29/03/2016
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Un navire pour deux (Velsna-Rimaurie)

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Un navire pour deux


Il n'y a jamais rien eu de plus rafraichissant que la brise de l'océan... La Manche blanche est souvent cruelle: lorsqu'il fait froid, elle enfle encore et encore, et les vagues viennent d'écraser sur les rivages, transportant son air vicié... Ces vagues s'abattent aussi bien en Rimaurie qu'à Velsna en glaciale saison. La Manche Blanche, il est bon de le rappeler, n'est qu'une mare autour de laquelle des grenouilles barbotent, se regardent avec suspicion, se font parfois la guerre pour le contrôle de l'une de ses portions. Des eaux impitoyables, dont la nature change en permanence selon les situations qui s'y déroulent. Il y a encore deux ans, on aurait pu dire sans complexe que la loi du Pharois s'y appliquait partout et en toute circonstance. Les pirates sillonnaient les mers, imposaient leurs taxes, punissaient les excursions de récalcitrants...la Manche blanche était une Mare nostrum, une réalité dont la Rimaurie avait déjà fait l’expérience, les deux nations ayant été en porte à faux par le passé. En 2015, on peut affirmer sans détour que cette époque est définitivement révolue: le Capitanat s'est effondré sur lui-même, et avec lui, ses pirates s'étaient dispersés aux quatre vents. Certains avaient trouvé refuge en Zélandia quand d'autres avaient tout simplement acté leur départ de la Manche Blanche. De tout cela, il ne restait rien, et la Manche Blanche, qui était un trait d'union entre les différentes parts d'un grand empire maritime, était redevenue une zone de tension. Et le premier signe avant coureur d'un danger était souvent l'arrivée à l'horizon d'un pavillon loduarien faisant excursion. La Démocratie communiste avait tenté par deux fois d'y poser ses bases: l'Okaristan, nation aujourd'hui disparue, et plus récemment, par ses actions vis à vis de la Rimaurie. Si ces deux opérations avaient été des échecs, elles témoignaient indéniablement de cette géopolitique chamboulée. Onédiens, Liberalintern et d'autres nations riveraines étaient désormais ces grenouilles, qui se fixaient les unes des autres.

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l'Amirraglio Luigi Serantino

La Rimaurie était l'une d'elles, et de l'avis des velsniens, malgré son adhésion à la Ligue de Velcal, l'une des grenouilles les plus isolées. Il était difficile sur la scène internationale de concevoir entretenir des relations normales avec un État à la gouvernance si anormale. Ce genre de considérations, les velsniens les réservaient à d'autres: libertaires, onédiens, océniens... Cela n'était pas dans la culture politique des élites dirigeantes de la cité de se soucier de la façon dont les étrangers se gouvernaient eux-même. La Rimaurie était à leurs yeux une patrie comme une autre, quoiqu'il y faisait peut-être moins bon vivre qu'ailleurs pour les oppositions...là encore, c'était l'affaire des étrangers...


L'Amirraglio et sénateur Luigi Serantino, surnommé affectueusement Becko par ses subordonnés, était de ces hommes là, qui se contrefichait royalement de la moralité des personnes avec qui il s'entretenait. L'homme avait tout pour lui: une position prestigieuse dans la hiérarchie militaire de la Marine velsnienne, occupant le commandement de la Classis II "Fortuna", la flotte la plus puissante de la cité. Celle qui avait la lourde charge de surveiller les eaux de la Manche Blanche occidentale, en particulier l'île celtique, qui était tant l'objet des attentions du gouvernement communal. A la dernière minute, et pour une raison encore obscure, il avait enjoint le Sénat de déplacer la rencontre, de la déplacer des couloirs du Sénat au pont du destroyer amiral de sa flotte (HRP: la raison hrp étant que j'avais pas envie de faire une énième rencontre dans un endroit que j'ai déjà présenté 40 fois). Dans son esprit, il s'agissait de montrer aux rimauriens que Velsna était capable de se projeter en Manche Blanche, de quoi rassurer un pays dont ils entendaient se rapprocher, et démontrer la capacité navale à laquelle la Rimaurie pouvait accéder par le biais de la clause de défense de la Ligue de Velcal.


