Monsieur le Grand Vizir, je vous remercie tout d'abord pour votre accueil. Ce thé était excellent.
Un léger sourire passa sur son visage avant de disparaître.
Mais je crains que nous soyons arrivés à un moment où il nous faut parler d'autre chose que de thé. Vous m'avez demandé ce que le Finejouri comptait faire. Vous m'avez demandé ce que nous comptions mettre en place pour garantir que les populations kabaliennes ne soient pas abandonnées, que la mission puisse fonctionner, que les terres et les travaux soient réellement observés, et que la situation ne dégénère pas davantage. Je vais donc vous répondre très clairement.
Nous avons été patients. Peut-être trop patients. Nous avons considéré que le dialogue devait toujours précéder la pression, que la confiance devait être construite progressivement, que la prudence permettrait d'éviter une nouvelle escalade et que maintenir un canal ouvert avec la Kabalie Rouge était préférable à toute rupture. Je continue de croire que maintenir ce canal était la bonne décision. Mais maintenir un canal ne signifie pas accepter indéfiniment l'absence de réponses. C'est précisément là où je dois être plus que transparent avec vous malgré le pays que je représente, mon devoir et mes responsabilités, oui le Finejouri doit aujourd'hui changer de posture.
Vous avez raison sur un point essentiel, à l'heure actuelle, le Royaume de Finejouri ne dispose pas de toutes les garanties qu'il estime nécessaires. Nous n'avons pas obtenu toute la transparence que nous demandions. Nous ne disposons pas de toutes les réponses que nous attendions. La mission d'observation existe, mais elle doit pouvoir travailler réellement. Malgré notre volonté constante de préserver le dialogue, nous ne pouvons plus faire comme si sa seule existence constituait à elle seule un résultat suffisant. Ce serait nous mentir à nous-mêmes.
Burti se redressa légèrement dans son fauteuil.
Je ne vais cependant pas commettre l'erreur inverse. Je ne vais pas déclarer aujourd'hui que chacune des accusations formulées contre la Kabalie Rouge est établie simplement parce qu'elles sont graves, ni parce qu'elles sont portées par un allié en l'occurrence vous , mais je ne vais pas non plus considérer que l'absence de garanties est un détail que nous pouvons remettre à demain.
Nous pouvons ne pas disposer de preuves suffisantes pour condamner définitivement certaines actions tout en constatant que les garanties attendues ne sont pas là. Et lorsque les garanties ne sont pas là, un État responsable doit agir.
C'est précisément ce que le Finejouri va faire, ou du moins ce que je vais recommander lors de la remise de mon rapport à Sa Majesté Louis II.
Mais avant cela, j'aimerais vous demander ce que l'Azur aurait fait si la mission d'observation n'avait jamais existé. Si aujourd'hui la mission n'avait pas eu lieu, comment l'Azur aurait-il agi ? Vous nous présentez ce qui, selon vous, devrait nous pousser à passer à l'action. Alors je vous écoute, si la mission n'avait pas vu le jour, quelle aurait été l'action de l'Azur ?
Le ton de l'ambassadeur s'était progressivement durci. Il ne parlait plus comme un homme venu défendre une méthode diplomatique. Il parlait désormais comme le représentant d'un État qui doit, selon lui, changer de méthode.
Nous avons maintenu le dialogue avec la Kabalie Rouge parce que nous pensions qu'il pouvait produire de la stabilité, des garanties et des réponses. Si ce dialogue produit effectivement ces résultats, alors nous continuerons à le défendre. S'il ne les produit pas, alors le Finejouri devra revoir sa manière de procéder. Ma vision sur cette question est qu'aujourd'hui, le Royaume n'a rien obtenu de concret, mis à part cette mission d'observation que nous soutenons. Or, à ce jour, de par son importance et la complexité de la situation, elle ne nous garantit rien d'autre que des suppositions. Devant vous, je peux vous assurer que le Finejouri n'est pas là, ou du moins ne sera plus là, pour jouer les avocats de qui que ce soit.
