19/12/2018
07:16:30
Index du forum Continents Paltoterra Grand Kah

Activités étrangères au Grand Kah - Page 10

Voir fiche pays Voir sur la carte
1075
Léandre Effraie de Méandre

- Vous pouvez nous expliquer ça ?

La policière kah-tanaise soulève et abat brutalement sur la table une armature de métal et de plastique. Léandre fronce les sourcils.

- Attention c’est fragile… c’est un exosquelette Obéron. Ils n'en font plus des comme ça.

- Et vous tentez d’entrer sur le territoire national avec ce machin ?

- Un peu de respect pour la technologie... vous savez c’est comme une seconde peau, on n’y fait plus gaffe au bout d’un moment, comme porter des lunettes.

La policière se saisit d’une armature et active un mécanisme… qui dévoile une lame de 20cm.

- Vous avez pris l’avion avec ça ?

- Mais je ne m’en suis pas servi !

- Et ça là ?

- Non ne touchez pas !

Elle lui jette un regard suspicieux.

- Et pourquoi ça monsieur Méandre ?

- Effraie de Méandre. Parce que ça relâche du gaz soporifique et qu’on est tous bon pour une sieste.

- Vous vous foutez de moi ?

- Juré que non officière. Je suis un honnête citoyen qui a d’ailleurs rendez-vous avec des armateurs kah-tanais dans… quelle heure est-il ?

Le policier adjoint regarde sa montre.

- Midi moins le quart.

- De quel jour ?

- le 11.

- J’avais donc rendez-vous avant-hier, génial, je vous préviens que si vous me faites capoter ma vente de sous-mar…

Pschiiiiiiit !

- Mais vous avez appuyé sur le bouton ?!

- Merde du gaz !!!

- Je vous avais prévenuuuu

Tout le monde tombe inanimé.
3005
Léandre Effraie de Méandre

- Monsieur calmez-vous !

- Monsieur !

- AAAH ! AAAH ! Lâchez moi ! AAAH ! J’ai des droits ! J’ai des droits !

- Monsieur si vous ne vous calmez pas je vous met du spray au poivre !

- AAAH ! Du spray au poivre ?

- Oui !

- Merde merde merde, je déteste ce truc…

- Alors arrêtez de bouger et laissez nous vous passer les menottes.

- Fascistes ! Cochons ! Attendez que Carnavale apprenne comment vous traitez ses citoyens ! Je vais faire raser Axis Mundi ! Je vais faire raser Axis Mundi ! Lac Rouge portera bien son nom : UN LAC ROUGE DE SANG !

Pschiiit !

- AAAAAAAAH MES YEUX ! AAAH ! Je suis aveugle !

- Passe lui les menottes Hirano.

- Aaaaaaaaaah… mes yeux… aaah…

- Monsieur arrêtez de crier, c’est parce que vous avez fait n’importe quoi que vous avez pris du spray.

- Aaaaaaah…

- Bon, appelez le consulat de Carnavale et un avocat commis d’office, on va procéder au placement en garde-à-vue.

- Il y a un consulat carnavalais ?

- Maintenant que tu le dis, je crois pas.

- Merde alors.

- Aaaaaah… dans ma poche… le numéro d’urgence…

Les policiers hésitent.

- Hirano, allez chercher le téléphone.

L’écran s’ouvre effectivement sur un bouton « contacter un proche ». L’officier clique dessus.

Biiip.

Biiip.

Biiip.

Bi


- Léandre je t’ai dit d’arrêter de m’appeler tu sais quelle heure il est ?

- Mademoiselle ? C’est la police kah-tanaise, votre ami a été arrêté en essayant de passer les douanes avec du matériel militaire dangereux, il est suspecté de contrebande et préparation d’attentat.

- Léandre ? Un attentat ? Non mais quel nul celui-là je vous jure…

- Mademoiselle je vous explique la situation, il n’existe pas de consulat carnavalais au Grand Kah, pouvez-vous me confirmer votre identité et me dire si monsieur Méandre…

- Effraie de Méandre… aaaaah…

- Monsieur Effraie de Méandre vous a-t-il donné des instructions et êtes-vous en mesure d’entrer en contact avec son avocat ?

- Son avocat ? Mais qu’est-ce que j’en sais moi ? Je suis pas sa mère ! Vous savez quelle heure il est à Carnavale ?

- Je comprends mademoiselle. Pardon de vous demander ça mais pourriez-vous nous mettre en contact avec un poste de police ?

- Pourquoi faire ?

- Nous avons besoin d’informer votre administration que monsieur Méan… Effraie de Méandre est actuellement aux arrêts afin que nous puissions faire respecter ses droits selon les traités en vigueur entre nos deux pays.

- On a des traités en vigueur avec le Grand Kah ?

- Je vous avoue que je ne connais pas le détail mais il semble que vous êtes devenu une commune unie récemment ?

- Ah oui c’est vrai. Bon attendez une seconde je vous mets en attente.

- Mademoiselle donnez-nous juste le numéro de polic…

Bonjour vous êtes bien sur le répondeur d’Améthyste Castelage, merci de votre patience et n’oubliez pas : Carnavale, c’est trop génial !

- Hein ?

- Ça va Hirano ?

- Je crois que j’ai eu Améthyste Castelage au téléphone.

- Évidement que c’était Améthyste, vous êtes dans la merde les gars vous êtes dans la merde.

- Taisez-vous monsieur. Elle a dit quoi Améthyste ?

- Elle a un peu râlé et elle a dit d’attendre.

La policière adresse un regard suspicieux à Léandre Effraie de Méandre.

- Vous vous fichez de nous monsieur ? Si c’est le cas vous allez avoir des problèmes.

La porte de la pièce s’ouvre brutalement sur leur supérieur, en nage, un téléphone plaqué contre son oreille.

- Oui camarade Actée, il est là je l’ai sous les yeux.

Il cache le micro de l’appareil, en furie.

- Shime ! Hirano ! C’est quoi ce bordel ? Pourquoi il est par terre ? Oui camarade Actée je m’en occupe ne vous en faites pas. Oui je vous l’envoie bien sûr, non tout va bien ne vous en faites pas…

Il raccroche et soupire très très profondément.

- Monsieur de Méandre, veuillez accepter nos excuses pour…

- Effraie de Méandre.

- Hein ?

- C’est Effraie de Méandre, je peux avoir un verre d’eau ?
11287
Réunion de la commission du CRAV: l'affaire Bonnebouille et le business paltoterran

Les délices de la Riviera kah tanaise



Note: le passage suivant est relaté par Michele, personnage déjà vu dans divers posts liés au crime organisé velsnien (voir références en bas de posts)



a


Il ne faut pas croire que les gens comme nous n'ont pas de règles: nous ne sommes ni sans foi, ni sans loi, et ceux qui disent l'inverse ne nous connaissent pas. Dans le milieu, il y a des codes, que ce soit des traditions héritées de je sais pas qui, ou des inventions éhontées, ce n'est pas notre problème: il faut les suivre, et ne pas les remettre en question. Et ce sont ceux qui les remettent en question qui sont souvent mis sur la sellette. Mais au delà des codes et des lois souterraines, nous obéissons également à un impératif, peut-être le plus important de tous: nous ne sommes pas une fondation de charité, nous sommes une entreprise. Et une entreprise, cela sert à faire de l'argent. Du moins cela, c'était la vision de mon don, Salvatore Alvarino, dont j'étais désormais un caporegime depuis l'an dernier. Oui, j'ai eu une promotion, après l'affaire de l'infiltration en Hotsaline, puis plein d'autres boulots. Bien que ce boulot chez les slaves a finalement été reporté, on m'a dit que j'avais du mieux que je pouvais, et "Sal" m'a finalement donné une équipe à moi. C'était un moment un peu émouvant, j'ai bossé dur pour en arriver là depuis 2014. Je me rappelle encore de l'époque où j'étais un prêteur sur gage à a sauvette, et où le patron était entré dans ma boutique pour la première fois. Les choses ont beaucoup changé, et les choses changent vite dans le milieu, bien souvent. C'est d'ailleurs ce qui motive la tenue des réunions de la Commission, dont les membres se regroupent qu'en cas de problème. C'est mon histoire du jour: l'histoire d'un problème.

C'est Sal en personne qui est venu me voir il y a trois jours concernant l'affaire à venir, qui était suffisamment importante pour que certains des boss, dont lui-même, aient expressément demandés une réunion en urgence. Ce n'était pas rien: cela signifiait un rassemblement des cinq familles les plus puissantes du milieu, et certains des clans établis à l'étranger qui leur étaient associés. J'en savais pas plus, hormis le fait que le don m'avait donné la tâche de rassembler mon équipe pour assurer son service d'ordre. Toutefois, j'avais des oreilles, et des indices sur les raisons de la panique, j'en avais quelques uns. Je savais déjà que le "robinet paltoterran" était coupé depuis la perte de nos contacts avec les cartels caribenos, et qu'il nous fallait d'autres fournisseurs. On m'a donné des billets pour le Grand Kah, et je n'ai pas posé questions. Je ne suis pas devenu capo en posant des questions.

Au moins, on pouvait dire que le CRAV savait comment instaurer un cadre agréable. Chan-Chimu était un endroit paradisiaque sous les tropiques. On y crevait de chaud, mais c'est là que beaucoup d'affaires se déroulaient. Des casinos sur la jetée, des stars sortant de limousines et déboulant sur des tapis rouges. Tout puait le fric ici, et j'ai le nez pour renifler ces choses là. Quelque chose me disait aussi, qu'on m'avait donné la charge de responsable de la sécurité pour cette affaire que j'avais faite pour des politicards de Velsna, et cette "ministre" kah tanaise que j'avais conduit. A tel point que certains m'avaient donné un surnom: Michele "le chauffeur". Je détestais: un surnom, c'est avant tout du capital social dans le milieu, et il fait jamais être bon qualifié de pour le restant de sa vie, mais dans ce contexte là, il fallait croire que ça avait été positif: juste parce que j'avais escorté une commissaire kah tanaise, certains croyaient que je parlais le syncrétique. Du moment que ça me donnai des vacances gratuite sur la Riviera du Paltoterra, cela me dérangeait pas, j'imagine...

Les petits plats dans les grands, les petits canapés et les tapis de velours, le CRAV avait mis son habituelle touche de classe en se réservant pour elle même la salle de réception d'un hôtel chicos: "le Jaguar dressé". C'était la seconde réunion de la Comission à laquelle j'assistais, mais j'avais toujours cette sensation bizarre: on devait se faire la bise et se serrer dans les bras, tout en gardant à l'esprit qu'on était parfois des concurrents, et que la commission elle-même n'existait que pour nous empêcher de nous sauter à la gorge. Il y avait bien entendu des représentants de toutes les familles, et de presque tous les clans: tous, sauf un, bizarrement. Le Clan Burna de Messalie n'avait personne pour le représenter. Cela signifiait deux choses: soit il était indisposé à venir, soit c'était nous qui étions indisposés à les recevoir. Dans le deux cas, c'était mauvais pour eux: on allait devoir discuter de Don Burna ce soir, c'était du tout cuit. L'endroit choisi pour la réunion était pas anodin: on savait tous ce que cela signifiait sur la suite des discussions. Et Don Alvarino le confirma dés son discours d'introduction:

"Mes amis. Mes frères. Voilà trois ans que nous nous étions pas réunis. Pas depuis la formation de cette Commission, qui a déjà permis d'éviter entre nous un certain nombre de conflits. En bien des points, cette organisation est pour le moment une réussite sans pareille. D'entrée de jeu, je tiens à saluer les deux absents du jours, que sont Don Farnese, et Don Carbone, qui sont actuellement en détention, que je n'hésiterais pas à qualifier de profondément injuste. Même si la Famille Carbone et la Famille Di Luca nous gratifient de la présence de leurs subalternes pour assurer leurs interêts en leurs noms, nous ne pouvons que souhaiter leur libération prochaine, et tout notre soutien vers eux en ces temps difficiles. Salude."


a
Don "Toto" Alvarino

Tous les convives levèrent leurs verres, et emboîtèrent le pas de Don Alvarino:

"Salude !"


"Sur ce. Commençons. Nous ne sommes pas là que pour des retrouvailles, certes bienvenues. Nous sommes ici pour assurer nos fonctions, c'est à dire celles d'hommes d'affaires soucieux de la continuité du business. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que depuis 2017, nous sommes pour ainsi dire sur la corde raide. Vous le savez tous: le trafic de stupéfiants depuis le Paltoterra a été jusqu'ici la principale source de nos revenus. Nous avions un schéma bien huilé: nous contactions les producteurs en Caribena, nous chargions le tout à Sylva, et les clans de l'organisation écoulaient la marchandise dans nos pays respectifs, en donnant au passage une commission aux cinq familles. Comme vous avez pu le remarquer: il n'y a plus de cartel caribeno pour nous fournir, et il nous faut assurer notre train de vie. Nous sommes peut-être régis par une grande solidarité en tant qu'hommes d'honneurs, mais nous sommes tout autant des hommes d'affaires qui sommes contrains par les lois du marché, au même titre que toutes les entreprises honnêtes. Nous avons des impératifs économiques, tout autant que nous sommes contraints par l'honneur...


Je commençais à voir où le Don Alvarino voulait en venir, et je pense que la moitié de la salle avait compris lorsque je voyais les chefs des autres familles jeter des coups d’œil au siège vide du clan Burna...

"...Outre notre business paltoterran qui est à réparer, c'est aussi une affaire d'honneur qu'il convient de régler ce soir. Mais je propose que nous fassions les choses dans l'ordre... Don Genovese. Je vous laisse la parole."

Le vieux Don reprit sa place, au profit du chef de la famille des Genovese. A première vue, il était difficile de croire que ce gars, court sur pattes, doté un embonpoint qui le faisait paraitre comme un acteur comique aux allures de petit bonhomme, était le dirigeant de la Famille ayant le plus d’influence dans le Palto. Ce n'était pas pour rien que Vito Genovese l'ouvrait en premier: tous les clans au sud de l'Alguarena étaient affiliés à sa famille. C'était eux avant toute chose, qui étaient nos traditionnels premiers contacts auprès des producteurs d'heroine et de cocaïne. Court sur pattes il l'était, mais il ne fallait pas se fier aux apparences: il menait sa barque d'une main de fer, et on avait jamais vu les clans affiliés à sa famille moufter en quo que ce soit. Ce type était un tueur au sang froid, et ses subalternes au Palto le savaient.

"Merci Sal. Comme tu l'as dit très justement, cela fait quelques temps que nous avons du mal à trouver des fournisseurs, ce qui est d'autant plus frustrant lorsque la demande est là, sous notre nez, et que nous ne pouvons la satisfaire. C'est pourquoi je voulais profiter de cette occasion pour vous exposer l'esquisse d'un nouveau plan. Si nous ne pouvons trouver des fournisseurs convenables, pourquoi ne pas nous lancer nous-même dans les activités de production. Mon cousin ici présent, Pietro, dispose des réseaux qu'il faut. Mais encore faudrait-il subventionner un tel investissement, que nous ne pouvons assumer seuls. Il y au Kah et à Sylva des vides juridiques que nous pourrions exploiter afin de de reprendre l'exportation d'heroine vers l'Eurysie. C'est ce qui rapporte le plus en ce moment. Nous avons un schéma déjà bien établi, et un seule faiblesse: jusqu'à présent, nous produisons en externe la drogue qui nous rapporte le plus. Cela dit changer au plus vite. Seriez vous d'accord pour me soutenir dans cette tache ? Qui serait prêt parmi vous à fournir une contribution financière ?"

Le vote a été on ne peut plus court: la quasi totalité des chefs de famille et des chefs de clans ont levé la mimine, certains avec plus d'enthousiasme que d'autres. Mais fatalement, le premier problème évoqué nous emmena au second, sur lequel Don Genovese bifurqua dans la foulée:

"Messieurs. Inutile de dire que si nous avons besoin de producteurs et de passeurs tels que nous, nous avons également besoin de points de chute où écouler les stocks de la part de nos frères restés en Eurysie. Cela demande des contacts fiables, des clans bien dirigés, organisés, et surtout, discrets. Or, nous avons ouie dire que certaines querelles d'honneur ayant lieu dans certaines familles...entravaient cette tache. Je pense qu'il nous faut fatalement parler du cas Bonnebouille, et des risques que prend en ce moment Don Burna dans la direction de son clan, en Messalie. La Messalie est le point de chute idéal pour nos affaires, mais Don Burna parait davantage intéressé à l'idée de faire le plus de bruit possible, et de rendre la vie de Pascal Bonnebouille impossible. Aussi, je voudrais demander à vous autres, et en particulier à toi, Farnese, ce que tu penses de tout ça, et si il ne serait pas judicieux de dire à tes protégés de Messalie de reporter leur attention sur autre chose qu'un journaliste de bas-étage."

Sur le coup, Farnese mis du temps à répondre. C'était comme si on lui reprochait personnellement les actions d'un clan affilié à sa famille. Je voyais dans son regard qu'il paraissait insulté. "La bête", et ce n'était pas son surnom pour rien, avait l'air furieux, furieux et blessé:

" Qu'on se le dise. Burna est redevable de la Famille Di Luca. Certes. Mais ce n'est pas moi qui l'ait convaincu de s'engager dans sa croisade contre Pascal Bonnebouille. Si vous voulez mon avis en revanche, je pense que Bonnebouille le mérite. On ne peut pas nous insulter de la sorte sans qu'il y ait des conséquences en face. Comptez sur moi pour lui demander de se montrer un peu plus discret, mais hors de question de lâcher la grappe d'une personne qui nous a manquer de respect. Vittorio Burna a le droit de défendre son honneur sur cette affaire, c'est mon avis, et c'est l'avis de nos coutumes également."

