17/03/2009
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Index du forum Continents Paltoterra Le Grand Kah Communes Exclaves de Heon Kuang

[RP] Heon Kuang Overdrive

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Les cent Jardins du vieux royaume ont peut-être conservés un surnom datant du royaume d’Ishimura, époque où la région ne s’appelait pas commune exclave d’Heon Kuang mais province de Petchapang, mais cela ne les a jamais empêchés d’être comme le fer de lance d’une modernité architecturale, structurelle, économique unique au monde, creuset d’innovations rendues possibles et nécessaires par la situation spéciale du territoire. Isolé, en danger, privé de ressources pouvant lui assurer une carrière industrielle mais profitant d’un des meilleurs ports en eau profonde de cette partie du monde, il ne restait, vraiment, que la location d’entrepôt et la transformation de ressources étrangères, devenant, progressivement, finance et services banquiers. Toutes les méthodes permettant non pas de créer des biens mais de les attirer. La ville, conçue comme un port marchand, était devenue un piège à capitaux. Ou, plutôt qu’un piège, une réserve. Partenaire de toute entreprise souhaitant investir au Nazum, offrant à ses honorables invités une main d’œuvre experte et à qui en avait besoin des services de changes nécessaires au commerce moderne. Les expatriés y étaient d’ailleurs légions. D’un genre différent de ce ceux que l’on trouvait traditionnellement dans les autres communes de l’Union.

Ici il ne s’agissait pas des masses éparses de réfugiés, idéalistes, prolétaires de tout pays unis dans le rêve d’une vie juste et de droits. Ceux qui venaient habiter la ville était moins souvent exilé politiques, idéologiques, économiques, que profiteurs. De celles et ceux qui ne seraient pas réellement appréciés dans la communauté nationale des communes. On venait ici travailler auprès des groupes les plus prestigieux. Et un système économique spécial, hybride, permettait d’y accumuler un certain capital. La ville restait, à tout point de vue, fermement communaliste. Y compris économiquement. On y vivant, travaillait, existait en égaux. Mais l’impression qu’on avait de cette existence était plus adaptée aux demandes psychologiques de ces jeunes ultra-libéraux, trop persuadés de leur propre valeur, et qui ne voyaient pas de mal au socialisme tant qu’il n’allait pas profiter aux pauvres. L’illusion fonctionnait en ça qu’il n’y avait pas, dans l’Union, de pauvres. Tout le monde était content, et les yuppies se pressaient aux portes des imposants condos et des bureaux d’intel corporation et consorts. La ville, en somme, générait des fonds, et continuait de briller comme l’avenir lui-même.

C’est qu’on y veillait. Shao Kai Yuhan, commissaire représentant des communes exclaves, avait commencé sa carrière dans l’Assemblée Communale Générale de la ville. Et même son communisme assumé et revendiqué, même sa volonté d’offrir à la ville des institutions plus étatistes, plus capables de contrôler son fonctionnement, n’avait pas été en mesure de faire baisser son attrait, de ralentir sa croissance. La stratégie de la ville restait entière. De toute façon il fallait s’y faire : le capitalisme était une idéologie aux valeurs simples, et sans prétention de pureté idéologique. Ainsi, même le Grand Kah, même cette ville, précisément, qui avait préservé l’idéale libertaire lorsque les communes du Paltoterra semblaient perdus, même la ville où les aventuriers révolutionnaires les plus romantiques de l’Union avaient, dans un passé récent, appelés à la nouvelle révolution mondiale, même cette ville-là, qui irait libérer ses sœurs armes au poing s’il le fallait, pouvait être attractive. Car l’argent n’a pas d’odeur, et que le capitaliste la sent plus sûrement que le requin ne sent le sang dans l’eau. En soi toute l’Union, peut-être, était attractive. C’était une stratégie assumée de guerre économique basée sur la privation de capitaux. Créer une situation permettant aux groupes étrangers d’évacuer leurs fonds et de ne pas les redistribuer par l’impôt, offrant des raisons à la population locale de se radicaliser. Mais Heon Kuang avait pour elle d’autres avantage. Elle était, en fait, présentée différemment, et les marchés y croyaient. Parce que rien ne leur plaisait plus que la stabilité. Puisqu’ils pouvaient prévoir que les choses n’évoluaient pas radicalement, que les lois resteraient favorables à l’enrichissement, que le port de la commune resterait central l’infrastructure économique régionale, puisque rien, ici, ni guerre, ni révolution, ni réforme n’irait changer les conditions économiques profondes de la région, les capitaux affluaient. Oui. Et on parlait, dans les gouvernements étrangers, les analyses journalistiques, les thèses et les bureaux enfumés des grands groupes, d’une région « dirigiste », mais certainement pas socialiste. Et pour cause, on pouvait y faire affaire. Et bien y faire affaire. Nonobstant que des places boursières fleurissaient dans tous les grands ports de l’Union, celui-là jouissait d’une réputation à part, et c’était tout ce qui comptait.

Tout ce qui comptait. Peut-être, oui. William Kagal y pensait de plus en plus souvent ces derniers temps. Pourtant il ne s’était jamais vraiment inquiété de ces questions idéologiques, ni des ressorts qui avaient permis, vraiment, le succès retentissant de la cité. Il avait ses propres théories, bien entendu, informées par ses études et les analyses qu’il avait pu consulter. Et il avait comme tous les membres du comité avant lui lu les livres blancs rédigés, années après années, pour rendre compte, classer, ordonner, traduire la vérité économique en données politiquement utiles. C’était peut-être le plus grand défi que la modernité faisait à la démocratie : les choses se complexifiaient, et avec leur complexification, il devenait plus utile de les comprendre et, donc, de les maîtriser. Lui qui n’était pas l’un de ces libéraux béats ne voyait pas en quoi on devait se réjouir de voir les pouvoirs et la capacité de bien les employer redirigés, par simple évolution des faits et méthodes, dans les mains des acteurs les plus puissants et à même de s’informer correctement. Ces livres blancs, ces traductions de la réalité économique, sociale, scientifique, ces résumés, explications, et les fonctionnaires qui les pondaient étaient en somme les vrais héros de la démocratie kah-tanaise, sans laquelle les communes navigueraient sans doute à l’œil. Là, au moins, on avait les outils nécessaires pour progresser.

Ce qui, pensa-t-il sans s’en émouvoir, faisait tout de même une grande partie de la différence et pouvait peut-être expliquer le succès du modèle « dirigiste » des cents jardins du vieux royaume. Peut-être pourrait-il glisser cette remarque lors de la cession de l’Assemblée Communale qui se préparait. Au moins pour faire bonne impression, préparer le terrain à quelques remarques plus polémique : quelqu’un - il soupçonnait que c’était Sasha - avait jugé marrant de lui demander de réfléchir, avec un commité, à des moyens de diversifier l’économique communale et d’augmenter son attractivité pour les grands groupes étrangers.

