Kapöli IV: Merën Särnat

Depuis le début de la guerre, loin des explosions et toujours dans leur petit appartement surdécoré, au rez-de-chaussée d'un immeuble, les fenêtres microscopiques et une odeur de feu de bois et de pin constante, Klarnä et Heykÿ avaient partagé une vie et des aventures.
Ex-amants il fut un temps, ces deux adultes s'étaient retrouvés à travailler ensemble malgré le fait qu'ils se chamaillaient toujours parfois sur les circonstances de leur séparation. Elle n'avait pas été si rude, hormis le simple fait que Heykÿ avait eu la très bonne idée de la tromper avec sa propre demie-sœur lors d'un voyage à des fins universitaires en Clovanie. Mais bon, à présent ces écueils appartenaient au passé, et les deux avaient bien d'avantage à régler que de passer du temps sur des discours aussi puérils.
D'autant plus qu'ils avaient passé la grande partie de leurs études supérieures côte à côte. Tous les deux étaient issus de la meilleure faculté journalistique de Henne, et c'est seulement grâce à Heykÿ que Klarnä avait su apprendre le français à l'oral un peu mieux, malgré le fait qu'elle l'écrivait parfaitement bien. Et ce talent s'est révélé être très utile lorsque la guerre touchait à ses débuts.
Originellement engagés pour garder un œil sur l'ex maire de Henne autrefois enlevé, faute d'endroit suffisamment inconnu pour pouvoir le dissimuler, ils avaient fini par le relâcher vers la Zone Humanitaire Indépendante de Roncevaux après que le conflit s'était réellement enflammé, lui ayant offert au passage un accueil dont il admettra plus tard avoir apprécié malgré les circonstances. Mais leur réel rôle s'était cimenté dans ce pour quoi ils avaient étudié, très justement le journalisme.
Même avant que la guerre ne prit réellement la forme qu'elle a aujourd'hui, Klarnä écrivait déjà des pamphlets en tous genres, discours retranscrits, mémorandums divers sur l'état de la culture corvienne ainsi que de la propagande incitant les jeunes à se réassimiler leurs origines. Heykÿ, bien qu'il écrivait lui aussi, n'arrivait jamais tout à fait à la cheville de sa partenaire, tantôt en termes de qualité du récit, tantôt en termes de cadence. Il s'était trouvé mieux dans la relecture et tous les processus de publication et d'édition qui entouraient le travail de l'écrivaine. Et il fallait dire que du travail, il en avait à faire.
Klarnä n'écrivait pas sur un ordinateur. Ni à la main. Mais bien sur une machine à écrire vintage, d'une autre époque, et pourtant reluisantes de certaines parts et bien huilée d'autres. Malgré le caractère très original de l'outil, il était entretenu comme s'il venait utilisé pour la première fois à chaque nouvelle utilisation. Après tout, c'était sur cette pauvre machine qu'avait débuté l'un des volets les plus importants de la guerre, soit celle médiatique.
Il fallait dire que les lettres tapées comme cela donnaient un certain style aux écrits, et surtout une bonne lisibilité. Klarnä faisait très rarement des fautes de frappes malgré sa cadence encore une fois plus rapide que la norme, ce qui facilitait le travail de son partenaire de ce point de vu là, mais devoir ensuite numériser et imprimer ce qui aurait pu être un document texte déjà numérique rajoutait là où l'impeccabilité de la jeune femme retirait.
Mais tout de même, les deux avançaient bien. L'armée corvienne avait évidemment remarqué leurs progrès, et leur avaient fourni avec tout le matériel nécessaire pour augmenter leur production et pouvoir répandre les nouvelles plus facilement. C'est ainsi qu'ils firent connaissance de Avÿkÿ, leur correspondant avec le reste de la force opérative fédérale, et l'homme du milieu entre eux deux et Lÿsä Köwnatör qui leur passait parfois des requêtes. C'était un homme très poli, la cinquantaine environ, il était surtout très pragmatique dans son travail. Lui aussi semblait passionné par le journalisme, mais d'un point de vue purement performatif de ce qu'en déduisait les deux ex-universitaires. En tout cas, cela les soulageait beaucoup dans leur quotidien, et ils n'hésitaient pas à sortir ensemble de temps en temps, notamment pour assister aux conseils du Pieu Vert où ils étaient souvent les bienvenus. Après tout, c'était à eux qu'on devait la plume interne de Corvus.