C'était le premier accroc de la réunion: un désaccord entre deux don pouvait aller très loin et très rapidement, mais heureusement, Alvarino était là pour calmer le jeu entre les deux hommes:

"Allons Salvatore, je suis certain que notre ami ne voulait pas te manquer de respect. Évidemment, Pascal Bonnebouille mérite son sort, mais tuer un homme, ou même le faire enlever, cela a un prix. Que Don Burna soit attaché à sa dignité cela va de soi, mais nous n'avons pas non plus envie de perdre un contact utile, surtout dans le cadre de notre projet de rivalisation du trafic d'héroine depuis le Palto, et dont la Messalie pourrait être une des meilleures portes d'entrée du marché eurysien. Pour ma part je suis pour lui laisser une chance de régler cette affaire lui-même, mais si jamais il se fait prendre, nous pourrions te demander de reprendre la main là-bas si il met en danger nos opérations, étant donné que son clan t'est redevable. Qu'il ait une chance de le faire, d'accord, mais il n'en aura pas deux. Qu'en pensez vous, vous tous ?"


Les hésitations furent plus nombreuses que pour le premier vote, mas l'argent est toujours roi, et le compromis proposé par Don Alvarino fut considéré comme acceptable par "la bête", qui fit le choix judicieux de descendre de ses chevaux. "Toto" Alvarino fit signe aux deux hommes de se serrer la main, et de s'étreindre en signe d'accord, ce qu'ils firent non sans garder leurs réserves. Après tout, meme si Vittorio Burna devait perdre la face, on avait promis aux Di Luca qu'ils garderaient le contrôle du clan messaliote dans tous les cas. Encore une fois le bain de sang était évité, mais pour combien de temps ? Est-ce que la manne financière de l'heroine paltoterrane n'allait pas avoir notre peau ? A l'époque, je ne le savais pas encore...


Note: le personnage de Michele a déjà été vu lors d'ne rencontre Velsna-Grand Kah, et lors d'une série d'AE en Hotsaline. Il est également possible de suivre sa genèse et son entrée dans le milieu via ce post.

Pour davantage de posts liés au crime organisé velsnien, aller ici.

35192
.

Lac Rouge



https://i.pinimg.com/1200x/af/b3/56/afb356fcdfad9cb57baa3932fae365c2.jpg


— C'est donc ça un pays avancé.

Le train magnétique qui relie le complexe aéroportuaire au cœur de l'agora rouge passe au-dessus de la surface étincelante du lac, qui n'a de rouge que le nom, mais dont les abords, feuillus d'acacias et de tamariniers, sont encerclés de véhicules. De larges voies s'ouvrent entre les édifices. Les tours de verre se mêlent aux pyramides historiques ou réinventées, dont le chapiteau orne comme un visage de moai le sommet de la skyline d'Axis Mundi.

— L'omphalos, le centre du monde.

— Le centre de gravité du monde plus exactement.

— Rien que ça.

Si les axes telluriques avaient été visibles, les voyageurs du RER à suspension auraient-ils pu se sentir glisser dessus ? Les peuples premiers, eux, ne s'y étaient pas trompé en s'établissant au milieu de l'étendue d'eau douce abreuvée de coulures tropicales. Ils y avaient construit leurs plateformes d'osier et de limon, les chinampas, pour cultiver le maïs à l'écart du jaguar, de l'aigle et du serpent. Des palétuviers sauvages, domestiqués aux abords de l'eau, encadrèrent leurs pirogues, leurs maisons sur pilotis, leurs habitats, et de ces jardins flottants naquit l'un des plus grands empires de la planète, l'une des villes les plus peuplées du monde. Par chance aucune peste espagnole n'en anéantit la splendeur. Elle demeura donc, prostrée dans le basalte, les fastes de ses cycles calendaires, la magnificence de ses changements de régime — empereur local, empereur étranger, empereur local, puis plus d'empereur du tout.

Terminus : Convention. Tous les passagers sont invités à descendre du train.

Alan et Conor s'engagèrent sur le quai, dans la lumière crue du soleil. Elle pleuvait sur les marches et l'esplanade immense du palais de la Convention. Des gens de toutes les couleurs et de toutes les langues en partaient ou s'y rendaient, dossiers sous le bras, conversant avec animation. Au-dessus du lac, au loin, derrière, évoluait une montgolfière brillante comme une bulle de champagne.

— C'est par là, pour l'accueil.

T'la xcoco xalto'c ?

— Non merci.

Ils déclinèrent poliment l'appel d'une vendeuse de xocolatl pimenté, une boisson en vogue depuis des millénaires. Les distributeurs du coin la vendaient aussi en cannettes, mais avec une dose de sucre et d'arômes légiféré par des normes contraignantes, dans le cadre du plan quinquennal de lutte contre l'obésité. Les marchands ambulants traditionnels, organisés en syndicat corporatif, en détenaient le monopole de la vente libre, affranchie de taxe, pour la perpétuation de ce patrimoine mondial de l'Humanité — à peu de choses près, c'est ça l'esprit. Avec leurs petits bérets et leurs vestes de connard, les deux Marquisois passèrent les portiques de sécurité à l'entrée de l'édifice. Une nuée de gigantesques drapeaux rouge sombre flottaient au sommet d'une rangée de mâts. Pour peu, leurs longues effilades de soie dans la brise lacustre évoqueraient les étendards colorés de la Cité Interdite, dans le vieil empire d'orient.

Bonvolu lasi ĉiujn viajn havaĵojn ĉi tie, sinjoroj.

— Il a dit quoi ?

L'agent de sécurité leur répéta en gaélique l'instruction de déposer dans une corbeille tous leurs éléments métalliques. Il les jaugea avec froideur. Leur petite veste de connard évoquait trop le vieux monde rance de l'Eurysie décadente pour qu'on ne les envisage pas comme les ambassadeurs de quelque principauté décatie venant mendier des sous-marins. Par chance, ni l'un ni l'autre des Marquisois n'était venu avec une bombe artisanale, une machette ou une crème solaire Dalyoha, donc l'examen fut rapide. Sous l'oeil informatique de caméras reliées au centre de données de la sécurité nationale, ils purent donc passer au sein du centre kah-tanais des pouvoirs confédéraux.

— Faudra que tu te remettes au syncrelangue. Ici, pas beaucoup de monde ne maîtrise le gaélique. C'est une langue périphérique. Moins de six cent mille locuteurs, à peine un peu plus en comptant la diaspora. En comparaison, quinze millions de personnes parlent le nahuatl ici.

— Je suis naze en langues.

— Tu séchais les cours, surtout.

— J'avais pas que ça à faire d'apprendre à dire merci en toucan. Tous les matins, je devais aider mon père à préparer ses lignes.

— En toucan, je dis pas, mais t'aurais pu t'essayer au pélican.

— Tous les oiseaux parlent-ils donc la même langue ?

Conor sourit. La queue vers l'accueil des visiteurs s'ouvrit à eux. Une réceptionniste à la lèvre inférieure proéminente, rendue saillante par un bijou d'Amazone, la peau brune fripée d'un milliard de rides, enveloppée dans une laine teinte de lumière rose et jaune, leur demanda la raison de leur visite.

— Nous avons rendez-vous avec le citoyen Acheampong.

Ils patientèrent pendant qu'elle pianota, sur une machine oblongue, des instructions inintelligibles. Intelligence artificielle ou système informatique rétrofuturiste, les deux visiteurs ne purent le distinguer. Ils reportèrent leur attention sur le grand Hall du Palais de la Convention. Un calife random s'y était rendu il y a longtemps. Depuis, des travaux avait rafraîchi la façade, rénové les couleurs, donné aux trente mètres de plafond leur pleine profondeur. Les murs de basalte traçaient des perspectives brutalistes. D'immenses baies vitrées s'ouvraient sur des jardins de pierre, parcourus d'eau claire, chatoyant avec la pourpre impériale d'enseignes et de tapis. Plus loin se trouvait le dôme abritant l'hémicycle des débats, où des centaines d'élus venus de tout le pays légiféraient au nom des communes.

— Il est occupé, votre rendez-vous aurait dû être annulé automatiquement.

— Pardon ?

Alan grimpa au bastingage.

— Revérifiez, il y a une erreur. Le secrétariat du citoyen nous a confirmé le rendez-vous hier matin à peine. Je suis venu de Fort-Tempête rien que pour ça.

— Je ne comprend rien à ce qu'il dit. Le citoyen ne parle pas le syncrelangue ?

— Je m'en occupe, intervint Conor.

Celui-ci sortit de sa veste un document plié, qu'il présenta à la réceptionniste.

— Voici nos attestations de sortie du territoire fédéral, citoyenne réceptionniste. Regardez : mon camarade a indiqué dans sa déclaration aux douanes qu'il avait rendez-vous avec le citoyen Acheampong. Cela a été validé par l'Égide.

— Oh non, ce n'est pas un problème d'ordre procédural, tout est en ordre de mon côté.

— Que se passe-t-il alors ?

— La Convention siège cette semaine, il y a une session extraordinaire et des débats à huis clos pour l'audition d'un Commissaire. Le citoyen député y est requis. Dans ce cas de figure, son agenda est automatiquement mis à jour. Votre rendez-vous aurait dû être annulé ou décalé par le secrétariat du député.

— Mais ils nous ont confirmé hier le rendez-vous, insista le Marquisois.

— Je vais passer un appel à son cabinet. Peut-être pourrez-vous joindre son assistant.

— Merci, citoyenne.

Ils se tinrent à l'écart, pendant que le reste des visiteurs derrière eux avança dans la queue. La réceptionniste appela un collègue, lui cingla quelques paroles dans une autre langue, et disparut derrière les portes battantes de son administration.

— C'est sans doute un bug. Notre rendez-vous aurait dû être décalé.

— Décalé ? Mais à quand ?

— Je ne sais pas trop. Apparemment, Acheampong siège à huis clos dans une session d'un Commissariat. Cela peut durer plusieurs jours.

Alan souffla de déplaisir. Il posa sa mallette, retira sa petite veste de connard et s'étira.

— Je suis claqué, dit-il.

— C'est le décalage horaire. Tu as pris tes comprimés ?

— Les trucs Dalyoha, là ? Jamais de la vie.

Conor eut un sourire ironique.

— C'est super efficace.

— Boycott, désinvestissement, sanctions.

Alan fit craquer ses doigts en jetant un regard circulaire. Des rumeurs couraient sur l'importation de certains produits depuis Carnavale, en particulier de molécules pharmaceutiques de pointe produites par les Laboratoires de la Principauté. Une lumière pâle entrait et se mêlait aux ombres de la grande voûte. Sur les dalles, un tapis pourpre, et des tentures floquées de slogans nationaux, des visages de commissaires renommés.

— C'est froid.

Conor suivit son regard, fit une petite moue.

— Le Kah est un pays immense. La Convention n'aurait pu se réunir en entier dans une simple bicoque.

— C'est vertical.

— Oui, le plafond est assez haut.

La réceptionniste revint de ses coulisses, et les appela en faisant un signe de la main. Conor s'y rendit, Alan resta éloigné. Quelques instants plus tard, son camarade revint, la mine soulée.

— Aucun espoir de joindre le cabinet avant la fin de l'audition, ce soir à vingt-et-une heures. Mais elle pourrait finir plus tôt.

Alan passa sa main devant ses yeux.

— Tant pis. On va attendre.

— Allez assister aux débats !

La réceptionniste s'adressait à eux. Un sourire éclairait son visage. Alan ne comprit pas, mais Conor traduisit.

— Les débats sont ouverts aux visiteurs dans l'hémicycle. Vous qui avez fait tout ce chemin, vous voudrez sûrement voir ça !

Ils acquiescèrent et la remercièrent. Un groupe passa près d'eux. C'était une visite guidée pour des touristes venus de loin. Des enfants portant des pagnes d'herbes tressées, le nombril à l'air, portaient leur sac à dos rempli d'un goûter et d'un cahier d'exercices ludiques. Leur coupe au bol de fins cheveux noirs, leurs yeux en amande, leur peau sombre les désignait appartenant à une nation de la forêt tropicale. Ils levaient les yeux, intimidés, vers la voûte spectrale du palais. Une oreillette leur retransmettait la voix douce et ferme d'une huissière, dont la longue robe grise jetant des reflets métalliques était à l'image de sa fonction. La sortie scolaire animée par un professeur d'éducation morale et civique poursuivit son chemin vers une galerie peinte de fresques immenses, rappelant la décapitation du Daimyo, la révolution des années quatre-vingt, les tortures et la pauvreté, mais surtout l'éclat étincelant de l'économie et le bien-être du peuple guidé par le Comité. Venus des quatre coins de la planète, des foules d'individus aspirant à l'émancipation contemplaient la lumière portée par une allégorie androgyne. Les deux Marquisois observèrent les fresques avec la circonspection fascinée de petits visiteurs d'un auguste musée.

— Oh, tiens, Axis Mundi.

Le long de l'immense couloir se trouvait la description picturale géante des quatre dimensions de l'univers, dont les axes se croisaient à l'emplacement du lac aux chinampas. Près de l'huissière de fer, ils captèrent un morceau de la présentation douce et mécanique articulée par l'officielle, qui leur lança un oeil en coin, intriguée par leur costume occidental.

— L'Ashvattah prend ses racines dans l'eau tourbe du Néant primordial. Il y croît grâce à la lumière du pôle céleste et à l'énergie du pôle terrestre, dont il est la connexion contiguë aux quatre directions cardinales. Ses branches sont des ramifications à travers lesquelles passe la conscience des êtres vivants. L'arbre lui-même est un visage, tourné vers l'Humanité et les confins de l'univers. Il est la connexion entre les éléments spirituels et les éléments matériels, entre le passé et l'avenir, le présent lointain et le présent immédiat, l'avoir et le temps, l'être et le non-être. L'Axe du Monde a la figure du Bouddha selon la tradition burujoise, et il se trouve sous la Grande Pyramide du Serpent de Feu la statue d'or massif que vous avez vue tout à l'heure. On y récite des soutras qui confèrent au lieu sa majesté, sa centralité et sa sécurité. D'après les scientifiques, Axis Mundi est également le centre névralgique des forces électromagnétiques qui protègent la Terre contre les vents radioactifs et ionisants émis par le soleil ; ces vents qui, ailleurs dans l'espace, brûlent et éradiquent toute possibilité de la vie-même. D'autres pays revendiquent l'omphalos du monde ; le Mont Targon dans l'ancien Fujiwa, lieu de séjour de la déesse Amaterasu ; le Mont Argad pour la tradition abrahamiques, qui est le point d'arrivée de l'Arche de Noé après le déluge ; et encore bien des temples mineurs, lieux de pèlerinage, de célébrations diverses. Chaque endroit, même le plus simple, possède son omphalos, son centre d'énergie karmique. Cependant, le centre des centres est bien à Lac Rouge, d'où le nom que nous lui donnons, et la vocation ultime du Grand Kah, point central de la grande roue de l'Univers.

— C'est bien compris les enfants ?

Le groupe scolaire faisait des dessins pour reproduire les grandes idées affichées sur les fresques. Les deux Marquisois continuèrent leur chemin.

— Je me rappelle pas de ces cours-là.

— Ben non, tu les avais tous séché.

Le grand couloir longeait une aile du complexe politico-institutionnel, qui conduisait comme une artère vers le grand espace circulaire, abrité sous un dôme à degré, brutaliste, immense, percé de milliers de petits trous de verre dans la pierre, de sorte qu'une lumière surnaturelle pleuvait dans l'hémicycle — qui était plutôt un cycle en entier — et faisait chatoyer la décomposition du spectre visible. Jaune, bleu, rose, naturellement séparés par l'intelligence architecturale des lieux, passaient comme à travers un fin voile ; en réalité, le béton massif portait, via un entrelac interne de forces, ce qui était la réplique réinventée des grandes pyramides sacrées du Moyen-Âge ; celles au sommet desquelles se pratiquaient des sacrifices d'otages, des supplications contre la sécheresse, plus tard des exécutions sommaires, et enfin, aujourd'hui, des appels à l'unité des cieux avec la Terre. Quatre-vingt millions de Kah-Tanais, aussi divers que les roses du monde, pourraient retrouver gravés dans le marbre de la solennité de la Convention leurs multiples appartenances culturelles et religieuses, car le Kah respecte l'animisme et les croyances multiples ; portails torii encadrés de clochettes, encens orthodoxes fumants auprès d'icônes, dieux-serpents-et-aigles enlacés dans des glyphes hiératiques, tous ces symboles de la multiplicité humaine réunie au sein de l'Union étaient surmonté du symbole de l'idéologie d'Etat : la grande roue. Celle dont les aspirations président à toutes les psalmodies, reléguées dans les espaces du folklore et des traditions désuètes. Sous la Roue, qui tourne sans fin jusqu'à la complète fusion du monde au sein de l'idéologie d'Etat, se déroulaient les débats de centaines d'élus propulsés par les Commune vers ce qui n'était rien de moins qu'un parlement, tout simplement.

Le nombre de communes n'est pas indiqué, et sans doute n'est-il pas fixe. Leurs délimitations territoriales fluctuent au gré des besoins des communautés qu'elles enveloppent ; c'est-à-dire qu'une commune peut très bien avoir la taille d'un royaume. Par quels moyens les administrés peuvent-ils alors cogérer directement leurs affaires locales ? Le Kah ne se passe pas d'élus, contrairement ce qu'on attendrait de lui ; ceux-ci, reliés directement à leur terroir petit ou grand, à leurs syndicats, à leurs corporations, à leur keiretsus dont des dizaines trustent les places des compagnies les mieux cotées, se réunissent sous la Roue de la Convention, y délibèrent, et par un système ternaire qui dégage non pas des majorités, mais des consensus, adoptent les grandes motions structurantes. Le reste du contrôle sur l'appareil d'Etat est dévolu au Comité, réélu en quinconce à intervalle régulier, dont les membres se comptent sur les doigts d'une main ; dont les personnalités hétérogènes représentent, essentiellement, les aspirations multiples et pourtant unanimes d'un peuple soudé autour d'une même vision mais également divisé en dizaines de langues, en centaines d'idiomes, en plusieurs systèmes d'écriture, en sept calendriers, en un nombre infini de croyances ; autant d'individualités que peuvent exister d'opinions, de représentations et d'attentes sur ce qu'on devrait faire de cette Roue qui tourne, mais qui ne tourne pas toute seule. Ni la force gravitationnelle, ni l'unanimité ne sont de données politiques.

