à percer à Carnaux sur un front aussi large, malgré le facteur des avions qui n'avait pas été prévu."

"Mais il y a quelque chose qui ne va pas ?"

"À mesure que la guerre avance, on va rencontrer des embûches. Vitriers va commencer à perdre ses hommes et les remplacer par des conscrits. Je vais perdre mes blindés et mes chars d'assaut et je vais devoir me résigner à gérer de la logistique. Votre ordre est le seul qui peut durer, si cette guerre dure."

"Et donc ?"

"Et donc, vous devez vous attendre à devoir combattre seule, et vous imprégner de doctrines qui ne sont pas les vôtres."

"Je ne vois aucun problème à ce qui se passe jusqu'à présent. À chaque fois, j'ai toujours la bonne intuition même si j'en surestime parfois les qualités de mes officiers."

"Il n'est pas question d'intuition. Regardez ce qui est arrivé jusqu'à présent. La MIRA a appris de ses erreurs. Ils ont commencé à utiliser des pièces d'artillerie, et mieux répartir leurs blindés. Leur logistique dépasse presque la nôtre malgré le fait qu'on ait le support de l'habitant. Mais vous savez que ça ne va pas durer, et entre vous et moi, pour l'instant on n'a fait que gagner à domicile. Il faut gagner à présent à l'extérieur, et cela nous demandera d'être flexible."

"Je ne comprends toujours pas."

"Si je peux vous donner un conseil. Arrêtez de perdre du temps à donner des ordres et à trouver des officiers. Vous n'aurez jamais l'armée parfaite. Mais vous pourrez trouver la doctrine qui colle le mieux à son caractère pour en exploiter le plein potentiel. Il y a une raison pour laquelle la légion kartienne ou bien les hommes de Vitriers ne combattent pas comme les vôtres. Vous faites erreur si vous croyez pouvoir adapter le monde à vous."

Nörä observait le capitaine d'un regard sévère, mais au fond elle commençait à comprendre.

"Je n'entends pas dire cela comme critique à proprement parler. Si je suis venu aujourd'hui, c'est car nous sommes à l'aube d'un assaut que, si on l'espère, réussira à débloquer la situation. Je vous dit cela car je me suis posé la question moi-même. J'en ai appris beaucoup sur la manière de diriger depuis ces derniers mois. Je vous invite à présent à en faire de même, pour ce qui va venir."

"Vous estimez que je n'apprends pas assez de mes erreurs ?"

"Votre sœur, vu qu'on en parlait. Elle est très studieuse, ne l'est-elle pas ?"

"Certes, mais je ne comprends pas le rapport."

"Si elle réussit si bien, c'est car elle prend du temps libre pour l'étude, n'est-ce pas le cas ?"

"Entre autres."

"Vous devriez en faire de même. À commencer par les mémorandums écrits par Vitriers il y a longtemps."

"Je ne suis pas d'accord. Ça ne sert à rien de réviser comme si c'était une matière. Des vies sont en jeu."

"Et vous vous faites beaucoup trop de soucis pour ces vies dans l'immédiat, alors que vous pourriez consacrer du temps pour en sauver d'avantage plus tard."

"Corvinal, je dois dire que vous êtes un personnage curieux. Vous vous moquez de moi pendant toute une journée, et puis avec le visage le plus sérieux qui soit, vous venez me donner des leçons comme si vous étiez mon père."

"C'est parce que j'ai beaucoup appris grâce à vous. Et je veux en apprendre d'avantage. Lorsque je vous ai dit que les gens vous suivent, j'en fais partie. C'est pour cela que je suis allé à Henne et non à Robaltes. Vous comprenez ?"

"Vous voulez donc que je sois plus exemplaire ?"

"Non. Vous devez être flexible. C'est votre flexibilité qui vous rend exemplaire."

"Je suis révolutionnaire, Corvinal. J'ai aidé des hommes dispersés à se réunir avec mon père pour changer le pays."

"Mais à présent, ce n'est plus une révolution. C'est une guerre. Et vous n'êtes pas une guerrière. Pas encore en tout cas."

Nörä plissa des yeux.

"Être flexible vous dites ?"

"Tout simplement."

"J'en prendrais note. Autre chose ?"

"Pas pour l'instant."

"Très bien. Merci pour ce rapport."

Corvinal se leva et fit une petite révérence comique en tenant sa casquette blanche.

"À quand vous voulez, mademoiselle Köwnatör. J'ai hâte d'en apprendre plus sur vous."

Et ayant dit cela, il sortit du bureau, laissant la porte ouverte ne prenant même pas la peine de la refermer derrière lui, comme un voyou. Nörä soupira et se remit au travail, comme si cette conversation n'avait jamais eu lieu.

Peut être que Corvinal avait raison. Mais à présent, elle avait plus important à faire. Elle réfléchira à tout ça plus tard.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
À Daxe, sous les bombardements, Nörä a poussé sa sœur Lÿsä à se confier sur une idylle naissante avec un agent de la MIRA rencontré en Karty, jugée sans risque par la ministre Clara Malmaison mais entourée de sous-entendus qu'elle ne développe pas. Le capitaine Corvinal, arrivé sans prévenir, a encouragé la jeune femme puis, resté seul avec Nörä, l'a mise en garde. Vitriers et lui perdront bientôt leurs professionnels, laissant à elle seule la charge de tenir la guerre sur la durée. Il lui conseille la flexibilité plutôt que le contrôle, révélant avoir choisi de servir sous elle pour cette même raison.
14450
[♜] Ylösnosemus
Kapöli IV: Merën Särnat

Cassandra

Cassandra



Intemporelle et fidèle à sa réputation, la salle de réunion du Haut Conseil de la MIRA était comme à son habitude sombre, et l'Escoffier était comme d'habitude en retard. Comme d'habitude, Exply était pressé de retourner à son travail, Jack et Wiff discutaient, Cassandra sifflotait.

Mais quelque chose était différent.

En face d'Electre, le siège de Mauser était vide.

La jeune femme savait qu'il leur était permis de manquer des réunions de temps en temps, lorsque la charge de travail était importante ou bien que le déplacement était impossible. C'est justement la raison pour laquelle Samson n'avait assisté à presque aucune réunion depuis le début de la Guerre des Ombres. Mais Mauser ? Il était le plus assidu du groupe, avec Electre bien évidemment. Il n'avait raté aucune réunion, et s'était débrouillé pour être présent même lorsqu'il avait des empêchements.

Et pourtant, cette absence ne la perturbait point plus que cela. Ils avaient déjà eu une discussion la dernière fois, elle ne voulait pas discuter à nouveau pour une raison qui lui échappait. Tous ces pourparlers sur des sujets dont elle n'arrivait pas à mettre le doigt dessus, ça l'énervait. Elle ne voulait pas que ce genre de problèmes lui polluent l'esprit plus qu'ils ne le faisaient déjà.

Autre différence, l'Escoffier. Il entra dans la salle avec un calme jamais vu auparavant, et marcha tranquillement jusqu'à se présenter devant les autres membres du haut conseil, toujours vêtu de la même manière et avec la même expression. Mais malgré le masque, il avait l'air bien plus reposé que d'habitude, comme s'il venait de sortir d'un sommeil réparateur il y a quelques heures.

Cette tranquillité ne manqua pas d'énerver Exply, lui qui était toujours pressé de retourner dans son quartier général.

"Tu joues à quoi, l'Escoffier ? Tu vois pas qu'on est pressés ?"

L'Escoffier tourna légèrement la tête envers sa direction avant de lâcher.

"Ne t'inquiète pas, Exply. Ce sera une réunion très courte aujourd'hui. Il n'y aura qu'un seul sujet à balayer. Ce qu'on fait d'Arthur Dabi."

Les agents soupiraient à l'unisson à l'ouïr de ce nom là. Ils venaient d'être réprimandés pour la seconde fois par le Président de la République pour leurs bombardements "Sans Merci" et "abusifs" qui n'avaient pas lieu d'être. Il commençait à devenir un problème, malgré le fait qu'il restait partial, et il l'était, plus que tout autre politicien, il avait la fâcheuse habitude à rendre publique et mettre en évidence toutes les sous-affaires que conduisait la MIRA dans la Zone Humanitaire indépendante.

Le problème, c'est que la MIRA avait besoin d'être dans cette zone. Electre était en charge de recherches archéologiques à propos de Corvus, capitales pour pouvoir retrouver les différentes branches et ethnies qui auraient pu se soulever de parts et d'autres, Exply devait finir de faire disparaître des dossiers quand à ses commandes qui pouvaient devenir des vulnérabilités, et surtout Mauser agissait avec ses agents pour faire plier ceux de Corvus. Qu'ils n'étaient pas discrets, c'était peut être un problème en effet, mais le fait que le Président de la République insistait pour détruire leur image en face de millions de civils pour quelques infractions devenait difficile à supporter. Déjà des écrivains et des groupes s'étaient organisés pour manifester contre la MIRA au sein de la Zone Humanitaire Indépendante de Roncevaux, et cela n'allait qu'empirer si le dirigeant continuait à mettre le feu aux poudres.

Le seul problème était la relève hypothétique. Si Arthur devait être enlevé, alors le Président du Conseil Luca Ravenne aurait pris le relais, une personne que tout le monde savait complètement contraire aux dirigismes de la MIRA pour des raisons évidentes. Il connaissait l'Escoffier personnellement, et n'était pas prêt à gober toutes les histoires à propos de rendre le pouvoir après la guerre civile. C'était en l'état passer d'une grippe à la tuberculose, et donc un sujet sensible.

Etonnamment, Cassandra fut la première à prendre la parole, elle qui d'habitude ne se soucie pas de ce qui ne la regarde pas.

"Il faut l'enlever. On mettras ça sur le dos des corvuns d'une manière ou d'une autre. J'en ai marre de ce mongol."

Jack, assis à ses côtés, se tourna vers elle pour lui répondre.

"Tu te rends compte que c'est Ravenne qui va prendre la relève si Dabi peut plus exercer ses fonctions ?"

"Et alors ?"

"Et alors, il nous déteste, on va s'enfoncer dans une merde encore pire."

"Eh bah on l'enlèvera lui aussi. Affaire conclue."

Wiff, assis à côté de Jack, intervint pour répondre à Cassandra.

"On va pas commencer à faire les cons, ça se voit à trois kilomètres que c'est nous."

"Si y'a personne pour accuser, personne ne nous accusera."

"Si c'est pas Ravenne, ça sera les Roos, puis les Malmaison."

VNC, resté muet jusqu'à présent, fit l'effort de se lever pour trancher.

"Evidemment, on ne peux pas procéder à un enlèvement. Il y a trop de variables. Il faut créer un problème, quelque chose qui soit si problématique que la panique mettrait hors d'état de nuire toute la classe politique. Il faut tuer Arthur Dabi."

Ces mots résonnaient dans la salle, pourtant dénuée de toute forme d'écho.

Tuer le Président de la République.

Electre fut la première à s'indigner.

"Ça va pas ? Tu veux signer notre arrêt de mort ?"

"Ce n'est rien de loufoque. On l'a fait par le passé avec beaucoup d'individus. C'est faisable."

"Ce n'est pas la faisabilité, c'est tout simplement trop gros."

"Et alors ? Plus c'est gros, plus on peut s'en sortir. C'est très facile de s'accuser les uns les autres. Surtout qu'on n'a jamais manifesté notre mécontentement. Pour que quelqu'un fasse le rapprochement entre le fait qu'il parle de nous et le fait qu'on le tue, il faut que quelqu'un prenne la parole et le dise. Et je ne pense pas que les autres politiciens auront envie de se prendre une balle dans la tête pour si peu, surtout que si ils meurent c'est vingt millions de personnes qui passent à la chasse d'eau."

Cassandra se leva elle aussi, supportant l'idée de VNC.

"Il a raison. Et je vais vous dire plus, c'est l'un d'entre nous qui va faire le coup. Si on envoie un tireur, ça se retrace. Si on garde ça entre nous, même les meilleurs analystes pourront rien savoir. On est tous légalement déclarés décédés, et notre ADN a été éliminé de tous les registres possibles. De toutes façon, je dois prendre mon fusil et amener mon escouade de tireurs d'élite dans les montagnes pour stopper cette tarlouze de Vitriers. Je ferai un détour par Roncevaux."

Romatz et Bloater, assis dans leur coin, toujours silencieux, s'exprimèrent enfin, l'un après l'autre.

"Perso, vous faites ce que vous voulez. Ça sera pas la première fois qu'on fait quelque chose et qu'on trouve après un moyen de vivre avec les conséquences. De toutes façon, y'a pas moyen qu'on perde la guerre."

"C'est vrai, je m'abstient aussi. On a tous les secteurs verrouillés. À Lansal, un groupe de Libellules a été arrêté, pareil pour des scorpions à Lyra. On arrive constamment à trouver les épicentres avant qu'ils ne se forment, et on continue à étouffer Corvus. Quoi que l'on fasse, on a déjà gagné."

Jack et Wiff se regardèrent entre eux, avant de lâcher chacun leur tour.

"Nous on est contre. C'est beaucoup trop risqué, on a rien à gagner. On va juste foutre la merde pour rien."

"Et raison de plus, si on est en train de gagner, autant pas faire un bazar."

VNC rétorqua.

"N'importe quoi. Les gens doivent avoir peur de nous. Ils croient qu'on est des tapettes. Lorsqu'on aura battu Corvus, les gens doivent savoir qu'on fait pas de demie mesures."

Cassandra le rejoignit.

"Voilà, exactement. On a énormément de supporters à Margaux, encore plus à Battersby, à Saxalte, à Riaux. Tous continuent de nous demander d'agir, d'arrêter de nous plier à des fossiles du gouvernement apparemment légitime. Nous on a pris les commandes et on a rétabli l'ordre. Si le prix à payer pour l'ordre c'est la tête d'un con, ainsi soit il. Nous rétablirons un Antares fort et fier, coûte que coûte."

À présent, un silence malaisant s'était installé dans la salle de réunion. La plupart étaient indifférents, deux étaient contre, deux étaient pour. Il restait seulement Electre et l'Escoffier.

Ce dernier prit la parole pour casser cette atmosphère qui commençait à devenir lourde.

"Je trouve que c'est une bonne idée. Encore une fois, si nous l'exécutons bien, ils n'auront pas de preuves et pourront continuer à nous discriminer si ils veulent, cela n'a fait qu'accroitre nos supporters qui trouvent le gouvernement trop impartial. Si je devais voter, je voterais pour."

Mais l'Escoffier tourna lentement la tête en direction d'Electre avant de continuer.

"Cependant, je ne suis pas vraiment d'humeur à voter aujourd'hui. Je donner donc ma voix à Electre."

Electre voulut s'étrangler. Elle ? Pourquoi elle ? Que voulait il dire par cela ?

"Excusez moi, je ne comprends pas très bien."

"Tu as très bien compris, Electre. J'aimerais bien que tu décides. Crois-tu qu'on doit continuer ainsi à se faire rouler dans le sable, ou devons nous prendre les choses en main ?"

"Je..."

Electre balaya la salle du regard. Tout le monde la fixait, en particulier Cassandra. Celle-ci lâcha.

"Alors, on a peur gamine ?"

À sa grande stupeur, l'Escoffier rejoignit Cassandra dans son argumentaire.

"Je crois qu'Electre s'est ramollie, je te connaissais plus d'attaque avant la guerre..."

La jeune femme ne pouvait pas supporter un tel supplice. Pourquoi avait elle été trahie de cette manière ? Pourquoi ne pouvait-elle pas s'abstenir.

Elle baissa la tête et regarda ses mains, pensive. Elle regarda les deux objets qui l'avaient hissé jusqu'à l'un des plus hauts points de la hiérarchie du pays, l'une des positions les plus redoutées en Eurysie, là, aux côtés de l'Escoffier.

Mais à présent, elle se trouvait face à sa responsabilité. À présent, on lui offrait la possibilité de goûter au sommet. À celui qui prend des décisions.

Ces mains, elle devaient continuer à tuer. Elle n'allait pas s'arrêter pour si peu.

À nouveau, elle releva la tête et lâcha.

"Je suis pour."

Immédiatement, Cassandra la félicita.

"Voilà, c'est ça l'esprit. C'est l'Electre que je connais. Je pars pour Roncevaux, je vous dirais."

L'Escoffier ne prit même pas la peine de regarder Electre qu'il ajourna la réunion.

"Très bien, vous pouvez y aller à présent, Je discuterai des détails avec toi Cassandra. L'essentiel de ce qu'on devait couvrir à été couvert."

Et ainsi, tout le monde se leva, certains étaient contents, d'autres quelque peu tendus, mais au final c'était ça la MIRA. On prenait des décisions qu'on ne voulait pas prendre, et finir par faire le sale boulot comme d'habitude. Ils n'étaient en rien étrangers à cela.

Bien évidemment, il fallait que l'Escoffier reste dans la salle même quand tout le monde l'avait quitté. Seul avec celle qu'il avait condamné à être la responsable de cette tentative d'assassinat. Seul avec Electre.

Cette fois, il osa regarder en sa direction. Elle ne bougeait pas, regardait dans le vide. Cela l'amusait quelque peu, il avait l'impression d'assister au caprice de sa fille adolescente. Et en quelques sortes, c'était le cas.

En essayant de détendre l'atmosphère, il engagea la discussion.

"Alors ? Tu ne retournes pas travailler ?"

"Et toi ?"

"Ce n'est pas façon de parler à ton supérieur, non ?"

"Apparemment, c'est moi qui t'es supérieure à présent."

"Ah, c'est pour cela."

"Que cherchais tu à accomplir ? Est-ce une blague de mauvais goût ?"

"Je pensais te faire plaisir, en réalité."

"Et en quoi devrais-je prendre plaisir à une soudaine prise de responsabilité, qui en plus était pertinemment visée sur le fait que j'étais contraire à l'action initialement ?"

"Tu crois que je l'ai fait exprès pour t'influencer ?"

"J'en suis certaine."

"Tu te trompes. Je voulais plutôt te montrer quelque chose."

"Quoi donc ?"

"Je voulais te montrer qu'est-ce que c'est que d'être moi, l'espace d'une seconde."

"Arrête tes conneries."

"C'est vrai, Electre. Je tiens à toi comme à ma fille. Tu es ma fille. Je t'ai élevée et je t'ai ramené dans cet ordre. J'ai tout fait pour que tu puisses t'accomplir, et tu l'as fait jusqu'à présent. Mais tu sembles fléchir alors que tu es si proche du but."

"Quel but ? Qu'as tu de prévu pour moi ?"

"Il ne te seras pas permis de savoir de la bouche d'un tiers. Tu dois comprendre par toi même. C'est un parcours douloureux, mais le seul qui te permettras de t'accomplir."

"Tu m'as toujours gardé dans l'ombre. Pourquoi ne m'est il pas permis de savoir ?"

"Electre. Dois-je te raconter comment j'en suis venu à devenir le chef de la MIRA ?"

"Tu m'en as jamais parlé."