Comme pour présager de l’ambiance de la réunion, le ciel s’était couvert et déversait depuis ce matin des trombes d’eau sur les rues impeccablement entretenues du centre-ville d’affaire. William y habitait et on avait décidé de faire se rassembler l’Assemblée Générale Communale - en tout cas une part représentative de ses quarante membres - dans le siège social de la filiale nazuméenne du groupe Saphir Macrotechnologies, groupe ouvert à l’investissement étranger mais dont les parts décisives dans e contrôle du conseil d’administration étaient possédées par un fonds d’investissement soumis aux communes. La tour, moderne, avait ouverte récemment. Le groupe avait décidé d’accompagner ses derniers investissements dans la région d’un déménagement en règle de ses activités directrices au sein d’un bâtiment plus moderne. Le siège historique, une belle bâtisse néoclassique située plus près des quartiers historiques, avait été rendue à la commune qui en avait profité pour y déménager la direction de la marine des communes exclaves. L’armée, loin de s’en plaindre, avait silencieusement approuvée le triplement de l’espace réservé à ses locaux, qui tombait plutôt bien puisque l’acquisition récente d’une flotte de combat opérationnelle avait fait grimper en flèche ses besoins administratifs. La nouvelle tour Macrotech, visible depuis l’immeuble où habitait William Kagal, brillait étrangement sous la pluie. Les diodes des écrans informatifs et les grands néons reprenant les mots SAPHIR MACROTECHNOLOGIES diffusaient une lumière rendue douce par le mur l’eau.

Le représentant se saisit d’un parapluie et quitta son appartement. La beauté que l’on pouvait trouver à la ville, dans toute sa modernité, ne lui faisait plus grand-chose. C’était l’endroit où il habitait. Un endroit bien pensé, bien conçu, bien entretenu. On s’habituait vite à cet état des choses.

Dehors, l’atmosphère était chaude et humide. Ce n’était pas un soir eurysien où le vent froid forçait les foules opaques à se réfugier derrières les vitres des bars et des restaurants. Pas non-plus des soirs paltoterrans, où l’on étouffait sous une chape d’air chaud, et où la sueur se mêlait aux gouttelettes d’eau en suspension dans l’air. C’était Heon Kuang, la nuit. Lorsqu’il passa le sas en verre séparant le hall de l’immeuble - un simple couloir orné d’une fresque abstraite menant aux deux cages d’ascenseurs et aux escaliers - de la rue, William ne discerna pas de différence notable dans la température. Il faisait bon. La pluie venait du front de mer : les nuages avaient progressé toute la journée, survolant l’océan puis s’établissant durablement au-dessus de la ville pour la plonger dans une obscurité prématurée. L’éclairage urbain minimisait l’impact réel du temps. On pouvait le regretter. William se souvenait que Sasha - toujours elle - avait soulevée à plusieurs reprises le problème de la pollution lumineuse en centre. On lui avait rétorqué qu’il était impossible de faire habiter sept millions d’être humains dans une ville moderne sans que cela ne déplaise à mère nature. Puis, quand elle avait insisté, que les visiteurs étranges voulaient du néon et des écrans Une vision de l’avenir calquée sur leurs fantasmes débiles, avait-elle rétorqué. Elle était du genre à ne rien lâcher. Ce qui en faisait peut-être une très bonne représentante; En tout cas elle avait obtenu la création de plusieurs comités dédiés à la protection de la nature - simple évolution de ceux qui s’étaient assurés du bon traitement des déchets et de la qualité de l’air - et, pour ajouter l’injure à la blessure, avait réussie à intégrer les entreprises étrangères dans le processus de réflexion via les syndicats et quelques organisations de représentation corporatistes conçues pour l’occasion. William avait trouvé cette initiative extrêmement intéressante en ça que les entreprises avaient, spontanément, acceptée de se soumettre à des demandes du gouvernement et de son régime économique dirigiste, sous prétexte qu’on leur offrait l’occasion de s’en vanter. Du pur greenwashing, mais qui présentait une première étape importante, d’une part, et la preuve que l’on pouvait à la fois faire plaisir aux ogres étrangers - comme les qualifiaient les kah-tanais - et les besoins de la communauté. L’argent n’a pas d’odeur.

Mais il n’en reste, reconnut-t-il en déployant son parapluie et s’avançant sur le trottoir, que l’air est plus pur. De toute façon Heon Kuang n’auraient pas acceptées d’être polluée à un degré matériellement observable. La pollution atmosphérique, aquatique, plastique, est un problème de pays pauvres, de pays mal gérés, de pays qui ne font nul-part. C’était ce qui différenciait la ville du reste du Nazum. Ici, on allait quelque-part. En tout cas on en donnait l’impression.

Le délégué s’attarda sur un panneau d’information sous un abri de bois. Un duo d’adolescentes cherchaient sur une interface quels restaurants servaient encore. Accédant aux tables encore à pourvoir, aux menus, aux prix, elles firent un choix rapide, réservèrent pour deux, et s’enfuirent en rabattant les capuches de leurs imperméables couleurs acidulés sur leurs crânes à moitié rasés. Des cyberpunks. On y échappait pas, ici encore moins qu’ailleurs. Toute la jeunesse urbaine kah-tanaise était terriblement fashion. On savait qui accuser. Rai Sukaretto. Les plus conservateurs des révolutionnaires l’avaient même accusé de travailler à insérer une pensée bourgeoise nocive dans l’Union. Puis, comme la dite pensée s’était avérée être un instrument de soft power immense, à la base de toute la doctrine « Cool kah-tanais » qui avait relancé les exportations de produits culturels, ces mêmes conservateurs avaient sobrement décrété que « Jeunesse se ferait » avant de regarder ailleurs.

Jeunesse se ferait peut-être. William, lui, détonnait un peu moins. Il n’était pas non-plus tout jeune. Il aurait pu passer pour un salaryman Aumérinois. Chemise blanche, complet sombre. Seule marque de couleur, des petits pins accrochés à l’épaule gauche de son manteau. Excentricité qui précédait de loin les résurgences punks et était largement répandue dans la société de l’Union. Se plaçant à son tour devant un écran d’information, il lança un rapide regard aux actualités, se contentant de lire les gros titres avant de faire imprimer les articles qui l’intéressaient. Pendant que la machine sifflait et faisait glisser les pages de papier de mauvaise qualité dans un bac, le représentant pianota sur le clavier en vue d’obtenir l’itinéraire le plus rapide amenant de sa position à la tour SAPHIR MACROTECHNOLOGIES, dont les imposants néons étaient encore visibles, au milieu d’autres. L’imposante skyline du quartier d’affaire était inesquivable dans le centre-ville. Au moins on ne la devinait que par le nuage de lumière l’auréolant la nuit, quand on se trouvait dans les quartiers historiques et continentaux.