— Vise le tribunat.

Conor désigna à Alan le promontoire au sommet duquel s'exprimait une oratrice. Arpentant la coursive circulaire, ils baissaient les yeux vers le parterre des élus siégeant, bien rempli malgré la tenue parallèle d'auditions dans des salles privées. Juste en-dessous d'eux, dans des petites salles isolées, des dizaines de traducteurs s'activaient à retransmettre les débats à tous ceux qui pourraient les entendre. Des strapontins pour les visiteurs, équipés d'oreillettes, permettraient de suivre les échanges.

— Ils parlent de quoi ?

— Pas de politique internationale à priori.

Conor haussa les épaules en s'emparant de l'objet, qu'il plaça près de sa tête. Un bourdonnement de japonais était traduit du portugais. A l'aide d'un petit bouton, il fit défiler les idiomes jusqu'à atteindre le gaélique des Marquises.

— Tiens.

Ils s'assirent.

... pour cette raison, je propose un moratoire sur le projet Tepeyollotl jusqu'à nouvel ordre, d'ici à ce qu'une nouvelle étude d'impact conclue à l'intérêt du projet pour la préservation de la nappe phréatique jusqu'à...

Alan déglutit. Cette tribune, c'était celle que le citoyen Acheampong avait évoqué au téléphone. Citoyen Le Gwerec'h, le mieux serait que vous évoquiez le problème vous-mêmes devant la Convention, avait déclaré l'élu, membre du Comité Estimable, l'un des plus importants personnages de l'Etat, qu'il avait eu au téléphone. Le Grand Kah valorise la participation de ses citoyens à l'élaboration de la politique de l'Etat. Le Marquisois en était un peu chancelant. Cette tribune, aperçue à la télévision ou en miniature d'articles de presse, ressemblait à l'obélisque au sommet duquel est perché le dieu du soleil. Elle était un phare pour le monde. On n'y montait pas pour dire n'importe quoi, n'importe comment. Il fallait travailler les dossiers. Heureusement, aussi sécheur de cours qu'il avait été dans son âge tendre, Alan Le Gwerec'h était aussi un bosseur. Une libido de travail étroitement corrélée à son intérêt pour le sacré, au sommet duquel se trouve la liberté des peuples celtiques. Fort-Marin ne lui rendrait jamais son père, mais elle paierait pour ses maléfices, ses exactions, sa prétendue bonne volonté sous couvert de colonisation, de grand-remplacement ethnique, de division d'un archipel unifié par l'évidence de la géographie. Une cause à plaider devant les peuples du Grand Kah, pas tous au fait des dossiers épineux de leurs communes exclaves, préoccupés qu'ils étaient ce jour-là à débattre de nouveaux projets miniers dans les montagnes du Paltoterra oriental, près de la frontière.

Une standing ovation accueillit la fin de la plaidoirie de l'oratrice. En particulier, des fermiers et des syndicats de travailleurs des peuples natifs de cette région isolée firent du bruit et des youyous depuis la balustrade des visiteurs. La voix calme de la présidence de séance leur demanda de ne pas perturber les débats et appela le contradicteur à passer à la barre.

Merci, citoyenne présidente. Chers citoyens députés, chers collègues, au nom du Club de l'Avant-garde, je tiens à défendre ici, pour la souveraineté et la liberté du Kah tout entier, le projet Tepeyollotl et tous les projets qui y sont liés dans la région...

Les deux Marquisois écoutèrent l'orateur, tout en suivant des yeux le petit groupe de péquenauds, visiblement fraîchement débarqués de la campagne tropicale pour venir soutenir l'une des leurs à la tribune de la Convention. Joyeux comme des enfants, ils l'entouraient et la félicitaient, levant le poing parfois en disant quelque chose d'inaudible à cette distance. Certains portaient des coiffes amusantes, qui ressemblaient un peu à celles des bigouden de Douardéac.

... les projets miniers de ce type sont essentiels au maintien de notre filière d'excellence en matière de construction aéronautique et de matériel technologique. Notre géant Saphir, fleuron national, a besoin des ressources nécessaires à la satisfaction non seulement du marché mondial bien sûr, mais surtout de nos camarades partout, qui ont besoin de notre matériel pour mener un jour la Révolution mondiale. Les approvisionnements à l'étranger ne peuvent suffire à assurer cette couverture ; le rhobium, le palladium, le zirconium, ceux-là se trouvent sous nos pieds, et nous allons en avoir besoin dans les années à venir. J'alerte, citoyens, sur le risque de prendre du retard dans la mise en oeuvre de Tepeyollotl. Ouvrir une mine prend dix à quinze ans avec les normes actuelles. Retarder le processus nous fera perdre encore un temps précieux, alors que la demande grimpe en flèche pour les matériaux critiques. C'est une question de sécurité nationale, et de souveraineté. Concernant les arguments de la citoyenne Waara, je voudrais aborder le point des risques de pollution locale liés aux activités minières. Ceux-ci sont...

— Monsieur Le Gwerec'h ?

La jeune femme qui dérangea Alan avait de grands yeux marrons et un visage tacheté de rousseur. Ses cheveux tombaient sur ses épaules, rehaussées par une petite veste de connasse. Troublé, il raccrocha l'oreillette.

— Euh... Oui, c'est moi.

Elle lui tendit une main ferme. Dans sa poigne, il comprit instantanément qu'il avait affaire à une jujitsuka de ceinture noire.

— Enchantée. Je suis Kahina, une assistante du citoyen Acheampong. Je vous prie de m'excuser pour ce retard. J'espère que vous avez fait un bon voyage.

— ... Merci, oui, c'est allé.

— Vous devez être fatigué par le décalage horaire. Vous avez pris vos comprimés ?

Il fit un sourire gêné. Conor aperçut le manège, raccrocha à son tour, et salua l'assistante parlementaire avec empressement.

— Citoyenne Kahina, vous nous avez trouvé rapidement...

— Encore mes excuses, le citoyen Acheampong est sollicité par une séance exceptionnelle à huis clos, il ne pourra pas s'y dérober. Je vous en prie, passons dans l'un des salons de travail, nous serons plus au calme pour aborder votre dossier.

— Euh... Bien sûr.

Ils s'extrairent de leurs strapontins et suivirent Kahina. Les portes défilantes refermèrent le bruissement de contradictions et d'applaudissements qui émaillait le discours du député, requalifié en promoteur minier par les nécessités du complexe militaro-industriel. De petits couloirs amenaient à des ascenseurs. Munie d'un badge d'accès réservé au personnel parlementaire, Kahina déverrouilla l'ascension de la boîte métallique, rutilante d'aluminium, qui les porta aussi vite que silencieusement au trente-et-unième étage de la tour de verre, surplombant la pyramide à degrés de la Convention, siège de l'administration. Un étage vaste s'ouvrit à leurs yeux. Les baies vitrées s'ouvraient sur la capitale, étincelante dans le soleil, entourée par le grand lac et, au loin, la campagne lointaine. La vue surplombait les allées et les rues en damiers, parsemées de trains, de tram, de véhicules de toute sorte, lointains comme les fourmis de Coruscant.

— Je vous en prie, prenez place.

Ils s'assirent sur des divans bruns, demicirculaires, où l'on peut discuter sereinement dans une atmosphère couvée. A peine quelques autres personnes, plus loin, se faisaient entendre ; à voix basse, ils conversaient paisiblement. Alan posa sur son cul sur le meuble, et en une seconde se rendit compte qu'il ne s'était jamais assis sur quelque chose de plus confortable. L'édredon dans la maison en bois de son père faisait pâle figure face à ce canapé léger, élégant et délicieux pour les fesses.

— Thé ? Tisane ? Xocolatl ?

— Un café, s'il vous plaît.

L'assistance tapota quelques instructions à sa montre connectée, puis reporta son attention sur les deux hommes. Elle souriait, polie et sûre, en posant son appareil sur la table basse. Elle n'y ouvrit aucun document, mais lança une procédure d'enregistrement. Amène, les mains jointes sous son menton, elle les fixa.

— Je vous écoute.

Alan chercha ses mots, et Conor le devança.

— Mon compatriote est arrivé ce matin des Marquises. En ce qui me concerne, j'habite à Lac Rouge depuis huit ans. Si vous le voulez bien, je vais introduire le propos.

— Faites.

— Mon nom est Conor Oneily, je suis technicien en chimie des procédés à la coopérative agricole de Rio Azul. Mais je suis aussi le président de l'association locale de football gaélique, je vous passe les détails. Mon camarade est Alan Le Gwerec'h.

— J'habite Tir Bhriste, près de la frontière.

— L'ancienne frontière.

L'assistante plissa les yeux, commençant à comprendre.

— Depuis la saisie des Îles Marines par l'Union, les habitants attendent la concrétisation des promesses de l'unification de l'archipel. Cependant, nous avons du mal à faire remonter nos doléances.

— La frontière est contrôlée par l'Egide, appuya Alan. Ce sont eux qui décident qui entre, qui sort, et comment. Nous avons accepté cet état de fait depuis des années car l'Egide a garanti la fin des intrusions de malades mentaux agressifs depuis la partie carnavalaise, tout comme elle a réaffirmé nos droits de pêche. Néanmoins, la situation n'a jamais été facile pour nous. Nous avons longtemps dû passer par des réseaux souterrains pour communiquer avec la résistance gaélique côté sud. Plusieurs d'entre nous y ont laissé la vie. Nous sommes désormais engagés dans un processus de libération nationale. Mais nous redoutons que le Grand Kah se refuse à sa mission historique. Nous sommes là pour la rappeler. Je suis venu pour discuter de ce problème avec le citoyen Acheampong, qui a été sensible à notre cause.

— La question de la frontière est centrale aux Îles, reprit Conor. Nous sommes un poste avancé de l'Union face aux capitalistes. La région est l'une des plus militarisée au monde, les Obéron ont fait ce qu'il fallait pour ça. Heureusement, la Convention a réagi énergiquement en reprenant le contrôle du territoire. Désormais, tout est entre les mains de l'administration centrale.

Ils se turent. Kahina avait les yeux légèrement baissés sur le côté, en méditation. L'administration centrale n'était pas un petit dossier au Grand Kah, où les communes se disputaient régulièrement les unes aux autres, et avec l'exécutif du Comité, pour s'arroger leurs petites prérogatives. En matière de sécurité, elles n'avaient aucun pouvoir. Ni d'ailleurs en matière d'administration. Les décisionnaires n'étaient pas des élus de terrain, mais des technocrates, formés dans des académies à la discipline confucéenne. Des rouages chevronnés d'une machine de surveillance et de contrôle sans équivalent sur la planète.

— Le citoyen Acheampong m'a parlé de vous, confirma-t-elle après un instant. Comme vous le savez, en tant qu'opération extérieure, la saisie des Îles Marines carnavalaises appartient au Commissariat à la Paix, conjointement avec le Commissariat aux Affaires extérieures. A priori, c'est donc un sujet d'administration.

— C'est pour ça que nous sommes là. L'affaire ne se joue pas au niveau local. Et c'est une affaire politique.

Elle acquiesça. Un robot d'environ soixante-dix centimètres de haut, roulant sur ses petites chenilles adaptées à la moquette, vint déposer sur la table basse trois boissons chaudes. Le parfum brûlé du café chatouilla leurs papilles. Alan sentit son estomac gargouiller. Il avait envie de goûter l'un de ces rougails de saucisse de porc aperçus sur la place devant le palais.

— En tant que Commissaire au Maximum, le citoyen Acheampong pourrait en toucher deux mots au Comité, et soutenir une initiative visant à accélérer la procédure d'annexion.

— Avec l'annexion, viendraient la justice communale et la réunification de l'archipel.

— C'est un enjeu historique pour nos îles.

— Toutes nos îles appartiennent à la nation gaélique.

— Les Celtes ne connaissent pas d'autre frontière que celles qu'on leur impose. Les marins n'ont cure des Etats. Nous sommes un seul peuple, des deux côtés de la frontière.

— L'invasion carnavalaise n'y aura rien changé. Nous savons quels sévices ils ont infligé aux habitants de ce pays. Nous en demandons la libération.

— Et la décolonisation.

Kahina fit ce genre de sourire sympa-forcé qu'on fait en plissant les lèvres. Elle porta un gobelet à ses papilles. Malgré leurs petites vestes de connards, les deux Marquisois avaient un air sympathique. Désuet, émouvant, déterminé. Ils avaient la magie de la rébellion qu'on ne trouve plus que dans les villages reculés et les exclaves lointaines. Affalées dans le luxe d'un système hyperproductif et tourné vers l'expansion, les populations de la mégalopole de Lac Rouge, elles, avaient un peu perdu ce goût de l'aventure — et en même, se risquaient à y rêver à nouveau.

— Je doute que le citoyen Acheampong soit votre interlocuteur le plus approprié.

— Nous l'avons eu au téléphone, dit Alan en tapotant du doigt sur la table. Je l'ai eu au bout du fil, il m'a dit qu'il était intéressé par notre combat et qu'il nous aiderait à le faire valoir auprès des autorités centrales.

Elle soupira.

— Comment avez-vous réussi à le joindre ?

Alan sourit.

— Je suis marin-pêcheur. Mon cousin est le responsable de la section syndicale des pêcheurs de thon, de sardine et de morue de Fort-Tempête. C'est le gratin, le Commissariat au Maximum est en lien continu avec lui pour ajuster les quotas halieutiques. Il m'a filé son numéro.

Kahina eut un petit rictus.

— Ce n'est pas protocolaire.

— Mais qu'on se le foute au cul, le protocole ! C'est de la libération d'un pays colonisé dont on vous parle.

Elle lui jeta un regard courroucé. Sa lèvre supérieure laissa échapper la trace de son amusement.

— Madame Kahina...

— Citoyenne.

— Citoyenne, reprit Conor, mon camarade arrive avec sa motherstorm émotionnelle, mais je vous prie de comprendre la nervosité de mes compatriotes en ce moment. Nous avons peur d'être les laissés-pour-compte d'une négociation en bilatéral entre le Comité et l'occupation carnavalaise. Nous avons fait une liste...

Il sortit de sa mallette un petit dossier de papier agrafé, dont certaines pages étaient parsemées d'annotations manuscrites.

— C'est un relevé de nos revendications pour un processus de réunification de l'archipel.

— Mais vous êtes qui au juste ?

— Je vous l'ai dit, je représente la diaspora. Et mon camarade, issu d'une famille de marins-pêcheurs, fait partie des Volontaires.

— Les Volontaires ?

— Une sorte d'association de scoutisme, si vous voulez. On organise des soirées et des événements. Vales Out Now, c'est notre slogan. On utilise la musique comme vecteur, le dernier tube de Seo Linn s'est vu six millions de fois sur Vizeo.

— Combien de personnes ?

— Nous sommes une petite association, citoyenne Kahina, mais nous sommes une petite nation de toutes façons. Il n'y a même pas un million de Marquisois sur la Terre, y compris dans la diaspora.

— Vous comptez les Carnavalais dedans ?

Conor fit une petite moue.

— Citoyenne, être des Marquises n'a rien à voir avec l'origine, ni avec la langue, si tant est qu'on préserve notre héritage celtique. Notre archipel est un repaire de marins et de rescapés, de hors-la-loi, de forbans et d'évadés des prisons. Vous n'ignorez pas que les Princes de Vale ont fait de notre archipel un avant-poste pour leur flotte de guerre et ils y ont entretenu les pires bagnes du monde pendant deux siècles. Nous avons accueilli les rebuts, les reflux de cette occupation. Nous avons été le point de passage des paquebots transespérantins, le porte-avion granitique des calculs de l'Empire, nous avons connu le gibet, le croc de boucher, la barque nantaise, la planche aux requins. Certains d'entre nous sont des descendants d'esclaves, d'autre les fils de ceux qui les ont découvert dans les soutes des négriers, d'autres encore ceux des prisonniers saisis à bord, mais tous nous avons le sang de ceux qui vivent sur ces terres, qui en respirent l'air et en goûtent la bière.

— Et vous n'êtes pas musulmans.

Ils froncèrent les sourcils.

— Pourquoi vous demandez ça ?

— Pour rien.

Elle se recala dans le divan.

— Ecoutez, vous m'avez l'air sincères. Je vais voir ce que je peux faire.

Elle tendit la main.

— Peut-être pourrions travailler à une proposition de résolution. Si le bureau de nos instances en décide, la Convention pourra l'examiner. Et l'adopter, pourquoi pas.




* * *




https://i.pinimg.com/1200x/07/93/fa/0793fa10fd5175edee44d52e601f010c.jpg


— Deux rougails, s'il vous plaît.

Le restaurant des visiteurs se déploie sur une terrasse, juste au-dessus de bureaux de l'administration centrale, où l'on écoute peut-être aux portes du monde entier. Le soleil pleut sur les dalles de béton. Une légère brise agite l'air chaud et tropical, ridant imperceptiblement la surface grise du lac. Munis de leurs plateaux, ils se dirigent par les escaliers vers le débarcadère en contrebas, mêlant jardin d'eau, arbres de marais, abri d'oiseaux, cafétéria estudiante.

Il faisait bon. En dégustant le plat épicé au citron vert, aux racines d'un tubercule inconnu, noyé dans une sauce tomate mouillée dans du riz — rouge évidemment —, ils s'en léchèrent les doigts.

— Sympa le décor.