"C'est parce que j'ai saigné pour en arriver là. J'ai dû abandonner ma seule famille, j'ai dû tuer, j'ai dû trahir. Tout ce que j'aimais, tout, j'ai dû le perdre pour en arriver ici. Electre, on ne s'improvise pas chef d'un ordre qui contrôle tout. Tu dois être détruite, complètement, réduite en cendres, puis renaître de ces cendres. Tu ne peux pas tenir cette position en ayant quelque chose de cher à ton nom. Tu seras condamnée à être seule et à souffrir, mais c'est le prix à payer pour la victoire. On ne se sauve pas par l'amour. On se sauve par le sacrifice."

"Comment peut tu dire cela, alors que tu as à peine une identité ? Il n'est pas question de sacrifice, il est question de déshumanisation."

"Parce que tu crois qu'un humain peut accomplir cette tâche ? Nous sommes aux antipodes de l'humanité, toi et moi. Tu ne dois pas changer. Tu dois te réduire en miettes."

"Ne crois-tu pas que j'en ai déjà fait assez ?!"

"Ce n'est jamais assez, Electre, ce n'est qu'assez lorsque Shaula elle même te le diras au pied de l'autel !!"

Silence.

C'était bien la première fois que l'Escoffier augmentait le ton de sa voix jusqu'à hurler. Il était certes mécontent, mais son interlocutrice l'était d'avantage.

Cherchant à calmer la chose, l'homme reprit.

"Tout ce que j'essaye de te dire, c'est que tu dois te pousser à faire des actions que tu regretteras. J'ai plus de regrets qui quiconque dans ce pays, mais c'est les ignorer qui me rend fort. Chaque regret est comme un tendon supplémentaire de mes muscles. C'est ce chemin là qui m'a conduit à là où j'en suis."

Electre réfléchissait à ce qu'elle venait d'entendre.

Le regret.

Electre avait subi, mais jamais regretté. Elle avait toujours pris le chemin le plus dur si cela signifiait ne point regretter quoi que ce soit. Elle avait triomphé en gardant son identité, si bien qu'elle avait été la seule agente de l'histoire de la MIRA qui avait fait des apparitions publiques notables au lieu de rester dans l'ombre. Elle ne s'était pas conformée à devenir une machine, et à adopter un masque unique, aussi unique que le manque de personnalité qu'il couvrait tel un parfum couvrant une odeur fétide. Ce conseil était une pièce de théâtre, et elle avait fait l'erreur de venir en portant son propre visage plutôt qu'un factice.

Au final, aucune décision n'était vraiment importante. Au final, ils allaient tous dans la même direction, quoi qu'il en soit.

C'est cela que l'Escoffier voulait lui montrer.

Et c'est cela qu'elle refusait.

Elle se leva, se tourna vers son supérieur, et d'une voix forte s'exclama.

"Et j'ai fait ce qu'il fallait pour arriver là où je suis, moi aussi. Je ne le regrette pas. C'est ça, la différence entre nous. Je sais ce que je suis, et je l'assume. J'en suis fière. Je me suis battue pour tout ce que j'ai, pour chaque parcelle de ce que je suis."

Elle laissa un instant de silence avant d'ajouter.

"Moi, quand je mourrai, j'aurai un nom sur ma stèle. Il n'y aura pas de petit surnom mignon. Je suis Électre. C'est mon nom. Toi, c'est déjà du domaine de l'espoir si une pierre lisse sera érigée en ton honneur. J'ai un patrimoine. J'ai une histoire passée que je ne connais pas, et une histoire future que je compte écrire. Donc, non. Je n'ai pas de regrets. Tes regrets à deux balles, tu peux les prendre, et te les foutre dans le cul. Tu peux rêver si tu crois même l'espace d'une seconde que je vais me plier à tes conneries."

Jamais Electre n'avait parlé si franchement. L'Escoffier ne savait pas quoi dire, et de toutes façons, il n'en avait pas l'occasion. Une fois son monologue complété, Electre tourna les talons et se dirigea vers la sortie, le pas lourd, claquant la porte derrière elle.

Et toujours dans cette salle, muet et immobile, le jeune homme regardait ce qu'il venait de créer.

L'accomplissements d'années d'espérance qui lui échappaient des mains au moment le plus crucial.

Pour la première fois, l'Escoffier avait peur.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Au Haut Conseil de la MIRA, où l'absence de Mauser tranche avec son assiduité coutumière, l'Escoffier a imposé un vote sur le sort d'Arthur Dabi, devenu gênant pour l'organisation. Les voix s'étant partagées à égalité, il a cédé la sienne à Electre et l'a sommée de trancher devant tout le conseil. Poussée dans ses retranchements, elle finit par se rallier au camp de l'assassinat, que Cassandra ira exécuter via un détour par Roncevaux, avant de rejoindre les montagnes où elle doit stopper Vitriers. Restée seule avec l'Escoffier, Electre refuse pour la première fois ouvertement le renoncement à soi qu'il exige d'elle, le laissant saisi d'une peur nouvelle.
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[❀] Lakÿ on ankära, müta se on lakÿ
Kapöli IV: Merën Särnat

Luca Ravenne

Luca Ravenne



Le Président du Conseil avait rarement aussi peu de travail à faire dans sa journée. D'habitude, il insistait pour en retirer à ceux qui en avaient trop, mais là encore tout semblait en ordre. Les ministres travaillaient de manière flexible pour garder l'ordre dans la Zone Humanitaire indépendante, et faire en sortes que tout le monde puisse avoir accès aux soins et à des postes de travail adaptés. Malgré le nombre ahurissant de civils qui continuaient à arriver chaque jour par les axes humanitaires, ainsi que plus récemment des départs vers le sud pour ceux et celles qui visiblement ne croyaient pas que la guerre pouvait aller si loin, les ministères avaient mis en place un système fluide qui permettait l'assignation sans problème de domiciles lorsque ceux-ci étaient disponibles.

Il faut dire que l'expansion de cette zone jusqu'aux confins de la région de Roncevaux avait grandement amélioré la capacité d'accueil des forces humanitaires. La ville avait été désencombrée, il avait fallu convaincre les habitants qu'ils allaient recevoir le même accueil en périphérie ou en campagne, ce qui était le cas. C'était un travail colossal, mais grâce à la voix portante d'Arthur Dabi sur la question, l'aide sans précédent des troupes de sauveteurs-extracteurs ainsi que les nombreuses nuit blanches qui était à présent derrière eux, tout marchait bien.

Bien évidemment, les problèmes continuaient de faire surface, et la stabilité s'avérait extrêmement volatile. Mais aucun problème réellement important, seulement une accumulation de petites échardes ou épines par ci par là. Luca Ravenne appréciait ce rythme, il était plus facile de quantifier et de diviser l'effort lorsqu'il fallait établir un plan pour la journée. Il se voyait donc tranquille dans une cadence qu'il pouvait choisir à sa façon. Après, il y avait certainement quelque chose qui le mettait en état de tension. Mais il ne pouvait pas vraiment se souvenir de quoi. S'il l'avait oublié, c'est que ce n'était pas important après tout.

Bien évidemment, toute routine stable ne pouvait survivre au fléau des imprévus.

Alors que le Président du Conseil travaillait, on toqua à sa porte.

"Entrez ?"

Sans grande surprise pour l'homme, c'était Clara Malmaison, la ministre des affaires étrangères, qui ouvra la porte du bureau.

"Luca, comment vas-tu ?"

"Ma foi, très bien. Il y a un problème ?"

"Entre autres."

"Déjà, dis moi toi comment tu vas ?"

"Peut mieux faire. Que des problèmes..."

"Du genre ?"

"Du genre la MIRA, Luca. C'est toujours la putain de MIRA."

"Ils ont fait quoi cette fois ?"

"On les a aperçu dans les parages de l'ALMA, passer par des portes de service."

"Putain, mais qu'est-ce qu'ils foutent là bas ?"

"Je n'en ai aucune idée, pour l'instant on en a juste repéré là bas."

"Mais ils le font exprès ?"

"De quoi ?"

"De pas être discrets comme ça ?"

"Si, ils font extrêmement attention, mais ils oublient que nous on est le gouvernement, et on connais la plupart des visages et les identités des agents. On les voit partout avec les caméras de surveillance."

"Donc ils font pas attention ?"

"C'est vrai qu'on à l'impression qu'ils font exprès pour qu'on les remarque. Comme s'ils essayaient de nous provoquer."

"Je te dis c'est quoi, ils savent que Arthur va en parler mais rien de plus. S'ils savaient qu'on était aux commandes de la surveillance, ils arrêtaient."

"En tout cas, y'a quelque chose qui se trimbale à la bibliothèque. J'ai proposé de déployer quelques personnes pour voir ce qu'il en est."

"Je ne sais pas si c'est la meilleure idée..."

"C'est à dire ?"

"J'ai pas envie d'en faire une affaire. Tu sais la dernière fois qu'on a dû faire une affaire avec Arthur ?"

"Bien sûr, il nous a recalé, et nous a dit qu'on était paranos."

"Donc si il découvre que y'a un triangle qui se trame dans l'ALMA, tu crois pas qu'il va se fâcher ?"

"Tu proposes quoi ?"

"On va pas rester ici les bras croisés, si tu es convaincue du fait que la MIRA fait quelque chose dans l'ALMA..."

"Livraisons de matériel, des camions qui viennent et qui repartent, comme si la bibliothèque s'amusait à acheter des ouvrages en pleine période de guerre. Et ajoute à ça le fait qu'on a repéré au moins trois agents qui visitent le lieu de façon récurrente sans passer par la porte d'entrée."

"Et donc ?"

"Et donc quoi ?"

"Ton hypothèse ?"

"Pour être honnête, je n'en ai pas la moindre idée. Ils pourraient cacher des armes, voler des ouvrages, je n'en sait rien pour l'instant. On sait juste que la dernière fois qu'on a vu quelque chose de si gros c'est quand ils surveillaient Dabi depuis les toits."

"Donc ça te donne une bonne raison d'aller enquêter."

"Quoi, moi ?"

"Tu veux assigner ça à quelqu'un qui va devoir faire un rapport à Arthur ?"

"Mais je ne peux pas y aller moi même !"

"Tu crois que quelqu'un va te reconnaître ?"

"Je ne pense pas, mon visage n'est pas le plus médiatisé..."

"Tu préfères que je le fasse ?"

"Toi par contre, on va te reconnaître, et de très loin."

"Voilà, tu piges maintenant ?"

"Et je suis censée faire quoi, les observer ?"

"Tout à fait. C'est toi la génie, non ? Tu as toujours dit pouvoir faire un meilleur travail qu'eux. Vas-y."

"Bon. Mais du coup, Arthur ?"

"Arthur va finir par s'en rendre compte. Je vais essayer de le distraire. Il me doit un déjeuner."

"Tu ne crois pas qu'il va te poser des questions ?"

"Il va rien trouver tant qu'on garde ça entre nous deux."

"Mais si il trouve, là on aura touché le fond."

"Il aura aucun moyen. Redirige ton équipe sur quelque chose d'autre, et ça sera bon."

"C'est quand même ridicule. Je l'aime bien Arthur, il a tout mon respect, mais il a pris mon conseil trop à la lettre."

"Ecoute, c'est un mal pour un bien. Depuis qu'il s'est ressaisi, tout va au mieux. Je comprends très bien le fait qu'il aime pas qu'on soit pas impartiaux."

"Cela n'a rien à voir avec le fait d'être partial. Moi aussi j'aime mon pays, mais de là à ce que ça devienne une dictature, je n'en ai aucune envie."

"Il te dira qu'il n'y a pas de preuves."

"Mais la MIRA a des millions de supporters qui demandent justement cela. Ce n'est pas assez ?"

"Visiblement pas."

"La MIRA a peur de nous car on sait. Parce que on refuse de se tenir au jeu. Si nous étions restés à Margaux, la donne serait bien différente."

"Et des milliers de civils seraient morts. C'est une lame à double tranchant. En tout cas, je suis d'accord avec toi. Mais ne va pas penser que Corvus nous fait confiance pour autant."

"Tu plaisantes ? Tu as bien vu Lÿsä, elle nous fait confiance."

"Diplomatiquement, peut être. Et j'ai bien peur qu'elle soit la seule. La majorité des corvuns se demandent pourquoi on laisse autant faire la MIRA, et pourquoi surtout on leur laisse imposer la loi martiale aussi longuement."

"C'est pour les civils, tu l'as dit toi même."

"Oui, mais c'est différent cette fois. Tu sais depuis combien de temps la guerre civile dure ?"

"À peu près cinq mois."

"Voilà. Tu sais à combien se limite une opération de contre-terrorisme ?"

"Un trimestre."

"Donc déjà, on a explosé ce délai. À ton avis, pourquoi on n'a pas appelé d'assemblée ?"

"Parce que tous les parlementaires sont corrompus par la MIRA."

"Entre autres. Mais nous sommes passés dans le stade de Guerre Civile, et là, on entre dans une zone grise de la constitution antarienne et de ses lois organiques."

"Qu'entends-tu ?"

"Eh bien, les personnes ont bien le droit de se révolter. La guerre civile, ce n'est pas un concept nouveau chez nous. Il y a bien eu les patriarches, les protestants, tu sais cela mieux que moi. Sauf que c'est jamais arrivé que l'état se scinde en deux, et que l'une des deux parties décide de rester neutre."

"Normalement, c'est la partie qui initie la guerre civile qui se doit d'initier aussi les accords périphériques et désigner des zones neutres."

"Très exactement. Sauf que qui s'est chargé de cette tâche ?"

"Nous."

"Donc si on accuse la MIRA de faire de la merde, que c'est des criminels de guerre, et qu'il faut les foutre en tôle, devine qui devra aller en tôle aussi ?"

"Nous."

"Voilà. Tu comprends pourquoi je suis sur les nerfs, et que Corvus ne nous fait pas confiance parce que à leurs yeux, on cherche juste à échapper à une sentence."

"Mais c'est n'importe quoi. Je le sais, tout cela. Ça n'a aucun sens. On n'est pas les garants de ce que la MIRA fait."

"Et pourtant, on l'est juridiquement. On les finance avec les impôts. Si ils font de la merde, c'est notre faute. C'est écrit noir sur blanc."

"Sauf exceptions."

"Sauf exceptions ! Voilà, ça c'est la Clara que je connais."

"Tu insinues quoi ?"

"Que si la MIRA fait des actions qui ne sont pas de l'ordre de la protection des intérêts nationaux, on n'est plus juridiquement liés à eux."

"Encore faut il qu'ils soient coupable de quoi que ce soit."

"C'est pour cela qu'on doit malheureusement faire le travail de Corvus à leur place, et de faire d'une pierre deux coups."

"Mais Arthur ne nous facilite pas la vie."

"Il ne mesure pas assez le problème. Parce que on a deux objectifs différents. Lui veut simplement que les civils soient en sécurité et heureux, même si la MIRA gagne. Nous, on veut pas que la MIRA gagne. Bien sûr, si ils remportent la guerre, la question ne se pose même pas. On essayera de s'exiler en Karty pour éviter de se faire buter, et on verra. On sera les premiers que l'Escoffier viendra chercher si ils gagnent. Mais si c'est Corvus, tu comprends que c'est un peu moche de se tailler pour échapper à de la prison ?"

"Bon, j'en ai entendu assez. Je vais aller te les réunir, tes preuves. Quoi qu'ils fassent dans l'ALMA, on trouvera bien un moyen de justifier une brèche de notre contrat et de celui de la guerre légitime. Mais en tout cas, on n'est pas plus avancés là."

"Une chose est sûre, on ne sera jamais en sécurité tant qu'ils ne seront pas en tôle. Si on est deux à survivre au procès, ils vont faire tout ce qu'ils peuvent pour me tuer moi déjà, puis le reste de la classe politique qui était contre eux parce qu'on est les seuls lanceurs d'alerte du gouvernement."

Les deux soupiraient. Ils continuaient de converser sur la loi comme s'ils la connaissaient vraiment, à parler avec tellement de certitudes. En réalité, ni l'un ni l'autre n'avaient vraiment idée de ce qu'ils faisaient. Plus ils passaient leur temps à lire le droit antarien, plus ils comprenaient qu'ils n'avaient aucun futur dans cette nation. C'est comme si sauver des millions de vies les avaient condamnés. Pendant que Corvus criait aux brèches demandant au gouvernement d'agir contre la MIRA, et que la MIRA était mécontente du fait qu'on ne fasse que divulguer leurs mesquineries, la situation n'arrangeait personne. Et il y avait une réelle chance que, quoi qu'il arrive, la MIRA pourrait bien perdre la guerre et rester libres.

Le Président du Conseil se redressa avant de continuer.

"Ecoute Clara, on verra. Je ne peux pas vraiment t'en dire plus pour l'instant."

"En tout cas, on ne glisse pas un mot à Arthur. Pas pour l'instant. Lorsqu'il saura, on pourra pas faire marche arrière."

"De mon côté, je continuerai de le distraire."

"Bon. Tu me diras."

"Toi aussi."

"Et passe le bonjour à Pam de ma part."

Sans en ajouter plus, la jeune femme quitta le bureau.

Le Président du Conseil se frotta les yeux. Il était si tranquille, et se voyait à présent confronté à ce à quoi il ne voulait pas penser, la petite chose qu'il avait justement oublié et qui sans le savoir, le démangeait.

Sur la surface, ils étaient amis de tous. Mais en réalité, ils se retrouvaient forcés à prendre les balles de deux fusils différents.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Dans son bureau, Luca Ravenne apprend par Clara Malmaison que des agents de la MIRA rôdent près de l'ALMA sans que personne n'en devine la raison. Plutôt que d'en informer Arthur Dabi, qu'il préfère distraire, il charge Malmaison de s'en charger elle-même, moins reconnaissable que lui. La conversation glisse ensuite vers l'angoisse qui ronge les deux dirigeants: le basculement du conflit en guerre civile a fait disparaître toute limite légale à l'action de la MIRA, et l'État qui la finance pourrait en répondre devant la justice au même titre qu'elle, quelle que soit l'issue de la guerre.
28286
[⚯] Tavoytëna on kü
Kapöli IV: Merën Särnat

"Senca Nedolžnosti" Nia-Maja Ambrožič, 2018 (Art Numérique, Musée des Torturés, Ville de Rigault)

"Senca Nedolžnosti"
Nia-Maja Ambrožič, 2018 (Art Numérique, Musée des Torturés, Ville de Rigault)



"Tu es en train de me dire que la sœur de Kira est dans la MIRA ?"

"J'arrive à peine à y croire moi même, mais il faut dire que c'est bien le cas..."

Luca et Edwige, qui étaient censés passer une soirée détendue après leur mission éclair commandée par Omër, se retrouvaient maintenant en pleine panique.

Alors qu'ils étaient en train de fouiller les archives pour essayer de trouver le code logistique d'Exply, la jeune femme était tombée sur quelque chose de gros. Une archive de police sur Kira, et surtout sur son passé traumatique.

Jusqu'à présent, lorsque les deux n'exécutaient pas des missions pour le compte de Corvus, ils passaient leur temps libre à essayer par tous les moyens de sécuriser la jeune assassine dans leur camp. Ils savaient que Mauser la maltraitait, qu'elle survivait sur des pilules qu'ils avaient réussi par un certain miracle frauduleux à s'en procurer, et à présent ils avaient une piste énorme qui permettait de mettre tout le poids de leur côté pour faire basculer le levier.

"Mais tu es sûre qu'il s'agissait bien de Kira ? T'as pas mal lu ?"

