15/11/2004
17:40:54
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Activités étrangères au Yuhanaca

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Activités étrangères au Yuhanaca

Ce topic est ouvert à tous les joueurs possédant un pays validé. Vous pouvez publier ici les RP concernant les activités menées par vos ressortissants au Yuhanaca. Ceux-ci vous permettront d’accroître l'influence potentielle de votre pays sur les territoires locaux. Veillez toutefois à ce que vos écrits restent conformes au background développé par le joueur du Yuhanaca, sinon quoi ils pourraient être invalidés.
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Le rêve d'un empire.

La présence d’une importante diaspora kah-tanaise au sein de l’empire, parlant ici des kah-tanais autochtones, principalement, plus que de l’identité moderne et cosmopolite qui composait la culture des communes, remontait à plusieurs siècles. Quelques traces historiques tendaient à démontrer qu’un commerce existait déjà entre la région et les cités État et principautés entourant kah-Tenotchicuas, puis l’arrivée des colons tant orientaux qu’occidentaux avait brièvement intensifiée ces relations dans un genre d’élan de conservation que la défaite finale du dernier prêtre-roi acheva brutalement. Après, ç’avait été plus compliqué, encore plus avec la révolution. Pourtant d’autres kah étaient venus. Peu à peu. Quelques marchands, artistes, exilés politiques. Parmi ceux-là les plus notables étaient probablement les nombreux fidèles de la lignée impériale des Sukaretto. Drôle d’histoire, celle des empires révolutionnaires.

Jin Sukaretto, le premier empereur, avait été un dictateur militaire dont la principale vertu – aux yeux du monde – avait été d’ouvrir le commerce du Kah et d’effectuer une diplomatie plus conciliante avec les monarchies que ses prédécesseurs des comités. Bien que descendant des colons asiatiques il fit mine de porter les valeurs révolutionnaires du syncrétisme culturel et du respect des natifs, s’élançant dans de grandes croisades contres les peuples colons qui, à l’époque, permirent probablement un rapprochement avec le Yuhanaca. En tout cas, lorsqu’il fut finalement défait, ses proches, alliés et une grande partie de sa famille prirent la fuite, redoutant probablement une terreur républicaine. Nombre d’entre eux s’installèrent alors dans l’État autochtone. Ils y devinrent de bons citoyens, bien aidés par les richesses volées qu’ils amenaient dans leurs bagages, et s’érigèrent rapidement en bourgeois un peu bizarres, pleins d’une estime monarchique déplacée et de rêves de grandeur qui, à au moins deux reprises, les poussèrent à retenter l’aventure au sein du grand kah.

Et ?

Et c’était peut-être tout. Peut-être que toute l’histoire de l’empire et de ses dirigeants n’était qu’en fait un genre de rêve passager. Une pause dans la folie révolutionnaire, et rien de plus. Depuis quelques années, cette idée obsédait Aldous. Et parfois, comme maintenant, elle lui cisaillait l’esprit comme un sale maux de tête qui refusait de partir avant d’avoir réduit ses pensées en une ruine moribonde.

Le vieillard était le patriarche des exilés. Celui autour duquel tournaient toutes les fidélités, et qui connaissait tous les secrets. Et pas un jour ne passait sans qu’il ne se demande à quoi bon. Fut une époque il y avait cru, à ces notions d’honneur, de droit du plus noble. Évidemment qu’il y avait cru. La population était un animal sauvage qui avait besoin de règles, de maîtres. Et pour se faire le moyen le plus simple restait de créer une caste d’élites, nés dans l’élite, éduqués comme tels, et se comportant avec toutes les vertus, le paternalisme bienveillant et le goût prononcé des arts et des sciences nécessaire à l’avancée harmonieuse de l’humanité. Pourquoi ne pas y croire, après tout ? Même en oubliant les raisons concrètes d’estimer le modèle impérial comme supérieur à tous les autres, il restait, sur un plan personnel, très satisfaisant de se savoir, ou de se croire, supérieur, destiné à mieux.

Et puis il aimait son pays : les évènements n’y avaient rien changé, il aimait le Kah d’un amour sincère et profond. Mais que pouvaient-ils faire, les gens de la famille impériale. Y avait-il seulement quoi que ce soit que l’on puisse faire contre la Convention Générale et ses communes sanguinaires ?

Plus important encore : aimait-il le Kah, ou aimait-il l’image qu’il s’en faisait ? C’était la dernière trouvaille de son esprit pour le torturer. Et si la vision qu’il avait de son pays n’était qu’une image d’Épinal ? Un idéal qui n’avait jamais existé et, probablement, n’existerait jamais ? Y aurait-il seulement quoi que ce soit à faire, dans ce cas ? Ne serait-ce pas la preuve de la futilité ultime des épisodes impériaux ? La preuve que l’existence même d’Aldous, en plus d’être faite d’un exil et d’une souffrance terribles, avait été entièrement vaine ?

Comme à chaque fois que le doute le reprenait, le vieil asiatique se dirigea vers le centre de sa demeure, où il avait installé un petit salon éclairé par un puits de lumière et des baies vitrées donnant sur la cours intérieure. La salle était hexagonale et globalement vide de tout ameublement à l’exception d’un tapis de nattes circulaire sur lequel on avait aménagé des coussins et une table-basse. Il s’y installa lentement pour en soulever le plat de bois claire, faisant apparaître une boîte rectangulaire – à peu près de la taille d’un étui à cigare – ainsi qu’un fin volume qu’un soin tout particulier avait permis de préserver des outrages du temps.

Le Livre des Mutations. L’Oracle.

Aldous fit émerger un dictaphone d’une poche de sa veste, l’alluma, le posa sur un coin de la table et laissa une fois encore les sagesses antiques éclairer le présent.


Les communes Yuhanaca ?