On accueillit donc les rimauriens avec révérence et attention sur le pont principal de cet immense vaisseau. Il y avait du respect dans ces salutations que les marins velsniens faisaient à leurs homologues, en plein milieu de cette Manche Blanche si hostile. Pour dire, l'Amirraglio avait réservé une surprise à l'égard de ses homologues, qui étonnerait probablement leurs invités.

On fit directement venir les étrangers dans la cabine principale de la capitainerie, où Luigi Serantino avait posé quartier. On aurait pu entrevoir, dés la porte passée, que l'Amirraglio avait la lecture facile, et y passait le plus clair de son temps. Si il y avait quelques objets de collection laissant transparaître le soucis du luxe mêlé à l'amour des antiquités militaires, comme un sabre de marine du siècle dernier pendu derrière le bureau, c'est bien les ouvrages et la littérature qui envahissait la plupart de cet espace disponible. Les livres empilés prenaient les trois quarts de la place. De la littérature classique, de la stratégie militaire, de la lecture plus sommaire...aucun genre n'avait l'air d'être épargné par les appétits de l'homme. Celui-ci salua bien bas les arrivants, s'inclinant comme ses subordonnés l'avaient fait à l'égard de ces derniers tout du long de leur trajet jusqu'à la cabine.

- Mes excellences. C'est un véritable honneur de vous recevoir. J'espère que votre voyage s'est déroulé sans encombre. Je sais que certains peuvent avoir le mal de mer. Prenez place, je vous en prie. Il y a beaucoup de choses dont nous voulons vous parler, et je suis certain que vous y trouverez votre compte.

L'un des subordonnés de l'Amiral tira les chaises derrières les hôtes afin que ceux ci puissent s'assoir. L'Amirraglio fit un geste de main en direction du domestique:
- Mattia, veux tu rapporter à nos invités de quoi se sustenter. Du café peut-être, excellences ? Vous en aurez peut-être besoin. Je réserve le champagne dans le cas où nous tomberions d'accord d'ici la fin de notre entrevue. Mais entrons dans le vif du sujet, voulez vous.

Vous devez trouver notre démarche légèrement imprévue, et nous nous excusons grandement de cela. Nous avons certes noué des liens par notre clause de défense mutuelle, mais nous ne pouvons pas dire qu'il y a un dialogue soutenu entre nos deux nations. C'est cela, justement, que je trouve fort dommage, et qui m'a convaincu de prendre part à cette rencontre, à ma propre demande vis à vis de mon gouvernement. Je pense en ffet, que nous pourrions tirer bien mieux de notre relation bilatérale qu'un simple et silencieux respect de nos deux souverainetés. La Manche Blanche est une jungle, et gare à ceux qui s'isolent diplomatiquement, car il y a tôt fait d'être seul contre tous. C'est exactement ce que notre gouvernement entend éviter. Et si c'est vous que nous avons invité, c'est que nous estimons que votre situation politique est similaire à la notre, et que ces deux dernières peuvent se compléter.


L'Amiral se lève et regarde par l'un des hublots de sa cabine, tournant momentanément le dos aux rimauriens.