"Luca, c'était littéralement elle. Il y avait vingt trois mille croquis, des lettres de son institut carcéral psychiatrique, un rapport de police entier. C'est elle je te dis !"

"Et donc ? On fait quoi exactement ? On se base sur une maigre enquête faite par un policier qui avait un doute et on va lui dire qu'on peut retrouver sa sœur ?"

"On a besoin de plus de preuves à lui montrer, mais dans l'idée c'est ça."

"Et quoi ? On retourne dans les archives demain et on vole le dossier ?"

"On ne peut pas putain, comme une conne j'ai dit au kartien que j'avais consulté cette circulaire. Il y a une trace écrite qu'on l'a consulté. Si demain on se pointe et il est plus là, on est cuits. Faut aller chercher autrepart."

"Tu as une idée de où ?"

"...Oui, mais ça va pas te plaire."

"Au point où on en est..."

"La circulaire continuait de faire référence à un dossier médical qui est rattaché à l'enquête, un dossier médical avec un code, comme ceux qu'on a trouvé pour Exply. Ça pue la MIRA à plein nez."

"Attends, attends. Ce dossier, il est où ?"

Edwige expira avant d'annoncer.

"... L'Hôpital Psychiatrique Carcéral de Margaux Est."

Luca prit une seconde de silence pour réfléchir à la situation. Il en avait marre d'entendre parler de ce trou à rats. C'était comme si toutes les coulisses de la guerre civile s'étaient joués là. Les loduariens auraient vraiment dû le bombarder lorsqu'ils en avaient l'occasion.

D'un geste rarissime, il enleva d'un coup sec les lunettes de soleil qu'il portait comme d'habitude et se frotta les yeux en mécontentement. Edwige le regardait, presque gênée. Elle se sentait avoir ruiné une soirée qui avait pourtant si bien débuté.

Mais contre toute attente, le sourire au lèvres, Luca releva la tête pour regarder sa compagne dans les yeux et annoncer.

"Je sais que je t'ai promis qu'on irait nulle part avant notre voyage de noces... Mais on va faire une exception. On part à Margaux."

Le visage d'Edwige s'illumina. Certes, ils en étaient à leur troisième opération clandestine seulement dans le but de reconvertirai une seule agente, mais dans ce moment là, rien n'avait vraiment d'importance. Ils allaient sauver une vie, coûte que coûte, même si cela leur demandait des dizaines de missions après coup.

Cependant, la réalité des choses fit rapidement redescendre l'euphorie du moment. Certes, ils étaient tous les deux d'accord pour faire ce "sacrifice", mais encore est il que celle là allait probablement être la mission la plus complexe qu'ils aient dû faire jusqu'à présent, et dans toute leur vie d'ailleurs. Qui plus est, Corvus n'allait pas être derrière eux, ils faisaient tout cela à leur propre frais, et hors de question de mettre Omër au courant déjà qu'il n'aimait pas le fait que les deux prennent leur libertés. Il avait bien spécifié dans sa dernière lettre qu'il voulait une division stricte entre les missions attribués et celles personnelles.

Qui sait si Märtÿ avait été là. Il était probablement en train de dormir sur les dalles froides d'une cellule de prison loduarienne, ou bien il était mort. Peut être qu'il aurait aidé le duo, et tout aurait été bien plus facile...

Mais celle là, c'était une histoire pour une autre fois. À présent, ils devaient s'armer de leurs blocs notes et de leurs ordinateurs pour échafauder un premier croquis du plan qu'ils allaient mettre en œuvre.

Luca commença son discours alors qu'il se dirigeait vers la table du salon qu'ils utilisaient à présent comme bureau.

"Bon, par contre ça sera loin d'être simple. Si on doit s'infiltrer à Margaux Est, on parle d'un bâtiment gouvernemental avec une tonne de sécurité, des gardes ayant le droit d'utiliser de la force létale, des détecteurs de métaux, fouilles et tout le délire. On a pas le droit à l'erreur, on aura nulle part où s'échapper et on peut même pas ramener des armes. Mais surtout, on cherche un dossier dans un immense complexe. Ça va pas être facile."

"Détrompes toi, on a de très bonnes relations avec monsieur Thibault. Il y a clairement moyen de demander une visite, ou quelque chose comme cela."

"Très bien, ça nous donne une porte d'accès dans le bâtiment. Mais ensuite ?"

"Ils faudrait qu'ils nous montre l'aile de leurs archives. Puis faire diversion et s'y introduire pour subtiliser le document."

"Et si on nous escorte ?"

"Je sais pas..."

"Déjà, c'est quoi un bon prétexte pour visiter un hôpital psychiatrique ?"

"Je sais pas, entre partenaires ça se fait non ?"

"Mais ils pourraient en demander une aussi. Faut toucher à leur fierté. Il t'a parlé d'une fierté qu'ils ont eux ?"

"J'ai cru comprendre que le gouvernement demandait souvent leurs services pour faire le bilan de certains de leurs agents. Si le dossier de Kira est sous scellé, ils ont forcément une aile de leurs archives de haute sécurité avec tous les trophées de leurs services gouvernementaux."

"Et ils vont vouloir nous les montrer."

"Bingo."

"Okay, on avance. Faut vraiment qu'on prenne le temps de faire ça correctement."

"On a le temps, c'est bon. Combien tu crois que ça va nous prendre."

"On peut faire ça fin novembre pour être tranquille. Faut absolument pas brusquer Thibault. Je vais lui proposer un audit croisé de sécurité et de conformité, présenté comme une démarche mutuelle dans le cadre de l'officialisation du partenariat entre Margaux Est et notre établissement. On peut faire pression en disant que c'est pour faire en sortes qu'ils font pas exprès de nous refiler les gens les plus dangereux par exemple, ou avec des dossiers qui manquent. Et donc on va lui poser des questions sur la protection et la conservation des dossiers sensibles en particulier."

"Thibault n'a aucune raison de se braquer, il a toutes les raisons d'être fier de montrer que son établissement est rigoureux."

"Exactement. Et pendant la visite, je le distrait, et tu essaye d'inventer une excuse pour te retrouver seule dans les archives."

"Ça me paraît solide comme plan. On s'y met ?"

"Maintenant ?"

"Quoi, t'es fatigué ?"

"C'est que je pensais plutôt... Tu sais..."

Edwige souriait en secouant la tête, même si elle savait pertinemment au fond d'elle même qu'elle voulait de cela aussi. Elle lui glissa.

"Bon... On commence demain alors."

"Promis."

Et une fois ces mots prononcés, ils se mirent à s'embrasser, comme à leur bonne habitude.

* * *

Margaux était certainement une ville splendide qui se détournait très largement du cliché typique de la capitale détachée du reste du pays. Certes, c'était un des pôles financiers du pays les plus importants qu'il y avait, mais il y avait tout de même ce côté bon vivant et amical qui existait dans les rues. Après tout, elle n'était guère plus grande que d'autres villes du pays, comme Henne ou Roncevaux. C'était ce qui faisait la beauté d'Antares, équitablement urbanisée sur tout son territoire.

Edwige était excitée à l'idée de voyager avec son copain, lui qui regardait d'un air quelque peu morose par le pare-brise de leur voiture de location les rues dans lesquelles il avait eu l'habitude de flâner à l'époque où il était toujours à l'université. Contrairement à la jeune femme, il n'était pas natif de Roncevaux, il avait toujours grandi sous le soleil resplendissant de la baie de Margaux, les belles journées à la plage et les pique-niques au Parc de Lipres. Il avait presque une certaine nostalgie, si à ces mémoires ne s'ajoutaient celles de son expulsion qui l'avait forcé à se tourner vers le haut crime pour pouvoir user de ses compétences pour subsister à ses besoin; justement là où il avait trouvé Edwige par pur hasard alors qu'il cherchait un client.

En tout cas, malgré leurs états d'esprits divergents, ils avaient tous deux un sentiment en commun: le stress. Bien évidemment, ils avaient passé presque un mois entier à échafauder leur infiltration. Ils étaient revenus plusieurs fois sur leur stratégie, avant d'en discuter avec Thibault lui même qui semblait plus que heureux de leur montrer son petit bijoux. Au delà de ça, ils avaient pensé à une vaste quantité de mesures de sécurité pour s'extirper de situations collantes, comme des appels impromptus, des non-conformités révélés plus tard, et même un dossier factice qu'avait bricolé Edwige et qui était censé remplacer celui de Kira qu'elle allait subtiliser.

Certes, ils n'avaient aucune certitude de trouver ce pour quoi ils étaient venus. Mais à présent, ils ne pouvaient plus faire marche arrière. Ils devaient être confiants, leur personnages en dépendait.

Arrivés aux portes de l'institution, ils prirent tous les deux une minute pour observer la bâtisse avant de descendre de leur véhicule. C'était réellement un monument érigé des enfers. Toute la structure était faite de ciment gris, des barbelés jonchaient les murs et les toits, peut être la chose la plus hostile qu'ils avaient jamais vu de leurs propres yeux. Comment diable pouvait on être fier de posséder un lieu pareil ?

Qu'importe, ils n'étaient point là pour se faire impressionner. Ils devaient au contraire impressionner.

Ils se dirigèrent donc vers la porte d'entrée, et furent chaleureusement accueillis dès qu'ils poussèrent la porte, par nul autre que Monsieur Thibault en personne.

"Ah ! Les voilà ! Soyez les bienvenus dans mon établissement, mademoiselle et monsieur. Je suppose que vous êtes...?"

Luca pris les devants pour se présenter, conscient qu'il n'avait encore jamais rencontré l'homme en personne.

"Luca Corbino, je suis l'auditeur spécialisé dans la partie administrative de l'inspection. Vous connaissez déjà très bien Edwige il me semble, plus spécialiste dans le domaine clinique de la chose."

"Bien évidemment ! Nous nous sommes rencontrés par le passé, nous avons d'ailleurs échangé aussi par appel téléphonique le mois dernier à propos de vos recherches médicales, n'est-ce pas ?"

"Vous voulez dire, le traitement de données des patients ?"

"Oui, exactement. Je vous avait fourni les autorisations nécessaires pour consulter les archives de police de Roncevaux pour cela."

"Bien sûr, et nous vous en sommes reconnaissants, sachez le. C'est grâce à votre réactivité à ce sujet là que nous avons pu avancer si rapidement sur le traitement de la plupart de nos dossiers et préparer l'arrivée de nouveaux patients, dont les vôtres."

"Ah, vous ne savez pas à quel point cela me fait plaisir que de pouvoir compter sur vous. Vous savez, je continue d'en récupérer de plus en plus, mais la grande majorité est toujours introuvable. N'est-ce pas dingue ?"

"En effet, cela est assez anodin..."

"En tout cas, j'en ai presque oublié de vous présenter Perrine, mon assistante. Elle nous accompagnera aujourd'hui pendant la visite, histoire de m'épauler sur quelques questions techniques !"

Une jeune femme, jusqu'alors dans l'ombre du propriétaire, s'avança et serra les mains des deux espions en se présentant. C'était vraiment l'assistante la plus cliché, une jeune femme de pas plus de vingt ans, lunettes rondes et petite taille, tresse et longue jupe avec une panoplie de badges et de clés qui pendaient du côté de sa ceinture.

"Nous sommes ravis de vous avoir ici. J'ai en effet vocation à vous apporter les réponses pour toutes vos questions les plus fines."

Les deux jeunes gens, toujours fidèles à leur jeu d'acteurs, se présentaient aussi en gardant tout de même une moue assez sérieuse pour garder leur supériorité quand à cette inspection. Et à ce propos, Edwige fut la première à initier la visite.

"Très bien. Je suppose que nous pouvons débuter ?"

"Bien évidemment, mademoiselle. Je vais simplement vous demander de vérifier l'intérieur de votre sac, c'est moins que je ne vous fait point confiance, mais puisque nous travaillons avec des détenus même une paire de ciseaux qui tombe de votre poche par inadvertance peut poser un risque, ce n'est que le protocole."

"Absolument, et vous faites très bien de le mentionner."

Sans essuyer aucune sueur froide, Edwige ouvra son sac pour l'exposer à la vue de son interlocuteur. Rien de dangereux, des accessoires normaux et quelques dossiers, dont le leurre, et un bloc notes.

"C'est tout bon. Vous pouvez nous suivre !"

Ainsi, la visite débuta.

Déjà, les espions étaient soulagés du fait qu'il n'y avait pas d'escorte professionnelle. Ils avaient sous-estimé à quel point monsieur Thibault leur faisait confiance, et à quel point il était désireux de garder ce partenariat. Et c'était tant mieux pour eux, ils savaient à présent qu'ils pouvaient prendre toutes leurs libertés quand aux négociations et aux laissez-faire.

À mesure qu'ils avançaient dans les couloirs de l'aile administrative de la bâtisse, Thibault continuait de déblatérer comme il ne l'avait jamais fait sur Margaux Est, chantant les louanges de son administration en fer et laissant évidemment de côté le fait que ses propres gardes avaient ouvert les portes des cellules dès les premières nouvelles de l'invasion loduarienne. À chaque fois qu'il expliquait quelque chose, son assistant était toujours là pour acquiescer et glisser plus de détails, tout un discours que ni Edwige ni Luca n'écoutaient véritablement. Au contraire, ils regardaient autour d'eux pour essayer de comprendre l'architecture du lieu, et où pouvait se trouver la salle des archives.

Ils n'eurent pas à attendre longtemps avant de passer devant un couloir qui disait très justement "Archives" au dessus, probablement l'aile dédiée à cela. Alors que le propriétaire de l'hôpital continuait de discuter, Luca fit un clin d'œil à sa compagne qui transparaissait à travers ses lunettes de soleil pourtant réfléchissantes pour lui donner le signal avant d'interrompre le discours.

"Excusez moi si je vous interromps, monsieur Thibault. Mais justement, j'aurais quelques questions à vous poser à propos de la sécurité et la traçabilité des accès."

Avant que l'homme ne puisse répondre, Edwige fit mine d'être agacée.

"Personnellement, je serai vraiment curieuse de voir le fonctionnement des archives, c'est un sujet vraiment important pour nous, surtout que tu sais Luca qu'on a retrouvé chez les autres gars qu'on a visité des archives complètement exposés."

"Ah oui, tu as raison. Vous croyez qu'Edwige peut faire un détour par la partie archives ?"

Thibault était aux anges, comme si on venait de donner à un gamin l'opportunité de monter sa collection de jouets. Il s'exclama.

"Mais bien évidemment, c'est justement l'une de nos plus grandes fiertés ! Tiens, Perrine, vu que tu travailles beaucoup avec les archives, tu pourrais accompagner mademoiselle Marlieu pendant que monsieur Corbino me pose les questions."

"Avec plaisir ! Vous pouvez me suivre."

"Très bien."

Edwige tourna les talons et se mit à suivre la jeune femme, jetant un petit regard fugace à Luca avant de disparaître derrière un angle.

À présent, il était temps de faire valoir les semaines de documents administratifs qu'il avait ingurgité et surtout appris pour essayer de faire transpirer monsieur Thibault assez pour le garder captif sur lui et qui sait, l'utiliser sur des prochaines missions, en tout cas en attendant que Edwige fasse son travail.

"Très bien, Monsieur Thibault. Déjà, j'aimerais savoir quel est votre protocole de rotation des codes et badges d'accès aux zones classifiées, et à quelle fréquence les habilitations du personnel sont-elles réévaluées ?"

"Ah, le protocole de rotation... Alors, si je me souviens bien, on fait cette procédure environ une fois tous les... deux ans, il me semble."

Luca répondit d'un ton à la limite de l'accusation.

"Tous les deux ans ?"

Thibault se ressaisit immédiatment.

"Mais, euh... On compte réduire cela, bien évidemment. Au moins un an..."

"un an..."

"Un semestre, je veux dire. Oui, tous les semestres."

"Je vois, c'est déjà mieux que ce que j'ai pu observer chez vos concurrents."

"Ha bon ? Bien sûr, c'est Margaux Est ici, on est pas comme ces autres barbares de Margaux Ouest."

"Bon... Et justement, pour les dossiers à caractère sensible. Comment tracez vous la consultation d'un dossier sensible, un registre papier horodaté, un système électronique, ou les deux en parallèle ?"

"Pour les dossiers sensibles, on a une liste électronique en effet, chaque dossier à un code barre qui doit être scanné avant consultation, et désamorce aussi l'alarme qui se serait mise à sonner si jamais le dossier était subtilisé sans autorisation."

"Et je suppose qu'il en est de même pour les dossiers gouvernementaux ?"

"Pas vraiment, mais ce n'est pas de notre ressort. Seul moi et Perrine avons accès aux dossiers du gouvernement et en l'occurrence de la MIRA. Vu qu'on est une entité sous traitante, on ne peut pas avoir nos systèmes de sécurités mis en place, ils doivent pouvoir les retirer quand ils veulent et sans questions."

"Très bien, je note. Ah, et sinon, les caméras ? Vos caméras couvrent elles l'intégralité du couloir des archives, y compris la zone à accès restreint, et combien de temps conservez vous les enregistrements avant écrasement ?"

"Euh... Je vous avoue que sur cette question là, je n'ai pas les détails. Gardez là pour Perrine lorsqu'elle sera de retour."

"Je vois..."

"Ou sinon, je peux aller chercher notre département qui gère la sécurité !"

"Nul besoin, ne vous inquiétez pas."

Luca faisait mine de prendre des notes, ce qui avait pour effet de faire grandir l'angoisse que continuait d'accumuler son interlocuteur. En réalité, il était en train de faire des gribouillis sans signification, mettant parfois des points d'exclamations comme s'il réprimandait Thibault, en faisant en sortes qu'il le voit bien tout en faisant semblant d'être discret.

"Ah, et vu qu'on parle des caméras, en cas de coupure de courant prolongée, le verrouillage des zones classifiées reste-t-il automatique, ou faut-il une intervention humaine pour sécuriser physiquement les lieux ?"

"Ah, dans ce cas oui, tout est verrouillé, comme les secteurs carcéraux d'ailleurs. Les coupures de courant on en a eu, on a jamais eu de problèmes avec ça. Tout reste en sécurité."

"Je vois... Et le verrouillage est conforme aux normes ERG-55 je suppose ?"

De l'extérieur, Thibault semblait avoir un terrible vertige, comme si avec ce terme technique Luca avait violemment appuyé sur un accélérateur. Voyant son interlocuteur suer à grosse goutes suite à la question, il essaya de se rattraper pour le rassurer. Après tout, il ne voulait pas aller plus loin dans les détails, et surtout pas qu'il essaye réellement de répondre et leur faire perdre du temps.

"Ne vous inquiétez pas, si vous dites que vos cellules se verrouillent automatiquement quand le courant tombe, c'est qu'elles sont conformes. Excusez moi si je suis pointilleux."

"Non, vous avez tout à fait raison, je devrais en savoir plus que cela. C'est à moi de vous présenter mes excuses."

"Bon, en tout cas je vous embête sur une dernière question sur ce sujet avant de passer au financement."

"Euh... Très bien, allez-y."

"Disposez-vous d'un officier de liaison MIRA à demeure pour valider les accès aux dossiers classifiés, ou les validations passent elles par un canal externe, et sous quel délai moyen ?"