La coopérative (dite phalanstère) de Yolimac était un bel exemple de ce que pouvait donner l'idéal Kah, adapté au contexte de nations n'ayant pas encore effectuée leur transition révolutionnaire. Une espèce de version présentable des communes, parfaitement inclue dans l'économie capitaliste et présentant ses idées libertaires et égalitaires d'une façon bien plus insidieuse que les pompes tonitruantes de sa nation mère. En bref, aux yeux de Xylze, il s'agissait d'une arme absolument redoutable.

Il aurait aimé se défaire de cette façon de voir les choses et partager l’enthousiasme un peu naïf des expatriés, mais en tant qu'initiateur du projet il en connaissait bien les raisons d'être. Il savait bien que l'idée n'avait jamais été de créer un lieu de partager culturel, ou une présence économique du Kah au sein des territoires bordant ses frontières. Tout ça ce n'était que des outils, incarnés par les coopératives, mais répondants au même but. Étendre le rêve révolutionnaire. En faire un sujet de discussion à la table des populations voisines. Leur présenter, en fait, un modèle préférable à celui des dictatures les écrasant.

Enfin quand-bien même, malgré cette vision très utilitaire des choses, Xylze éprouvait une petite tendresse pour les phalanstères. Plus encore pour celle de Yolimac qu'il avait, précisément, aidé à implanter il y a de ça plus de vingt ans. Comme la camionnette dans laquelle il faisait le trajet depuis la capitale de l'Archipel Jaunes s'en approchait, il en remercia le conducteur et en descendit pour finir le chemin à pied.

Le phalanstère était un beau bâtiment de style moderne, ensemble de grands rectangles blancs monté sur pilotis, aux façades couvertes de baies vitrées ou de rideaux de lianes. On avait séparé la coopérative du monde extérieur par un petit muret d'adobe blanche cernée de fossés, et la route de goudron qui faisait le trajet depuis les centres d'habitation de la région était assez inégalement entretenue. Elle s'achevait dans un parking dédié au chargement des camionnettes. Deux d'entre elles – vieux modèle Kah-tanais de véhicule bâché, le genre increvable – étaient garées sous des tentes visant sans doute à les protéger des fientes d'oiseaux tropicaux. Un autre était installé un peu à l'écart, son capot ouvert. Une jeune femme semblait aux prises avec la mécanique du véhicule. Xylze l'approcha, sans trop oser l'interrompre, d'autant plus qu'elle jurait avec profusion dans un patois local. C'était une autochtone. Petite en taille, de grands yeux sombres, ses cheveux tenus derrière la tête par une épingle d'obsidienne. Elle portait une tenue très pratique – bleue de travail surmonté d'un tablier où étaient accrochés de nombreux outils – ainsi qu'un pantalon cargo et des bottes probablement récupérées dans un surplus militaire. Un émetteur-récepteur pendait à sa ceinture. En tout cas elle dut entendre approcher Xylze car elle pivota dans sa direction. L'homme s'arrêta et lui fit signe, souriant.

« Salut et fraternité, citoyenne !
– Salut et ?… » Elle fronça les sourcils puis son visage s'illumina. « Oh, vous êtes du Kah ! Je peux vous aider ?
– Je suis un ami d'Amoxtli. Amoxtli Saracol. Il est ici ? »

Elle acquiesça et indiqua l’intérieur du phalanstère. Il était divisé en trois structures, deux formant des crochets opposés l'un à l'autre et une dernière au centre, qui faisait office de bureau administratif et d'éventuel lieu de rencontre commerciale. Lorsqu'ils avaient dessiné les plans, se souvient Xylze, c'était ce qui avait été prévu.

« Là-bas. Besoin que je vous accompagne ?
– C'est gentil citoyenne, mais je connais les lieux. » Il avisa de la radio qu'elle portait à la ceinture et lui offrit son sourire le plus aimable. « Vous pouvez le prévenir que le citoyen Xylze vient lui parler ?
– Pas de souci camarade. » Elle sembla hésiter, comme si elle avait des questions, mais se détourna finalement du visiteur en attrapant sa radio. Xylze se mit en route sans se presser.

C'était vraiment bizarre, de revenir ici après toutes ces années ; L'architecture des lieux n'avait pas pris une ride, grâce à un l'entretient régulier qui, il le savait, permettait à toute structure correctement pensée d'éviter de transiter de bâtiment à vieillerie, puis de vieillerie à aberration architecturale. Pourtant quelque-chose avait changé. Il le entait dans l'air. Il était magnétique, mais pas à cause de la lourdeur qui caractérisait la saison. On parlait ici d'une réalité métaphysique. Il n'avait jamais connu le Phalanstère que sous sa forme embryonnaire. Le rêve de quelques expatriés, loin de leur pays. Maintenant la structure était pleinement réalisée, première parmi d'autres. Plus prosaïquement les terres exploitées semblaient plus grandes. La coopérative avait dû amasser assez de profit pour étendre ses activités.

Xylze s'engageait sur le perron du bâtiment administratif quand la porte fut ouverte de l'intérieur. Amoxtli était de l'autre côté. Un grand bonhomme aux muscles secs et à la peau mate. Son visage, extrêmement grave, se dérida quand ses yeux se posèrent sur Xylze, et il l'approcha en trois grandes enjambées pour le prendre dans ses bras.

« Canaille ! On ne prévient même plus de ses visites ?!
– Je n'ai plus l'habitude, l'ami. C'est que ça fait des années. »

Cela faisait effectivement des années, mais les deux hommes restaient assez fidèles à eux-mêmes. Un grand autochtone viril et enjoué, un fin métis asiatique plus calme, posé, toujours souriant. Amoxtli lâcha Xylze et l'attira dans le bâtiment. L'air y était plus frais, grâce à un système inspiré des Badguir de varanya. L'intérieur du bâtiment était assez simple. Il y avait un genre de salon qui faisait office d'accueil et qui donnait de part en part sur deux couloirs. Le duo pris celui qui amenait aux salles de repos et émergea ainsi dans une petite cuisine moderne très bien équipée, dont un pan entier de mur donnait sur l'exploitation agricole du phalanstère: des cacaotiers. On ne pouvait que difficilement en deviner la taille, les arbres bouchant l'essentiel de l'horizon.