Au loin, vers le nord, la grande plaine agricole du Kah demeurait invisible ; la ligne bleue des collines, de l'autre côté du lac, en ceinturait la vision.

— Comment vont les enfants ?

— Les ados, tu connais.

Alan secoua la tête.

— Ils te mettent la misère.

— Rigole. Tu verras quand t'en auras.

— Insh'Allâh.

Un palétuvier fit onduler ses longues tiges feuillues pour le féliciter de sa formule.

— Bhriste va passer le brevet. Elle voudrait devenir pilote de chasse.

— Juste pilote de ligne ça ne lui irait pas ?

— Elle ne pense qu'à dégommer des capitalistes. Son rêve est de faire exploser Aserjuco.

Alan éclata de rire.

— Prometteuse.

— Elle n'a que quinze ans mais on dirait déjà un capitaine de l'armée de l'air.

— On dit capitaine dans l'armée de l'air ?

— J'en sais rien. On le dit dans l'armée de l'eau non ?

— T'es con.

— Et Deiridh, lui, il se cherche toujours. Pour l'instant il fait des heures à la coopérative.

— Il a arrêté les études ?

— Il voulait devenir philologue mais sa meuf l'a plaqué.

— Miskine.

Bravo Alan, tu progresses.

— Il avait choisi une spécialisation en velsnien médiéval.

Alan souffla comme si un os venait de lui piquer la gorge.

— Tu m'étonnes qu'il se soit barré.

— Il n'arrête pas de parler de cryptomonnaies ces derniers temps. Même qu'il veut nous emprunter de l'argent pour tenter sa chance à Messalie.

Conor eut un rictus amer.

— Une soldate et un spéculateur. Deux fachos en puissance. Tu vois, faut pas faire d'enfants.

Alan fronça les sourcils. Il scrutait une barque qui évoluait à quelques dizaines de mètres d'eux, sur la surface des vaguelettes. Ses occupants, colorés et joyeux, semblaient en célébration, hilares.

— Tu penses qu'ils auraient tourné autrement s'ils avaient grandi à l'archipel ?

Conor haussa les épaules.

— C'est bien qu'ils aient eu leur éducation au Kah. Ici, on a la paix, la santé, l'instruction. C'est mieux que ce qu'on a connu au pays.

Ils méditèrent. Les vertus des pères s'émollient-elles au contact de la vie douce ? Les temps durs font ils des hommes durs, qui font des temps paisibles, qui font des hommes lascifs ? Si la maxime du savant musulman était vraie, elle ne concernait sans doute que les hommes. Ce siècle s'ouvrait avec une génération de gamines prêtes à en découdre, pratiquant le sabre, le poing ou le couteau. L'archétype féminin, tombé en désuétude, revenait plus courageux et plus déterminé qu'il n'avait jamais été. Les recruteurs ne s'y trompaient pas. D'année en année, les effectifs féminins dans les régiments étaient de plus en plus nombreux. Cette émulation avait tout à voir avec l'empuissantement des femmes dans la société. Au Kah, où celui-ci était sans doute le plus avancé au monde, cela donnait des leaders femmes. Certaines douces, mais toutes fermes. Et la plupart déterminées à poursuivre le combat. Dans la bouche d'un homme, la guerre et la conquête sont vulgaires. Aux lèvres d'une femme, elles sont excitantes. Le fascisme change de moule. La forme n'est pas toujours le fond. Libertés et domination n'ont pas de genre ; masques androgynes, elles se glissent derrière les apparences. Ne vous fiez ni aux couleurs, ni aux intitulés ; lisez le corps du texte.

— Avec Maia, on pense à en faire un troisième.

Alan écarquilla les yeux, et se redressa. Conor continua, un peu gêné.

— On l'appellera Marin. Ou Marine si c'est une fille.

L'autre eut un sourire joyeux.

Deiridh, Bhriste, Marin. Ce serait une belle fratrie.

— Maia préfère attendre l'année prochaine, il paraît que ça portera bonheur à l'enfant dans son calendrier. Les cycles, tout ça.

— T'y crois ?

Le papa haussa les épaules.

— Pourquoi pas ? Maia est très famille, très culture, tu sais. Elle fait le décompte long avec ses cousins. C'est une façon de mesurer les périodes de temps. D'après elle, on est proche de la fin d'un cycle. Quand l'Union a envahi Fort-Marin, elle s'est dit que c'était ça, la fin du cycle : la réunification de l'archipel. Si j'y crois, je ne sais pas, mais ça me plaît d'y croire. De toutes façons, tu te rappelles de ce que disait Monsieur Kirkenig, au lycée ? Le prof de philo qu'on avait en terminale. Il expliquait que les croyances mythologiques n'étaient qu'une forme ancienne de savoir, de connaissance, autrement dit, de science. Et qu'opposer science et mythe relevait donc d'un hors sujet. J'aimais bien ses cours.

— Je les ai tous séché.

Près d'eux, la barque se rapprochait. Ses occupants, qui se parlaient en quechua visiblement, se poussaient gentiment en riant. Ils l'avaient peut être loué. Alan reconnut les personnages à pagne de paille et coiffe de bigouden qu'il avait vu dans la Convention. Il s'en étonna.

— Venez nous aider, s'il vous plaît !

Ils s'adressaient à Conor et Alan. L'un d'eux tenait à la main une cordelette mouillée. Poussée par un courant léger, la barque ne parvenait pas à se stabiliser près de la berge.

— Attrapez la corde, s'il vous plaît !

Ils s'exécutèrent. L'homme la leur lança, ils la tinrent, et avec quelques coups de rames amusés, le groupe put enfin remettre pied à sec. L'un d'entre eux avait plongé dans le lac. Il parlait avec entrain, le soleil brillant sur son corps ruisselant. Peut-être avait-il, entre ses doigts fermes, attrapé l'un des poissons du lac qu'une politique municipale avait voulu aussi propre qu'une rivière précolombienne.

Arigato.

Dans un japonais teinté d'accent de la Cordillière, l'homme du bateau vint remercier les deux Marquisois.

— Vous étiez dans la Convention tout à l'heure, non ?

Ils passèrent à l'espagnol, puis à la syncrelangue, pour se comprendre. Brun, souriant, yeux en amandes, il se présenta : il s'appelait Inti, venait de Capacudad, près de Tiquara, dans le sud. Ses camarades aussi, expliqua-t-il, pendant que Conor faisait la traduction. Ils étaient danseurs itinérants, se produisant dans les fêtes de village. Et, occasionnellement, lors des manifestations publiques.

— Nous militons contre le projet Tepeyollotl. C'est un projet minier dans la montagne. Au-dessus d'un barrage pour l'eau potable. C'est un plateau unique au monde. Il y a beaucoup de matériaux rares là-dedans, notre montagne est un eldorado pour les industriels. On en fait des petits cristaux qu'on met dans les batteries, dans les systèmes électroniques, les radars et les systèmes de guidage à distance par exemple. Le district est déjà parmi l'un des principaux centre de production du rhénium dans le monde. C'est un élément indispensable aux superalliages, pour les turbines par exemple, et les moteurs électriques des sous-marins de guerre. Saphir Technologies veut mettre la main dessus. Les élus du coin sont d'accord. Des emplois, des revenus... et la souveraineté nationale, vous entendez !

Alan et Conor acquiescèrent.

— C'est important la souveraineté nationale.

— C'est important mais pour quoi faire ? Pour qui ? Le plus important, ce sont les gens, pas les contrats militaires.

— Oui, ça se tient.

— Avec mes camarades, nous sommes là pour protester contre ce projet. Nous faisons une petite démonstration sur le parvis tout à l'heure, à quinze heures, avec un groupe de musiciens qui viennent d'Iwako, de l'autre côté de la Cordillière. On est là pour montrer l'unité populaire, le refus de ces grands projets. On a une grande Pacha Mama en papier et en rubans qu'on va faire défiler dans le palais.

— C'est autorisé ?

— Autorisé ?

Inti ne comprit pas la remarque. Il répliqua :

— Et faire des trous dans la montagne, produire, produire, produire, épuiser les ressources, dégrader la forêt, souiller les eaux, troubler l'air, c'est autorisé ?

Conor se mordit les lèvres. Il aurait bien répondu que c'était nécessaire pour fabriquer ce dont on avait besoin pour le pays.

— Vous avez besoin de sous-marins vous ?

Alan éclata de rire.

— Mon père marin-pêcheur n'aurait pas craché sur un sous-marin.

Par le truchement d'un autre camarade d'Inti venu prêter main-forte pour la traduction, ils se racontèrent leur quotidien. Le mal de mer, le mal de l'altitude, ils en rirent en constatant leurs similarités inattendues. Alan leur expliqua l'histoire de l'archipel. La partie sur la colonisation capta leur attention. Ce n'était pas un mot qu'il s'était habitué à manier. Colonie évoque les cocotiers, le sable du désert ou les cailloux de Mars, plus rarement les bigorneaux de la marée basse d'îles culturellement rattachées à l'Eurysie. Et pourtant, comment aurait-il fallu désigner l'accaparement du territoire, l'installation de nouveaux maîtres, la mise en exploitation de la terre et au travail des populations ? Le capitalisme, tout simplement, peut-être ?

— Venez toute à l'heure, les enjoignit Inti. On partagera le dîner après. Des camarades de Heon Kuang vous nous rejoindre. Vous êtes les bienvenus. Et puis, on a des maires qui ont fait le déplacement pour nous soutenir. Ils ne sont pas nombreux mais c'est l'intention qui compte. Vous pourrez leur parler de votre problème. Je suis sûr que ça pourra les intéresser. Je ne savais même pas que les Îles étaient à moitié carnavalaises.

Alan se sentit une bouffée d'espoir monter dans le coeur. Conor s'interposa :

— Tu es fatigué, le décalage horaire...

— Allez faire une sieste, répondit Inti. On a un van aménagé garé sur la pelouse de la fac de médecine, vous pourrez y piquer un somme. Surtout ne prenez pas ces putain de comprimés !

Le soleil brillait haut dans le ciel, comme un condor dans l'azur. Une chaleur forte était montée en début d'après-midi. Les deux Marquisois avaient tombé la veste. C'était d'accord, ils passeraient le reste de la journée avec la troupe d'Inti, dont les chansons joyeuses accompagnaient la grosse marionnette de Pacha Mama, qu'ils trimballaient avec exubérance parmi les passants. La lumière pleuvait sur la ville et arrosait tout le monde de solidarité kah-tanaise. En fermant les yeux à l'ombre chaude du van, qui sentait le vieux tissu chauffé, Alan se laissa aller à une sieste. En contrebas de l'herbe dans laquelle il s'était allongé, le béret sur les yeux pour les couvrir de l'éclat du jour, le Lac Rouge somnolait.



0
Le plus beau jour de ma vie

POV: Michele


a


"Surprise !"


Il faisait froid ce jour là. Cela peut sembler très bizarre de se souvenir que de ça, ou presque pour un jour aussi important. Il avait commencé par un SMS de Luca Gorino, le type pour qui j'avais fait ce travail en Hotsaline, inachevé. Il était l'un des hommes les plus proches du vieux Don Alvarino, et quand on recevait un message ou un appel de sa part, c'est qu'l fallait venir.

"Enfile tes plus beaux habits, et rendez vous au café Bellagion. Demande l'arrière salle."

Au début je croyais à une blague, mais je me suis souvenu que Luca ne plaisante jamais. Je me suis ensuite figurer que c'était pour un boulot, rien de plus normal, mais depuis quand on me demande de bien me fringuer pour un boulot. Finalement, j'ai une cette petite appréhension, celle que l'on finit tous par ressentir dans le milieu, à un moment ou un autre: la peur. Pourtant, j'avais rien fait de mal, pas vrai ? Pas vrai ? Comment savoir finalement ? La question ma retourné le crane quelques heures, toute la matinée qui a précédé la rencontre, et puis, je me suis souvenu que j'étais toujours meilleur quand j'arrêtais de réfléchir. Aolors j'ai retenu mon souffle...tout ça pour une fête organisée en mon honneur par le Don en personne, et ce putain de Luca. Il a été le premier à se foutre de ma gueule quand tout le monde a gueulé dans l'arrière salle de la boutique.

" Regardez le, il est blanc comme un linge ! Il a cru qu'on l'avait fait venir pour le descendre !"


J'ai ravalé ma langue, et j'ai fait semblant de me marrer. Il y avait que du gratin dans une si petite pièces: en plus de "Toto" Alvarino, une dizaine de capos étaient au rendez vous, dont un ou deux que je ne connaissais que de nom. D'ordinaire, on travaillait toujours avec les mêmes personnes, et on était chacun dans notre coin, à s’occuper de nos affaires et payer notre petite contribution à Toto. Lui-même entrait rarement en contact direct avec la plupart d'entre nous: il était comme un padre distant, qui s'occupe de nous tout en prenant soin de ne pas être mêlé aux services qu'on lui rendait. Il y avait un goût d'inhabituel dans toute cette mise en scène, et c'était désagréable. J'ai mon train train quotidien, et en général, quand quelque chose change dans ma vie, c'est toujours mauvais signe. Mais pas aujourd'hui. "Toto" Alvarino vient lui même me saluer avec un étreinte bien serrée, et une tape sur la joue gauche.

"Le voilà. Regardez moi le. Félicitations pour le travail que tu as fait en Hotsaline petit, je suis fier de toi. Le job a été annulé au final, mais tu m'as crée du réseau là bas, et tu m'as prouvé que tu pouvais diriger une équipe. C'était du bon boulot, et tout bon travail mérite une récompense. Luca: apporte donc du vin landrin pour tout le monde, et toi Michele, suis nous."

Dans le fond de la pièce, les gars avaient dressé une table sur laquelle ils avaient posé une nappe de velours, quelques bougies, et l'image de San Stefano dans une coupole en argent. La dernière fois que j'en avais vu une, c'était durant ma cérémonie d'intronisation en tant que soldato. On laissa passer Toto, qui prit sa place derrière la table,et les capos en firent de même, et se rassemblèrent autour de lui. Le Don me fit signe se m'avancer face à lui: entre nous deux, l'image du Saint. Luca prit la parole en premier, même si il avait jamais été du genre théâtral, bien davantage le genre beauf:

" Tu sais pourquoi tu es là Michele ? L'honneur que nous allons te proposer, personne ne t'oblige à dire oui, sache que tu peux refuser à tout instant, et personne ne t'en tiendra rigueur. Mais une fois que tu acceptes ce que le Don te confie, il n'y aura plus de retour en arrière. Compris ?"

" Compris Luca."

C'était sorti comme un réflexe, sans que j’eus à contrôler quoi que ce soit; Comme tout le reste de cette journée, ce moment m'avait paru comme un rêve fiévreux où je ne contrôlais pas grand chose. La parlotte de Luca, elle n'existait que sur le papier.

" Tu sais comment ça se passe, Michele. La famille passe avant tout le monde: avant ta femme, ta famille, tes enfants, et mêmes tes parents. Nous sommes des gens liés par l'honneur, et que dieu te garde de ne jamais enfreindre son serment. Sur ce, le Don ici présent, a acté le fait que tu étais l'un des soldati les plus méritants de l'organisation, ce dont je me suis porté pour garant. Tu remplis les boulots que l'on te donne sans jamais poser de questions, et tu les fais bien. Ce n'est pas simplement un honneur que j'ai de travailler avec toi, c'est nous qui sommes honorés de t'avoir dans la Famille. Et ce dévouement nécessite une récompense, tout comme la Famille a besoin de talents que sont les tiens. C'est pourquoi le Don a tenu à te proposer de devenir Caporegime. Alors ? T'en penses quoi ?"


Sur le moment, j'ai pensais au jour où Alvarino s'était pointé il y a quatre ans de ça, dans ma boutique de prêt sur gages miteuse du quartier San Ciro. Avec ma fiancée, on était sur la paille, on avait plus un sou en poche et j'étais sur le point de plier les gaules pour rentrer en Achosie du Nord. Et Toto Alvarino était entré dans mon local comme une fleur, avec une offre qui m'a définitivement fait raccrocher son wagon. Le vieux m'a sorti d'une merde noire, et sur le moment, c'est ce qui m'a fait dire que jamais je ne pourrais me permettre de trahir sa confiance. J'ai accepté.

"Ce que j'en pense ? Évidemment que j'accepte Luca ! Toto, c'est un honneur que tu me fais: je te rendrai fier."


Je fais le tour des étreintes, des tapes dans le dos et des félicitions des capos, avant que Luca me reprenne par le bras.

" C'est pas tant nous rendre fier qui est important Michele, mais de nous rendre riches. En tant que capo, le don te confiera un secteur avec une équipe à gérer; ça peut être le coin de la rue comme ça peut être le bout du monde. Tu seras notre Homme de confiance dans des endroits où il faudra que tu te débrouilles, et que tu représentes l'organisation. Tu seras les yeux et les oreilles du don, tu ne rendras des comptes à qu'à lui, et tu verseras tes redevances directement à sa personne. Ta crédibilité sera la sienne. Si tu merdes, ce sera pour ta pomme. Si tu gagnes de l'oseille, ce sera ton honneur de garder une part du butin pour toi. Du reste, tu seras autonome dans la plupart des domaines. Maintenant, prends cette image dans les mains s'il te plait."

Bizarrement, si ne j'ai aucun souvenir ou presque de mon intronisation en tant que soldato, cette journée reste plus profondément ancrée. Pourtant, ma vie était déjà jouée à de moment là, elle avait déjà un programme et une destination. Ce n'était pas comme si j'avais vraiment le choix à ce stade. Mais je sais pas...peut-être que c'est ce jour que j'ai réalisé les conséquences de toutes mes actions jusqu'à ce point précis. J'avais déjà dépassé depuis bien longtemps l'horizon au dejà duquel on pouvait encore reculer, mais c'était comme si je m'étais retourné, et que j'avais réalisé que c'était fini, que ces gens qui étaient autour de moi détermineraient bien davantage ce que j'allais devenir, et étaient le reflet, quelque part, de la vie que j'avais choisi. La sensation que ma vie était terminée, alors que je n'avais pas encore trente ans. J'ai pris l’icône dans les mains, et je me souviens d'une croyance sincère chez ces gens, qui à défaut de trouver une justification dans leurs actes, se fabriquaient des traditions et une morale. Luca pris un briquet et alluma l’icône à même la paume de ma main droite.