"Pour le coup, pas vraiment. Mais récemment, nous travaillons beaucoup avec un certain agent Mauser, notamment à propos de l'une de nos détenues. Je ne pourrais pas vous en dire plus même si je le voulais."

"Ce n'est rien, c'est simplement pour dresser le portrait robot du fonctionnement de vos systèmes."

"Je comprends tout à fait."

Mauser fréquentait donc bel et bien les parages de l'établissement pour une certaine patiente. C'était le signe qu'ils étaient sur la bonne voie. Mais cela voulait aussi dire que subtiliser le dossier aurait été remarqué bien plus rapidement, voire que le dossier ne soit plus du tout présent dans les archives. Heureusement, Edwige avait préparé un leurre, ce qui pouvait peut être leur faire gagner quelques jours tout au plus si jamais il devait être retiré.

Justement, pendant que Luca torturait le chef d'établissement avec des questions d'une cruauté immesurable, Edwige suivait Perrine à travers les couloirs des archives pendant qu'elle présentait chaque recoin.

"Ici, c'est la salle des archivistes, et là la salle de consultation. Il faut une autorisation spéciale pour amener les dossiers au delà de cette salle, par exemple pour des enquêtes ou des transferts. Au fond il y a la salle avec les dossiers les plus sensibles."

"Je vois. Et à côté ?"

"C'est la salle des archives gouvernementales ainsi que celles avec nos partenariats avec la MIRA."

"Ça, ça m'intéresse. On cherche nous aussi à décrocher ce genre de contrats, savoir comment vous entretenez les dossiers c'est quelque chose d'important pour nous. Surtout que si l'état vous fait confiance, on a de bonnes raisons de vous faire confiance aussi."

"Bien sûr ! Vous voulez visiter l'intérieur ?"

"Certainement."

"Très bien, suivez moi."

L'assistante s'avança devant la porte blindée des archives gouvernementales, là où elle avait le plus de chances de retrouver le dossier qu'elle cherchait. Elle s'attendait à voir un système de sécurité avancé qu'elle allait devoir étudier pour essayer possiblement de s'y introduire seule, mais fut étonnée par le fait qu'il ne s'agissait que d'un badge que la jeune femme tenait accroché parmi tant d'autres sur la partie latérale de sa ceinture.

Une fois cette porte ouverte, ils entrèrent dans un espèce de sas avec une vitre sur le côté qui donnait sur un espèce de poste de vigile, mais avec personne derrière. Curieuse, Edwige demanda.

"Mais... Ne doit-il pas y avoir un garde là ?"

"Nous sommes en pleine rénovation, nous avons profité de la guerre civile pour faire des travaux notamment sur nos systèmes. Là, seuls moi et le directeur pouvons entrer dans les archives grâce à un badge, mais plus tard il y aura aussi un vigile et des fouilles préalables."

"Plus tard, vous entendez ?"

"La semaine prochaine, si tout va bien."

Incoryable. Luca et Edwige étaient passés à une semaine de potentiellement se voir confrontés à un problème majeur dans leur infiltration. Ils avaient vraiment réussi à trouver par hasard la fenêtre la plus avantageuse pour subtiliser le document, encore une fois la girouette de la chance tournait en leur faveur.

Mais le travail était loin d'être accompli. Une fois à l'intérieur de la salle d'archives, Edwige commença a parcourir les allées avec l'assistante qui continuait ses explications.

"Voici certainement l'une des zones les plus sûres de tout l'établissement, vous y trouverez tous les documents les plus classifiés. Même nous en théorie ne pouvons pas y accéder, seul le gouvernement et le directeur en a les autorisation. Cependant, puisqu'il est bien souvent en déplacement, j'ai aussi eu un badge pour fluidifier l'accès, surtout avec la MIRA qui visite cet endroit à des intervalles irrégulières."

"Ah bon, ils font des rondes ?"

"Quelques unes, bien évidemment ce qu'ils font ne nous regarde point."

"Evidemment... Et je vois que tous les dossiers sont codés."

"Oui, les codes sont en vigueur pour protéger les identités en cas de vol."

"Je vois..."

À mesure qu'elle descendait dans les rangées, elle aperçut soudain du coin de l'œil le fameux code qui était aussi présent dans la circulaire de Roncevaux. Là, écrit en toutes lettres sur la tranche de l'un des dossiers. Edwige aurait bien voulu s'en emparer d'un geste rapide, peut être réussir à le transverser avec le leurre, mais l'assistante ne l'abandonnait jamais. Elle n'avait pas moyen de se retrouver seule dans cette section de la salle.

Après plusieurs tentatives sans dépasser le seuil de la curiosité, la jeune femme se résigna à tenter une approche différente.

"Bon, on a fait le tour. On peut passer à une autre section."

"Très bien !"

Et comme ils étaient entrés, l'assistante utilisa son badge pour les faire sortir de la forteresse et à nouveau dans le couloir.

Edwige devait absolument trouver un moyen de s'emparer de ce badge. Elle observa longuement les habitudes de l'assistante, cherchant à intérioriser ses mouvements à mesure qu'elle la suivait et qu'elle continuait son exposé. Elle avait déjà eu quelques essais dans le vol à la tire, elle n'avait aucun doute sur le fait qu'elle pouvait réussir avec la bonne diversion.

L'occasion se présenta alors que l'assistante s'arrêta pour montrer à Edwige une toute nouvelle caméra qu'ils avaient installé au plafond.

"Nous sommes aussi en train d'installer d'avantage de caméras, celle-ci est la première d'une série."

Edwige fit mine de vouloir sortir un bloc note de son sac, avant de faire intentionnellement tomber une paire de stylos à terre. La jeune femme devant elle remarqua la maladresse et se pencha la première pour l'aider à les récupérer.

"Oh, excusez moi ! Merci !"

Edwige se baissa aussi, mais à mesure que les deux femmes se mirent accroupies, et d'un geste d'une habileté impressionnante, elle décrocha le badge en question, plus un autre de son porte clef de ceinture sans que son interlocutrice ne s'en rendent miniment compte.

Mais ce n'était pas terminé. Elle se redressa, rangeant les stylos et le badge profondément dans son sac avant de se mettre à fouiller frénétiquement dans ce dernier.

"Un problème, mademoiselle Marlieu ?"

"Je... Vous n'avez pas vu ma carte bleue tomber par hasard ?"

"Je ne crois pas."

"Elle a dû tomber quelque part lorsque j'ai sorti mon bloc notes."

Elle se dirigea vers un couloir qui donnait sur la salle des archives depuis laquelle elles venaient de sortir avant de se retourner même pas quelques pas après.

"Vous pouvez regarder si je ne l'ai pas faite tomber à l'entrée du couloir ?"

"Attendez, vous ne voulez pas que je vienne avec vous ?"

"C'est bon, je vous retrouverai."

Et d'un pas dépêché, ajoutant à son jeu d'acteur stressée, elle marcha d'un pas décidé vers les archives de la MIRA, badge à la main.

Comme avant, elle pénétra dans le lieu en scannant sans problème, retrouva l'allée en question où elle avait repéré le dossier et s'en empara. Après un feuilletage rapide confirmant son contenu, elle le remplaça avec le leurre et s'éclipsa, tout cela en moins de trois minutes et sans éveiller l'ombre d'un soupçon.

C'était d'une facilité déconcertante, ils avaient largement surestimé la difficulté de la mission. Mais d'un autre côté, ils avaient eu un coup de bol très important lorsqu'il s'agissait de la sécurité des lieux en cours de travaux.

De retour dans le couloir principal, elle retrouva l'assistante qui était en train de chercher à terre comme une idiote.

"Perrine ! J'ai retrouvé ma carte, elle était dans l'autre couloir."

"Ah, heureusement !"

"Toutes mes excuses, comme vous le voyez je suis assez maladroite..."

"Ne vous inquiétez pas, c'est normal."

"Ah, et d'ailleurs j'ai aussi trouvé cela par terre un peu plus loin, est-ce à vous ?"

Elle lui présenta l'un des deux badges qu'elle avait pris, en cachant celui de la salle des archives sous le premier.

"Ah oui, c'est l'un de mes badges je crois..."

Elle s'en empara, découvrant aussi celui en dessous.

"Ah oui, décidément c'est..."

"C'est ?"

"Ce n'est rien, je dois peut être me trouver un meilleur porte clef... Visiblement je suis un peu maladroite aussi..."

L'assistante était visiblement terrorisée du fait qu'elle avait pu faire tomber l'un des deux seuls accès de l'établissement à la salle des archives de la MIRA, mais Edwige ne comptait pas creuser plus que cela et fit mine de croire qu'il ne s'agissait de rien d'important, rassurant son interlocutrice.

"À présent, je crois que nous avons fait le tour. Nous pouvons aller rejoindre les deux autres."

"Parfait, merci beaucoup pour cette visite !"

"Tout le plaisir est pour moi."

Dans le couloir principal, les deux jeunes femmes se réunirent à nouveau avec Luca et Monsieur Thibault, visiblement en pleine discussion chauffée. Justement, le directeur de l'établissement ne manqua pas d'interpeler Perrine dès son arrivée, signe que le compagnon d'Edwige lui avait donné du fil à retordre. Ce dernier se retourna justement vers sa compagne, comme pour lui demander un résultat, et eu comme réponse un clin d'œil comme celui qu'il lui avait fait précédemment.

Ils avaient fait le plus dur. À présent, ils devaient simplement se tenir à carreau jusqu'à la sortie.

* * *

"C'était un réel plaisir que de vous avoir accueilli, mademoiselle Marlieu et monsieur Corbino !"

À présent, les deux heures de visite les plus durs à supporter au monde s'étaient enfin achevés. Luca avait réussi à passer un coup de fil factice pour espérer mettre la pression à leurs interlocuteurs pour accélérer la cadence et les sortir de là plus tôt que prévu. Ils se tenaient donc désormais devant l'entrée, saluant leurs partenaires, Edwige la première.

"Le plaisir est pour nous, voyons. Votre établissement semble parfaitement conforme et nous voyons des efforts réels dans la mise en place de systèmes de sécurité avancés."

"En effet, ça ne parle que de ça en ce moment, la sécurité, la sécurité, que de la sécurité à toutes les soirées où je suis convié... Mais d'ailleurs, n'y êtes vous pas invités non plus ?"

"Je ne pense pas..."

"Vous devriez venir, je peux absolument vous transférer une invitation ! Cela vous donnera l'occasion de vous présenter à certains de mes meilleurs partenaires. Si vous nous appréciez, vous les apprécierez sans l'ombre d'un doute."

Edwige se tourna rapidement vers Luca en grinçant des dents avant de répondre.

"Mais bien sûr, j'en serai honorée ! J'attendrai votre invitation avec impatience."

"Faisons cela donc. Je vous remercie à nouveau pour votre présence !"

"Merci à vous, bonne journée !"

Une fois dehors, loin, bien loin de l'entrée où ils ne pouvaient plus être entendus, Luca eut du mal à se retenir de rire.

"Alors, c'est qui qui va devoir se taper une autre soirée avec ce nigaud ?"

"Ferme ta sale gueule, sinon je lui demande de t'inviter aussi."

"Eh, c'est toi l'agente ! Pourquoi tu as acceptée, même ?"

"J'allais pas refuser ! Et puis qui sait, on en saura peut être plus. Mine de rien, ça me manque l'espionnage mondain en soirée, j'ai tellement de nouvelles robes à essayer..."

"Bah, je te préfère sans de toute façon !"

Edwige lui donna un violent coup de coude avant de reprendre, feignant d'être agacée par cette remarque sale.

"En tout cas ça peut être une opportunité. Je ne dis pas non."

"Comme tu veux... En attendant, je vais me taper la lecture du truc qu'on vient de voler."

"Hors de question, on l'épluche ensemble. Faut sélectionner les parties les plus importantes qu'on découpera et qu'on montrera à Kira quand on la trouvera."

"Encore faudrait il la trouver, et ce avant qu'elle ne nous trouve... On s'est pas vus depuis quoi, trois mois ?"

"On verra. C'est un problème pour une autre fois."

"En tout cas, je suis fier de ce qu'on a fait. On est sacrément bons en fait !"

"Bien sûr qu'on est bons, on est les meilleurs."

"Tout ça pour dire que je vais certainement regretter ces moments une fois qu'on rendra les armes..."

"Eh ouais..."

"Bon... Sinon, il va bientôt faire nuit, et j'ai réservé dans un petit coin très sympa de la ville."

"Tu plaisantes ?"

"Pas du tout !"

"Oh là là, tu me gâtes !"

"Tu verras, j'ai jamais mangé une meilleure sole ici plus qu'autre part. Tu vas kiffer."

"Bon, et sinon on pourra faire un tour avant ?"

"Bien sûr, j'ai tellement à te montrer..."

"C'est bien... Ça nous fait un voyage de noces en avant première..."

"Tu l'as dit, Edwige."

Et alors qu'ils souriaient et riaient de l'un l'autre, ils embarquèrent à nouveau dans leur véhicule avec un butin d'une valeur bien supérieure à tout ce qu'ils pouvaient imaginer dans les mains.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
En cherchant le code logistique d'Exply dans les archives de Roncevaux, Edwige et Luca sont tombés par hasard sur la preuve, cherchée depuis des mois à l'insu d'Omër, que la sœur de Kira travaille bien pour la MIRA. La piste renvoyait à un dossier médical codé conservé à l'Hôpital Psychiatrique Carcéral de Margaux Est, qu'ils ont fini par y dérober sans accroc sous couvert d'un audit de sécurité proposé à Monsieur Thibault. Cela leur offre donc des preuves tangibles à présenter à Kira lorsqu'ils la confronteront.
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Vasertz
23 Novembre 2018

Ayant commencé à cimenter leurs positions dans la région de Séralpine, la divison du Général de Vitriers rencontre rapidement l'un des obstacles les plus imposants de la région qui vient tester la frontière pour la première fois: La base avancée de Blisonne, complexe militaire dressée spécifiquement durant cette guerre civile pour garder toute la partie nord du pays et éviter une percée en profondeur des troupes corviennes.

Equipée de blindés lourds, spécialistes tous terrains et pièces d'artilleries à haut potentiel destructeur, les hommes de la MIRA stationnés à Blisonne décident vers fin novembre de tester la solidité du front de Séralpine pour aller chercher une potentielle contre attaque du côté de Tableroi. Ils engagent donc des moyens légers, surtout de la reconnaissance, et font face à une ligne défensive qui n'avait pas lieu d'être.

Du côté corvun, les soldats s'attendent certes à une attaque, mais ne comptaient pas rester longtemps dans la région. Du côté de Tableroi, à cause de plusieurs défis techniques notamment, l'offensive de Nörä Köwnatör avait pris du retard forçant donc les équipes mobiles à assumer des positions défensives dissimulées espérant jouer sur l'élément de surprise pour stopper quelconque avancement.

Carte des AffrontementsCarte Stratégique, datée du 23 Novembre 2018





Résultat :Drapeau de Corvus

CORVUS EST VICTORIEUX

"Seuls les morts ont vu au delà de l'ombre"

423 MORTS
319 Corvus / 113 MIRA


Corvus résiste mais ne tombe point, même après plusieurs heures d'harcèlement subi par les troupes de la MIRA. Celles-ci s'attendaient à faire face à des embuscades, et avaient prévu une large quantité d'infanterie au sol pour résister aux troupes dissimulés ainsi que des tireurs d'élites pour la reconnaissance.

Cependant, les troupes fédérales ont le reflexe de jouer sur la gourmandise de leur adversaire. Remarquant que la force d'attaque était moindre, ils firent exprès d'abandonner du terrain aux assaillants, redoutant un contournement ou bien une contre-attaque depuis Tableroi.

Bien que l'intuition était mauvaise, la démarche était juste. Les soldats de la MIRA étant principalement composés de troupes de reconnaissance se rendirent compte de leur avancée trop spectaculaire pour être réellement causée seulement par leurs soins. Craignant une embuscade plus grande, voire des positions d'artillerie dissimulée derrière du relief, la MIRA se retire donc, abandonnant la victoire technique à Corvus malgré le nombre de pertes bien supérieures du côté fédéral, repartant avec la certitude de pouvoir revenir avec une meilleure force de frappe et reconquérir la région.


19071
[♠] Mäleke parönytar
Kapöli IV: Merën Särnat

"Les Ailes de Corbeau" Sally Väytkä, 2018 (Photographie Spectaculaire, Musée des Arts Photographiques de Tassel)

"Les Ailes de Corbeau"
Sally Väytkä, 2018 (Photographie Spectaculaire, Musée des Arts Photographiques de Tassel)



Pour la première fois depuis la fin du mois d'octobre, les alarmes sonnaient sur la base aérienne militaire de Robaltes. Personne ne savait ce qu'il était en train de se passer, mais une chose était sûre: le centre de commandement corvun avait besoin d'eux.

Partout où l'on regardait, dans les hangars, sur les tarmacs, le personnel courrait dans tous les sens. Certains criaient des ordres, ils faisaient signe à des véhicules de passer et d'autres de s'arrêter, certains utilisaient une clé à molette pour resserrer des boulons, d'autres inspectaient des joints. Les camions citernes pleins de kérosène se garaient dans les baies prévues à cet effet, et tout de suite un cortège s'assistants vinrent brancher des pompes pour les rattacher aux chasseurs en cours de préparation.

Parmi eux, Mariah était celle qui criait le plus fort. Elle donnait des directions, demandait des services, et surtout participait elle même à la mise en place de l'appareil de sa chasseuse à laquelle elle était attachée. Elle le savait, la guerre ne se gagne point que sur le champ de bataille, ni dans les airs, mais bien aussi dans les arrières lignes où même un défaut pouvait faire la différence entre la vie et la mort.

Les pilotes n'échappaient pas au coup de stress général non plus. S'étant préparés avec une rapidité hors norme pour se mettre en combinaison et s'apprêter à sauter dans leurs aéronefs, ils devaient pourtant d'abord faire le point avec Pronto, le seul qui avait reçu les vraies raisons de la mobilisation d'urgence qui les appelait à l'action. Il avait passé presque un mois à entraîner sans arrêt ses trois chasseurs d'élite, et ils montraient tous sans exception des progrès importants. À présent, ils leur était donné de faire leur preuves.

À peine étaient ils entrés dans la salle de briefing que Pronto prit la parole.

"Ne pensez même pas à vous assoir, ça va être rapide. La MIRA est en train de lancer un assaut jamais vu sur la région de Henne, et avec ça une paire de bombardiers et cinq avions de chasse confirmés. Ils déploient les grands moyens les gars, c'est pas juste une bataille comme une autre. Et vous savez ce qui se passe si on perd Henne. Donc quand vous montez dans vos aéronefs, je veux une cohésion maximale, vous devez vous apprêter à vous battre à trois contre cinq. On restera en liaison constante avec les batteries anti-aériennes pour éviter le tir fratricide, c'est la nouveauté qu'on n'a pas eu le temps de voir en entraînement mais à laquelle vous vous ferez vite. Si vous vous trouvez dans une situation compliquée, vous pouvez ordonner un tir de couverture. Compris ?"

Tous répondirent à l'unisson.

"Compris !"