« Là, installe-toi. » Amoxtli attrapa son visiteur et lui indiqua une table au centre de la pièce avant de rejoindre le plan de travail. « Je préparais justement du xocoatl. Tu as fait bon voyage ? Comment t'es arrivé jusque-à nous ?
– J'avais des choses à régler à Azpoltec, j'y suis allé en bateau, liaison commerciale, puis j'ai fais du stop depuis là-bas. Un agriculteur qui se rendait dans la jungle a accepté de m'avancer.
– C'est pas possible. » Amoxtli grogna. « Vous les gars de l’Égide vous êtes soi-disant les meilleurs du Kah mais à chaque fois que t'es en déplacement c'est le grand bordel, pas de plan de route, rien. Je pensais qu'ils t'auraient un peu discipliné mais non. Même pas.
– Pourquoi changer une formule qui marche ? A force je me dis que Dieu ma guide vraiment.
– Ah oui, le grand vieillard dans les nuages. Tu sais, ça aussi je pensais qu'ils t'auraient fait passer le goût.
– C'est toi qui L'identifies à un vieillard. Mais c'est une déformation liée à la faiblesse des représentations picturales. Elles ont empoisonné le divin, nous l'avons façonné à notre image. » Puis, d'un ton sentencieux. « Quand on représente un Dieu ; on le tue.
– Au moins le Kah est assez invulnérable à ce risque.
– Tu penses ? » Il eut un petit sourire en coin et étira ses jambes sou la tables de pierre, haussant un peu les épaules. « Peut-être bien. Ou peut-être que ses détracteurs le représentent comme une espèce de grande roue.
– Peut-être. » Il eut un rire bonhomme et approcha de son invité pour déposer les deux tasses de chocolat, puis s'installa sur la chaise située à son opposé vis-à-vis de la table. « Vous n'en avez pas du comme ça, au Kah.
– Cultivé par tes gars ? Tu sais, tes apprentis au pays se débrouillent mieux que tu ne le crois. Enfin tu restes le maître incontesté, alors…
– C'est ça, flatte-moi. »

Ils se turent un instant, sirotant le liquide chaud en observant l'exploitation du phalanstère par les baies vitrées de la cuisine. Une grande caucasienne en chemise à fleurs donnait des instructions à une bande de jeunes qui, armés d'escabeaux et de carnets, grimpaient aux cacaotiers pour en inspecter les cosses. Xylze l'indiqua d'un signe de tête. Elle l'aperçu et le gratifia d'un grand sourire avant de retourner aux travailleurs.

« Sympathique, la contre-maître.
– Ma femme. On s'est rencontré à Azpoltec.
– Oh ! » Il pencha la tête sur le côté et pivota vers son ami, un peu gêné. « Mes félicitations. Vous comptez vous marier ?
– Tu rigoles ? » Il y eut un moment de flottement. « Non. Ce n'est pas mon genre, ce n'est pas non-plus le sien.
– Moi qui pensais que l'exil ça vous changeait un homme. »

Il avala une nouvelle gorgée de chocolat et posa la tasse sur la table, joignant les mains et semblant chercher ses mots.

« Tu sais pourquoi je suis ici.
– Pas si ils me le demandent.
– Malin. Les Comités ont enfin commencé à se bouger. Les choses vont peut-être avancer. Peut-être. Est-ce qu'on peut toujours compter sur les coopératives ?
– Oui.
– C'est dangereux, je ne veux pas que tu prennes cette décision à la légère.
– Toutes les coopératives ne participeront pas, mais j'ai déjà sondé les autres. Ça fait des années qu'on se prépare, camarade. Notre simple existence représente déjà un défi adressé aux tyrans. Nous attirons du monde – la proximité du Kah aide bien. La justice sociale est une denrée précieuse, pour le moment je crois que nous sommes les principaux fournisseurs dans la région.
– Bon. Tu as encore ce qu'il faut pour entrer en contact ?
– Vous n'avez pas changé les clés cryptographiques ? Depuis le temps…
– Ce n'était pas nécessaire. Mais ça va le devenir. Maintenant parlons peu mais bien, tu n'es pas le seul ami de la cause que je dois rencontrer aujourd'hui... »
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Extrait d'un journal régional Kah-tanais.

Est-il de notre devoir d'empêcher la contrebande en partance pour le Yuhanaca ?

L'affaire n'est un secret pour personne, tout au plus elle échappe au regard de ceux qui ne veulent pas la voir : frontière ouest de l'Archipel Jaune, un petit groupe d'individus apparemment comme les autres. Des journaliers comme il en existe plein ; travaillant d'un côté ou de l'autre de la frontière, la traversant toutes les semaines, voir tous les jours, vendant leur force d'ouvrage ou des biens d'exports aux industriels, propriétaires terriens et boutiquiers impériaux. Une relation symbiotique comme il en existe des milliers à travers le monde, à chaque frontière. Pourtant ce n'est pas tout. Et avec les biens d'usage, fruits, outils, produits manufacturés divers, d'autres, interdits de vente, de consommation et de production au sein du Yuhanaca, mais totalement légaux au sein de certaines des communes de l'Union. C'est un fait bien connu, et la police yuhanac travaille activement – et sans succès pour l'heure – au démantèlement des différents réseaux de contrebande. Car c'est le terme qui convient.