"Répète après moi. Que je brûle en enfer..."

"Que je brûle en enfer..."

"...Si je trahis mon serment vis à vis de la Famille..."

"...Si je trahis mon serment vis vis de la Famille..."


Les applaudissements des capos et de Toto Alvarino bourdonnaient dans mes oreilles, et on a passé la nuit qui a suivi à boire. Mais pas sans me donner, au détour d'un verre, la raison pour laquelle on avait eu besoin que je devienne caporégime. Un marché immense attendait la Famille Alvarino, mais dont le manège se déroulait pour le moment sans lui, au Paltoterra.C'était de notoriété commune que l'affaire du moment, le contrôle du trafic de la cocaine, nécessitait celui des grandes routes d'approvisionnement, et des centres de production situés là bas. Pendant que notre famille se retrouvait encore dans des affaires moins aventureuses au pays, mais également moins lucratives, les autres familles de la Commission, en particulier les Genovese déjà bien établis au Palto, déployaient leurs pions dans le but de toujours surpasser ses rivales. C'est dans ce cadre que la Famille, sur autorisation de la Commission du CRAV, a approuvé ma venur en Paltoterra, dans le but trouver un compromis permettant une meilleure répartissions des gains du trafic de poudre, en échange bien entendu, des nombreux appuis politiques que la Famille Avarino pourrait fournir.

C'en était fini de ma vie à Velsna, et ma vie au Palto débutait. C'était peut-être pas si mal: contrairement à l'Hostaline, je me sentais suffisamment en terrain ami pour déménager avec ma femme et ma fille. Tatiana n'était pas joyeuse de devoir abandonner son boulot et ses amis, mais elle connaissait mon travail, elle savait ce que je faisais. Non que je ne lui ai jamais dit, mais elle était assez intelligente pour comprendre que je n'étais pas commercial pour le Groupe Laurenti Alfonso. Souvent, il n'y a pas besoin de mots ou de confessions foireuses, juste deux personnes qui se connaissent assez pour comprendre dans le regard de l'autre qu'il y a quelque chose. Elle savait. Je me disais simplement: "La pauvre.".

Je suis arrivé au Palto par l’aéroport international d'Axis Mundis: je devais faire un détour de plusieurs jours chez les kah-tanais avant de rejoindre les CUPO par une correspondance. Avant ça, je devais m'installer, Tatiana et la petite, puis je devais rencontrer mon contact avec qui j'avais déjà bossé en Hotsaline, Pietro Bizarini, et avec qui les choses s'étaient bien passées là bas. Il était pro, mais assez déconneur pour me faire oublier la gravité de ce que l'on faisait. Et puis, il bossait bien, il avait le don du contact, et savait toujours qui trouver dans le milieu local pour nous faire des relations. C'est lui, qui avait conseillé au don de m'envoyer faire le taxi pour une ministre kah tanaise à Velsna, l'an passé. Ce boulot m'avait permis de grimper un peu plus les échelons. Depuis, il me tannait sans arrêt, et me surnommait "le taxi du Kah". Bref, un type de confiance qui me servirait de point de repère ici. Son taff, cette-fois ci, serait de me mettre en contact avec les types qu'on doit surveiller avec la bénédiction de la Commission: les membres du Clan de Pietro Genovese, qui font du business à Sylva et au Kah depuis 2014, et qui veulent rouvrir le robinet de la cocaïne. Les cartels caribeno dissous, ils voulaient constituer eux même leurs ateliers de production aux CUPO. Mais la commission était nerveuse à l'idée de confier à un seul clan le monopole de la prod, alors on m'a envoyé tâter le terrain pour que la Famille Alvarino ait également des pions sur le plateau.

Je me souviens encore, de mon arrivée ici, au terminal 4 d'Axis Mundis: Bizarini m'attendait à la sortie avec une bagnole flambant-neuve, il faisait le fier devant:
- Michele !
- Ah gueule pas comme ça abruti. Je t'ai vu. Pas mal la caisse.
- C'est une Courvoisier. Pas mal hein ?
- Je préfère les Steiner: un peu trop tape à l'oeil. J'ai pas envie qu'on soit trop voyants dans la rue. Avec un truc comme ça, même au milieu d'un carnaval on va te voir. Pour les réunions tu devrais prendre autre chose.


Bizarini était un bosseur, mais il aimait bien dépenser son argent, et qu'on le voit dépenser, surtout. Pour lui, à quoi ça servait de gagner beaucoup si on ne pouvait pas se faire plaisir avec. Nos approches étaient différentes, et nos sujets de conversation aussi. Il était obsédé par la thune:
- Toi et moi, on va se faire des couilles en or ici. Les Genovese se sont bien engraissés pendant quatre ans, mais maintenant qu'on a le feu vert de la Commission, on va pouvoir toucher notre part du gâteau. T'as fait venir ta femme et ta gosse ?
- Ils arrivent dans quelques jours, oui. Je nous ai trouvé un appart dans le centre.
- Un appart ? T'es caporégime l'ami, tu devrais te prendre une baraque énorme !
- J'ai pas envie qu'on me tombe dessus trois jours après mon arrivée, Pietro. Ce sera l'appart.
- Je vois. Dommage que tu te sois rangé Michele. Tu verrais les culs qu'il y a sur la promenade de Chian-Chimu... On va bien se plaire ici, crois moi


Bizarini était un bosseur, mais des fois, je me sentais tellement en décalage avec lui. Il y avait peut-être, un mépris quelque part, ou une incompréhension. Il était né dans une bonne famille: il avait de l"argent, il n'avait pas de dettes, il aurait pu être n'importe quoi d'autre que ce que nous sommes. Mais il a choisi une vie pareille. Pourquoi ? J'avais du mal à concevoir le fait que l'ont ait pu se diriger vers nos activités autrement qu'en étant nous mêmes des gamins d'affranchis, ou bien des crèves la faim récupérés dans le caniveau par la Famille. Affranchi, c'est pas une vocation. Ou du moins, ce n'est pas censé l'être. Quand je voyais les gens du coin avoir l'hôpital gratuit, l'école gratuite ou d'autres avantages, je pouvais pas m'empêcher de me poser la question, si j'aurais fait les mêmes choix si j'avais eu accès à toute cette abondance. Je ne le saurais jamais.

En tout cas, Bizarini avait raison sur une chose: Chan-Chimu était un endroit génial, même si j'avais pu en avoir un aperçu lors de la réunion de la Commission, où j'avais accompagné le don. Le premier soir après l'arrivée de Tatiana et de la petite, on a fait une virée sur les hauteurs. Il y avait du monde dans les rues, et des lumières de partout, et Tatiana à côté de moi, mais au fond de mon crane, pourquoi je me sentais aussi seul ? Je faisais semblant de sourire, et je ne suis pas bien fort à ça. Et je pense qu'elle me voyait aussi me faire du soucis. Pour l'instant on avait de l'argent, et j'étais vivant, mais cela allait durer combien de temps ? Elle se met à chantonner dans la voiture, comme pour me rassurer. Elle avait toujours une voix aussi belle:

Che bella cosa e' na jurnata 'e sole
n'aria serena doppo na tempesta !
Pe' ll'aria fresca pare già na festa
Che bella cosa e' na jurnata 'e sole

Ma n'atu sole,
cchiù bello, oje ne'
'O sole mio
sta 'nfronte a te !
'O sole, 'o sole mio
sta 'nfronte a te !
sta 'nfronte a te !


a

On s'arrête, et on se pose sur le capot de la voiture. Même a nuit, l'air est chaud. Elle me demande de prendre une photo d'elle, devant cette foutue ville, dont il émanait tellement de lumière que l'on aurait pu se penser en plein jour. La photo est réussie, comme toutes celles sur lesquelles elle réussi à se mettre. Mais il y a toujours ce petit tic-tac dans la tête, qui raisonne, encore et encore. Les gens comme moi ne vivent pas longtemps: encore combien d'années pour moi ?


18447
.


Heon Kuang




https://i.pinimg.com/736x/5a/a4/67/5aa46728f13f77084cd6db3d0603c958.jpg



Ce jour-là, fusant soudain des nimbes, la grâce tomba sur Shu. Il n'était alors qu'un spectre flottant dans le silence, et sa vie aurait été donnée à un autre. Sa naissance fut un moment sans pourquoi, sans comment. Ces questions se posent rarement quand on n'est pas un enfant. Il ouvrit les yeux pour les refermer aussitôt et téter le sein compliqué de sa mère. La grande force cosmique lui donna un nom, des mains, une langue, et puisque c'est par le plaisir que commence la conscience, des papilles, car il naquit une deuxième fois au contact savoureux de la soupe Kuy Teav.

— Hmmmmm.

Silence recueilli parmi les adolescents. Derrière le comptoir, le père de Mei-Lin tendait leurs sacs plastiques au client. La ventilation tournait furieusement, le mois d'août bruissait à l'extérieur, ils étaient en T-shirt. Hua faisait défiler les images fluorescentes de son écran de téléphone.

— Regarde, fit-elle amusée.

Elle tendit l'appareil à Kai-Ming, qui s'y intéressa par politesse et eut un petit gloussement. L'extrait sonore inintelligible de TokTok parvint à peine aux oreilles de Shu. Face à lui, Mei-Lin le regardait. Elle lui tapa dans le pied, d'un petit coup sous la table.

— Tu penses à quoi.

Il ne répondit rien en jetant un oeil indifférent vers sa soeur, qui était au même moment accoudée au comptoir, en train de taper la discussion avec le patron. Ils s'exclamaient et s'amusaient bien ensemble. Leurs paroles éclataient dans la petite boutique comme des oiseaux de vingt heures. Un journal télévisé grésillait dans l'arrière-fond d'une radio. Le père de Mei-Lin parlait avec entrain, tout couvert de rides, alors qu'il vidait un cageot de cannettes dans le placard refroidissant.

— C'est bon, répondit finalement Shu.

Elle en fut un peu contente et en plus c'était vrai. Il s'était à peine vu aspirer bruyamment le fond du contenu de son bol. L'estomac était plein depuis longtemps mais il attrapa le bout du coriandre trempant dans le curry avec adresse. La soupe avait fait son affaire.

— Elle est folle, je vous dit. Elle est folle !

Hua et Kai-Ming éclatèrent de rire. C'était Jun, la dernière de leur bande de six, qui venait de faire la blague. Elle caressait machinalement ses longs cheveux lisses, se donnant, d'un coup de lèvre hautain, l'air nonchalant et supérieur d'une adulte.

— T'as trop la rage parce que tu t'es pris quatre heures de colle.

Ses deux comparses se cachaient un peu la bouche en se moquant de leur amie.

— Ah oui ben super j'avais que ça à foutre de mon samedi moi !

D'un geste circulaire elle se renfrogna dans son fauteuil, grande comique. Avant de reprendre sa vindicte :

— Vous avez vu comment elle se fringue ? On dirait un poireau.

— Un poireau dans un sac poubelle.

— Attention qu'elle ne vous entende pas, fendit soudain Mei-Lin en prenant part à la conversation. Vous prendriez moins vingt crédits chacune !

— Oooh, nan, elle ferait pas ça.

— Si si si.

Jun était catégorique et le montra en levant un doigt autoritaire.

— "Hua, Mei-Lin, Kai-Ming, trois petites malines, hein ? Moins quarante crédits pour insubordination".

Elles s'en amusèrent.

— Tu l'imites bien.

— Oui elle parle vraiment comme ça ! MDR

— Moins quarante crédits chacune !

— Je la déteste.

— Elle en serait bien capable.

— Il paraît qu'elle l'a fait. Quand elle était directrice, elle a puni le grand frère de Pu-Won, en seconde B. Elle lui a mis cinquante crédits de retenue.

— Cinquante crédits ! Tu mens c'est pas possible.

— Si si je te jure.

— Mais non cinquante crédits c'est plus une sanction scolaire c'est un casier judiciaire à ce rythme.

Les adolescents éclatèrent de rire. Dans la rue, de nouveaux clients sonnèrent l'attention du patron, qui interrompit sa discussion avec la jeune femme et vint pour les servir. Dans la salle, les cannettes se vidaient petit à petit.

— Elle n'est plus directrice de toutes façons.

— Ah mais ouiii ! Elle a été sanctionnée ?

— La sanctionneuse sanctionnée.

— Non, interrompit Hua, toujours soucieuse des faits : elle s'est « dégradée » d'elle-même.

— Qu'est-ce que t'en sais ?

— Ben c'est public, ça a été notifié au Journal officiel du lycée.

— Ben pourquoi elle se serait dégradée ?

Hua haussa les épaules.

— Des désaccords avec le ministère ? suggéra-t-elle. De toutes façons elle n'avait pas les épaules pour gérer l'établissement.

— C'est clair. Elle croyait qu'on peut faire marcher les gens au pas.

Mei-Lin eut un instant pensif pour Madame Tranh, professeure d'éducation morale et civique, hussarde noire des Communes-Unies, au style aussi sévère que ravageur, dans sa combinaison cirée noire, les cheveux plaqués par du gel, le visage fermé comme une porte de prison ; elle avait un charme incertain, comme celui des grands artistes à la lisière des deux genres, raffermi sans doute par sa poigne antijuvénile, ses armes disciplinaires, sa gueule de méchante. Une sergente-cheffe forcluse sommeillait en elle. Pour l'heure, celle qui avait été la directrice du lycée numéro quatre de Matajam n'était plus qu'une incantatrice de slogans patriotiques, ravalée à une heure par semaine pour les secondes et premières, et deux heures pour les terminales, trois pour la spécialité Bureaucratique.

— Un dessert les filles ?

Shu se renfrogna.

— Un mango pudding pour moi !

— Pour moi aussi tonton !

Elles prirent toutes un mango pudding. Mélangé à de la glace pilée, il tournait dans l'un des appareils réfrigérants visibles depuis la rue.

— Tu prends quelque chose Shu ?

Mei-Lin, prudente, attendit que le garçon ait fini de regarder, lèvres légèrement entrouvertes, l'encart au-dessus du comptoir où se trouvait la liste des sucreries en magasin. Il s'adressa directement au père de son amie, qui était en train de finir une commande.

— Il vous reste du mochi glacé ?

Hua eut un petit geignement.

— Ohh, du mochi glacé...

— On doit en avoir.

La soeur de Shu revint vers le groupe. Mei-Lin se tourna alors vers elle.

— C'est fou, dit Lan. Je ne connaissais pas toute cette histoire.

— Il t'a rebassiné avec ça ?

Mei-Lin prit un air blasé. Lan l'en dissuada.

— C'est hyper important, protesta Lan. C'est dingue qu'on y ait rien fait. Je veux dire, ça s'est passé et personne n'y a rien fait. Et là, vous hébergez vos cousins ?

— Mon tonton est toujours là-bas, confirma Mei-Lin. Ma tantine et ses enfants sont revenus de Saipalbon depuis un an.

— Vous pensez y revenir un jour ?

— Ouh là, on verra !

Elle eut un petit sourire triste. Shu évita le regard de sa soeur. Leur dispute était toute fraîche et la clim' que cela avait jeté sur l'ambiance du groupe ne se dissipait que peu à peu malgré la chaleur tropicale. Lan portait un pantalon jeans large et une grosse ceinture. Ses bras tatoués sur le comptoir, elle se mettait à distance de la troupe des terminales. A la fac depuis deux ans, elle n'appartenait plus à la même génération. Le père de Mei-Lin revint de derrière le comptoir. Il déposa quelques instants plus tard deux petits plateaux en plastique.

— Vos desserts les filles.

Cette fois Shu se risqua à jeter un regard courroucé au patron. Il était déjà reparti saluer de nouveaux clients, qui lançaient des yeux curieux dans la vitrine.

— Mango pudding~ !

Shu se saisit d'une petite assiette où reposaient deux petits emballages vert pomme. Il reconnut instantanément le logo fleur-de-cerisier de la marque de mochis glacés qu'il affectionnait tant. La nostalgie lui serra le coeur.

— Mochi glacééé...

Hua fit une petite grimace de nostalgie.

— C'est des vrais du Fujiwa.

Kai-Ming, curieuse, saisit l'emballage que Shu venait de jeter, après avoir gobé la petite boulette froide directement dans son gosier.

— Ça alors mais ça date.

— Des mochis du Fujiwa... Je pensais qu'ils avaient tous été archivés.

Peut-être le centre carnavalais d'études en failles spatio-temporelles aurait-il pu expliquer l'incongruité d'un emballage de confiserie industrielle, dont la liste d'ingrédients s'allongeait au revers du logo vert pomme. Shu le contemplait, l'étirant entre ses doigts. Le fin papier argenté bruissait légèrement, infiniment froissé par des années dans le fond d'un congélateur.

— Tu vas garder l'emballage ?

Kai-Ming posa directement la question à Shu.

— Ouais.

Les filles acquiescèrent, circonspectes.

— Shu est un fan du Fujiwa, lança sa soeur. Il fait la collection de tous les trucs qui ont survécu à l'archivage.

— Otaku !

— Cringe.

Shu fronça les sourcils en se rappelant une phrase du Hagakure, le Livre de la Voie du Guerrier, dont il avait appris les cent vingt quatre fragments par coeur quand il avait douze ans. « C'est parce qu'un samouraï possède des manières policées qu'il suscite l'admiration. » Il s'abstint alors de répondre à l'insulte.