Depuis quelques jours, le "département" journalistique était complètement en feu. Avec la surprenante nouvelle qu'une certaine sous-ethnie rattachée à Corvus avait pris en otage la base navale militaire de Gardevant, au sud-est du pays, tous les corvuns du nord cherchaient de manière désespérée à s'informer sur qui étaient ces potentiels héros, s'ils pouvaient retourner les cartes de la guerre civile qui les gardaient bloqués jusqu'à présent et surtout qu'en pensait la MIRA. Bien évidemment, dès que Lÿsä avait des informations à ce sujet, celles-ci étaient relayées. Mais en réalité, le journal semblait décrire bien plus que les personnes en savaient déjà, au point où l'état major lui même semblait s'y référer pour se renseigner. Comment l'écrivaine se procurait ces informations ? C'était justement la question que Heykÿ brûlait de lui poser depuis un moment à présent, à mesure qu'il continuait à lire des pages et des pages d'infos dont ils n'ont jamais formellement eu source.
Profitant d'une courte pause dans le travail acharné de sa camarade, le jeune homme toqua à la porte du bureau de la prodige avec un grand sourire et lâcha.
"Bon, alors ?"
La jeune femme se retourna, un léger sourire aux lèvres aussi, comme si elle l'attendait depuis longtemps. Son accent s'était grandement amélioré, au point où elle parlait français comme une vraie antarienne, à part pour quelques sonorités comme les K qui restaient plus durs. Ce n'était pas un vrai problème, cependant. Au contraire, cela donnait une touche unique à son discours. Sa voix, sa manière de parler, on pouvait la reconnaître parmi des milliers d'autres.
"Qu'il y a-t-il ?"
"Rien de spécial. Je voulais juste de poser une petite question de rien du tout."
"Mais encore ?"
"Oh, je sais pas. Le fait que même l'Etat Major corvun se renseigne sur nos articles. Au point où je me demande si tu vois l'avenir."
"Non, je ne vois pas l'avenir."
"Dommage en vrai, ça aurait été très cool."
Cette fois-ci, Klarnä se retourna complètement sur sa chaise de bureau, fixant l'homme dans les yeux. Sans changer d'expression, elle articula.
"Vööib-olla on aeg, et sa teaksid mööningaid asju minu päritolu kohta..."
Heykÿ fit une mine extrêmement confuse, comme si elle venait de parler une langue paumée du Nazum, s'attendant à ce qu'il comprenne. Cela ressemblait à du Corvun, mais prononcé par un ivrogne en fin de soirée.
"Hein ? Tu peux répéter ?"
Klarnä soupira, avant de rajouter.
"Il est peut être temps que tu saches deux ou trois choses sur mes origines..."
"Attends... Attends une seconde... Je rêve où c'était..."
"Dialecte Sud-Corvun. Si tu t'y connaissais, tu saurais que selon la manière que j'ai de prononcer le mot 'Vööib' vient typiquement de Gardevant."
"Je rêve ! Je te connais depuis cinq ans et tu n'as jamais pensé à me dire que tu venais de Gardevant ?!"
"Tu sais que je garde mes informations personnelles privées. Surtout après ce qui est arrivé à Lékibourg."
"C'est bon, je comprends... Bon... Donc pendant tout ce temps là, tu fais que parler d'une culture que tu connais déjà ?"
"Je peux faire mieux que parler. Je peux documenter moi-même."
"Pardon ?"
"Fais tes valises, on part à Gardevant."
Heykÿ se redressa d'un coup, mettant ses mains devant lui pour montrer le refus.
"Attends, tu plaisantes j'espère ?"