La Manche Blanche est un bel endroit, tout comme nos deux patries le sont. Et pour couronner le tout, nous n'avons pas des visions politiques que j'estime différentes l'une de l'autre. Velsna n'aime pas le changement, et la Rimaurie se bat contre le changement. La Ligue de Velcal est une roue de secours pour beaucoup de ses participants, il m'est d'avis, et nous pensons qu'elle n'est pas suffisante pour assurer notre avenir. Nous ne savons que trop bien qu'à choisir entre le Bloc nationaliste eurysien et la Ligue, vous choisiriez le BNL, même si vous y êtes les derniers membres avec Menkelt. Ce n'est pas un reproche, croyez moi bien. Il est bien normal d'être attaché à sa propre création. C'est pourquoi j'ai proposé à mes confrères du Sénat une solution des plus radicales, mais dont nous pensons qu'elle sera efficace. Nous ne pouvons pas nous permettre de faire l'impasse sur une perspective de bonnes relations avec Menkelt et la Rimaurie. C'est pourquoi, au nom de mon gouvernement, j'aimerais vous faire la proposition suivante. Vous tenez à l'organisation que vous avez crée, et celle-ci est au point mort. Il se trouve que Velsna pourrait la revitaliser par une éventuelle adhésion, ne pensez vous pas ?

"Becko" se retourne vers les rimauriens et s’affale dans son fauteuil de velours, tout en continuant son laïus.

Je pense que la Grande République serait le candidat idéal: notre régime est l'image même du conservatisme et nos institutions sont vieilles de nombreux siècles. D'un point de vue idéologique, rien ne s'oppose donc selon moi sur ce point à notre candidature. D'un point de vue militaire, votre organisation disposerait enfin de moyens de projection maritime, ce dont vous et Menkelt êtes actuellement dépourvus. Et cela pourrait permettre à votre gouvernement de disposer plus amplement de la Manche Blanche en toute sécurité. D'un point de vue commercial, si l'on se fie à votre charte, cela signifierait également que votre nation aurait accès pour des tarifs douaniers réduits, à un marché immense et riche de débouchés économiques. Enfin, pour votre organisation, l'adhésion de la troisième puissance économique mondiale à votre organisation pourrait créer un effet de masse qui pourrait mener à d'autres adhésion ultérieures de la part de nos alliés. Rasken, Hotsaline, Valkoinenland... Toutes des nations qui seraient compatibles à notre avis, avec les idéaux portés par votre organisation. Avant de m'avancer davantage, j'aimerais entendre votre avis.
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Voilà maintenant plus d'un an que l'Oberführer Friedrich Sattler n'avait plus quitté le territoire Rimaurien, peut-être par crainte que l'Union Libertaire ne profite de l'absence de la Militärpolizei, la force d'élite du régime, pour commettre un attentat contre sa personne, mais plus probablement par le dégoût profond qu'il a développé pour la diplomatie. Lui qui, un an auparavant, se rendit par trois fois sur le territoire Kartien pour rencontrer le Tsar, à l'époque où l'État de Rimaurie et le Saint-Empire semblaient filer un amour fou et intarissable, allant jusqu'à fonder le Bloc Nationaliste Eurysien aux côtés de la République de Kartvélie aujourd'hui disparue. Bloc Nationaliste Eurysien qui s'est révélé un échec cuisant et fracassant surpassé seulement par le fiasco complet qu'a été la relation avec ce pays maudit, rompue dans une trahison surprenante, la surprise laissant cependant bien vite place au mépris, à la colère et au rejet. Sattler avait mit tous ses espoirs d'une Eurysie meilleure, d'un monde meilleur, dans le BNE. Il devait devenir une troisième voie, une troisième option pour tous ceux qui rejettent autant le libéralisme représenté par l'OND et le communisme incarné par l'UICS. Il devait unifier tous les États, tous les peuples, tous les hommes et toutes les femmes qui ne se reconnaissent plus dans les grandes réalités du monde, dans les grands conflits et veulent s'en échapper. Le BNE devait devenir un monde à l'écart du monde, régi par ses propres lois et ses propres problématiques ou s'étendre jusqu'à remplacer toute chose sur cette planète. En somme, le BNE devait devenir une extension de la Rimaurie, de son régime et de son idéologie. Il devait devenir à la fois le prototype de la Civilisation Nouvelle et l'arme qui l'imposera. C'était là les espoirs que l'Oberführer plaçait en ce projet, c'est là la direction qu'il souhaitait le voir prendre.