— N'est-ce pas un grand malheur que la perte du Fujiwa ? répliqua-t-il simplement.

— Ils faisaient des mochis trop bons, approuva Hua.

— C'étaient des brutes, refusa Jun. Des misogynes attardés. Mieux vaut pour eux qu'ils aient été archivés sinon on leur aurait fait la guerre.

Lan éclata de rire.

— Tu entends tonton ? C'est ça la nouvelle génération. Ils veulent tout faire péter.

Le père de Mei-Lin eut un ricanement amusé. Sur un côté de la salle se trouvait un drapeau jaune, barré des trois rayons bleu, rouge et violet d'une petite nation du Nazum occidental, devant lequel il avait rangé des bouteilles, certaines entamées, qui s'alignaient et en dissimulaient le motif. Dans l'arrière-boutique, qui donnait en fait directement sur un appartement d'habitation sans doute, l'ombre d'un climatiseur tombait sur une étagère où brillaient des coupes de faux argent en plastique, des trophées sportifs.

— Faire la guerre c'est un peu de plaisir au début pour beaucoup de malheurs ensuite, lança-t-il aux adolescents, à demi sur le ton de la blague.

— C'est un mal nécessaire, tonton, répliqua Jun en rehaussant ses lunettes. Il faut se défendre, et se battre pour la justice.

— Se défendre, ça !

Il se mit à fureter autour de son comptoir pour occuper ses mains, soudain un peu embarrassé.

— On se défend quand on peut se défendre.

Puis il se tut et Shu nota que ses lèvres se scellèrent du fait d'un orgueil à peine visible, blessé par la remarque qu'il venait de faire lui-même.

Le père de Mei-Lin était venu, enfant, du Chandekolza, pour travailler à Heon Kuang. Il y tenait son petit restaurant en face de la baie. Sa fille avait grandi dans la Commune et ne parlait qu'à peine quelques mots de la langue maternelle de son père. Elle avait dix-sept ans désormais, n'avait vu le pays que deux fois, dont une quand elle était petite. Le Chandekolza était un petit pays plat dans l'estuaire d'une rivière à l'ouest du continent. Son drapeau avait changé récemment, ainsi que beaucoup de choses pour ses habitants. L'invasion et l'annexion étaient passés par là, dans le velours de la diplomatie mondiale, et le métal hurlant des bombardements nocturnes. Conflit périphérique, le Chandekolza n'avait fait aucun poids face à une coalition impériale envoyée par les Accords de Sokchô.

— Salut tonton.

Quelqu'un entra dans la boutique par la porte arrière, soulevant les fils d'un rideau de perles ; une voix grave et lasse d'un jeune homme de dix-huit ans, dont les yeux un peu cernés passèrent un instant sur Shu. Sa tignasse noire était surmontée par la capuche grise de son gilet sans manches.

— Ah, t'es là, toi.

— Salut cousin.

Mei-Lin s'était adressée, un peu timide, au jeune Chandekolzan, qui jeta un regard circulaire à l'intérieur de la boutique. Son gilet sans manche dévoilait ses bras musclés.

— Wei, tu m'as pas descendu les poubelles de verre comme je t'avais demandé.

La voix du patron était cinglante, à l'inverse de la douceur employée avec les filles.

— J'le ferais demain, je sors ce soir.

— Ouais, « tu sors. » Et le coup de main que je t'ai demandé ?

Le patron s'était immobilisé et jetait désormais un oeil furieux sur son neveu. Un peu mal à l'aise, les filles commencèrent à parler discrètement d'autre chose pour ignorer la situation. A pas lents et traînants dans ses savates, Wei s'approcha de l'étagère et entreprit d'en dégager les bouteilles. Il les posa simplement sur le comptoir. Le drapeau du Công fut alors visible de tous.

— Et laisse mes bouteilles, je t'ai pas demandé d'y toucher.

— Faut respecter le drapeau, lâcha le jeune homme.

Shu écarquilla les yeux. « La voie de la vengeance consiste simplement à forcer son chemin droit dans la place, quitte à se faire tuer. »

— Cousin, tu viens te balader avec nous ? On va sur le port.

Le jeune homme répondit par un oeil sombre.

— Faut que j'aide tonton, répondit-il.

Agacé, le patron retourna alors à son travail, et dit derrière son dos :

— Va te balader plutôt que me traîner dans les pattes.

Wei fit alors une moue de réflexion.

— Je vous rejoindrai. Peut-être.

Puis il disparut derrière le rideau de perles. Dans leurs bols, les mango pudding avaient été absorbés jusqu'à la dernière goutte. Une brise passa dans la nuit chaude et rida la surface de la mer, étale en face de la boutique.

Après le dessert, les adolescents se laissèrent déambuler le long du chemin qui longe la baie et qui surplombe le quai d'amarrage. La nuit, percée des halos lumineux de la skyline de Heon Kuang, était alourdie par la chaleur humide de la mer d'Azur, qui clapotait au contact des barges et des berges, reflétant les éclats de la ville dans son manteau ondulant de vaguelettes. Au loin, une immense publicité de néons chatoyait, indéchiffrable et animée, sur un des gratte-ciels. Encore nombreux malgré l'heure tardive, les gens s'attardaient à proximité de la mer, prenaient des photos, des selfies ou des glaces, portant à la main leurs éventails circulaires. Un sampan passa au milieu du canal, éclairé par un seul petit lampion rouge, silhouette fantômatique émergée d'un conte médiéval, bientôt disparue à nouveau dans l'estuaire.

— J'en peux plus d'attendre.

Le groupe des cinq filles et un garçon s'était assis sur un banc de béton, qui contemplait l'endroit où les deux rives s'ouvrent pour laisser la vue s'engager dans l'horizon noir. Un gros ferry s'éloignait, somptueux et illuminé, lointain, et un parfum de bitume saturé d'essence flottait à proximité du rivage. Les voix des passants, les grondements des moteurs de mobylette, et le clapotis des vagues donnèrent à Shu une envie de dormir. Il posa la tête en arrière, regarda le halo rougeâtre du ciel souillé par les lumières de la ville.

— Kai-Ming, c'est quand tes résultats à toi ?

— Le 1er octobre.

— Putain c'est tard...

Les lycéens n'en seraient bientôt plus. Ils attendaient la validation de leurs voeux Parcoursup, ou l'équivalent kah-tanais, qui assignerait en fonction de sa filière et de ses doléances, chaque jeune à sa place dans le système d'éducation supérieure. C'était une des réussites de l'Union d'avoir bâti un système tournant, mondialisé, entre les plus grandes universités du Paltoterra et les facultés périphériques. Le taux d'insertion dans l'éducation supérieure était au Kah parmi les plus grands du monde, et il en fallait : médecins, architectes, ingénieurs, spécialistes en droit fiscal, gestionnaires technophiles, bureaucrates, agents de surveillance, cadres de l'armée officielle ou secrète alimentaient chaque année de leurs petites pattes de fourmis la grande machine industrielle et politique que représentaient les Communes-Unies. Kai-Ming, elle, avait demandé de rejoindre la faculté de médecine. Elle voulait devenir pharmacienne.

— Vous auriez dû faire de la mode, comme moi.

Jun se moqua de ses copines ; elle venait d'être acceptée à l'une des plus prestigieuses écoles du Nazum, dans un programme bidiplômant établi entre l'Ecole de Design de Heon Kuang et une académie prestigieuse à Agartha. Elle n'avait qu'une hâte.

— Je penserai à vous au Jashuria.

— On viendra te voir t'inquiète.

— C'est même pas deux heures d'avion.

— Même pas trois heures de train !

Splendeur des Accords de Sokchô, du calme pacifique régnant au-dessus du jardin des nénuphars où barbotent innocemment trois cent millions de Nazumis, protégés par des conventions secrètes, souples, endurantes, entre les Etats constitutifs de la région. Un écrin de stabilité politique à toute épreuve, dont Heon Kuang, place-forte financière mondiale, était devenue le joyau. Aussi communaliste que peut l'être une zone d'investissement optimale où s'accumulent les placements, supposément naïfs et bénévoles, des grands fonds de pensions étrangers, Heon Kuang s'ouvrait depuis des décennies au monde capitaliste extérieur ; elle était la porte d'entrée et de sortie de flux financiers majeurs unissant les keiretsus aux géants mondiaux de la gestion d'actifs, de grandes banques, des marchés de capitaux et de devises, le siège de cabinets réputés mondialement pour encadrer juridiquement l'optimisation fiscale à grande échelle. Une ville de gauche, comme en témoignaient les slogans de Madame Tranh.

— Et toi Shu, l'école de musique ?

Par dépit, il s'était inscrit à la faculté musicale. Devenir saltimbanque dans la Cordillière ne l'enchantait pourtant pas plus que ça, mais on en trouve toujours, des Chinois tombés Dieu sait comment au fin fond du plus paumé des villages de France, installés depuis quarante ans, qui ont vécu une vie de fou furieux. Qu'Allâh les protège, mais Shu ne serait pas des leurs.

— Je pense que je vais prendre une année sabbatique en fait.

— Bonne idée, réagit Hua. Ma soeur a fait ça aussi, et finalement ça lui a réussi puisque elle a bossé dans l'auberge de son petit copain en woofing. Et elle y est toujours d'ailleurs.

— Elle est où déjà ?

— En Mährenie. Elle nous envoie des photos, ça a l'air trop beau là-bas. Les montagnes, les petites maisons dans la prairie...

— Une année sabbatique, pourquoi pas. Tu ne veux plus rentrer à l'orchestre de taïko ?

Il haussa les épaules. La faculté musicale c'était surtout pour les grands tambours majestueux, tabassés avec force par de musculeux percussionnistes dont les cris épars rappelaient l'usage guerrier de cette force splendide. Voir battre un choeur de tambours relève de tous les désespoirs ; de leur rythme pénétrant s'instille plus que l'idée, les tremblements, l'onde, l'univers de la vérité. Il aurait voulu en jouer aussi. D'où la fac de musique.

— Ou bien l'armée.

— Toi à l'armée ?

Mei-Lin lui tapa sur la cuisse.

— Arrête de dire des bêtises tu pèses pas cinquante kilos tout mouillé.

— Connasse.

Ils éclatèrent de rire. Au-dessus d'eux passait une brise tiède soufflant très légèrement de l'est ; enfermé par la côte, l'air humide des tropiques en été s'accumule et chauffe sous les rayons qui dardent depuis le soleil. En son absence, la nuit est à peine un soulagement ; les rues, les immeubles, les pierres dégagent alors la chaleur accumulée et avec de bons yeux, on verrait presque la fumée monter depuis la baie. Au petit matin, à l'inverse, dans le gris froufrouteux de six heures, l'horizon barré de nuages vient se déposer en gouttelettes suspendues et fait, au-dessus de la skyline, une brume magique.

— T'aurais dû demander ingénieur, comme moi, fit Mei-Lin.

Shu sourit. Pourquoi pas : cela aurait été confortable. Mei-Lin était sa meilleure amie depuis le collège. Ils avaient tout vécu ensemble. Ou plutôt, elle avait tout vécu avec lui. En troisième, elle n'avait fait aucun secret à Shu de son premier amour pour un gars de leur classe. En première, quand il l'avait plaquée, elle avait pleuré sur ses genoux, ils s'étaient promis de se venger, ils l'avaient fait, confronté l'inélégant, fait avouer ses incorrections, jubilé à deux d'un coup bien mené. Pendant leur lycée des fois ils avaient séché des cours pour aller sur la plage. Ils s'étaient retrouvés enfermés dans le métro après s'y être introduit après l'horaire de fermeture. C'est le genre de jeunesse sur laquelle se joue un générique émouvant et mièvre. Pourtant pas de fil rouge entre eux, ni musubi, ni inyeon, du moins cela Shu en était sûr, et à la fin de cette année de terminale, dans le processus de sélection de l'admission post-bac, il s'en était bien rendu compte. Mei-Lin avait un peu trop insisté pour qu'il n'y voie pas la trace fugace d'un intérêt renouvelé, différent, un attachement transformé d'une amitié platonique en quelque chose d'autre, une proximité, une complicité, une promiscuité de leurs deux esprits, souvent de leurs deux corps, qui aurait pu, aurait dû aboutir à ce qu'un jour ce ne soit plus du tout d'amitié dont il était question. Mais ces évolutions se jouent au cinéma, dans les films qu'ils regardaient ensemble dans le car les conduisant en sortie scolaire ; et si Mei-Lin aurait bien aimé voir le scénario sortir de l'écran pour s'emparer de leur vie, Shu lui n'y aurait pas pensé une seule seconde, car il ne l'aurait pas désiré. Il y a des gens comme ça qui n'ont rien vécu dans leur jeunesse, ni guerre, ni révolution, ni exil, ni peine, ni honte, ni gloire, ni amour, ni histoire, qui se réveillent à leur trente ans en se demandant ce qu'ils ont fait pendant tout ce temps, s'ils n'ont pas rêvé, s'ils ont scrollé sur Toktok ou bien si on a multiplié le temps par cinq depuis qu'ils sont aux toilettes, Shu faisait partie de ces gens, il n'avait rien vécu et à dix-sept ans avait un peu perdu l'envie de jamais rien vivre, mais Shu c'est pas toi qui choisit.

A ce moment de la corniche qui s'avance dans la baie, là où les deux rives s'ouvrent et s'éloignent l'une de l'autre, la tour de Saphir Macrotechnologies changea de couleur, comme un grand rectangle de néons, passant du jaune vif au fushia ondoyant. Plongées dans l'excitation du lendemain, de leurs vies prêtes à s'épanouir à de grands horizons larges, les filles parlaient au futur. Shu, lui, pensait au présent. La déception de Mei-Lin qu'il ne cherche pas à la suivre lui avait traîné depuis deux mois comme un boulet à la patte, culpabilisante et pourtant légitime, mais ce sentiment venait de s'évaporer. Le drapeau jaune s'était allumé dans son esprit. En temps normal, peut-être que Shu n'aurait jamais reçu la grâce, et qu'il serait demeuré dans les limbes des possibles, muet pour l'éternité. Pourtant elle l'avait choisi et lui avait donné des yeux, des mains, une langue, un cœur, et ce cœur battait malgré la tranquillité du soir, comme si on l'avait branché à la centrale nucléaire toute proche et qu'il en emmagasinait l'énergie. Il plongeait les yeux grands ouverts dans le ciel maculé par la brume lumineuse, comme pour apercevoir quelque chose volant à quarante lieues au-dessus du commun des mortels. C'était comme le bruit d'un taiko, l'éclat d'un sabre, un pétale de sakura ; c'était Wei, le cousin de Mei-Lin, par qui Shu, loin d'être indifférent, en un seul et premier regard s'était laissé posséder.






.
25
https://i.imgur.com/RVPvsDo.jpeg
8714
https://i.ibb.co/xjqB9nr/alurwaalwuthqa.png

FEST-NOZ DE FORT-TEMPÊTE : L'AMITIÉ AZURO-KAHTANAISE « SOLIDE COMME LE ROC » (H. BULDAN)
Posté par Yussef al-Bethlamy le 20.09.2018

https://i.imgur.com/iwdLQEO.jpeg


« Vous avez le rythme dans la peau » ; reçue en ce mois de septembre par une association culturelle locale, l'ambassadrice d'Azur au Grand-Kah, Madame Halide Buldan, a effectué une visite de formalité « haute en couleurs », s'il faut en croire les quelques adhérents de l'amicale azuro-kah-tanaise qui avaient fait le déplacement dans l'archipel celtique des Marquises, en plein coeur de l'Espérance nord. « La culture est un facteur d'unité entre les peuples », a salué le consulat azuréen dans l'archipel à travers un communiqué ; invitée à un fest-noz, une « fête de la nuit » traditionnelle et folklorique des habitants de l'archipel, Madame Buldan aura tenu à remercier chaleureusement ses hôtes. « C'est un plaisir partagé », témoigne Gregor MacUnnaigh, l'un des organisateurs de cette sauterie à but caritatif et culturel ; trinquant choppes de bière contre bols d'hydromel sans alcool, Azuréens et Marquisois ont célébré en musique et en danses l'anniversaire des relations bilatérales et la coopération entre Axis Mundi et Agatharchidès.

La visite de l'ambassadrice d'Azur, étalée sur quelques jours à l'occasion d'un long weekend, aura été le moment de visites de routine et de photographies ; avec les pêcheurs de coquillages du coin, les ouvrières de la conserverie de sardines, les fabricants de filets en nylon, Madame Halide Buldan aura posé en souriant. Dégustant une noix de Saint-Jacques toute crue sur le port de la capitale des Marquises, l'ambassadrice aura donné quelques entretiens à la presse locale, dont au journal de l'école de langue gaélique, qui titre sur la coopération culturelle entre les différents pays du monde. La coopération culturelle, un enjeu salué par les gouvernements respectifs des deux pays, est « le ciment de la paix et de la fraternité » ; à l'occasion d'un discours officiel adressé au maire de Fort-Tempête, avant la tenue d'un fest-noz riche en boisson, Halide Buldan s'est dit « très heureuse » de sa fonction à Axis Mundi, où elle représente l'Azur depuis le retour de Houria Ben-el-Telja aux affaires à Agatharchidès.