"Non."
"Comment tu comptes y aller à Gardevant sans qu'on se fasse fusiller ?"
"Lÿsä me doit beaucoup de services. Elle nous en doit à tous les deux. Je pense qu'il y a très bien moyen de passer par exemple par Karty, et revenir. On trouvera une solution, le temps ne presse pas."
"Comme ça, sur un coup de tête ?"
"Non, je comptais déjà te l'annoncer, j'ai déjà pris ma décision et elle est irrévocable. J'attendais juste que tu te rendes compte de la performance que j'étais en train de réaliser, et visiblement ça t'a pris du temps... À savoir si tu lis vraiment les articles que je te donne."
"Sympa, et moi qui voulait simplement pas déranger..."
"En tout cas, c'est une occasion en or pour nous. On peut partir et laisser Avykÿ ici s'occuper de l'appartement et le reste de nos affaires, on lui transmettra de quoi publier."
"Donc quoi, on deviens reporters de guerre ? C'est sympa comme vacances hivernales, ça."
"Non, pas exactement. Je veux dire, assurer une connexion stable entre les deux parties peut jouer en notre faveur en tant que groupe. Lÿsä m'a dit qu'ils parlent mal le corvun, une traductrice ne leur fera pas de mal."
"Ça alors... Désolé, mais ça fait beaucoup à digérer d'un coup."
"Et encore, tu n'as pas entendu la meilleure partie !"
"En tout cas, je t'ai rarement vu de si bonne humeur. C'est pas comme si on allait à la plage, si ?"
"Non. Si je veux aller à Gardevant, c'est pour retrouver quelqu'un qui m'est cher."
"Bah, je suppose que tu as de la famille là bas, si tu viens de là ?"
"En effet, il semble que je ne t'ai jamais présenté mon père."
Klarnä se mit à ranger son bureau, comme si elle n'attendait seulement que Heykÿ vienne lui poser cette question pour pouvoir débuter son remballage et partir pour sa ville natale, emportant avec elle la fameuse machine, toute la trousse pour la réparer et l'entretenir, du papier en quantité et d'autres papeteries à mélanger avec une multitude de vêtements qu'elle devait encore sortir de son armoire.
La voyant si tranquille, Heykÿ ne cherchait pas à freiner l'action. À vrai dire, il aimait bien être surpris de cette manière, surtout par Klarnä qui d'habitude était un peu plus routinière et prévisible. Il la regardait ranger ses affaires toujours avec ce sourire aux lèvres, regrettant amèrement le fait d'avoir trompé une femme comme elle. Elle était vraiment géniale, sans l'ombre d'un doute, peut être même un peu trop pour quelqu'un d'aussi simple que lui...
Haussant les épaules et se préparant à rejoindre ses quartiers pour faire sa valise et au passage prévenir Avÿkÿ, il posa une dernière question de curiosité.
"Et il fait quoi de beau ton père du coup ?"
"Oh, rien de très spécial. Il tenait une poissonnerie autrefois."
"Et maintenant ?"
"Et maintenant, il fait la une des journaux."
Elle finit de ranger quelques affaires dans un sac à dos avant de se retourner, fixant son partenaire, souriant davantage cette fois-ci, sourire mesquin comme à son habitude.
"Ah, c'est vrai, j'oubliais. Ça aussi je te l'ai jamais dit. Mon nom de famille, c'est Nëëkermän."
À Henne, dans l'effervescence journalistique que provoque la nouvelle de la prise de la base navale de Gardevant, Heykÿ s'interroge depuis un moment sur les sources mystérieusement précises de sa partenaire et ancienne compagne Klarnä, dont les articles semblent parfois devancer l'État-Major corvun lui-même. Elle avait tenu secrètes, pendant cinq ans, ses origines sud-corvunes, avant de les lui révéler ce soir-là et de lui annoncer une décision déjà arrêtée: partir pour Gardevant. Le motif se dévoile en dernier lieu. Elle y a un proche à retrouver, et un nom de famille jusque-là jamais partagé.