Selon la machine, il pouvait espérer prendre un tram d’ici dix minutes à condition d’un peu presser le pas. Il y avait un excellent système de transports en commun qu’on devait à la politique d’urbanisation kah-tanaise. Les voitures avaient leur place dans cette cité monde, mais le moyen le plus sûr de traverser la ville restait les trams, bus, métros. Il se mit en route, courant à travers la pluie qui s’était intensifiée. Il devinait sous le rideau d’eau, à l’autre bout d’une trois voies largement occupées par les couloirs officiels, l’arrêt de tram où se massaient déjà des riverains. Quelques-instants plus tard le train - qui faisait tous les arrêts de Phetchpang à Commune Est, se mit en route, et trois arrêts plus tard, William était aux pieds de la tour SAPHIR MACROTECHNOLOGIES, au plein cœur d’une des places boursière les plus importantes de la planète, se demandant vaguement comment une telle ville pouvait exister et pourquoi lui, plus qu’un autre, avait reçue la mission si importante de l’orienter.
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Jazz trouvait l’entrepôt minable, dans son genre. Ce pourquoi il persistait à l’appeler l’entrepôt plutôt que la planque. C’était déjà bien, il ne l’appelait pas le taudis, ce qu’il avait déjà fait par le passé pour qualifier quelques endroits particulièrement nazes où on lui avait imposé d’attendre, parfois des jours entiers, dans le cadre de ses « petits boulots ». En un sens - il se le répétait pour ne pas l’oublier - il travaillait dans un domaine où on ne restait pas si on cherchait le confort. Donc bon, au moins, il savait dans quoi il s’engageait d’entrée de jeu. Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir une opinion, et celle-là était que l’entrepôt, donc, était minable.

C’était l’un de ces reliquats quasi post-industriels qui hantait le paysage urbain de l’Union comme le fantôme d’une époque depuis longtemps dépassée. Surtout dans cette ville où, de ce qu’il comprenait, l’économie avait beaucoup tourné sur la location d’espace de stockage. C’était ce qu’avait expliqué Daundry à leur arrivée dans la région. C’était lui, aussi, qui avait trouvé l’entrepôt. On ne pouvait pas lui reprocher son aspect minable, il avait dû travailler vite.

Il semblait aussi à Jazz que cet entrepôt était un peu trop petit pour être de ceux qu’on louait aux firmes étrangères, à une époque. Il devait servir aux locaux, ou aux petites entreprises du coin. Il imaginait facilement une société y stocker des pièces d’équipement ou des machines-outils. Peut-être que c’était un atelier. En tout cas une chose était sûre : même dans cette ville qui se voulait pinacle du libéralisme à la façon « oligarchie financière », les normes kah-tanaise s’appliquaient : à l’époque où il était occupé, cet espace ne devait pas souffrir de toutes ces foutues fuites d’eau.

Mais on s’adaptait. Et s’il n’était, en gros, pas question de faire des travaux d’aménagement, l’idée étant de se faire petit et discret, il y avait toujours moyen de limiter les aspects les plus désagréables de la situation. Ainsi, un petit radiateur électrique avait été installé. Il fonctionnait sur batterie, parce qu’il n’était pas question de se brancher sur le secteur et de laisser une trace dans la consommation électrique du quartier, trace qui, à terme, représentait une faille structurelle, das leur milieu professionnel. Dans le même ordre d’idée il avait été possible de fabriquer une isolation de fortune en accrochant des bandes de gaffers, ce gros ruban adhésif utilisé dans l’industrie du spectacle pour fixer des choses en place, sur tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un trou d’où pourrait passer un courant d’air. Ce n’était pas non-plus un joint de double-vitrage mais ça faisait l’affaire. Enfin, concernant les fuites, on s’y faisait. De toute façon la ville était comme une bassine percée, ce qui, dans ces régions particulièrement humides du Nazum, était un peu gênant mais, d’un autre côté, pas vraiment problématique. L’eau coulait, s’évacuait. On avait placé tout le matériel sensible sous des tentes et des bâches. La zone n’étant pas inondable, il n’y avait pas grand-chose de plus à faire. Pas dans le cadre d’une installation de courte durée.

Et selon Daundry, elle serait de courte durée. C’était pour se rassurer, évidemment. Le type n’aimait pas rester en mission trop longtemps. Plus ça allait vite, plus il s’estimait heureux. C’était bien normal. Jazz, cependant, qui se considérait comme quelqu’un d’un peu plus réaliste que son camarade, pensait que la situation pourrait évoluer. Ce qui dans sa petite langue signifiait prendre de l’ampleur, nécessiter d’autres interventions. L’heure viendrait de transformer l’entrepôt en quelque-chose de moins minable. Ou peut-être de décaler, d’opérer depuis un endroit un peu plus formel. Ils avaient de nombreux amis dans la région et ceux-là sauraient bien les loger. Mais pour le moment, ils n’étaient pas vraiment impliqués.

« Rappelle-moi qui sera notre invité ? »

C’était un accent du coin, celui de Neige, qui avait rejoint l’équipe en cours de route parce qu’il fallait nécessairement une personne connaissant la ville pour s’en tirer dans ce genre d’opération. Elle était sûre, dans les réseaux depuis longtemps et, pour autant que Jazz soit capable d’en juger, capable. Elle leur servait de conductrice, notamment parce qu’elle maîtrisait le trafic urbain de la zone métropolitaine sur le bout des doigts. De toute façon importer ou louer un véhicule aurait été trop visible. Trop de traces. Toujours. Donc il fallait recruter quelqu’un déjà doté en la manière. Officiellement, elle était une chauffeur pour super-riche étrangers; Le comble de l’ironie.

Jazz haussa un peu les épaules. Pas qu’il ne savait pas répondre à sa question, simplement qu’il avait déjà revu les détails à de nombreuses reprises et soupçonnait Snow de gérer son stress en l’infligeant aux autres. Elle insista.

« Un représentant intermédiaire, pas vrai ? » Daundry émergea d’une des tentes, celle sous laquelle on avait installé le matériel informatique. Il avait passé une partie de la matinée à paramétrer des sécurités, activité qui le mettait habituellement de bonne humeur. Heon Kuang, avec son empilement de réseaux publics, privés et corporatistes devait représenter un véritable petit paradis pour lui.

« C’est pas lié à son poste. » Puis, se reprenant aussitôt. « On aurait pas besoin de le faire s’il n’y était pas, mais ce sont ses idées.
- Pas ses idées. » Jazz approcha un peu, abandonnant ses propres activités, nommément l’observation d’une fuite d’eau qui menaçait dangereusement de remplir la bassine placée sous le mur d’où elle s’écoulait. « C’est qu’il veut les appliquer. Et ce qu’il compte appliquer est dangereux pour...
- L’Union ? » hasarda Neige.

Il haussa à nouveau les épaules et lui sourit d’un air un peu neutre.

Quelle belle bande de héros ils faisaient. Trois trentenaires, aussi fades qu’il était possible de l’être dans cette culture qui faisait souvent la part-belle aux expressions personnelles. Neige était nazuméenne du sud. Cheveux crépus, assez fréquemment habillée d’un des nombreux complets noirs qu’elle devait porter dans le cadre de son métier officiel. Daundry, lui, était un à contre-courant de l’image que l’on se faisait traditionnellement des informaticiens en ce début brillant d’année 2009. Très grand, maigre. Il portait couche sur couche de vêtements amples et ternes. Il faisait un peu vagabond eurysien, mais vagabond eurysien chic. Jazz, enfin, portait sur lui sa fonction. Il était, par bien des aspects, le muscle. Athlétique, paltoterran jusqu’à la moelle, il faisait de son mieux pour changer d’apparence et de style aussi fréquemment que possible, ne voulait pas laisser de souvenir impérissable à qui que ce soit. En moyenne, cependant, et quand on le côtoyait hors de ses petits boulots, il était un homme de traille moyenne, portant généralement des vêtements pratiques, près du corps. Il avait, d’une certaine façon, développé la capacité de ne rien dégager de particulier. Lorsqu’il l’avait expliqué à Daundry, lors de leur première coopération, il l’avait comparé à de l’eau : un excellent solvant, qui laissé à l’air libre finit par prendre le goût des gaz présents dans l’atmosphère. Solvant, pensa simplement Jazz, aurait fait un excellent nom de guerre.