Mais loin d'être le porte-voix de l'Eurysie nouvelle qu'il se voulait être, le BNE n'est devenu qu'un ramassis d'États corrompus et égoïstes ne pensant qu'à la défense de leurs propres intérêts, se cherchant des alliés peu regardant pour les défendre, unis seulement par leur nationalisme et leur conservatisme répulsifs et par leur haine acerbe et souvent imméritée du socialisme. Loin d'être la promesse d'un avenir meilleur pour toute l'Eurysie, le BNE est devenu l'union de nations moyen-âgeuses coincées dans un passé qu'elles croient glorieux, plus glorieux que leur présent sans doute. Pour toutes ces raisons (l'échec qu'il lui remémore, sa filiation à des pays aujourd'hui haïs, la trahison de sa propre cause...) Friedrich Sattler méprise le Bloc Nationaliste Eurysien, il le hait, il l'exècre, et pourtant quelque chose l'empêche de l'abandonner comme tous les autres : le Bloc Nationaliste Eurysien a trahi la promesse qu'il avait fait au monde, il doit se racheter. Comme une âme damné condamnée à errer parmi les vivants, il doit continuer d'exister jusqu'à ce qu'il ait remplit sa mission. Et si cette dure tâche doit lui prendre une éternité, alors le BNE, lui aussi, restera éternel.

Depuis cet échec, depuis l'éffondrement du BNE en Février dernier, Friedrich Sattler n'avait plus quitté la Rimaurie, il n'avait pas même quitté Hahnemann. Cependant, alors que l'État Nouveau de Rimaurie s'enfermait de plus en plus dans l'isolationnisme, la violence et la folie, venue de nulle part, attendue par personne, comme un ange ou un prince charmant sur son cheval blanc, la Grande République de Velsna était venue à son secour, lui proposant par missive rien de moins qu'une alliance. Un pays respecté et ouvert sur le monde qui se rapproche d'une des nations les plus fermées et répressives, tenue à l'écart des démocraties libérales qui l'entourent comme une tache sombre et crasseuse sur une nappe blanche et resplendissante ? Voilà qui intriguait l'Oberführer qui ne put s'empêcher de s'évader de son emprisonnement volontaire pour aller à la rencontre du Velsnien. La surprise fut plus grande encore lorsque celui-ci lui proposa de s'intégrer au symbole de l'échec, de faire partie intégrante de l'incarnation même de la honte, en bref, de rejoindre le Bloc Nationaliste Eurysien.

Le discours de son hôte terminé, l'Oberführer s'approcha à son tour du hublot, contemplant les flots agités, et prit une grande inspiration avant de s'exprimer.

Excellence, savez vous pourquoi j'ai fondé, ou plutôt participé à fonder le Bloc Nationaliste Eurysien ? Pour réunir les États les plus autoritaires, réactionnaires et reclus du continent pour les lancer dans une Sainte Croisade contre les régimes communistes Eurysiens et leurs alliés ? Pour unifier les nations passéistes dans une grande forteresse antique au sommet d'une montagne et les défendre des excès et les effusions de la modernité, du progressisme et du libéralisme ? C'était peut-être là les désirs du Tsar Stanislas I le Lâche de l'Empire de Karty, avant qu'il n'abandonne son honneur et ne perde sa respectabilité en même temps qu'une douzaine de chasseurs offerts aux Loduariens. C'était probablement ici l'idée de madame Kathryn Machabeli, ex-Présidente de la Fragile et Malléable République de Kartvélie avant qu'elle ne tombe sous le joug Estalien sans coup férir. C'était sans nul doute ce que le Bloc Nationaliste Eurysien se disait être à ses débuts, peut-être même ce pour quoi il a été créé. Mais tout ceci, détruire le communisme, défendre la tradition, n'a jamais fait partie de mes motivations derrière cette organisation. La CITADEL, que l'État de Rimaurie a, je vous l'avoue, intégré par pur intérêt et pour obtenir des alliés moyennement fiables à peu de frais et non par réel engagement idéologique, joue déjà très bien ce rôle. Mais je ne me contente pas de ces piètres ambitions.