"Les pilotes, je veux de l'agressivité et de la prise de risque mesurée. Pas un seul pilote antarien ne rentre chez lui ce soir. Pas un seul. Je veux les cinq chasseurs descendus et les deux bombardiers si vous pouvez. Attendez vous à des renforts. Allez, allez, go go go ! Tous aux chasseurs, rapidement ! Bon courage les pilotes, Corvus compte sur vous !"

Après cette brève introduction, les trois sortirent immédiatement de la salle pour aller rejoindre les hangars où leurs équipes au sol les attendaient. Tous étaient déterminés comme jamais, prêts à utiliser tout cet entraînement au mieux, prêts à en découdre, surtout Marceline. Justement, alors qu'ils étaient sur le point de se séparer, Siam lui glissa.

"Prête à tout casser ?"

La jeune femme lui répondit avec un ton marquant.

"Bien sûr. I'm made of steel."

Ils échangèrent un rapide sourire avant que Marceline n'aille rejoindre Mariah, en pleine répartition des rôles.

Dès qu'elle vit la pilote s'approcher de l'aéronef, elle se retourna pour l'encourager sans changer nullement d'attitude.

"Marceline ! Allez, on attends que toi ! Fais nous rêver !"

"Je les dégommerais à ta santé, Mariah !"

"T'as intérêt putain !"

La cadette se dépêcha de rejoindre son appareil, monter à l'intérieur à l'aide de son équipe et démarrer comme elle savait le faire. Au cours des dernières semaines, elle avait pris le temps d'apprendre ses connaissances théoriques à ses compagnons, à présent tous les trois pouvaient démarrer leurs appareils presque simultanément avec une rapidité bien supérieure aux niveaux des premières journées. Et justement, quelques minutes seulement après avoir pris positions dans leurs cockpits respectifs, les pilotes s'élançaient un par un sur la piste de décollage puis dans les airs, où ils se retrouvèrent rapidement avant de voler en formation vers le front de Henne.

Ils avaient attendu ce moment depuis maintenant bien des semaines, semaines qu'ils avaient passé à se battre entre eux, à simuler des combats avec missiles, l'évitement de la défense anti-aérienne ainsi que le travail d'équipe pour prendre en chasse un ou plusieurs ennemis.

L'activité favorite de Marceline avait été certainement les tests en deux contre un dans lesquels elle arrivait toujours à s'en sortir victorieuse. Bien qu'elle était un membre performant d'une équipe, elle savait très bien se débrouiller seule, et elle le montrait. Mais elle ne prenait pas la grosse tête pour autant, et connaissait bien ses limites. Comme Pronto leur avait appris, elle faisait de la prise de risque mesurée. Elle n'avait aucun doute qu'ils allaient prendre par surprise les antariens qui n'avaient encore aucune idée que Corvus était doté d'une aviation aussi performante.

Les pilotes étaient en effet déterminés comme jamais. Chacun souriaient sous leurs masques à oxygène, portant fièrement sur leurs casques les insignes de Corvus ainsi que leurs noms de code stylisés. Par exemple, Siam avait son nom écrit en police rappelant les cultures nazuméennes, c'est justement de là qu'il tenait son surnom. Il avait toujours été passionné par l'étude de cette partie du monde, et avait choisi Siam pour se représenter dans les airs. Du côté de Sparrow, c'était plutôt avec un look sportif qu'il avait décidé de décorer son casque, grand amateur de son équipe d'icebreaker favorite, les Rockstars de Lyra. Marceline quand à elle n'avait pas vraiment de décorations notables, à part la belle signature sur son casque que lui avait confectionné Mariah, son prénom écrit en cursif avec un as de pique sur le i, simple, innocent et menaçant, tout comme la personnalité. Qu'elle avait appris à se construire.

En effet, la jeune femme avait beaucoup appris sur elle même pendant ces semaines. Elle avait surtout passé du temps avec Siam pour essayer de s'aventurer au delà de sa zone de confort, en testant des nouvelles activités ou bien en ayant des discussions personnelles. Elle avait d'ailleurs appris qu'elle était très forte aux fléchettes, ce qui n'avait pas manqué d'animer les soirées au bar après de longues journées d'entraînement. Marceline avait aussi découvert avec lui de nouveaux titres de metal, un style musical qu'elle n'aurait jamais cru apprécier, elle qui pourtant se connaissait réservée la plupart des fois. En bref, elle avait su devenir bien plus extrovertie et surtout une partie importante, voire absolument essentielle de leur unité.

Cependant, elle avait tout de même conservé son côté studieux tout au long de sa transformation, et heureusement. Elle animait des points théoriques tous les soirs, certes qu'elle prenait un peu avec timidité au début, mais qui au final avait payé. La plupart des pilotes avaient vu leurs compétences améliorer grandement, notamment en exploitant des fonctionnalités de leurs chasseurs qui n'étaient pas nécessairement prévus à cet effet, ou bien en étudiant des manœuvres sur le sol avant de les reproduire dans les airs. Elle était aussi responsable à sa propre façon d'avoir rendu le programme d'une qualité de haute voltige, d'une façon que nul autre instructeur ne pouvait le faire. Même Pronto était impressionné par ses capacités didactiques et les effets positifs qu'ils pouvaient avoir sur les résultats divers.

Et dire qu'il y a seulement quelques semaines de cela, elle était chez elle à Henne, refusant de parler à qui que ce soit, la personne la plus timide qui pouvait exister... Cette transformation, elle le devait à son entourage, et en particulier Siam.

Après plusieurs dizaines de minutes de vol à hauteur de croisière, ils apercevaient enfin les horizons de la ville de Henne et s'apprêtaient à plonger pour débuter leur opération. Dans leurs oreilles, Pronto leur donnait les derniers conseils avant de s'élancer.

"Bon, c'est maintenant les pilotes. Restez ensemble, coute que coûte. Vous allez vous les retrouver directement sur vous, donc faites gaffe. Toujours aucun renfort en vue, mais gardez les yeux ouverts."

Siam prit les devants de la réponse.

"Reçu. On plonge. Allez les gars, je veux voir du spectacle !"

Et ainsi, les aéronefs des trois débutèrent leur descente sous les nuées.

Mais à peine avaient ils atteint l'altitude de combat, ils se rendirent immédiatement compte de la situation.

C'était une catastrophe sans nom vue du dessus. La MIRA avait engagé des moyens extrêmement importants et semblait complètement surcharger les défenses de leurs alliés corvuns. Les soldats antariens avançaient sans s'arrêter, et surtout, sans obstacle. Déjà les environs ressemblaient à un après coup de sinistre, les plaines étaient couvertes de boue et les impacts d'obus étaient profonds, si profonds que des soldats les utilisaient pour se réfugier des balles qui tiraient dans tous les sens.

Mais pour les pilotes, ils n'avaient pas le temps de se désoler face à ce qui se passait au sol. Leur bataille était dans les airs, et justement ils repérèrent les premiers chasseurs antariens juste en face d'eux. Marceline, qui les avait vu en première, s'écria dans le micro.

"Tally-ho, on les prends par surprise. Sparrow sur le flanc."

Les deux autres pilotes répondirent positivement.

"Reçu, on engage."

Marceline fut la première à tirer un missile, suivie de Siam qui tira lui aussi l'un des siens alors que Sparrow se détachait pour sécuriser de l'espace.

Les pilotes antariens n'avaient aucune idée du danger, au contraire. Puisqu'ils utilisaient les mêmes modèles de chasseurs, ils n'avaient pas eu le réflexe de crier gare à l'ennemi. Et c'est ainsi que le premier missile vint s'écraser à toute vitesse sur le premier aéronef, le désintégrant en plein vol, tandis que le deuxième y échappa de peu grâce à la salve de leurres qu'il avait déployé juste à temps, se décrochant de l'axe de tir de ses assaillants.

Marceline ne perdit pas de temps. Elle s'écria, avant de prendre en chasse le survivant des tirs surprise.

"J'ai, Siam va piquer les renforts !"

"Reçu !"

Comme elle savait si bien le faire, elle prit en chasse l'antarien, visiblement sur les nerfs à cause de cette funeste surprise qui lui avait couté un coéquipier. Ses virages étaient saccadés, mais il ne semblait pas faire une quelconque manœuvre. Au contraire, il éjectait une nouvelle salve de leurres alors que Marceline n'avait rien tiré, désireuse de conserver ses missiles.

Depuis le sol, les soldats relevaient momentanément la tête pour observer le spectacle assourdissant qui couvrait presque tous les bruits de la bataille en cours. Alors que la chasseuse continuait de poursuivre le pilote antarien, les corvuns regardant le ciel criaient en son honneur. C'était comme voir l'espoir incarné les sortir du seul fléau qu'ils n'avaient jamais réussi à contrecarrer jusqu'à maintenant.

À mesure que son adversaire se fatiguait, Marceline restait calme comme à son habitude. Pourtant dans son casque, elle entendait déjà Sparrow et Siam crier au renforts.

"Trois chasseurs à deux heures, Tally-ho."

"On engage. Marceline, dépêche toi."

C'était le moment d'abattre sa cible qu'elle tenait en laisse depuis de longues secondes. Alors que les virages de son attaquant devenaient de plus en plus prévisibles, elle coupa court lors d'une inversion, se retrouvant directement au dessus de sa cible et tirant avec sa mitrailleuse de bord pour venir scinder le châssis de son opposant en deux avant qu'il vienne voler en éclats sur le sol au milieu d'une escouade antarienne.

Elle aurait bien voulu se féliciter de cette réussite, d'une pierre deux coups comme on le dirait, mais elle devait aller aider ses camarades.

Ces derniers se faisaient déjà prendre en chasse, dans un espèce de chaos de voltes et de pirouettes entre les trois antariens, visiblement désorganisés mais d'attaque, alors que Siam et Sparrow continuaient d'épuiser leurs missiles ainsi que leurs leurres.

Marceline arriva juste à temps, tirant deux missiles l'un après l'autre sur le membre de l'aviation républicaine les plus détachés du groupe alors qu'elle volait à toute vitesse vers lui. Le premier manqua de lui décrocher l'aile, réussissant à l'éviter de justesse en prenant de la hauteur. Cependant, cela le mit à découvert de la deuxième salve qui vint le percuter en plein cockpit et le mettre définitivement hors d'état de nuire avant même que la cadette n'eut le temps de réellement s'introduire dans le combat local.

À présent, ils étaient trois contre deux, et Sparrow menaçait déjà de descendre l'un d'eux alors qu'il pourchassait sa cible avec des yeux de faucon. De son côté, Siam au contraire essayait de se défaire de la trace se son assaillant, réussissant à gagner de la vitesse et de la distance. Voyant Marceline s'approcher de sa position, il s'écria.

"On va faire un truc, quand je vous le dis, Marceline et Sparrow vous inversez les rôles. Vous avez encore des missiles ?"

Marceline s'écria.

"J'en ai encore trois."

"Moi je suis à sec."

"Très bien. Sparrow, on va essayer de le prendre à deux quand tu te seras décroché, j'ai encore un missile."

"Reçu."

"Parés ?"

"Parés !"

"Allez, on switch."

Et en l'espace de quelques secondes, Sparrow releva sa pointe pour venir pourchasser l'antarien qui collait à Sparrow, tandis que Marceline prit sa place et tira sans attendre un missile sur sa nouvelle cible.

Celle-ci en avait encore un en réserve, et voyant qu'il était visé effectua une manœuvre pour casser le guidage radar et venir chercher un angle pour tirer le sien tout droit vers son assaillante. Celle-ci avait encore bon nombres de leurres, et les relâcha sans attendre pour continuer à pourchasser le pilote républicain sans avoir à effectuer des manœuvres évasives. Son adversaire ne s'y attendait pas, et se retrouvait à présent dans une situation encore plus sensible qu'avant. Marceline en profita immédiatement, en le menaçant avec sa mitrailleuse, fermant les angles et le forçant à prendre des virages plus courts et jouer de la hauteur. Il était pourtant bien plus compétent que les autres à qui elle avait eu à faire juste avant, il savait éviter les angles morts et se déjouer de sa poursuivante mieux qu'elle n'arrivait à suivre. Pourtant, la cadette s'accrocha, sachant que si elle devait le perdre de vue, ses deux autres alliés allaient potentiellement être exposés.

Cependant, elle n'eut pas à garder cet effort bien longtemps. De nulle part, un missile arriva à toute vitesse de la gauche pour venir exploser le réacteur gauche de sa cible, dont le châssis de désintégra presque immédiatement ensuite, ne laissant aucun espace pour l'antarien de s'éjecter.

Marceline plongea en urgence pour éviter les débris de l'impact et s'écria dans le micro.

"Il venait d'où le missile ?!"

Siam répondit immédiatement.

"C'est le mien, j'ai raté ma cible."

"T'as une de ces chattes, tu peux pas comprendre."

"J'ai touché l'autre ?!"

"En plein dans le mille !"

"Eh bah putain !"

En attendant, Sparrow avait bientôt fini de trouver son angle de frappe. Alors que Siam remontait et que son poursuivant coupa court, il décida d'utiliser les conseils de Marceline et utilise sa fameuse passe de palonnier gauche pour gagner rapidement de l'angle et actionner sa mitrailleuse de bord pour venir scinder l'aile gauche de l'aéronef comme d'un coup de sabre alors que Siam s'écarta en sécurité des tirs amis.

Ainsi, les cinq chasseurs étaient tous morts dans l'espace d'une vingtaine de minutes de dogfight polyvalent intense. Déjà les pilotes se réjouissaient de leur victoire écrasante que Pronto s'écria dans leurs oreilles.

"Les bombardiers sont en train de rentrer à la base les gars, faut les descendre aussi."

Tout ce combat avec les chasseurs, ils en avaient presque oublier les protagonistes de la destruction. Voyant leurs alliés se faire détruire par les trois pilotes corvuns, ils avaient décidé de battre en retraite et voler vers leur camp de base.

Mais sous les ordres de Pronto, les pilotes n'allaient pas leur laisser l'occasion de s'en tirer comme ça. Ils prirent immédiatement en chasse l'un des deux appareils qui avait fait volte face en dernier alors qu'il accélérait loin dans la campagne contrôlée par la MIRA.

Sparrow garda les yeux sur lui alors que ses coéquipiers cherchaient à trouver un angle de frappe. En attendant, Marceline s'était décrochée du groupe pour tenter d'aller chercher le second bombardier, déjà loin devant.

En quelques coups d'accélérateurs, elle arriva à son niveau et commença à le menacer encore une fois avec ses mitrailleuses. Visiblement alarmé par la situation, il débuta des manœuvres évasives, même si l'appareil n'était clairement pas conçu pour le combat aérien. Dans ses oreilles, Marceline entendait Sparrow crier "Je l'ai eu", signifiant qu'elle était désormais seule face au dernier survivant du massacre.

Mais à mesure qu'elle cherchait à trouver un angle pour descendre l'aéronef, elle entendit soudain une multitude d'alarmes sonner dans ses oreilles. Elle hésita une seconde, voyant que sa cible était presque dans son viseur, mais se résigna à se relever, et juste à temps d'ailleurs. Une paire de missiles volaient tout droit vers elle, et elle les évita avec grande prouesse mais perdit l'hameçon qu'elle semblait avoir si solidement attaché au bombardier, à présent filant vers l'horizon.

Les cris de Pronto virent se joindre aux alarmes.

"Marceline, la DCA antarienne est sur toi bordel, faut revenir !"

"Le bombardier est là !"

"On s'en fout, l'armée à terre a battu en retraite de toutes façons. Vous rentrez tous les trois."

"Hein ?! Comment ça ?!"

"Rentrez, on en parlera à votre retour. Beau travail tout de même les pilotes."

Et ainsi, Marceline reprit de l'altitude et alla rejoindre son groupe pour voler à nouveau en formation comme ils étaient venus pour rejoindre leur base d'appui, extrêmement satisfaits de leur performance.

* * *

"Bon, mauvaise nouvelle les pilotes."

Les trois étaient rentrés sans accroc, célébrés à leur arrivée et félicités par tout le monde. Mariah avait pris Marceline dans ses bras, et tout le monde l'avait acclamée dès qu'elle était descendue, en même temps que ses deux coéquipiers.

Mais malgré cette bonne ambiance, le visage quelque peu morose de Pronto fut assez pour casser toute l'euphorie qu'ils avaient dès leur entrée dans la salle de briefing.

À présent, ils étaient assis, écoutant les résultats du combat qu'ils venaient de vivre.

"Déjà, je me dois de vous féliciter. Excellents réflexes, vous avez su travailler ensemble, même si j'aurai bien aimé plus de manœuvres et plus de communications. Marceline, tu as eu le bon réflexe de te retirer à l'arrivée de la DCA antarienne. C'est pas un risque qu'il vaut la peine de prendre. Au total, vous avez descendu six aéronefs, deux chacun, et avez tué une vingtaine de soldats au sol avec les débris de ces derniers. De votre côté de la bataille, vous avez réussi haut la main."

Il fit une pause avant de reprendre.

"Malheureusement, ça s'arrête là en termes de points positifs. Au sol, nos troupes ont été complètement prises par surprise par la magnitude de l'assaut antarien dans la région, le nombre de blindés était bien trop important et nous avons perdu une quantité considérable d'hommes dans le processus. Ce n'est aucunement de votre faute, vous avez fait ce qu'il fallait. Mais vous devrez vous confronter à cette évidence désormais. Gagner la guerre dans les cieux ne signifie en rien gagner celle au sol.

D'un autre côté, vos éliminations ont grandement ralenti l'avancée de l'offensive, et la MIRA a perdu bien plus de personnes qu'elle aurait du, hormis les six pilotes qualifiés. Vos efforts ont compté, ne croyez pas que ce n'était pas le cas.

On va reprendre les entrainements, cette fois on va vous assigner un pilote d'avion d'attaque au sol pour donner une dimension de support à vos sorties. Je suis confiant que nous pouvons faire une vraie différence décisive, surtout si vous gardez ce niveau de performance.

Je suis fier de vous, pilotes. Bon travail. Allez profiter du reste de votre journée."


Ils acquiescèrent tous avant de se retirer dans les vestiaires.

Marceline était heureuse d'avoir marqué ses deux premières neutralisations, et passée à ça d'en marquer une troisième, mais conservait tout de même cet arrière goût amer de la défaite au sol...

Qu'importe de toutes façons, et peut être bien qu'avec cette intervention spectaculaire qu'ils venaient de produire, la MIRA allait certainement se mettre sur ses gardes dans les futurs affrontements.

Sans le savoir, c'était en effet bien le cas. Loin de là, loin de Robaltes et dans les quartiers généraux de l'ARA dans le centre de commandement près de Camille, le seul rescapé du massacre descendait de son appareil en larmes, traumatisé par le fait qu'il venait de perdre six coéquipiers en vingt minutes. Sans le savoir, les pilotes corvuns venaient de faire réellement peur au commandement de la MIRA pour la première fois depuis le début de la guerre.

Mais de toute façon, cela n'avait que peu d'importance à leurs yeux.

Ils avaient gagné du terrain.