« C’est dommage. »

Neige, toujours. Elle s’était éloignée pour rejoindre le petit hall séparant l’entrepôt de la rue. Un couloir dont les murs étaient couverts jusqu’à mi-hauteur d’un carrelage orange de mauvais goût, éclairés par une ampoule nue au plafond dont le reflet s’affairer à donner l’air le plus graisseux possible aux carreaux de céramique. Il y avait une petite fenêtre barrée et fermée par une trappe métallique qui donnait sur la rue. Dehors ce n’était pas exactement les néons et les grandes avenues propres du centre économique de la ville. Un labyrinthe de petites rues suivant un plan précédant de loin la modernité et son urbanise droit et sans détours.

« Les traîtres. » Ajouta-t-elle, d’un ton désapprobateur. « Des générations sont mortes pour créer l’égalité et eux, ils trouvent ça marrant de... Ce type, Jazz, pourquoi il fait ça selon toi ?
- Aucune idée. M’en fous. On doit le payer. Ou bien il est assez con pour y croire.
- Hm. »

Elle acquiesça un peu. Daundry se racla bruyamment la gorge.

« On pourra toujours lui demander si ça t’intéresse.
- Le mieux reste qu’on évite de lui parler, » précisa Jazz.
- Et concernant la protection civile ? Vous êtes sûrs qu’on ne risque rien ?
- Sûrs ? » Daundry grimaça. Ce fut au tour de Neige de hausser les épaules.
« Je ne suis pas une martyre en puissance.
- Ouais, ben t’en fais pas : aucun de nous l’est.
- Cool, ça me va. »
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Nous y voilà, pensa simplement William Kagal en atteignant le seuil de la tour SAPHIR MACROTECHNOLOGIES. Nous y voilà et pour de bon. La structure avait cette tendance à l'absolu, qui témoignait d'une mégalomanie latente, propre à toute construction consciente de son propre gigantisme. La compagnie plus que toute autre acteur dans la région, avait conscience de la complexité du système mondial et, peut-être plus important encore, de l'accroissement systématique de cette complexité. Confiscation de pouvoirs par un ordre technocratique et compliqué. La multiplication des acteurs et des multiculturalités n'était même pas vraiment en cause : c'était les structures, comme SAPHIR, justement. Il suffisait de regarder la longueur des conditions générales d'utilisation de leurs produits pour s'en rendre compte. Il était matériellement impossible, ou plutôt inenvisageable, qu'un client achetant un ordiphone ou un terminal de poche ne lise et ne comprenne l'ensemble des règles et contraintes que lui imposait le constructeur. Fut un temps il s'agissait pour eux de se protéger d'éventuelles répercutions légales liées à une mauvaise utilisation, ou à un accident. Avec le temps on avait compris toute la perverse beauté de la loi. L'utilisateur déclarait avoir lu, quand bien même c'était impossible, il renonçait donc à son droit de se défendre si, parmi les lignes de ce long texte, se trouvaient quelques clauses qu'il n'aurait pas accepté en pleine conscience.

Le monde ne devenait pas plus complexe parce qu'il en allait ainsi des structures modernes, mais parce que celles-là avaient compris l'avantage de la complexité. La puissance de frappe d'une corporation sera supérieure à celle de tout utilisateur, de toute association d'utilisateur et, peut-être un jour, des gouvernements; Cette capacité à générer du trop plein, à exploiter toute autre système à son paroxysme, à imposer une forme de doxa donnée à toutes les strates de la société par le contournement systématique de l'esprit de la loi, en faisaient les grands gagnants d'une guerre culturelle inavouée. Comme une nouvelle étape du fameux réalisme capitaliste, conception d'un monde où il serait plus facile d'imaginer l'apocalypse que la fin de l'économie de marché sous sa forme la plus ouvertement oligarchique.

C'était ce qu'incarnait la tour, immense pyramide d'acier et de verre. C'était ce qu'elle devait incarner, au moins, car c'était ce que la population mondiale attendait d'elle. Elle était l'ultime panneau publicitaire d'une société qui, pour être en fait un outil révolutionnaire de contournement, employer les armes du capitalisme contre lui, lutter pas à pas avec le système oligarchique corporatiste, en employant ses armes de la façon la plus brillante que soi, n'en restait pas moins une société. Elle incarnait cet esprit, cette conception, parce qu'elle devait passer pour crédible.

Elle l'était, évidemment. Lorsque William replia son parapluie tout dégoulinant de pluie et passa le pas d'une des nombreuses portes de verre accessibles depuis la place de marbre rose s'étalant des stations de tram aux pieds de la tour, il se sentit écrasé par une forme latente d'inquiétude. L’annihilation du soi, aliénation faite forme, acier, architecture. La tour et ses dizaines d'étages se dressaient au-dessus de lui. Il y entra comme dans un temple ennemi.

À l'intérieur tout était blanc et bleu. Saphir était à l'origine une corporation de fret, notamment dédiée au rachat et à la location d'entrepôt. Sa couleur restait étroitement liée à la mer. De plus, William était presque sûr qu'il se trouvait quelque-part dans le gigantesque hall des diffuseurs d'odeur iodée. Ou bien était-ce la grande fontaine centrale. Un bassin métallique au centre duquel trônait une culture carrelée, bleue nuit, représentant comme un agglomérat de blocs d'où s'écoulait silencieusement de l'eau. Cette eau, se dit le représentant, était peut-être tirée de la mer. Elle n'était pas si éloignée, c'était l'affaire d'une petite pompe de rien du tout. D'un autre côté ça aurait représenté, au moins sur le papier, une brèche, une erreur. Quelque-chose de bien trop naturel pour ce milieu faussement zen où tout devait être artificiel, donc parfait. En fait, dans l'esprit de la corporation, il aurait sans doute été préférable de recréer de l'eau de mer, en y injectant le sel et autres minéraux pouvant la colorer et lui donner l'odeur nécessaire. Plus sûr. Plus safe. Cette méthode avait l'avantage de ne pas faire entrer le monde extérieur dans le monde sécurisé.