Les profils des contrebandiers sont divers. Des yuhanac déshérités, des marchants kah-tanais désireux d'enrichir leurs communes, des journaliers, des expatriés en tout genre. Les moyens pour eux de faire transiter leur marchandise sont multiples, profitant pleinement du faible contrôle aux frontières, de la difficulté inhérente à maîtriser efficacement tout ce qui passe par les ports commerciaux de la région ou de sécuriser les paysages de jungles et de collines escarpée composant l'essentiel de la frontière. Une fois dans le territoire impérial, les biens de contrebande sont plus ou moins indétectables, et se vendent généralement à des acheteurs habitués ou ayant passé des commandes préalables. Une mécanique bien rodée dont certains diront qu'elle empoisonne la région, d'autres qu'elle permet à ses habitants de se procurer ce que les lois répressives de la confédération impériale leur interdit d'obtenir autrement.

La question a ainsi été soulevée dans plusieurs communes locales de la frontière, avant d'être portée à l'échelle supérieure, puis générale. L'Assemblée des Communes a ainsi créé plusieurs commissions en charge de réfléchir à la question de la contrebande. Doit-on ou non travailler à son arrêt ?

La question mérite d'être posée et ce pour diverses raisons. Pour commencer il est vrai qu'un ressortissant du Kah s'étant rendu coupable d'un délit ou d'un crime sur un territoire étranger peut passer devant une cours de la Magistrature une fois de retour au sein de l'Union. De l'autre, cela ne s'applique qu'aux délits et crimes punissables au sein de l'Union ou des communes de résidence de l'individu. Or si la contrebande tombe bien sous le joug de la loi, les produits vendus au sein du Yuhanaca ne sont pas illégaux au sein du Kah, et le fait de les vendre en s'extrayant des taxes, permis de ventes et autres fonctionnement officiels d'une nation fondamentalement répressive et capitaliste n'est pas non-plus punissable.

On pourrait aussi avancer que les contrebandiers travaillent – qu'ils le veulent ou non – à rendre la vie des habitants de l'Archipel Jaune plus difficile, si on en croit les statistiques faisant un lien direct entre la contrebande et l'augmentation de la délinquance et de l'insécurité dans ces territoires. Mais les devoirs humanistes du Kah ne commencent que là où ils sont désirés : si la Confédération Impériale ne fait rien pour régler le problème d'elle-même, nous ne pouvons pas en prendre l'initiative. En somme nous n'avons encore aucune bonne raison de travailler activement à démanteler ces réseaux...
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Rapport au Cabinet Noir : N°4

Objet : Avancement du Plan de prise de position.

Destiné à : Comité 1 à 16, représentant 8, à 21, 23, 27, 54, 56-b, 116 à 121, 136, 140, et aux Grands Amis 13, 15, 18, à 20, 30, 31, 32.
Degrés de classification : ALEPH.

A envoyer en priorité aux sites : Elfe, Fée, Minotaure, archives à compléter sur place.

Gloire au Panopticon. Citoyens, les mesures décidées lors du conseil de planification des opérations de prise de position en vue de faciliter les évènements nécessaires à l'accomplissement de l’Éternel Retour, comme planifié dans la Mystique Exemplaire et souhaité par ███████/██ le ██/██/██ sont désormais du domaine du possible. Nous avons avancé conformément aux plans et les positions avancées lors des trois rapports précédents destinés à votre excellence n'étaient qu'un avant-goût de la grandeur, la justesse et la grande ambition des propos que nous tiendrons désormais.

En résumé, l'Opération a commencée comme convenue avec l'installation de différentes sociétés Panopticon au sein du territoire défini par votre excellence. L'implantation s'est faite sans difficulté grâce aux fonds alloués à l'opération et à la mécanique libérale et capitaliste composant l'essentiel de l'économie ciblée. Elle représente comme vous le savez une faille que nous avons été capables d'utiliser pour mettre en place les locaux nécessaire à la grande continuation des plans dont nous espérons qu'ils n’amèneront à rien de plus qu'un renouvellement du Sang et de la Justice. Cette installation initiale a pu être camouflée aux yeux des cibles et des quidams via un important réseau de justifications socio-économiques assurant notre invisibilité, et la question de la Contrebande volontairement soulevée par les services de ████ ███████ et de la citoyenne en charge du Cabinet dédié ont par ailleurs permis de tester l'étendue des capacités policières et sécuritaire de l'opposition potentielle, tout en détournant son attention des points comptants vraiment : notre installation se fait discrètement.

Pour l'heure nous ne comptons que cinq Panopticons dont trois d'importance mineur-B, un d'importance moyenne-B et un d'importance Majeure-AAA. Nous espérons pouvoir compter sur la diaspora pour étendre le réseau. Pour l'heure l'essentiel des camarades que nous comptons sont des marchands, des travailleurs transfrontaliers et des exilés des Phalanstères ayant travaillés à installer leur modèle étrange de société de l'autre côté de la frontière - avec un succès certain si limité. Actuellement l'influence socio-culturelle de la Révolution sur le territoire auquel nous nous intéressons est minime. La population locale est dans sa grande majorité indifférente à sa présence. C'est une bonne chose. Nous sommes désormais en mesure d'affirmer que nous pourrons nous étendre sans que cela ne pose le moindre problème, au moins à l'échelle locale et en ce qui concerne les autochtones. Nous ne pouvons pas prévoir les réactions du gouvernement face à une politique d'implantation et d'évangélisation plus poussée, mais nous pouvons au moins témoigner des conclusions suivantes : en cas de problème il se peut que la réaction s'abatte en premier lieu sur les expatriés et les camarades-citoyens suscités. Une telle crise politique ne saurait cependant composer un réel problème. L'exécution des plans décidés se fera avec ou sans la présence des camarades-citoyens. La présence des camarades-citoyens est un fait inévitable de la vie frontalière, et nos plans ne reposent pas sur eux. Que les comités n'aient pas peur de défendre les camarades citoyens s'il venait à se présenter une situation où cela serait nécessaire. Le plan de prise de position, je le répète, ne s'appuie pas sur eux. Ils ne sont qu'un outil facilitateur et un dispositif d'injonction rémanente remplaçable à tout point de vue par des autochtones ou des importés.