La reconquête de Henne débutait.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Après des semaines d'entraînement intense, l'escadrille corvienne de Robaltes est appelée au combat pour la première fois: la MIRA a lancé sur la région de Henne, siège du commandement corvun, un assaut d'une ampleur inédite, cinq chasseurs et deux bombardiers face aux trois pilotes de Pronto. Malgré l'infériorité numérique, Marceline, Siam et Sparrow ont abattu la totalité de la chasse adverse ainsi qu'un bombardier, mais la bataille au sol a tourné au désastre pour les troupes corviennes, submergées par les blindés antariens. Sans le savoir, les trois pilotes venaient pourtant de semer, pour la première fois depuis le début de la guerre, une peur réelle dans le commandement de la MIRA, alors que celle-ci débute la reconquête de Henne.
2363
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Lissous
2 Décembre 2018

Ayant préparé cette offensive depuis maintenant plusieurs mois, la MIRA s'élance dans un pari risqué mais qui pourrait très bien faire chuter Corvus si il devait se réaliser, soit la reconquête du coeur de l'insurrection corvienne, la région de Henne.

Emportant un effectif important de presque vingt mille soldats plus des milliers de conscrits volontaires, des centaines de blindés lourds et légers ainsi que bon nombre de pièces d'artillerie et aéronefs, l'Armée Républicaine Antarienne surprend la ligne défensive fortifiée de Corvus aux débuts du mois de décembre, alors que le froid mordant commence à prendre sa place au nord du pays et les premiers flocons de neige commencent à tomber.

Du côté corvun, personne ne s'attend réellement à une contre attaque de cette ampleur, et certainement pas sur le front de Henne. Bien que les renseignements avaient permis d'établir que la MIRA préparait une offensive large, celle-ci avait été prévue sur Daxe déjà endommagée plutôt que sur le cœur plus fortifié de Corvus.

Carte des AffrontementsCarte Stratégique, datée du 2 Décembre 2018





Résultat :Drapeau de la Junte Militaire MIRA-ARA

LA MIRA EST VICTORIEUSE

"Seuls les morts ont vu au delà de l'ombre"

3902 MORTS
2877 Corvus / 1025 MIRA


L'attaque sur la commune fortifiée de Lissous s'avère être un désastre pour Corvus. Dès les premiers instants de l'offensive, les positions sont déjà surchargés et n'arrivent pas à garder une cadence de tir assez élevée pour faire face à l'assaut. Les blindés antariens arrivent à pénétrer profondément dans les premières lignes, ce qui force le retrait des forces fédérales dans les parties les plus en retrait de la petite ville, puis dans un vaste champ plus loin où des tranchées avaient été mises en place.

Le bilan aurait pu être bien plus catastrophique si la toute nouvelle armée de l'air corvienne n'était pas intervenue si rapidement, massacrant la force de frappe aérienne qui gardait jusque là la MIRA en supériorité absolue en l'espace de quelques minutes.

Cependant, malgré cette victoire dans les cieux donnant un avantage dans la stratégie de Corvus et soulageant la Défense Contre Aéronefs, les forces étaient hésitantes sur le fait d'abandonner du terrain et ainsi exposer la région à plus de pénétration, ce qui causa en grande partie les pertes corviennes par manque d'organisation d'un retrait coordonné.

La MIRA aussi eut les yeux plus gros que son ventre, décidant de pousser d'avantage sur les tranchées du champ de Lissous malgré le manque de support aérien. En fin de compte, ils furent couronnés vainqueurs malgré une grande partie de leur force de frappe ayant péri dans ces derniers instants où il aurait été peut-être plus judicieux de se stopper, tandis que Corvus se retirait vers des villages avoisinants.


1688
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Barette-sur-Ronce
3 Décembre 2018

Au lendemain du début de l'offensive républicaine sur la région de Henne, une deuxième division de la MIRA perce à l'est du front pour ajouter un nouveau point d'appui sur une zone déjà chamboulée. Les effectifs sont plus réduits en termes d'infanterie, mais la quantité de blindés reste similaire ce qui met encore une fois une pression impossible sur les lignes de défenses corviennes.

Cependant, les défenseurs ayant eu notice de la percée survenue la journée dernière, ils étaient prêts à ne pas commettre les mêmes erreurs et d'abandonner du terrain même si cela signifiait que les assaillants se rapprochaient de Henne, pour laisser de l'espace et pouvoir fortifier les positions arrières.

Carte des AffrontementsCarte Stratégique, datée du 3 Décembre 2018





Résultat :Drapeau de la Junte Militaire MIRA-ARA

LA MIRA EST VICTORIEUSE

"Seuls les morts ont vu au delà de l'ombre"

1361 MORTS
488 Corvus / 873 MIRA


Le Lieutenant en charge de la ville fortifiée de Barette-sur-Ronce prend les commandes de la défense improvisée avec des instructions simples: Viser les blindés, rester en groupes indépendants détachés et détruire les ponts reliant les deux parties de la ville et permettant de passer au dessus du fleuve de la Ronce lorsqu'il est temps de battre en retraite. La défense est pensée pour éventuellement laisser l'adversaire gagner du terrain et le saigner de ses effectifs sur plusieurs kilomètres.

Il s'avère que cette stratégie fonctionne bien, même très bien. La MIRA pénètre dans la ville et perd déjà une grande partie de ses véhicules, forçant l'assaut à continuer sur pied. Ralentis une nouvelle fois car obligés de devoir faire le tour de la ville pour passer le fleuve avec leur division, la MIRA continue de perdre des troupes jusqu'à finalement sécuriser le lieu, les troupes conviennes ayant complètement battu en retraite.

Certes, la commune est abandonnée aux mains des forces républicaines, mais avec un lourd bilan humain et encore plus de blindés avec cela.


11018
[♠] Seynä
Kapöli IV: Merën Särnat

"L'Aube d'un Monde Nouveau" Sally Väytkä, 2019 (Photographie Spectaculaire, Musée des Arts Photographiques de Tassel)

"L'Aube d'un Monde Nouveau"
Sally Väytkä, 2019 (Photographie Spectaculaire, Musée des Arts Photographiques de Tassel)



Comme à peu près tous les soirs, les visages des individus qui fréquentaient la taverne du Pieu Vert pour venir assister aux réunions du commandement fédéral étaient gris de désespoirs ou rouge de rage.

Il y a quelques jours, la MIRA les avait pris par surprise dans un assaut d'une magnitude jamais vue auparavant sur la seule région qui gardait unis les territoires de Corvus et coordonnait les assauts à distance. Les sous terrains de la ville avaient été aménagés depuis le temps en centre de commandement temporaire, mais qui au fil des semaines commençait à se sédentariser de plus en plus. La logistique était aussi traitée en ce lieu, l'aspect le plus capitale de l'armada corvienne qui lui donnait encore jusque là un avantage de réponse rapide face à leurs adversaires. Tout cela était concentré dans la ville où tout avait débuté, naturellement. Mais à présent et pour la première fois depuis que le siège avait été percé, cette ville était menacée par les forces de l'ARA qui avaient réussi à grignoter du terrain dans l'une des régions les plus fortifiés de leur ligne défensive.

C'était déprimant de savoir que leurs meilleurs efforts défensifs n'étaient pas à la hauteur, et plusieurs craignaient qu'une percée autre part, comme sur Robaltes par exemple, pouvait très bien avoir lieu avec bien moins de résistance que rencontrée plus à l'est. Soudain, leur stratégie de pousser au nord semblait être un pari incroyablement risqué, puisqu'il prétendait pouvoir abandonner Henne pour une promesse de rejoindre le cœur de l'armée antarienne à Roxbourg, dans la périphérie de Camille. Et avec cela, l'assaut sur Tableroi n'avait pas encore débuté, alors que Vitriers tenait toujours Séralpine avec le peu d'hommes qu'il avait.

En bref, Corvus semblait être dans l'antichambre de la catastrophe, et l'euphorie qu'ils avaient accumulé lors de la percée des deux sièges n'était plus là pour les consoler.

Alors que les invités continuaient à chuchoter entre eux, Lÿsä Köwnatör entra dans la salle et monta sur l'estrade, se présentant aux autres.

"Salutations, compagnons de Corvus. Aujourd'hui, nous avons beaucoup de sujets à traiter. Tout d'abord, j'aimerais saluer nos pilotes, stationnés à présent à Robaltes, qui il y a quelques jours ont entrepris à trois une opération légendaire en abattant six aéronefs républicains sans essuyer la moindre perte. Ce sont les progrès comme ceux ci qui continuent à nous donner de l'espoir, même lorsqu'il semble que tout est perdu.

Malheureusement, nous avons appris avec regret que la MIRA avait débuté une percée dans la région de Henne, menaçant le pôle le plus important de nos opérations. Comme vous le saviez, nous attendions de pouvoir partir sur Tableroi et prendre nos opposants par surprise, mais ils nous y ont devancés. À présent, nous sommes divisés sur deux options. Soit nous pouvons concentrer nos forces pour défendre Henne, fragilisant notre front au Nord, soit nous pouvons tenter le pari d'attaquer quand même, et chercher à défendre la percée comme nous le pouvons. La situation est complexe, mais la route est encore longue jusqu'à Henne et nos positions ne vont que se durcir à mesure que l'armée républicaine antarienne avance. L'Etat Major est confiant de pouvoir réussir à trouver un compromis, mais quoi qu'il en soit, cette guerre est loin d'être terminée.

Tout de même, il y a espoir. L'une de nos divisions à Barette a démontré qu'une défense en cruelle infériorité numérique était possible. Résister est possible, nous l'avons fait jusqu'à présent. Et avec notre nouvelle force aérienne, plus aucune menace ne peut nous surprendre, ou venir bombarder nos villes sans que nous ne puissions nous défendre. Donc oui, il y a de l'espoir. Et tant que nous avons l'espoir, nous avons toutes les raisons de continuer à nous battre et obtenir notre propre liberté."


Dans la foule, les personnes murmuraient entre elles. Donc c'était bien vrai, les individus qui avaient été recrutés au bar la dernière fois étaient les responsables du succès aérien de Corvus durant la bataille défensive contre l'assaut mécanisé de la MIRA. Cela leur donnait en effet des raisons de croire que la situation n'était pas aussi catastrophique qu'elle en avait l'air. Toujours était il qu'ils n'avaient aucun plan stable de progression sur le territoire antarien, et des régions comme Séralpine tenaient littéralement à un seul fil.

Tout de même, Lÿsä semblait confiante qu'une solution pouvait être trouvée par l'Etat major, notamment sa petite sœur, le Capitaine Corvinal ainsi que le Général de Vitriers.

Justement, certaines personnes commencèrent à poser des questions à ce propos.

"Mais qu'allons nous faire alors, à Tableroi ? Est-ce que l'offensive est toujours d'actualité ?"

"Nous allons devoir retarder l'offensive pour aussi longtemps qu'il nous seras permis. Nous avons des raisons de croire que la MIRA veuille chercher à atteindre Robaltes comme elle cherche à le faire avec Henne, donc l'Etat Major prévoit de fortifier ses arrières avant de faire quoi que ce soit. En attendant, pour éviter de partir à l'aveugle, il est prévu de déployer des agents en territoire antarien, justement dans la ville de Tableroi pour obtenir les renseignements nécessaires pour la future offensive.

En règle générale, l'idée reste maintenue. Conquérir Tableroi ne sera pas cependant l'obstacle majeur, puisque nous savons que contre toute attente l'ARA avait décidé d'installer une base d'appui extrêmement importante dans la ville de Blisonne justement pour servir de tampon supplémentaire au nord pour nous empêcher d'atteindre Camille ou Rigault rapidement. Cette base a une quantité de matériel bien supérieur à la plupart de nos divisions, c'est probablement le défi le plus technique face auquel nous devrons nous battre. Certains officiers suggèrent une guerre d'attrition, mais celle ci signifiera indubitablement des pertes humaines de notre côté que nous ne voulons point multiplier."


"Donc pour l'instant le problème majeur reste Blisonne ?"

"En effet, c'est le seul frein à notre avancée potentielle à court terme. Nous n'avons pas beaucoup d'autres options, nous pourrions chercher à contre attaquer sur Bellecour si notre défense de Henne reste un succès, mais puisque nos effectifs sont déjà engagés au nord, c'est pour l'instant l'option la plus viable."

"Mais donc cette guerre durera des années, à ce rythme ?"

"Au fil du temps, la MIRA perdra en matériel, et nous serons avantagés par notre supériorité numérique. Sans production, alors concentrée à Roncevaux derrière la verrière de la Zone Humanitaire Indépendante, cette guerre ne pourra pas durer plus de quelques années. Mais si nous devrons en arriver à ce point, alors des centaines de milliers de nos frères mourront dans le processus."

À nouveau, les participants continuaient à murmurer entre eux. La plupart parlaient de cette révision de la stratégie, d'autres du fait de devoir voire encore des mois de guerre s'écouler sans le moindre changement. Mais certains discutaient d'un tout autre propos. Un propos qu'ils brûlaient de poser sur la table.

"Mademoiselle Köwnatör ! Que pouvez vous nous dire des rumeurs qu'on entends à propos des résistants du sud ?"

"Les résistants du sud ?"

"Oui, les soi-disant casquettes bleues."

Lÿsä ne savait pas par où commencer. C'était un sujet assez sensible, dont elle même n'avait pas encore les informations. Mais ils avaient commencé à recevoir pendant un moment des transmissions du sud du pays qui indiquaient qu'un certain groupe clandestin commençait à s'assembler. Le problème, c'est qu'ils parlaient très mal le Corvun, et au contraire discutaient d'une sorte de dialecte dérivé.

"Nous avons peu d'informations sur ce groupe qui semble s'être formé dans le sud du pays. Il est apparemment aussi d'aspiration corvienne, mais présentant un dialecte qu'il nous est donné d'apprendre pour pouvoir communiquer de façon efficace durant le peu de contacts qu'ils nous transmettent. À ce jour, je n'ai encore aucune information à vous donner qui est susceptible d'être complètement erronée."

Malgré cette réponse presque invasive, la foule voulait en savoir plus.

"Comment se fait il que ce groupe se soit formé ?"

"Nous ne savons pas exactement, à vrai dire. Ce n'est pas le premier groupe qui nous contacte, nous connaissons plusieurs branches de corvuns qui se sont développés partout dans le pays. Par exemple, les dénommés Libellules principalement présents dans le sud-est, ou bien les Scorpions dans le centre du pays, et maintenant les casquettes bleues sur la côte. Tous sont corvuns, tous parlent le corvun standardisé ainsi qu'un dialecte, et tous souhaitent s'unir à notre cause.

Les problèmes sont deux. Déjà, la plupart sont sceptiques de notre réussite et ne comptent pas employer des moyens qui ne peuvent aboutir pour une cause qui serait perdue. Et parmi ceux qui désirent réellement nous rejoindre et reconstruire Corvus, la MIRA nous devance constamment et réprime les branches corviennes partout sur le territoire, fichant les individus et les emprisonnant, coupant toute révolte à la souche avant même qu'elle ne naisse.

Pour ce qui est des Casquettes Bleues, il semblerait que la zone de Gardevant ait d'une manière ou d'une autre échappé aux contrôles de la MIRA, quelque chose que nous trouvons fort étonnant étant donné leur ténacité lorsqu'il s'agit de contrer les débuts de révolte jusqu'à présent avec une précision effrayante. Il est tout à fait possible que ce soit un leurre mis en action dans le but de nous faire divulguer des informations sensibles, raisons pour lesquelles nous n'avons pas encore entrepris de contact vrai et propre avec ce certain soulèvement qui se prépare."


"Mais si ils réussissent ? Si ils arrivent à faire comme nous avons fait à Henne ?"

"C'est un scénario très improbable. Si nous avons réussi ce que nous avons fait jusqu'à présent, c'est car la MIRA elle même nous finançait pour après espérer nous utiliser comme bouc émissaires pour ses propres objectifs. Si les casquettes bleues cherchaient à monter quelque chose, ils n'arriveront probablement pas à aller au delà des confins de leur propre ville sans se faire réprimer. À moins qu'une base entière de la MIRA ne se révolte là bas, ce qui a de très petites chances d'arriver, nous ne pouvons pas compter sur leur support pour avancer réellement.

Cependant, je suis de l'avis qu'il ne faut jamais dire jamais. Jusqu'ici, notre avancée a aussi été permise grâce à des réussites improbables, et encore une fois grâce à l'espoir que nous avons de trouver un jour la liberté dans un nouveau Corvus. Peut-être que c'est la lueur qui nous sauvera, qui le sait."


À présent, la salle s'était enflammé dans un débat à voix haute sur si oui ou non il fallait compter sur cette énième promesse d'une révolte détachée, divisée entre ceux qui croyaient et ceux qui n'y croyaient point.

Lÿsä avait pourtant fini de balayer les sujets à traiter et semblait avoir répondu à toutes les questions les plus pressantes. En haussant le ton de sa voix pour rappeler à l'ordre, elle termina.

"Mes compagnons, je crois bien que j'ai exposé toutes les nouveautés que je comptais vous transmettre. Si vous avez d'autres questions, je resterai comme d'habitude derrière le bar pour vous répondre. Et encore une fois, la guerre n'allait pas être simple, nous le savions depuis le début. Que nous fassions face à des échecs majeurs, cela fait partie du jeu. Mais au final, la victoire sera décidée sur la partie, non sur un seul jet de dés isolé.

Profitez de votre soirée, et que la chance soit avec vous, citoyens de Corvus."


Elle reçut comme à son habitude une multitude d'applaudissements et de cris de joie de la part des mêmes personnes qui croyaient avoir touché le fond il y a quelques dizaines de minutes de cela. C'était pour cela que Lÿsä était la porte parole du mouvement, c'était pour cela qu'elle était choisie pour faire en sorte que la flamme de l'espoir corvun reste toujours allumé.

Et alors que tout semblait se compliquer au nord, les douces braises naissantes du sud commençaient à prendre feu.

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
À Henne, quelques jours après l'assaut de la MIRA sur la région, Lÿsä Köwnatör s'adresse au commandement et aux citoyens corvuns réunis au Pieu Vert. Elle avait salué la victoire aérienne de l'escadrille de Robaltes, avant d'annoncer que l'offensive vers Tableroi resterait reportée, l'état-major redoutant une percée similaire ailleurs et désignant Blisonne comme l'obstacle majeur du front nord. Interrogée sur les mystérieuses Casquettes Bleues de Gardevant, elle admet s'en méfier, sans trancher entre résistance et leurre de la MIRA, enflammant un débat sur une opportunité dont pourrait profiter un Corvus à court de solutions.
15013
[♠] Rynäkkaystën kaüpünky
Kapöli IV: Merën Särnat

Eeva "Calliope" Ëlmäë

Eeva "Calliope" Ëlmäë


La ville de Gardevant était calme, si calme, malgré ce début de décembre difficile pour le sud. Le vent était particulièrement fort, mais seulement en altitude. La rade réussissait à conserver un environnement stable toute l'année et dépourvue de tempêtes dangereuses et surtout dérangeantes pour les habitants des wharfs de la ville, toujours est il que le froid de l'hiver avait comme partout fait son travail et rendu les environs bien plus inhospitaliers que durant les beaux jours d'été. Jamais cela avait été un problème pour les habitants, qui comme chaque année ressortaient leurs manteaux longs et leurs gants, ainsi que des écharpes pour couvrir toutes les parties que leurs casquettes ne couvraient point. Ainsi évoluait, en temps normal, la vie de saison d'hiver d'un habitant de ces quartiers de Gardevant.