Monsieur le Grand Vizir, vous avez longuement exposé devant nous les convictions de l'Azur. Vous avez expliqué que certains faits vous paraissaient déjà suffisamment établis pour en tirer des conclusions politiques lourdes.
Très bien.
Alors je vais vous demander encore une fois quelque chose de très simple.
Qu'attendez-vous exactement du Finejouri ?
Que souhaitez-vous que nous fassions avec les moyens diplomatiques, politiques et, lorsque les circonstances l'exigent, les moyens considérables dont dispose notre Royaume ?
Souhaitez-vous que nous renforcions la mission ?
Que nous exigions des garanties formelles ?
Que nous imposions un cadre plus strict à notre dialogue avec la Kabalie Rouge ?
Que nous mettions notre poids diplomatique à profit pour obtenir des réponses que les autorités concernées n'ont jusqu'ici pas suffisamment apportées ?
Dites-le-nous.
Car si vous considérez que la situation exige davantage que des paroles, alors dites-nous précisément où vous estimez que le Finejouri doit agir.
Nous écouterons. Mais comprenez également ceci, le Finejouri ne prendra pas ses décisions parce qu'un allié lui demande de les prendre. Le Finejouri les prendra parce que le Royaume estimera qu'elles sont nécessaires. Pour cela, il faut nous exposer tout ce qui, selon vous, doit nous alerter, et cela devra se faire par des faits. Le Royaume n'agira pas sans faits. Là est le point de bascule. Je peux vous assurer que si vous apportez à Sa Majesté des faits prouvés et avérés, le Palais Royal ne pourra pas se défiler. Cette distinction entre faits avérés et faits supposés est fondamentale.
Il marqua une pause.
Vous avez également parlé de notre place diplomatique et du rôle joué par l'Azur dans notre ascension. Je veux que ce point soit définitivement clair. Le Finejouri n'oublie rien de ce que ses alliés ont fait pour lui, mais le Finejouri n'oublie pas davantage ce qu'il a accompli par lui-même. Notre Royaume a construit sa diplomatie par ses propres choix. Il a accepté des responsabilités lorsque d'autres préféraient rester à distance. Il a ouvert des portes, pris des risques, envoyé des représentants, organisé des rencontres, porté des initiatives et assumé des crises. Nous avons construit notre influence. Nous l'avons défendue et nous continuerons à la défendre.
Notre alliance avec l'Azur est une alliance entre deux puissances souveraines. Elle ne crée ni dette politique, ni tutelle.
Burti posa alors ses deux mains sur la table.
Vous nous avez dit que l'Azur ne souhaitait pas la guerre, le Finejouri non plus. Vous nous avez dit que vous vouliez préserver la mission, le Finejouri aussi. Vous nous avez dit que vous vouliez que les faits soient établis, le Finejouri également. Nous avons donc encore un terrain commun. Mais nous devons désormais passer du constat à l'action, et cela par la présentation de faits prouvés.
Car je vais être très honnête avec vous, selon moi, le Finejouri ne peut plus continuer à agir uniquement pour préserver une stabilité qui, à force de précautions, risque de devenir une stabilité trompeuse. La stabilité que nous recherchons n'est pas l'absence temporaire de coups de feu. La stabilité afaréenne, celle que le Finejouri défend, repose sur des garanties, sur la transparence, sur la capacité des États à se parler et sur la protection effective des populations. Si cette stabilité nécessite davantage de fermeté, alors le Finejouri fera preuve de fermeté. Si elle nécessite davantage de pression diplomatique, le Finejouri exercera cette pression. Si elle nécessite des exigences formelles, elles seront formulées. Et si certaines parties refusent de répondre, alors ce refus aura lui-même des conséquences sur nos actes.
Nous avons déjà utilisé cette méthode par le passé. Nous savons qu'elle peut fonctionner. Nous avons simplement, peut-être, relâché notre prise ces derniers temps. Cela va changer, je peux vous l'assurer. En tant qu'ambassadeur, ma mission première est de représenter mon Royaume, mais la seconde est de le conseiller. À l'heure d'aujourd'hui, et face à ce que vous exposez, il est clair que le Finejouri a trop compté sur la confiance, une confiance qui, à ce jour, n'est qu'un voile sans fondement.