N'oubliez pas : la mécanique est, la mécanique sera. Nous progressons dans le sens de l'avenir, la Réaction n'est qu'un vent contraire.

Concernant l’Éternel retour, désormais.

Le programme est en marche. Nous espérons pouvoir compter sur les fonds supplémentaires que nous avons demandés dans le but d'étendre le réseau et de créer des Panopticons plus sécurisés et fonctionnels. Notre capacité à enserrer la sphère socio-économique du territoire donné dépend, en fin de compte, de la richesse de l'opération plus que de sa technique : nous sommes entrés sous la peau de l'animal, nous sommes déjà dans ses veines, ses muscles. Nous avons atteint le cerveau et désormais, il nous faut croitre. Le plus dur est déjà fait. Donnez-nous maintenant ce qu'il nous fait : les moyens de grandir. De remplacer le sang, les organes, les nerfs, par notre but. Notre beauté d'âme, notre éternel retour.

Pour le ███████, nous espérons pouvoir compter sur l'envoie des agents supplémentaires que nous avons demandé. La liste de nom a déjà été communiquée lors de notre rapport précédent et nous n'avons reçu aucune réponse à ce sujet. Il est important que nous puissions jouir des expertises des individus demandés de façon à ce que la prise de décision ici puisse se faire de façon aussi éclairée que possible. Comprenez une chose : nous allons gagner, mais nous ne pourrons pas étendre le réseau en dehors du territoire donné sans une préparation adéquate devant nécessairement se faire sur place. Nous avons besoin d'eux, c'est un impondérable que nous n'avions pas planifié mais qu'il faut désormais prendre en compte et ajouter à nos plans. Nous nous occuperons de rectifier le tir et d'assurer que les conclusions soient celles que nous avions estimés possible et souhaitables malgré les changements que ces modifications imposeront au calcul initial. Naturellement nous sommes en mesures d'en discuter avec vous s'il est absolument nécessaire de défendre notre position. Nous attendons simplement une réponse confirmant votre position à ce sujet. C'est d'une extrême importance.

Finalement vous savez que cette opération est de la plus haute importance. C'est votre opération autant que la notre, et nous ne faisons qu'un dans l'observation de sa réussite.

Terminé.
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Une scène désormais courante dans les villes et villages de l’Archipel. Courante mais pas commune, pas habituelle. Pas le genre que tout le monde a eu le loisir de voir dans le coin. Mais il se dit que ça arrive fréquemment, et on sait bien qu’elle se répète encore et encore à travers la région. Un pick-up, immatriculation locale, garé derrière les courts immeubles colorés des bandes défavorisées. Quelques types transitant du parking aux arrières-boutiques du quartier. On trouve de tout dans le coin. Restaurants – du boui-boui infâme au traditionnel à peu près respectable – joaillerie artisanale, meubles de récupération, d’occasion, dépôts-vente, épiceries, sans oublier les inévitables stocks de pièces détachées, qui se vident à la moindre occasion sur les imposants marché de l’électronique où il est commun d’acheter ou de vendre son matériel à des prix à en faire pâlir les enseignes plus officielles. Les passagers du pick-up se rendent à l’un de ceux-là. L’enseigne est toujours la même mais les habitués le savent bien, le propriétaire a changé. L’ancien ? Grassement payé, il a pu changer de coin, à priori il a simplement migré pour une boutique mieux positionné, et son gosse a pu rejoindre un collège. Un bon. Parfois ça arrive, c’est loin d’être inhabituel, le rachat des indépendants. Mais ça ne change rien : propriétaire différent, service similaire. On vend, on achète et on stocke du matériel électronique. On le répare quand c’est possible. On trouve des arrangements, des combines. Certains disent même que les nouveaux locataires sont plus sympathiques, plus souriant, et que leurs prix sont encore plus bas que ceux du précédent. Alors on ne se pose pas trop de question sur la visite qu’il reçoive, de temps à autre. Probablement des fournisseurs, ou simplement des amis. Ils ne paient pas de mine. Ils sont trois. Un petit bout de femme, autochtone, habillée de manière très sobre. Jupe longue, noire, chemise blanche à manches courtes, cheveux ramenés sur le sommet de son crane et maintenus par une épingle. Elle tient une petite valise. À côté d’elle un grand gars, mince, à lunette. Veston de cuir un peu épais, chaussures de marche, allure vaguement militaire, blanc. Il marche à côté d’un afro-paltorréen, l’air affable, taille moyenne, un peu large d’épaule, short et manches-courte, quelque-chose du baba-cool. Le trio arrive devant la porte du dépôt, frappe. Il se passe une poignée de second que le type à lunette occupe à observer les environs. Il gratifie un voisin d’un sourire aimable, le type n’y fait pas attention. Il n’y a personne dans le parking. Des voitures garées, des gosses qui jouent. L’homme se fixe un instant sur eux, puis réoriente son regard vers la porte du dépôt quand celle-là est ouverte. Derrière, une petite femme, en surpoids, qui salut le trio et les invite à entrer à l’intérieur, son accent est chantant, définitivement local. Les trois obtempèrent dans un concert salutations enjouées et de banalités d’usage. La porte se referme, le silence se fait. Une scène de vie classique dans la région. Circulez, il n’y a rien à voir.

...

Les guetteurs, des gamins du coin, ne savent même pas pour qui ils travaillent, à qui ils ont affaire. Tout ce qu’ils savent c’est qu’une fois par semaine, avec la régularité du bon employeur, on leur remet quelques billets. C’est pas si mal payé, d’ailleurs, ça change de la pègre locale ; Peut-être signe qu’elle est étrangère. Ces nouveaux joueurs, qui qu’ils soient, sont d’un autre standing.