Mais bien évidemment, il ne s'agissait en rien ici de temps normaux. Pendant les derniers mois, des centaines de milliers de personnes jusque là "exilés" à Roncevaux avaient fait leur retour et redonné des couleurs aux wharfs, qui à présent était bien le seul quartier qui gardait un certain niveau de vie et d'activité. Malgré l'économie stagnante en dehors de la zone humanitaire, les anciens voisins et amis désormais réunis se serraient les coudes pour organiser des distributions en tous genres, notamment de poissons, viandes en stock ainsi que des légumes de saison qui restaient. Il y avait clairement de quoi faire, même avec le nombre de bouches qu'il y avait à nourrir, et un espèce de microcosme avait fini par trouver son l'équilibre après quelques jours seulement.

De jour, tout le monde travaillait comme il pouvait, le plus souvent un travail qui bénéficiait la communauté indépendante, ou bien prêtaient services dans diverses taches d'entraide collective de parts et d'autres où ils auraient pu être utiles.

Du côté de la MIRA, elle était bien trop occupée à chercher de balayer le problème sous le tapis, sachant très bien que quelques habitants qui revenaient n'étaient pas une menace importante. Surtout que le bastion local de l'organisation, soit la base militaire du port de Gardevant était trop bien gardé pour subir la moindre égratignure, même si des montagnes de civils se ruaient dessus en même temps. Et puis, ils n'allaient pas prendre le risque de contacter quelconque supérieur. Après tout, il n'y avait eu que deux morts et une disparue depuis leurs rangs le mois dernier, rien de quoi s'inquiéter. Ah, et des serveurs disparus aussi, mais sans aucune information importante.

Et pourtant, la communauté naissante des casquettes bleues n'était pas du même avis.

Alors que la vie se déroulait normalement en superficie et durant la journée, la nuit offrait un spectacle bien différent.

Dans les parages de la Distillerie Slackton, lieu emblématique des wharfs où autrefois des banquets et des soirées de dégustations étaient organisés pour publiciser les produits et animer le quartier, arborant aussi un gigantesque complexe sous terrain dédié au vieillissement de whiskys en tous genres, c'était des milliers de personnes qui se réunissaient pour effectuer du travail clandestin.

En quelques mois, des conseils avaient été montés, des spécialistes avaient été formés et une multitudes de stratégies basés sur les données volées par l'ex-agente Calliope avaient été échafaudées. Dans des tonneaux vides étaient rangés des boites de munitions et des armes légères subtilisés au compte goutes pour n'éveiller aucun soupçons, une quantité impressionnante d'explosifs divers produits ou volés aussi chaque jours, mêlant charges de destruction de chantier à bombes artisanales, toutes entreposés à l'écart de regards indiscrets comme ceux des antariens. C'était comme une ruche nocturne qui assumait sa position lorsque le soleil avait complètement plongé derrière l'horizon et que la plupart des habitants encore présents à Gardevant allaient se coucher. Pas de sommeil cependant pour les casquettes bleues, la liberté était un objectif bien plus louable qu'une bonne nuit de sommeil après tout.

Justement, parmi la hiérarchie qui s'était formée dans la communauté, l'Etat Major avait fini par prendre forme après quelques semaines de planifications et les grosses têtes du développement sud-corvun s'étaient démarqués, évidemment avec à leur tête le fondateur Jäkkö Nëëkermän ainsi que Eeva Ëlmäë.

À présent, le mois de décembre avait fait ses débuts. Les camarades célébraient entre eux la Saint Nicolas autour d'un bon whisky et d'une pile de C4, tandis que dans une salle à part les gros neurones de l'ordre s'activaient.

Assemblés autour d'une table circulaire, Jäkkö et Eeva étaient entourés de cinq ou six autres personnes qui s'occupaient tous de leurs tâches respectives. L'un était responsable des armes, un autre du renseignement, un autre encore des contacts extérieurs, et cætera. D'habitude, ils discutaient d'un ton jovial, heureux de voir que leurs efforts étaient en train de payer. Mais ce soir là, ils adoptaient tous sans exception une attitude bien plus sérieuse.

La MIRA commençait à se douter de quelque chose, et commençait à décliner des départs de matériel vers d'autres bases dans d'autres villes, justement redoutant un soulèvement. Ce n'était rien d'important, seulement quelques idées croisés qu'on pouvait même assimiler à de la paranoïa si on le voulait bien, après tout les sud-corvuns étaient irréprochables en termes de discipline. Officiellement, la ville leur manquait, expliquant l'exode qui avait ramené leur communauté au bercail comme on sait le dire.

Mais à présent, les mois de préparations culminaient ce soir là. La MIRA était au stade le plus faible possible ce qui rendrait une révolte optimale en ce moment précis. Encore fallait décider définitivement de quelle approche adopter.

L'un des membres de l'Etat Major s'exclama.

"On doit absolument prendre le contrôle d'un endroit où on peut pas nous bombarder, comme le système de métros."

"C'est une idée de merde, c'est trop difficile à garder, il faut faire gros."

"Genre quoi, la banque de Gardevant ?"

"Trop compliqué aussi, on est pas des braqueurs on n'y trouvera rien."

Alors que les officiers discutaient, Jäkkö prit la parole.

"Messieurs, voyons, je croyais qu'on était tous d'accord sur le fait que nous allions attaquer la base navale, n'est-ce pas ?"

"La base navale ? Mais tu es fou, on va tous crever !"

"Pas si on est assez. Ils auront pas assez de balles pour chacun d'entre nous, tu le sais bien."

"Et après quoi ? On prend la base, il se passe quoi ?"

"Je sais pas, pourquoi tu demande pas à mademoiselle Ëlmäë ici présente ? C'est elle l'experte."

Tout le monde se mit à fixer la jeune femme avant que celle-ci ne se racle la gorge pour prendre la parole.

"C'est tout simplement la meilleure option. À l'intérieur, il y a de la défense anti-aérienne, des blindés en nombre, et surtout plus d'armes et d'équipement qu'on pourrait en trouver autre part. Avec un peu de chance, on y trouvera aussi les deux sous-marins de l'armée antarienne, je doute qu'ils nous seront d'une grande utilité mais perdre deux pièces comme celles-ci peut s'avérer être un problème au long terme pour la MIRA. En bref, c'est certes risqué, mais si on a le contrôle de la base, ils peuvent appeler tous les renforts qu'ils veulent, on pourra prendre le reste de la ville de toutes façons."

"Mais comment on s'introduit dans la base même ?"

"C'est d'une simplicité embarrassante. Depuis que je suis la cheffe de la division là bas, j'ai toujours demandé à mes subordonnés d'installer un grillage autour des palissades en béton armé déjà existantes autour du complexe, justement pour éviter ce qu'on est sur le point de faire. La base est sur une sorte d'enclave qui s'étend sur la mer, donc il y a qu'un seul mur d'entrée devant. On pose des explosifs, on fait péter, la moitié de notre force d'attaque passe par la brèche. Le reste profite de la diversion pour prendre directement la porte d'entrée et balancer plus d'explosifs sur la structure centrale et s'offrir un accès dans les garages et puis aux armureries. Une fois qu'on est là, on doit juste remonter jusqu'à la salle de contrôle et le lieu est à nous."

Jäkkö ricana avant de lâcher.

"Vous voyez ? Je vous l'ai dit, elle est trop forte. J'ai vraiment de la chance d'avoir quelqu'un comme elle à mes côtés."

Les officiers semblaient toujours aussi sceptiques, mais comprenaient la démarche. Tout de même, ils continuaient à poser leurs questions.

"Combien d'hommes tu crois qu'il faut ?"

"Il y a entre mille et deux milles soldats professionnels dans la base. Un assaut de sept mille casquettes bleues fera largement le travail."

"Sept mille !"

"On a trois cent mille personnes prêts à donner leur vie pour notre cause. Sept mille, c'est très loin d'être au delà de nos cordes, surtout qu'ils nous faudra la totalité de la force plus tard pour capturer le reste de la ville."

Jäkkö intervint une fois le discours de sa partenaire d'armes terminé.

"Attends sœurette, je pense à un truc. Faudrait amener plus de monde que ça. En mettre une bonne partie dans la base navale pour la défendre. On attend que la MIRA vienne essayer de la reconquérir, et ceux restés à l'extérieur dissimulés chez eux ou dans la distillerie vont sortir pour tendre une embuscade. Faut qu'on soit patients tant que l'ennemi n'aura pas mesuré la magnitude de volontaires qu'on a avec nous et surtout à quel point on est armés."

"C'est vrai. C'est un plan viable."

"Hah ! Tu vois que je suis pas si con, hein ? Je m'y connais en tactique de guerre, je jouais à Cœurs de Fer III alors que j'étais ado sur les ordis de mon lycée, quelles belles années celles là !"

"Bon, en tout cas on verra une fois qu'on est dans la base. Mais là, c'est la meilleure option qu'on a. Vous devez me faire confiance, je connais le lieu car j'y ai vécu et je l'ai dirigé."

"Très bien, personnellement je te fais confiance, et je suis certain que mes officiers aussi. Les amis, je vais me préparer alors, ce soir la MIRA tombe."

"Attends, tu va quand même pas aller te battre ?"

"Bien sûr que si ! Quel genre de poltron est-ce que je serais si je n'allais pas me battre avec ceux que je côtoyais dans mon quartier ! Qui plus est, j'ai toujours eu envie de dégommer des poulets avec des armes à feu, ça va être amusant !"

"Mais... Si tu meurs..."

"Bah ! Je te fais confiance sœurette. Promets moi juste que tu ne vendras jamais la poissonnerie, ça j'y tiens ! Au delà de ça, les soldats ont plus besoin de moi que toi. Je t'appelle depuis le centre de commandement de la MIRA une fois qu'on sera dedans."

"Très bien..."

"Bon les autres, vous pouvez venir ou pas, au choix. Moi je vais aller me préparer. On a une guerre à gagner !"

Et une fois ces mots prononcés, il allait retrouver la myriade de volontaires tous réunis dans ces sous terrains pour leur annoncer qu'il était temps de passer à l'action.

* * *

Quatre heures du matin. Sept Décembre.

Les volontaires ayant bu à la santé de Saint Nicolas il y a quelques heures avaient eu le temps de dégriser et étaient à présent déterminés et prêts à changer le cours de l'histoire. Certains avaient peur, bien évidemment, mais la cohésion était telle que l'attitude battante devenait rapidement contagieuse, créant une vague de motivation qui animait le groupe de sept mille combattants improvisés dispersés à travers les quartiers, tous marchant en direction de la base navale qui n'avait aucune raison de se douter qu'elle allait bientôt tomber.

Dissimulés derrière des bâtiments avoisinants, les conscrits attendaient le signal avec impatience. Plus loin, un groupe de quatre individus étaient en train de placer des explosifs au pied du mur sans même attirer l'attention des caméras quadrillant l'espace. C'était comme un cairn de blocs de C4 qui s'était dressé, à défaut de pouvoir réellement les placer directement sur les murs.

S'éloignant de la structure, ils se dépêchèrent de se réfugier derrière un bâtiment où leurs frères les attendaient. Et avant de déclencher l'attaque, l'un deux hurla.

"Au Korvusele !!!"

Et tous en même temps, les sept mille hommes répondirent à plein poumons.

"Au !!!"

Immédiatement après, avant que quelconque vigile ou soldat à l'intérieur du complexe ne puisse comprendre la nature de ce cri de guerre, une gigantesque explosion fut déclenchée, bien supérieure à ce qui était prévu. Au lieu d'une simple brèche, c'était toute une partie du mur plus le trottoir qui s'était complètement effondrée.

Mais les corvuns n'avaient pas le temps de s'émerveiller devant cet artifice. Une fois les fumées dissipées, ils commencèrent à charger en hurlant.

"Au !!!"

Deux groupes de trois mille soldats chacun environ se dirigeait vers les deux entrées. Un groupe entrait par la gigantesque brèche crée par l'explosion, tirant sur les vitres et éliminant les troupes présentes à l'extérieur, tandis que l'autre profitait de la distraction pour forcer l'entrée des véhicules gardée par un poste de contrôle tout à fait normal. Le pauvre garde qui y siégeait avait été le premier à être fusillé, criblé d'une bonne centaine de balles, la première victime de ce nouveau front.

Le groupe de Jäkkö, celui de l'entrée, sortit d'autres explosifs pour les placer sur les palissades du complexe lui même une fois à l'intérieur, et un par un des accès étaient créés dans toute la structure.

Pour la MIRA, c'était tout simplement une catastrophe. Ils n'avaient encore tiré aucun coup, et ceux qui dormaient n'avaient même pas eu le temps de se réveiller que des corvuns pénétraient déjà à l'intérieur de leur complexe. En moins de quelques minutes après le début de la charge, l'armurerie était déjà sous leur contrôle, et ils dévalaient les couloirs envahissant chaque recoin de la bâtisse avec des coups de feu. Malgré le fait que la résistance avait commencé et que les premiers corvuns commençaient à tomber, la grande majorité des antariens n'étaient pas épargnés. Cette rage, c'était des mois et des mois d'oppressions qui explosaient, relâchés d'un coup comme la détonation d'une cocotte minute. Ce n'était pas une simple attaque, c'était une insurrection.

Jäkkö avançait avec ses hommes, vent en poupe, descendant grâce à ses amis tout soldat qui s'interposait dans leur chemin jusqu'à la salle de contrôle à l'étage. À mesure qu'ils montaient les marches, des alarmes commençaient à sonner partout, et même à un moment la corne de brume de ce qui semblait être un navire amarré au port de la base navale retentit. Alors que leur ascension continuait, des coups de feu pouvaient être entendus au dessus de leurs têtes.

Dans le feu de l'action, Jäkkö interrogea ses frères d'armes.

"C'est quoi ces coups de feu ?! Les autres sont arrivés avant nous ?!"

"Je pense pas !"

"C'est quoi, ils se suicident ?!"

"On n'a qu'un moyen de le savoir !"

Avançant toujours aussi rapidement, prenant couvert dans les salles et tuant toute résistance sur le passage, l'escadrille fit enfin irruption à l'étage le plus élevé, les coups de feu s'arrêtant juste au moment où les hommes de Jäkkö étaient sur le point de pénétrer dans le cœur du lieu.

Douteux, ils se regardèrent les uns les autres, confus, avant que leur chef ne se mette à susurrer.

"À trois, on rentre. Un. Deux. Trois."

D'un coup une dizaine de personnes pénétrèrent d'un coup dans la salle de contrôle, qui à la surprise tous était complètement vide, à l'exception de corps à terre et de ce qui ressemblait à des marins se tenant dans le cadre d'un autre accès à la salle de contrôle qui donnait sur un escalier de secours.

Les conscrits eurent immédiatement le réflexe de pointer leurs armes avant que les marins ne hurlent.

"Tirez pas, on est avec vous ! Tirez pas !"

Pendant une seconde, tout le monde eut un instant d'hésitation avant que Jäkkö ne leur fit signe de baisser en s'exclamant.

"Vous êtes qui ? C'est une mutinerie ?"

"Pas exactement. On est les équipages de sous mariniers, on a entendu les explosions."

"C'était vous la corne de brume donc ?"

"C'était nous."

"Et comment ça se fait que vous êtes pas avec l'ARA ?"

" Nous sommes rentrés de mission la semaine dernière. C'est Madame la Contre-Amirale qui refusait de se plier, et nous avons voulu protester. Ils nous gardaient pris au piège dans nos appareils jusqu'à nouvel ordre."

"Madame la Contre-Amirale ?"

Soudain, une voix féminie s'échappa de l'escalier de secours à mesure que quelqu'un montait les marches.

"Par pitié Pierre ! J'ai un nom, et cela n'est guère moyen de se présenter à nos chers amis les sud-corvuns !"

Une jeune femme se présenta après avoir prononcé ces mots, vêtue d'une uniforme grise, casquette d'officier naval avec un as de pique emblématique brodé dessus, souriant d'un air mesquin et surtout fronçant les sourcils d'un regard déterminé.

Elle s'approcha sans attendre d'un pas décidé de Jäkkö avant de tendre sa main et de lâcher.

"Heureuse de faire votre connaissance, camarade. Contre-Amirale Mëër, mais vous pouvez m'appeler Ravasah."

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
À Gardevant, dans les sous-sols de la Distillerie Slackton, l'état-major clandestin des Casquettes Bleues avait fini par se structurer autour de Jäkkö Nëëkermän et bien évidemment Eeva Ëlmäë, aussi connue sous le nom d'ex-agente Calliope passée à la défection. Grâce à sa connaissance de la base navale qu'elle avait autrefois dirigée, l'insurrection s'y lance par surprise avec sept mille volontaires, malgré les quelques inquiétudes partagés par l'état-major. Prise au dépourvu, la garnison antarienne s'effondre en quelques minutes. Mais en atteignant la salle de contrôle, les insurgés y découvrent des marins mutinés et une officière supérieure, la Contre-Amirale Ravasah Mëër.
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⇩ Musique d'Ambiance pour la lecture ⇩




Base Navale de Gardevant
7 Décembre 2018

Un nouveau front apparaît à Gardevant, là où la branche corvienne des casquettes bleues réussit à se défaire de l'oppression et de l'espionnage de la MIRA grâce à la trahison de Calliope, de son vrai nom Eeva Ëlmäë, pour monter en quelques mois une vraie communauté clandestine s'organisant pour pouvoir éventuellement fomenter une révolte.

Sous les conseils de Eeva, les sud-corvuns prennent les armes après une nuit de célébration de la Saint Nicolas pour s'attaquer au gros poisson de la ville, soit la base navale de Gardevant, dans une opération cherchant à être rapide et explosive.

Du côté de la MIRA, personne ne s'attend à une attaque de ce genre. Le peu de soldats présents sur les lieux qui font des rondes sont à moitié endormis et personne n'est vraiment prêt à faire face à un ennemi d'une force jamais connue jusqu'à présent.

Carte des AffrontementsCarte Stratégique, datée du 6 Décembre 2018





Résultat :Drapeau de Corvus

CORVUS EST VICTORIEUX

"Seuls les morts ont vu au delà de l'ombre"

954 MORTS
28 Corvus / 926 MIRA


S'introduisant dans le complexe à l'aide d'explosifs lourds et prenant par surprise les troupes de la MIRA en plein milieu de la nuit, les sept mille conscrits de Corvus s'élancent à toute vitesse dans les couloirs de la base militaire qu'ils connaissaient bien par le biais de l'ex-agente Calliope. L'avancée est inarrêtable, les forces fédérales tuent sans discriminer jusqu'à atteindre et sécuriser la salle de contrôle.

Au même moment, deux équipages de sous marins retenus captifs après l'insubordination il y a quelques jours de cela de la Contre-Amirale Ravasah Mëër profitent de l'insurrection pour se libérer et aider Corvus dans la sécurisation du lieu et la mise hors d'état de nuire des peu de soldats de la MIRA qui ont survécu à l'assaut.

Cette dernière essuie une défaite absolument écrasante, d'une surprise telle que les officiers en charge ont à peine le temps de transmettre l'alarme aux positions des villes avoisinantes avant que la base navale de Gardevant ne tombe définitivement sous contrôle corvun même pas vingt minutes après la première brèche.