Comme Saphir était à la pointe de la technologie, une partie du personnel d'accueil avait été remplacé par des bornes automatisées. Le représentant passa le portique de sécurité, présenta sa garde au personnel de la filière sécurité "Paladin Security Services" (Votre sécurité nous concerne !) puis, pas habitude et parce qu'il trouvait cela plus confortable, contourna les bornes puis la fontaine pour rejoindre les hôtes humains qui patientaient toujours derrière leurs comptoirs de céramique. Là aussi, de remarquables individus de perfection, calibrés pour l'étranger, pour parler avec le personnel ou les visiteurs issus du monde capitaliste. Un extérieur étrange et hostile. Quand ils reconnurent l'élu, ou plutôt quand il posa son badge sur la surface du comptoir et se présenta, quelque-chose d'indicible changea dans leur façon d'être, de se tenir. Peut-être une inflexion dans les traits de leurs beaux visages. Une micro-tension qui se dissipa imperceptiblement, la disparition du jeu, du masque, au profit de l'être humain. Une jeune femme lui souris avec une déférence toute kah-tanaise. Celle d'un égal à un égal, respectant sans un mot l'autorité qu'on lui aurait confiée. Là, elle ne s'exprimait plus à un supérieur hiérarchique, mais à un homme chargé par la communauté d'une mission qui ne le plaçait ni au-dessus, ni à part. Changement de prérogative. Mais entre l'hôtesse d'accueil - qui comme tous ceux qui tenaient ces rôles ingrats ne devait l'être qu'une partie de la semaine - et l'élu de l'intercommunale, les différences n'étaient pas flagrantes.

"Vous êtes un peu en avance.
- Je sais, la dernière fois j'ai manqué le début d'une réunion, une panne de tramway.
- Oh. Eh bien ils sont au quinzième dans la salle panoramique. Vous aurez besoin qu'on vous guide ?
- Je connais un peu les lieux." Puis, en souriant. "C'est moi qui aie proposé qu'on le fasse ici, en fait. À une époque je travaillais à la coordination entre les coopératives et l'Assemblée, on avait fait quelques rencontres ici."

Elle lui tendit un petit badge sur lequel était écrit en gros "Invité".

"Passez une bonne soirée, salut et fraternité !
- Merci." Puis, avec un temps d'hésitation. "Vous aussi."

Elle dut percevoir son hésitation, car elle sourit d'un air complice.

"À cette heure il n'y a plus grand monde.
- Ce soir il y aura les camarades de l'Assemblée.
- Ce ne sont pas les pires."

La réflexion amusa William autant qu'elle le rassura. Un kah-tanais restait kah-tanais, même mis au service des autres. Même dans un contexte reproduisant l'apparence de l'aliénation. Peut-être y avait-il de l'espoir pour Saphir. Peut-être que l'outil ne s'était pas perdu dans sa démonstration caméléonienne d’ambiguïté. Il salua l'hôtesse et se dirigea vers les ascenseurs, manipulant distraitement son badgé invité avant d'enfin le passe autour de sa nuque. La cabine s'arrêta face à lui. Il entra, Parcouru les boutons du regard jusqu'à trouver celui donnant sur le quinzième étage, appuya. Elle se mit à monter.

C'était une de ces cabines à flanc de tour, parois de verre donnant sur la baie d'Heon Kuang. Il pleuvait toujours, mais un peu moins fort. Le contraste entre l'atmosphère contrôlée et chaud de la tour et l'extérieur froid et grisonnant fit frisonner William. Il fixa brièvement son regard sur une tache blanche, dans le ciel, et reconnu le flanc élégant d'un ballon dirigeable. Par ce temps il n'allait pas survoler la ville mais la contourner par le nord. Il hésita, plissa les yeux. Non. C'était un appareil militaire. Peut-être qu'un des directeurs se rendait ici. Oui, cela semblerait logique à vrai dire : après les exercices militaires Eurysiens, et selon ce qu'il avait lu dans les articles imprimés avant de prendre les transports, il allait y en avoir d'autres en Paltoterra, avec une puissance alliée. Tout cela semblait bien loin. Mais si l'un des directeurs se rendait ici, le dirigeable ne contournerait pas par le nord. En fait il passerait par l'embouchure du fleuve jusqu'à la grande île où se trouvait la base Prian. Cette vieille structure en pleine modernisation. Oui, ça aussi il l'avait lu dans un journal. La Citadelle Kah-tanaise en Eurysie, au Large de Carnavalle, avait permis de démontrer la capacité de l'Union à entretenir ses moyens de projection. Prian aurait peut-être droit à un traitement similaire. Peut-être signifiant, dans le langage policé du Directoire de la Garde, assurément. Rien n'était voté, mais les communes de la ville étaient assez riches pour financer elles-mêmes les travaux si la Confédération s'y opposait. Heon Kuang, elle, ne s'y opposerait pas. Il régnait dans cette commune exclave et éloignée du monde kah-tanais, un nationalise que seuls les expatriés connaissent. Cette espèce de vexation-fierté qu'ils ressentent d'être les ultimes avocats et représentants d'un ordre supérieur dans un monde barbare. Quelque-chose de cet ordre, impérialisme. William, en tant que représentant élu, connaissait bien ces ardeurs. Il ne les partageait pas.

Mais il devait les incarner. C'était sa mission. Alors il faisait de son mieux pour les prendre en compte, et les rendre constructives. Constructives. Mission compliquée. Mission d'autant plus compliquée qu'on lui avait donné pour charge explicite de les concilier avec les besoins réels de la ville. Plus d'attractivité. Plus de conciliations avec le monde capitaliste. Plus de soumissions à l'adversité, peut-être. Il devait expliquer les projets, les rendre compréhensibles.

Ce n'était pas une trahison, pas des compromis. C'était un piège. Il envisageait de changer la ville en piège. Et pour cela, il fallait qu'elle soit attirante pour l'opposition. Ils finiraient bien par le comprendre. La présentation de ce soir, au quinzième étage de l'immense tour SAPHIR MACROTECHNOLOGIES, piège parmi les pièges, devrait le rendre évident pour tout le bureau de l'Assemblée. Sinon on lui demanderait cordialement de changer ses propositions, de faire évoluer ses projets, et la suite ne dépendrait plus de lui. Un peu carriériste, même s'il le vivait plutôt comme un amour du travail bien fait, il considérait l'option terrible. Inenvisageable.

Sans trop savoir pourquoi, William leva la main en un salut militaire qu'il adressa au dirigeable. Sa forme bombée, comme un cigare de nacre, émergeait clairement des nuages. Des fanions aux couleurs rouges et l'Union et bleues et la Garde avaient été déroulées sous sa structure, comme pour répondre en saluant tout Heon Kuang.

Puis la cabine d'ascenseur s'arrêta, et William descendit.

Dehors, le quinzième étage. L'avenir de la ville.
9217
Il est dix-neuf heures, il fait nuit noire sur la ville, l’Unity Plaza brille sous le feu des néons et des enseignes d'information. La lumière se répand dans l’eau, sublime les flaques. Tout devient comme une carte postale où l’aperçu d’un futur lointain. Beau mais nocturne.

Et Neige, assise à la place conductrice d’une élégante Limo noire de marque lofoten, attrape une cigarette dans le cendrier et tire dessus avant de cracher la fumée par la fenêtre ouverte.