Les gosses s’en foutent. Ils caracolent, jouent sous les arcades des pavillons sociaux, baraques colorées des quartiers les plus pauvres, coincés entre des restes de gare industrielle alimentant il y a une paye les scieries de la berge en bois exotique, et la jungle, qui s’étend, reprend ses droits sur le terrain vague qu’a laissé la coupe dans son sillage. Ils font leur vie de jeune, et gardent les yeux bien ouverts, les oreilles aux aguets. Attentifs.

La chaleur est accablante à cette période de l’année et il ne pleut pas. Jamais. C’est la saison sèche, tout est trouble, enfumé sous la chaleur, les déformations optiques. Personne ne sort, sinon pour aussitôt se cacher à l’ombre des arcades et parasol qu’on étend comme à l’accoutumer devant les boutiques. Comme les gosses n’y ont pas leur place ils restent à l’ombre des bâtiments. C’est une saison fainéante. Vers midi ils migrent ailleurs. L’important c’est qu’ils gardent bien tous les accès en vue. Il y a plusieurs groupes comme ça, qui se relaient sans trop le savoir. Ils ont leur position, savent comment indiquer quoi, et ce qui ne mérite pas qu’on le mentionne. Ils patientent.

Seize-heure. Une heure que le pick-up est là. C’est l’heure de pointe, celle où les gosses sont les plus nombreux. Aux quelques gardes habituels s’ajoutent des renforts recrutés pour l’occasion. Des fiables, c’est pas la question, mais qu’on ne mobilise qu’en cas d’extrême besoin. La plupart vont encore à l’école. Mais ça tombe bien, les étrangers n’arrivent qu’en soirée, quand tout le monde est disponible pour gagner un peu d’argent. Le temps passe, aux aguets. Les oiseaux exotiques chantent dans la jungle, l’écho de leurs cris surpasse celui presque étranger du centre-ville.

Dix-sept heures. Deux type en uniforme apparaissent au coin de la rue. C’est peut-être une patrouille habituelle, une formalité. Des flics passent dans le coin, et plus fréquemment que les habitants ne le souhaiteraient. C’est qu’on a souvent besoin d’eux, et pour un tas de raisons différentes. La misère accumule les horreurs possibles, parfois nécessaires. C’est une fermentation de problématique qui crée comme une mauvaise liqueur, la politique n’a pas encore trouvé comment concilier libéralisme et pauvreté, c’était inévitable. Et ça continue de prendre forme. Le mal-être physique qui mute en mal-être psychologique, l’alcool qui change un homme en épave de violence, le besoin d’argent qui pousse à l’infraction ou au crime, ainsi de suite. Mécanique bien connue. Et une haine, colère ou rage, qui s’accumule sans cesse. Jusqu’au point de rupture, s’il vient un jour. C’est que les incidents – nombreux – font aussi de soupape. Et les gosses fixent les agents. Ils approchent bel et bien. L’enfant e jeune attrape son portable – un gars de la quincaillerie lui a donné spécifiquement pour ça – et tapote quelques lettres. Le message est envoyé. Pas de réponse. Il fait toujours aussi chaud, malgré la soirée qui progresse.


Les deux se sont immobilisés à la lisière du quartier. Ils discutent l’air de rien, l’un a l’air d’avoir du mal avec le climat, il s’essuie fréquemment le visage, souffle, mal à l’aise dans son uniforme dont on devine qu’il se change progressivement en sauna. Les enfants observent. Pas de voiture en vue. Pas de collègues, à priori ils ne sont que deux. S’il y en avait d’autre on les aurait prévenus. Les autres gosses auraient cafté. Soudain, du mouvement. Deux autres de la municipale qui approchent. La Rousse est clairement en vue, elle ne se cache pas. C’est qu’ils doivent être déployés un peu partout autour du quartier. Le plus jeune attrape son portable. Tapote. Envoie un message. Quelques secondes s’écoulent. Une réponse, écrite en toute lettre. « Vu. Déguerpissez. » Éclats de rire, les enfants s’éclipsent comme plusieurs autres. C’est presque un jeu pour eux. Ils disparaissent dans les corridors des immeubles. Pendant ce temps, la nasse policière se met en mouvement. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une opération. Après tout on a pas sorti les gyrophares, la quincaillerie d’intimidation habituelle. Juste une poignée d’agents entrant dans un quartier pour un contrôle de routine. On toque aux portes, on fait mine d’enquêter ; Les habitants sont pas mal méfiants. Enfin, ils arrivent devant la porte du dépôt de pièce détaché. Toquent. Silence. Toquent encore. On finira par leur crier d’attendre un instant, et une femme très joviale leur ouvrira enfin. Elle semble surprise mais sans plus. Mais bien entendu, entrez donc messieurs. Si vous voulez bien vous asseoir, il n’y a pas beaucoup de place… Du thé, peut-être ? En quoi puis-je vous aider ?


Rapport au Cabinet Noir : N°5_personnel

Objet : Considérations sur l'avancement du projet.

Destiné à : Comité 1
Degrés de classification : GIMEL.

A envoyer en priorité aux sites : Elfe, archives à compléter sur place.