Ce discours a été l'occasion de louer le travail de sa prédécesseuse. « Je salue les excellentes relations que Madame Ben-el-Telja aura tissé avec Madame Actée Iccauhtli », la Commissaire kah-tanaise aux Affaires extérieures, « fondées sur le respect, l'estime mutuelle, l'effort de la compréhension et le souci de subvenir aux besoins des populations » ; un engagement qui s'est traduit, en Azur comme au Grand-Kah, par la signature de nouveaux échanges académiques, l'ouverture de bourses de scolarité, et un « dialogue d'une très bonne qualité » sur les grands dossiers internationaux. Madame Halide Buldan a ainsi souligné « l'engagement du Grand-Kah pour la cause humanitaire à travers le monde », « l'égalité des êtres humains sans distinction de race, de religion ou d'origine », la « lutte pour un monde plus sûr et plus pacifique » et « la défense de la justice contre la violence ethnique ou terroriste », des déclarations qui évoquent sans les nommer plusieurs réalisations notables d'Axis Mundi sur la scène internationale : la protection donnée à des pays d'Eurysie centrale contre les agressions du régime ethno-nationaliste de l'Hotsaline, le traité international de désarmement chimique PFC-ACM, l'intimidation énergique de rebelles terroristes au Byb-Razad, ou encore l'enquête de justice sur les civils morts dans les bombardements de l'aéroport de Sankt-Josef en Mährenie ; diverses actions qui inscrivent, selon l'ambassadrice Halide Buldan, « le Grand-Kah du côté de l'Universel. »

« La relation azuro-kah-tanaise s'est aussi construite sur des fondements stratégiques solides », notamment à l'occasion de la visite de Son Altesse Sémillante le Khalife Kubilay Ibn Sayyid à Lac-Rouge, en 2016, qui aurait permis la signature définitive du « Contrat du siècle », un contrat d'armements à hauteur de plus de 83 milliards de dollars internationaux pour la fourniture de cinq sous-marins de guerre et de missiles high-tech. Si l'Azur annonce aujourd'hui « avoir mis à jour les logiciels de bord avec des versions produites localement », la technologie kah-tanaise aura joué un rôle essentiel dans l'émergence fulgurante de la capacité de dissuasion califale. « Le Grand-Kah avait vu, à juste titre, en l'Azur un partenaire essentiel pour la stabilité et le progrès », en proposant des sous-marins « à moins de trente mille points pièce », détaille l'ambassadrice, pour qui « ce prix valait une déclaration d'amitié toujours honorée par l'Azur. » Un prix historique, valant pacte d'alliance selon certains spécialistes, et qui a été défini par le vendeur lui-même, sans qu'on ait besoin de supplier et de mendier. Les chiffres parlent plus que les bons mots, il n'y a pas d'amitié il n'y a que des preuves d'amitié, et Halide Buldan a défendu le rôle de l'Azur dans le partenariat : « nous avons immédiatement reconnu la souveraineté kah-tanaise sur les Îles Marquises libérées de l'occupation », a-t-elle rappelé sous un tonnerre d'applaudissements, dans ce qui a été considéré par des locaux présents dans l'assistance comme le point d'orgue de son discours. « Le Grand-Kah trouvera toujours l'Azur sur le chemin de la lutte contre l'impérialisme », a conclu l'ambassadrice ; « pour cheminer ensemble et soutenir l'émergence d'un monde sans conquérants. »

« L'Azur a été le premier pays à reconnaître la réunification des Marquises », s'est félicité Gregor MacUnnaigh, un fervent partisan de la réunification de l'archipel sous la bannière au triskell. Ce fils de marin-pêcheur, dont le grand-père « a été tué par une mine navale carnavalaise » en 1982 au moment de la prise de contrôle du marquisat de Fort-Marin par le clan Obéron, n'a rien oublié de l'histoire douloureuse de l'occupation carnavalaise dans la région. « Il reste des bagnes à fermer, des statues à abattre, un peuple à réconcilier », mais rien qui concerne la fête avec Halide Buldan ; l'ambassadrice a déclaré avoir « toute confiance » dans « la direction résolument émancipatrice du Comité de Volonté Publique » et « le tempérament celtique » pour gérer le dossier. « Au-delà de cet archipel, j'adresse mes salutations fraternelles à tous les peuples du Grand-Kah », a-t-elle clôturé sous les ululements de joie. « Place à la fête », a alors scandé l'un des organisateurs sous le tremblement des caisses claires d'un bagad venu de Douardéac, dans le sud des Marquises libres.

« Les Azuréens ont adoré la cornemuse », se félicite Fanch, 16 ans, batteur dans l'ensemble musical britto-gaélique, qui a présenté les instruments traditionnels à la télévision. « On a la même chose en Azur ! » s'est étonné Khaled, un étudiant originaire de Seylimsaray et installé à la Cité des Anges depuis quatre ans, qui avait accompagné la délégation. « On appelle ça le mezoued chez moi. » Doté d'une poche ventrale qui redistribue l'air insufflé par le musicien dans des flûtiaux, l'instrument existe en « dizaines de versions à travers le monde », selon un spécialiste qui a un atelier de réparation spécialisé dans le centre historique de Fort-Tempête. « En passant dans des anches dures de roseau séché, l'air crée des harmoniques » au son légèrement pincé, ou bien plutôt bourdonnant. « C'est un instrument propice à la contemplation, à la danse, ou bien aux marches militaires » ; un instrument tout-terrain, « comme le sont les Azuréens » confirme en riant l'ambassadrice en montrant à des convives les bottes avec lesquelles elle s'est risqué au ramassage des bigorneaux à marée basse.

https://dl6pgk4f88hky.cloudfront.net/2024/12/17/BRBBEH.jpg

Si le goût marquisois pour l'alcool n'est officiellement aucunement partagé par les Azuréens venus participer au fest-noz, celui pour la danse, la culture et la politique est en revanche un lieu de retrouvailles avec les Kah-Tanais. Avec, comme point essentiel de rassemblement, le dégoût après le génocide des Kabaliens au missile chimique. « Personne au Grand-Kah ne peut valider une chose pareille », a confirmé un fermier à la retraite ; « au contraire, on ressent très bien la douleur des Kabaliens dans notre chair » ; selon lui, la proximité du « principal centre de lancement de missiles "Bonne Santé" », installé par les Obéron à Fort-Marin, a « toujours entretenu un climat de peur » auprès de la population locale. « On voyait leurs pubs démentes à la télé, comment voulez-vous qu'on ne craigne pas un accident ou pire, une attaque ? » On se souvient aussi, du côté des plus anciens, des « marées de merde » liées au rejet des eaux usées de Carnavale dans l'Océan d'Espérance, certains déchets étant même catapultés vers les rivages marquisois par missile-éboueur, causant des pertes effroyables parmi les bancs de poissons, richesse essentielle et base de l'alimentation des âpres habitants d'un archipel basaltique battu par les vents. Cancers et maladies dégénératives seraient ainsi nombreuses parmi les plus anciens, souvent victimes indirectes du mépris carnavalais pour l'écologie à l'époque de sa scintillante grandeur. « L'Histoire commande au présent », c'était le mot de Richelieu *tousse*.

Une histoire particulière pour les Marquisois, qui ont donc connu la face sombre de la Principauté qui excite tout le monde aujourd'hui, et qui ont souffert de voir leur pays divisé par une frontière impénétrable, placée, chose unique au Grand-Kah, sous le contrôle de l'Égide, une police secrète chargée des questions les plus périlleuses — signe de la préoccupation des autorités quand à la partie occupée de l'archipel, vécue par certains comme une « colonisation » qui n'a jamais pris fin. « Il y a un lien d'âme entre l'Archipel et les Kabaliens », a estimé une danseuse traditionnelle entre deux reels et un strathpey enjoué ; « si on y réfléchit, c'est une seule et même lutte », comme le décrivent des fresques peintes sur des murs proches de la frontière avec Carnavale, à Tir Bhriste. On y voit le slogan anticarnavalais « Vales Out Now » accolé à des « FREE QABALEE », ou à d'autres allégories de la lutte armée contre l'occupation. Des oeuvres que l'ambassadrice d'Azur a tenu à visiter au cours d'une déambulation dans les rues, se faisant photographier devant, cette fois la mine sérieuse. Une façon plus recueillie de conclure un voyage de découverte culturelle et historique mutuelle, qui aura indiscutablement resserré les liens entre les deux pays.


48
Vous êtes invité à participer à un espace de dialogue.
485
https://i.imgur.com/CAas4LQ.png

BIENTÔT A PARAÎTRE


NÉGATIONNISME CULTUREL : QUE MÉRITENT LES COLLABOS ?
Maria Landrini, faussaire impérialiste, anticelte et militante de l'occupation velsnienne en Achosie du Nord, offre ses services à l'occupation carnavalaise des Marquises. Jusqu'à quand ? 🗡️


LA NATURE OU L'EMPIRE, IL FAUDRA CHOISIR
La fin du projet Tepeyollotl signale la fin du productivisme bureaucratique kah-tanais. Bientôt, le communisme ?🔥


IL ÉTAIT UNE FOIS : LA BAISSE TENDANCIELLE DU TAUX DE PROFIT
Camarades, de sombres nuages s'amoncèlent au-dessus de la tête de l'Humanité. 🌩️


23171
https://i.imgur.com/uxwt39h.jpeg







― Bonjour à tous ! Il est 15h04 je vous propose de commencer ce webinaire que j'ai l'honneur d'animer comme tous les jeudis après-midi au nom de PsyKAH! le collectif kah-tanais de psychanalyse. Aujourd'hui pour cet épisode spécial nous avons l'insigne honneur d'avoir à notre table, en distanciel bien évidemment, une éminence de la science psychiatrique et de la psychothérapie analytique reconnue à l'international et parmi les plus grands, j'ai nommé le Docteur Sybille d'Héboïdophrénia, de Grand Hôpital. Docteur d'Héboïdophrénia, bonjour,

― Appelez-moi Sybille.

https://i.ytimg.com/vi/TTIlncBM_Yg/maxresdefault.jpg

― ... Entendu, Sybille, donc, bonjour ; et merci d'avoir accepté l'invitation de PsyKAH! pour venir nous parler à l'occasion de cet épisode spécial que nous avons malicieusement intitulé « Psycarnavalyse ! »

Des petites vagues de cœurs, de reacts haha et de flammes évoluent sur l'écran de la visioconférence.

― Merci à vous pour l'invitation.

― Docteur, vous êtes diplômée de l'Académie Princière de Médecine et de Biologie du Vale, vous exercez à Bourg-Léon, vous êtes résidente carnavalaise. Vous avez été cheffe de service en psychiatrie au Palais d'Hiver, c'est... euh... une institution bourgléonnaise ?

― C'est le département psychiatrique de Grand Hôpital si vous voulez.

― Entendu. Vous êtes donc une fine connaisseuse de la science carnavalaise, qui ne loupe jamais une occasion de rappeler qu'elle est, je cite, la « meilleure au monde »... Pourtant, si la psychiatrie relève de la médecine, la psychanalyse, elle, est régulièrement qualifiée de fausse science ou de pseudo-science par ses détracteurs. Comment vivez-vous le fait d'être à la fois une scientifique de renom et une « charlatan » ?

Sybille rigole et son visage se hache légèrement à l'écran à cause d'une connexion de basse intensité.

― Eh bien merci pour cette introduction Jean-Dive, vous me permettez de commencer directement dans le sujet. Tout d'abord permettez-moi de saluer le collectif kah-tanais de psychanalyse qui aura rendu cet échange possible malgré des conditions compliquées. Je tiens ici tout d'abord à formuler une pensée pour toutes les victimes de l'invasion onédienne du territoire carnavalais et du blocus qui m'empêche de me rendre auprès de vous en direct, ce que j'espère faire un jour quand les conditions seront meilleures et que les frontières seront rouvertes. Permettez-moi également de saluer le courage des psychanalystes kah-tanais qui portent à la force de leurs petits bras une discipline intellectuelle et thérapeutique régulièrement ciblée par des fake news, des critiques malhonnêtes et souvent très ignorantes de notre sujet du jour, dans un pays qui rappelons-le a beaucoup de mal à se sortir des péroraisons idéalistes. Espérons que notre échange de ce jour soit l'occasion de recadrer certains points et d'offrir aux praticiens psychologues, aux étudiants et au grand public quelques perspectives.

Elle ramène sa mèche derrière son oreille, et chausse des lunettes pour consulter ses notes. Derrière elle, un carré de bibliothèque fait arrière-fond.

― Alors, peut-on être docteur et charlatan ? Votre question touche directement au coeur de l'incompréhension du grand public sur la psychanalyse. Qu'est-elle ? Que veut-elle ? Que cherche-t-elle, quel est son objet ? Ces questions sont irrésolubles pour la plupart des gens, qui ne font pas bien la différence entre la psychologie, la psychiatrie, la psychothérapie, la psychanalyse... Resituons d'abord le cadre, et le concept central commun à toutes ces disciplines : c'est la psyché, du grec Ψυχή, « le souffle », qui désigne par synecdoque l'activité mentale. Pour que ce webinaire soit un peu interactif, je vous propose de prendre trente secondes pour écrire dans la chatbox qui va s'afficher à l'écran des mots qui se rapportent selon vous à la psyché et à l'objet dont nous allons parler.

Elle attend quelques instants. Des mots apparaissent en dynamique sur son écran partagé à 435 utilisateurs en ligne. Quelqu'un qui n'a pas désactivé son micro tousse, appelle son chat. Un organisateur du webinaire le mute pour une semaine.

― Bien, merci pour vos contributions. Nous voyons donc apparaître les mots : « conscience », « esprit », « mental », « âme » tiens aussi bonne remarque, « inconscient » très juste très juste nous allons en parler. « Chaussette » euh pourquoi pas mais là je ne vois pas trop le rapport. C'est Émilien qui a posté ce mot, Émilien expliquez-nous dans le chat pourquoi ce choix ? « Langage » ah intéressant je vois que certains d'entre vous ici ont quelques bases sur le sujet. « Nom-du-Père » oh bon écoutez je vous propose de nous arrêter là. Bien merci à tous.

Elle interrompt le partage d'écran.

― Comme nous venons de le voir, la question de la psyché renvoie à diverses significations philosophiques, métaphysiques, religieuses, qui touchent quand même à ce que je désigne, d'un point de vue professionnel, comme l'activité mentale dans son ensemble. La psychologie, qui est l'étude de la psyché, est le champ large dans lequel exercent les différentes disciplines et approchent de la question. La psychiatrie, en ce qui la concerne, est une discipline médicale puisque c'est le domaine du soin médical apporté à l'activité mentale, qui, en tant qu'activité corporelle au même titre que la digestion, l'équilibre ou l'homéostasie, peut être affectée par divers troubles que la médecine entreprend de réguler et, quand c'est possible, de guérir. Pour être psychiatre, il faut avoir un diplôme de médecin spécialisé, en tous cas dans la plupart des pays du monde. La psychiatrie est notamment à ne pas confondre avec la psychothérapie en général, qui elle est une acception plus licencieuse de tous les soins voués à l'activité mentale, qui ne sont pas nécessairement délivrés par des médecins. C'est par exemple le cas de la musicothérapie, de l'hypnothérapie, ou bien de la thérapie analytique, psychologie analytique, ou psychanalyse, qui est notre objet du jour. Qu'est-ce donc que la psychanalyse ? Comme sont nom l'indique, c'est l'analyse de la psyché ― analyse, et non médecine de la psyché, à travers des outils théoriques qui remontent à environ un siècle et qui ont été structurés autour d'une approche particulièrement intéressante, celle de Sigmund Fraude : la question de l'inconscient.

Sybille jette un coup d'oeil amusant à sa webcam pour marquer une pause au moment de passer une slide.

― Psychologie, psychiatrie, psychanalyse : je vous renvoie aux définitions du dictionnaire à ce sujet, qui sont amplement suffisantes pour comprendre les concepts. Au fait, je ne sais plus si Jean-Dive vous l'a dit en introduction, mais ici ne sera pas un cours magistral sur la théorie, je vous renverrai simplement aux ouvrages de mes collègues qui décriront amplement et dans le détail toutes les subtilités conceptuelles et les débats théoriques. Si vous le voudrez bien, j'interviendrai essentiellement que praticienne. Je me permets ce recadrage pour bien vous faire comprendre que ma présentation d'aujourd'hui ne saurait épuiser vos propres découvertes à l'avenir sur les diverses questions de psychologie qui vous intéresseraient. L'essentiel, pour vous, est de ne pas confondre ces concepts, ni y voir une antinomie ou bien une opposition conceptuelle. L'histoire des sciences est émaillée de controverses et bien sûr, la psychologie n'y échappe pas, loin de là. Vous avez sans doute entendu quelques réparties célèbres entre les défenseurs et les détracteurs de telle ou telle théorie ou de telle ou telle approche thérapeutique, et d'ailleurs Jean-Dive en a rappelé quelques-unes dans son introduction. La première chose à comprendre est que bien que les concepts que j'ai présentés ― psychiatrie, psychanalyse notamment ― soient distincts, ils n'en sont pas nécessairement contradictoires, puisque ils désignent des disciplines qui n'ont pas exactement la même ontologie. Plutôt que de vous le démontrer par une avalanche de références théoriques, je le prouve par le fait : je suis moi-même psychiatre et psychanalyste. Il n'y a aucune incohérence à exercer dans les deux disciplines.

Ses slides sont des espèces de carrés blancs sur lesquels sont barbouillés des caricatures grotesques. Ici, deux chiens en style cartoon se reniflent réciproquement l'arrière-train ; la caricature est surmontée d'un trait d'esprit sur le monde intellectuel en général.

― Psychanalyse donc. Analyse de la psyché. Analyse de la psyché qui, en tant qu'analyse, est une décomposition intellectuelle de la psyché pour en établir les éléments constituants et comprendre les relations internes entre ces éléments. En tant que simple opération intellectuelle, la psychanalyse est donc essentiellement une théorie, un corpus théorique. Cependant, il faut bien comprendre que cette opération n'est pas nécessairement qu'intellectuelle, et en ce qui me concerne, je considère qu'elle n'est que facultativement intellectuelle, l'essentiel ― et, à mon avis, la puissance ― de l'approche analytique résidant non pas dans la théorie mais dans la pratique. Qu'est-ce donc que la pratique de la psychanalyse ? C'est la question à mille boncos.

Next slide please.

