Déchiffrer et comprendre une inscription de plusieurs phrases en haut muloquois : l'Inscription de l'Aire des chefs
Mlle Hochet posant devant le sanctuaire de l'aire des Chefs sur le flanc de la montagne de Polbakbo (République de Barbery)Début de transcription des notes La semaine dernière, nous avons commencé une modeste initiation à l’écriture du haut-muloquois en nous bornant à déchiffrer et à traduire une inscription simple de quatre glyphes seulement. Rappelez-vous, il s’agissait du texte des Pierres d’Eau, autrement dit le Polmakotamakota. Cette semaine, si vous le voulez bien, puisque vous me faites l’honneur de revenir dans cet amphithéâtre pour assister de nouveeau à mon cours, nous allons aller plus loin et nous fixer un objectif nettement plus ambitieux. Nous allons nous attaquer à la traduction d’un vrai texte et non plus d’une simple inscription monophrasique.
Vous devez savoir que, contrairement à ce que l’on rencontre ça et là en Aleucie chez les autres peuples premiers qui ont adopté l’écriture, les Muloquois et ceux qu’ils ont influencés — je pense notamment aux tribus Makota et Dakora et globalement aux autres tribus de la vallée du Makota — ne se sont pas bornés à quelques petites inscriptions lacunaires, mais ont au contraire rédigé de véritables textes, parfois copieux. Avant de nous atteler à la présentation du texte que nous allons déchiffrer, tâchons d’abord de voir quels sont ces textes que les Muloquois ont écrits et quel besoin ils avaient de faire une telle chose. Contrairement à ce que l’on peut voir chez certaines civilisations anciennes de Nazum, il ne s’est jamais agi de tenir des comptes, puisque les tribus de Nouvelle-Gallouèse sont demeurées, pour ainsi dire jusqu’au bout de leur existence, dans un état technologique et social que l’on pourrait qualifier de paléolithique ou de mésolithique, dispensant ces populations d'avoir recours à une comptabilité rigoureusement tenue, car la contrainte comptable, vous le savez certainement apparait avec ce qu'il est d'usage d'appeler la Révolution néolithique. C'est ce qui fait, d'ailleurs, que les nombres comme les opérandes ne sont apparues que très tardivement dans cette écriture, on ne les voit apparaitre que dans le bas muloquois, et vraisemblablement sous influence des colons eurysiens. En fait, l’écriture muloquoise sert principalement à trois choses : marquer des informations sur des lieux, comme nous même nous le faisons encore aujourd'hui avec les panneaux indicatifs ou les enseignes de boutique ; fixer dans la pierre des histoires (ou rédiger des pense-bêtes pour ne pas les oublier) ; et inscrire des formules magiques ou religieuses.
Ici, nous allons voir le premier et le troisième cadre, à savoir l’indication et la magie, mais nous aurons l’occasion de revenir sur les histoires, qui, vous vous en doutez, sont nombreuses et très fleuries en muloquois. Avant cela, un peu de contexte. Nous nous penchons aujourd’hui sur ce que l’on nomme l’inscription de l’Aire des Chefs. Il s’agit d’une inscription que l’on trouve sur un promontoire rocheux planté à flanc de la montagne Polbakbo, non loin de la ville de Venon, en Barbery mais très au nord, non loin de la frontière avec le Dakora. Cette aire, qui à l’époque de l’activité du lieu accueillait était surmonté d'un sanctuaire dédié à Polbakbo, la divinité muloquoise du feu, était flanquée d’une inscription frappée sur la sur la roche que l’on avait préalablement remarquablement bien aplanie pour recevoir la taille. Inutile, à ce stade, d’entrer trop dans le détail : disons simplement que cette inscription sert à indiquer que l’endroit était réservé aux seuls chefs et qu’il servait d’espace de discussion, de palabre comme on dit, pour apaiser les conflits entre les tribus, le tout sous la protection de la divinité du lieu dont le sanctuaire se trouvait juste au-dessus.
inscription en fac similé de l'inscription du sanctuaire des chefsCommençons, si vous le voulez bien, par une analyse d’ensemble de l’inscription. Comme nous l’avons vu la semaine dernière, un texte muloquois peut se lire dans deux sens : de gauche à droite ou de haut en bas, selon qu’il est écrit en ligne ou en colonne. De plus, il n’y a ni majuscule, ni point, ni aucune autre ponctuation en haut-muloquois. Il n'y a qu'une seule règle de ponctuation et elle est simple : une ligne équivaut à une phrase, ou une colonne équivaut à une phrase si le texte est rédigé en colonne. Ici, vous le voyez, il s’agit de lignes, et il y en a quatre. Vous pouvez donc conclure qu’il y a quatre phrases. Nous allons analyser et traduire ces phrases une par une.
La première phrase, si vous avez été attentifs la semaine dernière, vous êtes déjà capables de la traduire. Mais, je n’ignore pas que la pédagogie c’est la répétition, alors je reprends. Vous voyez que cette phrase se compose de deux glyphes identiques, et ce glyphe, vous le connaissez : il s’agit de Pol, c’est-à-dire le glyphe du Tabou. Rappelez-vous, le sens de ce glyphe est assez particulier car il évolue et se renforce par itération. Ainsi, Pol signifie qu’il faut faire attention car l’endroit est sacré ; Polpol indique que seules les personnes aptes peuvent pénétrer (cela dépend du contexte : il peut s’agir des initiés, des hommes, des sorciers ou des prêtres ; ici, nous le verrons, il s’agit des chefs). Donc, cette première phrase, que vous êtes déjà capables de traduire seuls, se prononce Polpol et signifie : « Attention, vérifie bien que tu as le droit d’être ici, cet endroit est tabou et réservé à un nombre restreint d’individus, en l’occurrence les chefs ».