L'État Nouveau de Rimaurie et le Kohlisme ne luttent pas pour préserver la tradition, la culture et les croyance de leurs prédécesseurs : ils écrivent les leurs et détruisent les autres. Ils ne s'appuient pas sur une histoire ancienne pleine de victoires glorieuses et de réalisations prestigieuses ou sur des institutions séculaires : sa légitimité, sa véritable grandeur lui vient de ce qui lui reste à accomplir. Ils ne défendent aucun Dieu, aucune doctrine, aucun principe moral : ils sont leur propre panthéon, leur propre doctrine, leur propre conception de l'esprit humain. La Rimaurie ne vit pas coincée dans son passé pas plus qu'elle ne tend vers l'avenir : elle est hors du temps, le Kohlisme est intemporel. Pendant que le Conservateur veut empêcher le monde d'avancer et que le Progressiste veut l'emmener le plus loin possible, le Kohliste, lui, veut le détruire, le raser, le brûler et, sur ses cendres, en élever un nouveau à son image.


Il se retourne et fait à nouveau face au Velsnien.

Je ne veux pas que le monde reste comme il est aujourd'hui ou qu'il redevienne comme il a été il y'a dix, cinquante ou trois-cent ans. Je ne veux plus de ce monde dans lequel nous vivons : un monde de colère, de haine, de guerre, de sang et de flamme, un monde de misère, de pauvreté et de morts, un monde pourri, putride et répugnant. Non, vous n'avez pas compris ce que je voulais, je ne veux plus de ce monde là. J'en veux un autre. C'était là l'espoir que je mettais dans le "Bloc Nationaliste Eurysien" (un nom absolument inadapté à sa tâche, vous en conviendrez). Le BNE devait devenir la vitrine, le porte-voix et le bras armé qui permettrait, à petits pas, d'enfin créer ce monde nouveau, l'identité que les Kartiens et les Kartvéliens lui ont donnés ne devait à mes yeux n'être que temporaire : une fois qu'il se serait bien intégré sur la scène internationale, une fois qu'il aurait monté en puissance, la Rimaurie se l'accaparerait d'une manière ou d'une autre, elle le redirigerait vers sa véritable mission, vers son véritable objectif : non pas détruire le socialisme ou enfermer l'humanité dans l'époque de ses ancêtres mais créer un monde nouveau à son image, et tous ceux qui s'y opposeraient serait systématiquement éliminés.

Le Bloc Nationaliste Eurysien n'est pas qu'une organisation internationale comme une autre à base d'alliance militaire et d'accords économiques, en tout cas ce n'est pas ce que je veux qu'il soit. Le BNE est un avertissement, une menace, une déclaration de guerre. Il est l'annonce faite au monde que celui-ci a failli à sa tâche et doit être remplacé, il est un appel au meurtre et à la mutilation de tout ce qui fait les hommes, il est un poignard planté dans le dos de tous ceux qui refuseraient de sortir de leur erreur. Le BNE est une arme de destruction massive dont l'existence même est un crime contre la civilisation. Êtes vous prêt à vous en servir ou préférez vous rebrousser chemin pour vous aller vers des sentiers moins dangereux ?
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Rarement le discours d'un étranger aura été une expérience aussi...intense pour l'Amirraglio Serantino. Certes, il n'avait pas pour habitude de recevoir des dignitaires d'autres nations, ce n'était pas sa tâche, qui incombait davantage à des ministres ou des sénateurs spécialement nommés à ce rôle. Peut-être s'était-il trompé sur la valeur qu'accordait ces gens du nord aux outils qu'ils avaient crée pour répandre leurs idées. Ce désaccord de fond cependant, n'était pas synonyme d'abandon de sa part. Les gens de la République avaient l'habitude de traiter avec des individus aux convictions radicalement opposées aux leurs, pourvu qu'un gain était possible d'être obtenu d'une situation donnée, et que le commerce soit fructueux. Avant même de reprendre ses mots, Serantino se versa un autre verre de vin, et se redressa de son siège de cuir et de velours. Les mots se devaient d'être courtois, surtout avec des individus possédant ce que l'Amiral n'a jamais possédé: de la foi.