La situation continue d’évoluer dans la direction souhaitée. Nos efforts jouissent, comme prévu dans le bulletin de mission n°12, de la dynamique générale de la région et de l’impact social et économique de sa proximité avec l’Union. Si notre positionnement limite notre action au territoire continental et empêche toute forme de placement et de conquête spirituelle et idéologique du cœur commun insulaire, les progrès conscients et inconscients permis par notre action directe, indirecte et celle de nos alliés d’usage et d’utilité nous permettent d’assurer le Comité de la totale réussite du projet en ce qui concerne son actuel avancement. Nous construisons lentement, mais sans être remarqués pour l’heure. Une opération plus agressive aurait été souhaitable dans une région plus urbanisée, mais nous insistons pour l’heure sur l’aspect essentiel de cette approche plus discrète. Il ne s’agit pas de capturer une ville pour la marier de force à son destin, mais de modifier l’état subconscient d’un peuple sur un territoire réduit. Modifier en profondeur l’inconscient collectif et politique par des actions essentielles et des gestes indirects assurant que la prise de décision finale – si poussée par nos rituels politiques et notre grande capacité à noyauter et capturer jusqu’à l’âme de l’administration – émane bien du peuple et non de nos instances. C’est opération doit être comprise comme la version spirituelle, psychologique et politique de ce que certains parasites font chez les crabes. Souvenez-vous, je parle ici des sacculines, ces organismes se développant dans la carapace de ces crustacés, se greffant sur leur système limbique et nerveux, poussant dans les pattes, les pinces, le corps, castrant chimiquement l’animal et contrôlant ses mouvements, ses sécrétions, exerçant un contrôle total. Dans cette situation le crabe ne contrôle que ce dont il a nécessairement besoin d’avoir le contrôle. Et si son être a en pratique fusionné avec celui du parasite, un point tel qu’on peut légitimement se demande si sa forme primitive de conscience a ne serait-ce que conscience du hold-up dont il a été l’objet, il s’agit toujours de deux être vivants distincts.

Heureusement les champs de la politique et de la psychologie permettent des résultats bien plus aboutis que ceux de la physique et de la biologie. Nous allons effectivement capturer le système limbique et nerveux de la région. Son inconscient collectif sera l’objet de notre désir et es modifications psycho-magiques apportées à la clarification collective de leur ethos se fera nécessairement dans le respect de la carapace de la région. Le système politico-capitaliste impériale. Contrairement au parasite du crabe, cependant, nous allons enfin dépasser ce stade. Quand notre être et celui de la collectivité auront effectivement fusionnés, quand nous auront obtenus la modification totale, la fonte des inconscients et la normalisation magique des esprits matériels, nous feront exploser la coquille. Un univers possible se révélera à l’animal. Il ne s’agira pas d’être un parasite, mais bien d’une relation symbiotique. Donnez-nous votre chair, nous vous donnerons l’esprit. Quelque-chose de christique, en quelque sorte. En tout cas ces considérations plairont beaucoup aux rares cathologiques du lot.

Désormais concernant les risques encourus par l’opération : pour le moment la seule opposition notable à l’implantation du système d’incantation est un phénomène d’élasticité culturelle classique. Action, conséquence, réaction. Les régions les plus excentrées de la zone continentale donnée opposent une forme d’incompatibilité culturelle liée principalement à une peur de l’autre intrinsèquement liée au traitement médiatique de la frontière. Ces gens ne sont pas assez proche de l’Union pour percevoir les intérêts de l’échange frontalier et n’en sont pas assez éloigné pour tout bonnement l’ignorer. Nous avons redirigé une partie des agents et moyens initialement dédiés à la prise de position économique pour traiter ces questions. Des campagnes de communications aidées par la petite bourgeoisie sont déjà en marche, faisant valoir aux locaux l’aspect travailleur des expatriés et le marché favorable que représente l’échange de ressource. Sur un plan plus culturel les choses continuent de se faire peu à peu, sans qu’ils ne s’en rendent vraiment compte, à l’aide de la toute jeunesse favorable à notre divertissement, des éduqués favorables à nos théoriques, et des riches favorables à nos promesses et aux quantités inquiétantes de moyens déployés par les Comités. Tout se fait de façon coordonnée mais distincte de telle façon que la main gauche et la main droite n’aient jamais à se rencontrer. Nous sommes, à tout point de vue, un phénomène naturel dont il semble peu probable que l’on mette à jour son aspect hautement coordonné. Quelques opérations de police de nature mineure ont aussi eu lieu sur certains de nos panopticons. Rien de grave, simple paranoïa des opérateurs locaux ayant perçus les modifications du tissu régional comme la manifestation d’une nouvelle forme de criminalité. Paranoïa capitalistique classique, qui n’envisage tout changement au sein d’un espace dédié à dessein à la misère que comme un crime. Les conservateurs furent très déçus de voir que nos appâts étaient en règles, et tout à fait sympathiques. Pire encore, un changement pour le meilleur, de « bons membres de la société » qui feront à n’en pas douter beaucoup de bien à leur zone d’implantation. Nous aurons, sur ces questions, la paix pour quelque temps au moins.


L’opération progresse. Si rien ne change nous pensons qu’elle atteindra son terme dans les sept mois. Nous devons pour cela continuer les efforts. Vous, enfin, devez continuer de défendre notre position auprès des Comités. Les sommes investies dans ce projet sont imposantes et les efforts conséquentes. Je crois, en fait, que votre tâche est peut-être plus dure encore que la nôtre. Bon courage. Ne laissez pas tomber la lutte. Notre réalité sera bientôt la leur.

Terminé.
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Préparation pour l'inévitable :

L'arrivée du tulpa (espion du Comité de Salut Publique) Xylze au phalanstère de Yolimac, il y a de ça à peine plus de six mois, avait générée une espèce d'émulation tout entièrement articulée autour de l'attente suivante : qu'un homme de sa trempe, à l'origine du projet de colonisation économique de la région, prenne la peine de quitter le Grand Kah, après tant d'années éloignées de ses communautés, pour rejoindre le terrain, ne pouvait signifier qu'une chose : les événements allaient s'accélérer.