Un silence lourd s'installa dans la pièce.
Je ne suis pas venu aujourd'hui vous annoncer une rupture avec la Kabalie Rouge. Je ne suis pas venu vous annoncer une rupture avec l'Azur. Je suis venu vous annoncer que le Finejouri cesse désormais d'attendre que les autres définissent le rythme auquel il doit agir. Nous avons donné du temps au dialogue. Nous avons donné une chance à la mission. Nous avons donné à la Kabalie Rouge la possibilité de démontrer sa bonne foi. Nous avons donné à nos alliés la possibilité de nous faire part de leurs inquiétudes. Maintenant, nous allons tirer les conséquences de tout cela. Tout ce qui vient d'être dit sera transmis à Sa Majesté le Roi Louis II.
Et je peux vous assurer d'une chose, Sa Majesté saura que son Royaume se trouve aujourd'hui devant une situation où la prudence seule ne suffit plus. Le Finejouri devra choisir entre subir l'évolution de cette crise ou contribuer activement à la façonner. Et notre Royaume n'a jamais été construit pour subir.
L'ambassadeur se leva lentement.
Il ajusta les manches de son habit diplomatique, puis tourna légèrement la tête vers les membres de sa délégation. Jusqu'alors restés silencieux, ceux-ci se mirent immédiatement en mouvement. La première à se lever fut la conseillère politique de l'ambassade, Dame Éléonore Vassal, une femme d'une quarantaine d'années au visage impassible, qui referma soigneusement son dossier avant de le transmettre à un jeune attaché chargé des communications. À ses côtés, le colonel Narek Solm, représentant militaire de la délégation, se leva à son tour. Il ne prononça pas un mot. Il se contenta de récupérer les documents relatifs à la situation militaire et de les ranger dans une mallette noire.
Burti les observa quelques secondes avant de se retourner.
Je vais être parfaitement transparent avec vous. Je vais quitter cette réunion. Non pas parce que je considère que nous n'avons plus rien à nous dire, mais parce que je considère que le Finejouri vient d'entendre suffisamment de choses pour devoir désormais agir.
Je vous demanderai d'envoyer vos réponses à mes questions, ainsi que les éléments qui pousseront le Royaume à agir, au Bureau des Affaires Étrangères du Royaume.
Dites-nous ce que vous attendez du Finejouri.
Dites-nous ce que vous estimez devoir être fait.
Dites-nous où vous souhaitez que nous employions notre influence.
Dites-nous les faits prouvés pour nous permettre d'agir.
Tous ces éléments seront transmis à Sa Majesté Louis II. Mais à partir de ce soir, je ne vous promets plus seulement que le Finejouri écoutera : je vous promets que le Finejouri décidera.
Il marqua un dernier silence, puis inclina légèrement la tête.
Le Finejouri prend note de cet échange plus que constructif. Nous avons entendu les inquiétudes de l'Azur. Nous avons entendu ses attentes. Nous avons également exprimé les nôtres. La suite ne se décidera pas dans cette salle. Elle se décidera à Fastinaï.
L'ambassadeur se tourna vers la porte. Sa délégation lui emboîta le pas, chacun déjà occupé par sa tâche. Le colonel Solm échangea quelques mots à voix basse avec l'attaché militaire. Dame Vassal consultait déjà les premières notes du compte-rendu.
Burti s'arrêta cependant une dernière fois sur le seuil.
Et Monsieur le Grand Vizir...
Il se retourna.
Nous avons peut-être passé trop de temps à demander aux autres de ne pas franchir certaines lignes. Il est temps que le Finejouri rappelle les siennes.
Puis l'ambassadeur quitta la salle, suivi de sa délégation, laissant derrière lui les tasses de thé encore posées sur la table et une délégation du Diwan qui venait de comprendre que la diplomatie finejourille venait de changer de rythme.