- Je vous remercie de m'avoir fait part des subtilités de votre modèle politique, de vos attentes et de vos aspirations vis à vis de votre Bloc nationaliste. Les idéaux sont nobles lorsqu'ils sont purs, et je ne pense pas, après votre discours qu'il soit sage de vous proposer de fusionner votre création avec l'organisation CITADEL. Nous avons bien compris que vous réservez votre "enfant" à la défense des interêts d'une idéologie, et non d'une pensée conservatrice générique comme ces derniers. Le kohlisme a donc une approche révolutionnaire de la réaction...du moins c'est que je tire de vos mots, aussi, ces nations, pour la plupart des monarchies catholiques, auraient dû vous jauger avec davantage d'intelligence. Nous n'avons pas l'intention de reproduire leur erreur, aussi je voudrais être clair et honnête avec vous, pour augurer une relation de travail profitable à nos deux nations.

Au vu des différences d'idées qui nous séparent, autant mettre de côté dés à présent cette proposition du fusion de ces deux organisations en deux entités, ou même l'idée d'une adhésion de la Grande République à cette dernière. Toutefois, je pense que votre analyse, se fondant sur une lecture idéologique pure de votre situation politique, ne doit pas fermer la porte à un éventuel accord fructueux entre nous. Nous sommes d'accord pour ne pas l'être, comme dirait l'autre...mais désormais, nous devrions aborder la question de la manière dont, tous seuls, vous comptez faire triompher votre mode de pensée. Les nations que vous avez cité sont certes des "épaves conservatrices et passéistes", mais vous conviendrez du fait que pour l'instant, ce sont là vos seuls partenaires potentiels qui pourraient permettre à la Rimaurie d’affirmer ses intérêts à l'international. L'honnêteté me pousse à vous dire que Velsna n'est que l'un parmi bien d'autres, de ces pays conservateurs. Je ne vous épargnerai pas le suspens de vous dire qu'en dehors d'une ou deux nations mineures, peu partagent vos vues sur le monde, du moins dans l'énoncé que vous m'avez fait de la théorie kholiste.

Nos différences fondamentales ne changent rien au fait que j'ai bien l'intention de congédier votre présence que lorsque nous aurons sur la table un accord qui permet des perspectives de collaboration intéressantes entre nous. Aidons nous l'un l'autre: c'est cette motivation qui m'anime le plus, et c'est l'état d'esprit avec lequel je vous ai invité. Voici donc ce que je vous propose, à défaut de ne concrétiser mon idée de départ: un accord de mouillage dans nos ports respectifs. Les navires rimauriens auront tout droit de réparation et de stationnement, bien entendu limité dans le temps, sur les quais velsniens, et l'inverse se vérifiera pour nous. C'est là, je pense, une bonne entrée en matière pour l'établissement d'une relation de confiance, et qui de plus nous sera utile à l'un et à l'autre. Dans l'éventualité d'une nouvelle crise loduaro-rimaurienne, nous voudrions également vous proposer un partage de données radars qui pourraient vous permettre de repérer plus tôt une force navale ou aérienne loduarienne. Étant donné que notre nation bénéficie d'une large couverture due à un territoire particulièrement éclaté, là encore, vous devriez trouver cela à votre goût. Considérez cela comme une faveur de notre part, en guise de bonne entente. Pour finir, nous devrions également clôturer un éventuel accord par ce qui symbolise le mieux la respectabilité entre deux pays: le commerce. J'ai conscience que vous avez un cadre économique très différent du nôtre, mais j'estime que nous pouvons tout de même parvenir à un accord sur ce plan là. Nous pourrions permettre aux produits rimauriens de circuler plus efficacement à Velsna, en abaissant tout droit de douane sur l'intégralité de vos bien d'exportation, en échange de quoi nous demanderions la même chose pour vous.