Plutôt, ils allaient enfin débuter. Et loin de la pacifique installation de phalanstères, communautés agricoles utopiques, bien incluses dans le capitalisme local et attirant paysans désargentés et jeunes étudiants utopistes, ce qui allait suivre risquait de prendre des airs de coup de force. Plus précisément, de réalisation soudaine. Le plan était insidieux. On voulait agir sans être remarqué, puis se proclamer d'un coup maître du territoire, des cœurs et des esprits. Pour ce faire il y avait de nombreux moyens et pour les gens de Yolimac, il était bien impossible de savoir lequel allait être utilisé par leurs pairs du Cabinet noir.

Alors il fallait se préparer. On ne savait pas à quoi, on ne savait pas pour quand, et on ne leur avait rien dit. Non sans raison d'ailleurs : si on avait eu besoin d'eux, on leur aurait dit, expressément, et on leur aurait donné les moyens de la tâche qu'ils auraient dû remplir. Mais enfin : le fait que rien n'ait été organisé pour eux ne signifiait pas qu'ils ne pouvaient - ne devaient - pas prendre d'initiative. Alors en dix mois, le phalanstère avait muté. C'est ce que Xylze constata lorsqu'il s'y rendit à nouveau, presque six mois après sa dernière discussion avec Amoxtli Saracol, lorsque les deux vieux amis avaient établis le plan de base, et mis à jour les clés cryptographiques utilisées par la plantation. Ce qui était à l'époque une structure moderne mais simple, perdue au milieu de la jungle et dépendante des conurbations voisines pour tout ce qui était de l'électricité et de l'eau était désormais l'un des nexus, centre névralgique révolutionnaire, d'un réseau composé de toutes les plantations, de tout les phalanstères et de tout les villages indigènes ayant acceptés de prendre part à ce processus de "communalisation", qui cachait en fait les graines d'un révolution de velours : On devinait des travaux récents aux grands chemins découpés à même la forêt en direction de l'est. Des aqueducs souterrains, des câbles téléphoniques et électriques etc. Les communautés étaient reliées entre elles et généraient dans la mesure du possible leur propre eau – de pluie, de source – et leur propre électricité, technologies photovoltaïques, générateurs au fuel. Le reste du temps elles dépendaient des sociétés locales et, plus important, des exportations du Grand Kah qui avait installé des barrages dans les montagnes voisines. Du reste des haies et murs d'adobes avaient pris de la hauteur, étaient alourdis d'imposantes clôtures. On avait créé de nouvelles routes – les travaux avaient coûtés un certain prix – et la plantation en elle-même avait au moins doublé de taille, pour accueillir le flot de curieux et de volontaires intéressés d'une part par les succès initiaux du modèle phalanstère, de l'autre par la propagande culturelle Kah-tanaise qui ventait dans ses exportations culturelles les mérites de la vie en communauté, du partage et de tout ce qui était bon et socialement juste. Un miracle, vraiment, que le régime impérial n'ait pas encore sévi, peut-être que ça n'allait pas tarder.

Xylze acquiesça pour lui-même et fit signe à sa conductrice d'arrêter la camionnette sur le parking des visiteurs, qui n'existait pas à son précédent passage. Il était venu avec quatre véhicules utilitaires, blancs, tous appartenant à l'une des nombreuses sociétés agroalimentaire transfrontalière de la région. L'une des nombreuses façades installée par le Kah dans les Îles Jaunes. Le jeune homme qui montait la garde au portail du Phalanstère devait être au courant, car il fit signe à Xylze et se montra très aimable lorsqu'il lui adressa la parole.

"Citoyens, vous venez ?
- Amoxtli vous a pas prévenu ?" Xylze se massa la nuque, jouait un peu l'innocent. Une habitude d'espion qui, il le savait pourtant, n'avait pas lieu d'être ici. Il fit émerger un papier plié en quatre d'une poche intérieure de son veston. Malgré la température étouffante propre à la saison, il n'arrivait pas à quitter ses fringues de citadin.
"Là, vous voyez ? Nous avions acheté pour plusieurs tonnes de céréales et...
- Ha." Le planton se saisit du papier et le parcouru du regard. Tout était en règle, il rendit le feuillet à Xylze et lui fit signe de retourner à sa camionnette, se retournant pour ouvrir le portail avant de se saisir d'une radio portable pour annoncer l'arrivée des visiteurs. Les camionnettes entrèrent une à une dans le grand parking principal du Phalanstère. Un grand soleil crypto-kah-tanais était peint au centre du goudron. Les véhicules garés, Xylze descendit et s'approcha de la porte amenant du parking aux structures d'habitation. La même femme s'y trouvait que lors de sa dernière visite. La petite autochtone attendait cette fois sous un parasol. Reconnaissant le Kah-tanais, elle l'invita à la rejoindre. Derrière le tulpa, sa conductrice était descendue sur le goudron, distribuant des ordres à des hommes en bleu de travail qui sortaient précautionneusement des caisses de bois, curieusement allongées, sanglées jusque-là dans des amas de foin. Les caisses étaient ensuite acheminées vers le phalanstère où les ouvriers locaux les récupéraient pour les stocker à l'abri des regards.

"Le citoyen Saracol vous attends déjà, camarade.
– Merci." Xylze hésita. "Je vois que le phalanstère a bien progressé, depuis la dernière fois.
– Faites pas l'innocent." Elle semblait amusée. "On a fait un bond après votre visite. En six mois on a jamais eu autant de nouveaux membres, sans parler des travaux. C'est la même chose dans toutes les communautés. Même en ville ils en parlent.
– Vous vous imaginez des choses, le modèle communal a simplement trouvé son public. Mais il était temps, vous ne trouvez pas ?"

Elle sembla hésiter, regardant derrière son interlocuteur le transfère des caisses, puis acquiesça, sans se répartir de son sourire amusé.

"Ouais. Plus que temps." Elle renifla. "Toujours pas besoin que je vous accompagne ?
- Je crois que je vais réussir à trouver mon chemin, mais merci !"

Ils se saluèrent et le tulpa pris la même direction que les caisses qu'il avait amenés avec lui.
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