― Voilà quelques images qui évoquent, pour des étudiants, des professionnels et des individus sans lien particulier avec la psychologie, ce que représente ou ne représente pas la psychanalyse. Parmi les images qui correspondent à la psychanalyse, nous voyons : un fauteuil. Un divan. Un canapé. Mais aussi : un personnage qui rêve. Un iceberg. Une tache noire quasiment symétrique, vous avez peut-être déjà entendu parler de ces taches d'encre noire si vous êtes étudiant ou patient en psychothérapie, ce sont des images pour le test psychologique de Rorschatte. La statue du penseur de Boudin, icône très répandue comme allégorie de la philosophie mais aussi tout simplement de la pensée. Une spirale, comme une sorte d'illusion d'optique. Un bébé, très important j'y reviendrais. Un phallus, très important également mais je n'y reviendrai pas.

Elle déroule la slide suivante.

― A titre indicatif, voici quelques images que les personnes interrogées ont établies n'avoir aucun lien avec la psychanalyse. Nous y voyons par exemple : une casserole. Un cheval. Un stéthoscope. Un pic à glace. Une pilule rouge. Un dictateur allemand.

Elle arrête le partage d'écran pour revenir à son auditoire.

― J'espère que vous vous êtes bien imprégnés de ces images, je les laisse infuser dans votre esprit si je puis dire. En ce qui me concerne, donc, en tant que psychanalyste, je souhaite aujourd'hui vous donner une description très concrète de mon travail. Ce travail consiste à travailler avec le patient, le sujet si vous préférez, sur une seule base : celle de son propre langage. Que dit-il ? Qu'exprime-t-il ? Voilà la toute première question que se pose un psychanalyste quand une personne vient le voir dans son cabinet. Ce langage peut revêtir diverses formes. Oral, bien sûr ; et le langage à l'oral, qui est sans doute un facteur d'évolution majeur de l'espèce humaine depuis les hominidés de la Préhistoire, est une forme centrale du langage en société. Le langage écrit, également ; et à travers le langage écrit, la médiation que représente l'écrit entre l'auteur et le lecteur, sujet qui à Carnavale est loin de nous désintéresser si vous voulez tout savoir. Bien que le langage oral et le langage écrit s'articulent par des mots, des signifiants pour reprendre le terme de Jacques Lacon, leur médium ― la voix ou bien le texte ― fait partie du matériau à analyser. Quelles autres formes de langages connaissez-vous ? Ecrivez-le dans le chat. Le langage corporel, bien dit : c'est un domaine très investigué par les psychologues comportementalistes mais qui touche aussi à la psychanalyse, dans la mesure où, selon l'adage populaire, ça se voit sur la gueule. Le corps exprime souvent des choses de façon très éloquente, qu'on n'a pas forcément conscientisées. Et c'est bien en cela que c'est intéressant. Nous touchons au coeur du sujet.

Next slide please.

― L'enjeu principal de l'analyse est de faire émerger l'inconscient, la part inconsciente de l'activité mentale, qui se distingue du conscient mais qui se dérobe au sujet lui-même. Das Unbewusste, comme le nomme Sigmund Fraude, qui est le premier à avoir élaboré une compréhension théorique accomplie de ce concept et l'avoir confronté à ses propres expériences en cabinet. C'est là que se trouve le coeur du travail psychanalytique. La notion d'inconscient est l'objet d'une campagne féroce de dénigrement de la psychanalyse qui est très propre aux sujets atteints de troubles obsessionnels, et on peut les comprendre : l'existence même de l'inconscient dérange la part consciente de la psyché, et nous observons tous les jours un décalage entre ce qu'exprime la part consciente et ce qu'exprime la part inconsciente de notre cerveau. Mais qu'est-ce que l'inconscient ? L'inconscient est, selon Sigmund Fraude, le lieu du refoulé, de la pulsion, des réflexes mentaux qui conditionnent le sujet dans son environnement et l'amènent à penser, énoncer, exprimer, se comporter, d'une certaine manière. Hélas pour nos amis les adeptes du libre-arbitre et de la toute-puissance de la conscience humaine : ici, l'inconscient est le maître et le sujet en est l'esclave. Je vous propose, plutôt qu'un long exposé théorique, un simple schéma.

Elle affiche une image d'iceberg.

― Fraude représente la psyché comme un iceberg dont une part est émergée, et dont l'essentiel est immergé, invisible par les gens sur un bateau qui passe à proximité, mais qui existe effectivement. Il développe une théorie selon laquelle différentes instances dans la psyché jouent différents rôles et interagissent d'une certaine manière. Dans cette représentation, qui est très simple, la conscience représente la partie émergée : c'est le moi, celui qui, au supermarché par exemple, voit une boîte de délicieux petits bonbons rose à la kétamine, pour prendre un exemple tout à fait banal. Le moi voit le bonbon, il est en rapport avec la réalité ; dans le cerveau se produit alors la chaîne logique qui établit l'énoncé suivant : « ces bonbons sont disponibles à la vente et j'ai assez de sous en poche pour les acheter. » Le moi se situe en rapport direct avec la réalité matérielle, avec le fait. Enfonçons-nous davantage dans l'iceberg. La partie invisible, parfois sombre, inconsciente, de la psyché se traduit par une autre instance dans l'activité mentale, que le système fraudien identifie comme le ça. Le ça est le lieu de la pulsion, de l'envie de bonbon, de l'appétit. L'envie, le désir sont donc évidemment au coeur de l'inconscient, ils sont le moteur des pulsions qui traversent la psyché. Le ça et le moi travaillent donc l'un avec l'autre ; le moi est agi par le ça, et le moi est l'instance où se formule la décision du sujet d'acheter des petits bonbons roses à la kétamine.

Sybille remet à nouveau sa mèche derrière son oreille.

― Seulement voilà, dans la plupart des pays du monde, acheter des bonbons quand on en a envie n’est pas aussi simple que peut l’être le passage d’une commande du ça vers le moi puis vers le monde extérieur. Surtout s’ils sont à la kétamine. Je vous renvoie à ce sujet à toute la littérature qui fait état de la spécificité psychomorale de Carnavale par rapport aux autres pays, littérature qui n’est pour le coup bien qu’une littérature. Car dans tous les pays du monde, la même instance existe, une troisième instance qui s’impose comme un juge entre le moi et le ça ; c’est l’instance du surmoi, qu’on surnomme naïvement « la petite voix dans ta tête » et qui est une injonction d’autorité régulant l’expression des pulsions provenues de l’inconscient. Cette régulation provient, selon Sigmund Fraude, du dispositif « oedipien » qui relie le nourrisson à sa mère ; bien que développé sur d’autres hypothèses par d’autres psychanalystes, le surmoi joue néanmoins un rôle considérable et reconnu dans le fonctionnement de la psyché et de l’inconscient ; il est le lieu où les normes, les règles, les idéaux et les interdictions apprises dans le monde social, que ce soit par enseignement conscientisé d’un adulte, ou plus sûrement l’expérience de l’implicite dans la relation à l’Autre, s’agrègent, décantent, et s’insèrent au fonctionnement psychique de l’individu. Pour terminer notre exemple, si vous n’êtes pas à Carnavale, consommer des bonbons à la kétamine sera aussi appétissant pour le ça que défendable pour le surmoi, dans lequel se trouve probablement une injonction à ne pas consommer de drogues, ou plus classiquement à ne pas acheter des bonbons car ça fait grossir et qu’être gros, c’est moche. Achèterez-vous ou non ces bonbons ? Votre inconscient y répondra vite, et par ses propres moyens, qui ne sont pas ceux de la rationalité conscientisée. Personne ne sait résoudre l’équation déterminant l’achat des bonbons à la kétamine, qui n’a rien à voir avec le prix du paquet ; et pour cause : elle ne peut se résoudre qu’à partir de l’interaction entre le moi, le ça et le surmoi, qui est propre à chacun. La rationalité n’y est d’aucune aide puisque l’enjeu des bonbons est unique à chacun. Quand vous arrivez à hauteur de la caisse, se joue en vous un calcul dont les valeurs et le résultat n’est pas appréhensible par le caissier, ni même par vous ! Les déterminants de votre décision sont largement inconscients, ils sont d’ordre pulsionnel. En conclusion, l’inconscient est gouverné par les pulsions régies entre les trois instances de la topique fraudienne que je viens de vous présenter. Et c’est l’articulation entre ces trois instances ; celle du rapport à la réalité extérieure, celle des pulsions, et celle des régulations ; qui va aboutir à déterminer le comportement psychique d’un individu, et partant de cela, son comportement tout court. Ce topique invite à tirer plusieurs conclusions d’ordre éthique, voire métaphysique, qui sont à mes yeux des contributions essentielles de la psychanalyse au-delà du simple champ théorique « littéraire. »


Elle interrompt le partage d’écran ; les auditeurs du webinaire se retrouvent avec le Docteur d’Héboïdophrénia qui arrive à sa conclusion.


― Je concluerai ce webinaire en vous faisant voir les différents apports et contributions de la psychanalyse aux autres disciplines psychologiques, ainsi qu’à la connaissance et à la société moderne en général. D’un point de vue de la méthode psychiatrique d’abord, l’émergence historique de la psychanalyse a permis de contrecarrer certaines pratiques qui prévalaient au sein de l’institution médicale aux dix-neuvième et vingtième siècles, comme la lobotomie chirurgicale, la camisole de force, ou d’autres expériences et traitements que plusieurs pays jugent dégradants pour le patient, et dont on peut aujourd’hui juger de la relative inefficacité. En effet, en faisant de l’analyse du langage et de la psyché un levier essentiel pour poser un diagnostic, l’approche psychanalytique a donné clés en main à la médecine psychiatrique de nouveaux concepts et de nouveaux outils théoriques pour mieux progresser dans notre compréhension des troubles et des maladies mentales. L’appréhension de l’inconscient, et du déterminisme de la conscience façonnée dans les premières années de l’existence, ont permis aux scientifiques du domaine psychologique de réduire les biais induis par la minoration des phénomènes inconscients. Même à Grand Hôpital, où le principe de liberté académique abolit la notion de limite éthique au potentiel expérimental, l’introduction de la théorie psychanalytique a permis d’aborder les patients avec des ustensiles plus adaptés et d’éviter le gaspillage de cobayes, en particulier pour mieux cibler leur sélection. Changements dans l’éthique scientifique donc, grâce à la psychanalyse ; changements dans l’éthique éducative également, ainsi que dans la pédagogie ; comme l’a montré la spécialiste de la petite enfance Framboise d’Hosto, l’enfant est une personne ; l’enfant, même à l’état de très jeune nourrisson, est un sujet sensible doté d’une psyché. Là où la vision traditionnelle réduisait souvent l’enfance à un état d’humanité mal formée, « débile » au sens roussoïste du terme, incapable de comprendre et d’être affectée, la psychanalyse a permis de changer la conception que les adultes se font des enfants, et d’amorcer des progrès dans l’éducation et les sciences pédagogiques qui ont percolé jusque dans certains principes légaux, qui proscrivent aujourd’hui par exemple le fait de battre les enfants ― méthode que beaucoup considèrent encore comme éducative, malgré l’intuition psychanalytique et les études de psychiatrie généralisée qui font état des conséquences négatives de ces traitements sur l’activité mentale du sujet. Mais surtout, je voudrais conclure ma présentation sur la psychanalyse en adressant de front l’accusation de charlatanisme[i], ou le [i]procès en littérature qui est parfois fait à une discipline dite « littéraire », donc assimilable à des sornettes ou des croyances, de la poésie, voire un délire sectaire. Sans rentrer dans le détail de ces accusations, il faut établir factuellement que la psychanalyse, notamment avec Sigmund Fraude, apparaît en tant que discipline dans un moment très particulier : la dite « Belle Époque » autour de l’an 1900, avec Sigmund Fraude. C’est Fraude qui initie les premiers travaux psychanalytiques basés sur l’analyse du langage du sujet ; il rejette alors l’approche philosophique de la psyché, exclusivement théorique, pour s’attacher à décrire le phénomène matériel qu’est le langage tenu en séance. Il s’outille de concepts, dont la notion d’inconscient, dont il n’est pas l’inventeur exclusif ; la notion d’inconscient apparaît déjà sous la plume des grands auteurs du dix-neuvième, qui brossent des personnages non pas auteurs de leur propre histoire, mais objets de déterminations historiques et sociales qui les malmènent à travers la Révolution industrielle et ses conséquences. En cela, par Sigmund Fraude, la psychanalyse s’enracine effectivement dans des régions de pensées distinctes de l’approche rationaliste et scientifique qui prévaut à l’époque pour comprendre le réel physique et humain. A la même époque que Sigmund Fraude, des scientifiques reconnus et honorables travaillent très scientifiquement sur des domaines qui nous font rire aujourd’hui, comme l’éther ou la raciologie. Notez donc que la « scientificité » prétendument lacunaire de la psychanalyse n’enlève rien à sa pertinence, ni en invalidant ses postulats, ni en révoquant son approche. Bien au contraire, la psychanalyse a outillé pendant tout le vingtième siècle le développement d’une psychiatrie réellement articulée au sujet.

Quelqu’un réactive son micro pour tousser, avant d’être muté par un organisateur.

― Aujourd’hui, vous entendez sûrement parler des neurosciences qui excitent tout le monde, de la neurologie en particulier. Ces disciplines, qui étudient spécifiquement le cerveau et son fonctionnement, tendent à démontrer la validité du postulat central de la psychanalyse qu’est l’inconscient, en démontrant par expérience que l’activité cérébrale n’est pas corrélée à ce qu’un sujet peut en ressentir consciemment. L’existence des rêves en tant qu’objet matériel est également prouvée par la science. L’approche très « anatomique » de la psyché par la neurologie se combine excellement avec la psychologie et si l’approche est fondamentalement différente de celle de la psychanalyse (l’IRM fait office de méthode cardinale, là où la psychanalyse travaille à partir du langage du sujet au cabinet), celles-ci sont loin d’être incompatibles. Au sein de Grand Hôpital, je travaille d’ailleurs en étroite collaboration avec les services de neurochirurgie les plus avancés pour développer, par exemple, les clones d’humains les plus aboutis possible, en interrogeant la notion même d’humanité, par exemple. J’espère vous faire état dans un prochain webinaire des projets de recherche que nous envisageons pour explorer la psyché des animaux, après avoir présenté mes résultats sur celle des clones humains. Bref, loin d’être une antiscience, la psychanalyse apporte des contributions à la science, à son épistémologie et à son éthique. De plus, la psychanalyse ne se revendique pas en tant que science, invalidant définitivement sa réfutation sur le plan scientifique ; contrairement à des pratiques psychiatriques tels que les traitements cognitivo-comportementaux, qui selon moi se résument à résoudre l’autisme avec des bonbons à la kétamine, la psychanalyse se positionne fondamentalement non pas comme un traitement appliqué par un expert sur un malade, mais comme une démarche commune du patient avec son thérapeute par la formulation de l’inconscient via le langage, un langage ancré dans la réalité du cabinet : un être humain qui parle à un autre être humain. La psychanalyse ne fait pas l’abstraction du thérapeute, elle interroge le trouble et le processus de soin par un même geste. C’est ce point de vue particulier qui est d’ailleurs la raison des intuitions éminemment émancipatrices de la psychanalyse ; les plus progressistes d’entre vous, à peu près tous puisque vous êtes des kah-tanais, avez sans doute entendu parler de la psychanalyse institutionnelle. Cette approche-là n’est pas la mienne, mais elle vise à mettre la pratique psychiatrique elle-même à l’épreuve du transfert psychanalytique, et à porter l’analyse jusqu’au plan des organisations collectives et de l’institution elle-même. Là encore, le souci d’apporter un soin réellement bénéfique à la psyché troublée des patients est un moteur essentiel des psychanalystes, que le satisfecit de médecins fréquemment suffisants et bouffis d’une morgue académique mal placée ne convainc pas.

Le webinaire arrive à sa fin.

― Merci, Docteur, il est l’heure, nous allons devoir nous arrêter…

― Attendez, j’aurais voulu répondre à l’une des objections dans le chat : non, arobase chlorautoritaire du neuf-quatre, la psychanalyse n’est pas du tout contradictoire avec le matérialisme. Le matérialisme est une philosophie qui consiste à ne considérer pour vrai que la réalité matérielle. D’abord, la psychanalyse, elle, n’est pas du tout une philosophie, et ses postulats n’ont absolument rien de philosophique : son objet, l’activité mentale, la psyché, est parfaitement matériel ; du moins, son matériau de base, le langage, est bien matériel. La psychanalyse est une discipline basée sur ce matériau, exclusivement sur lui d’ailleurs, en cela elle est aussi matérialiste que vous. Par ailleurs, la psychanalyse est une phénoménologie du déterminisme, en ce qu’elle analyse la psyché non pas comme une essence intemporelle, mais comme le produit évolutif d’une temporalité historique depuis la naissance. La psychanalyse confirme et enrichit des constats posés par le matérialisme, par la neurologie, par la sociologie… Elle a toute sa place dans un éventail de disciplines visant à mieux comprendre le monde physique et le monde humain. Au contraire, l’en exclure reviendrait à nier, sur la base d’on ne sait quelles preuves, une partie de la connaissance sur l’être humain.

― Il faut conclure…

― Et je conclus, Jean-Dive.

Elle rit.

― Je conclue en vous remerciant pour votre écoute et vous souhaitant une excellente méditation de ce webinaire. J’espère qu’il apportera des éclairages à votre mécompréhension du sujet, et que j’aurais le plaisir de m’entretenir avec ceux qui le souhaitent via mon secrétariat. Pour l’instant je ne prend pas de rendez-vous, mais je vous invite à écrire à Grand Hôpital pour étudier la faisabilité d’un rendez-vous au cabinet.

― Rendez-vous à Bourg-Léon alors ! Merci, Docteur d’Héboïdophrénia.

― Merci à vous Jean-Dive, merci à PsyKAH !

― Merci à tous !
Haut de page