Ce sont donc là mes premiers éléments de négociation. Tout est négociable, sachez le. Qu'en dites vous ?
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Sattler ne put s'empêcher de laisser échapper un petit sourire lorsque son interlocuteur évoqua les principaux alliés de façade de l'État Nouveau de Rimaurie, les monarchies chrétiennes et réactionnaires. Il est en effet bien peu de nations parmi les quelques interlocuteurs amicaux que l'État Kohliste a pu rencontrer depuis sou ouverture sur le monde qui ne pourrait être défini par ces mots : Les Saints Empires de Karty et de Menkelt mais également les innombrables royaumes et empires de tout type qui pullulent dans CITADEL.

Vous faites bien d'éviter ces erreurs qu'ont fait nos soi-disant alliés en nous accordant trop vite leur confiance. Ils croient voir en la Rimaurie une nation résolument nationaliste et conservatrice coincée dans les mêmes temps antiques qu'eux. Pour tous vous dire, je les méprise. Je méprise ces "monarchie catholiques" comme vous les nommez. Des pays dirigés par des roitelets n'ayant aucune autre légitimité que celle d'être sorti du bon ventre, qui s'appuient sur les exploits d'hommes qu'ils n'ont jamais connu et avec qui ils n'ont nul autre point commun que celui de partager un patronyme pour se glorifier eux même ou qui s'appuie sur le livre qu'un lointain paysan a écrit un jour où il était soul pour se donner une ascendance céleste et expliquer aux ignorants pourquoi lui est riche et puissant et pourquoi eux sont pauvres et cravachent et triment dans la boue pour le nourrir. Des pays qui n'ont nul autre projet que celui de ramener leur peuple à l'âge de pierre ou de massacrer son voisin parce que son prénom a des consonances qui ne lui reviennent pas et d'où ne sortent que des êtres dénués de passion et d'ambition, des gens vides, sans idée. J'ai rencontré un de ces hommes il y'a peu. Un Kartien. Rarement j'avais été aussi déçu de l'humanité. Rarement j'avais vu un homme aussi vide d'idée et dénué de projet. Il espérait prendre le pouvoir pour rétablir la monarchie dans un pays qui en est déjà une sans être capable de ne serait-ce que suggérer l'ombre de l'ébauche d'une réforme qu'il souhaiterait mettre en place. Il voulait gagner des élections démocratiques en rabaissant ouvertement la majorité Slave pour favoriser la minorité Germanique sans être en mesure d'expliquer comment, avec cette stratégie électorale de génie, il comptait pouvoir grappiller le moindre siège. Son programme se résumait en deux mots : Monarchie Germanique. Il n'avait aucun plan économique, aucun projet social, une réforme diplomatique floue... C'est ce genre d'hommes que créent les "monarchies chrétiennes".

L'Oberführer aurait également pu évoquer plus profondément son dégoût prononcé pour la religion. Elle abruti les populations avec des contre-vérités, des absurdités scientifiques et des promesses que tous les malheurs qu'elles vivent en ce bas monde seront recompensées dans l'au-delà. "Les derniers seront les premiers" disait ce charpentier. Foutaise ! On naît dans la douleur. On vieillit dans la douleur. On enfante dans la douleur. On meurt dans la douleur. Et après ? Il n'y a plus rien. Seulement la souffrance de ceux qui nous ont perdus. Le peuple est concret, lui. Ce n'est pas une chimère à laquelle on décide de croire parce que ça nous apporte du réconfort. Le religieux prie pour avoir sa place dans un Paradis qui n'existe pas. Le Kohliste agit pour le créer, ici, sur la terre ferme, pas dans les rêves pleins de nuages et d'angelots d'un enfant qui ne voulait pas grandir.