« C’est une sale habitude, fera remarquer son passager. Elle haussa les épaules.
- T’occupes pas de ça, Jazz.
- Et puis l’odeur va imprégner les sièges. Non ?
- T’occupes. » Et, un peu sur la défensive. « La plupart de mes clients fument. L’odeur leur rappelle la maison.
- Donc toi tu clopes par professionnalisme ?
- Silence. »

Mais la remarque l’avait amusée, et elle ne chercha pas à le cacher. Elle fumait. Peut-être un peu par mimétisme social, bien qu’il lui était désagréable de penser qu’elle imitait, même inconsciemment, les ennemis de classe de toute l’humanité. En tout cas Jazz n’avait fait aucune remarque sur l’odeur de sa voiture en y entrant. Elle ne devait pas à ce point imprégner les sièges. Ou bien, il n’y avait pas fait attention avant qu’elle ne sorte le petit paquet d’importation Jashurienne et en fasse émerger une cigarette, objet en fin de compte assez rare dans l’Union. Elle grimaça.

« Et puis me faire la morale quand ça mâche des feuilles de coca...
- C’est culturel.
- Hmhm. »

Elle ne semblait pas convaincue. Il insista.

« Et ça n’a rien de toxique. C’est un excitant. Comme le thé, ou le café. C’est pas de la poudre. Elle, elle te flingue.
- Par respect pour ta culture, Jazz, je ne vais rien dire.
- Mais elle nota intérieurement de faire une recherche sur l’Intranet en rentrant après l’opération. Si elle trouvait quoi que ce soit attestant de la dangerosité des feuilles, elle relancerait l’échange. Pas parce que la santé du camarade Jazz lui importait, non. Simplement parce qu’elle était une femme précise, et qui aimait avoir raison avec ça.

C’était peut-être un peu pour ça qu’elle en était là aujourd’hui. Pas chauffeuse pour clients étrangers, non. De toute façon cet emploi n’était que l’une des faces d’une expertise qui la rendait utile dans de nombreux domaines. elle faisait aussi de la course, pilote d’essai, mécanicienne à ses heures perdues. Elle n’avait pas de passion réelle pour son métier, mais avait développé une expertise qui, elle, la passionnait.

Non. Sa tendance à la précision, et au fait d’avoir raison, l’avait poussée dans les bras de conclusions qui n’avaient rien de très modéré sur le monde, la vie, la politique et les gens. Parce que la modération ne cherchait pas tant à avoir raison qu’à concilier les faits et le pratique. Le pratique, chez elle, c’était l’exactitude. Inutile d’être modérée, donc. Il suffisait d’être méticuleusement extrême. Elle l’était. Elle était chauffeuse pour clients étrangers. Et, occasionnellement, combattante de la liberté.

Une pensée émue pour les morts d’Axis Mundis et du Burujoa. Elle se souvient que le terme pouvait aussi dire « terroriste » dans l’esprit des autres. Un sourire en coin. Existait-il un terroriste valable ? Son but n’était pas de provoquer la terreur dans le cœur de la population, mais dans celui des opposants réels à la liberté et à l’égalité. Terrorisme. Peut-être. De toute façon mieux valait s’y faire.

« William Kagal.
- Eh bien ? »

Elle tira à nouveau sur sa cigarette, pensive, puis la reposa dans le cendrier et se retourna vers Jazz, pour le fixer. Il avait l’air un peu las.

« Qu’est-ce qu’on a sur lui ?
- Politiquement ?
- Personnellement. »

Il fit claquer sa langue contre son palais et soupira un peu. C’était moins la question qui l’agaçait que le moment où Neige se décidait à la poser. Sur une place de stationnement minutée, au sein du cœur corporatiste. A l’ombre d’une tour d’acier.

« Pas d’enfants ou de conjoint.
- Des occupations ? Des hobbys ?
- Tu sais, ça n’en dit pas tant que ça sur eux. Le mec pourrait s’occuper de chats errants et tenir un club de bride qu’il n’en resterait pas moins un ennemi.
- On juge sur les actions, je ne cherche pas à lui trouver d’excuses.
- Ce serait vraiment pas le moment, Neige.
- Hm. »

Elle fit la moue puis retourna pour fixer la place devant elle. Elle avait une vue parfaite sur l’entrée principale de la tour saphir macrotechnologies. Ces mots, dans son esprit, ne prenaient même pas de majuscule. Cette tour n’était que le creuset, la matrice que fécondaient les ennemis de classe. Depuis quelques minutes, des hommes et femmes y entraient seuls ou en petit groupes. Différents, tous cachés sous de grands parapluies. On ne pouvait pas voir grand chose à cette distance et sous cette lumière. L’éclat et les reflets des éclairages et écrans qui se reflétaient sur les imperméables plastiques ou disparaissaient dans le tissu d’une vareuse laine, les parapluies colorés ou sobres, à motifs modernes ou médiévaux, plastiques ou toile cirée. On ne devinait pas grand-chose des individus qui se trouvaient en dessous, sinon le minimum possible sur leurs goûts personnels. Parfois, certains avec des brassards, où les sortaient de leurs poches pour les enfiler avant d’entrer. C’était typique de la part de certains clubs, le plus généralement issu de la gauche kah-tanaise. Cela avait au moins le mérite de confirmer que c’était bien une réunion de nature politique. Vraisemblablement celle qui les intéressait, quoi que sur ce point elle préférait rester prudente.

« Je me demande si le citoyen Kagal est dans l’un de ces groupes. »

Elle se replaça sur son siège. Jazz émit un petit grognement neutre.

« Peut-être, oui, ça se pourrait. »

Neige en resta là. Le plan était assez sûr, à partir de maintenant tout ce qu’elle devait faire c’était attendre peut-être une petite heure. Jazz lui-même ne restait là que pour éviter la pluie. Après quoi il partirait, l’air de rien, se rangerait à l’écart, attendrait son heure. Tout était planifié avec minutie, précision et, le plus important, professionnalisme.

Voilà qui aurait réjoui Papa, pansa-t-elle. Son père aussi était un homme de précision. Elle ne lui en tenait pas nécessairement rigueur mais comprenait maintenant que c’était, au moins partiellement, ce qui avait poussé sa mère sur le départ. Homme de précision ne signifie pas nécessairement homme facile à vivre. Même pour une femme qui, ayant eu une fille avec cet homme, s’était mise en tête de le supporter et de vivre en sa compagnie.

C’était une séparation à l’amiable, se souvint-elle avec un brin de fierté, comme si le comportement de ses parents pouvait indiquer quoi que ce soit sur elle. Ou plutôt, comme si elle en avait été responsable. Peut-être aimait-elle se placer dans la filiation de deux personnes qu’elle respectait encore, même si le temps, l’inévitable sortie de l’enfance, avait comme chez chacun, écornée l’image parfaite qu’elle se faisait alors de ses progéniteurs.

Son père était un médecin. Un dentiste, pour être exact. Il officiait dans une petite clinique près de ports. Principalement des clients étrangers, le genre touriste qui appréciaient chez lui le fait qu’il parlait plusieurs langues de façon semi-courante. À côté de ça c’était aussi un type engagé en politique. Plutôt membre de la Conserve, il n’était pas tant porteur de grands projets ou d’idéologie que de notions très élémentaires : la défense de la commune où il s’était implanté et où, quelques années plus tôt, il était mort de sa belle mort. Une mort que Neige jugeait toujours un peu prématurée, mais en un sens il n’aurait pas aimé vieillir plus que de raison. Perdre de sa proverbiale précision. La sénescence. Voilà bien une chose que la maladie, rapide et mortelle, lui aura épargnée.