La deuxième phrase se compose de quatre glyphes dont le premier doit également vous être connu, car nous l’avons déjà vu. Il s’agit du glyphe de Sanctuaire, c’est-à-dire le glyphe Mako. Il indique que l’on parle d’un lieu sacré où le monde spirituel et le monde matériel se rencontrent. Il est suivi d’un glyphe fait d’un triangle en trait épais. Ce glyphe, c’est Pok, le glyphe de la montagne. C’est un glyphe simple qui signifie quelque chose de simple : la montagne. Par extension, il peut aussi signifier un massif montagneux ou même l’idée de hauteur. Avec le troisième glyphe, nous entrons dans les glyphes hautement composés. Je vous en touche deux mots maintenant, mais vous en saurez plus en vous reportant au répertoire des glyphes. Il s’agit du glyphe de la déité, ou glyphe de Polmakopalpok. Littéralement, il signifie : « le chef qui est dans le sanctuaire, au-dessus de la montagne et qu’il faut craindre », mais concrètement c’est le glyphe que l’on emploie quand on veut introduire une divinité. Donc, le quatrième glyphe donne le nom de cette divinité par un glyphe propre : le glyphe de Polbakbo, c’est-à-dire « le chef qui commande au feu et qu’il faut craindre ». On en tire la phrase suivante : « Sanctuaire de la montagne du dieu Polbakbo ».
La troisième phrase se compose elle aussi de quatre glyphes. Le premier nous est bien connu : il s’agit de Pol, le glyphe du Tabou. Employé seul, il signifie, vous vous en souvenez, que l’on doit prendre garde car on entre dans un lieu sacré et qu’il y a donc un tabou. Ici, il nous prévient d’être attentif à ce qui va suivre. Le deuxième glyphe vous est inconnu, bien qu’il ressemble, vous le voyez, au glyphe de l’eau vive mais retourné à 90° et entouré d’un carré plein en trait épais. Il s’agit en réalité du glyphe Boko, ou glyphe du feu matériel, feu de camp. Le troisième glyphe est semblable à Pol, le glyphe du Tabou, mais le carré vide est remplacé par un triangle vide. Ce glyphe se nomme Pak, c’est le glyphe du chef, littéralement « celui qui commande dans le monde terrestre et spirituel » ou bien « celui qui commande dans le sanctuaire », mais le premier sens est le plus probable. Le quatrième glyphe est le plus complexe. Il se compose d’un carré plein en trait épais avec, à l’intérieur, deux traits épais verticaux au centre desquels l’on trouve un trait fin vertical, et les traits épais verticaux sont flanqués de six triangles vides de chaque côté. Ce glyphe se nomme Bokopak, ou glyphe du conseil des chefs, littéralement : « le feu de camp autour duquel se réunissent les chefs ». On obtient donc le sens suivant pour cette phrase : « Attention, ici se trouve le feu de camp autour duquel les chefs se réunissent entre eux ». Et l’on comprend clairement que le tabou fort de la première phrase s’applique aux non-chefs, mais la dernière phrase nous le fera encore plus clairement comprendre.
La dernière phrase, donc, n’est composée que de trois glyphes. Le premier est un glyphe rectangulaire — rappelez-vous, nous en avons vu un dans la première leçon, et d’ailleurs le glyphe de la divinité Polbakbo est aussi de ce genre. Cela n’a aucune importance pour le sens, il s’agit simplement d’un type de graphie de glyphe. Donc ce premier glyphe est rectangulaire dans le sens vertical et se compose de deux carrés pleins dont celui du haut est en trait fin et contient un triangle vide surmontant un carré plein, et le rectangle du bas est épais et contient un rond vide. Ce glyphe se nomme Polpakkojumma, ou glyphe de Malédiction ou de Détachement divin, littéralement : « Le chef qu’il faut craindre (c’est-à-dire le dieu) reste dans le monde des esprits, l’homme est seul dans le monde matériel ». Ce glyphe est celui que l’on emploie généralement pour indiquer une malédiction. Ici, c’est comme cela qu’il doit être entendu : « Que soit maudit… ». Le deuxième glyphe est le plus compliqué de cette inscription mais, vous allez le voir, il n’est pas aussi difficile à comprendre qu’on pourrait le croire. D’ailleurs, si vous y réfléchissez bien, vous constaterez que vous en connaissez toutes les clés. Mais prenons le temps de le décrire : dans un carré plein en trait épais, deux traits épais parallèles reposent entre lesquels se trouve un trait fin reposant sur un cercle vide et que surmonte trois carrés vides, et que flanquent de chaque côté six triangles videss. Ce glyphe est celui du profanateur, ou glyphe de Jumbokopak, littéralement : « l’homme (sous-entendu profane) qui se rend au feu de camp des chefs » (on peut remplacer chefs par dieux car la clef de chef est l'élement essentiel de la glyphe de la déité), et il indique, sans surprise, un acte de profanation, ou bien le profanateur lui-même. Quant au dernier glyphe, on vient de le voir plus haut, il s’agit du glyphe Bokopak, le feu des chefs. Ce qui nous donne pour cette phrase : « Que soit maudit celui qui [n’étant pas chef] profane le feu de camp où se réunissent les chefs ».Et voici donc la traduction que l’on peut en faire :
Ce lieu est très sacré, assure-toi que tu as le droit de pénétrer ici.
C’est le sanctuaire de la montagne du dieu Polbakbo (Le-chef-qui-commande-au-feu-et-qui-est-à-craindre).
Attention, ici se trouve le feu de camp autour duquel les chefs se réunissent entre eux.
Que soit maudit celui qui [n’étant pas chef] profane le feu de camp où se réunissent les chefs.Fin de la transcription des notes