Malgré tout. Je lui ai quand même apporté mon soutien. Pourquoi ? Il n'avait aucune chance de remporter ces élections au vu de son "programme" et de son absence totale de projet clair. Mais justement, c'est de sa faiblesse que je peux tirer ma force. Vous m'avez demandé comment je comptais diffuser le système Rimaurien à travers l'Eurysie et le monde. C'est simple : imaginez que chaque homme est une toile. À sa naissance, cette toile est vide, blanche. En grandissant, au fil de ses expériences, il développera sa vision du monde et ses opinions sur celui-ci, ses idées pour réparer ce qui est brisé et protéger ce qui est fragile, en bref, il barbouillera sa toile d'une multitude de couleur, chacun représentant un avis ou un rêve. Les gens comme celui dont je vous parlais plus tôt sont creux, leur toile est encore vierge, elle n'attend que d'être peinte. Mais ces cas sont rares, je le conçois. La plupart de ces gens issus de ces pays médiévaux ont déjà couvert leur toile mais ils s'enferment dans des concepts farfelus et dépassés : Dieu, le Roy, l'Empire. La croûte qu'ils ont produit ne demande qu'à se briser. Alors, ils redeviendront vides.

J'ai un pinceau et une main pour le guider. Je comblerai leur vide avec mon plein. Ils adopteront le Kohlisme car ils auront besoin d'adopter quelque chose. Lors de cette rencontre dont je vous parle, j'ai mentionné une fois le mot "économie méritocratique", j'ai évoqué un instant le terme "augmentation de salaire". Ils font maintenant partie intégrante du programme du Parti Reconquête Royale, le deuxième parti le plus influent du Saint Empire de Karty.


Sa tirade terminée, Sattler prit un temps pour s'hydrater. En y réfléchissant bien, jusqu'à cette rencontre avec Otto von Müller, il n'avait que peu d'espoir de voir un jour le Kohlisme triompher. Il pensait préférable de se contenter de se couper à nouveau du monde, de vivre en autarcie comme l'avait fait son prédécesseur Leonhard Sprecher pendant cinquante-trois années, pour créer une enclave Kohliste dans un monde libéral et démocratique... ou socialiste et autoritaire, qu'importe. Cette rencontre avec cet homme à l'âme vide et aux pensées pleines de rien et la facilité déconcertante avec laquelle il avait influencé sa doctrine idéologique lui avait cependant montrer que le Kohlisme pouvait s'imposer s'il en avait la force et la conviction. Le Kohlisme remplit le vide. Le monde est remplit de vide. Le Kohlisme remplira le monde.

Mais passons à un autre sujet puisque vous ne portez plus le même intérêt pour le Bloc Nationaliste Eurysien qu'à mon arrivée. Si vous souhaitez autoriser un droit de mouillage de nos navires respectifs dans les eaux de nos deux États, sachez que je ne suis pas fondamentalement contre mais que, la Rimaurie étant, vous le savez surement déjà, un pays qui se veut fermé et méfiant face à l'étranger et aux influences qu'il pourrait avoir sur sa population, il me semble que cette durée devrait être des plus courtes sauf en cas de force majeure. Pour ce qui est de votre proposition de partager avec nous les renseignements obtenus par vos radars concernant de potentielles attaques Loduariennes, il me paraîtrait stupide de la refuser. L'État Nouveau n'a toujours pas oublié le bombardement qui a tué cinq citoyens Rimauriens il y'a près d'un an et demi déjà et craint encore une nouvelle agression communiste, mon gouvernement ne s'étant, bien sûr, plié à aucune des revendications illégitimes émises par le régime terroriste de Lorenzo Geraert-Wojtkowiak. Enfin, bien que la Rimaurie ambitionne de développer une économie la plus autarcique possible et limite donc ses importations prioritairement aux produits qu'elle ne peut pas produire sur son sol, je ne vois pas non plus de raison de m'opposer à un abaissement des droits de douane. Si la Grande République dispose de ressources susceptibles de nous intéresser, il me parait sage de leur permettre de nous parvenir le plus efficacement possible et inversement.
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