15119
[♠] Höllëry kulyķÿde täga
Kapöli IV: Merën Särnat

"Le Théâtre des Dieux" Kärlä Släkk, 2019 (Encre et pochoir, Musée des Beaux Arts de Margaux)

"Le Théâtre des Dieux"
Kärlä Släkk, 2019 (Encre et pochoir, Musée des Beaux Arts de Margaux)



La soirée avait été longue pour Lÿsä Köwnatör, en tout cas de son point de vue. Des centaines de questions lui avaient été posées lors de sa prise de parole au Pieu Vert ainsi qu'après celle-ci, comme si elle était omnisciente et qu'elle devait pourvoir répondre à toutes ces demandes.

En réalité, elle savait que les personnes avaient peur lorsqu'elles ne savaient pas. Même si elle n'avait pas la moindre idée du sujet en question, elle savait que son objectif n'était pas de répondre mais de rassurer. Et cette stratégie marchait tout le temps, les citoyens ressortaient de la taverne mille fois plus heureux que leur attitude d'arrivée, satisfaits de savoir que le combat continuait et qu'il n'y avait nulle raison de baisser les bras.

Ainsi, la bataille n'avait pas seulement lieu sur le front, contrôlée par les officiers corvuns ainsi que sa petite sœur, mais son rôle était tout aussi important, sinon encore plus. Grâce à elle, de plus en plus de conscrits s'inscrivaient sur les listes et l'armada corvienne n'avait jamais été aussi importante en termes d'effectifs. Mais trouver les nombres n'était pas sa seule qualité, convaincre les spécialistes de mettre leur savoir à disposition des forces fédérales s'était aussi avéré efficace, notamment avec son appel aux pilotes aspirants qui avait fini par donner l'un des ordres les plus performants de l'arsenal corvun, eux qui n'avaient pas d'aviation jusqu'à présent. En somme, elle faisait tout ce que Nörä, Corvinal ou Vitriers ne pouvaient pas faire, ou n'avaient pas le temps de faire, elle était l'opératrice silencieuse d'une machine de guerre qui continuait à donner du feu.

Malgré cela, Lÿsä était rigoureuse. Elle gardait un style de vie normal, rentrait chez elle dans son petit appartement lorsque les réunions au Pieu Vert s'étaient achevées et se cuisinait à manger. Après tout, la seule chose qui la différentiait des autres citoyens, c'était sa capacité à leur remonter le moral, même lorsqu'ils étaient au point le plus bas d'eux mêmes. Des orateurs aussi saisissants, il y en avait peu en Corvus, mais ils étaient les véritables piliers de la foi révolutionnaire qui continuait d'animer les troupes.

Elle aimait bien dîner tard, le plus tard possible avant de devoir se coucher. C'était certes un peu indigeste, mais elle voyait le repas comme un accomplissement, une récompense. Elle ne pouvait pas profiter d'un tel repos sans avoir achevé le travail qu'elle avait à faire ce jour là, et surtout en profitait pour réfléchir et contempler ses progrès. C'est de cette manière là qu'elle gardait une légèreté d'esprit hors norme, un mental d'acier et surtout une stabilité émotive qui la démarquait tout de suite de bien d'autres hommes ou femmes politiques, puisqu'elle était après tout un référentiel inébranlable, d'une foi palpable de l'extérieur. Même les meilleurs acteurs ne pouvaient que difficilement cacher leurs remords sur une estrade, c'est pour cela que la jeune femme se débrouillait pour ne pas en avoir.

Mais comme tout être humain, chacun avait ses secrets, et surtout ses faiblesses.

Alors qu'elle finissait de mettre en ordre sa cuisine et nettoyer la vaisselle qu'elle venait d'utiliser, on sonna à la porte de son appartement.

Curieux, se dit elle. Normalement, elle évitait de donner son adresse réelle à qui que ce soit pour pouvoir scinder en deux sa vie privée et professionnelle, à part quelques contacts surtout en cas d'urgence. Elle était divisé entre une potentielle nouvelle catastrophique ou peut être quelque chose d'insignifiant, comme le gardien de son immeuble qui venait lui passer du courrier. En réalité, ce n'était ni l'un, ni l'autre.

"J'arrive !"

Elle termina de ranger sa vaisselle et de sécher les mains avant de se présenter à sa porte d'entrée et l'ouvrir, révélant de l'autre côté nul autre que Gaspard.

"Bonsoir Lÿsä, ça fait longtemps !"

La jeune femme prit presque peur et fit un pas en arrière, se couvrant la bouche de stupeur, yeux écarquillés. Elle s'attendait à tout sauf voir Gaspard ici, à Henne, à la porte de son appartement.

Le jeune homme remarqua la surprise de Lÿsä, et répondit de manière confuse.

"Je suis désolé, ce n'est pas le bon moment ?"

"Euh... Si... Non... Je ne sais pas..."

"Tu m'avais écrit pour me demander si on pouvait se voir cette semaine, non ?"

"Et tu n'as pas répondu, si ?"

Le jeune homme se frotta le visage, visiblement gêné.

"Ah... C'est... Je suis désolé, d'habitude dans la MIRA on ne répond pas tant qu'on a rien à ajouter... Tu m'excuseras, je n'ai vraiment pas l'habitude..."

Lÿsä se mit à rire doucement.

"Eh bah dis donc, sacré personnage... Donc vous vous pointez juste comme ça chez les gens ?"

"Il faut dire que oui, j'ai complètement perdu l'habitude de fonctionner en dehors du système de la MIRA... Je m'excuse, vraiment..."

"Mais non, c'est pas grave, j'avais rien de prévu ce soir de toute façon. Entre donc !"

"Tu es sûre ?"

"Entres, si je te le dis !"

"Bon, très bien, très bien..."

Gaspard entra dans l'appartement et pris place à la minuscule table à manger pendant que Lÿsä préparait quelque chose dans la cuisine.

"Je t'offre un digestif ? Je me souviens pas si tu bois toi."

"D'habitude non, mais je vais faire une exception. Digestif soit-il."

La jeune femme se dépêcha de faire couler deux verres et de s'attabler avec son invité, débutant ainsi une conversation avec un large sourire.

"Alors, faut déjà que tu m'expliques qu'est-ce que tu fais là !"

"À Henne ?"

"Entre autres. Mais je croyais que tu étais en Karty, je pensais alors aller t'y retrouver..."

"Ah, non. Je suis rentré depuis un moment en Antares."

"C'est quoi, ils t'ont chassé ?"

"J'avais un peu de travail. Il faut dire que vous nous donnez du fil à retordre..."

"Mais oui, attends, maintenant que j'y pense, comment t'as fait putain pour te retrouver devant ma porte d'entrée ?!"

"C'est le secret du métier, ahah !"

"Pour le coup c'est assez inquiétant, ça voudrait dire qu'on a des gens de la MIRA qui marchent à l'air libre dans nos rangs ?"

"Non, si c'était le cas on serait déjà à Henne, j'ai seulement usé de quelques moyens détournés. Rien de quoi s'inquiéter."

"Ecoute, franchement on est pas là pour parler de ça. Je préfère te laisser le bénéfice du doute là dessus."

"Belle mentalité, je dirais. Je ne sais pas si à ta place je serais aussi confiant..."

"Bah, ça serait de la triche, non ?"

"En effet... Pas très chic."

"Bon, et sinon raconte moi. Comment ça se passe de votre côté ?"

"Eh bien, rien de vraiment spécial. On est assez confiants de notre position, même si vos pilotes nous ont un peu fait transpirer dernièrement..."

"Ha ! C'est moi même qui les ai recrutés, tu as vu je suis trop forte."

"C'est surtout eux qui sont forts, je me demande bien où tu es allée les chercher."

"C'est le secret du métier !"

Ils rirent tous deux de bon cœur alors qu'ils sirotaient leurs boissons. Il y avait une ambiance vraiment chaleureuse entre les deux, presque intemporelle.

"Bon, et toi alors ? Qu'est-ce que tu as fait depuis que tu es rentrée en Corvus ?"

"Je te l'ai dit, surtout du travail périphérique, gestion des ressources humaines, exposés de clairvoyance, discours, campagnes de recrutement..."

"Et pourtant, tu n'as pas l'air de sacrifier ton sommeil ou ton style de vie pour la cause."

"Non, à vrai dire je ne suis pas de cette école là. Je sais surtout qu'à long terme, ça pourrait me rendre folle."

"Bien différent de ce qu'on peut faire chez nous donc..."

"Pourquoi ? Tu ne vas pas te coucher tôt toi ?"

"Je vais me coucher quand je suis fatigué. En l'occurrence, j'ai du réadapter mon rythme circadien pour pouvoir être présent à cette heure-ci."

"Ah, je vois, donc c'est freestyle."

"En effet."

"Vous êtes vraiment de sacré personnages à la MIRA."

"Qu'entends tu par là ?"

"Je sais pas, vous avez des manières de faire assez surprenantes."

"Encore une fois, tu l'as vu, on vit complètement détachés de la société. Ça rend la réinsertion parfois un peu douloureuse lorsqu'un agent prend sa retraite ou va vers de nouveaux horizons, surtout dans les grades les plus élevés où pour questions de sécurité, on est tous juridiquement prononcés morts et notre ADN est effacé des registres antariens."

"Et après c'est comme ça qu'ils décident de déclencher une guerre civile ?"

"À vrai dire, la meilleure sécurité c'est celle-ci. Si même le gouvernement ne sait pas officiellement qui nous sommes, ça devient très difficile pour un envahisseur de se procurer ces informations."

"Mais encore une fois, ça vous donne toutes les libertés de prendre le pouvoir comme ça, non ?"

"Pas vraiment, car on est aussi coupé de l'armée. De ce que je sais, ça a été très complexe pour nous de rallier l'ARA à notre cause, et vous utiliser comme bouc émissaires était probablement le seul moyen envisageable pour réussir à faire quelque chose. Après, on compte pas prendre le pouvoir, juste défendre les intérêts nationaux."

"Et c'est l'alcool qui te fait dire ces conneries ?"

Et ils se mirent à rire à nouveau ensemble, alors qu'ils finissaient leurs verres. Les sujets étaient très sensibles, certainement. Mais ils en riaient, comme si tout cela n'avait aucune importance. Comme s'ils ne voulaient que se rapprocher de l'un l'autre.

"Bon... Et sinon, dis moi. Comment va ta fille ?"

"Ma... Ma fille ?"

"Il me semble bien que tu m'avais parlé du fait que tu avais une fille quand on s'est rencontrés en Karty, non ?"

"Ah, oui... Ma fille..."

Malgré la bonne humeur qui trônait jusqu'ici, Gaspard semblait hésiter tout à coup, comme si la jeune femme avait touché un nerf sensible sans le vouloir. Le voyant perturbé, elle prit aussi une attitude quelque peu inquiète pour lui demander si ça allait.

"J'ai dit quelque chose qu'il fallait pas ?"

"Non, c'est... Elle est capricieuse en ce moment. Elle fait son adolescente quoi..."

"Ça me paraît bien normal, non ?"

"... Pas vraiment..."

"Comment ça ?"

"C'est que... Je l'ai recueillie quand elle était petite... Elle m'aimait, du moins je croyais qu'elle m'aimait, mais j'ai l'impression que pendant tout ce temps nous n'étions pas aussi proches que je le pensais."

"C'est à dire ?"

"C'est à dire que je pensais être sa seconde famille, son père. Finalement, je n'était peut être nul autre qu'un mentor dont elle se défait à présent..."

"Ah..."

Ils restèrent en silence pendant quelques secondes, avant que Lÿsä ne reprenne.

"Tu sais... J'aime bien dire aux gens que la raison pour laquelle Corvus a eu autant de succès, c'est car pour une fois dans l'histoire une ancienne génération a fait confiance à ses enfants. Le mouvement corvun est né parmi les jeunes générations, parmi les premiers utilisateurs d'internet, les adolescents et jeunes adultes de ce monde. Un père comme tout autre aurait secoué sa tête en trouvant cela enfantin, voire aberrant, presque stupide. Mais pour certaines personnes... Y compris mon papa à moi... Ils nous ont fait confiance."

"... C'est à dire ?"

"Ryämö en fin de compte est peu présent sur l'échelle décisionnelle. Il comble les trous, fait mon travail mais à plus petite échelle, se rend auprès des armées pour rester avec eux et leur offrir du soutien. Mais le gros du travail, il l'a laissé à ses deux filles. Car il savait que le futur de ce pays était entre nos mains, entre celles de ceux qui avaient grandi dans une tendance qu'ils avaient su construire, reconstruire depuis les cendres de la dernière, et éventuellement atteindre le point critique où l'organisation même du pays les empêchait de s'émanciper, en plus d'une multitude de raisons sociales."

"Donc, je devrais lui faire confiance ?"

"Il faut simplement casser le cercle vicieux de haine d'une génération à la suivante, et de découragement. Après, tu n'as pas soixante ans, donc je te dis pas de rendre tes armes et abandonne là. Mais arrive un point dans la vie de tout le monde où il n'est plus productif de donner des recommandations en tant qu'adultes, mais faire valoir sa voix comme une partie décisionnelle en plus de la tienne."

"J'aimerais bien faire cela... Mais..."

"Mais ?"

"Rien... C'est un peu plus compliqué que cela... Désolé..."

Lÿsä souriait légèrement, le regard invitant. Elle avait une profonde compassion pour son interlocuteur, et bien qu'il ne voulait pas parler de ce problème, elle voulait faire son travail, soit soulager la partie de doute superflue qui régnait dans tous les esprits tracassés.

Lentement, elle posa sa main sur la sienne, se rapprochant de lui.

"En tout cas, c'est vrai que tu es très forte pour-"

Soudain, Lÿsä s'approcha de lui et ils s'échangèrent un long baiser, lent et en silence. Malgré le fait que Gaspard avait été coupé au milieu de sa phrase, il ne résista point, au contraire se laissant porter par cet instant magique.

Un amour comme celui-ci, ils en avaient besoin tous les deux. L'un mordu par des regrets enfouis, l'autre divaguant dans une solitude quotidienne qu'elle préférait ignorer.

Ce soir là, il n'y avait plus de guerre civile qui tenait. Il n'y avait pas de bombes qui tombaient. Ce soir, béni par les soins de la Saint Nicolas, une paix intemporelle régnait. Ils n'étaient plus ennemis, ils ne l'avaient jamais été. Ils étaient deux membres d'une population autrefois paisible qui se livrait à une grande chamaillerie.

Ni l'un, ni l'autre n'avait en tête d'user de ce moment, de profiter de l'autre, en somme de tricher. Rien ne les empêchaient de s'aimer, strictement rien. Et ainsi, ils s'aimaient à la folie.

Et au milieu de la nuit, dans l'appartement autrefois paisible, les deux se levèrent de table, toujours accouplés, se déshabillant et se dirigeant vers la chambre à coucher.

* * *

Une sonnerie de téléphone retentit au bon milieu de la nuit, alors qu'il faisait encore noir et le soleil était très loin de se lever.

Engourdis, les deux jeunes adultes ayant passé la nuit ensemble écartèrent les yeux, complètement étourdis par ce réveil précoce. Désorientés, presque nus de vêtements et collés l'un contre l'autre, ils gémirent tous deux en essayant de comprendre ce qui a bien pu les tirer de leur havre de paix.

Pourtant, Gaspard connaissait bien cette sonnerie. C'était son portable à lui.

Faisant l'effort de se lever du lit, il alla chercher son portable et décrocha, mettant fin au supplice sonore interminable qui les avait réveillés.

De l'autre côté de la ligne, une voix rauque s'échappa.

"Importance Maximale."

"Putain... Donne moi cinq minutes et je suis à toi."

Il raccrocha immédiatement et soupira, se frottant le visage et se retournant pour voir Lÿsä à moitié relevée, les cheveux complètement décoiffés, les yeux à moitié fermés, et surtout un petit sourire mesquin sur son museau. Malgré la situation clairement dérangeante, elle semblait trouver toute la scène comique. Elle posa la première question.

"Alors ?"

"Je suis... Tellement désolé... C'est un imprévu, normalement personne devait m'appeler avant demain..."

"C'est pas grave roh, on peut pas tous avoir un rythme de sommeil aussi impeccable que le mien !"

Elle rigola doucement alors que Gaspard cherchait toujours à se réveiller en cherchant ses habits dans la pénombre. Lÿsä continua de l'interroger.

"C'est quoi, je suis pas bonne au lit ?"

"J'ai vraiment passé une soirée comme j'en ai passé peu dans ma vie, je dois dire... Mais le devoir m'appelle..."

"Les super-héros de la MIRA appelés au secours, on dirait..."

"Je sais pas si c'est une très bonne nouvelle qui m'attend... Mais je suppose que tu le sauras assez vite, ou tu le sais déjà... Y'a que vous pour nous caillasser comme ça !"

Les deux se mirent à rire de bon cœur, effaçant pour de bon toute la douleur auditive qu'ils avaient dû subir il y a quelques minutes alors qu'ils dormaient l'un contre l'autre.

Avant que Gaspard n'enfile sa cravate d'une agilité comme peu d'autres, Lÿsä lui glissa finalement.

"Est-ce que tu crois que je te reverrais bientôt ?"

"Ça dépend de comment avance la guerre civile, tu vois. Vous avez tout intérêt à perdre."

"Ou à gagner."

"On verra... En tout cas, je te remercie sincèrement pour l'accueil."

"Et je te remercie toi d'être débarqué chez moi pour animer ma soirée !"

Ils échangèrent un dernier sourire avant que Gaspard ne se dépêche de rejoindre la porte d'entrée et la fermer derrière lui. Et comme il était venu, il avait disparu, comme ça au milieu de la nuit. Sacré personnages, ces agents de la MIRA.

En bas, plus loin dans la rue sombre et déserte du centre-ville de Henne, Gaspard marchait d'un pas rapide et décidé alors qu'il composait un numéro sur son téléphone. Il apporta l'appareil sur son oreille et une fois la ligne décrochée, il lâcha.

"Il se passe quoi cette fois ?"

La voix rauque lui répondit depuis le téléphone.

"C'est Gardevant. Des révolutionnaires corvuns on pris en otage la base navale."

Gaspard s'arrêta net. Pendant une seconde, une multitude de pensées noyaient son esprit, bloquant tout autre fonction de son corps. Il n'arrivait pas à croire ce qu'il venait d'entendre.

D'une voix presque tremblante, il répondit.

"Je te demande pardon ?"

"Tu m'as entendu. La Base Navale de Gardevant est tombée."

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
À Henne, après sa prise de parole au Pieu Vert, Lÿsä Köwnatör reçoit une visite qu'elle n'attendait pas, celle de Gaspard, cet agent de la MIRA qu'elle avait rencontré en Karty. La soirée avait basculé du badinage prudent à une franchise inhabituelle des deux côtés, avant que les deux ennemis officiels ne cèdent à une intimité qu'aucun des deux ne semble regretter. Un appel nocturne interrompt brutalement la nuit et rappelle Gaspard à son poste. Seul dans les rues de Henne, il apprend par téléphone la chute de la base navale de Gardevant, une nouvelle dont Lÿsä, restée chez elle, ignore tout encore.
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