Sa mère était différente. Quand elle pensait à elle, c’était surtout l’odeur du sable qui lui revenait. C’était le nom qu’elle donnait, spontanément, à ce parfum qui embaumait l’océan, les plages vides. L’iode. Le sel, quelque-chose comme les algues pourries. Sa mère venait de la mer. En tout cas elle y passait beaucoup de temps. Le reste, elle le passait dans une conserverie à réparer des machines. Et, enfin, s’occupait un peu de sa fille, et des peintures qu’elle peignait discrètement, dans son établit secret.

L’établit n’était pas « secret » en ça que sa position était inconnue. Là encore c’était un nom que Neige, en tant que fillette, avait trouvée pour ce lieu dans lequel personne n’avait le droit d’entrer. Sa mère peignait, mais ne montrait jamais ses toiles. Elle ne voulait pas exposer. Pas même pour ses proches; Alors elle peignait. Peut-être que les toiles étaient détruites, après coup. C’était quelque-chose d’assurément un peu bizarre, mais que Neige n’avait jamais trouvée utile de critiquer, même intérieurement. Elle respectait profondément le droit des uns et des autres à être, au fond, aussi étranges qu’ils le souhaitaient.

Sa mère était partie d’Heon Kuang peu après sa séparation avec son père. Elle vivait quelque-part aux Îles Marquises, en Eurysie. Parfois elles s’envoyaient des lettres, juste pour se tenir informés, pour se dire que tout allait bien, qu’elles étaient encore en vie. Un jour une de ces lettres serait peut-être un faire-part de décès. Ce pourquoi Neige souhaitait, plus que tout, partir, au moins une fois, aux Marquises. Après ce boulot, par exemple. Là elle souhaitait voir sa mère. Pas parce qu’elle lui manquait. Ce n’était pas le sujet. Mais elle voulait voir, voir ce que cette femme faisait dans cette région du monde. Quel genre de vie elle avait pu trouver parmi les celtes francophones du bout du monde.

La conductrice écrasa sa cigarette dans le cendrier et renversa sa tête en arrière. Pas une tâche sur le plafond de sa voiture. Tout juste un vague nuage de nicotine, qui finissait de se dissiper, filtrant par la fenêtre encore ouverte. Dehors la circulation nocturne, la pluie, les cris lointains de quelques adolescents qui sortaient ou entraient d’un bar.

Elle se redressa, inspira, fixa la tour saphir macrotechnologies, puis pris un ton ferme.

« Jazz, il va être temps que tu sortes.
- Eh merde. »

Elle ouvrit la boite à gant pour lui glisser un parapluie escamotable. Il la remercie d’un signe de tête.

« Ça ira ?
- Mais oui, lâcha-t-elle d’un ton qu’elle trouva étonnamment calme. C’était comme avant une course. Elle se sentait à la fois calme et tendue. Son corps entier était froid, aux aguets, et chaque contact sur sa peau était reporté à sa conscience avec une instantanéité étonnante. Son cœur, qui battait un rythme fort mais régulier, diffusait quelque-chose de chaud dans ses veines. De l’adrénaline, peut-être.

Jazz lui posa une main sur l’épaule et la fixa dans les yeux. Il souriait.

« Salut et fraternité, camarade.
- A toutes. »
9169
Le quinzième étage de la tour SAPHIR MACROTECHNOLOGIES était coupé en deux par un large couloir transversal qui, comme une avenue, se divisait en plusieurs passages plus réduits menant aux divers bureaux, salles de conférences et de réunion. Depuis les ascenseurs, on débouchait dans une petite "place", genre de salle d’attente ou d’espace d’accueil, qui pouvait être réorganisé selon les besoins du moment. Le mur qui faisait directement face aux portes des cabines était couvert d’un panneau où l’on pouvait glisser des messages et des indications. « Réunion sur tel sujet, tel couloir, telle direction, telle porte, telle heure ». Tout l’étage avait été privatisé pour des raisons de sécurité. Ainsi, l’écriteau était orné d’une unique indication.

« Comité sur l’Attractivité de l’Intercommunale : au bout du couloir, salle Rouge. »

Et effectivement, on devinait tout au bout du couloir, plongé dans les teintes bleues plastiques de la corporation, une porte à double battant d’un joli rouge sang. Très révolutionnaire.

Ce fut la première chose que remarqua William en sortant de la cabine d’ascenseur. Ensuite vint l’imposante masse rousse qui se détachait peu à peu du rouge de la porte, traversant le couloir dans sa direction. Masse qui s’avéra être une tignasse, tignasse qui appartenait à Sasha Melenko. Elle arborait une mine boudeuse qui laissa place à un sourire un peu contrit lorsqu’elle se jugea assez proche de William. Arrivée à côté de lui, l’élue lui attrapa la main pour la serrer et lui mis une tape amicale sur l’épaule. Amicale et rigide. Quelque-chose n’allait pas. En tout cas c’est ce qu’exprimait son regard particulièrement pressant et la prise de sa main, un peu trop forte, presque agressive.

« J’espère que tu as préparé quelque-chose de solide. » Elle lâcha sa main et jeta un regard plein de quelque-chose ressemblant à de l’anxiété à l’horloge murale. Quelqu’un avait placé un petit autocollant sur la vitre, au dessus de la zone du cadrant correspondant à l’heure de la réunion. « Tu as bien fais de venir en avance. On va pouvoir revoir ça ensemble. C’est important que tout soit parfait.
- Encore ? » Le projet était prêt depuis des semaines, ces derniers jours avaient surtout été constitués de révisions et relectures. William contint son agacement. « Si tu veux. J’ai pas touché à grand-chose depuis notre dernière réunion. »

Elle acquiesça, mais ne semblait pas satisfaite pour autant. Sasha ne lâchait rien. Pas en politique. C’était une de ces représentantes qu’on surnommait les "Jaguars", réformistes jusqu’à l’os, oui, mais aussi hyperactifs. Multipliant les créations de comité, les enquêtes, les propositions de loi. La seule chose qui les séparait vraiment des révolutionnaires c’était, peut-être, une estime d’eux-mêmes et de ce qui composait ou non le bon ordre civilisé des choses. Trop snobs pour les esclandres.

Quand on lui avait demandé de monter un comité devant générer des "solutions" pour rendre Heon Kuang "plus attractive" et son économie plus "diversifiée", William l’avait consulté pour profiter de son expertise avec les entreprises étrangères. Son petit coup d’éclat, l’inclusion de ces dernières aux efforts d’assainissement de l’air et de l’eau, avait fait forte impression et William la considérait ainsi plus apte que la moyenne à déterminer ce qui pourrait ou non composer un bon compromis entre l’économie dirigiste de la cité et les caprices du grand capital. Elle avait accepté de l’aider, par sens du défi et car le projet lui parlait. De toute façon ils avaient une bonne relation de travail, et humainement, s’appréciaient. Sans être amis, ils étaient de bons collègues, et ce depuis longtemps.

