« La retraite c'est la mort »
— Il n'y a rien à faire. La retraite, c'est la mort, tu vois !
— Je vois.
La voiture roulait lentement sur le boulevard lorsque Hervé Lepput avait eu l'idée de reposer la question au ministre. Car il convient d'appeler « Monsieur le ministre » celui qui ne l'est plus. « Vous ne voulez pas juste vous poser à Lac-Rouge et prendre des vacances ? », qu'il avait demandé. Non, non, non et encore non, mais Lepput le savait bien. Pendant plus de dix ans, il avait été le directeur de cabinet du vieil homme. Alors, pensez ! il avait bien conscience que son patron ne changerait pas d'avis de sitôt. D'ailleurs, il s'y était pris en amont : voilà un an déjà qu'il avait fondé son amicale gallo-kahtanaise, prétexte de ce voyage.
L'homme d'âge mur dont nous parlons, c'est Vanwe Piotroff. Ce nom est moins connu depuis quelques temps, mais il l'a été autrefois. Attention, qu'on ne s'avise pas de lui dire qu'il a fait son temps ! Il tient à dire qu'il est toujours de la partie. Vanwe Piotroff est un homme politique gallèsant de gauche, actif avant la Révolution de 1988, et entré pour la première fois au gouvernement en 1992. Membre du Parti social pour la liberté (PSL) qu'il a dirigé entre 2002 et 2004 avant d'en incarner l'aile gauche, il était peut-être l'un des plus grands soutiens du Kah, autant au gouvernement que dans ce parti qui gouverne sans discontinuer depuis plus de vingt ans. Il avait d'ailleurs de quoi peser : entre 2002 et 2010, il était ministre des affaires étrangères. Il a toujours eu l'oreille du premier ministre Michal Trëvenon, ce dernier pensant même un moment faire de lui son successeur provisoire.
Sauf que voilà, Trëvenon n'est plus au pouvoir, et de toute façon Piotroff n'est plus ministre non plus. Il a quitté les affaires étrangères en 2010, pour la Santé, puis il a perdu les élections internes qui visaient à désigner le nouveau premier ministre, en 2017. Maintenant que le nouveau chef, Urvoit Nàsier, a succédé à Trëvenon, Piotroff n'a plus de portefeuille. Mais le "doyen de Ligert" a toujours de l'influence et un carnet d'adresse bien fourni.
La voiture déboulait à présent sur l'avenue Antique, tournant le dos à Axis Mundis qu'elle venait de traverser. L'architecture de la ville, Piotroff ne la connaissait que par celle de la Commune spéciale, qu'il avait fréquentée du temps qu'il était le premier diplomate de Gallouèse. Il y avait longtemps qu'il n'y avait pas mis les pieds d'ailleurs. Mais l'architecture de la commune dans laquelle ils entraient lui était parfaitement inconnue. Il allait avoir l'occasion de l'explorer plus avant, puisque la berline cessa là sa marche. Le quartier était piéton.
Ils étaient deux à attendre l'ex-ministre au parking. Piotroff descendit, son gorille gallèsant lui tenant la porte. Lepput le suivit. Leurs guides les accueillirent et les menèrent à travers ce quartier fortement marqué par l'architecture coloniale. Ils étaient attendus au Palais des congrès de la commune, pour un petit colloque sans prétention, sur le thème « les défis de l'Eurysie et la Révolution ». Participait toutefois Actée Iccauhtli, la Commissaire aux affaires extérieures du Kah. Autrefois l'homologue de Piotroff. Le colloque allait être l'occasion de lui toucher quelques mots, à elle et à d'autres. Et de faire connaître
Justice, l' « amicale » gallo-kahtanaise dont Vanwe Piotroff se faisait fort d'être le président.