Au final, l’Assemblée avait vu leur collaboration d’un si bon œil qu’elle avait officialisé cette dernière. Sur les documents et minutes de réunions, Sasha était devenue consultante officielle du Comité. William, qui était loin d’être un jaguar, ne s’en plaignait pas. Il préférait éviter de porter seul la charge politique d’un tel projet. D’un autre côté, cette responsabilité partagée jouait beaucoup sur le caractère parfois un peu obsessionnel de la citoyenne. Ou plutôt ne l’arrangeait pas. Tout le contraire. En fait on devinait une vie intérieure très agitée derrière ses traits un peu juvéniles de jeune femme sage et mal coiffée. La réponse de William, par exemple, la fit passer par plusieurs étapes de réflexions avant de lui faire froncer les sourcils.

« Qu’est-ce que tu as changé ? »

Il s’apprêtait à lui demander si c’était vraiment important, ce qui n’aurait pas manqué de la lancer dans un terrible laïus qui se serait conclu sur une façon particulièrement autoritaire - et argumentée - de lui répondre que oui, ça l’était. Parfaitement habitué à être en représentation, il lui répondit d’un ton très professionnel.

« La proposition reste là même. J’ai ajouté quelques remarques préliminaires sur notre modèle économique et sa perception dans la culture populaire, l’impact de cette dernière sur notre attractivité pour les diplômés étrangers.
- C’est tout ?» Elle le regardait avec insistance.
« Non, ce n’est pas tout. » Il indiqua la sacoche qu’il portait en bandoulière. « Tu veux vraiment tout revoir ? »

Elle pencha la tête sur le côté et fronça les sourcils, avant de se fendre d’un petit sourire, presque une excuse.

« Je te fais confiance. »

Puis elle se mit en marche, non-pas en direction du couloir central, mais d’un de ceux longeant les parois extérieures de l’étage. Ses petits pas, rapides, claquaient au sol avec une énergie nerveuse. Ceux de William étaient plus discrets. Une fois dans le couloir, Sasha s’arrêta et fit un geste ample en direction des fenêtres. On y distinguait Heon Kuang, la pluie, le dirigeable de l’Armée. Il se dirigeait toujours vers la base Prian où on distinguait à travers la pluie le déploiement lent et mécanique des hautes structures d’amarrage, comme les longs doigts de fer d’une bête sortant de terre, peut-être un dieu oublié, antérieur à la ville, sur lesquels se poserait bientôt l’aérostat.

« C’est ça, le souci. »

Et elle croisa les bras, comme si la remarque se suffisait à elle-même. William ne dit rien, observant le dirigeable, sa trajectoire élégante, qui le rapprochait progressivement du sol, son ancre qui se déroulait sous sa nacelle, vers la piste, que de grands projecteurs éclairaient. C’était une corde, la technologie n’avait pas évoluée en un siècle. Une longue corde qui, au sol, serait attrapée par des hommes qui la placeraient dans une machine qui l’enroulerait, lentement, de façon à guider le dirigeable jusqu’à son mat d’amarrage. En vérité la technologie avait un peu évoluée. Une électronique très complexe permettait de corriger tous les déplacements que l’on devait au vent ou à une mauvaise manœuvre du pilote. L’appareil, coordonné à son mat, s’y amarrerait sans aucunes difficultés. Le mat, lui, était un véritable cordon ombilical qui pourrait tirer le ballon jusqu’à un hangar couvert. Le nez de l’appareil, branché à la structure,se viderait de ses eaux usées, de son gaz, rechargerait ses batteries par autant de câbles, tubes, tuyaux. Plus tard, il ferait le plein avant de repartir. C’était une belle machine. Elle avait gardé de son époque d’origine le charme et le romantisme de la lenteur.

Ce n’était sans doute pas le mat d’amarrage qui mettait la camarade Sasha dans un tel état. William décida de s’en assurer.

« L’aérostat ?
- Le commissaire Yuhan. »

Elle décroisa les bras pour plonger les mains dans les poches de sa veste. Il insista.

« Shao Kai vient en ville ? Mais quel rapport avec cette réunion ?
- Il souhaite suivre les développements potentiels de la commune. Et s’il n’aime pas ce qu’il voit il pourrait tout bloquer. Y compris notre projet. Il a le poids politique pour. »

La réponse foudroya William. Soudain il comprit l’état de la citoyenne. Lui-même commençait à se sentir moins calme. La perspective d’avoir travaillé pour rien en aurait presque fragilisée son impassible façade extérieure.

« Pourquoi personnes ne nous l’a dit ?
- Il n’a pas communiqué sur sa venue, je l’ai appris par un contact à Prian. »

Pas de temps à perdre, donc. Shao Kai Yuhan avait probablement fait exprès de ne prévenir personne. Impossible de savoir s’il était à ce point pervers, mais on ne gardait pas un poste tel que le sien aussi longtemps sans une sainte dose de fourberie. William fixa Sasha. Quelque-chose lui était revenu.

« Qu’est-ce qu’il aime, le commissaire ? Tu as un peu travaillé avec lui, non ?
- Dans sa proximité. » Elle se passa une main sur le visage. « C’est très différent d’avec lui. Et pour ce que j’en sais... Il est communiste.
- En quoi ça nous aide ?
- Non je veux dire, vraiment. L’Armée Rouge, tout le pouvoir aux Conseils, luttons contre le capitalisme systématisé. Il est vraiment communiste.
- Hm. »

Tout cela ne lui évoquait vraiment rien de bon.

« Il nous reste combien de temps environs.
- Avant le début de la réunion ? Vingt minutes. Au maximum.
- Je ne penses pas qu’il vienne en personne. Depuis Prian c’est au minimum une demi-heure de route, et c’est sans compter le débarquement du dirigeable.
- Il lira les notes de réunion.
- Oui » souffla-t-il entre ses dents. Bien-sûr qu’il y aurait les notes. Voir carrément un enregistrement. « Il faut qu’on revoie tout. Mettre en avant le fait qu’on exploite le capitalisme, jouer sur la corde révolutionnaire du projet. »

Elle acquiesça une première fois. Puis une seconde fois, plus fort, puis enfin poussa un soupir de soulagement.

« J’ai déjà commencé, viens on se dépêche. » Elle lui attrapa l’épaule. « Je pensais que tu serais réfractaire à l’idée de modifier ça.
- Pourquoi ?
- Tu sais... »

Elle le regardait avec insistance. Il ne savait pas et préféra ne pas poser la question. Les deux prirent la direction de la salle de réunion, retournant dans le hall puis passant le grand couloir transversal, où se trouvaient déjà quelques assistants des membres de l’Assemblée qui devaient venir. Ceux-là se rassemblaient spontanément en petits groupes. Duo ou trio d’individus discrets, dans leurs chemises blanches, qui discutaient à voix basse, évitaient soigneusement de déranger les deux citoyens qui, ça se voyait, allaient au-devant d’un travail rapide et acharné. Et par conséquent, de stress. La ville était coutumière du fait, surtout dans les assemblées. Une tradition vieille comme la première révolution, dont le premier Comité de Volonté Publique abattait tant de travail chaque jour que ses membres auraient bien pu inventer le Burn-out si un destin tragique ne les avait coupés dans leur élan.
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